La malédiction s'était brisée en même temps que la tête de la voix aux yeux noirs. S'il était maître de son destin maintenant, il n'avait pas retrouvé ses souvenirs. Il connaissait le nom des choses, il avait retrouvé le pouvoir de nommer. Cela le satisfaisait. Ses souvenirs oubliés : il verrait cela plus tard. La mort de la voix aux yeux noirs avait surtout tout déstructuré. Les soumis ne l'étaient plus. S'ils ne voulaient plus obéir, ils ne savaient pas décider. Les premiers jours furent chaotiques. Chacun faisait ce qu'il lui plaisait. On pilla les réserves, on but trop, on mangea trop, on fit du feu dans toutes les cheminées de la demeure et surtout on discuta de nom. Quand on lui avait demandé le nom qu'il souhaitait, il n'avait pas su répondre. Il avait bien pensé : « Le mien ! », mais le voile de l'oubli le recouvrait. Il ne savait ni qui il était, ni d'où il venait. Il savait juste qu'il ne voulait pas revivre ce qu'il venait de vivre. Les autres lui en avaient collé un après avoir proposé : le tueur de la voix ou l'exploseur de cervelle, pour n'en citer que deux. Les autres maintenant l'appelaient Puissanmarto. Il avait accepté d'autant plus facilement que le marteau était la seule chose qui lui restait de sa vie d'avant. Parmi les survivants, il y en eut un, qu'on nomma Tienbien, qui lui apprit son histoire récente. Comme les autres Tienbien avait perdu son nom et son histoire. Il était au service de la voix aux yeux noirs depuis longtemps. Elle avait capturé des hommes venus de la montagne avec leurs armes. Il y avait eu un combat avec des morts et des blessés. Elle avait soumis les survivants et ramassé les blessés. Tienbien avait aidé à la manœuvre. C'est en revenant qu'elle avait trouvé Puissanmarto. Il était dans un arbre, posé comme une poupée de chiffon qu'on aurait jeté là. Cela avait étonné la voix aux yeux noirs. Elle l'avait examiné. Tienbien l'avait entendu dire dans son incessant babil : « … celui-ci est différent. Il y a de la puissance. Ramassons-le. Il pourra servir... ». Puissanmarto était resté de longs jours avant de se réveiller. Tienbien avait été étonné que la voix aux yeux noirs continue à s'occuper de lui. Pour les autres qui ne guérissaient pas assez vite, elle avait employé sa technique habituelle et ils avaient cessé de vivre.
Le récit de Tienbien avait conforté les autres dans leur opinion. Puissanmarto avait un destin.
- Si tu ne le trouves pas, il te trouvera, avait proclamé Tienbien comme une sentence.
Après le chaos des premiers jours, un début d'organisation s'était installé. Puissanmarto en était devenu le chef naturel. Le froid devenait plus vif. La neige et ses flocons commençaient à tenir. Le paysage devenait monochrome. Puissanmarto convoqua le groupe pour prendre une décision pour l'avenir. Si le froid s'installait pour longtemps comme il le pressentait, il n'y aurait jamais assez de vivres pour tous, ni assez de bois. La discussion fut houleuse. Pour le chauffage, on pouvait toujours déboiser autour. Restait le problème de la nourriture. Puissanmarto remarqua qu'il y avait ceux qui avaient déjà repris des forces et ceux qui étaient encore très faibles. La voix aux yeux noirs éliminait les soumis quand venait le froid. Elle n'en gardait qu'un minimum pour son service. Ce petit nombre survivait jusqu'à la nouvelle saison chaude. Eux, étaient trop nombreux. Comme il ne se voyait pas attendre le manque de vivres dans cette demeure, Puissanmarto avait proposé de partir. Tienbien avait approuvé tout de suite. Même s'il n'avait pas plus de souvenirs que Puissanmarto sur sa vie d'avant, il disait qu'il existait des endroits plus sûrs pour passer l'hiver qu'on nommait villes. D'autres ne croyaient pas à l'accueil possible dans ces villes. Peut-être qu'en se rationnant un peu, on pourrait passer la saison froide ici. Nakunoeil était le plus virulent défenseur de cette idée. Au bout de deux jours de discussion, un consensus fut trouvé. Puissanmarto et ceux qui le voudraient partiraient tenter leur chance et Nakunoeil resterait avec les autres ici dans la demeure de la voix aux yeux noirs.
Il y eut encore de longs débats pour savoir comment on partagerait les vivre entre ceux qui partaient et ceux qui restaient. Enfin, quand tout fut décidé, Puissanmarto se retrouva à la tête d'un groupe d'une dizaine d'hommes. Ils avaient cinq jours de vivres et de quoi affronter le froid. La chance semblait leur sourire. La neige avait fondu, une relative douceur s'était installée. Quand il donna le signal du départ, il ne restait de la neige que des plaques dans les endroits toujours à l'ombre.
Quand se promènent les mots, des histoires prennent corps. Que ce lieu leur serve de repos.
samedi 3 novembre 2012
mardi 30 octobre 2012
Les feuilles prenaient des couleurs
chaudes que le soleil faisait resplendir. Il s'en moquait. La voix
aux yeux noirs avait parlé, il obéissait. « Du bois ! Il
me faut du bois pour l'hiver ! Va ! » Il parcourait
la forêt pour ramasser du bois. Bien que faible, il lui fallait
ramener du bois à la voix aux yeux noirs. Chaque pas lui coûtait.
Son corps lui faisait mal et la tête lui tournait. Il faisait
quelques pas, s'appuyait sur un arbre, se reposait et recommençait.
Il avait dû aller assez loin pour trouver des branches tombées. Il
n'était pas le seul à chercher du bois pour la voix aux yeux noirs.
Il avait fait un tas de ses découvertes. Il était content de lui.
Le tas était important. Il en ramassa une brassée. Il ne put se
relever. Il le posa et se redressa. Un brouillard passa devant ses
yeux et le monde se mit à danser. Cela dura quelques instants. Il
fut plus raisonnable à son deuxième essai. Il pensa qu'il
reviendrait chercher le reste au cours d'un deuxième voyage. Il
reprit le chemin de la maison de la voix aux yeux noirs. Déjà le
soleil baissait quand il arriva devant la porte. Le deuxième voyage
attendrait. La nuit n'allait pas tarder. Il arriva le dernier. Il vit
le portier qui commençait à fermer la porte. Il se glissa juste à
temps. Il haletait. Son corps fatigué réclamait du repos. Il lui
fallait pourtant se présenter à la voix aux yeux noirs avant que de
pouvoir aller se reposer. Il arriva dans la grande salle. Comme
toujours la voix aux yeux noirs parlait. Elle parlait sans cesse.
- … juste assez pour cette journée.
Mais te voilà, toi. Tu sais que tu es le dernier. Fais voir ce que
tu ramènes...
Il déposa comme une offrande les
quelques branches aux pieds de la voix aux yeux noirs. Malgré sa
fatigue, il avait apporté du bois et demain, il ramènerait le
reste.
- … C'est tout ce que tu m'apportes.
Crois-tu que je vais me chauffer avec cela. C'est à peine si cela
suffira à allumer la cheminée d'hiver. Je me demande pourquoi
j't'ai ramassé. Tu étais plus mort que vif et c'est comme cela que
tu me remercies de tout ce que je fais pour toi. Regarde-moi quand je
te parle...
Il leva les yeux. Il rencontra les deux
puits noirs où brûlait la flamme bleue. Il hurla de douleur. Il
avait mal fait et la voix aux yeux noirs lui faisait comprendre. Tout
était de sa faute. Elle avait tant fait pour lui et lui ne lui
rendait pas. La honte qu'il ressentait l'écrasait. Demain, demain,
il se rachèterait, même s'il finissait à genoux, il rapporterait
son quota de bois.
- … Maintenant, pars et va dormir. Tu
ne mérites même pas la nourriture que j'avais prévue pour toi...
Il fut tellement soulagé de l'arrêt
de la douleur que l'annonce du jeûne ne lui fit aucun effet. Il
partit à reculons pendant que la voix aux yeux noirs s'attaquait à
un autre de ses soumis.
Il s'effondra plus qu'il ne se coucha
sur sa paillasse.
Le lendemain, la faim le tenaillait. Il
sortit très tôt pour aller chercher son bois. Il ne retrouva pas
son chemin de la veille. Il eut une bouffée de désespoir.
Supporterait-il encore la déception de la voix aux yeux noirs ?
Ce n'était pas possible. Il fallait qu'il trouve quelque chose. Il
s’agrippa à une grosse branche. Voilà ce qu'il devait ramener.
Elle résista. Il ne pesait pas bien lourd et ses bras maigres
manquaient de force. Un nouveau vertige le prit. Il se laissa glisser
jusqu'au sol. Pendant qu'il reprenait son souffle, ses doigts se
refermèrent sur une pierre. Elle était lisse et brillante avec un
bord dentelé. Il eut un sourire. Avec cela, il allait pourvoir y
arriver. Malgré la faim et les vertiges quand le soleil passa
derrière la montagne, il avait coupé du bois et s'était fabriqué,
avec deux longues perches, un travois pour ramener son bois. Il fut
soulagé d'arriver à temps. Il se glissa avec les autres jusqu'à la
grande pièce où régnait la voix aux yeux noirs :
- … dis-toi bien que tu mérites ce
qui t'arrive. Tu devais m'obéir. Regarde-moi quand je te parle...
Il écouta la voix aux yeux noirs s'en
prendre à ce grand soumis. Il avait pourtant ramené du bois mais
n'avait pas fait quelque chose qu'elle avait demandé. Il écouta
hurler le soumis. Il le vit se rouler par terre et embrasser les
pieds de la voix aux yeux noirs en jurant qu'il ferait tout ce
qu'elle voulait. Il fut heureux de n'être pas à la place du puni.
Quand vint son tour, elle regarda le bois et le travois :
- … le bois que tu ramènes n'est
même pas sec. Il brûlera mal et il va fumer...
Il commença à se recroqueviller. Il
n'avait pas prévu cela. La voix aux yeux noirs voulait du bois sec
pour brûler tout de suite. La peur lui serra le ventre. Il allait
encore souffrir.
- … Tu es chanceux aujourd'hui. Tu
ramènes un outil précieux. Nul ne m'a ramené de nouveauté. Tous,
vous êtes plus stupides les uns que les autres. Tu es curieux, toi.
Puisque tu sais trouver des choses, demain je veux plus de bois...
La joie l'envahit. Il n'allait pas
souffrir. Il pourrait même manger. Il se dépêcha de partir pendant
qu'elle s'occupait du suivant. Il se dirigea vers la pièce à
manger. Un soumis lui tendit une écuelle à moitié fendue remplie
d'un gruau de farine de fruits secs. Quand il alla s'allonger sur sa
paillasse, il pensa qu'il était le plus heureux. Il avait le ventre
plein et un endroit pour dormir. Demain, demain serait un autre jour.
Les jours se suivaient et se
ressemblaient. Des fois, la voix aux yeux noirs voulait de l'eau, il
allait chercher de l'eau, des fois elle voulait du bois, il allait
chercher du bois. C'est ce qu'il faisait aujourd'hui. Il avançait
vers une région de la forêt où les arbres étaient moins hauts,
moins gros. Il pouvait en casser plus et en ramener plus. Il arriva à
la clairière où coulait une source. Il aimait bien venir là. L'eau
était claire et douce à boire. Il avança confiant en traînant son
travois. C'est là qu'il vit la bête. C'était une grosse bête au
pelage noir et aux yeux rouges. Elle était tranquillement allongée
au milieu de la zone herbeuse près de l'eau. Elle mangeait. Il la
regarda. Elle déchirait des morceaux à la carcasse encore fumante.
Elle le regarda approcher. Elle ne semblait pas avoir peur, ni être
dérangée par lui. Il avait su le nom de ces bêtes, autrefois. Il
ne savait plus. Il y avait tant de choses qui lui échappaient. Tout
cela n'avait aucune importance. Seule la volonté de la voix aux yeux
noirs comptait maintenant pour lui et pour les autres soumis.
Pourrait-il ramener du bois ou allait-il devoir se battre pour que se
fasse la volonté de la voix aux yeux noirs. Les yeux rouges le
regardaient. Un curieux ronronnement s'échappait de la gueule pleine
de crocs. Son estomac y répondit par un gargouillis de faim. Plus la
saison avançait et moins il y avait à manger. Il avait déjà vu ça
et là les dépouilles d'autres soumis morts de faim. Le froid se
faisait plus vif. Les quelques loques qu'il avait sur le dos ne le
protégeaient que médiocrement. La farine pour le gruau était
réservée à ceux qui passaient l'épreuve du soir sans irriter la
voix aux yeux noirs. Hier, il en avait subi la colère. Il avait
fauté en renversant l'eau demandée. Aujourd'hui, il voulait se
racheter. Il savait que son travois devrait crouler sous le bois pour
qu'elle lui pardonne son erreur funeste. Si elle ne l'avait pas puni,
il aurait fait pire. Son esprit se révulsait à l'idée de la
décevoir et son corps se convulsait à l'évocation des douleurs. La
bête noire aux yeux rouges lui posait problème. Elle pouvait être
un danger pour sa mission. Il regardait surtout la carcasse. De la
nourriture ! Son ventre réclamait et protestait de ne pas
recevoir selon ses besoins. Son esprit luttait. Il sursauta quand la
bête bougea. Elle s'éloigna d'un pas souple et silencieux, laissant
sur place sa proie. Il n'attendit pas. Il se jeta dessus. Le goût en
était délectable. Il ne laissa que les os bien nettoyés. Quand il
rentra le soir, une énergie nouvelle coulait dans son corps.
- … Tu m'étonneras toujours, toi. Je
te pensais devenu comme ceux qui meurent et tu ramènes du bois comme
deux. Tu auras ta part ce soir, mais demain puisque que tu sembles si
fort, tu me ramèneras encore plus...
Il écouta ce discours comme un
compliment. Il pensa que la voix aux yeux noirs serait contente
demain qu'il lui offre encore plus de combustible. Pour la première
fois depuis des jours et des jours, il dormit tranquillement.
Quand le soleil dépassa la crête des
montagnes, il était déjà parti, tout empli de sa mission sacrée,
satisfaire la voix aux yeux noirs. Dans la clairière, il trouva la
bête aux yeux rouges. Elle était allongée sur le tapis de mousse,
la tête posée sur les pattes avant. Elle le regarda avancer. Devant
elle, il y avait une carcasse fraîche, comme si elle l'attendait. Il
s'approcha presque à toucher la bête noire aux yeux rouges. De
fugaces images, d'imperceptibles impressions lui traversaient
l'esprit sans qu'il puisse fixer son attention dessus. Cette bête
aux yeux rouges, c'était... c'était... Non ! Il ne se
souvenait pas. La carcasse aussi était une bête qu'il avait déjà
vue avant. Avant quoi ? Avant ! Il y avait là, dans son esprit
quelque chose de rétif qui ne voulait pas coopérer. Il avança la
main pour saisir la viande. La bête aux yeux rouges ne bougea pas.
Il s'assit, déchirant à pleines dents cette chair encore tiède.
Tout en mangeant, il regarda autour de lui. Il vit un tas de bois. Il
fut étonné. Hier, il n'avait rien laissé. Cette clairière devait
être magique. Le bois mort s'y rassemblait. Aujourd'hui, il n'aurait
qu'à charger son travois pour avoir fini sa mission. La voix aux
yeux noirs serait contente, il ramènerait ce qu'elle avait demandé.
Quand il eut le ventre plein, il s'allongea. Le ronronnement de la
bête aux yeux rouges avait un effet quasi hypnotique. Il s'endormit.
Il se réveilla la tête claire. Il ne
s'était pas aussi bien reposé depuis... depuis... cela aussi lui
échappait. Il était sûr que c'était depuis longtemps. Il se leva
et chargea les branches. Le soleil était proche des sommets du
couchant. Il était temps de rentrer. Un arbre tombé l'obligea à
faire un détour. Il en fut heureux quand il découvrit un buisson
chargé de baies. Il en mangea un grand nombre. Sucrées et juteuses,
elles étaient délicieuses. Quand il arriva à la porte de la
demeure de la voix aux yeux noirs, il était dans les derniers.
Alors qu'elle avait puni tous ceux qui
le précédaient, elle ne lui dit presque rien. Elle se contenta de
lui demander encore plus pour le lendemain. Il fut heureux, la voix
aux yeux noirs n'avait pas trouvé de sujet de mécontentement en lui
et même, suprême satisfaction, elle était restée un instant sans
pouvoir parler quand elle l'avait vu. Il rejoignit le réfectoire et
les autres soumis. Il remarqua comme tous se tenaient voûtés et
semblaient prêts à tomber. Des questions affleuraient à son
esprit. Il prit son écuelle de gruau et alla se mettre dans un coin.
Ici, chacun mangeait seul en tournant le dos aux autres pour protéger
sa pitance. Il y avait déjà eu des vols de nourriture. Il vérifia
que personne ne le regardait. Quand il fut rassuré, il sortit
discrètement d'un repli des baies jaunes qu'il avait cueillies. Il
les mélangea en les écrasant à la farine tiède. Il pensa :
« Quelle belle journée ! ».
Le lendemain, il était de retour à la
clairière. Il eut le sentiment de revivre la veille. La bête aux
yeux rouges était là, la viande était là, le bois était là et
même des baies jaunes. Il prit le temps de se nourrir. Quand il eut
fini, la bête aux yeux rouges se leva. Elle s'approcha de lui sans
se presser et le poussa. Il se laissa faire. Elle continua son manège
jusqu'à ce qu'il la suive. Elle prit le petit trot. Il suivit un
moment et trop essoufflé s'arrêta. Elle l'attendit et recommença
son manège. Il comprit. Elle voulait jouer. La bête noire aux yeux
rouges cherchait un ami pour jouer. Il passa sa journée à courir
avec elle, à lutter pour la possession d'une branche ou pour faire
des roulé-boulés. Quand arriva le soir, il était fatigué mais
content. Il pensa que la voix aux yeux noirs n'était peut-être pas
le tout du monde.
Pendant tout le temps qu'une lune met
pour devenir pleine et disparaître, la voix aux yeux noirs sembla
moins s’intéresser aux soumis. La cérémonie du soir avait
toujours lieu. Les punitions étaient toujours aussi fréquentes.
Avec le froid qui semblait s'installer le nombre des soumis
diminuait. Quand il passait devant elle, son regard restait empli
d'interrogations mais la voix aux yeux noirs exigeait encore et
encore du bois. Quand il le rangeait dans le grand bûcher, il pensa
que même si tous les soumis ramenaient autant de bois que lui tous
les jours, il y aurait encore besoin de deux ou trois lunes pour le
remplir. Son corps lui parlait de saison froide chaque jour un peu
plus nettement.
Tous les matins, il sortait de la
demeure de la voix aux yeux noirs. Il ne s'inquiétait plus pour le
bois, la clairière ensorcelée lui en fournissait assez. Il pensait
à la bête aux yeux rouges et aux jeux qu'ils allaient découvrir
ensemble. Il était maintenant capable de soutenir le petit trot sur
de grandes distances et même de la soulever. Ce soir là, quand ils
se séparèrent le ciel était rempli de nuages sombres. Le froid
était plus mordant. Il prit son travois. Il commença à le tirer.
En arrivant à proximité de la demeure de la voix aux yeux noirs de
curieuses petites choses blanches flottaient dans l'air. Ça aussi,
il aurait dû en savoir le nom, mais ses souvenirs étaient dans sa
vie d'avant. Il en attrapa une et la mit dans sa bouche. Des images
affluèrent dans son esprit, des paysages blancs et froids, des
sensations de glisse, des impressions de crissement sous ses pieds.
Quand il ouvrit les yeux, il vit la demeure de la voix aux yeux
noirs. À la cérémonie du soir, il la vit cligner des yeux. Il en
fut étonné. Même si son babil continuait, il la sentit mal à
l'aise. Si elle le fixa dans les yeux, s'il vit la flamme bleue et
froide, il n'eut qu'un léger malaise. La voix aux yeux noirs se
rattrapa sur le suivant qui s'écroula par terre en hurlant. Il
quitta la pièce pour aller au réfectoire, la tête rempli de
sentiments contradictoires.
Quand il ouvrit la porte au matin, le
froid était vif et toutes ces petites choses blanches s'étaient
accumulées par terre. Ce n'était qu'un voile répandu sur le sol.
Dans son esprit d'autres images se présentaient. Elles étaient trop
fugitives pour que leur souvenir reste. Il en fut déçu. Il pensa à
la bête aux yeux rouges. Il était persuadé qu'avec cette chose
blanche, elle allait inventer un nouveau jeu. Il allongea le pas. La
nuit tombait vite maintenant, il ne voulait pas la manquer. Les
autres soumis sortaient à sa suite. De plus en plus voûtés, de
plus en plus maigres, ils se traînaient plus qu'ils ne marchaient.
Il pensa qu'au soir, beaucoup ne rentrerait pas. Ces pensées le
quittèrent aussi vite que les impressions de souvenirs. Il avait une
mission. La voix aux yeux noirs lui avait dit :
-... Va et apporte-moi le plus gros tas
de bois que tu pourras. Je te récompenserai à ta juste valeur. Tes
yeux ne quitteront plus les miens...
Il n'avait pas compris ce que cela
signifiait. Il avait juste entendu la promesse de contentement de la
voix aux yeux noirs. Maintenant, il courait. La bête aux yeux rouges
lui manquait. Il avait la sourde intuition que cette journée serait
leur dernière rencontre. Il arriva à la clairière. Il fut soulagé.
La bête aux yeux rouges était là. Mais... elle semblait partir.
Elle tourna la tête vers lui, émit un cri comme un adieu et
s'élança de toute sa puissance. Il ne tenta même pas de la suivre.
Il savait que jamais il ne pourrait courir aussi vite qu'elle. Le
cœur tout triste, il avança jusqu'à la souche qu'il avait
installée pour se faire un siège. Il se laissa tomber dessus et
mettant les mains sur son visage, il pleura. Les choses blanches qui
tombaient avaient chassé la bête aux yeux rouges. Il pleura ainsi
un moment. Puis de hoquet en sanglots, ses pleurs se tarirent. Revint
alors à son esprit, la mission qui était la sienne : le bois
pour la voix aux yeux noirs. De ses yeux rougis, il regarda autour de
lui. La clairière avait encore ramassé du bois. Il aurait son
chargement pour le soir. C'est alors qu'il le remarqua. La certitude
l'envahit. S'il n'en savait pas le nom, l'objet était à lui. Sombre
et brillant, il était posé sur les plus grosses branches. Il
s'approcha. Il le prit. Le poids lui fut familier. Sa main se
souvint, son bras se souvint, son corps savait. Si les mots étaient
partis, le savoir de son corps était encore présent. Il éclata de
rire. Passant la lanière à son poignet, il fit des moulinets.
Parfait, l'objet sombre et brillant était parfaitement accordé à
son corps. Il l'abattit de toute sa force sur la branche qui explosa
sous le choc. A nouveau son rire se fit entendre dans la clairière.
La bête aux yeux rouges était partie, chassée par les choses
blanches et froides qui tombaient du ciel mais elle lui avait laissé
l'objet. Jamais il ne pourrait oublier la bête aux yeux rouges car
jamais plus il n'abandonnerait l'objet sombre et brillant. Il passa
sa journée à jouer avec. Son corps n'avait rien oublié du
maniement de cet objet merveilleux. C'est la voix aux yeux noirs qui
allait être surprise. Il était sûr qu'elle n'avait jamais vu
d'objet aussi beau et aussi utile. Elle serait aussi étonnée que
lorsqu'il était revenu avec le travois.
Le soleil n'avait pas disparu derrière
les montagnes quand il arriva devant la porte de la demeure de la
voix aux yeux noirs. Sur le chemin, il avait vu plusieurs soumis,
allongés. Il ne s'était pas arrêter. Il savait qu'ils étaient
morts, morts de faim et de froid. Telle était la vie quand on
servait la voix aux yeux noirs. Elle commandait, ils obéissaient
jusqu'à ce que mort s'ensuive. Devant lui, d'autres soumis
rentraient, portant de misérables fagots. Lui ne portait que son
objet sombre et brillant. Il le portait fièrement, raide et droit.
Il prit son tour dans la file qui allait à la cérémonie. Avec le
froid, le nombre des soumis avait beaucoup diminué. Il aurait peu à
attendre. La voix aux yeux noirs venait de punir un soumis quand ce
fut son tour. Il arriva les bras ballants, l'objet sombre et brillant
prolongeant son bras.
- … Quoi ! Tu arrives devant moi
sans même un bout de bois ! Tu as failli à ta mission !
La voix aux yeux noirs montait dans les
aiguës. Il savait ce qui allait arriver. Il y avait déjà assisté.
Le soumis qui avait déclenché cela, s'était effondré en hurlant.
Ses cris de douleurs avaient duré toute la nuit. Quand il était
passé devant lui le matin, il l'avait vu tout tordu et sur son
visage un tel rictus de souffrance qu'il avait pensé : « Jamais
ça ! ».
- Tu ne méritais pas ce que j'ai fait
pour toi. Au pied d'un arbre, tu étais tombé comme un mauvais fruit
que tu es. Par pitié, je t'ai soigné et t'ai donné une place parmi
les soumis. Sans cœur, tu fais plus que me décevoir. Aujourd'hui,
tu mérites ma colère...
- NON ! hurla-t-il en explosant la
table d'un coup de son objet sombre et brillant.
La voix aux yeux noirs resta sans
pouvoir éructer un son. Ses yeux virèrent au bleu froid et dur.
- TU OSES...
- OUI ! hurla-t-il en explosant le
tabouret où s'asseyait la voix aux yeux noirs.
- JE VAIS T'APPRENDRE QUI EST LE MAÎTRE
ICI !
- MOI ! hurla-t-il en explosant la
tête de la voix aux yeux noirs.
dimanche 28 octobre 2012
Blanc, bruit, noir.
Bruit, noir.
Noir.
Il ouvrit les yeux. Noir. Il
écouta. Il entendit une sorte de litanie. Quelqu'un parlait. Il ne
comprenait pas ce qui se disait. Il essaya de bouger. Rien. La
panique arriva par vagues à chaque tentative de mouvement. Son corps
ne répondait plus. Paniqué, il se mit à respirer de plus en plus
vite. Il respirait... Il respirait... mais alors il n'était pas
mort. A moins que ce soit cela la mort. Son cerveau foncionnait
douloureusement. Où était-il ? Était-il vivant ?
Il y eut un bruit de
grincement. Une lumière palotte et vascillante envahit la pièce. Il
essaya de bouger la tête sans y réussir.
- ...Yac ma til bresta comptel
bartif....
Un visage anguleux se pencha
vers lui tout en baraguouinant des mots incompréhensibles. Des yeux
noirs profonds comme des puits sans fond se vrillèrent dans les
siens. La litanie des sons continua.
- ...stramous camplant
comtisver staffirgm...
Il sentit le froid l'envahir.
Le noir l'aspirait. Au loin, très loin, il y avait comme une flamme
bleue. Son regard se fixa dessus. Elle se mit à grandir, emplissant
tout son champ de vision. D'un coup, il fut brûlant et glacé. La
douleur devint insupportable. Il hurla.
- ...tramscavoilà, bon, très
bon pour moi. Il va maintenant comprendre. Il va pouvoir obéir...
Les yeux se retirèrent. La douleur
décrut comme se vide une vasque. Il fut heureux qu'elle parte. Les
yeux noirs réapparurent. De nouveau, il hurla sous les ondes de
souffrance.
- … Maintenant, il va même pouvoir
bouger pour suivre les ordres. Bon, très bon pour moi...
Les yeux se retirèrent. La douleur
reflua. Soulagement. Les yeux noirs réapparurent. Il hurla avant que
la douleur n'arrive.
- ...Bon, très bon pour moi. Il a
compris qui était maître ici...
Il tourna la tête.
- … Il ne fera pas d'ennuis, s'il ne
veut pas que la douleur revienne. Il va être gentil et répondre
bien comme il faut à tout ce que je demanderais...
Il voyait une silhouette difforme,
fagotée avec des tissus tous plus sales les uns que les autres.
- … Il fera comme les autres un bon
esclave, bien dévoué, dès qu'il sera guéri, mais maintenant il va
encore dormir. Il n'est pas prêt...
Il sentit ses yeux s'alourdir. Il
entendit encore quelques brides de paroles et puis...
Noir.
jeudi 25 octobre 2012
La pluie dura cinq jours. Tout ce qui
pouvait contenir de l'eau était plein. Des ruisseaux temporaires
couraient partout. Même dans leur abri, ils avaient dû creuser des
rigoles pour guider les gouttières naturelles. La chaleur restait
malgré tout forte.
Absal surveillait le feu. Il était
toujours aussi admiratif devant Tandrag qui était capable de faire
du feu avec n'importe quel bois, même détrempé comme tout ce
qu'ils ramenaient. Ils profitaient des accalmies, toutes relatives,
pour aller chercher des provisions. Celui qui était de corvée de
ravitaillement, n'avait plus qu'à se déshabiller au retour pour
essayer de faire sécher ses affaires.
- Avec une telle colère de Sioultac,
on va avoir des volpics, dit Gralton.
Avec une saison de plus Gralton savait
de quoi il parlait. Les volpics étaient la plaie de la saison chaude
quand Sioultac avait trop de colère. Quand les pluies s'arrêtaient,
ils apparaissaient. En véritables nuées, ils s'abattaient sur tout
ce qui bougeait. Si on ne sentait pas leurs piqûres sur le coup, se
développait une douleur intense dans les heures qui suivaient. La
peau devenait rouge,chaude. Malheur à celui qui était trop piqué,
il vivait des jours difficiles. La fièvre montait, le délire avec,
puis s'il avait été trop piqué la victime des volpics mourait de
convulsions. Si autour des eaux courantes, on ne risquait pas grand
chose, la moindre flaque devenait un piège pour celui qui ne faisait
pas attention.
- Il nous faudra du molvic. C'est la
Solvette qui me l'a appris. Quand on en mâche, les volpics vous
évitent.
- Et on trouve ça où ? demanda
Absal.
- Sous les stijacs !
Cela fit beaucoup rire les autres. Ceux
de la plaine n'étaient pas prêts de trouver le remède.
Le lendemain, ils marchaient sur le sol
rendu spongieux quand ils virent le premier nuage de volpics. Mâchant
du molvic, la peau recouverte de boue, ils contournèrent le plus
possible la mare.
Il y eut un mouvement dans le nuage
mais sans qu'il ne se dirige vers eux. Ils se retrouvèrent bientôt
sur le bord de la rivière du dragon. Ils avaient quitté un ruisseau
bondissant au fond de sa gorge, ils retrouvèrent une rivière
dévalant en cataractes entre les parois de pierre. Toujours
attentifs aux essaims de volpics, ils se retrouvèrent sur le
promontoire qu'ils avaient quitté quelques jours plus tôt. Si la
pierre était humide, elle n'avait pas retenu l'eau. De nouveau à
quatre pattes, Tandrag alla jusqu'au belvédère. Encore une fois il
fut sidéré par ce qu'il vit. La rivière du dragon avait
profondément modifié le paysage à la sortie de la passe. La forêt
était maintenant inondée. Il n'y avait plus trace d'ennemis. Il fit
signe aux autres qui vinrent se poster à côté de lui.
- Knam ! On ne reconnaît plus
rien, s'exclama Mieltil.
- Où sont-ils ? ajouta Gralton.
- Sioultac a tout nettoyé, s'exclama
Absal.
- Non, regardez là-bas ! Une
pirogue !
Effectivement, on voyait la longue
forme d'un tronc évidé qui se glissait entre les arbres encore
debout, en évitant bien les zones de remous.
- Sioultac a gagné une bataille, mais
il n'a pas gagné la guerre. On va patrouiller le long de la falaise
pour voir si certains n'ont pas débarqué.
Absal tendit le bras :
- Regardez ! Un nuage de volpics !
Mouvant et changeant, un nuage
d'insectes noirs survolait l'eau. Il se dirigea vers la pirogue. Ils
virent les passagers de l'embarcation chasser les volpics avec leurs
rames.
- Ceux-là ne pourront pas aller bien
loin après une telle attaque, dit Tandrag. J'espère qu'après
l'eau, les volpics remporteront la deuxième bataille.
Il se recula. Les autres le
rejoignirent.
- Gralton, siffle-moi notre position et
ce que nous avons vu. Si les nôtres sont à portée, nous aurons une
réponse.
Pendant que Gralton modulait avec le
sifflet à jako, les autres se bouchèrent les oreilles. Un cri de
jako porte loin, mais le sifflet pouvait être encore plus puissant.
Quand il eut fini, ils reprirent leur chemin. Tandrag les conduisit
plus vers le soleil couchant. Il en avait discuté avec Gralton. S'il
y avait un passage, il devait être par là. Tout en marchant, ils
tendaient l'oreille mais aucune réponse ne leur parvint. Absal avait
pour mission de chercher du molvic. Leur mission en dépendait. Ils
croisèrent plusieurs essaims de volpics dans leur pérégrination,
sans que ceux-ci s'intéressent à eux. La boue et le molvic étaient
des défenses efficaces.
- Là, des traces !
En prenant beaucoup de précaution, ils
les suivirent. Bientôt, ils entendirent des cris.
- Schramloup ! Bralterm !
Cachés par un repli de terrain, ils
virent les hommes des plaines aux prises avec les volpics. Faisant de
grands moulinets de leurs armes ou de leurs vêtements, ils
essayaient, vainement, de les éloigner. Certains étaient déjà par
terre, leur peau boursouflée trahissait le nombre important de
piqûres. Sans un mot et sans quitter des yeux la scène, Absal fit
passer du molvic à tous. Tout en le mettant dans sa bouche, Tandrag
fit un signe-ordre de repli. Dès qu'ils furent hors de portée de
voix, il dit :
- Ce groupe-là ne causera pas
d'ennuis. Il faut voir si les autres sont dans le même état.
La journée se passa sur le même
schéma. A chaque fois qu'ils rencontraient ceux de la plaine, ils
étaient tellement couverts de boursoufles qu'ils n'avaient aucune
chance de survivre. Quand ils bivouaquèrent, ils firent le point.
Bien que protégés, ils souffraient tous de plusieurs piqûres.
Gralton avait ramassé d'autres plantes pour calmer les douleurs. Le
feu que Tandrag avait allumé fumait, ce qui éloignait les volpics.
Le lendemain, ils se rapprochèrent du
bord de la forêt inondée. Ils jurèrent en sentant une odeur de
bois brûlé. Dans la brume du matin, ils écarquillèrent les yeux
pour voir l'origine de ce qu'ils sentaient. Dans l'armée ennemie,
quelqu'un avait compris que la fumée éloignait les volpics. Ils
préparèrent leurs arcs et Tandrag une lance. Dès que la pirogue
émergea de la brume, ils tirèrent. Gênés par les fumées des pots
à feu qu'ils transportaient, les archers embarqués visèrent au
petit bonheur. Tandrag s'appliqua. Beaucoup plus lourde que les
flèches et aidé par son propulseur, il atteignit celui qui
s'occupait de faire la fumée. Déséquilibré, il bougea trop vite.
La pirogue longue et étroite chavira presque. Le pot à feu glissa
dans l'eau où il s'éteignit en grésillant. Il ne fallut que
quelques instants aux volpics pour trouver qu'il y avait des proies
sans protection. Se débattant contre les insectes, l’embarcation
chavira pour de bon. Ils ne virent pas ce qui se passa, car d'autres
bateaux arrivaient. S'ils purent en éliminer une partie, il y avait
trop d'arrivants pour eux cinq. Ils se replièrent juste à temps
pour ne pas se faire prendre en tenaille par des groupes arrivant sur
leurs flancs. Ne pas avoir besoin de fumée pour se défendre contre
les volpics leurs donnait un avantage certain. Ils étaient plus
mobiles, plus rapides. Les autres compensaient cela par leur nombre.
Dans leur fuite, ils repassèrent par le promontoire. Tandrag ne put
s'empêcher de jeter un coup d’œil. Il vit des pirogues aller vers
l'autre berge, chargées mais fumantes. Il pensa que les jours qui
venaient allaient être difficiles.
Ils couraient au petit trot depuis
maintenant quelques jours, essayant de laisser le moins de traces.
Les ennemis ne les lâchaient pas. A chaque arrêt, des effluves de
fumées les faisaient repartir dans une fuite vers le couchant, le
plus loin possible de la vallée du dragon. Ils avaient tous quelques
boursoufles douloureuses plus ou moins bien placées. Absal était
celui qui traînait le plus. Le molvic mâché finissait par donner
la diarrhée ce qui n'arrangeait rien.
- J'ai peut-être des hallucinations,
dit Gralton, mais je crois avoir vu des loups.
Tandrag se rendit plus attentif. Sur le
bord de sa vision, il eut l'impression de voir des ombres noires qui
se déplaçaient en parallèle avec leurs traces. Le manque de repos,
la fatigue de la course, le manque de nourriture et les piqûres de
volpics le faisaient douter des impressions qu'il avait. Ils
marchaient, ou plutôt ils couraient à l'estime. Aucun d'eux n'avait
été aussi loin vers le couchant. Ils avaient vu plusieurs fois
leurs poursuivants, la dernière alors qu'ils gravissaient un nouvel
escarpement. Vision réciproque, puisque les cris des soldats avaient
retenti derrière eux quand ils les avaient aperçus. L’évènement
avait renforcé la détermination des uns et des autres. Tandrag et
les autres avaient forcé l'allure pour passer le sommet. Ce fut à
cet endroit qu'eut lieu la première chute de Absal. Tandrag l'aida à
se relever. Il le trouva livide.
- On a combien d'avance ?
demanda-t-il.
- Je dirais au plus une demi-journée.
La pente qu'on vient de passer est aussi difficile pour eux que pour
nous, répondit Gralton, penché en avant pour récupérer son
souffle.
Tandrag les regarda l'un après
l'autre. Mieltil était verdâtre. La diarrhée qui lui tordait les
boyaux lui tordait le visage dans des grimaces très parlantes. Absal
était blanc comme un mort. Allongé sur le dos, il récupérait un
peu. Gralton était le plus vaillant avec Jalmeb. Tandrag se dit en
les regardant qu'ils ne pourraient soutenir un combat. Il lui fallait
trouver une solution.
Ils étaient en haut de la colline.
S'ils étaient montés par le côté le plus abrupt, devant eux
s'étendait une pente douce, assez dégagée. Plus bas, il devait y
avoir une barre rocheuse. Tandrag espéra qu'il n'allait pas vers un
cul-de-sac. Levant les yeux pour estimer combien il leur restait
avant la nuit, il vit de nouveaux nuages noirs s'amonceler sur les
sommets voisins. Il pensa :
- Tenir jusqu'à la pluie, voilà qui
serait bien.
Il ne comprenait pas comment le
flot des ennemis n'était pas tari. Les inondations et les volpics
avaient dû faire beaucoup de morts. Combien étaient-ils ? Ils se
mirent en mouvement. La descente fut plus facile sur cette prairie.
S'il n'avait pas été si loin de la ville, cela aurait fait une belle prairie d'estive. Arrivés au bout, ils firent la grimace. Ils surplombaient une falaise. Le découragement les prit. Tout ça pour ça ! En dessous d'eux, ils voyaient une vallée assez large. Au fond coulait une rivière qui semblait paisible si l'on en jugeait d'après
les tronçons visibles. Absal se laissa tomber et se mit à pleurer
autant de rage que de peine. Gralton jurait sans s'arrêter. Mieltil
regardait sans avoir l'air de comprendre. Jalmeb étudiait la falaise
en soliloquant. Tandrag l'écoutait énumérer les chemins possibles.
Son regard fut attiré par un mouvement plus loin en bas. Un loup
noir !
En regardant mieux il vit une ligne de loups. Le passage ! Ils avaient trouvé le passage. Tandrag mobilisa les autres en soutenant Absal, en encourageant Gralton, en secouant MIeltil. Jalmeb avait aussi vu la meute. Il avait le loup pour totem. Ils longèrent la barre rocheuse du plus vite qu'ils purent. Heureusement les loups ne semblaient pas pressés. Jalmeb y voyait la protection de son totem. Tandrag se demanda s'il n'avait pas le même totem. Les loups lui venaient aussi en aide. Ils arrivèrent devant le passage quand tombèrent les premières gouttes. « La colère de Sioultac » pensa Tandrag. Au début, ce fut une pluie fine. Sioultac se retenait. Ils commencèrent leur descente. Ils étaient dans une cheminée naturelle. Sans les loups, ils seraient passés à côté. Absal glissa une nouvelle fois. Heureusement Gralton qui était juste en-dessous, le retint. Dans certains passages, ils ne comprirent pas comment avaient pu faire les loups. Quand Tandrag trouva une corniche, il ordonna une pause. La pluie ne les quittait pas. Ils n'étaient même pas à l'abri sur l'étroit surplomb. S'ils voyaient la vallée, ils n'avaient aucune visibilité vers le haut.
En regardant mieux il vit une ligne de loups. Le passage ! Ils avaient trouvé le passage. Tandrag mobilisa les autres en soutenant Absal, en encourageant Gralton, en secouant MIeltil. Jalmeb avait aussi vu la meute. Il avait le loup pour totem. Ils longèrent la barre rocheuse du plus vite qu'ils purent. Heureusement les loups ne semblaient pas pressés. Jalmeb y voyait la protection de son totem. Tandrag se demanda s'il n'avait pas le même totem. Les loups lui venaient aussi en aide. Ils arrivèrent devant le passage quand tombèrent les premières gouttes. « La colère de Sioultac » pensa Tandrag. Au début, ce fut une pluie fine. Sioultac se retenait. Ils commencèrent leur descente. Ils étaient dans une cheminée naturelle. Sans les loups, ils seraient passés à côté. Absal glissa une nouvelle fois. Heureusement Gralton qui était juste en-dessous, le retint. Dans certains passages, ils ne comprirent pas comment avaient pu faire les loups. Quand Tandrag trouva une corniche, il ordonna une pause. La pluie ne les quittait pas. Ils n'étaient même pas à l'abri sur l'étroit surplomb. S'ils voyaient la vallée, ils n'avaient aucune visibilité vers le haut.
- On ne peut pas rester ici,
dit Tandrag. La nuit arrive et je ne me vois pas descendre dans le
noir.
Les autres lui jetèrent des
regards noirs. Ils voulaient pouvoir se reposer quel qu'en soit le
prix. Mieltil, le visage tordu de douleur, dit :
- Laisse-moi un moment. Ça
recommence !
Il se glissa vers le bout de la
corniche. Il s'accroupit pour se soulager. Son pied dérapa. Lançant
ses bras en avant, il n'attrapa que son sac. Ses compagnons
assistèrent, impuissants, à sa glissade. Avant que Jalmeb ne fasse
un pas, Tandrag avait compris. Son cri d'alerte s'étrangla dans sa
gorge. Mieltil partit en arrière dans le vide, entraînant son sac
dans sa chute. Son cri retentit un long moment avant de s'éteindre.
Ils se regardèrent, atterrés. Cela leur paraissait impossible. Le
temps leur manqua pour se lamenter. Une flèche siffla à leurs
oreilles.
- Vite ! cria Tandrag, tout en
se précipitant dans le passage suivant.
D'autres flèches arrivèrent,
rebondissant sur les rochers. Il eut à peine conscience de ce que
faisaient les autres. La pluie se renforça, rendant la pierre plus
glissante. Tandrag était dans un état second. Ses gestes étaient
devenus automatiques. Toutes ses pensées étaient pour l'immédiat.
Son monde s'était réduit à la roche qu'il descendait. C'est à
peine s'il remarquait les flèches et les pierres qui tombaient. La
lumière baissait. Il rata une prise mais se récupéra en tapant sur
les parois de la cheminée. Il avait vaguement conscience des autres
qui le suivaient en entendant les bruits qu'ils faisaient. Son épaule
maintenant lui faisait mal. Puis ce fut sa jambe qui tapa contre la
paroi rocheuse. La douleur fut fulgurante. Il se bloqua contre la
roche, le souffle court, laissant les ondes de douloureuses déferler
depuis en-dessous son genou jusqu'à son coeur. Bientôt le pied de
Gralton se posa sur son épaule. Manifestement, ce dernier avait
senti la différence et avait retiré son pied aussitôt. Gralton
avait réussi à passer malgré Tandrag, en jouant des pieds et des
mains. Il dit un mot d'encouragement mais ne s'arrêta pas. Il fut
suivi avec moins de prévenance par Jalmeb. Absal arriva à son tour
au-dessus de Tandrag :
- Tandrag ?
Ce dernier tout à sa douleur
ne répondit pas tout de suite.
- Ça va, Tandrag ? insista
Absal.
- Oui, oui, ça va aller, chuchota
Tandrag. Je repars.
Autour d'eux des pierres tombaient.
L'ennemi changeait de tactique. Les flèches étant inefficaces dans
cette cheminée tortueuse, il essayait de les atteindre autrement.
Heureusement pour eux, le couloir dans lequel ils descendaient, avait
fait un coude. Les blocs de roches rebondissaient et se retrouvaient
éjectés vers le vide. Entre le pluie, le vent et les chutes de
pierres, le bruit était devenu infernal dans le conduit qui les
abritait.
Il y eut un cri. Ils virent passer un
corps qui se débattait dans le vide. Il n'y aurait pas que Mieltil
pour manquer de chance. Tandrag le souffle court, laissa passer
Absal. Son corps refusait de suivre le rythme. Il se cala pour se
reposer un peu. Entendant un bruit qu'il prit pour un ennemi
descendant la cheminée, il repartit. Ses bras se tétanisaient. Ils
tremblaient au moindre effort. Un violent coup de vent le
déstabilisa. Il essaya d'attraper une nouvelle prise, mais la roche
glissante lui échappa. Il sentit son corps partir vers l'extérieur.
La peur lui noua le ventre encore une fois. Il tenta de se récupérer
mais son pied glissa. Son épaule heurta violemment la paroi,
l'envoyant rebondir. Le vide lui ouvrait les bras.
Et d'un coup le vent siffla à
ses oreilles. Tandrag n'eut même pas peur. Le temps sembla suspendu.
Il volait. L'impression était merveilleuse. Il eut la certitude
douloureuse qu'il aurait aimé chevaucher un dragon mais que cela
n'arriverait jamais. Ses yeux enregistraient les détails avec
précision, la pluie qui tombait, les autres qui le regardaient
passer avec un air horrifié et même les ennemis là-haut qui le
pointaient du doigt. Il vit le trou dans le nuage, le rayon de soleil
et... son corps heurta quelque chose. Il le sentit se disloquer puis
ce fut le noir.
mardi 23 octobre 2012
Les premiers jours de la patrouille
furent presque une promenade. Tandrag maintenait un rythme de petit
trot avec des arrêts assez fréquents pour que personne n'en
souffre. Le chargement était léger par rapport à d'autres fois.
Tandrag menait le train. Il se souvenait de sa première patrouille.
Elle remontait à loin maintenant. Les émotions qu'il avait
ressenties alors étaient toujours aussi vives à son esprit. La
saison chaude était plus qu'à moitié passée maintenant. Ils
progressaient sur le chemin de son voyage d'hiver avec la dépouille
de Chountic. Il pensa qu'aujourd'hui les conditions étaient très
différentes. Ils avaient eu beaucoup de chance. A l'époque, il
croyait encore que Chountic était son père. La Solvette l'avait
beaucoup perturbé avec tout ce qu'elle lui avait raconté. Il ne
mettait pas en doute son récit. Il expliquait tant de choses.
Pourquoi tout cela ? Cette question revenait sans cesse à sa
conscience. C'est tout juste s'il répondait aux signes de salut des
hommes qui travaillaient aux champs de salemje. Si la guerre
arrivait, jamais les moissons ne seraient finies et les survivants ne
pourraient que mourir de faim.
Les autres semblaient remuer le même
genre d'interrogations. Il y avait peu de paroles pendant les pauses
et les visages restaient fermés. Son premier sourire fut quand il
arriva près du bachkam du totem ours. La vallée du dragon était
toute proche. Ils firent halte.
Pendant qu'ils installaient le camp,
Tandrag donna ses ordres :
- Demain, nous irons vers l'aval.
Sminal tu prendras une main d'hommes pour aller par la rive sous le
soleil, j'irai de l'autre côté.
Sminal acquiesça en opinant de la
tête.
- Une journée de marche vers l'aval.
Tu repères. Tu évalues les forces si tu vois des ennemis. N'engage
pas le combat sans nécessité. On fera le point dans deux jours. Tu
prends un sifflet de jako.
Les hommes furent heureux de se
reposer. Arrivés tôt, ils purent se préparer un repas chaud. Ils
savaient que la course reprendrait le lendemain. Tandrag discuta avec
les uns et les autres. Il comprit qu'ils ne savaient rien des
dernières nouvelles. Ils blaguaient pour tromper leur peur. Seul
Sminal s'impatientait de combattre. Depuis la mort de Besarl, il
rêvait de massacre.
Quand le jour se leva, les nuages
étaient arrivés. La pluie fine de l'aube devint plus abondante.
Tandrag et ses hommes se dépêchèrent de traverser la rivière de
la vallée du dragon avant qu'elle ne soit grossie par les eaux. Ils
avancèrent pendant la moitié du jour de concert avec Sminal qui
était sur la rive de la ville.
Tandrag s'arrêta laissant le groupe de
Sminal prendre de l'avance. Il avait trouvé des traces sur la berge.
Il examina les restes de foyers pendant que les autres exploraient
les environs. Ils se regroupèrent après avoir fait le tour de cette
petite combe. Bien protégée, elle était un lieu de bivouac idéal.
Une dizaine d'hommes avait dû y vivre quelques jours.
- On est à moins de trois jours de la
caverne du dragon, dit Absald.
- Oui, et ils sont restés au moins une
main de jours, ajouta Gralton.
- Ils ont fait le ménage avant de
partir. Il reste peu d'indices. On va repartir, dit Tandrag.
Ils rechargèrent leurs musettes.
Absald redistribua les lances courtes qu'ils avaient mises en
faisceau. Tandrag fit trois pas quand retentit le sifflet de jako.
- A couvert ! dit-il.
Les cinq hommes se mirent derrière les
buissons du bord de la rivière. Les sens en éveil, ils guettaient
la suite du message. Le sifflet de jako avait été un apport de la
ville aux guerriers blancs. Animal de la région, le jako avait un
cri perçant qui s'entendait de loin. Suivant les individus, il était
différemment modulé. Traditionnellement les gardiens de tiburs et
ceux qui travaillaient les champs l'utilisaient. Il portait dans le
meilleur des cas d'une vallée à l'autre.
Tandrag avait reconnu sans problème le
sifflet de jako de Sminal. Il y avait à la fin du son une petite
touche particulière qui différenciait le sifflet du cri de
l'animal. Bien utilisé, il permettait une conversation. Les soldats
de la ville l'avaient emmené avec eux lors des patrouilles et le
prince avait introduit son usage dans les trois phalanges. Il servait
aux communications entre patrouilles comme les tomcats.
Le temps passa. Tandrag sentit la
pression monter. Puis vint un autre cri. Tandrag sursauta. Le sifflet
de jako parlait de beaucoup d'ennemis. Il fit progresser son groupe
le long de la berge. Bientôt ils surplombèrent la rivière. De
nouveau le sifflet de jako parla. Il évoquait un troupeau d'ennemis
redoublant le mot troupeau. Tandrag fut étonné d'un tel
redoublement. Sminal maîtrisait pourtant très bien le sifflet. A
l'abri en haut de la falaise, Tandrag et son groupe progressèrent
plus vite. Bientôt, ils rejoignirent un promontoire dominant la
vallée vers l'aval.
Avançant à quatre pattes, il
s'approcha du bord. Le spectacle qu'il découvrit le sidéra. La
vallée s'élargissait plus bas. La rivière tumultueuse dans les
gorges, devenait plus placide avec des berges plus plates. Il ne
comprit pas d'un premier abord ce qu'il voyait. La réalité finit
par s'imposer. Au loin des colonnes de soldats avançaient, évoquant
des colonnes de fourmis en marche. Il avait sous les yeux plus
d'hommes que tout ce qu'il pouvait imaginer et ils venaient vers lui.
Il comprit ce que Sminal avait transmis. Il était bien en face de
troupeaux de troupeaux de soldats. Lui revint en tête une
conversation qu'il avait entendue sans y faire attention sur le roi
Yas et son armée. Éeri avait évoqué une foule plus nombreuse que
les poils sur le dos d'un crammplac. Tandrag n'avait pas réussi à
se représenter ce qu'il voyait aujourd'hui. Il fit signe à Absal
qui s'approcha à son tour. Quand il découvrit le spectacle, il
siffla entre ses dents.
- Knam ! dit-il, et on n'est que
deux mains d'hommes.
- Siffle à Sminal de se replier, lui
ordonna Tandrag. D'ailleurs, où est-il ? Je ne le vois pas.
Gralton qui était monté lui aussi
voir, s’exclama :
- Là ! À l'entrée de la passe,
il est en embuscade.
Effectivement, juste derrière le
pilier de pierres qui fermait l'entrée des gorges, Sminal avait
disposé ses hommes pour attaquer ceux qui tenteraient de passer. Le
point était stratégique. Rejoindre la vallée de la rivière du
dragon par ailleurs demandait au moins une à deux journées de
détour. Sminal était sur la seule berge où un semblant de trace
permettait le passage.
Absal siffla l'ordre de repli. Tandrag
le vit se retourner mais faire un signe ordre à ses compagnons de ne
pas bouger. Un premier groupe d'ennemis approchait la passe. Avançant
prudemment, les éclaireurs de l'armée en marche se méfiaient du
terrain sur lequel ils progressaient. Un premier passa le rocher,
suivi d'un autre. L'arme au point, prêts à répondre, ils
scrutaient tout autour. Quand le troisième se présenta, Sminal
décocha sa flèche. Ce fut le signal. Les trois ennemis
s’effondrèrent. L'un avait une lance dans la poitrine, les autres
des flèches. Ceux qui étaient plus en arrière réagirent en
soldats bien entraînés. Sur un signe d'un soldat au casque surmonté
d'une plume, une pluie de flèches s’abattit sur la passe.
Tandrag jura. Ils étaient trop loin
pour aider. Sminal avait donné l'ordre de repli trop tard. Tandrag
vit Chiental s'écrouler, plusieurs flèches dans le dos. Il
regardait courir les quatre autres sous les volées de flèches qui
se succédaient. Talmine fut touché à l'épaule, Sminal avait une
flèche plantée sur le côté. De là où il était, en le voyant
continuer à courir, Tandrag pensa que le trait avait atteint la
musette. Absal et Gralton juraient sans discontinuer. Mieltil, qui
était le meilleur archer du groupe, décocha une flèche en essayant
de porter le plus loin possible. Tandrag jura en la voyant partir. En
faisant cela, il prenait le risque de les signaler à l'armée qui
approchait. Il tira Mieltil par la tunique pour l'obliger à se
baisser. Ce fut trop tard. Derrière les nombreux archers qui
arrosaient la passe de leurs flèches, d'autres hommes firent des
signes désignant le rocher sur lequel ils étaient.
Leur position était hors de portée
des grands arcs des gens de la plaine. Pourtant Tandrag devina dans
les mouvements des différentes unités qu'ils allaient avoir leur
part d'ennuis.
- Qu'est-ce qu'on fait ? demanda
Gralton.
- Siffle à Sminal l'ordre d'aller
prévenir le Prince. A cinq nous allons nous replier, et espérer que
le Dieu Dragon nous vienne en aide.
Malgré la pluie, les forces ennemies
se rapprochaient. Déjà des groupes de terrassement s'attaquaient à
la passe pour élargir et favoriser le passage. Pour Tandrag, il
était évident que la caverne du dragon était le but de cette
expédition. Les cinq hommes restèrent sur leur promontoire,
regardant les forces ennemies en ordre de bataille. Ils les virent
amener un objet dont ils ne comprirent l'usage que lorsqu'il fut
presque monté.
- On dirait l'arc géant de la vallée
de Tichcou, dit Jalmeb. J'ai vu le même quand j'étais de
surveillance là-bas.
- Et ça porte loin ? demanda
Absal.
- Oui, même ici, on n'est pas à
l'abri.
- C'est parce qu'ils l'attendaient
qu'ils n'ont pas essayé d'entrer dans la vallée. Ils doivent nous
croire plus nombreux, dit Tandrag.
- Regarde là-bas ! Un autre.
Effectivement, sortant du bois, ils
virent un autre convoi porteur d'arc géant.
- Mais combien en ont-ils ?
- Attention ! cria Jalmeb, ils
vont tirer.
La lourde flèche s'éleva bien
au-dessus d'eux pour venir se ficher dans un arbre derrière eux.
- La prochaine sera trop courte, mais
la suivante nous tombera dessus, dit Jalmeb.
- Alors ne traînons pas ici ! On
dégage ! dit Tandrag. En plus il va nous falloir un abri.
Sioultac n'a pas l'air content.
Les quatre autres regardèrent vers la
direction indiquée par le doigt de Tandrag. De lourds nuages noirs
arrivaient. Ils se regardèrent. Ils avaient tous compris. Ces nuages
annonçaient la colère noire de Sioultac. Ils avaient tous connu ces
moments de peur quand des trombes et des trombes d'eau s'abattaient
sur eux. Si les colères hivernales de Sioultac étaient les plus
longues, les colères de la saison chaude étaient dévastatrices.
- Ce n'est pas le dieu Dragon qui va
venir à notre secours, c'est Sioultac lui-même.
- Il ne peut supporter que Cotban
envoie ses créatures chez lui.
Tout en parlant, ils avaient pris le
pas de course. Ils avaient quitté les bords de la vallée pour aller
vers l'intérieur de la forêt. Gralton les guidait. Il avait en
sortie d'hiver fait une patrouille dans la région, près d'un
litmel, il avait repéré un abri qui devrait leur permettre d'être
à l'abri et au sec pour les jours qui arrivaient. Toujours courant,
ils dévalèrent une pente sous une pluie qui devenait plus dense.
Ils allongèrent la foulée. Malgré leurs poumons en feu, ils
couraient. Leur vie en dépendait. Ils étaient de l'autre côté du
fond de la combe quand arriva le rideau d'eau. Immédiatement, ils
eurent l'impression que la lumière avait disparu. Heureusement, le
feuillage les protégeait en partie. Ils se jetèrent plus qu'ils ne
se posèrent à l'abri de la roche, se réfugiant au plus profond du
repli de terrain. Il faisait presque nuit.
Absal se mit à rire, bientôt suivi
par les quatre autres. Ils avaient réussi, ils étaient à l'abri,
trempés, détrempés mais à l'abri. Les créatures de Cotban
n'avaient qu'à bien se tenir, Sioultac n'allait pas leur laisser de
répit.
dimanche 21 octobre 2012
Éeri l'avait serré dans ses bras
quand il avait appris la nouvelle.
- Je savais, je savais, répétait-il
trop ému pour dire autre chose.
Kalgar lui avait donné une bourrade
dans le dos.
- Quand tout cela sera fini, j'espère
que tu reviendras forger avec moi.
Chacun y avait été de son commentaire
dans la maison de Kalgar. Talmab l'avait même embrassé ce qui
l'avait fait rougir jusqu'aux oreilles.
Miasti l'avait taquiné comme à son
habitude et Cilfrat l'avait félicité avec gravité.
- La guerre est une mauvaise chose,
avait-elle dit.
Éeri n'avait rien ajouté mais Tandrag
avait senti qu'il n'était pas d'accord. La guerre était sa raison
de vivre. Un phalangiste aimait la guerre et l'honneur du beau
combat. Mourir n'était pas si grave si on mourait avec l'Honneur.
Cilfrat et Éeri avaient régulièrement eu des disputes autour de ce
sujet. Maintenant leur relation était plus calme mais l'un comme
l'autre évitaient le sujet.
Certains autres avaient réagi avec
colère ou jalousie. Tandrag ne les avait pas entendus directement.
On lui avait dit... On lui avait fait entendre que... Il ne pouvait
ignorer que sa nomination à la place de Cralnak n'avait pas plu,
surtout dans la maison Rinca. D'autres avaient fait des remarques
acerbes comme Tigane qu'il avait rencontré chez la Solvette un jour
qu'il faisait partie de la garde du Prince.
- Je ne t'aime pas, Tandrag. Je ne t'ai
jamais aimé. C'est moi qui aurais dû être à ta place. On prend
vraiment n'importe qui maintenant pour être konsyli.
Baissant la voix, il avait ajouté :
- Quiloma le regrettera !
Tandrag avait regardé dans la
direction du prince, mais celui-ci accompagnait le Solvette dans sa
pièce au fond. Il n'avait rien entendu parlant avec sa compagne.
Tandrag regarda Tigane. Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il
lui en voulait. Il ne lui avait rien fait, rien dit. Est-ce que le
seul fait d'exister pouvait être intolérable à d'autres ? Il
haussa les épaules et ressortit. Il avait pour mission d'aller voir
le chef de ville pour lui demander de se présenter devant le prince
pour faire un rapport sur les travaux. Depuis le début de la saison
chaude, Quiloma avait exigé qu'on fasse des remparts et des défenses
dignes de ce nom.
Les pluies étaient maintenant plus
rares, voilà une main de jours qu'il faisait sec. La température
montait avec les journées plus longues. Sans les menaces qui
planaient, tout le monde serait en train de se réjouir de cette
météo qui faisait du bien aux champs, aux hommes.
Tandrag vit Chan sur un échafaudage
près de la porte du bas. Les hommes travaillaient dur. Ils avaient
amené beaucoup de troncs pour renforcer ou pour dire plus vrai pour
faire un rempart à la place de la palissade.
- Bonjour, Maître de ville.
Celui-ci se retourna en entendant qu'on
lui parlait :
- Ah ! Tandrag. J'ai appris ta
nomination, félicitations. Que me veux-tu ?
- Le Prince Quiloma souhaiterait vous
voir pour parler des travaux.
- On sera prêt. J'irai le voir mais
dis-lui déjà qu'on sera prêt.
Tandrag hocha la tête. En lui-même,
il pensait que Chan mentait. Sa connaissance militaire était mince,
mais jamais ce qu'il avait sous les yeux n'arrêterait une armée.
Elle serait juste ralentie. Il se mit à espérer une intervention du
Dieu-dragon puisque c'est lui qui maintenant était au sommet du
panthéon de la ville.
Il fit un geste-ordre pour sa main de
soldats et ils manœuvrèrent pour retourner dans la rue de la
Solvette. Sabda sortait de la maison. Elle portait un panier. Il se
prit à penser qu'elle était devenue... euh !... jolie. Elle
éveillait en lui des sentiments inconnus.
- Tu pars chercher des herbes ?
- Ah ! Tu es là, toi !
Tandrag ne comprit pas. D'habitude,
elle lui souriait. Encore quelqu'un qui lui en voulait alors qu'il
n'avait rien fait de mal.
- Qu'est-ce qui se passe, Sabda ?
Elle continua à avancer sans lui
répondre avec une moue au visage. Tandrag qui s'était arrêté, fit
deux pas rapides, lui prit le bras et la força à se retourner vers
lui :
- Qu'est-ce qui se passe ?
Il n'avait pas crié mais avait élevé
la voix avec énervement. Sabda fronça les sourcils et lui dit le
visage fermé :
- A cause de toi, Quiloma et ma mère
se sont disputés !
Tandrag lâcha le bras de Sabda. Il
n'en croyait pas ses oreilles. Là aussi, il se retrouvait au cœur
d'évènements qu'il ne comprenait pas.
- Mais pourquoi ? bafouilla-t-il.
- Quiloma voulait savoir d'où tu
venais vraiment et ma mère lui a répondit vertement qu'il n'avait
pas à le savoir.
- Et je viens d'où ?
- J'en sais rien, moi, dit Sabda avec
colère. Ce que je sais c'est que sans toi tout ça ne serait pas
arrivé !
Sabda planta Tandrag là. Il resta
immobile ne comprenant rien. Il avait la tête pleine de questions.
Il fallait qu'il sache qui il était vraiment. Il fallait qu'il voie
la Solvette et qu'il lui demande. Il en était là de ses réflexions
quand Quiloma sortit brusquement de la maison de la Solvette. Il fit
le geste-ordre de rassemblement autour de lui. Tandrag fit bouger ses
hommes et les fit mettre en formation. Quiloma avait le visage fermé.
Ils se mirent en mouvement vers Montaggone. Il était encore à la
hauteur de la forge de Kalgar quand Qunienka arriva en courant :
- Prince, Prince, la patrouille du Mont
Pelé vient d'arriver. Elle a des nouvelles !
Quiloma accéléra le pas. Arrivé à
la porte de Montaggone, il se tourna vers Tandrag.
- Prépare-toi ! Demain tu
prendras deux mains d'hommes et tu partiras vers la vallée du
dragon. Tu iras patrouiller de l'autre côté de la vallée. Sois de
retour dans deux mains de jours.
Tandrag fut étonné de l'ordre. Il fit
un geste d'acceptation, et salua le prince. Qu'est-ce que cela
voulait dire ? La deuxième partie de la journée fut réservée
à la préparation de la patrouille.
Le soir venu, Tandrag eut
l'autorisation de rentrer chez Kalgar. Il pensa que les nouvelles de
la patrouille du Mont Pelé devaient être alarmantes. Bien que le
prince ait gardé le silence sur le rapport de ses hommes, les ordres
donnés laissaient penser que la bataille approchait à grands pas.
Tandrag partait en mission de reconnaissance mais pour tous les
autres les préparatifs étaient ceux de la formation de combat.
Il arriva à la forge au moment du
repas. Il salua en entrant. Kalgar lui fit signe de s’asseoir à
côté d'Éeri. L'atmosphère de la pièce était comme toujours
chaleureuse et conviviale.
- Trecal...(Alors konsyli, tu pars en
mission !)
Tandrag fut étonné que Éeri lui
parle dans le langage des hommes du froid à la table commune. Il lui
répondit pareil et aussi à voix basse :
- Smaln...( Je vais commander deux
mains d'hommes et aller vers la vallée du dragon ! Si tout va
bien, je le verrai de près.)
- Tsei...(Très bien ! Le Prince a
su apprécier tes aptitudes. Cela n'a pas plu à certains, mais tu es
là où tu dois être.)
- Trima...( Les nouvelles de Tichcou ne
doivent pas être bonnes pour que Quiloma ordonne les préparatifs de
combat. Il m'éloigne alors que la guerre arrive.)
- Quiloma... (Le Prince Quiloma est un
Prince neuvième. Ce qu'il fait et décide est ce qu'il y a de mieux.
Il saura nous mener à la victoire!)
- Sraa...( Tu n'aurais pas eu des
nouvelles de ceux qui sont revenus par hasard?)
- Prad...( Donne ta parole de ne pas
dire ce que tes oreilles vont entendre. C'est au Prince que reviennent
le moment et le lieu de l'annonce.)
Tandrag regarda autour d'eux. Personne
ne semblait s'occuper de leur discussion à mi-voix. On riait même
au récit de Miasti.
- Quiloma...( Le Prince Quiloma a toute
ma fidélité et ma discrétion. Le Dieu-dragon m'en est témoin. Je
saurais me taire.)
Éeri apprécia que Tandrag utilise les
formules de serment propre aux guerriers blancs. Il fut fier de
l'enseignement qu'il lui dispensait depuis tout ce temps. Cela
illumina son visage un bref instant puis son front redevint soucieux.
- Ivoho... (J'ai rencontré Ivoho. Ses
yeux ont vu et ils ne mentent pas. La vallée de Tichcou est comme un
lac où chaque goutte d'eau serait un soldat. Il n'a jamais vu autant
d'hommes. Notre langue ne contient pas de mot pour dire autant. Nous
pensions nous battre à deux mains d'hommes contre un. Ivoho pense
que nous nous battrons à une phalange contre un. Il a vu la grande
tente. Elle est plus grande que Montaggone. Là doit être le roi de
ce peuple.)
Tandrag eut du mal à contenir sa
réaction. Une armée aussi grande était impossible.
- Cmab...(Il faut que je reste pour
combattre...)
- Tris...(Surtout pas. Le Prince sait
ce qu'il fait. Le dragon a besoin qu'on l'aide. Même s'il est grand,
il est encore jeune. D'autres hommes suivront tes traces. Le dragon
est ce qu'il y a de plus précieux.)
Tandrag finit son repas en mangeant du
bout des lèvres. Il ne fit pas attention aux regards que Kalgar et
Talmab posaient sur lui. Quand hommes et femmes se séparèrent pour
la soirée, il demanda à Kalgar la permission de sortir.
- Oui, Tandrag, mais nous parlerons à
ton retour.
Tandrag le salua et sortit. La
Solvette, il fallait qu'il voie la Solvette.
La soirée était belle. La température
était douce. Il descendit vers la rivière en bas de la ville. Il
arriva dans la rue de la Solvette, il fut étonné du nombre
d'oiseaux qui allaient et venaient. Il frappa à la porte. Sabda vint
lui ouvrir.
- Ah ! C'est toi. Ma mère avait
raison. Entre, elle t'attend.
Sabda n'avait plus l'air en colère. Il
pénétra dans la maison. Il fut étonné par l'ambiance.
Habituellement il régnait calme et sérénité. En ce soir, il ne
vit plus personne en soin. Par contre de nombreux charcs entraient et
sortaient, d'autres animaux s'agitaient aussi par-ci par-là.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda
Tandrag.
- Des forces s'accumulent autour de
nous. Cotban et Sioultac vont s'affronter et nous sommes au milieu.
Tu viens pour ton rêve ?
- Oui, non. Enfin oui.
La Solvette lui sourit.
- Sabda a raison. Ton rêve parle de
dragon. Il te faudra l'affronter.
- Parle-moi de mes origines !
s'écria Tandrag.
- Ah ! Cela aussi est important.
Assieds-toi.
La Solvette s'approcha de lui et
prenant un tabouret s'installa à côté de lui.
- Il était une fois, dans cette longue
nuit qui s'allonge quand on ne sait si l'hiver va tenir ou si la
lumière reviendra, un rite pour que tourne la roue de la vie...
Quand Tandrag quitta la Solvette, il
était secoué. Tout ce qu'il venait d'apprendre faisait beaucoup
pour son esprit. Bien que fils de Chountic, il était fils d'étranger
et même peut-être fils de prince. Il avait partie liée avec le
dragon. Il pensa qu'il aurait à l'affronter pour le lier à lui.
Tout n'était pas clair dans le récit de la Solvette. Il marcha
lentement à la lumière de la lune pour retourner chez Kalgar. Son
esprit s'arrêta un instant sur Talmab. Il comprenait maintenant ces
gestes d'attention. Il était frère de lait de Miasti. L'idée lui
plut. Il aurait eu à choisir une famille, il aurait choisi celle-là.
Quand il atteignit la place du puits ventru, il entendit le cri. Sans
jamais l'avoir entendu, il sut. Le dragon venait de lancer un cri
d'alerte. Il se mit à courir vers Montaggone. Quand il y arriva, les
torches brûlaient déjà. Le Prince était debout sur la butte de la
parole. Il finissait de revêtir ses habits de combat. Quand il vit
Tandrag, il lui fit signe. Quand il fut assez près, il lui dit :
- Prends tes hommes et pars sans
attendre. La lune est claire. Ta mission sera de protéger le dragon
et sa grotte.
- Mon Prince, Il a crié.
- Oui, konsyli, Il nous a prévenus.
L'ennemi est en route. Maintenant va et ne reviens ici que si tout
danger est écarté.
Quiloma se détourna de lui pour parler
à Qunienka. Les ordres fusèrent. Tandrag avait pris le pas de
course. Il entra dans le dortoir. Ses deux mains d'hommes étaient
réveillées et ils s'équipaient.
Tandrag saisit son paquetage, ses armes
et son marteau. Quand il se dirigea vers la porte de Montaggone, dix
hommes le suivaient en petite foulée. Il décida de partir par la
porte du bas.
Sabda le regarda partir. Elle se
retourna vers sa mère :
- Le reverrons-nous ?
jeudi 18 octobre 2012
Le temps s'écoulait monotone. Les
jours succédaient aux jours sans que rien n'arrive. Tandrag, comme
tous les habitants de la ville se sentait lassé de tous ces
exercices, de toutes ces patrouilles. La peur et l'excitation étaient
retombées depuis longtemps. Seule restait la lassitude. Le prince
semblait insensible à cet état d'esprit. Même s'il marchait de
plus en plus mal, il maintenait une discipline de fer dans la ville.
Chaque jour, des coureurs partaient vers les postes avancés et
d'autres revenaient portant toujours le même message : tout
était calme, on ne signalait pas de changement, pas de mouvement
chez l'ennemi.
Tandrag entendait ses compagnons se
poser la question de la pertinence des choix. Les champs souffraient
du manque de bras. Les tiburs étaient mal gardés. Les loups avaient
fait des coupes sombres dans les troupeaux manquant de surveillance.
Quiloma avait autorisé quelques chasses. Un groupe avait repéré
une meute de loups noirs menée par une grande femelle aux yeux
rouges. Plusieurs patrouilles avaient uni leurs forces pour les
chasser. La meute avait fui avec facilité, pour réapparaître un
peu plus tard au même endroit. En écoutant le rapport des chasseurs
bredouilles, le prince avait interdit qu'on poursuive la traque. Il
avait donné l'ordre de chasser les loups gris et de laisser
tranquilles les noirs. Si les guerriers blancs trouvaient cet ordre
normal, les gens de la ville qui craignaient pour leurs troupeaux,
récriminèrent contre ce joug intolérable. La maison Rinca fut de
nouveau au centre de la contestation. Un groupe issu de ses rangs
était rentré en se vantant d'avoir tué un loup noir. L'histoire de
plus en plus enjolivée avait fait le tour de la ville. Tandrag
l'avait entendue comme les autres. Le konsyli avec deux mains
d'hommes avait trouvé les traces de la meute de loups noirs. Ce
konsyli était particulier. Comme Sstanch, il était de la ville. Il
avait rejoint les guerriers blancs peu après la cérémonie de la
consécration du nouveau temple. Il avait été nommé konsyli au
moment où Quiloma avait demandé des recrues. Tandrag avait entendu
parler de lui par Éeri. Cralnak était parmi les plus doués. Il
avait été remarqué par Qunienka qui l'avait proposé comme konsyli
pour les soldats de la ville. Son seul défaut était l'indiscipline.
Il appliquait les consignes avec une relative désinvolture comptant
sur l'aide des esprits pour se sortir des mauvais pas où cela
l'entraînait. Jusque là, il n'avait jamais outrepassé les ordres
de Quiloma. S'il avait été puni plusieurs fois, il avait gardé son
grade et ses responsabilités. Éeri en parlait toujours avec dans la
voix une pointe d'agacement pour son indiscipline et de respect pour
ses qualités guerrières.
Ce jour-là, Éeri était venu voir
Tandrag. Il venait souvent discuter avec le garçon. Manifestement il
le considérait comme celui qui pourrait faire pour le prince ce que
lui ne pouvait plus. Il lui reparla de Cralnak.
- Cela va mal se passer pour lui.
- Pourquoi cela ? demanda Tandrag,
il se vante avec ses hommes d'avoir tué un loup noir, mais il n'a
pas ramené de dépouille. Quant aux bruits de la ville qui lui prête
l'extermination de la meute de loups noirs, je n'y crois pas. Ils
sont trop malins, trop rapides. Je ne crois même pas qu'ils aient
réussi à en avoir un.
- Tu es bien sûr de toi, gamin.
- Oui, Éeri. C'est à cette meute que
nous devons d'être là. Sans eux le voyage au service du totem Ours
aurait été un voyage vers la mort. Je ne pense pas qu'elle fasse du
dégât dans les troupeaux de tiburs. Ils sont trop bons chasseurs
pour se contenter de nos bêtes.
- Je suis bien d'accord avec toi, mais
le problème n'est pas là.
- Pourquoi ?
- Le Prince a parlé et Cralnak a
désobéi. Cela ne se peut pas.
- Qu'est-ce qu'il risque ?
- Le combat avec le Roi-dragon.
Devant le regard surpris de Tandrag,
Éeri se mit à lui décrire le cérémonial de la punition pour les
guerriers qui avaient désobéi mais qui avaient gardé leur honneur.
- Si on avait un vrai Roi-dragon, le
Prince pourrait lui demander d'intervenir. Mais sans Roi-dragon
vivant, nous devons appliquer les ordres que nous avons reçu du
dernier qui a régné.
- Je croyais que Jorohery était le
nouveau roi.
Éeri cracha par terre en jurant :
- Knam ! Comme vous dites. Il a pu
usurper le titre de bras du Prince Majeur, mais il ne peut être le
Roi-dragon.
Tandrag sourit. Éeri lui rendit son
sourire quand il comprit que le « garçon » avait fait
exprès de citer Jorohery pour le faire réagir.
- Pour en revenir à Cralnak, il est
mal parti. Le Prince ne peut tolérer que sa parole ne soit pas
suivie d'effet. La guerre avec ceux de la plaine arrive. Je pense que
c'est pour cela que vous êtes tous appelés aujourd'hui.
- Pourquoi ne pas demander au dragon de
régler l'histoire ?
- Parce qu'on ne sait pas si c'est un
dragon libre ou lié.
- Qu'est-ce que cela veut dire ?
- Un dragon lié est un dragon qui a un
maître...
- J'aimerais bien avoir un dragon à
moi, s'écria Tandrag.
Éeri se mit à sourire en entendant
son protégé :
- Non, mon garçon, cela ne marche pas
comme un animal de compagnie ou un chenvien. Il y a bien longtemps
que les dragons ont disparu. Le dernier connu était celui du
Roi-dragon, il y a plusieurs générations.
- Alors la question est théorique.
- NON ! S'il est lié alors
l'anneau le commandera.
- L'anneau perdu ?
- Oui, l'anneau perdu. C'est pour cela
que le Prince n'est jamais reparti. L'anneau est quelque part par
ici, et le dragon aussi.
- Et si le dragon est libre ?
- Alors nous sommes là pour l'aider à
vivre et à se reproduire, mais il ne nous aidera que si cela lui
sert. Les dragons libres sont comme cela. Il amasse un trésor et
cherche une femelle.
- Et notre dragon, il est quoi ?
- Je ne sais pas, mon garçon. C'est
peut-être de lui que viendra le Roi-dragon.
- Raconte-moi !
Le signal du rassemblement retentit,
coupant la parole à Éeri qui fit un signe de la tête à Tandrag et
partit se poster un peu plus loin. Le Prince l'avait autorisé à
venir à Montaggone quand il voulait comme un vrai guerrier blanc
malgré ses béquilles et son incapacité à combattre.
Tandrag comme tous les autres se mit à
courir pour rejoindre sa place. Le jour était maussade, sans pluie.
Tandrag en fut heureux. Si les « vrais » guerriers
semblaient insensibles à la météo, Tandrag préférait ne pas être
sous la pluie. Les konsylis firent la mise en place avec beaucoup de
soin. Le Prince venait inspecter et tout devait être parfait.
Tandrag remarqua que les deux mains d'hommes qui avaient chassé les
loups noirs se retrouvaient au premier rang, un peu sur le côté
mais au premier rang. Il pensa que Éeri avait raison. Le Prince ne
pouvait pas tolérer un tel manquement. Le combat avec le roi-dragon
lui semblait quand même bien sévère.
Quand tout fut en ordre Qunienka
arriva. Il inspecta une première fois la place et rentra faire son
rapport.
Tandrag sentit la nervosité monter
autour de lui. Les konsylis rappelèrent les hommes à l'ordre. Le
retour de Qunienka les dispensa de continuer. Celui-ci vint prendre
sa place et se mit au garde à vous. Tous les groupes l'imitèrent.
C'est alors que Quiloma fit son entrée.
Dans la lumière du jour, après le
premier instant de surprise, Tandrag l'observa mieux. Par de petits
détails, il comprit que le prince neuvième n'était plus le
farouche guerrier qu'il avait été. Comme Éeri, il était bien
diminué. Il le cachait bien. Pourtant Tandrag eut la certitude qu'il
ne les conduirait pas au combat. Quiloma avança jusqu'à la butte de
la parole. Il monta dessus et s'adressa à eux :
- Guerriers du Royaume blanc, fidèles
serviteurs du Roi-dragon, l'heure est bientôt là où nous
défendrons le Roi-dragon, notre terre, nos familles et nos vies. Des
signes dans la plaine ne trompent pas. L'ennemi approche...
Tandrag n'écouta le discours que d'une
oreille distraite. Son esprit partait sur ces fameux signes. Il
savait par Sabda que le dragon avait rencontré le maître-sorcier
Kyll et lui avait révélé qu'une grande armée venait vers les
montagnes. Kyll avait prévenu les sorciers de la ville qui étaient
venus le dire à Quiloma. Cela faisait quatre mains de jours que la
nouvelle était arrivée à Montaggone. Le prince avait fait partir
immédiatement deux mains de guerriers blancs, une main par la
vallée, une main par le chemin du col. A leur retour, il les avait
longuement interrogés. Tandrag avait appris par Éeri ce qui s'était
dit. Des forces dix fois supérieures en nombre étaient arrivées
dans la vallée. Les éclaireurs avaient compté beaucoup de feux de
camp. Pour le moment, l'ennemi semblait attendre.
Quiloma continuait à parler en
exhortant leur bravoure. A un contre dix, ils avaient effectivement
intérêt à être bons.
- … Pourtant, ma parole a été
trahie.
Tandrag tendit l'oreille. Il vit les
autres faire comme lui. Tout le monde fut suspendu aux lèvres du
Prince.
- … Les loups noirs sont aussi des
serviteurs du Roi-dragon. Leur chasse est strictement interdite.
Certains ont violé la parole échangée entre les princes du Royaume
et les loups noirs...
Il continua sur ce ton tout en se
tournant vers l'endroit où se tenait Cralnak. Tandrag, qui faisait
partie de la deuxième phalange de la ville, était en face et
pouvait le voir. Il pâlissait à vue d’œil.
- … Konsyli Cralnak, au rapport !
La voix de Qunienka venait de claquer
comme un coup de fouet. Il avait hurlé l'ordre avant que l'écho du
dernier mot de Quiloma ne soit retombé.
Tandrag vit Cralnak avaler sa salive et
s'avancer, raide comme un litmel. Il s'arrêta devant Qunienka, le
salua et sur un signe de lui continua son chemin vers le prince
neuvième.
- Konsyli Cralnak, première phalange
autochtone, au rapport.
Quiloma fit un geste-ordre. Toujours au
garde-à-vous, Cralnak commença son compte-rendu. Il parlait
lentement en utilisant la langue des guerriers blancs, langue qu'il
maîtrisait mal.
- Nous sommes partis comme en suivant
les ordres du Prince Neuvième. Il nous fallait surveiller la vallée
du dragon. Nous étions deux mains de soldats. Le troisième jour,
nous avons repéré une meute de loups. Les traces étaient nettes.
Elles venaient des pâtures de tiburs. Ils avaient dû massacrer les
tiburs. Nous avons donné la chasse.
Tandrag observait Quiloma. Ce dernier
semblait tendu. Il écouta le rapport de Cralnak sans ciller des
yeux. Plus petit que Cralnak, il ne le dépassait qu'à peine malgré
sa position sur le tertre. Cralnak qui ne le quittait pas des yeux,
commençait à se troubler.
- … Nous étions dans le sous-bois,
quand on m'a signalé le loup. Nous avons fait un mouvement tournant
pour lui couper la route. Nous l'avons alors encerclé et nous avons
tous décoché nos flèches. C'est alors...
- Qui a donné l'ordre ?
Cralnak se mit à bafouiller et devint
inaudible.
- Konsyli Cralnak, parle plus fort et
redresse-toi !
De nouveau la voix de Qunienka claqua
comme un coup de fouet. Le konsyli se redressa.
- J'ai donné l'ordre de tirer et
d'abattre ceux qui mangent nos bêtes.
Qunienka ajouta :
- L'avez-vous abattu ?
- Oui, nous sommes les meilleurs.
- Où est la dépouille ?
Cralnak se mit à danser d'une jambe
sur l'autre.
- C'est ça le problème. On est sûr
de l'avoir touché mais on n'a pas trouvé la dépouille. On a fait
une battue mais on n'a rien trouvé ! Même pas une goutte de
sang. C'est incompréhen...
- Tu reconnais avoir manqué à ma
parole.
La voix de Quiloma était glaciale.
Cralnak en resta bouche bée.
- Mais ils attaquent nos troupeaux...
Quiloma fit un geste-ordre que les gens
de la ville ne comprirent pas. Seuls bougèrent Qunienka et les
guerriers blancs. Tandrag demanda ce qui se passait à son konsyli
qui lui répondit d'un mot :
- Roi-dragon !
Il n'eut pas le temps de réfléchir,
les ordres pleuvaient. Ils firent mouvement pour former une grande
arène entourant la butte de la parole. Dessus, il y avait Quiloma,
devant Cralnak qui regardait tout autour de plus en plus affolé.
- Tu as manqué à ma parole, mais tu
n'as pas perdu l'honneur. Tu combattras le Roi-dragon.
Ayant dit cela, Quiloma se retira suivi
de Qunienka.
Tandrag découvrait le cérémonial du
combat. Des konsylis vinrent chercher les armes de Cralnak et lui
apportèrent l'épée de bois et le petit bouclier. Qunienka
réapparut. Il portait un pot. Chaque konsyli y plongea la main. Il
sortait un caillou. Suivant sa couleur, il rejoignait le cercle ou se
dirigeait vers la salle d'armes. Quand douze konsylis eurent passé
la porte Qunienka les rejoignit. Cralnak regardait autour de lui
l'air incrédule. Un premier konsyli dégaina et se mit à frapper
son bouclier du plat de son épée. Un deuxième, puis un troisième
puis tous firent de même. Tandrag sentit son cœur s'accélérer. Il
lui vint des pulsions de combat. Quand l'image du Roi-dragon entra
dans le cercle, il y eut un grand cri. Les treize hommes se
déployèrent. Le porteur de masque et ses deux épées s'avança
vers Cralnak qui s'était mis en garde. Une flèche enflammée se
dirigea vers lui. D'un geste rapide, il se protégea de son bouclier.
Le bruit de la flèche se plantant dans le bois fit hurler les
spectateurs, Tandrag comprit. Comme galvanisé, Cralnak partit à
l'attaque. Parant avec habileté l'attaque de la patte gauche, il fit
face à la tête aux deux épées. S'il fut assez rapide pour en
bloquer une, l'autre le manqua de peu tranchant son épée en bois.
Cralnak rompit le combat, recula un peu, juste assez pour être assez
loin des épées mais pas assez pour que les archers puissent tirer
sans risque. Il ré-attaqua à droite, plantant son moignon d'épée
dans la cuisse d'un des guerriers-griffes. L'homme poussa un cri qui
fut étouffé par le masque. Lui répondit une clameur poussée par
tous les spectateurs. En même temps qu'il criait, il lâcha son épée
pour tenir sa cuisse. Cralnak l'avait récupérée avant qu'elle ne
touche terre. Il ne put se reculer assez vite pour éviter d'être
atteint par les dents du Roi-dragon. Malgré la plaie, il resta
debout, parant les coups et blessant un deuxième guerrier-griffes.
Celui-ci s'effondra par terre. Cralnak repartit à l'assaut de ce
côté. Une flèche l'avait éraflé. Il s'était brûlé en reculant
sur une autre. Le porteur du grand masque l'avait touché une
nouvelle fois. Pourtant, il réussit à récupérer la deuxième
épée. Il relança son attaque, mais le grand masque s'écarta
brusquement, libérant l'espace pour quatre flèches enflammées.
Cralnak en fut bloqué sur place. Il y eut une grande clameur. Il
regarda d'un air étonné les empennages qui sortaient de sa
poitrine. Lentement ses bras retombèrent, puis ses genoux plièrent.
Au ralenti, il tomba face contre terre.
L'excitation quitta Tandrag bien avant
les autres. C'est alors qu'il vit le Prince neuvième qui regardait
le combat. Il comprit que Qunienka avait remplacé Quiloma derrière
le grand masque. Son regard croisa celui du Prince qui l'observait.
Il se sentit mal à l'aise. Il pensa que son destin allait encore lui
jouer des tours.
Il fut à peine surpris quand il fut
convoqué chez le prince.
- Il y a plus en toi que ce qu'on voit,
lui dit le Prince.
Tandrag était au garde-à-vous au
milieu de la pièce à vivre de Quiloma.
- Tu es un homme curieux, Tandrag. Tes
entraînements sont décevants mais tu te bats aussi bien qu'un
crammplac quand le danger se fait sentir. Tu ne te mets pas en avant
mais tu prends les décisions qu'il faut comme un natif du Grand
Royaume. Kalgar m'a confirmé ton habileté à la forge et ton génie
du feu. Avec ton physique, tout cela me ferait me poser beaucoup de
questions si tu n'étais pas le fils de la maison Chountic né avant
que je n'arrive en ce lieu.
Tandrag ne répondit rien, mais se
trouvait d'accord avec le prince. Trop de choses lui échappaient. Il
ne pensait pas être le fils de Chountic, comme Chteal. En écoutant
les hypothèses de Quiloma, il pensa qu'à la fête des rencontres de
l'année précédant l'arrivée des guerriers blancs, un bel étranger
avait séduit sa mère. Cela expliquerait bien des choses. Les
étrangers étaient mal vus à l'époque, une bonne raison pour taire
les faits et gestes des uns et des autres.
C'est à peine s'il entendit la
décision du Prince. Il sursauta et reprit contact avec la réalité :
il venait d'être nommé konsyli !
Inscription à :
Articles (Atom)
