samedi 7 novembre 2015

les mondes noirs : 3

Tous les courtisans étaient sur le qui-vive. Il n’était pas bon de traîner sur le chemin de la reine. Mais il n’était pas bon non plus de ne pas savoir ce qui se passait et ce qui se tramait. Trop de gens s’étaient retrouvés avec un poignard dans le dos par ignorance. C’était un jeu subtil d’évitement ou de rencontres furtives.
Dame Longpeng était de celles qui étaient passées maître dans l’art de jouer à ce jeu. Elle avait envoyé ses suivantes rappeler à certains toutes les faveurs qu’ils devaient et surtout tout ce qu’ils risquaient à ne pas obéir. Toutes les grandes familles de la cour faisaient de même. Les couloirs furent rapidement remplis de gens. Chacun mettait ses réseaux en œuvre. La nouvelle du vol de l’Idole se propagea à la vitesse d’un feu de paille par grand vent. Dame Longpeng en eut un rictus de contentement. Elle allait pouvoir pousser ses prétentions devant cette reine qu’elle haïssait. Sans l’Idole, la royauté vacillait sur ses bases. L’Idole donnait le pouvoir mais en contrepartie, les rois et reines lui devaient protection. L’Idole était l’avatar, le réceptacle de la divinité sur cette terre. Ses suivantes ramenaient les informations. Dame Longpeng les triait et donnait ses ordres. Tout son clan était sur le pied de guerre. Ce vol était une chance de s’approcher du pouvoir suprême. La déroute des gardiens la combla de joie. Elle grimaça en apprenant que Karvach s’en occupait. Elle soupesa le risque qu’il trouve des indices de ce qui s’était passé. Il n’avait à sa disposition que les gardiens en poste ce soir-là. Elle pensa que ce n’étaient que des pions manipulés par un vrai joueur. Elle passa en revue dans sa tête, les différents clans, cherchant si l’un d’eux aurait pu préparer et surtout réussir une telle action.
- Ma Dame, dit Kinch. Les gardiens torturés semblent raconter n’importe quoi. Ils disent avoir vu bouger l’Idole. 
Dame ricana en entendant ce récit. L’Idole ne pouvait bouger toute seule. Ce n’était qu’un tas de pierres recouvertes d’or. Le vrai pouvoir de l’Idole était dans l'homuncule scellé dans son thorax là où un homme aurait eu un cœur. Elle était une des rares à connaître la vérité sur l’Idole et à la mépriser. Ce tas de cailloux n’avait d'intérêt que par la peur qu’il engendrait dans le peuple. Si elle affichait une foi inébranlable dans la divinité, elle n’y croyait absolument pas, comme les autres chefs de clan. Seule la puissance lui faisait courber l’échine. 
- Combien en a-t-il tué ?
- Il n’en restait plus que cinq quand je suis partie, Ma Dame. Tous ont raconté la même chose et pourtant Karvach n’a pas ménagé sa peine. J’ai commencé à entendre les cris en arrivant par le couloir des cuisines.
Dame Longpeng apprécia la performance. Vraiment Karvach était doué. Le meilleur bourreau du clan ne lui arrivait pas à la cheville. Elle eut un léger regret de ne pouvoir l’avoir à son service en entendant cela. Le plus important n’était pas là. S’il n’arrivait pas à tirer d’autres informations, on ne saurait jamais la vérité. Elle reprit ses supputations. Qui pouvait être derrière tout cela ? Une autre suivante entra.
- Vos ordres sont exécutés, Ma Dame. Nos hommes de main ont éliminé les gêneurs.
- Bien, et nous quelles sont nos pertes ?
Chaque crise était  l’occasion de se débarrasser de ceux qu’on ne pouvait atteindre facilement. La désorganisation engendrée était propice à ces coups de main.
La suivante cita quelques noms que Dame Longpeng balaya d’un revers de la main, rien que des proies prévues. Aucun des hommes du conseil n’était dans la liste.
- Seul Karabval manque à l’appel, Ma Dame.
Le front et les joues de Dame Longpeng s’empourprèrent. La suivante s’aplatit encore plus. La colère de sa Dame était redoutable.
- Trouvez-le ! dit-elle les dents serrées. Et amenez-le !

lundi 2 novembre 2015

Les mondes noirs : 2

Les hurlements de la reine couvraient ceux des gardiens achevant de mourir sur les pals. La garde noire menaçait les autres. La reine les avait fait rassembler en un troupeau, tous les gardiens présents dans le temple cette nuit-là. Légèrement détaché du lot, Mircht n’en menait pas large. Il n’avait eu la vie sauve que parce qu’il avait donné l’alerte. L’Idole avait disparu quand il était arrivé pour assurer la deuxième veille. Son cri avait réveillé les goulques qui somnolaient et leurs rugissements avaient fait le reste.
- Qu’on me trouve ceux qui gardaient la pièce sacrée !
Le chef de la garde noire fit une grimace d’assentiment. Il s’avança vers les gardiens agenouillés, et hurla sa demande. Les gardiens tremblèrent.
Tant que l’Idole était là, ils étaient intouchables. Tout le monde, même la reine, leur devait le respect. Ils en avaient bien profité, pillant et détroussant en toute impunité. Certains même s’étaient attaqués à l’entourage royal. On les avait retrouvé morts égorgés. Le coupable n’avait jamais été puni. Les goulques, elles-mêmes, à la vue perçante et à l’odorat infaillible, n’avaient pas pu suivre de trace. Quand Karabval avait laissé entendre que c’était l’Idole qui avait fait cela pour se venger des gardiens qui la déshonoraient, cela avait engendré une double rumeur. “Les pouvoirs de l’Idole étaient sans limite” était la première. La deuxième faisait de Karabval le tueur mystérieux.
La perte de l’Idole les laissait aussi démuni qu’un smoul sans sa coquille. Les gardiens pourtant gardèrent le  silence. Le rictus de Karvach s’agrandit. Il adorait torturer et aujourd’hui, il allait se rassasier.
La reine était partie quand il commença ses basses besognes sur le premier de ses prisonniers. Étalé sur une planche, dépouillé de ses vêtements et surtout de sa ceinture, le gardien tremblait de peur. Si leur race était grande, celle qui fournissait la garde noire était encore plus grande. Karvach avait la réputation d’avoir tué une goulque à mains nues. Quand on voyait sa carrure et les énormes battoirs qui lui tenaient lieu de mains, quand on observait les griffes qui les prolongeaient, on ne pouvait que le croire. Il entreprit d’ailleurs de faire parler le gardien en lui découpant la peau avec.

mardi 27 octobre 2015

Les mondes noirs : 1

Quand les goulques arrivèrent près de l’escalier lumineux, elles s’arrêtèrent. Ces bêtes aux longues pattes puissantes, au mufle court bardé de crocs, connaissaient leur territoire. Elles ne pouvaient descendre les marches. Leurs colliers déjà pulsaient d’une sombre couleur. Une marche plus bas, la douleur leur aurait scié le cou. Elles regardèrent en arrière, tout en grondant leur colère de ne pouvoir suivre leur proie. Elles attendaient les gardiens. L’une d’elle n’en tenant plus, risqua une patte sur la marche inférieure. Elle glapit de douleur et de terreur, s’effondrant quand son collier l’étrangla. Les autres reculèrent gondant de plus belle. Un bruit de course les fit se retourner en partie. Les gardiens arrivaient. Les goulques baissèrent leurs têtes cornues dans un signe de soumission. Ceux qui arrivaient étaient des êtres géants, massifs et prognathes. Leur course ébranlait le sol. Ils s’arrêtèrent comme les goulques en haut de l’escalier lumineux.
- L’ordure a pris la fuite dans les mondes obscurs, dit le plus grand.
Son habit était rouge comme le sang, il tenait à la main un long cimeterre. La lame en était ternie par endroit par les traces de sang séché.
- Ouais ! Mais on a éliminé les autres, répondit celui à l’habit aussi noir que son cœur.
Il hurla quand le plat de la lame du gardien aux habits rouges lui frappa les lèvres :
- Ta gueule, Sschmall. La reine s’en fout. L’Idole est partie. Cette ordure doit l’avoir avec lui.
Sschmall pâlit autant que sa peau sombre le permettait.
- J’vais pas là-dedans, hurla-t-il en désignant la tache noire à leurs pieds. Kricht ! Tu peux pas me demander ça !
- Et qu’est-ce tu crois ? Qu’la reine va te prendre par la main ? On f’ra c’qu’elle dit ! Magne, on rentre !
Les lourds gardiens se mirent en marche. Kricht toucha sa boucle de ceinture, là où un cabochon jaune semblait pulser. Les goulques glapirent sous la douleur et lâchant leur veille en haut de l’escalier, elles vinrent se ranger contre les jambes des colosses.
Leurs pas résonnèrent sur les pierres de la rue dans un silence de mort. Ils ne virent personne. D’ailleurs personne n’aurait osé sortir quand les gardiens et les goulques erraient.

dimanche 18 octobre 2015

Les mondes noirs : introduction

Immobile en haut de l’escalier lumineux, il regardait la tache noire qui s’étendait au pied de la butte. La ville s’arrêtait là, après commençait le no man’s land. Il vérifia ses armes. Son sabre glissait sans effort dans son fourreau. Ses couteaux, répartis tout au long de sa personne, étaient bien assurés. Quant à sa lance, il l’avait soigneusement aiguisée le matin même.
Il descendit les marches avec lenteur, sentant bien monter les odeurs des miasmes qui régnaient dans ces bas-fonds.
Il hésita sur la dernière marche. C’était, il le savait, le dernier support solide avant le sol incertain composé à moitié d’eau et à moitié de choses innommables.
Il prit une grande inspiration et posa enfin le pied sur quelque chose de spongieux. Ses yeux s’accoutumèrent à la nuit, discernant les ombres qui allaient devenir des formes. Tous ses sens en éveil, il guettait. Le danger était là. La seule question était : quand arriverait-il ?

samedi 3 octobre 2015

Césure 12

Ce fut le choc qui me réveilla. Un homme avait buté sur mes jambes, s’étalant de tout son long sur le chemin. Je bondis sur mes pieds l’aidant à se relever. Il semblait à moitié assommé par le choc. Je le fis asseoir à côté de moi. Il se laissa faire. Le soleil était déjà haut dans le ciel. De nouvelles questions m’assaillirent. Comment avais-je pu dormir aussi longtemps ? Pourquoi ne m’avait-il pas vu ?
L’homme grommela quelque chose. J’en oubliais mes interrogations. Il jeta sur moi un regard incrédule et apeuré.
- Quel est ton nom ? lui demandais-je.
- Cléophas…
Il parut prêt à ajouter quelque chose sans qu’aucun son ne sortit de sa bouche.
- Tu n’es pas romain, me déclara-t-il.
Je fis non de la tête, étonné qu’on me pose cette question. Et puis je compris en le détaillant mieux. Le teint sombre et la barbe broussailleuse, je devais lui paraître étranger avec mes cheveux châtains et mon teint clair. 
- Que faisais-tu là, par terre ?
- Je dormais.
Il se massa à nouveau la tête et tenta de se lever sans y parvenir.
- Il faut que je parte, dit-il dans un souffle.
Je l’aidais à se lever mais il titubait. Je lui passais un bras sous l’épaule et je me mis à marcher au même pas.
- Je t’accompagne, lui dis-je, je n’ai rien d’autre à faire.
Le soutenant à moitié, je me mis en avancer avec lui. Au bout d’une centaine de pas, il sembla aller mieux. Nous marchions lentement. L’homme semblait préoccupé. Ses regards inquiets lui montraient-ils des dangers ? Je ne savais quoi dire mais nous faisions de nombreux détours par de petites venelles.
- Je ne vois rien, lui dis-je, après que nos détours nous aient ramenés en arrière.
- Je sais que je tremble probablement pour rien, mais après ce qu’il s’est passé…
Mon regard se chargea d’interrogation.
- Qui est ton maître ? m’interpella-t-il.
- Je n’ai pas de maître ! protestais-je.
Il me regarda comme s’il ne me croyait pas.
- Tu es sûr que tu n’es pas romain? reprit-il.
- Je viens d’ailleurs… lui répondis-je.
- Tu dois dire vrai… tu n’as pas l’accent.
Il ajouta quelques mots en “us” et en “a” que je ne compris pas. Je répondis par un silencieux sourire.
- Alors tu n’es pas venu pour la Pâques ?
Moi qui n’avais jamais fêté Pâques, je fis non de la tête.
- Je suis ici par hasard. Mon pays est beaucoup plus loin. Et j’aimerais bien le retrouver, ajoutais-je à voix basse....
Comme nous approchions des portes de la ville, il redoubla de précautions. Il ne se détendit qu’une fois loin des gardes. Ma méconnaissance des us et coutumes lui avait rendu service. Les gardes s’étaient divertis à mes dépens, le regardant à peine.
Cléophas m’avait alors parlé des évènements, de l’arrestation de son mentor. J’avais reconnu sans peine la situation dont parlait toute la cathédrale. Je n’osais pas lui dire que je connaissais la suite, me bornant à commenter ses dires sur ce qui s’était passé.
Nous marchions depuis peu quand un homme se retrouva à notre hauteur, marchant du même pas.
- De quoi discutez-vous en marchant ? nous demanda-t-il
- Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci, lui répondit Cléophas
- Quels événements ?
-Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.
Notre nouveau compagnon parut contrarié, nous reprochant de ne pas comprendre. Dans la clarté du soir, il nous parla d’une voix calme et tranquille nous expliquant les évènements à la lumière des textes anciens. Il cita des gens que je ne connaissais pas, d’autres dont j’avais vaguement entendu parler. À l’écouter tout avait une cohérence parfaite. Par moment pendant que Cléophas semblait digérer tout ce qu’il avait entendu, notre nouveau compagnon me parlait. Ma vie lui semblait connue et elle aussi semblait prendre sens à travers le récit qu’il en faisait.
Nous marchâmes ainsi jusqu’au soir. Cléophas avait repéré une auberge pour la nuit mais notre compagnon semblait vouloir aller plus loin.
- Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.
Je fus heureux de la remarque de Cléophas. C’était la première fois que je me sentais à ma place dans ce curieux monde. L’homme ne se fit pas plus prier et entra avec nous. Manifestement, Cléophas était connu dans l’auberge. On lui indiqua rapidement une table et on nous amena coupe et bols pour le repas. La servante posa le pain sur la table ainsi qu’un pichet de vin. Sans plus attendre notre compagnon prit du pain, dit une bénédiction et le rompit. Puis versant du vin dans une coupe, il dit une autre bénédiction et nous partagea le pain et le vin. Ce fut comme si un éclair emplissait la pièce. Aveuglé, je fermais les yeux.

Bip… Bip… Bip…
- Docteur ! Docteur ! Le malade du 15 se réveille !
Il y eut des bruits de pas précipités autour de moi. J’ouvris les yeux sur un plafond blanc. L’espace sonore était envahi de bip, d’ordres, de cris. Un visage passa dans mon champ de vision :
- Serrez-moi la main, si vous m’entendez !
Je pris conscience de mon corps. Ma main, où était ma main? Cela dura un instant d’éternité et puis je retrouvais toutes mes sensations. Une main serrait la mienne, je la serrais en retour. Une pulsation douloureuse me tapait dans le crâne.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demandais-je d’une voix que je reconnus à peine.
- On vous a retrouvé dans le brouillard. Vous avez reçu un morceau de gargouille sur la tête.
- Ah ! Et alors !
- Voilà trois jours que vous êtes dans le coma… mais maintenant cela va aller… reposez-vous. Je reviendrai tout à l’heure.
La main quitta ma main. Je sentais le poids de mon corps et sa raideur. Une gargouille… j’avais pris un morceau de gargouille sur la tête…. Cela me fit rire. Peut-être était-ce une gargouille du nord !

mardi 22 septembre 2015

Césure 11

Quand ma vue se stabilisa j’étais sur une place. La tension était palpable. Une foule en colère bouillonnait autour de moi. Jeunes et vieux semblaient s’être rassemblés pour faire justice. J’entendis Des paroles sans tout comprendre. La Loi disait que… Sans comprendre précisément les mots, je comprenais parfaitement que, ce que disait la Loi, était terrible. On y parlait de mort en oubliant la vie. Je me frayais un chemin parmi ces braillards, évitant de les bousculer, choisissant les passages où les poings n’étaient pas fermés sur des pierres. Je me retrouvais au premier rang d’une sorte d’arène délimitée par la foule. Au centre de ce cercle improvisé, deux personnes se tenaient dans des attitudes différentes. Debout une femme, raide de peur, jetait des regards anxieux à tous les hommes qui formaient un mur vociférant l’entourant de toutes parts. Elle tentait par des gestes maladroits, d’ajuster une robe qu’elle n’avait manifestement pas eu le temps de mettre correctement. Devant elle, un homme se tenait accroupi. Il dessinait sur le sable. L’enchaînement des courbes faisait un tracé harmonieux que je reconnus tout de suite. L’enfant du désert avait bien grandi. Il avait cette même attitude, calme et sereine, ne défiant personne. Il semblait étranger à la scène.
Le premier cercle des participants criaient haut et fort son indignation devant cette femme prise en flagrant délit d’adultère. Ils recrachaient comme un venin cette loi qu’ils n’avaient pas digérée. Ils en appelaient aux pères de leurs pères pour punir ces turpitudes. Devant cette foule hostile la femme tenant sa robe déchirée, gardait la tête baissée. Je ne savais quoi dire ni que faire quand brusquement il se leva. À ses pieds, les dessins attirèrent mon regard et celui de la femme.
Un silence se fit, encore plus inquiétant que le tohu-bohu précédent. La femme jeta un regard circulaire chargé de peur et de défi. Je vis des mains blanchir en serrant plus fort les pierres ramassées.
Plusieurs hommes sortirent du rang pour porter leurs accusations. La tension monta encore d’un cran. Je compris le piège. Ce n’était pas elle qui était visée. Bien sûr, elle avait transgressé la loi et cette loi punissait de mort par lapidation ceux qui le faisaient. Le plus important était ailleurs. C’était un combat sans merci entre les accusateurs et l’homme qu’était devenu l’enfant du désert. Soit il disait de la laisser aller et c’est lui qu’on lapiderait pour trahir la Loi, soit il la condamnait et il serait en contradiction avec ses propres paroles.
L’homme se leva. Il regarda autour de lui non pas une foule mais des hommes, ses yeux accrochant un à un les regards. Comme tout le monde, je retins ma respiration...
- Que celui qui n’a jamais péché, lui jette la première pierre.
Se baissant, il se remit à dessiner sur le sol.
Je m’attendais à beaucoup de choses mais pas à cela, les autres non plus d’ailleurs. Il y eut un moment de flottement. Des regards interrogatifs furent échangés. Le temps fut comme suspendu. Puis on entendit le bruit d’un caillou tombant à terre. Je me tournais juste à temps pour voir une couronne de cheveux blancs s’éloigner. D’autres suivirent dans le silence. On était loin des vociférations. Chacun était maintenant seul avec sa propre conscience.
J’entendis sur ma droite quelqu’un murmurer :
- On va pas partir comme ça ?
Un grognement lui répondit. L’homme qui l’avait poussé se détourna pour s’éloigner.
Il y eut un cri de rage poussé par un colosse. Il jeta sa pierre avec une telle violence qu’elle s’enfonça dans la terre à ses pieds. Se retournant, il s’en alla presque en courant bousculant tout et tous sur son passage.
Pendant ce temps, celui dessinait semblant étrangement étranger à ce qui se passait. Ses doigts couraient, traçant des semblants de mots sur le sol sableux. Je m’éloignais aussi, doucement sur la pointe des pieds. Personne ne fit attention à moi… Pourtant j’eus la sensation qu’il ne me quittait pas des yeux.
J’errais encore dans la ville ne sachant vers où diriger mes pas quand survint la nuit. C’était une nuit profonde sans lumière pour guider mes pas. J’avançais à tâtons. Cela me rappela mes premiers pas dans la cathédrale. Je désespérais de retrouver une issue. De nombreuses questions se bousculaient dans ma tête, sur ma vie, mes actes, mais surtout revenait sans cesse la question du pourquoi j’étais là.
Le découragement me prit après plusieurs heurts dans des obstacles aussi invisibles qu'improbables dans ce néant. Je me couchais là contre le mur, appelant la mort puisque ma vie s’était enfuie, ne me voyant pas continuer ainsi de situations incroyables en rencontres sans à venir. 

mercredi 9 septembre 2015

Césure 10

On amena un âne déjà chargé pour le voyage. Sedma prit la bride et après un dernier signe à son maître, il se mit en chemin. Je lui emboîtais le pas.
- Le prochain point d’eau est à deux jours, me dit mon guide, alors que nous allions redescendre une dune.
J'acquiesçais de la tête, levant les yeux pour voir la prochaine difficulté sur le chemin et jetant un coup d’œil en arrière. Dans le soleil, trois silhouettes avançaient vers le camp d’Abraham et le chêne de Mambré.
Notre marche était régulière. Nous étions au milieu de rien, sous un ciel sombre transpercé d’un pâle soleil. L’âne nous suivait la tête basse mais le pas sur. Mon guide évitait certaines zones.
- Mauvais sable ! me disait-il.
Le premier puits sembla surgir d’un horizon sans relief. Le lendemain ressembla à la veille et au jour d’avant, me laissant croire que le jour d’après serait pareil. Je marchais comme l’âne, la tête basse mais le pied moins sûr. Un point attira mon attention une des rares fois où je tentais de regarder au loin. Je le montrais à Sedma :
- As-tu vu ? Qu’est-ce ?
- J’ai vu. On dirait un voyageur et sa monture, à moins que ce ne soit le vent qui nous joue des tours.
Une impression étrange me serra le cœur. C’était une émotion forte, une attente anxieuse.
- Est-il dangereux ?
- Si c’est le vent, nous ne risquons rien.
Sa réponse ne fit qu’augmenter ma peur. Notre chemin se dirigeait vers cette forme au loin. Après quelques milliers de pas, il fut évident que cela venait vers nous. Le vent n’avait rien à voir dans l’histoire. Je tentais de détailler ce que je voyais sans pouvoir préciser.
- Ils sont plusieurs ?
- Je dirais deux, répondit Sedma. Un homme marche devant.
Les paroles de mon guide me permirent de préciser ce que je voyais. Oui, c’était bien un homme qui marchait devant. Sa silhouette carrée se prolongeait d’un solide bâton bougeant au rythme de sa marche. Il devait être grand. Derrière, je pariais pour un âne portant sa femme à moins que cette petite forme ne soit sa fille.
Notre rencontre eut lieu quand le soleil était au zénith. Après les salutations d’usage, nous partageâmes le sel et le pain. L’homme voyageait avec sa femme et son fils. Ils revenaient de la lointaine Égypte. Pendant que nous parlions, la femme installa le bivouac. Ses gestes étaient doux et précis. L’enfant la regardait jouant tranquillement. L’homme n’était pas bavard et la conversation avait tourné court. Je m’étais levé, supportant mal ce silence qui se prolongeait. Le vent soufflait par petites rafales. Je m’approchais de l’enfant pour voir son jeu. Il traçait des signes dans le sable. Je m'accroupis à côté de lui. Je commençais à suivre son doigt agile qui courait sur le sol traçant d'étranges figures qu'il effaçait pour en recommencer d'autres. Son père avait juste dit leur fuite devant la violence mortelle et aveugle d'un dirigeant obsédé par sa peur de perdre son pouvoir. Ayant appris sa mort, il revenait vers le pays de ses pères, sentant bien qu'il serait toujours un étranger dans un pays qui ne l'avait jamais attendu.
Les doigts de l'enfant virevoltaient au-dessus de la terre comme des hirondelles chassant dans la lumière du soir. Plus je le regardais, plus je devenais attentif. Même s'il n'avait pas dit un mot, ce que dessinait l'enfant me regardait.
J’y vis comme un visage aux yeux doux et accueillants. Je retrouvais mon âme d’enfant, m’émerveillant de chaque nouveauté dans un monde où pour moi, tout était nouveau. Chaque instant était magique. Je m’entendis rire de cette petite voix haut perchée que j’avais perdue depuis bien longtemps. De nouveaux traits apparurent. Un instant, rien qu’un instant j’eus peur. Ma gorge se serra au souvenir de ce mensonge qui avait fait tant de malheurs autour de moi. Ce ne fut pas le faciès terrifiant de ce vieil homme qui avait pris plaisir à m’humilier qui se dessina sous mes yeux, mais un visage de bonté et de tendresse dont le regard me rassura, m’enveloppa, me transforma.
Ce fut comme si une grande main ferme tenait la mienne et me guidait dans ce dédale où je m’étais perdu moi-même. Tout se brouilla autour de moi.