Riak recevait ses espions en présence du général. Ses informateurs venaient lui rendre compte de ce qui se passait dans tout le pays ainsi que le pays des seigneurs. Elle apprit avec soulagement que, complètement désorganisé par la grande vague qui avait englouti le roi et toute son armée, le gouvernement provisoire, mené par un général gayeler, ne songeait pas à envoyer des renforts soutenir le roi Sink. La ville sainte était sous contrôle et, comme les prêtres s’étaient ralliés à Sink, le général des gayelers n’avait pas d'opposition systématisée en face de lui. Toutes les familles nobles avaient vu disparaître leurs chefs de file en même temps que le roi. Quelques fils cadets tentaient bien de renforcer le pouvoir de leur famille sans y arriver vraiment. Tous ceux qui détenaient quelques pouvoirs avaient été rassemblés dans la ville sainte. Quand l’un d’eux devenait trop turbulent, un détachement de Gayelers le ramenait à la raison manu militari. Le procédé, bien que violent, s’était révélé efficace.
Les Oh’m’en relayaient les messages efficacement et colportaient les nouvelles de tout le pays. Le calme régnait, mais un calme tendu, pouvant exploser à tout moment. L’armée des seigneurs faisait mouvement vers Clébiande, avec pour ordre de s’y retrancher et de préparer la bataille suivante. Seuls les deux régiments de gayelers, enfin ce qu’il en restait, étaient dans les environs.
- Quelles sont leurs intentions ?
- Un charbonnier les a vus combattre le géant.
- Ils combattent le Rmanit ?
- Oui, ma reine. Enfin, leur chef combat, les soldats regardent et surveillent les environs.
- Il faut que je voie cela !
Comme toujours, Riak fut retenue par de multiples tâches. Elle ne put quitter le camp qu'après le repas de midi. Elle retrouva ses éclaireurs. Ils l’attendaient sur une petite butte couverte d’un bois dense. Par une trouée, on voyait le Rmanit s’appliquant à retourner la terre.
- Où sont les seigneurs ?
- Sink s’est fait blackbouler par le Rmanit. Ils l’ont récupéré. Zont bien essayé de s’occuper du géant mais ça a raté.
Riak écouta le rapport de l’éclaireur. Il lui décrivit avec détails, les essais des seigneurs pour combattre le Rmanit et surtout leurs échecs. Seul Sink avait assez de pouvoir pour l’arrêter. Les autres étaient complètement inefficaces.
- Et là, je ne vois personne !
- Ils sont repartis, ma reine. Sink semblait sonné.
- Les nôtres sont où ?
- On les attend, ma reine.
- Bien, allons voir ce Rmanit !
Riak descendit de la butte en petite foulée suivie des léopards. Elle arriva sur la trouée. Le géant pelletait de ses larges mains, lui tournant le dos. Riak dégaina son arme et accéléra. Elle atteignit le Rmanit à pleine vitesse. Les éclaireurs qui la suivaient de loin, la virent sauter sur la cuisse, le bras puis le dos du géant tout en donnant des coups d’estoc. Celui-ci réagit en se redressant et en tentant de ses mains pleines de terre de se débarrasser de cet indésirable. Les pierres, les plantes et le limon volèrent plus ou moins loin sans atteindre Riak qui était déjà descendue lui tapant sur les pieds. Le géant se mit à danser sur place, autant pour éviter les coups que pour écraser son agresseur. Les éclaireurs prirent position autour des protagonistes, surveillant les alentours, ne pouvant s’empêcher de regarder leur reine qui semblait voler autour du Rmanit.
Ils virent des mouvements dans les bois, sur une colline plus lointaine. Les seigneurs avaient aussi leurs éclaireurs qui venaient voir ce qu’il se passait. Ils ne les perdirent pas de vue. Les seigneurs ne tentèrent pas de s’approcher. Le chef des éclaireurs jeta un coup d’œil vers Riak. Il la vit comme une mouche autour du Rmanit, l'empêchant de faire ce qu’il avait à faire. Le géant, depuis l’intervention de Riak, n’avait pas avancé d’un pas. Il piétinait sur place, creusant la terre qu’il avait terrassée de ses larges pieds.
Le soleil avança dans le ciel. Riak sentit petit à petit qu’elle ralentissait. Sa course devenait moins rapide et ses coups d’estoc moins puissants. Les mains du Rmanit passaient de plus en plus près d’elle. Elle continua malgré tout. Le soir approchait quand un des doigts du géant la toucha. Riak, la légère, fit un vol plané d’une dizaine de pas. Elle le termina par un roulé-boulé. Elle se retrouva debout mais essoufflée. Elle se pencha en avant pour reprendre son souffle. Immédiatement, le Rmanit avait repris son activité, creusant le sol à pleines mains. .
Un détachement arriva à ce moment-là. Il y eut des mouvements du côté des seigneurs. On vit bouger les feuilles et les jeunes arbres. Riak fit un geste pour leur interdire de courir sus à l’ennemi. Face aux gayelers, elle ne voulait pas risquer ses troupes. Ses hommes se rapprochèrent d’elle. Elle leur montra le Rmanit et entre deux respirations, elle leur dit :
- Essayez de l’arrêter !
Les soldats partirent à l’assaut du géant qui avec ses flèches, qui avec sa lance, qui avec son épée. Riak regarda le spectacle. Ce fut affligeant. Le Ramnit continuait son travail de terrassement comme si les hommes à ses pieds n’existaient pas. Rien ne semblait le toucher. Les flèches rebondissaient comme sur un rocher. Les lanciers piquaient de toutes leurs forces. On entendait le bruit du métal frapper le géant. Ce furent les épéistes qui payèrent leur proximité. Le Rmanit bougea pour avancer vers une nouvelle zone. Comme un humain ignorant les fourmis, il écrasa deux soldats dans son mouvement. D’autres, plus éloignés, furent blessés par les grands mouvements qu’il faisait en déracinant les arbres. Devant l’inefficacité de ses soldats, Riak donna l’ordre de repli. Elle repartit à l’assaut maintenant qu’elle était reposée. Devant sa rage, le Ramnit dut s’arrêter. Ses gestes amples passaient et repassaient toujours derrière la silhouette floue qu’était devenue Riak. Les soldats eurent bientôt l’impression de voir deux reines, une blanche à la chevelure blanche flottant au vent, et une ombre noire encore plus floue. À elles deux, elles formaient comme un nuage de guêpes autour du Rmanit. Il gesticulait sans pouvoir s’en débarrasser.
De nouveau Riak eut besoin de repos. Elle revint vers ses hommes qui avaient pris position autour. Elle jura entre ses dents. Si elle avait bloqué le Rmanit, elle ne l'avait en rien blessé. Le capitaine s'approcha de Riak qui semblait épuisée.
- Allez-vous bien, ma Reine ?
- Oui… Capitaine… Je me repose… et j’y retourne…
Riak prit quelques respirations avant de reprendre.
- Ne restez pas à découvert… Prenez une position défendable… L’ennemi est… peut-être à côté…
À côté du souffle de Riak, on entendait le bruit de la terre remuée et de la végétation broyée. Pour la troisième fois Riak repartit à l'assaut. Elle se sentait comme un taon zonzonnant autour d’un cheval. Pour la troisième fois, le Rmanit cessa de retourner la terre pour tenter de se débarrasser de cette chose importune qui lui tournait autour. La fatigue arriva plus vite et Riak fut plusieurs fois déstabilisée par le souffle des mains du géant passant au ras de sa tête. Elle avait aussi conscience de cette ombre aussi noire qu’elle était blanche qui la suivait dans tous ses gestes. Elle rompit le combat quand elle vit l’ombre de la main du Rmanit bousculer son double d’ombre, l’envoyant bouler au loin. Quand elle se fut éloignée, elle chercha la silhouette noire, sans la voir. Où avait-elle disparu ?
Quelques soldats s’approchèrent d’elle pendant qu’elle reprenait son souffle. Ils ne l’avaient pas encore rejointe quand une cavalcade de gayelers chargea en hurlant. Les soldats se mirent à courir vers leur reine, conscients de la trop grande distance. Riak semblait immobile respirant la bouche grande ouverte. Elle se sentait fatiguée par ses rencontres avec le Rmanit. Il lui fallait s’économiser. Elle regarda les chevaux charger. Le premier approcha, lancé à pleine vitesse, faisant vibrer le sol. Le gayeler qui le montait pointait sa lance vers Riak. Décalé derrière, un deuxième cavalier, un peu moins rapide, le suivait. Le premier gayeler pointa sa lance sur la poitrine de Riak qui ne bougeait pas et semblait tétanisé. Il se mit à hurler pour encourager son cheval. Et puis tout alla très vite. Riak bougea à la dernière seconde. Elle tapa sur la lance tout en se dégageant. Le gayeler, surpris, planta sa lance dans le sol. Bloqué en plein élan, il fut désarçonné. Riak, qui avait évité la lance par un mouvement tournant, se retrouva face au deuxième cheval. Elle continua son action en roulant au sol. L’épée siffla au-dessus de sa tête. La rapidité de Riak lui permit de se retrouver de l’autre côté du cheval. Elle trancha les pattes de l’animal qui s'effondra avec son cavalier. Les suivants, qui arrivaient en ordre dispersé, n’eurent pas plus de chance. Quand ses soldats arrivèrent, ils purent achever les ennemis, tous déjà hors de combat.
Ils se replièrent rapidement sans se faire accrocher par le seigneur. En rentrant au camp, Riak convoqua son conseil. Elle leur expliqua que les gayelers étaient dans la région. Il fallait prendre des mesures de sauvegarde et rester en alerte.
- Je m’occuperai du Rmanit, mais pendant ce temps, il faudra tenir les seigneurs à distance.
- Ne pourrait-on pas laisser le Rmanit faire ce qu’il a à faire et ne nous occuper que des seigneurs ?
- Non, Paskini. Laisser le Rmanit faire et on arrive au chaos. Il se dirige vers Clébiande. Et s’il en déterrait d’autres ?
La perspective de voir d’autres géants fit frissonner, même les plus courageux.
Le lendemain, quand Riak approcha du Ramnit, elle fut atterrée par les progrès de Rmanit. Il ne s’était pas arrêté de la nuit. Il n’avait manifestement pas besoin de repos. Un éclaireur lui attrapa le bras, mit un doigt devant sa bouche pour réclamer le silence et lui fit signe de le suivre. Riak se glissa derrière lui entre des arbustes qui la dépassaient de peu. Devant, son éclaireur marchait courbé. Il s’arrêta au bord du bosquet. Il fit de nouveau un signe pour réclamer le silence. Avec beaucoup de douceur, il écarta les branches et montra à Riak des gayelers qui s’étaient mis en position de combat. Riak remarqua tout de suite la silhouette du roi. Il avançait l’épée à la main vers le Rmanit. Elle l’observa quand il lança son attaque sur le géant. Elle vit que, si ses déplacements étaient moins rapides, Sink frappait avec force et obligeait le Rmanit à s’arrêter.
Riak fit signe à son éclaireur. Ils se replièrent en silence et rejoignirent les autres. C’est en chuchotant qu’elle donna ses ordres. Elle ne voulait pas de la confrontation. Elle fit attendre ses hommes. Les éclaireurs eurent pour mission d’observer l’ennemi et de venir faire régulièrement un rapport.
La matinée se déroula avant que n’arrive la nouvelle de leur repli. Riak refit le trajet jusqu’au bord du bosquet. Elle vit Sink qui accompagnait ses gayelers. Il était essoufflé et son épée était au fourreau. Son attention se tourna alors vers le géant. Il n’avait quasiment pas bougé depuis le matin. Tranquillement, il se tourna vers le front de la zone déboisée. Elle le vit replonger les mains dans la terre et se mettre à la malaxer.
Ils attendirent un moment avant de s'avancer sur le terrain fraîchement retourné. Les archers prirent position pour sécuriser l'accès, puis ce fut les lanciers qui se mirent en embuscade.
Riak attendit que tous ses hommes soient en place. Les éclaireurs partirent sur les traces des seigneurs. Riak s'avança vers le Rmanit. Elle l'interpella. Le géant resta de pierre. Comme la veille, elle mit sa vitesse au service de son attaque. Le Rmanit se mit en position pour se débarrasser de cet être importun.
Ce fut un nouveau duel entre eux deux. Ni l'un ni l'autre ne gagna. Le géant, dès que Riak rompait le combat, reprenait son terrassement. Il avait entamé une colline et l'arasait. Riak et lui se battaient dans une sorte de couloir, très large. Lee Rmanit broyait la pierre comme on écrase du sable. Il ouvrait une saignée dans la roche de la colline. Il avait utilisé des blocs de pierre pour tenter de se débarrasser de Riak sans jamais la toucher. Les soldats et les gayelers un peu plus loin avaient vu voler ces rochers de la taille d’un cheval. Riak ne s'arrêta que lorsqu’elle fut épuisée. Le Rmanit semblait inépuisable. Il ne dormait pas, ne mangeait pas. Il ne faisait qu’avancer dans une direction vers un but inconnu.
Les jours suivants se ressemblèrent. Riak s’épuisait à ces combats sans issue. Le Rmanit atteindrait sûrement Clébiande d’ici une dizaine de jours. La ville ne pourrait rien contre ce géant. Cela désespérait Riak. Il lui fallait trouver une solution.
Ce jour-là, elle était arrivée plus tôt. Le Rmanit creusait une nouvelle tranchée dans une colline. Elle décida de le prendre de haut. Elle arriva par le sommet de la colline. Elle le surplombait. Le géant ne ragardait pas vers elle, alors qu’elle était sur son chemin. Elle vit qu’il s’agitait sur place. C’est alors qu’elle remarqua Sink. Il bloquait le Rmanit par ses coups d’épée. Elle la voyait briller d’un éclat bleuté à chacun de ses impacts. Elle attaqua avec l’intention d’en finir. Ce jour était un jour favorable, elle le sentait. Son arrivée déconcentra le géant. Sink profita de sa distraction pour porter un coup violent qui résonna comme une sonnerie de cloche. Le Ramnit fit un bond en arrière. Quand Riak atteignit le sol, elle porta un coup qui aurait dû être mortel. L’épée de Sink para le coup mais le mouvement l’envoya à terre. Le pied du Ramnit s’abaissa vers lui comme une masse. Là encore, l’épée était là. Le choc entre l’arme et le pied fut sonore, bloquant le mouvement du géant qui vibra. Entre Riak qui tournait autour de lui, rapide comme un éclair et Sink dont l’épée le blessait, il dut reculer pour la première fois depuis qu’il s’était levé de terre.
Ce fut un combat étrange. Chacun se battait contre les deux autres. Quand les armes de Riak et de Sink se rencontraient, elles sonnaient, claires comme des cymbales. Le son des pieds ou des mains du Rmanit sur la terre, pour écraser l’un ou l’autre, faisait vibrer la terre. Les soldats de Riak et les gayelers qui se tenaient de part et d’autre du combat en ressentaient les effets. Ils étaient sur les bords de la tranchée creusée par le Ramnit et dominaient la scène. Leurs ordres étaient clairs. Ils ne devaient pas engager le combat, juste se défendre en cas d’attaque. Ils se déplaçaient en suivant les combattants. De pas en pas, de virevolte en volte-face, ils remontaient vers Cannfou. Riak décrocha la première. Elle n’en pouvait plus. D’un dernier saut, elle se retrouva sur le bord de la tranchée. Un soldat lui prit la main et l’aida à se stabiliser à distance du combat. Elle regarda en arrière. Sink évita de peu la main du Rmanit. Il lui fit un geste, comme un salut. Mais avait-elle bien compris ?
Elle le vit aussi rompre le combat peu après et rejoindre les gayelers. Le Ramnit se retourna et simplement, mettant les mains dans la terre, il recommença son terrassement. Il retournait la tranchée qu’il avait faite comme s’il la voyait pour la première fois.
Quand elle arriva le lendemain, Riak découvrit le Ramnit non loin de la veille. Il avait passé son temps à refaire ce qu’il avait fait. Il n’avait pratiquement pas progressé. Riak le trouva sur son front de taille, réduisant la colline en gravier. Il jetait des tonnes de pierres et de roches sur les côtés. Elle se positionna un peu en arrière. Elle commençait à comprendre que seul un instinct guidait cet être étrange revenu du fond des temps. Elle n’en comprenait pas le but. Elle comprenait simplement que cet instinct l’emmenait vers on ne savait où et que, quoi qu’elle fasse, il continuerait. Elle allait lui sauter dessus quand elle vit des mouvements de l’autre côté de la tranchée. Sink apparut. Riak attendit de voir ce qu’il allait se passer. Pendant que le Ramnit, toujours insensible à ce qui se passait autour de lui, broyait la roche dans un vacarme épouvantable, les deux souverains se firent face. Sink dégaina Émoque et salua Riak. Étonnée, elle dégaina sa propre arme et lui rendit son salut. Sink sourit et lui fit un signe d’invite, comme on invite une partenaire au bal. Riak fit oui de la tête. Ensemble, ils sautèrent sur le Ramnit. Le combat du jour ressembla à celui de la veille. De nouveau le Ramnit recula pour les poursuivre. La différence vint de Sink, il ne tenta aucun geste contre Riak. Elle fit comme lui, se concentrant sur le Ramnit. Dégagés de la nécessité de se protéger l’un de l’autre, ils purent ramener le Ramnit plus loin que la veille. Quand Riak rompit le combat, ils avaient atteint une région plate entre les collines. Sink la suivit. Elle fit signe à ses soldats de rester loin et fit face à Sink. Tout aussi essoufflé qu’elle, il s’arrêta à trois pas et rengaina son épée. Prudente, Riak garda la sienne en main tout en sachant qu’elle ne pourrait soutenir un combat longtemps. Pendant ce temps, le Ramnit avait repris son activité, repartant dans la direction de Clébiande.
- Quand on est seul à l’attaquer, il s’arrête !
- Exact, répondit Riak.
- À deux, on l’a fait reculer.
- Oui, acquiesça Riak, se demandant où il voulait en venir.
- On ne peut pas le laisser se promener dans le royaume comme cela. Il détruit tout et, en dehors de nous, personne ne semble pouvoir agir.
- Encore exact.
- Je propose une trêve.
- Une trêve ?
- Oui, il faut arrêter ce destructeur avant qu’il ne fasse plus de dégâts. Seul, je n’ai pas de solution et je n’ai pas l’impression que vous en ayez plus. À deux, on a fait mieux que seul.
- Que proposez-vous ?
- Une trêve, comme je disais, une trêve le temps de se débarrasser du destructeur. Trouvons un moyen d’en finir avec lui et en attendant que cela arrive, liguons-nous pour le faire reculer.
La discussion se poursuivit le temps de trouver un accord sur la manière de le faire. Riak rejoignit les siens pendant que Sink repartait vers ses gayelers. Quand elle eut rejoint la ligne de ses soldats, elle vit Jirzérou débander son arc. Il grommelait son manque de confiance dans les seigneurs. Riak le rassura. Elle n'avait pas senti battre son médaillon alors qu'elle était juste à côté de son ennemi.
Quand se promènent les mots, des histoires prennent corps. Que ce lieu leur serve de repos.
mardi 4 mai 2021
mercredi 31 mars 2021
Ainsi parla Rma, le fileur de temps...100
Au petit matin, les éclaireurs découvrirent la zone du camp et des combats complètement bouleversée. Ils venaient voir s’il était possible de ramasser les morts pour leur donner une sépulture. Ce fut la surprise la plus complète. Tout était arasé. Il ne restait rien qu’une île au milieu du fleuve, une île sans végétation, sans arbre. Les bords du fleuve étaient dans le même état. Ils avancèrent à découvert sur cette terre nue. Là-bas, au loin, on entendait les mêmes bruits qui avaient traversé la nuit. Les éclaireurs avancèrent en bordure de la zone terrassée. Ils approchèrent petit à petit du géant. Ils le virent mettre les mains dans la terre et tout retourner. Les arbres, les plantes et tout ce qui était dessus étaient broyés et réduits en une sorte de compost que le Rmanit enfouissait. Après son passage, la terre était informe et vide.
Ils s’approchèrent avec beaucoup de prudence. Le géant avait longé le fleuve vers l’amont. Il avait terrassé une bande de la largeur du camp sur la rive sud et sur près d’une demi-journée de marche. Ils s’aplatirent au sol en entendant un autre groupe non loin d’eux. En écartant un peu les branches, ils virent une patrouille de seigneurs. Nettement moins discrets qu’eux, ils avançaient sous le couvert des arbres qui restaient de la forêt. Bientôt les deux groupes se suivirent dans leur progression vers le géant. Les éclaireurs virent les seigneurs approcher du Rmanit. Ils furent bientôt à une centaine de pas de la zone où œuvrait le géant. Celui-ci s’était attaqué à un grand bouquet de chênes, arrachant les troncs pluri-centenaires comme on désherbe son jardin. Quand un des seigneurs s’étala de tout son long dans un bruit de ferraille, le Rmanit se redressa, regardant dans la direction du bruit. D’un geste brusque, il jeta le chêne qu’il tenait en main. L’arbre et toute sa ramure vint s’écraser sur le groupe des seigneurs avec fracas. Le Rmanit n’avait pas attendu le résultat de son action, il avait repris son activité, broyant consciencieusement l’arbre qu’il venait d’arracher comme on détruit une brindille. Les éclaireurs firent retraite avec célérité et discrétion. Dès qu’ils purent, ils se mirent à courir pour rejoindre le camp. Ils en avaient vu assez.
Riak se réveilla avec difficulté. Elle avait mal partout. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait encore fatiguée au réveil. Mitaou, dès qu’elle l’entendit, fit entrer son armée de petites mains qui s’occupèrent de leur reine avec célérité et efficacité. Riak apprécia les efforts de la masseuse qui lui redonna le confort de bouger sans douleur. Pendant que la reine se préparait, derrière un rideau, passaient les conseillers, les messagers et tous ceux qui avaient des informations à lui donner. Quand arrivèrent les éclaireurs, Riak était prête. Elle écouta avec attention le récit qu’ils lui firent. Elle nota que le Rmanit avait réagi avec violence à la présence des seigneurs. Contrairement à certains de ses conseillers, elle ne croyait pas que le Rmanit était un allié du mouvement de libération. Cet être était ancien, trop ancien pour prendre une cause plutôt qu’une autre. Comme lui avait dit Koubaye dans son coma, le Rmanit ne faisait que ce qu’il savait faire, remettre le monde dans sa position d’origine. Si le dieu des dieux était son créateur, peut-être que la grande prêtresse ou Lascetra sauraient lui en dire plus.
Riak claqua des doigts. Tchibaou arriva immédiatement en ronronnant, suivi avec un peu de retard par sa femelle et ses petits. Ils commencèrent par une cérémonie de salutations faite de frottements, de ronronnements et de demandes de caresses. Riak prit son temps pour les accueillir. Puis elle se releva et elle dit :
- La grande prêtresse !
Comme à chaque transportation, elle ressentit ce petit vertige avant de se retrouver dans le temple de Cannfou. Il y régnait une impression de calme malgré le mouvement. L’office du matin venait de se finir et les nonnes se dépêchaient d’aller au réfectoire. Riak provoqua une confusion qui attira les nonnes gardiennes. Dès qu’elles virent Riak, elles mirent genoux à terre, imitées par toutes les présentes. Un grand silence se fit. La grande prêtresse sortait de la salle de cérémonie. Elle aussi s’inclina profondément pour saluer la reine. Riak, toujours aussi peu protocolaire, s’avança directement vers elle :
- Levez-vous et allons là où nous serons tranquilles !
- Suivez-moi, dit la grande prêtresse en se relevant.
Elle lança un regard interrogateur vers ses suivantes. Riak approuva de la tête et toutes les quatre partirent vers la pièce qu’on avait réservée pour la grande prêtresse. Si la pièce était grande, elle était austère.
Dès que mère Algrave eut fermé la porte, Riak prit la parole :
- Que savez-vous des Rmanit ?
Les trois prêtresses ouvrirent de grands yeux, s'entre regardèrent avant que la grande prêtresse ne prenne la parole.
- Le nom évoque les temps d’avant le temps. Rma est créé avant le temps et c’est lui qui a été chargé par le dieu des dieux, le dieu primordial de tisser la trame du temps. Avec Rma, d’autres ont été créés, les Rmanit en font partie comme les autres Rmaquelquechoses.
- Et ils sont nombreux ?
- Nul homme ne le sait, les temps sont trop anciens pour nos mémoires. Les dieux doivent savoir mais nul ne les interroge, ils disent ce qu’ils veulent bien quand ils veulent bien.
Riak fut déçue de la réponse. Elle enchaîna quelques banalités et repartit chercher Lascetra. Peut-être aurait-il des réponses ?
Elle le trouva entouré d’autres grands savoirs. Tous sursautèrent à l’arrivée de Riak et de ses fauves. Ils se levèrent brusquement pour la saluer.
- Ma Reine, que puis-je ...?
- J’ai des questions…
Tous les grands savoirs s’éclipsèrent laissant la reine et Lascetra seuls dans la pièce.
- Qu’est-ce qu’un Rmanit ?
Lascetra fut surpris par la question.
- Vous avez rencontré un Rmanit ? Ce n’est pas possible. Les dieux eux-mêmes ne les ont pas connus.
Riak raconta à Lascetra la journée de la veille et l’arrivée du géant et des dégâts qu’il avait faits.
- Vous avez réveillé un Rmanit ! Je n’en crois pas mes oreilles. Le dieu des dieux les a créés pour l’aider dans son œuvre de création. Il est le seul à connaître leur nature.
- Comment les détruit-on ? Les léopards n’ont rien pu !
- Nul ne le sait, ma Reine. Quand le dieu des dieux a créé les dieux, il ne leur a pas révélé son secret. Quand ils sont nés, il ne restait que Rma le tisseur de temps.
- Ce n’est pas possible ! On ne peut pas le laisser détruire le monde !
Lascetra eut un regard empli de crainte et de compassion. Pour la première fois de sa vie, son savoir était inutile. Il ne connaissait pas l’important secret des Rmanit. Il ne savait pas comment les arrêter. avec presque des sanglots, il avoua :
- Je ne sais pas, Ma Reine. Je ne sais pas.
Riak était plus que déçue. Elle n’aurait jamais cru cela possible. Celui qui portait le savoir le plus abouti ne connaissait pas la réponse. Koubaye lui manqua terriblement en cet instant. Où était-il pour qu’elle ne sente plus sa présence comme avant ? Qu’était-il devenu ? Était-il de nouveau sous la montagne dans ce lieu improbable que lui avait décrit Résal ? Elle ne savait pas quoi faire. Elle détourna la conversation en interrogeant Lascetra sur les affaires du “royaume”, comme elle désignait avec une certaine ironie la petite partie de territoire qu’elle contrôlait. Elle sentit que son interlocuteur retrouvait son équilibre. Il lui fit un rapport de ce qui se passait au sein du gouvernement et des problèmes qu’ils rencontraient. Elle l’écouta d’une oreille distraite tout en réfléchissant à ce qu’elle allait pouvoir faire. Comme il se perdait dans ce qu’elle pensait être des détails, elle l'interrompit en l’assurant de sa confiance. Elle s'éclipsa dès qu’elle put.
Elle demanda à Tchibaou de la conduire sur les traces du Rmanit. Elle se retrouva sur un terrain nu et aplani. Non loin d’elle, lui tournant le dos, le géant continuait sa besogne en terrassant la terre, broyant et enfouissant tout ce qui se trouvait dessus. Elle remarqua les seigneurs non loin de là. Elle entendit leurs cris quand ils la remarquèrent. Le Rmanit entendit lui aussi et, immédiatement, se mit à réagir. En trois pas, il fut sur eux et les écrasa proprement. Riak n’avait pas attendu. Ses fauves l’avaient transportée en avant de la trace. Dans le bosquet encore debout, Riak observa ce qu’avait fait le géant. Comme elle le pensait, la trace était droite, traçant une ligne depuis le lieu de son réveil. Elle fit demi-tour et courut droit devant elle. À la mi-journée, elle arriva à un village, ou plutôt à un hameau. Il y avait là quelques pauvres masures. Les quelques habitants furent effrayés par son arrivée. Mal habillées, les femmes mirent derrière elles les enfants pour les protéger. Riak remarqua qu’elles cachaient leurs mains derrière leur dos. Elle en déduisit qu’elles devaient serrer un couteau, prêtes à se défendre.
- Je ne vous veux pas de mal, annonça-t-elle. Je viens vous prévenir du danger.
- Que veux-tu, sorcière aux cheveux blancs ? Fous le camp ! T’as rien à foutre ici !
Riak haussa les épaules. Elle désigna la direction d’où elle venait :
- Le mal viendra de là ! Un géant arrive et il dévaste tout.
Riak lut une totale incompréhension dans le regard de ses interlocutrices. Un homme arriva en courant une hache à la main. Derrière lui un gamin le suivait en haletant. En hurlant, il attaqua Riak sans attendre. Elle évita sans peine la charge du forcené. Quand il recommença toujours criant, elle le fit tomber à terre et lui colla l’épée sur la gorge. Elle mit le pied sur la main qui tenait la hache. À ce moment-là, les léopards sortirent des buissons, terrorisant les gens présents. Les gamins hurlèrent de terreur, s’accrochant aux jambes de leurs mères quand les jeunes léopards s’approchèrent. Les femmes sortirent les couteaux et menacèrent les fauves en tremblant. Riak cria :
- ÇA SUFFIT !
Le cri de Riak figea la scène. Elle se tourna vers l’homme à terre :
- La mort arrive vers vous ! Tu comprends ?
L’homme fit oui de la tête. Riak retira son épée. Il se releva en laissant la hache au sol. Les léopards s’écartèrent du groupe en grondant, comme à regret. Elle n’attendit pas de savoir ce qu’ils allaient faire. Elle repartit au pas de course. Elle s’aperçut que la route du Rmanit longeait le fleuve. Il semblait remonter vers l’amont. Riak pensa à Clébiande. Elle eut peur pour la ville. Si on ne pouvait l’arrêter, il fallait protéger les populations Elle regarda le fleuve au bord duquel elle s’était arrêtée. Elle en était séparée par quelques arbustes. Les bateaux allaient et venaient sans hâte. Ignoraient-ils le danger ? Elle s’approcha un peu de la berge et se laissa voir. Immédiatement, une barque se dérouta. Les rameurs semblaient mettre toute leur énergie à rejoindre le bord. Elle les attendit. Dès qu’il fut à portée de voix, le chef de bord mit un genou sur le pont en disant :
- Bébénalki ?
- Je suis !
Dans un ensemble parfait, les rameurs freinèrent la barque pour qu’elle vienne atterrir en douceur près de Riak.
- Quelles sont les nouvelles sur le fleuve ?
Riak posa la question tout en montant à bord. La capitaine lui tendit une main qu’elle dédaigna, préférant bondir seule. Elle ne lui laissa pas l’occasion de répondre, se retournant vers la berge, elle cria aux léopards de l’attendre en amont près du Rmanit. Elle reposa sa question au marin.
- On a vu passer la vague et comment la déesse a détruit nos ennemis. La nouvelle du combat est arrivée à Clébiande et je remonte voir ce qu’il se passe pour le compte des chefs. On a entendu parler d’un géant de pierre détruisant tout. Les nouvelles sont contradictoires. Certains disent qu’il est au service des seigneurs, d’autres à votre service, Bébénalki. Le peuple des tréïbens voudrait savoir.
- Il n’est ni pour nous, ni contre nous. Il est, et nul ne peut en dire plus. Il détruit tout sur son chemin. Il faut annoncer le danger. Maintenant remontez-moi au-dessus du géant. La guerre avec les seigneurs n’est pas finie.
- Les cris-paroles disent que beaucoup sont morts.
- Oui, beaucoup sont morts, mais beaucoup de nos braves sont morts aussi. Ils ont perdu la bataille mais pas encore la guerre.
Le capitaine fit un geste et ses rameurs se mirent en devoir de faire bouger la barque. Ils reculèrent rapidement. Sans se faire prier, les rameurs forcèrent sur les avirons, trop fiers de transporter la Bébénalki. N’ayant pas à encourager ses marins, le capitaine cria des paroles-cris qui furent relayées de barges en bateaux. Bientôt tout le peuple des tréïbens connaîtrait les nouvelles et la présence de l’envoyée de la déesse à son bord.
Riak, debout à la proue, les cheveux au vent, regardait vers l’avant, guettant la haute silhouette du géant. Elle découvrit le Rmanit de loin. Il s’agitait. Ses grands gestes balayaient autour de lui, comme un homme chassant les insectes. Derrière elle, l'ahanement des rameurs en plein effort. La barque semblait voler sur l’eau, aidée par le courant rapide dans cette partie du fleuve. Bientôt, elle vit le Rmanit entouré d’hommes le harcelant. À leurs uniformes, elle reconnut des seigneurs. Elle regarda le capitaine et, par gestes, lui fit signe d’avancer. Elle se fit débarquer en aval au bord de la zone dégagée par le géant. Il lui fallait régler ce problème avant de s’occuper des seigneurs. Le Rmanit se dirigeait vers Clébiande. Riak devait sauver son peuple.
Kaja avait passé une très mauvaise nuit, comme les autres. Leur bivouac avait été particulièrement inconfortable. Ils avaient manqué de tout. Heureusement des fidèles avaient traversé le fleuve pour aller chercher des provisions et des tentes. À la première heure, il avait envoyé des éclaireurs surveiller le géant. Ils étaient revenus affolés, racontant comment il leur avait lancé un arbre. Kaja avait eu une idée. Avec toutes les cordes qu’ils avaient trouvées, ils allaient le piéger et l’attacher. L’approche avait pris du temps. Le géant, tout occupé à sa tâche de terrassement, ne les avait pas entendu venir. Ils avaient agi le plus vite possible mais les cordes s’étaient vite révélées trop courtes et trop fragiles. Au total, l’expédition s’était révélée être un fiasco. Le moral de ses troupes avait plongé dans un abîme qui semblait sans fond. De retour au bivouac, Kaja se maudit de sa précipitation. Son idée était peut-être bonne, mais il fallait des cordes plus longues et plus solides… et plus d’hommes. Le géant avait quitté le lieu du combat. Il aurait dû y penser et s’occuper en premier des rebelles avant de chercher à l’arrêter. Dans la bataille, les rebelles avaient probablement perdu plus d’hommes que lui, mais leur camp était intact. Clébiande n’était pas loin. Kaja considéra que la ville et ses forts représentaient un lieu idéal pour se regrouper et s’y réfugier. Il envoya des coursiers porter ses ordres aux barons survivants. Lui pourrait se mettre en route, accompagné de ses gayelers, dès le lendemain. À marches forcées, ils pouvaient rejoindre Clébiande en deux jours. Il fallait se regrouper, récupérer des troupes et régler le sort de cette sorcière aux cheveux blancs si le géant ne le faisait pas d’ici-là. La sorcière avait réveillé ce fils de la terre. Kaja ne savait pas ce qu’il était, ni comment le détruire. Il en était réduit aux suppositions. Pour être aussi dur, il était en pierre. Pour être aussi fort, il avait un dieu pour créateur. L’Arbre Sacré, qui plongeait ses racines au cœur du cœur de la terre, lui inspirerait la solution. Il en était là de ses réflexions quand il entendit un des gayelers se plaindre. Kaja prêta l’oreille. Les paroles étaient indistinctes.
C’est au cours d’une réunion avec ses officiers qu’un lieutenant fit la remarque :
- Les hommes pensent que l'on fuit devant l’ennemi.
Kaja lui fit préciser. Il comprit alors que pour la majorité de son armée, partir signait la défaite. Malgré les morts et les blessés, il fallait combattre et en finir avec la rébellion et le géant suscité par la sorcière.
Les officiers étaient partagés. Se regrouper à Clébiande était l’option la plus sûre, mais cela pourrait permettre à la sorcière de présenter la bataille de la veille comme une défaite. Si se battre voulait dire encore beaucoup de morts et de blessés, cela voulait dire aussi que le roi ne lâchait rien de son royaume. Le géant était vécu comme une punition des dieux.
Kaja y pensa une bonne partie de la nuit. Avant de finir par s’endormir, il lui sembla impossible de laisser le possible bénéfice d’une victoire à cette soi-disant reine. Il allait combattre le géant et le vaincre et puis elle subirait le même sort. Cette pensée le détendit assez pour qu’il s’endorme.
Au petit matin, il changea ses ordres. Les Barons survivants et leurs hommes allaient rejoindre Clébiande. Là, ils se prépareraient à la prochaine bataille. En attendant, avec ses gayelers, il allait combattre le géant.
Il mit du temps à rejoindre le lieu du combat. Le géant avait bien avancé dans la nuit. Sa trace était facile à suivre. Le monstre de pierre allait tout droit. Sous la lumière naissante, il détruisait un hameau avec lenteur, mais efficacité. Ceux qui habitaient là, dans ce qui était une forêt, devaient être des charbonniers. Il en vit un de loin qui observait la destruction des pauvres masures. Il vit l’homme lever un poing vengeur vers le géant et s’en aller en courant quand le géant fit un pas en avant. Comment allait-il attaquer cette masse de pierre ?
Il fit mettre ses hommes en protection autour du hameau à moitié détruit. Le géant était indifférent à leur présence. Il continuait à malaxer de ses mains immenses la terre et tout ce qu'elle portait. Sa silhouette ne ressemblait pas à celle d'un homme. Ses jambes courtes et ses bras trop longs évoquaient davantage certains petits singes. Son torse avait la largeur de certaines tours. Ses mains étaient particulières. Grandes, massives, épaisses, on les sentait faites pour creuser et broyer. Kaja attaqua le géant par derrière. Il tapa avec Émoque là où un homme aurait eu son talon d’Achille. Il ressentit douloureusement le choc dans son bras. Le géant se figea sur place. Les mains encore pleines de terre, il se tourna vers Kaja. Il chercha ce qui l’avait frappé. Kaja n’avait pas attendu la réaction pour se précipiter de l’autre côté. Il avait frappé l’autre cheville provoquant un autre choc violent dans son épaule. Le géant laissa tomber ce qu’il portait, tentant de saisir celui qui l’avait frappé. Kaja le trouva moins rapide que dans la bataille. Lui manquait-il les éclairs de Youlba ?
Sans s'appesantir, il revint à la charge, encore et encore. Le géant tournait sur lui-même pour tenter de bloquer son agresseur. Sa relative lenteur le desservait. Kaja attaquait déjà par ailleurs. Cela dura un moment mais bientôt les coups d'Émoque manquèrent de puissance. Kaja sentit son rythme baisser. Il continua néanmoins malgré la fatigue de ses muscles. Il continua jusqu’à ce coup qui le laissa effondré sans souffle. Le géant l’avait simplement touché. Respirant à peine avec peine, il vit l’être de pierre se détourner et reprendre son activité destructrice. Les gayelers qui l’accompagnaient, et qui avaient pris position tout autour, vinrent le relever. Leurs mouvements leur attirèrent la fureur du géant. Ils coururent se mettre à l’abri en portant leur roi. Le géant reprit son activité. S’il ne se pressait pas, ses larges mains déblayaient une quantité considérable de terrain. Les gayelers tentèrent de lutter contre lui. Leurs coups étaient inefficaces. Le géant semblait ne pas les sentir. De temps à autre, quand il déracinait un arbre, il s’en servait comme d’un chasse-mouches pour éloigner ses agresseurs.
Ils s’approchèrent avec beaucoup de prudence. Le géant avait longé le fleuve vers l’amont. Il avait terrassé une bande de la largeur du camp sur la rive sud et sur près d’une demi-journée de marche. Ils s’aplatirent au sol en entendant un autre groupe non loin d’eux. En écartant un peu les branches, ils virent une patrouille de seigneurs. Nettement moins discrets qu’eux, ils avançaient sous le couvert des arbres qui restaient de la forêt. Bientôt les deux groupes se suivirent dans leur progression vers le géant. Les éclaireurs virent les seigneurs approcher du Rmanit. Ils furent bientôt à une centaine de pas de la zone où œuvrait le géant. Celui-ci s’était attaqué à un grand bouquet de chênes, arrachant les troncs pluri-centenaires comme on désherbe son jardin. Quand un des seigneurs s’étala de tout son long dans un bruit de ferraille, le Rmanit se redressa, regardant dans la direction du bruit. D’un geste brusque, il jeta le chêne qu’il tenait en main. L’arbre et toute sa ramure vint s’écraser sur le groupe des seigneurs avec fracas. Le Rmanit n’avait pas attendu le résultat de son action, il avait repris son activité, broyant consciencieusement l’arbre qu’il venait d’arracher comme on détruit une brindille. Les éclaireurs firent retraite avec célérité et discrétion. Dès qu’ils purent, ils se mirent à courir pour rejoindre le camp. Ils en avaient vu assez.
Riak se réveilla avec difficulté. Elle avait mal partout. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait encore fatiguée au réveil. Mitaou, dès qu’elle l’entendit, fit entrer son armée de petites mains qui s’occupèrent de leur reine avec célérité et efficacité. Riak apprécia les efforts de la masseuse qui lui redonna le confort de bouger sans douleur. Pendant que la reine se préparait, derrière un rideau, passaient les conseillers, les messagers et tous ceux qui avaient des informations à lui donner. Quand arrivèrent les éclaireurs, Riak était prête. Elle écouta avec attention le récit qu’ils lui firent. Elle nota que le Rmanit avait réagi avec violence à la présence des seigneurs. Contrairement à certains de ses conseillers, elle ne croyait pas que le Rmanit était un allié du mouvement de libération. Cet être était ancien, trop ancien pour prendre une cause plutôt qu’une autre. Comme lui avait dit Koubaye dans son coma, le Rmanit ne faisait que ce qu’il savait faire, remettre le monde dans sa position d’origine. Si le dieu des dieux était son créateur, peut-être que la grande prêtresse ou Lascetra sauraient lui en dire plus.
Riak claqua des doigts. Tchibaou arriva immédiatement en ronronnant, suivi avec un peu de retard par sa femelle et ses petits. Ils commencèrent par une cérémonie de salutations faite de frottements, de ronronnements et de demandes de caresses. Riak prit son temps pour les accueillir. Puis elle se releva et elle dit :
- La grande prêtresse !
Comme à chaque transportation, elle ressentit ce petit vertige avant de se retrouver dans le temple de Cannfou. Il y régnait une impression de calme malgré le mouvement. L’office du matin venait de se finir et les nonnes se dépêchaient d’aller au réfectoire. Riak provoqua une confusion qui attira les nonnes gardiennes. Dès qu’elles virent Riak, elles mirent genoux à terre, imitées par toutes les présentes. Un grand silence se fit. La grande prêtresse sortait de la salle de cérémonie. Elle aussi s’inclina profondément pour saluer la reine. Riak, toujours aussi peu protocolaire, s’avança directement vers elle :
- Levez-vous et allons là où nous serons tranquilles !
- Suivez-moi, dit la grande prêtresse en se relevant.
Elle lança un regard interrogateur vers ses suivantes. Riak approuva de la tête et toutes les quatre partirent vers la pièce qu’on avait réservée pour la grande prêtresse. Si la pièce était grande, elle était austère.
Dès que mère Algrave eut fermé la porte, Riak prit la parole :
- Que savez-vous des Rmanit ?
Les trois prêtresses ouvrirent de grands yeux, s'entre regardèrent avant que la grande prêtresse ne prenne la parole.
- Le nom évoque les temps d’avant le temps. Rma est créé avant le temps et c’est lui qui a été chargé par le dieu des dieux, le dieu primordial de tisser la trame du temps. Avec Rma, d’autres ont été créés, les Rmanit en font partie comme les autres Rmaquelquechoses.
- Et ils sont nombreux ?
- Nul homme ne le sait, les temps sont trop anciens pour nos mémoires. Les dieux doivent savoir mais nul ne les interroge, ils disent ce qu’ils veulent bien quand ils veulent bien.
Riak fut déçue de la réponse. Elle enchaîna quelques banalités et repartit chercher Lascetra. Peut-être aurait-il des réponses ?
Elle le trouva entouré d’autres grands savoirs. Tous sursautèrent à l’arrivée de Riak et de ses fauves. Ils se levèrent brusquement pour la saluer.
- Ma Reine, que puis-je ...?
- J’ai des questions…
Tous les grands savoirs s’éclipsèrent laissant la reine et Lascetra seuls dans la pièce.
- Qu’est-ce qu’un Rmanit ?
Lascetra fut surpris par la question.
- Vous avez rencontré un Rmanit ? Ce n’est pas possible. Les dieux eux-mêmes ne les ont pas connus.
Riak raconta à Lascetra la journée de la veille et l’arrivée du géant et des dégâts qu’il avait faits.
- Vous avez réveillé un Rmanit ! Je n’en crois pas mes oreilles. Le dieu des dieux les a créés pour l’aider dans son œuvre de création. Il est le seul à connaître leur nature.
- Comment les détruit-on ? Les léopards n’ont rien pu !
- Nul ne le sait, ma Reine. Quand le dieu des dieux a créé les dieux, il ne leur a pas révélé son secret. Quand ils sont nés, il ne restait que Rma le tisseur de temps.
- Ce n’est pas possible ! On ne peut pas le laisser détruire le monde !
Lascetra eut un regard empli de crainte et de compassion. Pour la première fois de sa vie, son savoir était inutile. Il ne connaissait pas l’important secret des Rmanit. Il ne savait pas comment les arrêter. avec presque des sanglots, il avoua :
- Je ne sais pas, Ma Reine. Je ne sais pas.
Riak était plus que déçue. Elle n’aurait jamais cru cela possible. Celui qui portait le savoir le plus abouti ne connaissait pas la réponse. Koubaye lui manqua terriblement en cet instant. Où était-il pour qu’elle ne sente plus sa présence comme avant ? Qu’était-il devenu ? Était-il de nouveau sous la montagne dans ce lieu improbable que lui avait décrit Résal ? Elle ne savait pas quoi faire. Elle détourna la conversation en interrogeant Lascetra sur les affaires du “royaume”, comme elle désignait avec une certaine ironie la petite partie de territoire qu’elle contrôlait. Elle sentit que son interlocuteur retrouvait son équilibre. Il lui fit un rapport de ce qui se passait au sein du gouvernement et des problèmes qu’ils rencontraient. Elle l’écouta d’une oreille distraite tout en réfléchissant à ce qu’elle allait pouvoir faire. Comme il se perdait dans ce qu’elle pensait être des détails, elle l'interrompit en l’assurant de sa confiance. Elle s'éclipsa dès qu’elle put.
Elle demanda à Tchibaou de la conduire sur les traces du Rmanit. Elle se retrouva sur un terrain nu et aplani. Non loin d’elle, lui tournant le dos, le géant continuait sa besogne en terrassant la terre, broyant et enfouissant tout ce qui se trouvait dessus. Elle remarqua les seigneurs non loin de là. Elle entendit leurs cris quand ils la remarquèrent. Le Rmanit entendit lui aussi et, immédiatement, se mit à réagir. En trois pas, il fut sur eux et les écrasa proprement. Riak n’avait pas attendu. Ses fauves l’avaient transportée en avant de la trace. Dans le bosquet encore debout, Riak observa ce qu’avait fait le géant. Comme elle le pensait, la trace était droite, traçant une ligne depuis le lieu de son réveil. Elle fit demi-tour et courut droit devant elle. À la mi-journée, elle arriva à un village, ou plutôt à un hameau. Il y avait là quelques pauvres masures. Les quelques habitants furent effrayés par son arrivée. Mal habillées, les femmes mirent derrière elles les enfants pour les protéger. Riak remarqua qu’elles cachaient leurs mains derrière leur dos. Elle en déduisit qu’elles devaient serrer un couteau, prêtes à se défendre.
- Je ne vous veux pas de mal, annonça-t-elle. Je viens vous prévenir du danger.
- Que veux-tu, sorcière aux cheveux blancs ? Fous le camp ! T’as rien à foutre ici !
Riak haussa les épaules. Elle désigna la direction d’où elle venait :
- Le mal viendra de là ! Un géant arrive et il dévaste tout.
Riak lut une totale incompréhension dans le regard de ses interlocutrices. Un homme arriva en courant une hache à la main. Derrière lui un gamin le suivait en haletant. En hurlant, il attaqua Riak sans attendre. Elle évita sans peine la charge du forcené. Quand il recommença toujours criant, elle le fit tomber à terre et lui colla l’épée sur la gorge. Elle mit le pied sur la main qui tenait la hache. À ce moment-là, les léopards sortirent des buissons, terrorisant les gens présents. Les gamins hurlèrent de terreur, s’accrochant aux jambes de leurs mères quand les jeunes léopards s’approchèrent. Les femmes sortirent les couteaux et menacèrent les fauves en tremblant. Riak cria :
- ÇA SUFFIT !
Le cri de Riak figea la scène. Elle se tourna vers l’homme à terre :
- La mort arrive vers vous ! Tu comprends ?
L’homme fit oui de la tête. Riak retira son épée. Il se releva en laissant la hache au sol. Les léopards s’écartèrent du groupe en grondant, comme à regret. Elle n’attendit pas de savoir ce qu’ils allaient faire. Elle repartit au pas de course. Elle s’aperçut que la route du Rmanit longeait le fleuve. Il semblait remonter vers l’amont. Riak pensa à Clébiande. Elle eut peur pour la ville. Si on ne pouvait l’arrêter, il fallait protéger les populations Elle regarda le fleuve au bord duquel elle s’était arrêtée. Elle en était séparée par quelques arbustes. Les bateaux allaient et venaient sans hâte. Ignoraient-ils le danger ? Elle s’approcha un peu de la berge et se laissa voir. Immédiatement, une barque se dérouta. Les rameurs semblaient mettre toute leur énergie à rejoindre le bord. Elle les attendit. Dès qu’il fut à portée de voix, le chef de bord mit un genou sur le pont en disant :
- Bébénalki ?
- Je suis !
Dans un ensemble parfait, les rameurs freinèrent la barque pour qu’elle vienne atterrir en douceur près de Riak.
- Quelles sont les nouvelles sur le fleuve ?
Riak posa la question tout en montant à bord. La capitaine lui tendit une main qu’elle dédaigna, préférant bondir seule. Elle ne lui laissa pas l’occasion de répondre, se retournant vers la berge, elle cria aux léopards de l’attendre en amont près du Rmanit. Elle reposa sa question au marin.
- On a vu passer la vague et comment la déesse a détruit nos ennemis. La nouvelle du combat est arrivée à Clébiande et je remonte voir ce qu’il se passe pour le compte des chefs. On a entendu parler d’un géant de pierre détruisant tout. Les nouvelles sont contradictoires. Certains disent qu’il est au service des seigneurs, d’autres à votre service, Bébénalki. Le peuple des tréïbens voudrait savoir.
- Il n’est ni pour nous, ni contre nous. Il est, et nul ne peut en dire plus. Il détruit tout sur son chemin. Il faut annoncer le danger. Maintenant remontez-moi au-dessus du géant. La guerre avec les seigneurs n’est pas finie.
- Les cris-paroles disent que beaucoup sont morts.
- Oui, beaucoup sont morts, mais beaucoup de nos braves sont morts aussi. Ils ont perdu la bataille mais pas encore la guerre.
Le capitaine fit un geste et ses rameurs se mirent en devoir de faire bouger la barque. Ils reculèrent rapidement. Sans se faire prier, les rameurs forcèrent sur les avirons, trop fiers de transporter la Bébénalki. N’ayant pas à encourager ses marins, le capitaine cria des paroles-cris qui furent relayées de barges en bateaux. Bientôt tout le peuple des tréïbens connaîtrait les nouvelles et la présence de l’envoyée de la déesse à son bord.
Riak, debout à la proue, les cheveux au vent, regardait vers l’avant, guettant la haute silhouette du géant. Elle découvrit le Rmanit de loin. Il s’agitait. Ses grands gestes balayaient autour de lui, comme un homme chassant les insectes. Derrière elle, l'ahanement des rameurs en plein effort. La barque semblait voler sur l’eau, aidée par le courant rapide dans cette partie du fleuve. Bientôt, elle vit le Rmanit entouré d’hommes le harcelant. À leurs uniformes, elle reconnut des seigneurs. Elle regarda le capitaine et, par gestes, lui fit signe d’avancer. Elle se fit débarquer en aval au bord de la zone dégagée par le géant. Il lui fallait régler ce problème avant de s’occuper des seigneurs. Le Rmanit se dirigeait vers Clébiande. Riak devait sauver son peuple.
Kaja avait passé une très mauvaise nuit, comme les autres. Leur bivouac avait été particulièrement inconfortable. Ils avaient manqué de tout. Heureusement des fidèles avaient traversé le fleuve pour aller chercher des provisions et des tentes. À la première heure, il avait envoyé des éclaireurs surveiller le géant. Ils étaient revenus affolés, racontant comment il leur avait lancé un arbre. Kaja avait eu une idée. Avec toutes les cordes qu’ils avaient trouvées, ils allaient le piéger et l’attacher. L’approche avait pris du temps. Le géant, tout occupé à sa tâche de terrassement, ne les avait pas entendu venir. Ils avaient agi le plus vite possible mais les cordes s’étaient vite révélées trop courtes et trop fragiles. Au total, l’expédition s’était révélée être un fiasco. Le moral de ses troupes avait plongé dans un abîme qui semblait sans fond. De retour au bivouac, Kaja se maudit de sa précipitation. Son idée était peut-être bonne, mais il fallait des cordes plus longues et plus solides… et plus d’hommes. Le géant avait quitté le lieu du combat. Il aurait dû y penser et s’occuper en premier des rebelles avant de chercher à l’arrêter. Dans la bataille, les rebelles avaient probablement perdu plus d’hommes que lui, mais leur camp était intact. Clébiande n’était pas loin. Kaja considéra que la ville et ses forts représentaient un lieu idéal pour se regrouper et s’y réfugier. Il envoya des coursiers porter ses ordres aux barons survivants. Lui pourrait se mettre en route, accompagné de ses gayelers, dès le lendemain. À marches forcées, ils pouvaient rejoindre Clébiande en deux jours. Il fallait se regrouper, récupérer des troupes et régler le sort de cette sorcière aux cheveux blancs si le géant ne le faisait pas d’ici-là. La sorcière avait réveillé ce fils de la terre. Kaja ne savait pas ce qu’il était, ni comment le détruire. Il en était réduit aux suppositions. Pour être aussi dur, il était en pierre. Pour être aussi fort, il avait un dieu pour créateur. L’Arbre Sacré, qui plongeait ses racines au cœur du cœur de la terre, lui inspirerait la solution. Il en était là de ses réflexions quand il entendit un des gayelers se plaindre. Kaja prêta l’oreille. Les paroles étaient indistinctes.
C’est au cours d’une réunion avec ses officiers qu’un lieutenant fit la remarque :
- Les hommes pensent que l'on fuit devant l’ennemi.
Kaja lui fit préciser. Il comprit alors que pour la majorité de son armée, partir signait la défaite. Malgré les morts et les blessés, il fallait combattre et en finir avec la rébellion et le géant suscité par la sorcière.
Les officiers étaient partagés. Se regrouper à Clébiande était l’option la plus sûre, mais cela pourrait permettre à la sorcière de présenter la bataille de la veille comme une défaite. Si se battre voulait dire encore beaucoup de morts et de blessés, cela voulait dire aussi que le roi ne lâchait rien de son royaume. Le géant était vécu comme une punition des dieux.
Kaja y pensa une bonne partie de la nuit. Avant de finir par s’endormir, il lui sembla impossible de laisser le possible bénéfice d’une victoire à cette soi-disant reine. Il allait combattre le géant et le vaincre et puis elle subirait le même sort. Cette pensée le détendit assez pour qu’il s’endorme.
Au petit matin, il changea ses ordres. Les Barons survivants et leurs hommes allaient rejoindre Clébiande. Là, ils se prépareraient à la prochaine bataille. En attendant, avec ses gayelers, il allait combattre le géant.
Il mit du temps à rejoindre le lieu du combat. Le géant avait bien avancé dans la nuit. Sa trace était facile à suivre. Le monstre de pierre allait tout droit. Sous la lumière naissante, il détruisait un hameau avec lenteur, mais efficacité. Ceux qui habitaient là, dans ce qui était une forêt, devaient être des charbonniers. Il en vit un de loin qui observait la destruction des pauvres masures. Il vit l’homme lever un poing vengeur vers le géant et s’en aller en courant quand le géant fit un pas en avant. Comment allait-il attaquer cette masse de pierre ?
Il fit mettre ses hommes en protection autour du hameau à moitié détruit. Le géant était indifférent à leur présence. Il continuait à malaxer de ses mains immenses la terre et tout ce qu'elle portait. Sa silhouette ne ressemblait pas à celle d'un homme. Ses jambes courtes et ses bras trop longs évoquaient davantage certains petits singes. Son torse avait la largeur de certaines tours. Ses mains étaient particulières. Grandes, massives, épaisses, on les sentait faites pour creuser et broyer. Kaja attaqua le géant par derrière. Il tapa avec Émoque là où un homme aurait eu son talon d’Achille. Il ressentit douloureusement le choc dans son bras. Le géant se figea sur place. Les mains encore pleines de terre, il se tourna vers Kaja. Il chercha ce qui l’avait frappé. Kaja n’avait pas attendu la réaction pour se précipiter de l’autre côté. Il avait frappé l’autre cheville provoquant un autre choc violent dans son épaule. Le géant laissa tomber ce qu’il portait, tentant de saisir celui qui l’avait frappé. Kaja le trouva moins rapide que dans la bataille. Lui manquait-il les éclairs de Youlba ?
Sans s'appesantir, il revint à la charge, encore et encore. Le géant tournait sur lui-même pour tenter de bloquer son agresseur. Sa relative lenteur le desservait. Kaja attaquait déjà par ailleurs. Cela dura un moment mais bientôt les coups d'Émoque manquèrent de puissance. Kaja sentit son rythme baisser. Il continua néanmoins malgré la fatigue de ses muscles. Il continua jusqu’à ce coup qui le laissa effondré sans souffle. Le géant l’avait simplement touché. Respirant à peine avec peine, il vit l’être de pierre se détourner et reprendre son activité destructrice. Les gayelers qui l’accompagnaient, et qui avaient pris position tout autour, vinrent le relever. Leurs mouvements leur attirèrent la fureur du géant. Ils coururent se mettre à l’abri en portant leur roi. Le géant reprit son activité. S’il ne se pressait pas, ses larges mains déblayaient une quantité considérable de terrain. Les gayelers tentèrent de lutter contre lui. Leurs coups étaient inefficaces. Le géant semblait ne pas les sentir. De temps à autre, quand il déracinait un arbre, il s’en servait comme d’un chasse-mouches pour éloigner ses agresseurs.
dimanche 31 janvier 2021
Ainsi parla Rma, le fileur de temps...99
Kaja était épuisé. Il n’avait qu’un besoin, celui de dormir. Il fit un signe au chef du détachement qui avait eu pour mission de garder le lieu de la cérémonie.
- Que personne ne rentre dans le périmètre de la magie sauf le baron Vixelle ! Mais avant qu’il vienne me voir. Immédiatement !
- Je suis là, Majesté.
Vixelle était resté à proximité pendant toute la cérémonie. Il avait entendu les chants, surveillé les tambours extérieurs pour qu’ils soient en phase avec celui de Habanéra.
- Bien, Baron. Vous allez rentrer là-dedans et vous seul. Vous avez déjà pratiqué cette magie, vous savez ce qui vous attend. Il faut aider le baron Lagerberti à sortir. Conduisez-le à sa tente et qu’il y reste.
- À vos ordres, Majesté.
Kaja n’en pouvait plus. Son épuisement était total.
- Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, Baron.
- Habanéra a fait surgir des êtres du monde des esprits.
- Sa magie est épuisante.
- Vous êtes vivant, Majesté et vous n’avez pas changé. J’ai vu Habanéra vieillir à chaque incantation. Son aide en est mort, mais lui avait le contrôle des esprits captifs.
- Habanéra n’est plus, les aides encagoulés non plus. Qui a le contrôle ?
- Nul ne le sait, Majesté. Seul Habanéra savait.
L’aide de camp de Kaja se tenait en retrait. Quand il vit les jambes de Kaja se mettre à trembler, il vint le soutenir pour l’accompagner à sa tente. Tout autour, les soldats étaient sans voix. Kaja savait que cela ne durerait pas. Bientôt les bruits allaient courir. Il n’y pouvait rien. Il sombra dans le sommeil dès que son dos eut touché son lit.
Vixelle pénétra par la fente que le roi avait faite. L’odeur des herbes était encore plus prégnante qu’en dehors des toiles. La fumée disparaissait comme absorbée par la terre. Il vit les vêtements vides de son prêtre et, à côté, une silhouette voûtée. Il ne reconnut pas le baron dans ce visage de grand vieillard. Il s’approcha néanmoins et l’aida à se mettre debout. Lagerberti tremblait sur ses jambes. Pour faire les quelques pas qui les séparaient de la toile fendue, Vixelle porta ce petit être maigrelet comme on porte un enfant. Quand les autres barons et les soldats les virent sortir, le silence se fit encore plus profond. Vixelle vit les regards atterrés tout autour de lui. Les serviteurs de Lagerberti qui s’étaient approchés, déchargèrent Vixelle de son fardeau et, avec d’infinies précautions, partirent vers sa tente.
Dans le camp, entre les murs d'eau, des récits de ce qu’il s'était passé, se mirent à circuler. Lagerberti avait raconté ce qu'il avait vu et ressenti. Son fils, bien que jeune, l'avait accompagné à la guerre. Il était à son chevet, écoutant ce vieillard qu'il reconnaissait à peine. Lagerberti avait parlé, parlé, parlé de sa voix chevrotante jusqu'à n'en plus pouvoir. Il s'était alors endormi. C'est le majordome de Lagerberti qui fit remarquer au fils que son père avait cessé de respirer :
- Le Baron est mort. Vive le baron !
Lagerberti fils se releva, essuya une larme et quitta la tente. À l’extérieur, ses soldats crièrent :
- VIVE LE BARON !
Il regagna sa propre tente. C’est là que défilèrent les amis et autres barons pour rendre un dernier hommage au Baron décédé et se présenter au fils. Le jeune Lagerberti, recevait comme il pouvait tous ses pairs. Très choqué par le récit de son père, il en distillait des éléments à chacune de ces rencontres.
Les discussions allaient bon train dans tout le camp, alimentées par tout ce qui avait été dit et entendu, ici où là. Pour tous, Youlba en personne était venue. Si on plaignait Lagerberti et les autres, on se réjouissait de savoir que la déesse viendrait accompagner les combattants. Les rebelles étaient foutus.
Riak était inquiète. Tout se passait bien, pourtant son esprit était troublé. Les léopards des neiges étaient eux-mêmes nerveux. Ils déambulaient en tournant en rond dans la tente.
- Dame Riak, vos gros chats sont aussi troublés que vous.
Riak regarda Mitaou. Elle sentait son calme et l’admirait. Riak savait que sa servante lui faisait une confiance totale. Elle aurait aimé avoir la même confiance, mais elle sentait des forces en jeu. Les guetteurs étaient venus prévenir que des tambours sonnaient dans le camp ennemi. Riak, qui avait remarqué la nervosité des fauves, comprit que, ce qui la dérangeait intérieurement et qui dérangeait les fauves, était ce qui se passait là-bas. Elle décida d’aller voir.
Quand elle arriva au mur d’eau, elle fut déçue de ne rien voir. Les tambours battaient. Riak resta un moment à écouter. Leur rythme était oppressant. L’air autour d’elle semblait vibrer. Au-dessus du camp, une fumée s’élevait, montant tout droit. Elle sentit son médaillon se mettre à vibrer au son des battements. Devant elle, la colonne de fumée devint noire de colère. Elle comprit alors qu’ils faisaient de la magie. Leur fameux arbre sacré ne suffisait pas. Elle connut l’inquiétude de savoir ce que cela pouvait faire. Son médaillon battait comme un cœur. Elle restait là, devant le mur d’eau. Les léopards tournaient autour d’elle en grondant. Même les jeunes imitaient leurs parents. Leurs grondements ressemblaient encore beaucoup à un ronronnement, mais à leur démarche chaloupée et à leurs têtes basses, aux babines retroussées, on les sentait prêts au combat.
Le bruit cessa d’un coup en même temps qu’un éclair illuminait l’intérieur de la colonne de fumée. Le médaillon s’arrêta tout aussi brusquement.
Le silence qui suivit était plus angoissant encore. Les oiseaux avaient cessé de chanter, et même le vent semblait se retenir de souffler. Riak prit une grande respiration et souffla doucement. Ce qui était venu, était reparti. Elle s’interrogea sur ce que les seigneurs avaient fait. Autour d’elle, les guetteurs regardaient tout autour d’eux comme étonnés que le monde soit comme avant. Les choses reprirent doucement leur cours. Riak prit conscience du bruit de l’eau, puis de la brise, du bruit que faisaient les hommes autour d’elle, puis les oiseaux se remirent à gazouiller. Les seigneurs avaient-ils échoué à convoquer une force maléfique ? La pleine lune serait là dans la nuit. Demain, dès que possible, elle lancerait l’attaque. Les événements se précipitaient. Elle repartit lentement vers le camp, accompagnée des léopards des neiges. Les cabrioles des jeunes, qui avaient recommencé leurs jeux, la firent sourire.
Cela ne dura que le temps de sa marche. À son arrivée à sa tente, les mille sollicitations de sa fonction vinrent l’accabler. Les hommes savaient que le combat était pour le lendemain. Chacun affutait ses armes ou se préparait au choc. Les uns tremblaient d’avance. Les autres étaient mutiques. Certains ne pouvaient s'empêcher de parler pendant que d’autres se réfugiaient dans le sommeil.
Riak dina avec le général et tous les chefs de groupe. L’heure était grave et aucun n’avait le cœur à rire. La bataille du lendemain allait être décisive. Ils se séparèrent bien avant l’heure de Lex. Mitaou attendait Riak. Elle aussi était sur le pied de guerre. Toute son escouade était prête et Riak ne put s’empêcher de rire en voyant la tête déterminée de sa servante. Mitaou ne lui laissa pas le choix. Un bain chaud attendait Riak de pied ferme. Autour d’elle, de nombreuses femmes faisaient des allées et venues pour le service, sous les ordres d’une Mitaou, véritable chorégraphe de ce ballet. Riak se laissa faire. Le bain la détendit. Les herbes qui le parfumaient lui firent un peu tourner la tête mais elle sentait son corps abandonner toutes les tensions. Une masseuse se mit en devoir de lui extirper les derniers reliquats de contractures et ce fut une Riak toute molle qui s’allongea sur son lit.
Elle se réveilla avant que l’étoile de Lex ne soit couchée. Elle goûta quelques instants la sérénité du silence. Comme chaque fois qu’elle se réveillait, les léopards des neiges se matérialisaient dans la pièce. Ils vinrent se frotter contre elle chacun leur tour, recevant une caresse à laquelle ils répondaient en ronronnant. Sans bruit, Riak se leva. D’ici peu, le camp allait s’éveiller. Les hommes allaient s’agiter et se préparer pour monter à l’assaut. Elle pensa que beaucoup ne reviendraient pas ce soir. Elle avait avec elle plus d’hommes que l’armée des seigneurs. Cela lui donnait théoriquement un avantage. Pourtant, elle doutait de leurs qualités aux combats. Elle espérait que l’ost serait plus composé de mal-entraînés, plus habitués au confort de leurs vies qu’au champ d’entraînement. Elle se rapprocha de la tenture qui fermait la fenêtre. Elle la souleva doucement pour voir où était l’étoile de Lex. Elle vit les bayagas. Elle les vit arriver autour de sa tente. Aujourd’hui, même invisibles, les bayagas allaient les accompagner. Et puis son esprit repartit vers les seigneurs et le combat qui approchait. Il y avait les régiments de chocs du roi, les gaylers si elle se rappelait leur surnom. On les décrivait comme aussi redoutables que les buveurs de sang. Et puis il y avait le roi. Ce baron Sink et son arme magique. C’est avec lui qu’elle avait rendez-vous. Elle était la seule à pouvoir lui tenir tête et le vaincre. Si elle le tuait, elle gagnait. S’il la tuait, c’en serait fini de la rébellion et de la reconquête du pays. Elle soupira. À cet instant les guetteurs de la nuit donnèrent le signal du réveil.
- Sa majesté dort !
L’aide de camp et les gayelers bloquaient le passage vers la tente de Kaja. Il était tombé sur son lit, à plat dos, tenant toujours son épée qui scintillait d’un bleu acier. Personne n’avait osé le toucher depuis sa sortie du périmètre de magie. La mort du baron Lagerberti et des autres dans l’enclos de toile, le peu qu’avaient raconté Vixelle et le grand baron avant de mourir alimentait les rumeurs les plus folles. L’aide de camp avait dû rassurer le conseil des barons. Le roi n’était pas mort. Il était toujours endormi et n’avait pas pris une ride. C’est dans cet état d’esprit de confusion que sonnèrent les cors d’alerte.
Le centre de l’attention se déplaça. Tous coururent aux remparts. Du haut de la tour de guet on voyait sortir du bois une armée disparate avec, à sa tête, la sorcière aux cheveux blancs. Le conseil des barons avait pris place sur sa plateforme.
- Ils n’ont même pas de pont, dit un des barons. Ils ne passeront même pas leur fossé.
- Regardez, s’exclama un autre, le mur !
Le mur d’eau, qui faisait deux hauteurs d’hommes, s’élevait comme une vague gigantesque dont le haut retombait en cataracte bruyante. La crête d’eau s’abattait sur le no man's land entre le fossé et les remparts.
- On ne voit plus rien !
- Ça se rapproche !
Les barons du conseil regardèrent avec étonnement le haut du mur d’eau s’avancer vers eux dans un impossible mouvement. Bénalki ! Seule une déesse pouvait maintenir autant d’eau dans cette posture impossible. Le haut de la vague se déversait sur le sol en se rapprochant des fossés. L’eau détrempait le sol et s’écoulait en large ruisseau. Bientôt, les remparts eux-mêmes furent touchés par cette vague devenue presque horizontale. L’eau s’écroula sur les défenseurs les détrempant.
Le soleil se leva entre deux bandes de nuages. Sa lumière fit briller l’eau. Ce fut comme un signal. Brutalement toute l’eau se prit en glace, une glace rugueuse et irrégulière. Les hommes mouillés gelèrent instantanément. Les barons du conseil, épargnés par la vague sur leur plateforme, virent leurs soldats se débattre contre la gangue de glace et de froid qui venaient de les emprisonner. Ils regardaient le spectacle avec horreur quand une clameur leur fit tourner la tête. L’ennemi arrivait. Les rebelles, utilisant la glace comme un gigantesque pont, montaient à l’assaut. Les soldats valides firent face. Les gayelers, qui étaient restés en réserve pour le combat au sol, se précipitèrent dans les escaliers. Le premier choc fut terrible. Une marée de rebelles en armes déferlait. À sa tête, la sorcière blanche et ses fauves tranchaient dans la masse des soldats comme le boucher tranchait le lard. Les gayelers lui donnèrent un peu plus de mal sans l’arrêter. Elle atteignit la cour, près de l’entrée du camp, quand le tonnerre retentit et qu’un éclair bleu claquait dans l’air. Une bourrasque chargée d’énormes nuages d’un noir menaçant se précipita au-dessus du camp dans un tourbillonnement de mauvais aloi. Dans la confusion des combats qui se déroulaient entre les tentes, on vit la silhouette du roi brandissant Émoque se précipiter sur la silhouette blanche qui se figea pour lui faire face. Les léopards dégagèrent à coup de crocs et de griffes un espace autour de la reine des rebelles. Les deux souverains se précipitèrent l’un vers l’autre. Le bruit devint infernal, fait de cris, de cliquetis, de hurlements de rage ou de douleur dans cet engagement général. Les gayelers avaient commencé à repousser les rebelles dans leur secteur et avaient pris pied sur le tablier de glace ; de l’autre côté du camp, les rebelles continuaient à se déverser dans l’enceinte ravageant ce qui s’y trouvait. Entre les deux, se déroulait une danse-mort entre Riak et Kaja. La rapidité de l’une rencontrait la force de l’autre. Curieusement, les léopards ne participaient pas à ce combat. Ils attaquaient tout ce qui rentrait dans le cercle qu’ils avaient délimité.
La bourrasque devint tourbillon, faisant voler tout ce qui trainait d’assez léger dans le camp. Malgré les coups de vent, les combattants ne cessaient pas. L’eau avait transformé le sol en gadoue. Les tenues des uns et des autres se fondaient dans un uniforme mélange de boue et de sang dans lequel s’effondraient les blessés et les morts. Le maelstrom de nuages, aussi noir que la nuit, déversa des trombes d’eau sur le champ de bataille. Les coups de Riak se terminaient dans un bruit de métal torturé quand son arme rencontrait Émoque. Ceux de Kaja soulevaient des gerbes d’eau quand ils touchaient la terre, là où s’était tenue Riak. Kaja admira sa rapidité et remercia Émoque, Youlba et l’Arbre Sacré pour l’aide qu’il recevait. Sans elle, il n’aurait jamais réussi à parer les coups trop rapides de son adversaire. Elle l’avait juste éraflé au niveau d’un mollet. Kaja avait réussi à la toucher, ou plutôt à toucher son épée. Riak était tombée à terre sous la violence du coup mais s’était déjà relevée quand Kaja avait voulu porter l’estocade. La chevelure tachée de boue, comme ses habits, elle s’était mise hors de portée de Émoque. Après ce coup, elle était entrée dans un combat tournoyant dont les multiples attaques ne permettaient pas à Kaja de reprendre l’initiative.
Jirzérou, tout de blanc, luttait comme il pouvait. Moins rapide que Riak, il suivait avec la deuxième vague sur le tablier de glace. Il avait vu le maelstrom s’installer au-dessus du camp en se centrant sur une enceinte de toile. Des trombes d’eau s’en étaient échappées, détrempant tout. Mais une eau tiède qui fit fondre la glace sur laquelle il marchait. Le tablier de glace céda alors qu’il allait atteindre la zone de combat. En face de lui, les gayelers qui avaient repoussé la première vague d’assaut, tombèrent dans le no man’s land devant les remparts. JIrzérou plus habile, s’était retrouvé debout tout de suite au milieu de corps entremêlés. Il se sentait choqué. Il lui fallut quelques instants pour retrouver tous ses esprits et récupérer une arme. Des gayelers se relevaient aussi. Le combat reprit au milieu des blessés que la chute avait faits et sous une pluie battante gênant la vue et détrempant le sol. Jirzérou eut une pensée pour Riak et Bénalki. Sa déesse avait créé le pont de glace, il en était sûr. L’orage qui les frappait était l’œuvre de Youlba. Elle seule pouvait montrer une telle colère. Après, il n'eut plus le temps de penser. Il lui fallait sauver sa vie.
Riak tournait autour de Kaja, tentant de multiples attaques. Toutes rencontraient l’épée aux reflets bleutés du roi des seigneurs. Riak se demanda quel enchantement l’avait créée. Non loin d’eux, les éclairs pleuvaient. Des toiles brûlaient. L’œil de ce cyclone était centré sur cette zone. Elle n’eut pas le temps d’y penser plus. Son adversaire venait de lui ébranler le bras jusqu’à l’épaule, d’un coup de sa lourde épée.
Le grand prêtre du camp avait réuni tous les prêtres présents quand il avait entendu les cors d’alerte. Ils avaient pénétré dans l’enceinte du rituel. Les restes du dessin de l’Arbre Sacré l’avaient inspiré. Il s’était allongé là où avait été dessiné le tronc et avait mis une branche aux feuilles d’argent sur son cœur. Les autres l’avaient imité. Maintenant la représentation de l’Arbre Sacré était faite de silhouettes humaines à la poitrine couverte de feuilles argentées. Le Maelstrom était venu se centrer au-dessus d’eux, faisant régner le calme au lieu du vent et le sec, au lieu des trombes d’eau. Le grand prêtre s’était détendu. C’était bien Youlba qui se manifestait. Quand les premiers éclairs frappèrent le sol de l’enclos, il eut peur. Cela ne dura pas. Il comprit rapidement qu’ils frappaient en périphérie du dessin, respectant ainsi les prêtres. L’air prit une odeur acide et les toiles s’enflammèrent. Ils furent bientôt dans un cercle de feu alimenté par les nombreuses chutes de la foudre.
Riak et Kaja glissaient comme les autres dans la boue. Les léopards des neiges faisaient exception au marron boueux qui tachaient tous et tout en gardant leur fourrure immaculée.
Quand le tablier de glace s’effondra, Kaja ne put s’empêcher de défier Riak :
- Tu pensais ta déesse puissante ! Tu pensais qu’elle te donnerait la victoire ! Et bien regarde L’Arbre Sacré et la déesse Youlba ont réduit à néant tes espoirs !
- Tu parles trop, lui répliqua Riak qui venait de lui érafler le mollet.
La colère l’habitait. Toutes ses frappes rencontraient cette épée bleutée qui semblait se nourrir de l’éclat des éclairs.
Sur ce sol d’alluvions, l’eau creusait des rigoles et des ruisseaux. Les poteaux mal plantés tombèrent les premiers, effondrant les tentes. Au milieu des combats, on voyait fuir les serviteurs et les ribaudes. Ils tentaient comme ils pouvaient de sauver leur peau. Autour d’eux les toiles s’affalèrent dans la boue, emprisonnant parfois l’une ou l’autre personne. La pluie continuait à tomber à seau. Riak sentait ses vêtements lui coller à la peau et gêner ses mouvements. La tunique de Kaja se tenait mieux mais gorgée d’eau, elle limitait ses actions par son poids.
Quand les remparts tombèrent, la base minée par l’eau, Riak et Kaja arrêtèrent le combat en entendant le bruit, le temps de comprendre et reprirent leur danse de mort. Elle les amena vers les ruines de la porte et de la tour. Ils s’affrontèrent tout en piétinant sur des morts ou des blessés agonisant dans la boue. Ceux qui étaient encore debout continuaient à se battre. La confusion était totale. La boue et le sang rendaient indiscernables les uniformes. Tout le monde pataugeait dans un bruit de fin du monde couvert par le tonnerre de la colère de Youlba. Bénalki avait tenté de recréer le tablier de glace. Elle n’était parvenue à recréer que des passerelles que la pluie avait emportées.
Jirzérou, forcé de reculer devant un gayeler, butta dans un corps et s’étala sur le sol devenu liquide. Il tenta de parer le coup fatal qui ne vint pas. Un autre combattant avait abattu sa masse d’armes sur le casque du gayeler. Jirzérou se releva péniblement. Il n’avait plus d’adversaire. Autour de lui, les combats continuaient. L’eau s’écoulait en bouillonnant vers le fossé. Tout en participant aux combats des autres, assommant l’un, égorgeant le deuxième, Jirzérou se retrouva près de la zone que Riak avait fait isoler. L’eau avait décapé le terrain découvrant une roche sombre comme une terre brûlée. Même là les hommes s’entretuaient. Il se retrouva pris dans de nouveaux combats. Il faisait face à un adversaire coriace qui, bien que couvert de sang, se battait avec efficacité. Les deux furent pris au dépourvu quand la terre se mit à trembler. Tous s’arrêtèrent, regardant autour d’eux pour comprendre ce qu’il se passait. La terre se soulevait. La roche sombre émergeait. Elle dépassa bientôt la taille d’un homme. Jirzérou et son adversaire regardaient grandir ce rocher, captivés par cette paroi qui les dépassait de plus en plus. Quand elle eut atteint deux fois une hauteur d’homme, tout s’arrêta. Il y eut un silence rompu par les bruits des combats qui, plus loin, continuaient. L’énorme rocher qui était sorti de terre ressemblait à un pain de sucre plus sombre que la boue environnante. Jirzérou allait reprendre son combat quand de nouveau, la roche se remit en mouvement. Jirzérou se recula. Ça se dépliait, et cela ressemblait de plus en plus à un géant. Le corps trapu, les bras touchant le sol, une tête massive et sans cou aux orbites encore plus noires que le reste, le géant tourna sur lui-même comme pour voir ce qu’il se passait. Jirzérou, tétanisé, ne bougea plus. Autour de lui, les autres, qui avaient vu se lever l’être de pierre, commençaient à fuir. Les bras du géant se mirent en mouvement. Ses poings s’abattirent sur les fuyards, les écrasant comme un homme écraserait une fourmi. Jirzérou toujours immobile sentit le vent du poing quand il le frôla pour écraser son adversaire. Un mur de glace se dressa immédiatement entre lui et le géant. Celui-ci tapait sur tout ce qui bougeait de l’autre côté. Quand il se retourna vers le mur, il le tâta et se mit à le détruire, tapant à coups redoublés. Jirzérou en profita pour fuir loin de ce monstre. La déesse venait de lui en offrir l’occasion. Le géant n’avait pas fini de détruire le mur de glace qu’une gangue de glace remontait le long de ses jambes. Elle venait du fossé que Riak avait fait creuser. Le géant plongea, les mains dans le sol et arracha une masse de terre qu’il jeta dans l’eau. Cela obstrua le fossé sur sa droite. Il recommença sur sa gauche. Une fois coupé du reste de l’eau, la glace se fragmenta et tomba aux pieds de l’être de pierre. Il se mit à bouger. Chacun de ses pas faisait trembler la terre. Il marcha vers le camp des seigneurs, écrasant tout ce qui bougeait sur son passage. Les éclairs cessèrent de tomber sur l’enceinte magique, pour venir frapper le géant.
Riak et Kaja rompirent le combat. Juste à côté d’eux, le bruit terrifiant des impacts de foudre leur fit découvrir le monstre qui arrivait vers eux. Ils le virent attraper les éclairs comme on attrape des cordes. La pierre qui le composait se chargea de reflets de feu. Il se pencha pour arracher au sol un bloc de la taille d’une petite maison et il le lança dans la maelstrom au milieu des éclairs. Il y eut une immense explosion qui souffla les nuages faisant cesser la pluie d’eau pour la remplacer par une pluie de pierres et de sable. La terre, qu’il avait lancée, s’était fragmentée et retombait sur tout ce qui se trouvait en dessous.
Riak n’en croyait pas ses yeux.
- Mais… qu’est-ce que c’est ?
Ce fut Kaja qui lui répondit en avouant son ignorance. Il n’avait jamais rencontré un tel être sur terre, ni même entendu parler de son existence.
- Les géants de pierre, ça n’existe pas !
- Mais pourtant c’est là !
- Aucune légende n’en parle !
Le géant s’attaquait maintenant aux remparts encore debout et aux hommes qui se trouvaient autour sans faire de différence entre seigneurs et rebelles. Écrasés ou martelés, les combattants se faisaient plus rares dans le sillage de l’être de pierre. Riak et Kaja se précipitèrent à sa poursuite. Riak évita sans peine les poings et les pieds du géant. Ses coups lui semblaient dérisoires. À chaque frappe, elle ressentait les vibrations se répercuter dans son épaule. Les fauves eux-mêmes avaient beau sauter aussi haut qu’ils pouvaient, leurs griffes et leurs crocs ne pouvaient rien contre la pierre. Kaja arriva en retard sur Riak. Il frappa avec son arme qui sonna comme un gong sans faire le moindre mal au géant qui se débarrassa de son assaillant d’un simple mouvement du pied envoyant bouler Kaja dans la boue à plusieurs mètres de là. Méthodiquement le géant broya tout ce qu’il rencontrait dans le camp des seigneurs. Riak rencontra Costané qui, courant plié en deux, évitait un bras de pierre qui le frôlait.
- Faites sonner la retraite ! Ce monstre va massacrer tout le monde…
Kaja, qui s’était relevé couvert de boue, se rapprocha du lieu que détruisait le géant. Il vit Riak non loin, de dos. L’occasion était trop belle. Il leva son épée. Quand il l’abattit, elle sonna sur la pierre du bras du géant qui faisait demi-tour. Riak se retourna en entendant le bruit et attaqua à son tour. Leur combat reprit au milieu des jambes du géant qui se mit en devoir de les écraser.
Pendant qu’ils se battaient à trois, les autres se sauvaient. La sonnerie du repli sonnait. Les gayelers comme les rebelles se replièrent vers le bois de l’autre côté du fossé vers le camp des rebelles.
Riak n’en pouvait plus. Le géant se moquait de ses coups et l’épée du baron Sink passait de plus en plus près. De son côté Kaja souffrait. Deux fois le géant l’avait envoyé bouler. Bien que Èmoque ait encaissé le coup et que la boue ait amorti son vol plané, Kaja sentait les contusions. Il décida de décrocher. Il aurait peut-être la chance que la sorcière se fasse tuer par le géant. Cela arrangerait bien ses affaires. Il profita des virevoltes de son adversaire pour s’éloigner. Il lui fallait retrouver son armée ou ce qu’il en restait.
Riak resta seule face au géant. Il ignorait les léopards des neiges qui, manifestement, ne pouvaient rien contre lui. Riak sembla devenir sa cible. Il réagissait quand l’épée le piquait mais était indifférent aux coups de taille. Riak ne sentait plus son bras et pourtant elle continuait le combat pour protéger les siens. Elle avait analysé les réactions du monstre. Il s’attaquait à tout ce qui bougeait à chaque fois qu’elle et le roi des seigneurs stoppaient leurs attaques. D’ailleurs où était-il passé ? Elle s'aperçut qu’elle était seule pour le combattre. Bénalki semblait impuissante tant la glace et l’eau le laissaient indifférent. Youlba n’avait pas plus de résultat. Ses éclairs et ses orages lui donnaient simplement plus d’énergie et de vitesse.
La fatigue la fit ralentir et le géant en profita. Elle fut projetée en arrière. Le coup lui avait coupé le souffle et si la boue atténua sa chute, elle se retrouva assommée.
Riak était hors de son corps. Elle le voyait allongé par terre, les bras en croix, la chevelure éparse dans la boue. Les léopards des neiges l’entouraient. Le géant avait entrepris de détruire tout ce qui restait debout du camp des seigneurs et s’était désintéressé d’elle. Elle se sentait flotter dans une sorte de brume entre deux mondes. En pensée, elle s'interrogea sur la nature de cet être de pierre. Elle fut surprise de voir avancer vers elle, tout aussi fantomatique, Koubaye lui-même. Il la rassura. Jirzérou allait venir la chercher. Quant au géant de pierre, il lui apprit que c’était un Rmanit. Devant l’étonnement de Riak, il précisa qu’on les appelait aussi “faiseurs de monde”. Ils étaient les ouvriers du dieu des dieux, le constructeur du monde qui seul avait le pouvoir de les détruire. Celui-ci était demeuré dans la terre depuis la naissance du monde. La guerre des déesses avait réveillé cet antique serviteur qui, perdu, ne savait que remettre à plat, au sens propre du terme, tout ce qu’il rencontrait.
- Que personne ne rentre dans le périmètre de la magie sauf le baron Vixelle ! Mais avant qu’il vienne me voir. Immédiatement !
- Je suis là, Majesté.
Vixelle était resté à proximité pendant toute la cérémonie. Il avait entendu les chants, surveillé les tambours extérieurs pour qu’ils soient en phase avec celui de Habanéra.
- Bien, Baron. Vous allez rentrer là-dedans et vous seul. Vous avez déjà pratiqué cette magie, vous savez ce qui vous attend. Il faut aider le baron Lagerberti à sortir. Conduisez-le à sa tente et qu’il y reste.
- À vos ordres, Majesté.
Kaja n’en pouvait plus. Son épuisement était total.
- Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, Baron.
- Habanéra a fait surgir des êtres du monde des esprits.
- Sa magie est épuisante.
- Vous êtes vivant, Majesté et vous n’avez pas changé. J’ai vu Habanéra vieillir à chaque incantation. Son aide en est mort, mais lui avait le contrôle des esprits captifs.
- Habanéra n’est plus, les aides encagoulés non plus. Qui a le contrôle ?
- Nul ne le sait, Majesté. Seul Habanéra savait.
L’aide de camp de Kaja se tenait en retrait. Quand il vit les jambes de Kaja se mettre à trembler, il vint le soutenir pour l’accompagner à sa tente. Tout autour, les soldats étaient sans voix. Kaja savait que cela ne durerait pas. Bientôt les bruits allaient courir. Il n’y pouvait rien. Il sombra dans le sommeil dès que son dos eut touché son lit.
Vixelle pénétra par la fente que le roi avait faite. L’odeur des herbes était encore plus prégnante qu’en dehors des toiles. La fumée disparaissait comme absorbée par la terre. Il vit les vêtements vides de son prêtre et, à côté, une silhouette voûtée. Il ne reconnut pas le baron dans ce visage de grand vieillard. Il s’approcha néanmoins et l’aida à se mettre debout. Lagerberti tremblait sur ses jambes. Pour faire les quelques pas qui les séparaient de la toile fendue, Vixelle porta ce petit être maigrelet comme on porte un enfant. Quand les autres barons et les soldats les virent sortir, le silence se fit encore plus profond. Vixelle vit les regards atterrés tout autour de lui. Les serviteurs de Lagerberti qui s’étaient approchés, déchargèrent Vixelle de son fardeau et, avec d’infinies précautions, partirent vers sa tente.
Dans le camp, entre les murs d'eau, des récits de ce qu’il s'était passé, se mirent à circuler. Lagerberti avait raconté ce qu'il avait vu et ressenti. Son fils, bien que jeune, l'avait accompagné à la guerre. Il était à son chevet, écoutant ce vieillard qu'il reconnaissait à peine. Lagerberti avait parlé, parlé, parlé de sa voix chevrotante jusqu'à n'en plus pouvoir. Il s'était alors endormi. C'est le majordome de Lagerberti qui fit remarquer au fils que son père avait cessé de respirer :
- Le Baron est mort. Vive le baron !
Lagerberti fils se releva, essuya une larme et quitta la tente. À l’extérieur, ses soldats crièrent :
- VIVE LE BARON !
Il regagna sa propre tente. C’est là que défilèrent les amis et autres barons pour rendre un dernier hommage au Baron décédé et se présenter au fils. Le jeune Lagerberti, recevait comme il pouvait tous ses pairs. Très choqué par le récit de son père, il en distillait des éléments à chacune de ces rencontres.
Les discussions allaient bon train dans tout le camp, alimentées par tout ce qui avait été dit et entendu, ici où là. Pour tous, Youlba en personne était venue. Si on plaignait Lagerberti et les autres, on se réjouissait de savoir que la déesse viendrait accompagner les combattants. Les rebelles étaient foutus.
Riak était inquiète. Tout se passait bien, pourtant son esprit était troublé. Les léopards des neiges étaient eux-mêmes nerveux. Ils déambulaient en tournant en rond dans la tente.
- Dame Riak, vos gros chats sont aussi troublés que vous.
Riak regarda Mitaou. Elle sentait son calme et l’admirait. Riak savait que sa servante lui faisait une confiance totale. Elle aurait aimé avoir la même confiance, mais elle sentait des forces en jeu. Les guetteurs étaient venus prévenir que des tambours sonnaient dans le camp ennemi. Riak, qui avait remarqué la nervosité des fauves, comprit que, ce qui la dérangeait intérieurement et qui dérangeait les fauves, était ce qui se passait là-bas. Elle décida d’aller voir.
Quand elle arriva au mur d’eau, elle fut déçue de ne rien voir. Les tambours battaient. Riak resta un moment à écouter. Leur rythme était oppressant. L’air autour d’elle semblait vibrer. Au-dessus du camp, une fumée s’élevait, montant tout droit. Elle sentit son médaillon se mettre à vibrer au son des battements. Devant elle, la colonne de fumée devint noire de colère. Elle comprit alors qu’ils faisaient de la magie. Leur fameux arbre sacré ne suffisait pas. Elle connut l’inquiétude de savoir ce que cela pouvait faire. Son médaillon battait comme un cœur. Elle restait là, devant le mur d’eau. Les léopards tournaient autour d’elle en grondant. Même les jeunes imitaient leurs parents. Leurs grondements ressemblaient encore beaucoup à un ronronnement, mais à leur démarche chaloupée et à leurs têtes basses, aux babines retroussées, on les sentait prêts au combat.
Le bruit cessa d’un coup en même temps qu’un éclair illuminait l’intérieur de la colonne de fumée. Le médaillon s’arrêta tout aussi brusquement.
Le silence qui suivit était plus angoissant encore. Les oiseaux avaient cessé de chanter, et même le vent semblait se retenir de souffler. Riak prit une grande respiration et souffla doucement. Ce qui était venu, était reparti. Elle s’interrogea sur ce que les seigneurs avaient fait. Autour d’elle, les guetteurs regardaient tout autour d’eux comme étonnés que le monde soit comme avant. Les choses reprirent doucement leur cours. Riak prit conscience du bruit de l’eau, puis de la brise, du bruit que faisaient les hommes autour d’elle, puis les oiseaux se remirent à gazouiller. Les seigneurs avaient-ils échoué à convoquer une force maléfique ? La pleine lune serait là dans la nuit. Demain, dès que possible, elle lancerait l’attaque. Les événements se précipitaient. Elle repartit lentement vers le camp, accompagnée des léopards des neiges. Les cabrioles des jeunes, qui avaient recommencé leurs jeux, la firent sourire.
Cela ne dura que le temps de sa marche. À son arrivée à sa tente, les mille sollicitations de sa fonction vinrent l’accabler. Les hommes savaient que le combat était pour le lendemain. Chacun affutait ses armes ou se préparait au choc. Les uns tremblaient d’avance. Les autres étaient mutiques. Certains ne pouvaient s'empêcher de parler pendant que d’autres se réfugiaient dans le sommeil.
Riak dina avec le général et tous les chefs de groupe. L’heure était grave et aucun n’avait le cœur à rire. La bataille du lendemain allait être décisive. Ils se séparèrent bien avant l’heure de Lex. Mitaou attendait Riak. Elle aussi était sur le pied de guerre. Toute son escouade était prête et Riak ne put s’empêcher de rire en voyant la tête déterminée de sa servante. Mitaou ne lui laissa pas le choix. Un bain chaud attendait Riak de pied ferme. Autour d’elle, de nombreuses femmes faisaient des allées et venues pour le service, sous les ordres d’une Mitaou, véritable chorégraphe de ce ballet. Riak se laissa faire. Le bain la détendit. Les herbes qui le parfumaient lui firent un peu tourner la tête mais elle sentait son corps abandonner toutes les tensions. Une masseuse se mit en devoir de lui extirper les derniers reliquats de contractures et ce fut une Riak toute molle qui s’allongea sur son lit.
Elle se réveilla avant que l’étoile de Lex ne soit couchée. Elle goûta quelques instants la sérénité du silence. Comme chaque fois qu’elle se réveillait, les léopards des neiges se matérialisaient dans la pièce. Ils vinrent se frotter contre elle chacun leur tour, recevant une caresse à laquelle ils répondaient en ronronnant. Sans bruit, Riak se leva. D’ici peu, le camp allait s’éveiller. Les hommes allaient s’agiter et se préparer pour monter à l’assaut. Elle pensa que beaucoup ne reviendraient pas ce soir. Elle avait avec elle plus d’hommes que l’armée des seigneurs. Cela lui donnait théoriquement un avantage. Pourtant, elle doutait de leurs qualités aux combats. Elle espérait que l’ost serait plus composé de mal-entraînés, plus habitués au confort de leurs vies qu’au champ d’entraînement. Elle se rapprocha de la tenture qui fermait la fenêtre. Elle la souleva doucement pour voir où était l’étoile de Lex. Elle vit les bayagas. Elle les vit arriver autour de sa tente. Aujourd’hui, même invisibles, les bayagas allaient les accompagner. Et puis son esprit repartit vers les seigneurs et le combat qui approchait. Il y avait les régiments de chocs du roi, les gaylers si elle se rappelait leur surnom. On les décrivait comme aussi redoutables que les buveurs de sang. Et puis il y avait le roi. Ce baron Sink et son arme magique. C’est avec lui qu’elle avait rendez-vous. Elle était la seule à pouvoir lui tenir tête et le vaincre. Si elle le tuait, elle gagnait. S’il la tuait, c’en serait fini de la rébellion et de la reconquête du pays. Elle soupira. À cet instant les guetteurs de la nuit donnèrent le signal du réveil.
- Sa majesté dort !
L’aide de camp et les gayelers bloquaient le passage vers la tente de Kaja. Il était tombé sur son lit, à plat dos, tenant toujours son épée qui scintillait d’un bleu acier. Personne n’avait osé le toucher depuis sa sortie du périmètre de magie. La mort du baron Lagerberti et des autres dans l’enclos de toile, le peu qu’avaient raconté Vixelle et le grand baron avant de mourir alimentait les rumeurs les plus folles. L’aide de camp avait dû rassurer le conseil des barons. Le roi n’était pas mort. Il était toujours endormi et n’avait pas pris une ride. C’est dans cet état d’esprit de confusion que sonnèrent les cors d’alerte.
Le centre de l’attention se déplaça. Tous coururent aux remparts. Du haut de la tour de guet on voyait sortir du bois une armée disparate avec, à sa tête, la sorcière aux cheveux blancs. Le conseil des barons avait pris place sur sa plateforme.
- Ils n’ont même pas de pont, dit un des barons. Ils ne passeront même pas leur fossé.
- Regardez, s’exclama un autre, le mur !
Le mur d’eau, qui faisait deux hauteurs d’hommes, s’élevait comme une vague gigantesque dont le haut retombait en cataracte bruyante. La crête d’eau s’abattait sur le no man's land entre le fossé et les remparts.
- On ne voit plus rien !
- Ça se rapproche !
Les barons du conseil regardèrent avec étonnement le haut du mur d’eau s’avancer vers eux dans un impossible mouvement. Bénalki ! Seule une déesse pouvait maintenir autant d’eau dans cette posture impossible. Le haut de la vague se déversait sur le sol en se rapprochant des fossés. L’eau détrempait le sol et s’écoulait en large ruisseau. Bientôt, les remparts eux-mêmes furent touchés par cette vague devenue presque horizontale. L’eau s’écroula sur les défenseurs les détrempant.
Le soleil se leva entre deux bandes de nuages. Sa lumière fit briller l’eau. Ce fut comme un signal. Brutalement toute l’eau se prit en glace, une glace rugueuse et irrégulière. Les hommes mouillés gelèrent instantanément. Les barons du conseil, épargnés par la vague sur leur plateforme, virent leurs soldats se débattre contre la gangue de glace et de froid qui venaient de les emprisonner. Ils regardaient le spectacle avec horreur quand une clameur leur fit tourner la tête. L’ennemi arrivait. Les rebelles, utilisant la glace comme un gigantesque pont, montaient à l’assaut. Les soldats valides firent face. Les gayelers, qui étaient restés en réserve pour le combat au sol, se précipitèrent dans les escaliers. Le premier choc fut terrible. Une marée de rebelles en armes déferlait. À sa tête, la sorcière blanche et ses fauves tranchaient dans la masse des soldats comme le boucher tranchait le lard. Les gayelers lui donnèrent un peu plus de mal sans l’arrêter. Elle atteignit la cour, près de l’entrée du camp, quand le tonnerre retentit et qu’un éclair bleu claquait dans l’air. Une bourrasque chargée d’énormes nuages d’un noir menaçant se précipita au-dessus du camp dans un tourbillonnement de mauvais aloi. Dans la confusion des combats qui se déroulaient entre les tentes, on vit la silhouette du roi brandissant Émoque se précipiter sur la silhouette blanche qui se figea pour lui faire face. Les léopards dégagèrent à coup de crocs et de griffes un espace autour de la reine des rebelles. Les deux souverains se précipitèrent l’un vers l’autre. Le bruit devint infernal, fait de cris, de cliquetis, de hurlements de rage ou de douleur dans cet engagement général. Les gayelers avaient commencé à repousser les rebelles dans leur secteur et avaient pris pied sur le tablier de glace ; de l’autre côté du camp, les rebelles continuaient à se déverser dans l’enceinte ravageant ce qui s’y trouvait. Entre les deux, se déroulait une danse-mort entre Riak et Kaja. La rapidité de l’une rencontrait la force de l’autre. Curieusement, les léopards ne participaient pas à ce combat. Ils attaquaient tout ce qui rentrait dans le cercle qu’ils avaient délimité.
La bourrasque devint tourbillon, faisant voler tout ce qui trainait d’assez léger dans le camp. Malgré les coups de vent, les combattants ne cessaient pas. L’eau avait transformé le sol en gadoue. Les tenues des uns et des autres se fondaient dans un uniforme mélange de boue et de sang dans lequel s’effondraient les blessés et les morts. Le maelstrom de nuages, aussi noir que la nuit, déversa des trombes d’eau sur le champ de bataille. Les coups de Riak se terminaient dans un bruit de métal torturé quand son arme rencontrait Émoque. Ceux de Kaja soulevaient des gerbes d’eau quand ils touchaient la terre, là où s’était tenue Riak. Kaja admira sa rapidité et remercia Émoque, Youlba et l’Arbre Sacré pour l’aide qu’il recevait. Sans elle, il n’aurait jamais réussi à parer les coups trop rapides de son adversaire. Elle l’avait juste éraflé au niveau d’un mollet. Kaja avait réussi à la toucher, ou plutôt à toucher son épée. Riak était tombée à terre sous la violence du coup mais s’était déjà relevée quand Kaja avait voulu porter l’estocade. La chevelure tachée de boue, comme ses habits, elle s’était mise hors de portée de Émoque. Après ce coup, elle était entrée dans un combat tournoyant dont les multiples attaques ne permettaient pas à Kaja de reprendre l’initiative.
Jirzérou, tout de blanc, luttait comme il pouvait. Moins rapide que Riak, il suivait avec la deuxième vague sur le tablier de glace. Il avait vu le maelstrom s’installer au-dessus du camp en se centrant sur une enceinte de toile. Des trombes d’eau s’en étaient échappées, détrempant tout. Mais une eau tiède qui fit fondre la glace sur laquelle il marchait. Le tablier de glace céda alors qu’il allait atteindre la zone de combat. En face de lui, les gayelers qui avaient repoussé la première vague d’assaut, tombèrent dans le no man’s land devant les remparts. JIrzérou plus habile, s’était retrouvé debout tout de suite au milieu de corps entremêlés. Il se sentait choqué. Il lui fallut quelques instants pour retrouver tous ses esprits et récupérer une arme. Des gayelers se relevaient aussi. Le combat reprit au milieu des blessés que la chute avait faits et sous une pluie battante gênant la vue et détrempant le sol. Jirzérou eut une pensée pour Riak et Bénalki. Sa déesse avait créé le pont de glace, il en était sûr. L’orage qui les frappait était l’œuvre de Youlba. Elle seule pouvait montrer une telle colère. Après, il n'eut plus le temps de penser. Il lui fallait sauver sa vie.
Riak tournait autour de Kaja, tentant de multiples attaques. Toutes rencontraient l’épée aux reflets bleutés du roi des seigneurs. Riak se demanda quel enchantement l’avait créée. Non loin d’eux, les éclairs pleuvaient. Des toiles brûlaient. L’œil de ce cyclone était centré sur cette zone. Elle n’eut pas le temps d’y penser plus. Son adversaire venait de lui ébranler le bras jusqu’à l’épaule, d’un coup de sa lourde épée.
Le grand prêtre du camp avait réuni tous les prêtres présents quand il avait entendu les cors d’alerte. Ils avaient pénétré dans l’enceinte du rituel. Les restes du dessin de l’Arbre Sacré l’avaient inspiré. Il s’était allongé là où avait été dessiné le tronc et avait mis une branche aux feuilles d’argent sur son cœur. Les autres l’avaient imité. Maintenant la représentation de l’Arbre Sacré était faite de silhouettes humaines à la poitrine couverte de feuilles argentées. Le Maelstrom était venu se centrer au-dessus d’eux, faisant régner le calme au lieu du vent et le sec, au lieu des trombes d’eau. Le grand prêtre s’était détendu. C’était bien Youlba qui se manifestait. Quand les premiers éclairs frappèrent le sol de l’enclos, il eut peur. Cela ne dura pas. Il comprit rapidement qu’ils frappaient en périphérie du dessin, respectant ainsi les prêtres. L’air prit une odeur acide et les toiles s’enflammèrent. Ils furent bientôt dans un cercle de feu alimenté par les nombreuses chutes de la foudre.
Riak et Kaja glissaient comme les autres dans la boue. Les léopards des neiges faisaient exception au marron boueux qui tachaient tous et tout en gardant leur fourrure immaculée.
Quand le tablier de glace s’effondra, Kaja ne put s’empêcher de défier Riak :
- Tu pensais ta déesse puissante ! Tu pensais qu’elle te donnerait la victoire ! Et bien regarde L’Arbre Sacré et la déesse Youlba ont réduit à néant tes espoirs !
- Tu parles trop, lui répliqua Riak qui venait de lui érafler le mollet.
La colère l’habitait. Toutes ses frappes rencontraient cette épée bleutée qui semblait se nourrir de l’éclat des éclairs.
Sur ce sol d’alluvions, l’eau creusait des rigoles et des ruisseaux. Les poteaux mal plantés tombèrent les premiers, effondrant les tentes. Au milieu des combats, on voyait fuir les serviteurs et les ribaudes. Ils tentaient comme ils pouvaient de sauver leur peau. Autour d’eux les toiles s’affalèrent dans la boue, emprisonnant parfois l’une ou l’autre personne. La pluie continuait à tomber à seau. Riak sentait ses vêtements lui coller à la peau et gêner ses mouvements. La tunique de Kaja se tenait mieux mais gorgée d’eau, elle limitait ses actions par son poids.
Quand les remparts tombèrent, la base minée par l’eau, Riak et Kaja arrêtèrent le combat en entendant le bruit, le temps de comprendre et reprirent leur danse de mort. Elle les amena vers les ruines de la porte et de la tour. Ils s’affrontèrent tout en piétinant sur des morts ou des blessés agonisant dans la boue. Ceux qui étaient encore debout continuaient à se battre. La confusion était totale. La boue et le sang rendaient indiscernables les uniformes. Tout le monde pataugeait dans un bruit de fin du monde couvert par le tonnerre de la colère de Youlba. Bénalki avait tenté de recréer le tablier de glace. Elle n’était parvenue à recréer que des passerelles que la pluie avait emportées.
Jirzérou, forcé de reculer devant un gayeler, butta dans un corps et s’étala sur le sol devenu liquide. Il tenta de parer le coup fatal qui ne vint pas. Un autre combattant avait abattu sa masse d’armes sur le casque du gayeler. Jirzérou se releva péniblement. Il n’avait plus d’adversaire. Autour de lui, les combats continuaient. L’eau s’écoulait en bouillonnant vers le fossé. Tout en participant aux combats des autres, assommant l’un, égorgeant le deuxième, Jirzérou se retrouva près de la zone que Riak avait fait isoler. L’eau avait décapé le terrain découvrant une roche sombre comme une terre brûlée. Même là les hommes s’entretuaient. Il se retrouva pris dans de nouveaux combats. Il faisait face à un adversaire coriace qui, bien que couvert de sang, se battait avec efficacité. Les deux furent pris au dépourvu quand la terre se mit à trembler. Tous s’arrêtèrent, regardant autour d’eux pour comprendre ce qu’il se passait. La terre se soulevait. La roche sombre émergeait. Elle dépassa bientôt la taille d’un homme. Jirzérou et son adversaire regardaient grandir ce rocher, captivés par cette paroi qui les dépassait de plus en plus. Quand elle eut atteint deux fois une hauteur d’homme, tout s’arrêta. Il y eut un silence rompu par les bruits des combats qui, plus loin, continuaient. L’énorme rocher qui était sorti de terre ressemblait à un pain de sucre plus sombre que la boue environnante. Jirzérou allait reprendre son combat quand de nouveau, la roche se remit en mouvement. Jirzérou se recula. Ça se dépliait, et cela ressemblait de plus en plus à un géant. Le corps trapu, les bras touchant le sol, une tête massive et sans cou aux orbites encore plus noires que le reste, le géant tourna sur lui-même comme pour voir ce qu’il se passait. Jirzérou, tétanisé, ne bougea plus. Autour de lui, les autres, qui avaient vu se lever l’être de pierre, commençaient à fuir. Les bras du géant se mirent en mouvement. Ses poings s’abattirent sur les fuyards, les écrasant comme un homme écraserait une fourmi. Jirzérou toujours immobile sentit le vent du poing quand il le frôla pour écraser son adversaire. Un mur de glace se dressa immédiatement entre lui et le géant. Celui-ci tapait sur tout ce qui bougeait de l’autre côté. Quand il se retourna vers le mur, il le tâta et se mit à le détruire, tapant à coups redoublés. Jirzérou en profita pour fuir loin de ce monstre. La déesse venait de lui en offrir l’occasion. Le géant n’avait pas fini de détruire le mur de glace qu’une gangue de glace remontait le long de ses jambes. Elle venait du fossé que Riak avait fait creuser. Le géant plongea, les mains dans le sol et arracha une masse de terre qu’il jeta dans l’eau. Cela obstrua le fossé sur sa droite. Il recommença sur sa gauche. Une fois coupé du reste de l’eau, la glace se fragmenta et tomba aux pieds de l’être de pierre. Il se mit à bouger. Chacun de ses pas faisait trembler la terre. Il marcha vers le camp des seigneurs, écrasant tout ce qui bougeait sur son passage. Les éclairs cessèrent de tomber sur l’enceinte magique, pour venir frapper le géant.
Riak et Kaja rompirent le combat. Juste à côté d’eux, le bruit terrifiant des impacts de foudre leur fit découvrir le monstre qui arrivait vers eux. Ils le virent attraper les éclairs comme on attrape des cordes. La pierre qui le composait se chargea de reflets de feu. Il se pencha pour arracher au sol un bloc de la taille d’une petite maison et il le lança dans la maelstrom au milieu des éclairs. Il y eut une immense explosion qui souffla les nuages faisant cesser la pluie d’eau pour la remplacer par une pluie de pierres et de sable. La terre, qu’il avait lancée, s’était fragmentée et retombait sur tout ce qui se trouvait en dessous.
Riak n’en croyait pas ses yeux.
- Mais… qu’est-ce que c’est ?
Ce fut Kaja qui lui répondit en avouant son ignorance. Il n’avait jamais rencontré un tel être sur terre, ni même entendu parler de son existence.
- Les géants de pierre, ça n’existe pas !
- Mais pourtant c’est là !
- Aucune légende n’en parle !
Le géant s’attaquait maintenant aux remparts encore debout et aux hommes qui se trouvaient autour sans faire de différence entre seigneurs et rebelles. Écrasés ou martelés, les combattants se faisaient plus rares dans le sillage de l’être de pierre. Riak et Kaja se précipitèrent à sa poursuite. Riak évita sans peine les poings et les pieds du géant. Ses coups lui semblaient dérisoires. À chaque frappe, elle ressentait les vibrations se répercuter dans son épaule. Les fauves eux-mêmes avaient beau sauter aussi haut qu’ils pouvaient, leurs griffes et leurs crocs ne pouvaient rien contre la pierre. Kaja arriva en retard sur Riak. Il frappa avec son arme qui sonna comme un gong sans faire le moindre mal au géant qui se débarrassa de son assaillant d’un simple mouvement du pied envoyant bouler Kaja dans la boue à plusieurs mètres de là. Méthodiquement le géant broya tout ce qu’il rencontrait dans le camp des seigneurs. Riak rencontra Costané qui, courant plié en deux, évitait un bras de pierre qui le frôlait.
- Faites sonner la retraite ! Ce monstre va massacrer tout le monde…
Kaja, qui s’était relevé couvert de boue, se rapprocha du lieu que détruisait le géant. Il vit Riak non loin, de dos. L’occasion était trop belle. Il leva son épée. Quand il l’abattit, elle sonna sur la pierre du bras du géant qui faisait demi-tour. Riak se retourna en entendant le bruit et attaqua à son tour. Leur combat reprit au milieu des jambes du géant qui se mit en devoir de les écraser.
Pendant qu’ils se battaient à trois, les autres se sauvaient. La sonnerie du repli sonnait. Les gayelers comme les rebelles se replièrent vers le bois de l’autre côté du fossé vers le camp des rebelles.
Riak n’en pouvait plus. Le géant se moquait de ses coups et l’épée du baron Sink passait de plus en plus près. De son côté Kaja souffrait. Deux fois le géant l’avait envoyé bouler. Bien que Èmoque ait encaissé le coup et que la boue ait amorti son vol plané, Kaja sentait les contusions. Il décida de décrocher. Il aurait peut-être la chance que la sorcière se fasse tuer par le géant. Cela arrangerait bien ses affaires. Il profita des virevoltes de son adversaire pour s’éloigner. Il lui fallait retrouver son armée ou ce qu’il en restait.
Riak resta seule face au géant. Il ignorait les léopards des neiges qui, manifestement, ne pouvaient rien contre lui. Riak sembla devenir sa cible. Il réagissait quand l’épée le piquait mais était indifférent aux coups de taille. Riak ne sentait plus son bras et pourtant elle continuait le combat pour protéger les siens. Elle avait analysé les réactions du monstre. Il s’attaquait à tout ce qui bougeait à chaque fois qu’elle et le roi des seigneurs stoppaient leurs attaques. D’ailleurs où était-il passé ? Elle s'aperçut qu’elle était seule pour le combattre. Bénalki semblait impuissante tant la glace et l’eau le laissaient indifférent. Youlba n’avait pas plus de résultat. Ses éclairs et ses orages lui donnaient simplement plus d’énergie et de vitesse.
La fatigue la fit ralentir et le géant en profita. Elle fut projetée en arrière. Le coup lui avait coupé le souffle et si la boue atténua sa chute, elle se retrouva assommée.
Riak était hors de son corps. Elle le voyait allongé par terre, les bras en croix, la chevelure éparse dans la boue. Les léopards des neiges l’entouraient. Le géant avait entrepris de détruire tout ce qui restait debout du camp des seigneurs et s’était désintéressé d’elle. Elle se sentait flotter dans une sorte de brume entre deux mondes. En pensée, elle s'interrogea sur la nature de cet être de pierre. Elle fut surprise de voir avancer vers elle, tout aussi fantomatique, Koubaye lui-même. Il la rassura. Jirzérou allait venir la chercher. Quant au géant de pierre, il lui apprit que c’était un Rmanit. Devant l’étonnement de Riak, il précisa qu’on les appelait aussi “faiseurs de monde”. Ils étaient les ouvriers du dieu des dieux, le constructeur du monde qui seul avait le pouvoir de les détruire. Celui-ci était demeuré dans la terre depuis la naissance du monde. La guerre des déesses avait réveillé cet antique serviteur qui, perdu, ne savait que remettre à plat, au sens propre du terme, tout ce qu’il rencontrait.
vendredi 1 janvier 2021
Ainsi parla Rma, le fileur de temps...98
- Majesté ! Majesté !
Le soldat entra en courant dans la tente de Kaja. Il déjeunait tranquillement avant le conseil de guerre qui était prévu ce jour-là. Le messager salua brièvement et reprit :
- Les rebelles attaquent sur le fleuve. Les barques sont déjà parties...
Il n’avait pas fini son rapport que Kaja avait attrapé Émoque et se dirigeait vers le port. Les hommes couraient vers les lourdes embarcations pendant que les barques à dix rameurs doublaient déjà la jetée. Kaja rejoignit le phare comme on appelait la tour de guet plantée au bord du fleuve. La dernière bataille avait tourné à son avantage grâce aux barges lourdement armées. La question d’aujourd’hui tournait autour de ce que les rebelles avaient inventé. Aucun guetteur n’avait vu passer de barge conduite par des treïbens en dehors des barges commerciales qui continuaient leur va-et-vient. Il vit de loin les premières barques se déployer. À bord, des mouvements prouvaient que les archers se préparaient au combat. Une embarcation dépassant toutes les autres attira le regard de Kaja. Il remarqua la chevelure blanche de la passagère qui se tenait sur la proue. Il jura. L’engagement allait être sérieux, leur reine était là. À ses pieds, les lourdes barges prenaient le large. Plus lentes que les barques, elles devenaient redoutables une fois lancées. Il reporta son regard vers les embarcations ennemies. Celle de la reine allait vite. Elle allait manifestement prendre place au premier rang. Kaja mit son espoir dans un de ses archers. Si elle disparaissait, la révolte ferait de même. Il avait fait enduire les pointes de purins. Une blessure et l’infection achèverait le blessé. La gangrène laissait peu de survivants. Il vit avec plaisir ses barques se déployer sur une ligne. Les arcs étaient prêts. La reine allait bientôt être à portée de tir. Derrière son embarcation, les autres barques se déployaient elles aussi. Kaja allait assister à une bataille d’archers. La barque de la reine freina brusquement. Il vit la reine frapper l’eau de son arme. Il esquissa un sourire qui se figea quand il vit les vagues que faisait naître la magie de la sorcière. Ses embarcations se renversèrent sous l’impact de ce mur d’eau qui coupait le fleuve. Kaja jura en le voyant s’étendre de part et d’autre. La magie de cette sorcière construisait un mur d’eau. Il descendit à toute vitesse. Il lui fallait découvrir jusqu’où cela allait et comment casser cet enchantement.
C’est en courant qu’il arriva au rempart terrestre. À son ordre, la porte fut ouverte. Il continua sa course pour découvrir la présence d’un mur d’eau moins haut que sur le fleuve mais bien présent dans le fossé creusé par la sorcière. Ses conseillers, moins lestes que lui, arrivèrent à leur tour. Ils regardèrent le spectacle. Il y eut un temps de silence puis ce fut la cacophonie. Kaja vit les premières flèches voler de part et d’autre. Les archers tiraient vers le haut pour que la flèche retombe de l’autre côté du mur. Si la précision était quasi nulle, il y avait un effet dissuasif. Il fallait se protéger de ces traits dont personne ne pouvait prévoir la trajectoire. Kaja, entre deux volées de flèches, courut d’un mantelet à l’autre pour aller voir le mur liquide de plus près. Certains de ses soldats avaient la malchance d’être blessés. Leurs camarades prenaient le risque d’aller les chercher et de les évacuer vers les remparts, à l’abri des flèches des rebelles. Kaja se déporta un peu pour laisser passer un groupe de sauvetage et se remit immédiatement à l’abri. Derrière lui, les barons de son conseil faisaient de même. Leur but était le dernier mantelet qu’ils avaient retourné face au fossé. Kaja voulait voir le phénomène de près. Il approchait de son but quand il se sentit violemment tiré par son ceinturon sur le côté, comme si Emoque était brusquement devenue très lourde. Il fit un pas de côté pour conserver son équilibre. Il entendit le bruit d’une flèche qui se planta dans le sol à l’endroit même où il aurait dû être. Il regarda vers le mur liquide pour voir qui avait tiré ce trait. C’est alors qu’il la vit. La sorcière était là, arrogante avec sa chevelure blanche, toujours suivie de cet être bizarre au corps recouvert d’enduit de pierre de lune.
- Crois en ta magie, sorcière aux cheveux blancs. Elle ne me retiendra pas longtemps. La force de l’Arbre Sacré m’accompagne.
La sorcière aux cheveux blancs se mit à rire à gorge déployée.
- Tu n’es qu’un homme et tu veux combattre une déesse ! Pauvre fou ! Si tu ne te rends pas aujourd’hui, la faim t’y obligera bien.
- Tu te crois la plus forte… mais crois-tu ta déesse capable de tenir tête à Youlba ? Rira bien qui rira le dernier.
Cette maudite femme avait réussi à mettre Kaja en colère. Voilà qu’elle avait réussi à les enfermer dans ce camp. Il se retrouvait assiégé avec toutes ses troupes. Il repartit en courant vers les remparts. Il fallait tenir un conseil. Combien de temps allaient-ils pouvoir tenir ? Tout dépendait de la quantité de vivres et de leur capacité à briser l'enchantement. Il lui faudrait convoquer les prêtres. Pouvait-on comme il l’avait soutenu à cette “reine” au regard de braise qu’il bénéficierait de l’aide de la déesse. Elle était la protectrice du royaume de Tisréal et était toujours intervenue aux moments cruciaux. Dès qu’il eut passé la porte, il donna ses ordres. Puis ses pensées revinrent aux évènements qui venaient d’arriver. Elle avait beaucoup de puissance et ne ressemblait plus à l’idée qu’il avait eue quand il l’avait vue la première fois parmi les novices. Il sentait en elle la femme dans toute sa puissance, sûre de son pouvoir. Pour la première fois, l’idée d’une défaite l’effleura. Jusque-là, il ne prenait pas trop au sérieux les possibilités de réussite de cette révolte. Il lui fallait trouver comment contrer sa magie. Les prêtres avaient peut-être la solution. De nouveau il sortit donner des ordres pour les convoquer.
Il mangea peu et vite, colligeant les informations au fur et à mesure de leurs arrivées. Il grimaçait à chaque fois. Elles n’étaient pas bonnes. Il avait demandé à tous de faire le point des réserves. Chaque baron était responsable de ses troupes et de leur approvisionnement. Si les Gayelers avaient vingt jours de réserves, certains petits barons n’avaient rien et achetaient la nourriture au jour le jour. Le siège allait devenir difficile. En rationnant tout le monde, les prévoyants comme les imprévoyants, ils pourraient tenir une demi-lunaison. Il était dans ces sombres pensées quand son aide de camp vint le prévenir : tous les prêtres avaient été réunis dans la grande tente. Kaja y alla en soupirant. Les religieux avaient peut-être un pouvoir à opposer à ce qui arrivait.
Quand il entra dans la tente, le brouhaha cessa. Kaja reconnaissait certaines silhouettes plus habituelles que d’autres. Rattachés aux baronnies, les prêtres en reflétaient le pouvoir et la richesse. Ceux qui étaient au service du roi portaient de beaux habits. En face d’eux, avec leurs tenues rapiécées et usées, certains ressemblaient plus à des mendiants. Kaja s’assit sur le trône. Les prêtres, debout, en face, écoutèrent son discours. Kaja leur dépeignit la réalité. Leurs mines s’allongeaient au fur et à mesure que Kaja parlait. Un prêtre s’avança vers le roi, le salua et sur un signe du roi, prit la parole :
- Majesté, au nom de tous les prêtres ici présents, je peux vous jurer que nous allons mettre tout en œuvre pour briser l’enchantement avec l’aide de la magie de l’Arbre Sacré. Nous allons faire une grande cérémonie expiatoire…
Kaja fit un signe d’agacement :
- Vous n’avez pas bien compris, je ne vous demande pas une cérémonie de prière mais un contre-sort.
Le prêtre mit genou à terre en se taisant. Kaja comprit qu’il n’avait rien à proposer. Il se leva. Ce n’était pas la peine qu’il perde son temps avec eux. Il y avait encore beaucoup de choses à organiser pour faire face à ce siège. Un mouvement attira son regard. Dans cette assemblée figée, une silhouette bougeait. Il vit s’avancer un vieux prêtre marchant en boitant.
- Il y a peut-être une solution...
La voix était douce et contrastait avec la tenue générale de l’homme.
- Qui es-tu ?
- Je suis celui qui est au service du baron Vixelle. Mon nom est Habanéra. Non, ne cherchez pas, Majesté. Vous ne connaissez pas mon maître. Sa baronnie est toute petite et nous sommes plus proches des paysans que des seigneurs…
L’homme était arrivé au pied du trône. Sous sa crinière blanc sale, le regard était perçant.
- Le baron Vixelle dirige un petit fief aux sources de la Suaho, dans les terres sauvages. Il est venu remplir son devoir, fort de ses trois soldats. Les oracles m’ont orienté. Je devais le suivre.
Kaja faillit trépigner d'impatience. Le prêtre parlait doucement en approchant du trône.
- Nous sommes aux marges du royaume, côtoyant plus de sauvages que de civilisés. La vie y est rude. Les tribus font souvent appel à leurs mages. Ils possèdent une magie qui nous a presque exterminés. J’ai lutté avec des prières et des offrandes de feuilles de l’Arbre Sacré sans faire autre résultat que de faire reculer l’échéance de notre déchéance. Et puis, j’ai gagné la confiance d’un de leur mage et il m’a introduit dans leur magie et m’a initié aux pouvoirs des hautes terres de la Suaho. Là-haut, jamais nous n’avons ce qui nous est nécessaire. Soit les pluies inondent tout, détruisant tout et tous, soit la sécheresse fait périr plantes, bêtes et hommes.
- En quoi cela va nous servir ?
- J’y arrive, Majesté, j’y arrive. Il arrive que la nature soit clémente, ni trop sèche, ni trop humide. Cela arrive quand certains rites sont effectués. Le mage m’a appris les rites magiques qui contraignent les dieux eux-mêmes qui leur permettent de maîtriser l’eau…
En entendant cela, Kaja devint beaucoup plus attentif.
- Des rites qui contraignent les dieux… et les dieux laissent faire ?
- Les dieux ne peuvent s’y soustraire, mais il y a un prix à payer et il est parfois très lourd… De nombreux mages en sont morts ou sont restés estropiés…
Kaja regarda le prêtre tout en réfléchissant. Contraindre les dieux… si l’idée pouvait sembler séduisante, elle comportait aussi beaucoup de risques, les dieux sont rancuniers. Il donna l’ordre au vieux prêtre de l’accompagner pendant que les autres feraient une grande cérémonie d’intercession.
Suivi de Habanéra, Kaja se rendit à la tente des grands barons. L’humeur y était sombre et les débats houleux. Les pertes sur le fleuve étaient importantes. La création du mur d’eau avait renversé barges et barques provoquant de nombreux noyés. Certains barons avaient perdu la vie, d’autres se retrouvaient sans troupes. Ce fut le cas du baron Vixelle. Sa colère fit place à la stupeur quand il vit son prêtre avec le roi. Son silence appela le silence et, petit à petit, le brouhaha bruyant de la réunion s'éteignit. Kaja en profita pour rejoindre l’estrade sous le regard de tous. Habanéra qui s’était arrêté fut rappelé à l’ordre par la garde de Kaja. Le gayeler, qui le suivait, le poussa fermement pour qu’il suive le roi. Les grands barons firent de la place pour que le roi s’installe. Des questions fusaient de part et d’autre de la trajectoire de Kaja. L’inquiétude remplissait la tente. Kaja écouta le rapide rapport de ses conseillers. La colère occupait le cœur de tous les présents. Les nouvelles d’une possible pénurie dans moins d’une demi-lunaison s’était répandue dans tout le camp. La peur avait fait son apparition. La magie de la reine blanche les tenait dans ses rets. Kaja prit une grande inspiration. Que devait-il faire ?
- Baron Sink ! ...
Kaja se tourna vers celui qui l’interpelait sans utiliser son titre. Il se retrouva face au baron Lagerberti. “Il ne manquait plus que ça !” pensa Kaja. Lagerberti était le chef de file de ceux qui auraient préféré un autre roi.
-... Vous avez défié la sorcière et maintenant comment allez-vous rompre cet enchantement ?
Kaja connaissait déjà la suite de ses plaintes. Ce qui allait suivre ne serait que la répétition des discours qu’il avait déjà tenus. Il décida de lui couper la parole et de reprendre l’initiative :
- Nous gardons le pouvoir, baron. Nos prêtres sauront casser cet enchantement.
Kaja sentit Habanéra se tendre à côté de lui au pied de l’estrade. Déjà tous les regards se braquaient sur lui. Il ne semblait pas prêt à jouer le rôle que Kaja voulait qu’il joue. Il ne le fit pas monter à côté de lui. L’important était qu’il pratique sa magie quand serait venu le bon moment.
Lagerberti se mit à rire jaune.
- Et vous croyez que ce vieux machin va pouvoir réussir là où nos meilleurs intercesseurs ne voient pas de solution.
- Sa magie vient des anciennes terres. Sa puissance est si grande que la sorcière n’y résistera pas. Mais comme je vois que vous doutez, je vous invite à vous joindre à nous pour sa réalisation.
En entendant parler des anciennes terres, Lagerberti devint pâle. La réputation de ces terres sauvages était terrible. On avait longtemps cru que les peuples qui les parcouraient avaient une fourrure aussi drue que celle des ours. La première vague de conquête avait fini dans le sang. On avait retrouvé les colons envoyés par le roi de Tisréal écorchés, démembrés et à moitié dévorés. Plusieurs générations étaient passées avant que l’on ose s’en approcher. Parfois un vagabond isolé y allait chercher fortune et disparaissait sans laisser de trace ou presque. L’ancêtre de Vixelle avait remonté la Suaho et avait construit un fortin sans le savoir à la limite des terres sauvages. Plusieurs morts furent nécessaires avant qu’ils ne comprennent où commençaient les terres anciennes habitées par d’invisibles habitants. D’autres générations passèrent avant qu’un contact ne s’établisse et qu’on découvre que des hommes, au caractère dur et à la peau tannée, se cachaient sous les peaux de bêtes entraperçues ici et là. Le temps passa encore avant que des échanges s’installent. Le pays était pauvre et les ancêtres du baron Vixelle ne firent pas fortune. Le pays les transforma et les rendit plus durs et plus forts. Leur fierté fut de vivre là où d’autres ne pouvaient pas. Le commerce des peaux avec les autochtones donna à la baronnie un peu d’aisance sans la sortir de son isolement. La mort rodait toujours. Le prêtre avait un rôle privilégié pour maintenir le mal à distance. Habanéra était le titulaire actuel de la charge. Il avait réussi à approcher et à partager la vie des peuples sauvages. Pour les autres barons, Vixelle et tout son clan partageaient la mauvaise réputation des terres anciennes.
Lagerberti n'osa pas refuser. Ne voulant pas passer pour un lâche, il fit taire la peur qui lui remuait le ventre. Habanéra se sentait aussi mal à l'aise. Il était devant le roi et sa cour et il allait devoir faire ses preuves. Kaja regarda autour de lui. Les présents baissaient les yeux les uns après les autres. Seul Vixelle restait debout et toisait l'assistance.
- Nous avons peu de réserves, dit Kaja. Mais nous ne sommes pas sans armes. Nous n'allons pas attendre que la sorcière nous soumette… que chacun rejoigne ses troupes et préparez-les au combat. Nous allons faire changer la peur de camp !
Quand les barons se furent dispersés, il se tourna vers Habanéra.
- Qu'est-ce qu'il faut pour le rite ?
Le vieux prêtre bafouilla un peu pour la réponse pendant que l'intendant du roi notait ses demandes. À la fin, ce dernier se tourna vers le roi et lui dit :
- Je peux avoir tout cela pour ce soir…
Kaja regarda Habanéra d'un air interrogatif. Il lui répondit en hochant la tête en signe d'approbation.
- On se retrouve au coucher du soleil, à ma tente.
L'après-midi fut rempli des mille sollicitations pratiques dues à la situation. Régulièrement, un garde venait rendre compte de l'état du mur d'eau. Comme le craignait Kaja, rien ne bougeait. Seuls les corps des noyés, rejetés sur le rivage, venaient rompre la routine.
Le soleil se couchait quand Kaja rejoignit la place centrale du camp où devait se dérouler la cérémonie magique. Il vit que le vieux prêtre avait installé tout un attirail de braseros, herbes et créé un dessin de sable coloré au sol. Kaja examina le dessin. Il reconnut le dessin symbolique de l’Arbre Sacré. Un grand brasero avait été placé sur la base du tronc et d’autres plus petits au bout des branches. À côté de chaque feu, se tenait un homme la tête couverte d’une cagoule. Lagerberti se tenait à côté du plus grand, l’air anxieux. Si tous les autres étaient cagoulés, lui avait le visage nu. Quand Kaja entra dans le cercle tracé par un sable vert, Habanéra s’approcha de Kaja.
- Majesté, êtes vous prêt ?
- Pourquoi toutes ces cagoules ?
- Ceux qui les portent seront protégés… Quant aux autres, la magie les verra et utilisera leurs forces vitales… Vous me prenez pour un vieil homme, n’est-ce pas ! Mais je n’ai pas trente ans. La magie que nous allons convoquer est exigeante….
Kaja se tourna vers Lagerberti :
- Êtes-vous prêt à ça ?
- Je suis prêt à donner ma vie pour mon pays.
Lagerberti avait dit cela d’une voix forte, trop forte selon Kaja. Cela cachait mal la peur que son teint blafard trahissait. Kaja se tourna vers Habanéra :
- Je suis prêt !
Le prêtre fit un geste. Tout autour d’eux, des gens s’activèrent, redressant des piquets entre lesquels on avait tendu des toiles.
- Pourquoi ?
En entendant la question, Habanéra se tourna vers Kaja :
- Cela protégera le camp. Il est préférable que personne d’autre que nous ne voie cela.
- Alors commençons !
- Bien, Majesté, installez-vous là, dit-il en désignant la plus haute branche du dessin de l’Arbre Sacré.
Ayant dit cela, Habanéra mit des herbes dans le grand brasero. Une fumée se dégagea et au lieu de s’élever, elle se mit à descendre vers le sol comme le ferait de l’eau qui déborde. Le prêtre se mit à chanter une mélopée au rythme hypnotique. Il fit un geste et les assistants cagoulés mirent à leur tour des herbes dans les braseros. Les fumées, qui s’en écoulèrent, rejoignirent la nappe brumeuse qui recouvrait déjà le bas du dessin de l’arbre. Quand tout le sol fut recouvert de cette masse nuageuse, le sable vert se mit à luire. Le prêtre s’arrêta de chanter. Il leva les bras vers le ciel et commença un chant saccadé au rythme syncopé. La luminescence se mit au diapason du rythme, pulsant au son de la voix de l’officiant. Les encagoulés ajoutaient des herbes dans les braseros dès que faiblissait l’écoulement de fumée. Bientôt Kaja eut de la fumée jusqu'au milieu de la poitrine. Le prêtre frappait un tambourin tout en psalmodiant des paroles incompréhensibles aux présents. Derrière les toiles tendues tout autour d’eux servant tout à la fois à délimiter le périmètre sacré et à contenir les fumées, d’autres tambourins suivaient à contretemps le rythme de Habanéra. Kaja se sentit la tête lourde et l’esprit vide. Il remarqua dans la fumée des colonnes ou plutôt des volutes aux formes diverses. Il perdit la notion du temps et de l’espace. Le monde tournait autour de lui. Des formes inquiétantes rodaient dans ce monde de brouillard où il se déplaçait. Émoque se mit à vibrer. Kaja la sortit de son fourreau. Elle était d’un bleu éclatant dans cette brume à la lumière pulsatile passant par toute la gamme des verts. Une ombre plus grande se mit en mouvement entraînant la fumée. Son passage devenait tourbillons dans lesquels Kaja fut pris. Il n’y eut plus ni haut, ni bas, ni devant, ni derrière. La droite et la gauche avaient perdu toute signification. Le bruit du tambourin devint un tonnerre explosant dans l'éther. Tout le corps de Kaja s’emplissait de la vibration. Son cœur montait et descendait comme un métronome affolé. Émoque lui fit lever le bras comme dans un geste de désignation. La lumière bleue qui en émanait était le seul point de repère dans ce monde mouvant. Un tourbillon plus violent l’envoya tournoyer dans les remous de brouillard. L'être gigantesque qui venait d’arriver occupait presque tout l’espace. Sa colère dépassait tout ce qui est imaginable. La pulsation du tonnerre prit le rythme des tambours sonnant la charge. Le cœur de Kaja se mit à battre la chamade. Émoque changea de couleur. Elle rougeoyait, retrouvant les couleurs de la forge. Kaja se sentait tiré par elle dans le sillage de la colère incarnée prise dans le piège de Habanéra. Tout se mit à tourner de plus en plus vite. Une pensée surgit dans l’esprit de Kaja. Calme et tranquille, elle occupait tout ce qui restait de sa conscience. Comment ce qu’il se passait allait le conduire à la victoire ? La réponse fut évidente. Il cria pour couvrir le bruit :
- DONNEZ-MOI LA VICTOIRE !
Tout s’arrêta brutalement. Dans ce monde incertain, Kaja vit un regard de feu le fixer. Les yeux étaient immenses et chargés d’une colère si grande qu’ils devinrent incendie. Kaja se sentit brûler. La douleur fut intense, insupportable, pulsant au rythme des tambours. Émoque vira au rouge presque blanc drainant la chaleur qui reflua du corps de Kaja comme la mer se retire, vague après vague. Les yeux fixaient Kaja. Il sut son mécontentement et il sut que le prix à payer serait élevé, très élevé. À ce moment-là, la voix d’Habanéra s’éleva, détournant le regard aux yeux immenses.
- Qui que tu sois… d’où que tu viennes… Dieu ou démon… Je te lie par les paroles d’avant les paroles…
Le son qui suivit n’avait rien d’humain même s’il était poussé par une gorge humaine. Les yeux immenses se fermèrent, et ce fut un maelstrom dans le brouillard. Kaja se retrouva au sol, pantelant. La fumée se dispersait. Kaja n’avait pas lâché Émoque qui pulsait encore dans sa main. Elle était encore incandescente mais seulement rouge cerise… Il s’assit et regarda autour de lui. Si les braseros étaient encore en place, il n’y avait plus un seul humain debout. Kaja s’appuya sur Émoque pour se relever. Elle était devenue bleu étincelant. Tout le dessin au sol avait été barbouillé et on ne reconnaissait plus la silhouette de l’Arbre Sacré. Il s’approcha d’un brasero, à ses pieds, des vêtements et une cagoule. Kaja se pencha pour les examiner. Plus aucun corps ne les occupait. Il ne restait que des os en train de tomber en poussière. Il regarda vers les autres braseros. Il découvrit le même spectacle. Là où il y avait la base du tronc, il y avait deux silhouettes à genoux. Kaja s’en approcha avec difficulté. Il reconnut les habits de Lagerberti, mais ne reconnut le personnage. Les rares cheveux étaient d’un blanc sale, le visage aux mille rides avait la peau couverte de tavelures. Le vieillard tendit la main vers Kaja avant de s’effondrer au sol, inanimé. L’autre portait des habits de prêtre mais, sous les yeux de Kaja, il tomba en poussière, désertant des habits devenus inutiles.
Kaja se dirigea vers la toile la plus proche. Elle était solidement fixée au sol par des piquets. Utilisant Émoque, il la coupa pour se faire une porte. Le regard des soldats de l’autre côté était empreint de terreur et de respect.
Le soldat entra en courant dans la tente de Kaja. Il déjeunait tranquillement avant le conseil de guerre qui était prévu ce jour-là. Le messager salua brièvement et reprit :
- Les rebelles attaquent sur le fleuve. Les barques sont déjà parties...
Il n’avait pas fini son rapport que Kaja avait attrapé Émoque et se dirigeait vers le port. Les hommes couraient vers les lourdes embarcations pendant que les barques à dix rameurs doublaient déjà la jetée. Kaja rejoignit le phare comme on appelait la tour de guet plantée au bord du fleuve. La dernière bataille avait tourné à son avantage grâce aux barges lourdement armées. La question d’aujourd’hui tournait autour de ce que les rebelles avaient inventé. Aucun guetteur n’avait vu passer de barge conduite par des treïbens en dehors des barges commerciales qui continuaient leur va-et-vient. Il vit de loin les premières barques se déployer. À bord, des mouvements prouvaient que les archers se préparaient au combat. Une embarcation dépassant toutes les autres attira le regard de Kaja. Il remarqua la chevelure blanche de la passagère qui se tenait sur la proue. Il jura. L’engagement allait être sérieux, leur reine était là. À ses pieds, les lourdes barges prenaient le large. Plus lentes que les barques, elles devenaient redoutables une fois lancées. Il reporta son regard vers les embarcations ennemies. Celle de la reine allait vite. Elle allait manifestement prendre place au premier rang. Kaja mit son espoir dans un de ses archers. Si elle disparaissait, la révolte ferait de même. Il avait fait enduire les pointes de purins. Une blessure et l’infection achèverait le blessé. La gangrène laissait peu de survivants. Il vit avec plaisir ses barques se déployer sur une ligne. Les arcs étaient prêts. La reine allait bientôt être à portée de tir. Derrière son embarcation, les autres barques se déployaient elles aussi. Kaja allait assister à une bataille d’archers. La barque de la reine freina brusquement. Il vit la reine frapper l’eau de son arme. Il esquissa un sourire qui se figea quand il vit les vagues que faisait naître la magie de la sorcière. Ses embarcations se renversèrent sous l’impact de ce mur d’eau qui coupait le fleuve. Kaja jura en le voyant s’étendre de part et d’autre. La magie de cette sorcière construisait un mur d’eau. Il descendit à toute vitesse. Il lui fallait découvrir jusqu’où cela allait et comment casser cet enchantement.
C’est en courant qu’il arriva au rempart terrestre. À son ordre, la porte fut ouverte. Il continua sa course pour découvrir la présence d’un mur d’eau moins haut que sur le fleuve mais bien présent dans le fossé creusé par la sorcière. Ses conseillers, moins lestes que lui, arrivèrent à leur tour. Ils regardèrent le spectacle. Il y eut un temps de silence puis ce fut la cacophonie. Kaja vit les premières flèches voler de part et d’autre. Les archers tiraient vers le haut pour que la flèche retombe de l’autre côté du mur. Si la précision était quasi nulle, il y avait un effet dissuasif. Il fallait se protéger de ces traits dont personne ne pouvait prévoir la trajectoire. Kaja, entre deux volées de flèches, courut d’un mantelet à l’autre pour aller voir le mur liquide de plus près. Certains de ses soldats avaient la malchance d’être blessés. Leurs camarades prenaient le risque d’aller les chercher et de les évacuer vers les remparts, à l’abri des flèches des rebelles. Kaja se déporta un peu pour laisser passer un groupe de sauvetage et se remit immédiatement à l’abri. Derrière lui, les barons de son conseil faisaient de même. Leur but était le dernier mantelet qu’ils avaient retourné face au fossé. Kaja voulait voir le phénomène de près. Il approchait de son but quand il se sentit violemment tiré par son ceinturon sur le côté, comme si Emoque était brusquement devenue très lourde. Il fit un pas de côté pour conserver son équilibre. Il entendit le bruit d’une flèche qui se planta dans le sol à l’endroit même où il aurait dû être. Il regarda vers le mur liquide pour voir qui avait tiré ce trait. C’est alors qu’il la vit. La sorcière était là, arrogante avec sa chevelure blanche, toujours suivie de cet être bizarre au corps recouvert d’enduit de pierre de lune.
- Crois en ta magie, sorcière aux cheveux blancs. Elle ne me retiendra pas longtemps. La force de l’Arbre Sacré m’accompagne.
La sorcière aux cheveux blancs se mit à rire à gorge déployée.
- Tu n’es qu’un homme et tu veux combattre une déesse ! Pauvre fou ! Si tu ne te rends pas aujourd’hui, la faim t’y obligera bien.
- Tu te crois la plus forte… mais crois-tu ta déesse capable de tenir tête à Youlba ? Rira bien qui rira le dernier.
Cette maudite femme avait réussi à mettre Kaja en colère. Voilà qu’elle avait réussi à les enfermer dans ce camp. Il se retrouvait assiégé avec toutes ses troupes. Il repartit en courant vers les remparts. Il fallait tenir un conseil. Combien de temps allaient-ils pouvoir tenir ? Tout dépendait de la quantité de vivres et de leur capacité à briser l'enchantement. Il lui faudrait convoquer les prêtres. Pouvait-on comme il l’avait soutenu à cette “reine” au regard de braise qu’il bénéficierait de l’aide de la déesse. Elle était la protectrice du royaume de Tisréal et était toujours intervenue aux moments cruciaux. Dès qu’il eut passé la porte, il donna ses ordres. Puis ses pensées revinrent aux évènements qui venaient d’arriver. Elle avait beaucoup de puissance et ne ressemblait plus à l’idée qu’il avait eue quand il l’avait vue la première fois parmi les novices. Il sentait en elle la femme dans toute sa puissance, sûre de son pouvoir. Pour la première fois, l’idée d’une défaite l’effleura. Jusque-là, il ne prenait pas trop au sérieux les possibilités de réussite de cette révolte. Il lui fallait trouver comment contrer sa magie. Les prêtres avaient peut-être la solution. De nouveau il sortit donner des ordres pour les convoquer.
Il mangea peu et vite, colligeant les informations au fur et à mesure de leurs arrivées. Il grimaçait à chaque fois. Elles n’étaient pas bonnes. Il avait demandé à tous de faire le point des réserves. Chaque baron était responsable de ses troupes et de leur approvisionnement. Si les Gayelers avaient vingt jours de réserves, certains petits barons n’avaient rien et achetaient la nourriture au jour le jour. Le siège allait devenir difficile. En rationnant tout le monde, les prévoyants comme les imprévoyants, ils pourraient tenir une demi-lunaison. Il était dans ces sombres pensées quand son aide de camp vint le prévenir : tous les prêtres avaient été réunis dans la grande tente. Kaja y alla en soupirant. Les religieux avaient peut-être un pouvoir à opposer à ce qui arrivait.
Quand il entra dans la tente, le brouhaha cessa. Kaja reconnaissait certaines silhouettes plus habituelles que d’autres. Rattachés aux baronnies, les prêtres en reflétaient le pouvoir et la richesse. Ceux qui étaient au service du roi portaient de beaux habits. En face d’eux, avec leurs tenues rapiécées et usées, certains ressemblaient plus à des mendiants. Kaja s’assit sur le trône. Les prêtres, debout, en face, écoutèrent son discours. Kaja leur dépeignit la réalité. Leurs mines s’allongeaient au fur et à mesure que Kaja parlait. Un prêtre s’avança vers le roi, le salua et sur un signe du roi, prit la parole :
- Majesté, au nom de tous les prêtres ici présents, je peux vous jurer que nous allons mettre tout en œuvre pour briser l’enchantement avec l’aide de la magie de l’Arbre Sacré. Nous allons faire une grande cérémonie expiatoire…
Kaja fit un signe d’agacement :
- Vous n’avez pas bien compris, je ne vous demande pas une cérémonie de prière mais un contre-sort.
Le prêtre mit genou à terre en se taisant. Kaja comprit qu’il n’avait rien à proposer. Il se leva. Ce n’était pas la peine qu’il perde son temps avec eux. Il y avait encore beaucoup de choses à organiser pour faire face à ce siège. Un mouvement attira son regard. Dans cette assemblée figée, une silhouette bougeait. Il vit s’avancer un vieux prêtre marchant en boitant.
- Il y a peut-être une solution...
La voix était douce et contrastait avec la tenue générale de l’homme.
- Qui es-tu ?
- Je suis celui qui est au service du baron Vixelle. Mon nom est Habanéra. Non, ne cherchez pas, Majesté. Vous ne connaissez pas mon maître. Sa baronnie est toute petite et nous sommes plus proches des paysans que des seigneurs…
L’homme était arrivé au pied du trône. Sous sa crinière blanc sale, le regard était perçant.
- Le baron Vixelle dirige un petit fief aux sources de la Suaho, dans les terres sauvages. Il est venu remplir son devoir, fort de ses trois soldats. Les oracles m’ont orienté. Je devais le suivre.
Kaja faillit trépigner d'impatience. Le prêtre parlait doucement en approchant du trône.
- Nous sommes aux marges du royaume, côtoyant plus de sauvages que de civilisés. La vie y est rude. Les tribus font souvent appel à leurs mages. Ils possèdent une magie qui nous a presque exterminés. J’ai lutté avec des prières et des offrandes de feuilles de l’Arbre Sacré sans faire autre résultat que de faire reculer l’échéance de notre déchéance. Et puis, j’ai gagné la confiance d’un de leur mage et il m’a introduit dans leur magie et m’a initié aux pouvoirs des hautes terres de la Suaho. Là-haut, jamais nous n’avons ce qui nous est nécessaire. Soit les pluies inondent tout, détruisant tout et tous, soit la sécheresse fait périr plantes, bêtes et hommes.
- En quoi cela va nous servir ?
- J’y arrive, Majesté, j’y arrive. Il arrive que la nature soit clémente, ni trop sèche, ni trop humide. Cela arrive quand certains rites sont effectués. Le mage m’a appris les rites magiques qui contraignent les dieux eux-mêmes qui leur permettent de maîtriser l’eau…
En entendant cela, Kaja devint beaucoup plus attentif.
- Des rites qui contraignent les dieux… et les dieux laissent faire ?
- Les dieux ne peuvent s’y soustraire, mais il y a un prix à payer et il est parfois très lourd… De nombreux mages en sont morts ou sont restés estropiés…
Kaja regarda le prêtre tout en réfléchissant. Contraindre les dieux… si l’idée pouvait sembler séduisante, elle comportait aussi beaucoup de risques, les dieux sont rancuniers. Il donna l’ordre au vieux prêtre de l’accompagner pendant que les autres feraient une grande cérémonie d’intercession.
Suivi de Habanéra, Kaja se rendit à la tente des grands barons. L’humeur y était sombre et les débats houleux. Les pertes sur le fleuve étaient importantes. La création du mur d’eau avait renversé barges et barques provoquant de nombreux noyés. Certains barons avaient perdu la vie, d’autres se retrouvaient sans troupes. Ce fut le cas du baron Vixelle. Sa colère fit place à la stupeur quand il vit son prêtre avec le roi. Son silence appela le silence et, petit à petit, le brouhaha bruyant de la réunion s'éteignit. Kaja en profita pour rejoindre l’estrade sous le regard de tous. Habanéra qui s’était arrêté fut rappelé à l’ordre par la garde de Kaja. Le gayeler, qui le suivait, le poussa fermement pour qu’il suive le roi. Les grands barons firent de la place pour que le roi s’installe. Des questions fusaient de part et d’autre de la trajectoire de Kaja. L’inquiétude remplissait la tente. Kaja écouta le rapide rapport de ses conseillers. La colère occupait le cœur de tous les présents. Les nouvelles d’une possible pénurie dans moins d’une demi-lunaison s’était répandue dans tout le camp. La peur avait fait son apparition. La magie de la reine blanche les tenait dans ses rets. Kaja prit une grande inspiration. Que devait-il faire ?
- Baron Sink ! ...
Kaja se tourna vers celui qui l’interpelait sans utiliser son titre. Il se retrouva face au baron Lagerberti. “Il ne manquait plus que ça !” pensa Kaja. Lagerberti était le chef de file de ceux qui auraient préféré un autre roi.
-... Vous avez défié la sorcière et maintenant comment allez-vous rompre cet enchantement ?
Kaja connaissait déjà la suite de ses plaintes. Ce qui allait suivre ne serait que la répétition des discours qu’il avait déjà tenus. Il décida de lui couper la parole et de reprendre l’initiative :
- Nous gardons le pouvoir, baron. Nos prêtres sauront casser cet enchantement.
Kaja sentit Habanéra se tendre à côté de lui au pied de l’estrade. Déjà tous les regards se braquaient sur lui. Il ne semblait pas prêt à jouer le rôle que Kaja voulait qu’il joue. Il ne le fit pas monter à côté de lui. L’important était qu’il pratique sa magie quand serait venu le bon moment.
Lagerberti se mit à rire jaune.
- Et vous croyez que ce vieux machin va pouvoir réussir là où nos meilleurs intercesseurs ne voient pas de solution.
- Sa magie vient des anciennes terres. Sa puissance est si grande que la sorcière n’y résistera pas. Mais comme je vois que vous doutez, je vous invite à vous joindre à nous pour sa réalisation.
En entendant parler des anciennes terres, Lagerberti devint pâle. La réputation de ces terres sauvages était terrible. On avait longtemps cru que les peuples qui les parcouraient avaient une fourrure aussi drue que celle des ours. La première vague de conquête avait fini dans le sang. On avait retrouvé les colons envoyés par le roi de Tisréal écorchés, démembrés et à moitié dévorés. Plusieurs générations étaient passées avant que l’on ose s’en approcher. Parfois un vagabond isolé y allait chercher fortune et disparaissait sans laisser de trace ou presque. L’ancêtre de Vixelle avait remonté la Suaho et avait construit un fortin sans le savoir à la limite des terres sauvages. Plusieurs morts furent nécessaires avant qu’ils ne comprennent où commençaient les terres anciennes habitées par d’invisibles habitants. D’autres générations passèrent avant qu’un contact ne s’établisse et qu’on découvre que des hommes, au caractère dur et à la peau tannée, se cachaient sous les peaux de bêtes entraperçues ici et là. Le temps passa encore avant que des échanges s’installent. Le pays était pauvre et les ancêtres du baron Vixelle ne firent pas fortune. Le pays les transforma et les rendit plus durs et plus forts. Leur fierté fut de vivre là où d’autres ne pouvaient pas. Le commerce des peaux avec les autochtones donna à la baronnie un peu d’aisance sans la sortir de son isolement. La mort rodait toujours. Le prêtre avait un rôle privilégié pour maintenir le mal à distance. Habanéra était le titulaire actuel de la charge. Il avait réussi à approcher et à partager la vie des peuples sauvages. Pour les autres barons, Vixelle et tout son clan partageaient la mauvaise réputation des terres anciennes.
Lagerberti n'osa pas refuser. Ne voulant pas passer pour un lâche, il fit taire la peur qui lui remuait le ventre. Habanéra se sentait aussi mal à l'aise. Il était devant le roi et sa cour et il allait devoir faire ses preuves. Kaja regarda autour de lui. Les présents baissaient les yeux les uns après les autres. Seul Vixelle restait debout et toisait l'assistance.
- Nous avons peu de réserves, dit Kaja. Mais nous ne sommes pas sans armes. Nous n'allons pas attendre que la sorcière nous soumette… que chacun rejoigne ses troupes et préparez-les au combat. Nous allons faire changer la peur de camp !
Quand les barons se furent dispersés, il se tourna vers Habanéra.
- Qu'est-ce qu'il faut pour le rite ?
Le vieux prêtre bafouilla un peu pour la réponse pendant que l'intendant du roi notait ses demandes. À la fin, ce dernier se tourna vers le roi et lui dit :
- Je peux avoir tout cela pour ce soir…
Kaja regarda Habanéra d'un air interrogatif. Il lui répondit en hochant la tête en signe d'approbation.
- On se retrouve au coucher du soleil, à ma tente.
L'après-midi fut rempli des mille sollicitations pratiques dues à la situation. Régulièrement, un garde venait rendre compte de l'état du mur d'eau. Comme le craignait Kaja, rien ne bougeait. Seuls les corps des noyés, rejetés sur le rivage, venaient rompre la routine.
Le soleil se couchait quand Kaja rejoignit la place centrale du camp où devait se dérouler la cérémonie magique. Il vit que le vieux prêtre avait installé tout un attirail de braseros, herbes et créé un dessin de sable coloré au sol. Kaja examina le dessin. Il reconnut le dessin symbolique de l’Arbre Sacré. Un grand brasero avait été placé sur la base du tronc et d’autres plus petits au bout des branches. À côté de chaque feu, se tenait un homme la tête couverte d’une cagoule. Lagerberti se tenait à côté du plus grand, l’air anxieux. Si tous les autres étaient cagoulés, lui avait le visage nu. Quand Kaja entra dans le cercle tracé par un sable vert, Habanéra s’approcha de Kaja.
- Majesté, êtes vous prêt ?
- Pourquoi toutes ces cagoules ?
- Ceux qui les portent seront protégés… Quant aux autres, la magie les verra et utilisera leurs forces vitales… Vous me prenez pour un vieil homme, n’est-ce pas ! Mais je n’ai pas trente ans. La magie que nous allons convoquer est exigeante….
Kaja se tourna vers Lagerberti :
- Êtes-vous prêt à ça ?
- Je suis prêt à donner ma vie pour mon pays.
Lagerberti avait dit cela d’une voix forte, trop forte selon Kaja. Cela cachait mal la peur que son teint blafard trahissait. Kaja se tourna vers Habanéra :
- Je suis prêt !
Le prêtre fit un geste. Tout autour d’eux, des gens s’activèrent, redressant des piquets entre lesquels on avait tendu des toiles.
- Pourquoi ?
En entendant la question, Habanéra se tourna vers Kaja :
- Cela protégera le camp. Il est préférable que personne d’autre que nous ne voie cela.
- Alors commençons !
- Bien, Majesté, installez-vous là, dit-il en désignant la plus haute branche du dessin de l’Arbre Sacré.
Ayant dit cela, Habanéra mit des herbes dans le grand brasero. Une fumée se dégagea et au lieu de s’élever, elle se mit à descendre vers le sol comme le ferait de l’eau qui déborde. Le prêtre se mit à chanter une mélopée au rythme hypnotique. Il fit un geste et les assistants cagoulés mirent à leur tour des herbes dans les braseros. Les fumées, qui s’en écoulèrent, rejoignirent la nappe brumeuse qui recouvrait déjà le bas du dessin de l’arbre. Quand tout le sol fut recouvert de cette masse nuageuse, le sable vert se mit à luire. Le prêtre s’arrêta de chanter. Il leva les bras vers le ciel et commença un chant saccadé au rythme syncopé. La luminescence se mit au diapason du rythme, pulsant au son de la voix de l’officiant. Les encagoulés ajoutaient des herbes dans les braseros dès que faiblissait l’écoulement de fumée. Bientôt Kaja eut de la fumée jusqu'au milieu de la poitrine. Le prêtre frappait un tambourin tout en psalmodiant des paroles incompréhensibles aux présents. Derrière les toiles tendues tout autour d’eux servant tout à la fois à délimiter le périmètre sacré et à contenir les fumées, d’autres tambourins suivaient à contretemps le rythme de Habanéra. Kaja se sentit la tête lourde et l’esprit vide. Il remarqua dans la fumée des colonnes ou plutôt des volutes aux formes diverses. Il perdit la notion du temps et de l’espace. Le monde tournait autour de lui. Des formes inquiétantes rodaient dans ce monde de brouillard où il se déplaçait. Émoque se mit à vibrer. Kaja la sortit de son fourreau. Elle était d’un bleu éclatant dans cette brume à la lumière pulsatile passant par toute la gamme des verts. Une ombre plus grande se mit en mouvement entraînant la fumée. Son passage devenait tourbillons dans lesquels Kaja fut pris. Il n’y eut plus ni haut, ni bas, ni devant, ni derrière. La droite et la gauche avaient perdu toute signification. Le bruit du tambourin devint un tonnerre explosant dans l'éther. Tout le corps de Kaja s’emplissait de la vibration. Son cœur montait et descendait comme un métronome affolé. Émoque lui fit lever le bras comme dans un geste de désignation. La lumière bleue qui en émanait était le seul point de repère dans ce monde mouvant. Un tourbillon plus violent l’envoya tournoyer dans les remous de brouillard. L'être gigantesque qui venait d’arriver occupait presque tout l’espace. Sa colère dépassait tout ce qui est imaginable. La pulsation du tonnerre prit le rythme des tambours sonnant la charge. Le cœur de Kaja se mit à battre la chamade. Émoque changea de couleur. Elle rougeoyait, retrouvant les couleurs de la forge. Kaja se sentait tiré par elle dans le sillage de la colère incarnée prise dans le piège de Habanéra. Tout se mit à tourner de plus en plus vite. Une pensée surgit dans l’esprit de Kaja. Calme et tranquille, elle occupait tout ce qui restait de sa conscience. Comment ce qu’il se passait allait le conduire à la victoire ? La réponse fut évidente. Il cria pour couvrir le bruit :
- DONNEZ-MOI LA VICTOIRE !
Tout s’arrêta brutalement. Dans ce monde incertain, Kaja vit un regard de feu le fixer. Les yeux étaient immenses et chargés d’une colère si grande qu’ils devinrent incendie. Kaja se sentit brûler. La douleur fut intense, insupportable, pulsant au rythme des tambours. Émoque vira au rouge presque blanc drainant la chaleur qui reflua du corps de Kaja comme la mer se retire, vague après vague. Les yeux fixaient Kaja. Il sut son mécontentement et il sut que le prix à payer serait élevé, très élevé. À ce moment-là, la voix d’Habanéra s’éleva, détournant le regard aux yeux immenses.
- Qui que tu sois… d’où que tu viennes… Dieu ou démon… Je te lie par les paroles d’avant les paroles…
Le son qui suivit n’avait rien d’humain même s’il était poussé par une gorge humaine. Les yeux immenses se fermèrent, et ce fut un maelstrom dans le brouillard. Kaja se retrouva au sol, pantelant. La fumée se dispersait. Kaja n’avait pas lâché Émoque qui pulsait encore dans sa main. Elle était encore incandescente mais seulement rouge cerise… Il s’assit et regarda autour de lui. Si les braseros étaient encore en place, il n’y avait plus un seul humain debout. Kaja s’appuya sur Émoque pour se relever. Elle était devenue bleu étincelant. Tout le dessin au sol avait été barbouillé et on ne reconnaissait plus la silhouette de l’Arbre Sacré. Il s’approcha d’un brasero, à ses pieds, des vêtements et une cagoule. Kaja se pencha pour les examiner. Plus aucun corps ne les occupait. Il ne restait que des os en train de tomber en poussière. Il regarda vers les autres braseros. Il découvrit le même spectacle. Là où il y avait la base du tronc, il y avait deux silhouettes à genoux. Kaja s’en approcha avec difficulté. Il reconnut les habits de Lagerberti, mais ne reconnut le personnage. Les rares cheveux étaient d’un blanc sale, le visage aux mille rides avait la peau couverte de tavelures. Le vieillard tendit la main vers Kaja avant de s’effondrer au sol, inanimé. L’autre portait des habits de prêtre mais, sous les yeux de Kaja, il tomba en poussière, désertant des habits devenus inutiles.
Kaja se dirigea vers la toile la plus proche. Elle était solidement fixée au sol par des piquets. Utilisant Émoque, il la coupa pour se faire une porte. Le regard des soldats de l’autre côté était empreint de terreur et de respect.
vendredi 4 décembre 2020
Ainsi parla Rma, le fileur de temps...97
- Baron Arlaz au rapport, Majesté
- Faites entrer.
Kaja regarda entrer le baron qui revenait d’une mission de reconnaissance. Il y avait eu un accrochage.
L’homme aux larges épaules faisait un bruit de ferraille en marchant. Kaja faillit en rire. Hauziart était un baron d’une campagne profonde. Il était venu avec sept soldats à l’équipement un peu dépareillé. Lui-même n’avait qu’un armement ancien assez éloigné de ce qui se faisait actuellement. Il mit un genou à terre et salua le roi :
- Je vous écoute, Baron, dit Kaja.
- Nous nous sommes fait accrocher près du bois de Portua. Nous allions retraverser le ruisseau quand ils nous ont repérés. Nous les avions suivis quelque temps et nous allions nous retirer pour venir donner l’alerte quand l’un de mes hommes est tombé. J’ai donné l’ordre de courir pour nous replier mais ils nous ont pris en charge. Nous avons fait face et engagé le combat. Ils étaient plus nombreux mais ils ne savent pas se battre. Mon sergent en a mis trois hors combat pendant que je me battais avec d’autres que j’ai blessés. Ils ont un peu reculé quand mes deux archers ont commencé à tirer. Nous avons décroché rapidement et ils ne nous ont pas suivis.
- Combien de morts et de blessés ?
- Mon sergent a une coupure au coude sans gravité, j’ai un homme blessé à l’épaule. Il y avait trois morts chez eux et j’en ai vu une demi-douzaine couverts de sang.
- Vous pensez qu’ils ne valent rien au combat.
- Ils manquent de savoir-faire et d’armes mais leur colère est grande. Chasser une bête enragée est toujours plus dangereux, Majesté.
Kaja remercia le baron. Il se retourna vers les généraux du conseil de défense pendant que le baron Arlaz sortait après avoir encore une fois salué le roi.
- Ils sont là, dit Kaja.
- Nous pouvons les écraser, dit le général Espond. Leurs hommes ne font pas le poids !
- Vous avez entendu le baron Arlaz, ils sont comme des bêtes enragées. Combien cela va-t-il nous coûter d’hommes ?
Espond se tourna vers son voisin. Le vieux baron Kikor avait appuyé ses dires en tapant du poing sur la table. Kaja écouta les réactions des uns et des autres. Deux positions s’opposaient, l’attaque immédiate ou les laisser venir. Si la deuxième solution semblait plus économique en vies, elle était aussi plus longue.
- Le peuple pour le moment ne bouge pas. Il nous craint encore, fit remarquer Espond. On ne sait pas combien de temps cela va durer.
- Ils vont attaquer rapidement, dit un autre.
- Et pourquoi dites-vous cela, baron Sonéa?
- C’est leur intérêt. Ils sont plus nombreux que nous et la rage qui les habite va les rendre imprudents !
- Je pense qu’ils vont attendre, reprit le vieux baron. Ils peuvent nous assiéger.
- Ils savent bien que notre ravitaillement est assuré. Non, ils vont attaquer.
- Vous oubliez une chose, interrompit Kaja. Leur reine est-elle là ? Ils n’attaqueront que si elle est présente. Pensez à ce que nous disent nos informateurs. Elle doit être la libératrice. Sans elle, ils ne feront rien. On va continuer de les harceler en envoyant des patrouilles. Ça les testera et nous devons savoir si elle est là. Les vaincre sans la vaincre ne servirait à rien. Nous avons besoin de savoir.
Le conseil se rangea à son avis. Quand ils furent partis, Kaja se tourna vers son aide de camp.
- Alors ?
- Mon colonel, tous ces barons sont trop divisés pour faire une armée. Ils se battront, et bien, mais ils le feront indépendamment les uns des autres. Je pense que seuls les gayelers sont vraiment prêts à agir comme une armée.
- Je pense aussi comme cela, répondit Kaja. On va voir ce que nous apprennent les patrouilles.
- Faites attention à qui vous envoyez, mon colonel. Le baron Hauziart, bien qu’équipé à l’ancienne, a bien entraîné ses hommes. D’autres n’ont que des soldats de parade.
- J’en ai bien conscience, Okuta. Selvag me manque. Il les connaît tous. Il m’est plus utile à gérer la capitale mais il me manque.
- Erébi est l’homme qu’il vous faut, mon colonel. Il connaît tous les maîtres d’armes. Il pourra vous dire.
- Très bien, Okuta, fais-le venir.
Kaja avait donné l’ordre de harceler l’ennemi avec un but précis : savoir si la sorcière blanche était parmi eux. À leur retour, il rencontrait les patrouilles. À chaque fois, il entendait un récit semblable. Ses soldats étaient mieux entraînés et à chaque fois leurs pertes étaient très inférieures à celles de l’ennemi. Kaja et son état-major en concluait que la sorcière n’était pas là. On reportait l’attaque prévue. Kaja y tenait absolument. La sorcière devait être capturée ou tuée pour étouffer la rébellion.
Kaja traversait le camp pour rejoindre la tente de l’état-major quand il entendit un cri d’alerte.
- REBELLES EN VUE !
Il se mit à courir pour atteindre la tour de guet.
- À l'ORÉE DU BOIS À GAUCHE !
Ce fut le branle-bas sur les remparts. Kaja vit les grands arcs se mettre en position, les archers se préparer. Il fut heureux de voir son armée réagir vite et bien. Il fut dépassé par les gayelers qui arrivaient au pas de course. La nouvelle se répandait dans le camp. Pour la première fois un groupe d’ennemis était à la porte.
Kaja arriva en haut de la tour de guet. Les soldats présents scrutaient le lointain. Kaja vit des silhouettes restées à l’ombre des arbres. “Pas dangereux” pensa-t-il, “trop détendus”. L’officier de garde fit un geste quand une forme se détacha de la forêt. Un des grands arcs lâcha son trait. Kaja sursauta. La chevelure était blanche. La sorcière était là ! Il la vit faire un petit saut de côté quand la lourde flèche se planta. Il entendit un rire cristallin. La sorcière se mit à courir vers le camp, deux léopards sortirent des bois pour l’accompagner. Les ordres fusèrent sur tout le rempart. Les flèches s’envolèrent de partout. Sa course était désordonnée et les archers incapables de l’ajuster correctement. Elle s’arrêta brusquement devant la tour qui coiffait l’entrée du camp. Malgré les flèches qui pleuvaient, elle ne bougea pas. Kaja vit la sorcellerie en action. Les traits semblaient frapper un mur invisible et éclataient comme éclate une plaque de glace qu’on lance sur un rocher.
- BARON SINK ! BARON SINK !
Kaja donna l’ordre de cesser le tir. Il s’avança jusqu’au bord du parapet. Il regarda la sorcière qui semblait le défier. Elle cria à nouveau :
- BARON SINK, JE TE DÉFIE !
Cela fit rire Kaja qui se détourna. Son aide de camp se pencha au-dessus du rempart et dit :
- Le roi dit que les petites filles feraient mieux de rester à la maison et de s’occuper de leur intérieur !
Cela mit Kaja de mauvaise humeur. Défier quelqu’un dont on ne connaît pas la puissance était une faute. Il allait quitter la plateforme quand une flèche se planta juste devant lui.
- Dites au roi qu’il ferait bien de se méfier de la colère des petites filles !
Kaja jura. Un détachement était prêt à intervenir. Il leur fit signe. Les portes s’ouvrirent alors que la sorcière atteignait l’orée du bois. Le bruit des chevaux au galop la firent se retourner. Du haut de la tour Kaja l’observa. Il la vit saisir son arme et courir au-devant des chevaux. Derrière ses gardes la suivirent avec retard. Il vit ce qu’il n’avait jamais vu. La sorcière courait aussi vite qu’un cheval et sa rapidité fut fatale aux cavaliers. Elle passa sous la lance du premier chevalier et en passant, éventra le cheval tout en coupant la jambe du cavalier. La lance du deuxième ne résista pas à l’arme de la sorcière. Elle sauta en croupe et égorgea le lancier. De là, elle sauta sur le troisième. Les gardes de la sorcière la suivaient passant derrière elle et achevant les blessés et les chevaux. Ce fut un déchaînement de violence qui sidéra les hommes sur les remparts. Leurs cris d’encouragement s’étaient figés dans leur gorge. Les officiers durent crier plusieurs fois pour que les archers reprennent leur tir. Seules les flèches des grands arcs portaient assez loin. Les autres archers tiraient quand même. Kaja regardait, comme ses hommes, cette sorcière qui semblait se jouer des meilleurs cavaliers de l’armée. Il vit disparaître la chevelure blanche dans la forêt, suivie des guerriers qui l’avaient aidée.
Kaja convoqua tous les barons de l'ost. Après avoir vu ce combat, il fallait décider de la stratégie à suivre. Les récits d'Ankakla prenaient une autre dimension. Une réalité s'imposait. Avec une telle guerrière, tout allait devenir plus complexe.
Kaja réfléchissait à la situation. Il mangeait en attendant la réunion. Dans le camp, en cette heure tardive, tous parlaient de ce qu’ils avaient vu. La sorcière était arrivée et avec elle, la peur. Kaja curieusement n’avait pas ce sentiment. Il avait, de loin, croisé le regard de cette femme et avait reconnu les yeux perçants de cette novice aux cheveux blancs qu’il avait épargnée. Ce pouvait-il qu’elle soit elle ?
Il se reprochait de l’avoir laissée libre ce jour-là et en même temps une certaine joie l’habitait. Il allait l’approcher même si c’était pour la tuer. Il pourrait ainsi se débarrasser de ces yeux qui le hantaient encore.
Il fut interrompu dans ses pensées par l'arrivée des premiers barons.
La première bataille eut lieu sur le fleuve. L’alerte fut donnée avec retard. Les premières barques des seigneurs avaient déjà été coulées quand la première barge quitta le quai. Les lourdes embarcations chargées de soldats et d’archers se dirigèrent vers l’amont avec difficulté, le vent n’étant pas favorable. Elles semblaient bien pataudes devant les barques rapides manoeuvrées par des treïbens. Resté au bord, Kaja et ses généraux essayaient de suivre le déroulement des combats. Le fleuve était trop large pour que la voix porte. Du haut de la tour où siégeaient les signaleurs, Kaja donnait ses ordres. Les signaleurs les transmettaient en agitant des drapeaux. Plus rapides, les barques tournaient autour des barges. Plus armées et avec plats-bords surélevés, les barges étaient comme des châteaux forts flottants. Kaja vit la fumée avant de voir les flammes. Les rebelles avaient des flèches enflammées ! Le fleuve fut bientôt recouvert de cette fumée blanche qui, comme un brouillard, bloquait la vue. De loin en loin, des cris et des bruits de bataille parvenaient à la rive. Kaja vit, sortant de la nappe embrumée, des barques treïbens, la coque en l’air, mais aussi une barge à moitié enfoncée dans l’eau. Quand le soleil se descendit sur l’horizon, les bateaux restant à flot revinrent à quai. Il ne restait que la moitié des barges et des barques. Toutes étaient hérissées de flèches et certaines avaient les traces des incendies que les marins avaient réussi à maîtriser.
Kaja interrogea personnellement les capitaines rescapés. Ils décrivaient la même situation. Le feu avait pris sur la première barge mais ce n’était pas lui qui avait généré tout ce brouillard. Il était venu de l’eau elle-même. Ils avaient entendu le même cri venant des barques ennemies : “ Bénalki ! Bénalki !” juste avant son apparition. La peur était palpable. Ils connaissaient tous le nom de la déesse des tréïbens.
- Si une déesse combat avec eux...
- Ne soyez pas craintif, capitaine, le coupa Kaja. Nous avons le pouvoir de l’Arbre Sacré avec nous. Vous en recevrez quelques feuilles dès demain.
Kaja fit estimer les pertes trop lourdes à son goût et pas assez cher payées par les rebelles. Il lui fallait préparer la suite. L’irruption de la sorcière et de ses pratiques magiques nécessitaient de changer de stratégie. Kaja s’en voulait d’avoir sous-estimé sa puissance de nuisance. Il lui faudrait faire venir encore plus de feuilles de l’arbre sacré pour protéger ses hommes. Mais pourquoi avait-il épargné cette novice ? Dans son esprit vint l’image de ce regard de feu qui l’avait impressionné. Quel pouvoir y avait-il ? Quand il s’endormit, il fit des cauchemars où des sorcières brûlaient tout de leur regard, le laissant seul face à elles. Il se voyait brandir Émoque et sa branche de l’Arbre Sacré. Il se réveillait en sursaut quand l’une d’elle s’avançait vers lui. Ses yeux, d’un rouge flamboyant, étaient ceux d’un démon. Ils lançaient des éclairs qu’Émoque encaissait, lui secouant le bras à chaque fois un peu plus et l’empêchant de le lever. Arrivée trop proche de lui, la sorcière ouvrit la bouche et un serpent en jaillit lui visant le visage. .
Les jours suivants furent calmes. Quand enfin l’attention des gardes commença à se relâcher, l’alarme fut donnée. Kaja fut un des premiers sur le rempart. Les rebelles avaient commencé à creuser un fossé à la limite de la zone déboisée. Ils venaient en petits groupes et ne s’approchaient pas. Mais là, il y avait l’armée des rebelles devant eux. Il fut soulagé de voir qu’ils n’avaient pas construit de tour ou de machine de guerre. Il regarda les guerriers se mettre en ordre de bataille. Il remarqua leurs hésitations et leurs approximations. Ce n'étaient pas des guerriers mais des paysans tout juste bons à se faire tuer. Il chercha du regard la sorcière mais ne vit nulle part sa chevelure blanche. Autour de lui, les hommes se préparaient. Les barons de son conseil de guerre l’entouraient.
- S’ils veulent prendre les remparts, il leur faut une échelle et des ponts pour passer au-dessus des fossés.
- Regarde, baron Gedron, ils amènent des mantelets.
Effectivement, ils virent se positionner ces protections faites de planches devant les troupes. Portés par des hommes, ils allaient permettre aux troupes d’avancer d’abri en abri. Le premier mantelet s’avança d’une dizaine de pas. Un deuxième se mit en route à son tour. Du haut des remparts, ils virent la procession de ces protections. Les grands arcs étaient entrés en action. Leurs traits se plantaient sans que l’on puisse savoir s’ils traversaient ou pas les planches. Le baron Gedron comptaient les mantelets et dit :
- Ces sans foi, combien ont-ils sacrifié d’arbres ? Je suis sûr qu’ils n’ont même pas fait les offrandes nécessaires.
Kaja ne répondit pas. Il pensait que cette horde de paysans allait arriver au pied des remparts et qu’il faudrait aller se battre contre eux.
- Faites préparer les soldats à pied, dit-il. Il faudra nous battre dehors.
La matinée se passa à regarder avancer les mantelets et puis les hommes porteurs de fagots qu’ils lançaient dans le premier fossé. Kaja venait régulièrement sur le rempart. Le temps du combat approchait. Quand le soleil fut au Zénith, le glacis ressemblait à un damier. Les meilleurs archers tentaient d’abattre les rebelles qui sautaient d’une protection à l’autre. Des cris saluaient leurs réussites. Les mantelets avaient des allures de hérissons. Kaja admira la stratégie. Il avait sous-estimé leurs stratèges. Allaient-ils continuer toute la journée ?
Dans l’après-midi, trois larges passages permettaient la traversée de la première défense. Le baron Gedron s’approcha de Kaja :
- L’attaque est pour demain. N’est-ce pas, Sire ?
- Oui, avec la nuit qui tombe, on ne pourrait pas se battre. Mais on ne va pas rester sans rien faire, baron Gedron. J’ai fait préparer des pots de poix. On va les utiliser. Mais pour le moment, il fait trop clair. Alors allons dîner !
Dans la nuit devenue noire, des silhouettes chargées de pots se glissèrent hors des remparts. Ils firent une noria jusqu’à ce que les fagots soient bien imprégnés de poix. Les sentinelles qui surveillaient les bois virent bien quelques ombres, mais rien ne vint troubler les chants des insectes nocturnes. Tard dans la nuit, alors que l’étoile de Lex était haut dans le ciel, un gayeler se présenta devant Kaja :
- C’est fait, mon colonel. On va les recevoir comme ils le méritent !
- Parfait ! Allez-vous reposer !
Pendant que le gayeler sortait, Kaja soupira. Il savait qu’il ne redormirait pas. Il avait de nouveau fait un cauchemar où la sorcière tenait une place de choix. Il se leva, fit signe à son ordonnance de ne pas bouger et sortit prendre l’air. Le camp était calme. Les hommes se reposaient en parlant à voix basse ou dormaient. Kaja pensa à la fureur qui allait les attendre dès l’aube. Le première vague d’attaque devait être accueillie par les barons des grandes plaines de l’est. Ils formaient un groupe homogène composé de solides gaillards bien entraînés et bien armés. Au fur et à mesure des besoins, les autres interviendraient. Kaja s’était mis en réserve comme on lui avait demandé. Ce n’était pas la place du roi d’être en première ligne. Il avait préféré taire que, si la sorcière venait se battre, elle que les rebelles disaient reine, il lui faudrait aller au combat. Même les poches remplies de feuilles de l’Arbre Sacré, aucun combattant n’était à sa hauteur. Seule Émoque contenait assez de magie pour lui faire face.
Il circula un moment dans le camp, disant un mot d’encouragement à l’un ou à l’autre. Il allait de galerie en galerie, restant toujours à l’abri des possibles méfaits des bayagas. Il s’assit un moment avec les hommes de son voisin, un de ceux qui aurait souhaité le marier avec une de leurs filles. C’est là que les cris des sentinelles le surprirent.
En quelques instants, le camp se mit à ressembler à une ruche. On entendait les cris des uns et des autres, pour que les hommes se regroupent, pour que les archers se mettent en position, ou pour annoncer ce qu’il se passait. Quand Kaja arriva à la tour de guet, les rebelles commençaient à passer le premier fossé en portant des échelles. Leurs cris, pour se donner du courage, venaient couvrir les cris des défenseurs. Des flèches enflammées partirent des remparts, allumant des brasiers. Si la première ligne d’attaque continua sa progression vers les remparts, on vit des silhouettes s’enflammer en criant. Les autres, derrière, refluèrent, provoquant un carambolage avec les troupes qui continuaient à arriver. Dans la lumière du tout petit matin, les flammes faisaient danser les ombres. Les flèches pleuvaient depuis les remparts sur tous ceux qui n’étaient pas à l’abri. La première vague d’attaque se brisa sur la palissade de bois. S’ils purent dresser les échelles, ils n’étaient pas assez nombreux pour résister aux défenseurs.
Un cor sonna dans le bois au loin. Les rebelles qui le pouvaient battirent en retraite. Des cris de joie et de victoire, poussés depuis les remparts, saluèrent leur repli. Immédiatement, un groupe d’intervention fit une sortie pour achever tous les ennemis qui pouvaient rester au pied des remparts. Pendant ce temps, méthodiquement, les grands arcs ciblaient les blessés. Leurs ordres étaient clairs : éliminer le maximum d’ennemis.
À la lumière d’un soleil sans concession, Kaja vit au bord de la forêt la silhouette blanche de la sorcière qui venait se rendre compte de l’étendue des pertes. Il la vit s’agiter et faire des gestes véhéments. Il sourit de la voir ainsi en colère. Il ne comprenait pas ce qu’elle disait mais elle engueulait les gens de sa suite et désignait les travaux du fossé qu’ils avaient commencés.
Koubaye regardait Rma filer le temps. Il le vit choisir des fils, en couper beaucoup d’autres. Quand il le vit s’approcher d’un fil épais et rugueux, il tenta de proposer d’autres fils plus fins, plus doux. Rma les ignora et, farfouillant dans les fils, il choisit celui que Koubaye désirait lui faire éviter. Koubaye eut peur. Rma en tira une belle longueur et commença à la filer dans la trame du temps. Le bruit sourd du va-et-vient de la navette ne s’était pas arrêté. Pendant que filait le temps, Rma prépara de nouvelles navettes. Bientôt viendrait le tour de ce fil maudit signe de malheur.
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