mercredi 30 septembre 2020

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...95

   - Qu’est-ce qu’ils font ?
   - Ils font la fête, ma Reine. Le baron Sink a été reconnu comme roi au royaume de Tisréal.
Riak encaissa la nouvelle. L’homme devenait de plus en plus puissant. Ses espions, en fait tous les gens du peuple, qui vivaient près du camp que les seigneurs avaient créé, pourvoyaient Riak en nouvelles. Elle connaissait, sans même y être allée, la topographie des lieux où étaient les fossés et les remparts de pieux de bois. Elle savait que de nombreuses chausse-trappes avaient été creusées et que tout un réseau de pièges et de défenses entouraient ce camp. Elle avait patienté pour attaquer, attendant que sa troupe prenne de l’ampleur. Si des volontaires arrivaient tous les jours, elle comprenait que les défenses des seigneurs augmentaient aussi tous les jours et qu’il allait être difficile de les déloger. Ses hommes étaient pleins de bonne volonté sans être pour autant de bons soldats. Tous les jours les entraînements montraient les lacunes de son armée. Riak doutait. Depuis qu’elle était la reine, son lien avec Koubaye s’était distendu. Elle ne sentait plus sa présence toutes les nuits comme avant. Koubaye lui faisait confiance. Il devait remplir sa mission de sachant… qui n’était pas d’être le conseiller de la reine.
Riak se reprochait son hésitation. Lorsqu’elle avait appris le départ du baron Sink pour Tisréal, elle aurait dû lancer son attaque. Elle y avait renoncé devant l’état assez médiocre de ses troupes et de leur armement. Depuis, les chaînes d’approvisionnement s’étaient améliorées. Des armes et des vivres arrivaient maintenant tous les jours en même temps que des volontaires. Le baron Sink n’avait pas cet avantage et devait payer, fort cher d’ailleurs, pour faire transporter son ravitaillement. Elle aurait bien demandé au peuple de cesser tout commerce avec les seigneurs mais Koubaye lui avait dit non. Elle ne devait pas exposer le peuple aux représailles des anciens maîtres puisque, lui assurait-il, le monde ancien s’en allait.  
Pendant ce temps, Résal jubilait. Sa voile prenait bien le vent. La barque, qu’on leur avait confiée, était particulièrement bien construite. Celui qui l’avait faite était un maître dans sa partie. Il avait suffi que Koubaye demande pour qu’on leur donne cette embarcation. Lui, le tréïben profitait de ces instants sur le fleuve. Koubaye se reposait la tête sur un coussin.
   - On va vers l’amont, lui avait dit Koubaye. Si tu peux aller vite, fais-le.
Depuis Résal mettait tout son savoir à aller le plus rapidement possible. Si le lac de Sursu avait été parcouru avec célérité, le passage des roches noires avait inquiété Résal. Les contrôles y étaient fréquents. Les barques comme la leur étaient le plus souvent contrôlées. Les barges, quant à elles, subissaient l’inspection avant de passer pendant qu’elles attendaient ceux qui pouvaient les remorquer. Résal avait prié Bénalki pour qu’ils soient protégés. Il avait manœuvré pour être derrière une autre barque pensant qu’ainsi les contrôles seraient pour les autres. Il avait abordé le défilé dans le sillage d’une barque richement ornée. L’embarcation était typique de ces riches marchands qui aimaient étaler leur richesse et leur pouvoir. Malheureusement, trop lourdement chargée, elle peinait à tracer sa route malgré la brise favorable. Résal jura et manœuvra pour l’éviter et la doubler. Il vit de loin une pirogue à dix rameurs, aux armes du seigneur local, se positionner pour les intercepter. Ne sachant que faire, il interpella Koubaye. Ce dernier se tourna vers Résal et avec un grand sourire, lui dit :
   - Manquerais-tu de foi en ta déesse ?
Résal fut mortifié par la réponse. Intérieurement, il maugréa. Bien sûr qu’il croyait dans les pouvoirs de sa déesse, mais Bénalki avait tellement de choses plus importantes à faire que de s’occuper de lui… Ses pensées furent interrompues par les mouvements anormaux de leur barque. Elle accélérait tout en se soulevant par l’arrière. Résal ne comprenait pas. Et il remarqua que l’eau se creusait devant eux tout en faisant un relief que la barque dévalait. Il se retrouva à surfer sur une vague, qui semblait ne pas faiblir pendant que l’eau se creusait devant eux, formant comme un canal où le vent s’engouffra à son tour, accélérant le mouvement. C’est à peine s’il vit les dix rameurs s’efforcer de reculer leur embarcation pour éviter le phénomène. Cela dura pendant assez de temps pour qu’ils soient en vue de la capitale. Résal s’inquiéta à nouveau de ce qui allait arriver en passant devant la capitale.
   - Reste tranquille, lui fit remarquer Koubaye. Aucun cheval ne galope assez vite pour que la nouvelle de notre passage arrive avant nous...
   - Doit-on s’arrêter ?
   - Oui, il le faut. Tu en profiteras pour “embellir” notre embarcation. Il serait bien qu’elle ne corresponde pas trop à la description qui va arriver par courrier spécial au quartier général de la police…
Résal avait affalé la voile et prit la rame. Pendant que Koubaye ramait régulièrement devant, il dirigea leur barque à travers la foule du port. Il alla s’arrimer sur un quai entre deux barges. Koubaye disparut rapidement. Résal se doutait que des réunions de grands savoirs allaient avoir lieu. En attendant le retour de son maître, il se dirigea vers un bâtiment bas à l’allure quelque peu délabré.
Quand Koubaye revint de la ville, il s’arrêta un instant. Il ne reconnut pas l’embarcation. Il savait que sous les formes alourdies de la structure se cachait la barque élancée qu’on lui avait prêtée. Un homme s’approcha de lui. Koubaye eut du mal à voir le visage. Il reconnut Résal sous le lourd manteau de pluie. Son capuchon cachait presque entièrement le regard dans l’ombre.
   - Vous devriez mettre cela, Maître Koubaye, lui dit Résal.
Koubaye regarda les hardes que tenaient Résal. Il y avait le même manteau de pluie et le même chapeau aux bords très larges. Ils remontèrent dans la barque et larguèrent les amarres assez tard dans la soirée. Ils naviguèrent lentement pour sortir du port de la capitale. Ils s’éloignèrent jusqu’à la nuit noire. Après, ils continuèrent plus rapidement. Résal avait l’habitude de ces navigations nocturnes depuis sa jeunesse. Ils avancèrent régulièrement.
   - Il nous faut aller jusqu’au Mont des vents, dit Koubaye. Mais avant, nous ferons quelques arrêts. J’espère que la Reine n’attaquera pas trop tôt. Je sens que les fils que Rma tissent sont étranges.
Résal ne comprit pas, mais s’inquiéta de ce qui pouvait arriver à Riak.
   - La Bébénalki risque-t-elle quelque chose ?
   - J’espère que non. Je sais beaucoup de choses mais je ne sais pas ce que Rma tisse aujourd’hui.
Résal continua à diriger le bateau mais s’inquiéta pour Riak.
    - Je vais prier la déesse. Elle peut la protéger. Elle l’a déjà fait, n’est-ce pas ?
   - Oui, la vague était sa réponse à l’arrivée de l’ost de Tisréal. Mais d’autres forces sont à l’œuvre aujourd’hui.
Ils se reposèrent avant le lever du jour. Koubaye avait prévu de s’arrêter à Stradel, et à Ibim. Au-dessus de la capitale, le fleuve était moins fréquenté. Résal choisit la prudence et ne poussa pas trop son embarcation. Elle avait l’air lourdement chargée et ne devait pas avoir l’air de voler comme une plume dans le vent. La journée, Koubaye tenait le gouvernail et la voile pendant que Résal dormait. Une fois l’obscurité faite, Résal reprenait la direction des manœuvres, et leur barque filait comme dans le défilé des Roches noires. Il lui semblait évident que la déesse s’occupait personnellement d’eux. Cela créait en lui un sentiment étrange fait de joie et de crainte. Se tenir ainsi dans les mains de la déesse était une expérience éprouvante. Il y avait ce qu’il voulait et il y avait le désir de la déesse. Pour le moment, les deux allaient dans le même sens, mais que se passerait-il si ce n’était pas le cas ? Résal n’osait l’imaginer. Leur arrêt à Stradel fut bref. Ils arrivèrent le matin, et dès l’après-midi ils étaient repartis. Koubaye était nerveux. Le temps pressait. Le baron Sink était maintenant roi de Tisréal et les combats n’allaient pas tarder. Là-haut dans le nord, la saison des petites pluies commencerait sous peu. Normalement, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter mais
Émoque avait été retrouvée. L’épée de la haine était revenue parcourir la terre. Le fil du Baron Sink était clair et droit. Aurait-il la force de résister à la pesanteur de toute cette haine contenue dans son arme ? Youlba ferait tout pour qu’il y succombe.
   - La pluie sera leur ennemi, comme au temps du roi Riou, fit remarquer Koubaye à Résal alors qu’ils discutaient des combats à venir. Youlba est très forte pour cela et sa fille ne pourra que recueillir ce qui en découlera.
   - Oui, maître Koubaye, mais Thra ne peut rien faire ?
   - Thra va s’opposer à Youlba autant qu’il le pourra. Ses armes sont différentes, mais quand les dieux se battent, les hommes souffrent.
Résal soupira et se concentra sur les manœuvres à faire. La pluie qui tombait par intermittence leur facilitait le voyage. Sur les autres barques, les tréïbens étaient habillés comme eux. Tout le monde se protégeait de l’humidité. Chaque matin, Koubaye pressait Résal pour arriver plus vite.
   - Mais, maître Koubaye, nous allons plus vite qu’un Oh’men. Il n’y a que les oiseaux qui nous dépassent.
   - Je regrette de n’avoir pas d’ailes, Résal. Le temps passe et Rma file une trame étrange avec des fils étranges.
Ils se reposaient à tour de rôle sans plus jamais s’arrêter. À leur arrivée à Ibim, Résal fit accoster la barque, juste sous les rapides, dans une petite crique à l’abri des regards. La nuit arrivait. Résal ancra un peu loin du bord. Koubaye avait décidé qu'il fallait se reposer avant de partir pour le Mont des vents. . Quand l’heure de Lex arriva, nombreux furent les bayagas qui vinrent tourner sur le fleuve. Douce fut la nuit à leurs corps fatigués. Au matin, ils accostèrent au port malgré la peur de Résal. Mais à son grand étonnement, il n’y avait aucun policier ni aucun soldat. Il y avait des Oh’mens partout. Et encore plus surprenant des montagnards en armes.
   - Qu’est-ce que ça veut dire ?
   - Ça veut dire que tu devrais regarder qui arrive, lui répondit Koubaye qui se mit à faire des gestes d’appel.
Un Oh’men arriva en courant sur ses échasses. Il déchaussa à la mode des grands coureurs pour se retrouver devant Koubaye un genou à terre :
   - Maître Koubaye, quelle joie !
   - Relève-toi, Siemp. je suis heureux de te voir ainsi en bonne santé. Tu as rempli tout ton devoir envers la reine et le royaume de Landlau, sois en fier. Je vois que ta blessure n’est plus qu’un mauvais souvenir. La reine sait tout ce qu’elle te doit. Est-ce que tout est prêt ?
   - Oui, Maître Koubaye. Un fils de Chtin attend Résal et puis, de relais en relais, d’autres fils de Chtin seront préparés. Vous irez comme le vent.
Ils furent interrompus par un montagnard qui s’approcha d’eux comme le font les montagnards, directement et sans protocole, il dit :
   - Rokbrice attendre toi début montagne avec mouflons. Lui dire tout prêt comme rêve demandé.
Ayant dit cela l’homme à la silhouette massive s’en retourna. Koubaye regarda Résal :
   - Je suis désolé pour toi, mais on ne peut pas risquer ta chute.
Résal soupira.
   - Tant pis, Maître mais au moins je pourrai me tenir ce coup-ci.
Koubaye demanda à Siemp :
   - Mais où sont les policiers ?
Siemp eut un franc éclat de rire :
   - Ils sont très occupés à empêcher les tribus de se battre, ils ont délaissé le centre-ville. Nous les occupons et ils laissent les gens d’Ibim faire ce qu’ils veulent. Mais laissez-nous les distraire et nous distraire. Vous savez comme les tribus aiment la bagarre ! Quant à vous, le premier des fils de Chtin vous attend à la porte de la ville avec vos échasses.
Koubaye fut heureux de remonter sur les grandes perches qu’on lui avait préparées. Résal le fut moins en voyant la bête massive et haute sur pattes qui l'attendait. Les taureaux Oh’mens étaient tout en pattes et tout en muscles. Leur puissance et leur endurance rendaient bien des services. On avait préparé celui-ci avec un siège. Tout autre que Résal aurait eu le mal de mer. Habitué des bateaux, il supporta le balancement de la bête qui courait pour suivre les grands marcheurs. Siemp et Koubaye marchaient vite, soutenus dans leurs efforts par un groupe de Oh’men qui portaient le ravitaillement et les affaires. Koubaye retrouvait avec plaisir la sensation du vent dans les cheveux et ses vastes plaines où le vent dessinait des vagues dans la végétation d’herbes hautes en cette saison. Au bout de quelques jours, Résal ne sentait plus ses fesses. Siemp avait raison, ils avançaient comme le vent. Ils traversèrent sans difficulté le fief du défunt baron Corte. Son fils avait un caractère beaucoup plus calme et préférait la négociation à la violence. Il avait établi des relations commerciales avec les Oh’mens et les montagnards. Son père rêvait de royaume. Lui, rêvait de vie tranquille, encouragé par sa mère qui craignait de perdre le dernier mâle de la famille.
Au pied des montagnes, un son vint réjouir le cœur de Koubaye. Rockbrice riait et cela s’entendait de loin. Il prit Koubaye dans ses bras dès qu’il fut descendu des échasses :
   - Toi raison, montagnards grands vainqueurs. Et nos morts sont tous morts couverts de gloire.
   - Tu vas m'étouffer, Il Dute… et après, je ne serai plus bon à rien.
Cela fit encore rire Rockbrice qui montra tout un troupeau de mouflons :
   - Eux pied sûr. Toi bientôt Mont des vents...
Depuis la mort du baron Corte, de nouveaux chemins s’étaient ouverts pour les montagnards, plus rapides et plus sûrs. Chaque soir, ils firent la fête. Chaque tribu souhaitait faire honneur au sachant. Ils remontèrent le massif par les vallées. Rockbrice commentait le nouvel itinéraire en montrant où et comment les tribus commençaient à installer des campements, tout en soulignant qu’elles n’abandonnaient pas pour autant leurs anciennes positions défensives.
Koubaye ne découvrit le Mont des vents qu’en arrivant au pied de la montagne, lors d’un dernier virage dans une vallée encaissée. Ils s’approchèrent de la source du ruisseau qu’ils entendaient.
   - Ici, source Mont des vents, dit Rockbrice.
Une cascade miniature laissait couler un mince filet d’eau cristalline. Les gouttes tintaient en tombant sur les pierres d’une vasque naturelle. Rockbrice se pencha et en recueillit dans la main. Il en but.
   - Eau toujours fraîche, toujours bonne. Elle guérir beaucoup malades.
Koubaye regarda la scène en souriant. Il était arrivé au Mont des vents. La guerre, là-bas, allait commencer. Il ne lui restait plus qu’à monter à l’entrée du Mont. Il le dit à Rockbrice.
   - Pas loin, pas loin. Mais devoir escalader. Sentier difficile. Deux jours, peut-être trois.
Koubaye se rembrunit. Il n’avait pas autant de temps à perdre. Il regarda à nouveau la cascade. Il pensa à l’eau, à son trajet dans la montagne… Il pouvait la suivre. Résal connaissait l’eau. Koubaye se tourna vers Rockbrice :
   - Il Dute, fais-moi passer la cascade !
Rockbrice le regarda étonné mais se plia à sa volonté. Il le souleva rapidement et l’envoya au-dessus de la cascade. Koubaya atterrit sur de la mousse. Il s'approcha du bord et fit signe à Résal de le suivre.
   - Envoie une corde !
De nouveau, Rockbrice intervint en prenant la corde qui toujours lui entourait le thorax. Il y accrocha une pierre et, en la faisant tournoyer, l’envoya à Koubaye qui la fit passer derrière un rocher. Il renvoya l’autre bout en bas :  
    - Résal monte et toi, Il Dute, reprends la corde ; j'appellerai à mon retour.
Quand Résal arriva à son tour sur la plateforme d’où tombait l’eau, il vit qu’elle sortait de la montagne par un passage étroit que déjà Koubaye explorait. Il se mit à quatre pattes pour passer et se retrouva dans un tunnel à peine assez grand pour Koubaye et qui l’obligeait à marcher courbé.
   - Je sens, Résal, il y a un passage par ici. Rappelle-toi quand nous sommes descendus la première fois. Aujourd’hui, nous allons monter !
   - Mais on ne voit rien et la roche est trop humide. On va glisser…
   - Regarde, lui répondit Koubaye, j’ai des branches de feu-luit !
Ils se mirent à suivre la grotte où passait l’eau, à peine éclairés par les lumières bleutées de leurs branches. Cela dessinait sur les murs des ombres fantasmagoriques, dansant au rythme de leurs mouvements. Très vite, la notion de temps se perdit dans ces couloirs et ces salles, où seul le bruit de l’eau répondait à celui de leurs pas. Ils atteignirent un espace que leurs lumignons ne pouvaient éclairer. Le son de leurs voix se répercuta sur des parois manifestement lointaines. Résal découvrit qu’il y avait un lac en mettant les pieds dedans. Il jura, ce qui fit rire Koubaye.
Avec l'écho, ce fut un éclaboussement de rire qui atteignit Résal. À son tour, il se mit à rire. Il leur fallut un moment pour s'arrêter. Cela se termina par quelques soubresauts sonores que l'écho fît éclater en gerbes sonores. Puis Koubaye prit la parole :
   - Nous y sommes…
Résal revint sur la berge.
   - Que fait-on ?
   - Il faudrait la Pierre de Bénalki.
   - Mais… Maître Koubaye, vous l'avez laissée près du confluent !
   - Je sais, Résal. Pourtant, j'en ai besoin. Éteins ta branche de feu-luit.
Pendant que Résal s'exécutait, Koubaye cala la sienne avec des pierres. Puis, tout au bord de l'eau, il s'installa dans une position de méditation et invita Résal à faire de même. Le temps passa. Résal qui s'ennuyait ferme, mit la main dans l'eau. Elle était froide… mais il y avait aussi une sorte de vibration. De son autre main, il toucha le sol. Il ne sentit rien. Seule l'eau semblait ainsi. Il n'avait jamais senti cela. Pour la première fois de sa vie, il eut une vision. Il était au bord du fleuve et Koubaye posait la Pierre au fond de l'eau, puis l'image s'accéléra. Il vit des gens venir, repartir, des bêtes s'approchèrent pour boire. Il vit en un raccourci accéléré arriver l'armée du roi de Tisréal. Et la vague arriva. Résal eut un mouvement de recul. Il n'avait jamais vu de vague aussi haute. La falaise liquide s'abattit sur la rive opposée, écrasant tout sur son passage dans un bruit assourdissant.
Le défilement des événements continua. Dans la petite crique la Pierre était là. Des gens s'agitaient, traversaient le fleuve dans un sens puis dans l'autre sur des eaux très basses. Il vit le niveau dans la crique revenir à la normale. Rien de particulier ne se passait. Jusqu'à aujourd'hui, il sentit la vibration de la Pierre. L'eau y joignit la sienne. D'un coup, Résal se sentit aspiré par la Pierre qui, portée par l'eau devenue plus dure que la roche, se mit à remonter le fleuve. Elles furent comme une lame tranchante. Les paysages défilèrent si vite que Résal en eut le vertige. La Pierre avait à peine passé Clebiande, que déjà, Résal vit les rivages du lac de Sursu. Il entraperçut la capitale et le temps qu'il réalise, il vit la cataracte de Ibim. Tout allait trop vite pour qu'il reconnaisse quelque chose. Il comprit qu'il était dans les montagnes au moment où un sifflement se faisait entendre dans la grande salle. Il regarda Koubaye qui ne bougeait pas, dans les dernières lueurs de la branche de feu-luit.
L'eau vibra plus fort et le sifflement lui emplit les oreilles. Dans un geyser, la Pierre jaillit de l'eau et retomba sur les genoux de Koubaye qui en ouvrit les yeux d'étonnement. Résal poussa un cri en le voyant se figer en une statue de pierre.
Juste à ce moment, la branche de feu-luit s'éteignit.

mercredi 9 septembre 2020

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...94

 Kaja regarda l’Arbre Sacré. Depuis le début du récit du grand prêtre, il avait encore perdu des feuilles qui étaient tombées comme une pluie d’argent, laissant voir le squelette de ses branches. Kaja se mit à douter du bien-fondé de sa venue. Le serviteur de l’épée, Tharab, l’avait missionné pour venir sauver l’Arbre Sacré. Il avait l’épée venue du lointain des âges, Émoque. Il dégaina l’arme aux reflets bleus. Il la regarda un moment sous le regard interrogatif des prêtres. Puis, d’un coup, la planta dans la racine de l’Arbre Sacré qui était à ses pieds. On entendit gémir le bois et tout l’Arbre fut secoué. Les feuilles se mirent à tomber en pluie scintillante. Le grand prêtre eut une expression d’horreur. Autour de lui, les autres prêtres poussèrent des cris. Les aides du grand-prêtres aux tuniques d’argent hurlèrent au blasphème. Kaja, tout vice-roi qu’il était, osait toucher et même pire, blesser l’Arbre Sacré. Cela méritait la mort, c’était la loi. Autour d’eux, les gayelers, qui entouraient la scène, bloquèrent leurs velléités de sortir leurs poignards de sacrifice. Kaja regarda l’Arbre trembler de toutes ses branches qui se dénudaient maintenant par ramification. Il entendait les cris et les grondements de colère des prêtres. Il retira Émoque de la racine où elle était plantée. Cela eut pour effet de faire tomber ce qui restait de feuillage. Il remit son épée au fourreau et sortit la branche de son arbre domanial. Il en brisa une ramure avec une feuille et sous l’œil épouvanté des célébrants, il l’inséra dans la fente laissée par sa lame. Le grand prêtre, voyant la plaie racinaire se refermer sur la feuille, demanda le silence. Ce fut une onde de calme qui descendit sur la foule. Dans la nuit maintenant tombée, alors que les habitants sortaient voir ce qui se passaient avec leurs lampes et leurs torches, le grand prêtre dit :
   - À genoux pour le cantique de la mort !
Il y eut le tintement scintillant de toutes ces silhouettes s’agenouillant. Puis des gayelers munis de torches se répandirent dans l’assemblée pour surveiller. Seul Kaja resta debout. Il ressentait une vibration au plus profond de lui. Le chant des prêtres vint à son tour le faire vibrer. Il dégagea son épée du fourreau et la leva bien haut :
   - YOULBA !
Son cri l’étonna lui-même. Un éclair illumina la nuit, bientôt suivi par un autre et encore un autre. La pluie se mit de la partie, trempant en un instant tous les présents. Kaja, dégoulinant d’eau, restait debout, le bras dressé. Dans un grand bruit de tonnerre, la foudre le frappa ainsi que l’Arbre Sacré qui s’ouvrit en deux et s’écrasa au sol dans un grand bruit. Kaja fut projeté dix pas en arrière. Il se releva péniblement sonné par le choc. Des gayelers vinrent l’aider. Il regarda autour de lui. Le grand prêtre montrant les restes de l’Arbre Sacré fut la première chose qu’il vit. Il tourna son regard dans cette direction. Kaja sursauta. Il vit une lueur bleutée monter tout droit là où se dressait l’Arbre Sacré. Elle éclairait des nuages bas filant dans le vent. Dans un craquement assourdissant, le ciel sembla se fendre en deux, une lumière intense les aveugla et vint se fondre dans celle plus bleue de l’Arbre.
Puis ce fut le silence. Quand petit à petit, ils recouvrèrent la vue, ils ne purent en croire leurs yeux. Le grand prêtre fut le premier à réagir. Moins grand mais tout aussi majestueux, se dressait un nouveau tronc filant bien droit vers le ciel. Sur ses branches, une efflorescence de lucioles bleues se transforma en feuilles. Le grand prêtre cria au miracle et se mit à louer la déesse et son pouvoir. Il fut rejoint par le chœur des prêtres. Ce fut une immense ovation chantée à pleine voix. Les habitants présents se mirent tous à genoux. Les gayelers firent de même. Il ne resta plus que Kaja debout tenant à la main Émoque qui luisait de la même lumière que l’Arbre. Il ne savait que faire. Il resta là, dressé sur la place de Tribeltri, au milieu de tout un peuple à genoux. Le grand prêtre se remit debout. Il s’approcha de Kaja, et là, genoux à terre, déclara haut et fort :
    - GLOIRE À TOI, ROI SINK. LA DÉESSE T’A CHOISI.
Les gayelers d’une seule voix hurlèrent leur joie. Puis ce fut autour du peuple de Tribeltri de rendre hommage au roi Sink.
Kaja vivait tout cela dans une bulle d'irréalité totale. Comment était-ce possible ? Être choisi par la déesse, même dans ses rêves les plus fous, cela n’était jamais arrivé.
Les jours qui suivirent lui permirent de prendre la dimension de ce qui s'était passé cette nuit-là. Le Grand-prêtre avait dépêché des messagers dans tout le royaume. Les familles nobles envoyaient en retour des émissaires pour prêter serment au nouveau roi. Le connétable et le chancelier firent le voyage depuis la capitale pour assurer le roi de leur fidélité. Ils arrivèrent avec leurs gardes personnelles. Les gayelers les jaugèrent. Kaja apprit ainsi que contrairement aux gardes des prêtres, ces soldats étaient des soldats d’élite. Il entendit aussi la rumeur que les factions, dont dépendaient le chancelier et le connétable, manquaient de confiance dans la nomination du roi. Face à la renaissance de l’Arbre Sacré qui grandissait visiblement de jour en jour, ils ne purent que reconnaître l’action de la déesse. Les deux grands conseillers préférèrent jouer la carte de la coopération. Comme disait un proverbe : “ On ne discute pas avec les dieux ! ”
Kaja désirait repartir pour le camp qui se retranchait chaque jour davantage, comme lui disaient les messagers arrivant du pays de Landlau. Ses obligations de roi de Tisréal le retenaient à Tribeltri. Sans cesse on lui demandait des arbitrages. Le plus étonnant pour lui fut que la loi n’avait pas prévu que le vice-roi de Landlau devienne roi de Tisréal. Les juristes demandèrent du temps pour savoir s’il pouvait être roi de TIsréal et de Landlau ou s’il devait nommer un vice-roi à sa place. Il dut même signer un décret l’autorisant à gérer les deux royaumes en attendant que le sujet soit tranché. Plus les jours passaient et plus Kaja s’inquiétait. Que préparait l’ennemi ? Le dernier messager lui avait dit que rien ne bougeait. Les patrouilles en revenant faisaient toujours le même constat. Elles ne trouvaient aucune trace de l’armée ennemie. Seule la disparition progressive des habitants, qui semblaient fuir les uns après les autres, était le signe que quelque chose se préparait. L’opinion des quelques conseillers militaires qui restaient, défendait l’idée que les rebelles avaient, eux aussi, besoin de temps pour préparer l’affrontement.
Les jours passaient sans que Kaja puisse se libérer de sa charge jusqu’au jour où des cris vinrent interrompre sa journée de travail.  Il s’approcha de la fenêtre pour découvrir une foule qui criait, pleurait et chantait en même temps. Il se tourna vers son secrétaire pour lui donner l’ordre d’aller se renseigner. Il revint en fin de journée accompagné du grand-prêtre.
   - Majesté, dit-il ne s’inclinant. L’Arbre Sacré… L'Arbre Sacré a des pouvoirs…
   - Expliquez-vous, l’interrompit Kaja qui ne comprenait pas son émotion.
   - Pardonnez mon émotion, Majesté. Il se passe des choses impensables depuis votre arrivée. La veuve Naïco est venue prier devant l’Arbre comme de nombreux habitants de la ville. Elle est venue offrir son offrande. C’est une pauvre vieille qui accuse la famille des Ronks de l’avoir dépouillée. Tout le monde connaît son histoire. Elle est venue comme souvent réclamer justice devant l’Arbre Sacré. Elle ne veut pas reconnaître que les Ronks étaient dans leur droit et que son époux avait contracté une dette auprès des Ronks en engageant sa fortune comme garantie. Il est mort sans rembourser et la veuve soutient que dans le document qu’il avait signé, sa mort dégageait sa famille de toute obligation. Elle n’a jamais fourni ce document et accuse les Ronks d’avoir produit un faux.
Kaja se demandait où le grand-prêtre voulait aller en racontant cette histoire. Il jugea préférable de ne pas l’interrompre. L’homme semblait bouleversé, et le bloquer dans son récit n’aurait fait qu’embrouiller les choses. Il prit son mal en patience et écouta le récit se poursuivre. Depuis des années la veuve Naïco faisait appel à la justice sans succès. Les documents produits par la famille Ronks étaient authentiques aux yeux des juges et ils avaient débouté la veuve. Celle-ci, dépouillée de sa fortune et de son palais, vivait chichement dans une petite échoppe en vendant des babioles aux pèlerins. Ce jour-là, elle était venue offrir ce qu’elle avait en priant l’Arbre Sacré de lui rendre justice. Le prêtre qui officiait avait jugé l’offrande offensante. Il était normal d’offrir de l’argent ou de l’or. Malheureusement, elle n’en avait pas et avait offert son repas, une simple galette de blé provoquant l’ire de l’officiant. Il l’avait vertement éconduite tout en jetant son offrande sur le côté. Sous les yeux de la foule, la galette était tombée sur une des racines de l’Arbre et avait pris feu. En même temps, sur la femme, une pluie de feuilles argentées était tombée. Au contact de la femme, elles s’étaient transformées en pièces. Seule la femme avait pu les ramasser. Tous les autres s’y étaient brûlé les mains. Et comme si cela ne suffisait pas, dans la foule qui attendait leur tour, deux personnes s’étaient effondrées mortes. C’étaient deux membres de la famille Ronks. Un peu plus tard, la nouvelle s’était répandue dans la ville. Toute la famille Ronks, qui habitait dans l’ancien palais de la veuve Naïco, avait été retrouvée morte, et comme une forme de feuille argentée sur le front. La rumeur que l’Arbre rendait justice s’était répandue dans toute la ville. D’autres plaignants étaient alors venus demander justice devant l’Arbre Sacré.
   - Et Majesté, le plus incroyable est que l’Arbre a rendu justice. Les coupables sont morts. Les plaignants justifiés reçurent une pluie de feuilles devenant des pièces. La déesse semble toute proche.  
Kaja eut un sourire. Il avait vu ce signe en rêve. Tharab lui en avait parlé. Le temps était venu de retourner à la guerre. Il se tourna vers son aide de camp :
   - Fais venir le Colonel Arko.
   - Bien, Colonel !
L’aide de camp partit en courant. Le Colonel Arko était un fidèle parmi les fidèles. Nommé lieutenant au fort d’Esda, il avait progressé, prenant du grade au fur et à mesure que ses qualités de chef s’affirmaient. Il était maintenant le commandant du régiment des gayelers. Quand il arriva dans le bureau de Kaja, le grand-prêtre était parti réfléchir avec les théologiens aux implications des événements du jour. Arko s’inclina et mit genou à terre.
   - Ah Arko ! Viens !
Kaja attrapa Émoque et sortit rapidement suivi de Arko. La compagnie de gayelers, qui lui servait de garde rapprochée, fendit la foule qui s’agenouillait au fur à mesure de sa progression en criant : “ Vive le roi”. Il passa aussi le cordon des prêtres et s’arrêta près de la racine que Émoque avait fendue. De la plaie de l’Arbre sortait comme un rejet de l’Arbre portant les mêmes feuilles argentées mais ne mesurant que trois pieds de haut.
   - Tu vois ce rejet, Arko. C’est de lui qu’est parti tout ce qui arrive. Prends une des feuilles.
Arko obéit et cueillit une feuille avec son pétiole. Il regarda Kaja le regard interrogateur.
   - Es-tu prêt à jurer sur ton arme et sur Émoque de défendre le Royaume et ton roi ?
   - Oui, Mon colonel, je donnerai ma vie pour vous !
   - Sors ton arme, répondit Kaja en dégainant Émoque. Et à genoux.
Arko s’exécuta. La feuille dans une main, l’épée dans l’autre, un genou à terre, il attendit. Kaja tendit Émoque à l’horizontale.
   - Pose ton épée sur la mienne, et pose la feuille sur ton épée.
Quand Arko eut fait cela, Kaja reprit la parole :
   - Répète après moi : je jure sur L’arbre Sacré et sur l’épée de la déesse de défendre le Royaume de Tisréal et son roi contre tous ces ennemis et de les éliminer quel que soit leur rang, grade, origines.
Arko jura. Son épée vibra. La feuille s’y incrusta et l’arme prit des teintes bleutées. Quand il se releva et rengaina, le fourreau devint de la même couleur que Émoque. Kaja approuva et reprit la parole.
   - Tu vas faire venir tous les gayelers de ton régiment et ils prêteront serment comme tu as prêté serment. Tu prendras une feuille que tu donneras à chaque soldat. Je vous nomme gardiens du Royaume avec tous les pouvoirs de justice que vous confère votre serment. La mort, si vous ne le respectez pas, la gloire, si vous êtes fidèles. Quand ce sera accompli, je partirai. La guerre m’attend au royaume de Landlau. Tu seras le rempart et le gardien du pouvoir que la déesse m’a confié.
Kaja avait chevauché presque jour et nuit pour rejoindre le camp près du fleuve. Il avait laissé sans inquiétude le colonel Arko et ses gayelers bleus comme on allait les appeler au royaume de Tisréal. Deux des huit grandes familles du royaume avaient prêté allégeance à travers le connétable et le chancelier. Quatre allaient suivre. Légalistes jusqu’au bout des ongles, ils n’iraient pas contre la décision  de la déesse. Restaient deux grandes familles, les Dik et les Amesses, deux familles soudées par une haine féroce mais qui convoitaient le pouvoir. Arko, avec ses hommes, avait les moyens de les combattre maintenant qu’il avait sous ses ordres un régiment aux épées marquées du signe de l’Arbre Sacré. Des familles mineures avaient fait le déplacement pour assurer de leur fidélité et commencer à se placer dans les bonnes grâces du nouveau roi. Les autres suivraient. Certaines tenteraient bien de faire alliance avec les Dik ou les Amesses voire avec les deux. Mais tout cela ne représentait que des problèmes mineurs face au défi qui l’attendait de l’autre côté du fleuve.
Le niveau de l’eau avait retrouvé son niveau habituel. Kaja chercha un passeur parmi les nombreux compatriotes qui étaient venus remplacer les Treïbens disparus depuis la vague meurtrière. La nouvelle de sa royauté était déjà arrivée jusqu’au fleuve. Tous vinrent offrir leur service. Kaja se trouva bientôt au centre d’une foule l'entourant et le pressant tout en l’acclamant et en réclamant des secours pour les malheurs subis. Il se sentait mal à l’aise de toute cette dévotion, de toutes ces sollicitations. Ses quelques gardes semblaient eux aussi débordés, ne pouvant contenir tous ceux qui s’approchaient. Kaja avançait comme il pouvait avec deux gardes, poussant sans trop de ménagement ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Ce fut par pur instinct que du bras gauche, il bloqua la main qui tenait le poignard. Dans le même mouvement, Émoque tranchait le fil de la vie de l’assaillant et Kaja prenait conscience que l’agresseur criait : “ À mort l’usurpateur !”. Le sang qui giclait partout et les épées, brillant dans la lumière des gayelers qui s’étaient mis en position de combat, amenèrent un silence de mort dans la foule qui se figea. Cela dura un instant d’éternité. Puis, lentement, le mouvement revint dans cette foule statufiée. Un homme fendit la foule, suivi de quelques gardes portant les armes du chancelier. Il mit un genou à terre devant Kaja :
   - Majesté, personne ne m’a prévenu de votre arrivée… Je suis venu dès que j’ai su.
   - Qui est-ce ? demanda Kaja en désignant le corps encore agité de soubresauts de celui qui avait tenté de le tuer.
   - On l’appelle Liongil. Son fief a été dévasté quand la vague est passée. C’est un vassal de Vortel le grand, du clan des Amesses. Une tête brûlée ! Personne ne le regrettera. Vortel va être mortifié. Je vais faire un rapport à la chancellerie.
   - Convoquez Vortel !
   - Bien, Majesté !
Pendant que le représentant du chancelier se confondait en explications et en excuses, Kaja toujours l’arme à la main avançait vers le fleuve. La foule devant lui laissait le passage en s’écartant, pleine d’une crainte nouvelle. Il repéra une barque plus neuve que les autres. Il la désigna de son arme :
   - À qui ?
Un homme s’avança :
   - À moi, Majesté !
Grand et le regard fier, il avait la stature des gens du fleuve près de la mer. Le marin s’inclina sans s’agenouiller. Kaja le dévisagea :
   - Tu es du clan de Noyaho le navigateur ?
   - Oui, Majesté, je vais libre, là où il y a des gens et des choses à transporter.
   - Que fais-tu sur le fleuve ?
   - Mon navire a fait naufrage au cap de la mort. J’ai perdu la moitié de mon équipage et toute ma cargaison, sans compter le navire. Dès que j’aurai assez d’argent, je rachèterai un navire.
Kaja reconnut bien là la fierté et l’arrogance sous-jacente du clan des Noyaho. Ils se prenaient pour les maîtres de la mer et comme tels le faisaient ressentir aux autres. Querelleur et bagarreur, le clan Noyaho restait indispensable. Sa maîtrise de la mer était précieuse pour le royaume. Kaja passa contrat avec lui. Il pouvait se dire transbordeur du roi, mais en contrepartie devait être toujours prêt pour le service royal.
La traversée fut rapide et sûre. Kaja fut accueilli de l’autre côté par un comité de barons montés sur leurs chevaux caparaçonnés comme pour un défilé. Ils manifestaient bruyamment leur joie d'accueillir le nouveau roi. Tout en souriant, Kaja jura entre ses dents. Il pensa qu’il ne pourrait échapper à des festivités alors qu’il avait une guerre à mener.

jeudi 30 juillet 2020

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...93


   - Qui es-tu ?
L’homme leva la tête mais, malgré ses efforts, ne put se mettre debout sans aide. Les bras ballant, il se tint le plus droit possible :
   - Lieutenant Potay, mon colonel ! Commandant la brigade de la région du Mohron, au nord de Cannfou.
Comme l’homme chancelait, les gayelers qui l’entouraient lui vinrent en aide. Kaja intervint :
   - Emmenez-le voir le soigneur. Je l’interrogerai plus tard.
Puis, se retournant vers la sentinelle, il lui fit signe de venir au rapport. Le gayeler arriva en courant, salua d’un geste impeccable et raconta en peu de mots ce qu’il avait vu. Kaja sursauta en entendant parler des léopards blancs. Cette nouvelle n’annonçait rien de bon. C’était peut-être des fantômes mais le lieutenant Potay était bien réel. La petite unité qu’il commandait avait de bonnes notes. Il repartit vers sa tente. Il devait mettre une tenue pour accueillir le régiment des gayelers qui allait arriver. Leurs éclaireurs étaient déjà là.
Trop occupé par ses obligations, il ne put rejoindre le blessé que dans la soirée. Le soigneur, qui vint l’accueillir, lui expliqua que celui qui avait blessé le lieutenant avait sciemment retenu ses coups pour le rendre handicapé à vie sans le tuer.
   - Jamais plus cet homme ne pourra tenir une arme, ni un outil d’ailleurs. Ses deux épaules sont inutilisables.
Kaja remercia le soigneur et se rendit au chevet du lieutenant. Il le trouva assis sur son lit. Une aide lui donnait à manger. Il avait le torse couvert de bandages, dont certains montraient des traces de sang. L’aide se mit au garde à vous en voyant Kaja qui lui fit signe de disposer.
   - Je vous écoute, Lieutenant. Si la fatigue est trop forte, je repasserai.
   - Le soigneur a bien travaillé, Mon Colonel. Ça devrait aller. Aux Mont Birlak…
Kaja leva la main pour l’interrompre.
   - Non, non, commencez votre rapport avec votre départ du Mohron.
   - Bien, Mon Colonel. Nous avons appris la révolte qui sévissait dans la vallée au-dessus de Cannfou. Au Mohron, la vie est rude. C’est une région de collines escarpées avec plus de pierres que de bonnes terres. Les gens y vivent de quelques bêtes et surtout de la concession de charbon de bois. Le contrôle de cette concession est notre principal travail. Les gens sont aussi rudes que leur terre. Nous ne nous déplaçons jamais seuls pour éviter des “accidents” et nos familles ne sont pas avec nous. La tension est devenue plus forte. Ils ont commencé à faire des remarques à haute voix sur l’après...Quand nous avons appris la défaite de nos compagnons, les hommes sont devenus nerveux. J’ai vu la peur dans leurs yeux. Alors j’ai pris la décision de nous replier avec les autres unités sur les Mont Birlak pour attendre l’arrivée des renforts. Nous avons organisé notre repli et, à mon grand soulagement tout s’est bien passé. Aucune violence ne nous a été faite. J’en ai été étonné. Je pensais que les gens du cru seraient parmi les premiers à se révolter. Ils nous ont regardés partir sans rien dire. Si j’en ai vu sourire, j’en ai vu d’autres nous aider à charger les chariots. Nous sommes restés sur le qui-vive jusqu’aux Monts Birlak. Personne ne nous a attaqués ni n’a tenté quoi que ce soit. À notre arrivée aux Mont Birlak, j’ai fait mon rapport au commandant Bienne. Il nous a intégrés à son dispositif. Il m’a informé que vous y étiez passé il y a peu mais sans y rester. Il avait trouvé vos traces.
Le lieutenant se laissa aller sur ses coussins. Il ferma les yeux quelques instants. Kaja le laissa reprendre son souffle avant de lui demander :
   - Et après, que s’est-il passé ?
   - Nous nous préparions à recevoir les rebelles comme ils le méritaient en renforçant les défenses naturelles. Nous avions confiance. Nous ne manquions pas d’eau, il y avait des vivres et des armes en abondance. Quand ils sont arrivés, nous les avons combattus. Ils ont perdu beaucoup d’hommes et nous aucun. Nous les avons vu commencer à faire un rempart tout autour des Monts Birlak. Le commandant Bienne a été content. Il avait fixé l’armée des rebelles. Il pensait que vous auriez ainsi le temps d’arriver et de les écraser… et puis elle est arrivée.
   - Elle ?
   - Oui, elle, la sorcière blanche et ses léopards. Quand le commandant Bienne l’a su, il a décidé de refaire une sortie pour la fixer sur place elle aussi jusqu’à ce que viennent les renforts. Et ce fut une catastrophe. Un des archers m’a raconté. Quand les cavaliers ont chargé, elle a couru vers eux. Pas un n’est revenu. Ceux qu’elle ne tuait pas elle-même se faisaient égorger par les fauves. Le commandant Bienne nous a tous réunis pour déterminer une nouvelle stratégie. La réunion a duré longtemps. Quand enfin nous sommes arrivés à un accord, l’étoile de Lex allait se lever. Chacun a regagné sa paillasse. J’ai été réveillé en sursaut par le bruit des combats. Quand je suis intervenu, j’ai eu l’impression de lutter avec le vent. Elle n’était jamais où je pensais. J’ai cru l’heure de la mort venue, mais telle n’était pas son intention. Elle avait frappé précisément pour que je ne puisse plus bouger. Quand elle a vu que son but était atteint, elle a parlé à ses fauves blancs comme on parle à des serviteurs. Ils sont venus vers moi. J’ai cru à nouveau que j’allais mourir malgré les paroles de la sorcière blanche. Ils ont bondi et tout a disparu…
Le lieutenant, toujours appuyé sur les coussins, ferma les yeux. Kaja vit les larmes couler. Il attendit que le blessé reprenne son récit. C’est d’une voix faible que le lieutenant reprit la parole :
   - J’ai vu en un instant l'étendue de notre défaite… Partout où mes yeux portaient régnait la mort… Mes hommes… mes compagnons… et jusqu’à nos chevaux… Partout le même massacre… Elle n’a laissé qu’un survivant… moi, dont elle a volé l’honneur et la fierté…
L’homme pleurait sans bruit, la tête rejetée en arrière sur le coussin. Kaja lui mit la main sur l’épaule. Il comprenait le lieutenant. Il s’en alla sans bruit. Le soigneur, voyant Kaja sortir, se mit au garde à vous.
   - Va-t-il s’en sortir ?
   - Oui, mon colonel. Le lieutenant Potay est solide, mais plus jamais il ne pourra lever les bras. Son adversaire savait où frapper et avec quelle force. Je ne pensais pas cela possible pendant un combat. C’est plus l’œuvre d’un boucher sur un animal entravé.
Kaja rejoignit sa tente en méditant ce qu’il venait d’entendre. Se pouvait-il que Potay ait menti ? Il fallait préparer la bataille en considérant qu’il disait vrai et que la sorcière blanche avait des pouvoirs de nuisances bien supérieurs à la normale.
Avec son état-major, ils firent le point : un régiment était arrivé, un autre suivait. Les barons et leurs troupes arrivaient aussi. Ils allaient être bien supérieurs en nombre par rapport aux rebelles, d’après ce qu’il estimait. Au bord du fleuve, une suite de petites collines faisaient un bon point d’appui pour des fortifications. Il donna les ordres et, dès le milieu de la journée, les hommes se mirent à creuser les fossés et faire les remblais.
Quand arriva le deuxième régiment, il fut immédiatement mis à contribution pour défricher et abattre tous les arbres sur trois cent pas devant les palissades qu’ils allaient construire.
Lorsque la nuit tomba, Kaja se sentait confiant. Il avait l’épée de la promesse que lui avait révélée le vieil homme triste des Monts Birlak. Il avait choisi le lieu de la bataille. Les troupes arrivaient en nombre. Quand le soleil se lèverait, arriverait son régiment préféré, celui des débuts. D’une fidélité sans faille, ce régiment allait être le fer de lance du dispositif qu’il prévoyait. À cet endroit, le fleuve faisait une boucle puis recevait les eaux venues de Cannfou et se dirigeait franchement à l’ouest. Là-bas, était la désolation depuis la grande vague qui avait submergé l’ost du roi. Il régnait, dans le royaume de Tisréal, une lutte pour la succession. Il ne fallait pas attendre des renforts. Restait une inconnue, la Sorcière blanche. C’est en ruminant ces pensées qu’il alla se coucher.
Ce fut en entendant les pleurs qu’il se réveilla. Il se redressa sur son séant. Qui avait pu pénétrer dans sa tente ? Il plissa des yeux pour mieux voir. Son étonnement fut grand en voyant le vieil homme de la grotte des Monts Birlak. Kaja se leva :
   - Que faites-vous ici ? Vous m’aviez dit ne pas pouvoir quitter la grotte.
   - La sorcière qui se fait appeler reine de Landlau est venue.  Ce qui ne pouvait être fait a été fait. De son arme, elle m’a donné la deuxième mort. Ce que tu vois n’est qu’un songe. Je ne peux plus rien pour toi. Ton épée est forte, mais la sorcière est forte de la puissance de Thra. Il te faut aller à Tribeltri. Seule ton épée peut faire ce qui doit être fait.
   - Mais qu’est-ce que je dois faire ?
   - Vous avez appelé, Mon Colonel ?
Kaja se redressa. Un garde venait de pénétrer dans sa tente. Il comprit qu’il avait crié dans son sommeil. Il avait vu le vieil homme en rêve. De quoi avait-il rêvé ? L’Arbre ! L’Arbre Sacré ! Il lui fallait aller à l’Arbre Sacré !
   - Quelle heure est-il ?
   - L’étoile de Lex vient de se coucher, mon Colonel.
   - Réveillez l’état-major ! Réunion au lever du soleil !
   - À vos ordres, Mon Colonel !
Le garde fit un salut impeccable et sortit en courant.
Kaja sortait tout juste de son Conseil quand arriva le régiment des Gayelers. Sans attendre, il les salua. Ils lui firent une ovation. Kaja leur fit une présentation rapide de la situation. Le roi était mort. Tisréal s'interrogeait sur son avenir. Les prétendants au trône avançaient leurs pions. Le but était le contrôle de l’Arbre Sacré. De ce côté de la frontière, l'ennemi se préparait à la bataille mais de l’autre côté sans l’Arbre Sacré pouvait-il y avoir une victoire ?
Quand Kaja annonça qu’ils allaient aller au secours du plus sacré de leur symbole, ils rugirent comme un seul homme. Sans attendre qu’ils se reposent, ils prirent le chemin de Tribeltri. Intérieurement, Kaja sentit une paix l’envahir. Il allait là où l’attendait son destin.
C’est à marches forcées qu’ils firent le chemin qui les séparait de la ville de l’Arbre Sacré. Ils couvrirent la distance en trois jours. Leur arrivée surprit les prêtres. Si leurs gardes avaient fermé les portes de la ville menant vers la capitale, ils n’avaient pas prévu de surveillance contre une troupe venant du pays de Landlau. Kaja, l’arme à la main, se retrouva sur la grande avenue qui menait à la place de l’Arbre Sacré. Son régiment, en formation de combat, s’était déployé, sécurisant le terrain au fur et à mesure de leur progression. Les gardes des prêtres, qui tentèrent d’intervenir, durent se rendre. Trop habitués à parader, ils n’avaient ni l'entraînement ni le désir de se battre.
Kaja pénétra sur la place et se figea. Devant lui, le spectacle était bien différent de ses souvenirs. L’Arbre Sacré semblait s'affaisser. Ses feuilles argentées pendaient tristement au bout de branches amollies.  Les prêtres priaient et sacrifiaient. Kaja rengaina son épée et s’approcha pendant que ses gayelers sécurisaient la zone. Personne ne le remarqua avant qu’il ne soit tout près des estrades. Il toucha une des branches qui s’effrita entre ses doigts, laissant s’échapper une poussière argentée qui alla recouvrir celle qui était déjà au sol. Un des jeunes prêtres poussa un cri d’alarme. Les autres se retournèrent et sursautèrent en voyant un soldat devant eux. Certains eurent un mouvement de recul.
   - N’ayez pas peur, dit Kaja. Je viens en paix.
Il avança de quelques pas. Devant lui, les prêtres reculèrent dans un bruit métallique qui n’était pas sans rappeler le bruit des armures. Kaja de nouveau s’arrêta, et prit conscience que tous les officiants avaient revêtu le grand costume de cérémonie aux mille écailles, d’argent ou d’acier suivant leur rang, qui évoquaient les feuilles de l’Arbre Sacré. Kaja se remit en marche. De nouveau il fendit les rangs des participants. Bientôt, il ne resta que trois prêtres aux habits chatoyants et tintinnabulants qui semblaient faire un rempart.
   - Je suis le Vice-roi Sink.
   - Je sais qui vous êtes, dit la silhouette qui se relevait derrière le rempart humain.
Le grand prêtre se redressa. Ceux qui faisaient obstacle se retirèrent et il passa entre eux. Il était grand et majestueux. Il se planta devant Kaja.
   - Si vous venez le cœur plein du désir de puissance, voyez vous-même. Le roi est mort de mort violente et l’Arbre Sacré se meurt.
   - J’ai vu combien était forte la vague de la déesse. Elle n’a rien laissé. Tous furent engloutis.
   - Youlba nous a condamnés. Nos sacrifices ne l’apaisent pas.
   - Sa fille est la responsable.
   - Bénalki ? Impossible, elle n’est jamais sortie de son lac.
   - Elle a choisi celle que nous combattons, la sorcière aux cheveux blancs. Sans la bénédiction de l’Arbre Sacré nous sommes perdus. C’est elle que je suis venu chercher.
   - Alors, le royaume de Landlau est perdu… L'Arbre se meurt.
   - C’est pour cela que je suis là, dit Kaja en dégainant son épée.
Le grand-prêtre eut un mouvement de recul en voyant la lame nue.
   - Émoque ! L’épée qui avait disparu… Où l’avez-vous trouvée ?
   - Là où elle fut perdue… Dans les monts Birlak !
   - Qui ?... Qui vous l’a donnée ?
   - J’ai creusé pour la trouver. L’ombre d’un vieil homme triste m’a guidé.
   - Vous avez rencontré Tharab !
   - Tharab ?
   - De bouche de prêtre à oreille de prêtre se transmet la légende de Tharab le fidèle. Il fut des temps anciens bien noirs tels que ceux que nous vivons. Si l’on doit la victoire sur le roi Riou à Youlba. Tisréal ne fut pas toujours son protégé. Youlba est une déesse inconstante que la paix n’intéresse pas. Nous étions à l’époque du Seigneur Kraquen. C’était le seigneur d’un petit fief perdu dans les montagnes. Youlba soutenait une horde de guerriers, sans foi ni loi, pillant et tuant. Quand le village du Seigneur Kraquen fut attaqué, ce dernier était à la ville. À son retour, il découvrit le massacre et le pillage. Dans les ruines fumantes d’où s’échappait l’odeur de la mort, il découvrit un enfant survivant. Il le recueillit. Dans la nuit, d’autres villageois revinrent. Ils avaient fui mais ne savaient où aller. Avec leur aide, il enterra les morts. Quand ce fut fait, il décida de poursuivre et de détruire la horde. L’enfant ne voulut jamais le quitter. Il s’accrocha au Seigneur Kraquen comme on s’accroche à une branche quand on se noie. Le seigneur fut touché et l’emmena avec lui. Il lui fallut dix jours pour trouver et rejoindre la horde. Le premier soir, du haut d’une colline voisine, il en découvrit la force. Même indisciplinés, ils étaient bien trop nombreux pour un seul homme. Il attendit la nuit. Il laissa l’enfant endormi et, aussi silencieux qu’un serpent, il se glissa jusqu’au camp ennemi. Il en assomma un et le traîna un peu plus loin. Là, sur un rocher, il l’égorgea comme on égorge un mouton sur l’autel. Il en recueillit le sang pour le mettre dans une outre. Une fois sa besogne finie, aussi silencieusement qu’il était venu, il rejoignit l’enfant. Évitant de le réveiller, il le chargea sur son cheval et, tout en brouillant sa piste, il mit de la distance entre la horde et lui. Il passait un col au petit matin quand l’écho lui amena le cri poussé lors de la macabre découverte.
Deux jours plus tard, le Seigneur Kraquen revint observer la horde. Il les vit gardant leurs armes à portée de la main. Un guetteur observait les environs. La nuit tombait. Ils allumèrent de grands feux. Cela fit sourire le Seigneur Kraquen. Le guetteur serait trop aveuglé par la lumière du feu pour le voir. De nouveau, il laissa l’enfant dormir sous une couverture de feuilles et de branches. il se glissa près du camp et dans la nuit noire, il attendit. Il eut sa chance après le milieu de la nuit. Deux hommes sortirent pour se soulager. Ils avaient l’arme à la main et un fanal. Ils passèrent près de lui sans le voir. Pendant que le premier vidait sa vessie, le deuxième qui tenait la lumière n’entendit pas venir le Seigneur Kraquen. Il mourut sans bruit. Le Seigneur Kraquen soutint le corps qui s’effondrait et attrapa la lanterne avant qu’elle ne tombe.
   - Déconne pas avec la lumière, dit l’autre, tout en se rhabillant.
N’entendant pas de réponse, il attrapa son arme mais trop tardivement pour éviter la lame de l’épée qui lui tranchait la tête. Le Seigneur Kraquen disposa les corps de part et d’autre de la lanterne, la tête vers le bas de la pente pour qu’ils se vident de leur sang. Il récupéra l’enfant, et de nouveau, alla se mettre à l’abri. Quand il revint deux jours plus tard, la horde avait disparu. De nouveau il la pista. Retrouvant facilement la trace de leur déplacement, il redoubla de précaution. Estimant la direction, il prit de la distance avec le chemin qu’ils suivaient. Avec leurs chariots et leurs animaux, le gros de la troupe devait suivre certains sentiers et en éviter d’autres. Le Seigneur Kraquen se déplaça parallèlement à la trace sans la parcourir. Il descendait parfois vérifier et remontait plus haut sur la pente. Il repéra l’embuscade avant que les membres de la horde ne le repèrent. Il s’arrêta, mit prudemment enfant et cheval à l’abri et revint observer. Il laissa la chaleur du jour et l’ennui opérer leur action. Par petits bonds, il se rapprochait des positions. Il profita même de leurs alarmes au passage d’un cerf ou d’un sanglier pour se déplacer plus vite. Il arriva derrière le premier et vit qu’il somnolait dans la chaleur de l’après-midi. Il l’égorgea sans bruit. Il en restait quatre. Ils subirent tous le même sort. Le Seigneur Kraquen fut de retour près de l’enfant avant la nuit. Celui-ci manifesta sa joie de le voir, mais sans faire de bruit malgré son jeune âge. Il avait compris l’importance du silence. Le Seigneur Kraquen continua sa poursuite et sa vengeance.  Dans la horde, la peur s’était mise à régner. Le ribaudes, qui les accompagnaient, avaient fui ne laissant que les guerriers. Certains avaient essayé de déserter. Les autres avaient retrouvé leurs corps vidés de son sang. La horde, ou ce qu’il en restait, fuyait sans s’arrêter dans les monts inhospitaliers et déserts, nombreux en cette époque reculée. Ils fuirent jusqu’à se retrouver dans une vallée étroite et encaissée finissant en cul-de-sac. Au fond, à leur grand étonnement, ils trouvèrent une forge. Ils comprirent, en voyant le forgeron pourquoi il était aussi loin de tout. Son aspect était bestial et sa peau recouverte d’une épaisse couche de cuir. Le forgeron regarda la dizaine d’hommes qui arrivait. Il posa son ouvrage dans le foyer et, le marteau à la main, s’avança vers eux. Il les dépassait tous de plus d’une tête. Il posa son lourd marteau sur le sol. Ils s’arrêtèrent à bonne distance. Il attendit sans rien dire. Le chef de la horde fit deux pas en avant.
   - Je te salue, Presquedieu. Nous venons en paix…
   - Je connais la paix des hommes comme toi… tu viens pour mon or !
   - Non, non, nous passons seulement.
   - Il n’y a pas d’or, ici ! Il y a la mort pour ceux qui en cherchent !
   - Mais nous ne voulons pas d’or !
   - TU MENS ! TU PUES LE MENSONGE !
La créature avait hurlé, les faisant tous trembler. On ne pouvait se battre contre un Presquedieu. Quasi immortels, ils possédaient des dons propres à leurs créateurs. À voir le lieu où habitait ce Presquedieu, le chef de la horde hésita entre le dieu de la terre Thra qui donnait le métal, et Youlba la déesse de la guerre qui voulait des armes. Il tenta de tergiverser :
   - Tu ne vas pas tuer des servants de ton dieu...
   - Tu mens, jamais un dieu ne voudrait de vous comme servant… tu es là pour l’OR !
Le chef de la horde se jeta en arrière, juste à temps, pour éviter le lourd marteau. Le Presquedieu s’avança vers eux en faisant des moulinets de son arme. Ils reculèrent en désordre, fuyant le danger, sans même réfléchir. Trois flèches en clouèrent trois au sol. Les autres se bloquèrent sur place. Ils regardèrent en arrière pour voir où était le Presquedieu qui les chargeait. Deux autres tombèrent. Les cinq autres sautèrent derrière des rochers pour se protéger. C’est là que le Presquedieu les débusqua en faisant exploser la roche à grands coups de marteau. À chaque fois que l’un d’eux tentait de fuir, une flèche le clouait sur place. Quand le dernier fut au sol, le Presquedieu se tourna vers la vallée et posa son lourd marteau. Appuyé dessus, il attendit. Au sol, les blessés tentaient de s’éloigner de la créature. On entendit le bruit d’un cheval qui avançait au pas. Le Presquedieu ne bougea pas. Quand il vit apparaître le Seigneur Kraquen sur sa monture, il attendit. Il le regarda approcher. Arrivé près du premier blessé, le Seigneur Kraquen mit pied à terre. Il assura l’enfant sur la selle et dégainant sa dague, s’approcha de l’homme qui tentait de fuir. L’homme tenta de se défendre malgré la flèche qui lui traversait le poumon. Le Seigneur Kraquen para sans difficulté l’épée tenue par une main chancelante et égorgea l’homme sans autre forme de procès. Sortant une timbale de sa poche, il recueillit une partie du sang et alla le verser dans une outre accrochée à la selle. Laissant le corps qu’agitaient encore quelques soubresauts, il recommença avec le deuxième blessé. Voyant cela, les autres membres de la horde se traînèrent le plus loin possible. Le chef de la Horde se mit debout sur sa jambe saine et, tenant sa cuisse traversée d’une flèche, il sautilla. Le Presquedieu ne le laissa pas faire. D’un coup de marteau bien ajusté, il lui brisa les deux genoux. L’homme s’effondra en hurlant. Le Presquedieu reprit sa pose et regarda avancer le Seigneur Kraquen qui égorgeait les membres de la horde les uns derrière les autres. Quand il arriva au chef, le Presquedieu se releva :
   - Ta haine est féroce et tenace, dit-il au Seigneur Kraquen. Cela plaira à ma déesse. Laisse celui-ci, il nous servira plus tard.
Il attrapa le chef de la horde par un pied et le jeta sur son épaule comme un vulgaire sac. L’homme hurla avant de sombrer dans l’inconscience. Le Seigneur Kraquen attrapa la bride de son cheval. Il jeta un coup d’œil à l’enfant. Celui-ci ne quittait pas le Presquedieu des yeux, comme hypnotisé par le géant. Ils le suivirent dans l’espace immense de sa grotte. Pendant que le Seigneur Kraquen s’occupait du cheval et de l’enfant, le Presquedieu ravivait son feu. Il avait accroché le chef de la horde comme un vulgaire jambon. Quand la forge prit des teintes rouges orangées, le Presquedieu regarda le Seigneur Kraquen.
   - Tu es venu avec ta haine, c’est bien, mais es-tu celui que j’attends ?
   - Comment le saurais-je ?
   - Viens !
Le Presquedieu entraîna le Seigneur Kraquen et l’enfant vers le fond de la salle.
   - Regarde ! Vois-tu cette pierre ? Elle me fut donnée par la déesse un soir de tempête.
Le Seigneur Kraquen regarda le rocher que lui montrait le Presquedieu. Elle était noire, parcourue de veines bleutées remplies de lumière. Il n’en avait jamais vu de pareil. Il avança la main pour la toucher.
   - Non, ne la touche pas. Elle prendrait possession de ton cœur…
Le Presquedieu lui donna des gants :
   - Avec cela tu vas tenir le burin pendant que je frapperai.
Il lui fit mettre l’outil à un endroit précis en lui demandant d’appuyer fort. Au premier coup, le Seigneur Kraquen eut l’impression que toute la force du coup le traversait. Ce fut comme si un tremblement de terre le remuait. Il tint bon. Le deuxième coup fit jaillir une étincelle tout en retentissant douloureusement dans ses épaules. Le troisième fut encore plus fort. Au quatrième, il y eut un grand craquement. un morceau de la roche venait de se détacher. L’enfant poussa un cri. Un éclat venait de le frapper. Le Seigneur Kraquen se précipita vers lui. À part une petite plaie au-dessus de son œil droit, tout semblait normal. Le Presquedieu s’approcha.
   - Il vivra mais il sera Tharab.
   - Tharab ?
   - Oui, celui qui sert la pierre. Il sera le serviteur de ce morceau de roche divine.
Le Presquedieu se détourna et ramassant la roche avec une longue pince, il la mit dans la fournaise de la forge. Le feu prit des teintes bleues tout en ronflant. Le Presquedieu se mit à forger. Le bruit du marteau sur le métal se mit à faire résonner la grotte. En même temps l’enfant Tharab se mit à être secoué de spasmes à chaque coup sur la roche en fusion. La nuit était tombée depuis longtemps quand le Presquedieu remit le métal dans le foyer. Dans les bras du Seigneur Kraquen, l’enfant Tharab se calma. Ce fut de nouveau le cauchemar quand le Presquedieu reprit son martelage. Le Seigneur Kraquen ne sut jamais combien de temps cela dura. Cela prit fin quand le Presquedieu s’approcha de lui en tenant dans ses mains une épée aux lignes bleues.
   - Maintenant, tu peux la tenir !
Le Seigneur Kraquen prit l’arme que lui tendait le forgeron. Il sut qu’elle était parfaite pour lui.
   - Elle est fille de la déesse et de ta haine. Ainsi son nom sera Émoque, celle qui tuera avec joie tous ceux que tu hais…
Le grand prêtre s’arrêta dans son récit. Kaja regarda l’épée comme s’il en voyait une pour la première fois.
   - La légende se poursuit et raconte comment le Seigneur Kraquen devint le roi Kraquen et comment Tharab devint le serviteur de Émoque, l’épée du roi. Le fils du fils du roi Kraquen était un faible et il est mort dans la bataille des monts Birlak. Le jour même de la bataille, Tharab disparut. On ne retrouva jamais ni l’épée ni Tharab. La légende dit que seul son serviteur qui pleure le roi Kraquen pourra la donner à celui qui en est digne.
Le silence se fit entre eux. Puis, le grand prêtre, d’un geste large et las, désigna l’Arbre Sacré :
   - Mais c’est trop tard, l’Arbre se meurt.