vendredi 15 février 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...75

Doucement la lumière revint. Il n’y avait plus de vent. Il n’y avait plus rien. Koubaye était… était là. Mais dans ce blanc sans relief et sans fin, pouvait-on parler d’un lieu. Il se dit qu’il était vivant. De nouveau, il s’interrogea, comment savoir si l’on est vivant ou mort dans un espace où rien ne semble exister. Oui, il pensait. Cela suffisait-il à être ce qu’il avait été ? Il bougeait le bras, il bougeait les jambes sans que cela n'entraîne aucune conséquence, aucune sensation. Il ne ressentait même pas son poids sur ses pieds. Sa pensée boucla. Son esprit cherchait du connu pour s’y accrocher. Ce qu’il avait traversé, l’avait fait souffrir, pourtant tout ce qu’il avait vécu était moins angoissant que cet endroit-espace où le rien était maître. Il ferma les yeux sans réussir à se séparer de la lumière. Il les ouvrit, les referma. Il prit conscience que même ce geste-là ne changeait rien. Alors il se laissa aller, se demandant quelle serait sa prochaine pensée. Et tout fut blanc.
En lui comme l’idée d’une pensée l’envahit. C’était un tout. C’était le tout. Koubaye se laissa être comme un vase qu’on remplit. Au commencement, il ne ressentit rien, rien que le sentiment ténu d’une lumière qui se mettait à battre. Puis vinrent les couleurs, pâles et translucides. Elles ondulaient à la limite de sa vision. Elles se renforcèrent en se croisant, se mêlant en une sorte de trame. Si  certaines associations dissonaient, d’autres s’harmonisaient à merveille. Sans cesse d’autres arrivaient entremêlant leurs propres couleurs pour former un tout dont la beauté frappa Koubaye. Il en fut abasourdi.
Brutalement, il partit en arrière. En un instant, il eut une vision de l’ensemble. Il était une particule face à l’univers. Alors Koubaye sut. Et il sut que son savoir était juste. Il était au sein même de la pensée du dieu des dieux. Il voulut savoir et il sut… pour Riak et pour les autres. Il sut le dessin que le lissier préparait et Rma tisserait. Il vit les accros que certains avaient fait et comment le dieu des dieux les avait incorporés dans sa fresque pour les harmoniser. Il sut aussi qu’il était libre de rester ou de partir, de contribuer ou pas à cette fresque.
Alors Koubaye posa un choix en sachant qu’il était. Il savait la pensée du lissier. Il savait le désir du dieu des dieux. Il sut qu’il avait le désir d’y participer de tout son être.
La joie lui emplit le cœur, la sienne et celle plus intense du dieu des dieux. Alors il comprit qu’il allait être la voix qui dit le désir du dieu des dieux dans le royaume pour que tous la connaissent et que tous choisissent. Il était temps que revienne le roi Riou.
Résal sursauta quand Koubaye eut un mouvement. Cela faisait des heures qu’il attendait soutenant la tête de Koubaye, ne sachant que faire dans cet espace où il avait perdu tout repère. Toutes sortes de pensées lui avaient traversé l’esprit. Maintenant, il avait l’esprit vide comme si le vide et le noir de cette salle avaient aspiré ses pensées. Il vit la lumière, petit point lumineux qui devint silhouettes. Il découvrit deux formes qui avançaient vers lui. Dès qu’elles furent assez près, il reconnut la silhouette de Koubaye, la deuxième plus grande, plus longiligne lui était inconnue. Résal ne comprenait pas comment il pouvait sentir Koubaye contre lui et le voir ainsi s’avancer. Il n’osait pas bouger. Bientôt la lumière des deux êtres éclaira la corniche sur laquelle Résal et Koubaye reposaient. Résal comprit alors que ceux qu’il voyait ainsi étaient des êtres indépendants de la matière puisqu’ils marchaient sur le vide. La silhouette lumineuse de Koubaye s’approcha encore plus de lui et, dès qu’elle toucha le corps que Résal soutenait, disparut. Résal sentit que celui qu’il soutenait commençait à bouger. Koubaye se releva et fit face à l’être de lumière.
   - J’irai et je dirai, dit-il.
   - J’attendrai et te guiderai quand tu reviendras. Fais ce qui est juste à ton regard.
   - Merci, Tingam.
   - J’ai fait ce pour quoi j'ai été appelé à l’existence. Tu fais ce que tu as choisi.
 Ayant dit cela, la silhouette lumineuse de Tingam disparut, laissant le noir remplir l’espace. Résal se mit aussi debout avec quelques difficultés. Il était raide et ses articulations le faisaient souffrir. Comme il avait bougé, il ne se repérait plus. Il avança un pied avec précaution tout en appelant :
   - Koubaye ?
   - Je suis derrière toi. Donne ta main.
Résal se retourna en tendant le bras. Koubaye lui prit la main :
    - Les escaliers sont là, viens, nous remontons.
La remontée fut longue. Koubaye soufflait et Résal peinait. Comme il ne voyait rien, l’irrégularité des marches le surprenait. Il tomba même plusieurs fois, jurant contre les tailleurs de pierre qui ne savaient même pas faire leur travail correctement. Cela fit sourire Koubaye qui savait que cet escalier avait été taillé par le premier sachant, bien des générations avant eux. Attiré par la force qu’il avait sentie dans le Mont des vents, il n’avait trouvé que la grotte qui aujourd’hui encore, servait d’accès. Atteindre la grotte du départ, où attendait Tingam, lui avait demandé des années d’efforts pour creuser cet escalier. Koubaye savait même son nom : Landlau. Il fut le premier sachant du royaume qui prit son nom quand il devint roi. Landlau aimait la paix et fit connaître le savoir. Tous ne parvinrent pas au grand savoir. Quand ses successeurs cessèrent d’être des sachants, on sépara le pouvoir du savoir, créant ainsi l’échelle des savoirs, du premier à l’ultime savoir, réservant le titre de sachant à celui qui, venant dans la grotte du départ, partait avait Tingam et revenait. Ceux qui ne revenaient pas étaient déposés dans une cavité taillée au niveau de la plateforme. Beaucoup étaient descendus depuis la séparation du pouvoir et du savoir et, à part une très vaste salle que les torches n’éclairaient pas, la plupart n’avaient rien trouvé. Ceux qui, comme Koubaye, avaient ressenti l’appel, partaient avec Tingam mais rares furent ceux qui revinrent. Koubaye savait qu’il était le premier sachant depuis la mort du roi Riou et la fin du royaume de Landlau. Il savait aussi que la grotte était tellement vaste qu’elle devait courir sous le monde entier. Tous les pays ou presque avaient un accès. Les sachants ne portaient pas toujours ce nom. On les nommait d’autres vocables comme grands sages, ou éveillés, ou prophètes, mais tous avaient connu Tingam et passé les épreuves. Les royaumes sans accès à la grotte du départ avaient d’autres sources de savoir comme Tisréal dont l’arbre sacré plongeait ses racines jusqu'au cœur du monde. Malheureusement, la sagesse s’en était allée, laissant les hommes orphelins de savoir. Ils avaient adoré l’arbre au lieu d’accueillir la vérité, lui offrant des sacrifices au lieu de prendre ce qu’il donnait. Aujourd’hui, un autre arbre avait planté ses racines au cœur du savoir. Et Koubaye savait où.
Petit à petit, le noir devint moins intense. Ils arrivaient près du lourd rideau fermant l’entrée. Résal s’approcha pour écouter.
   - Cela s’agite beaucoup, dit-il.
   - Nous sommes partis longtemps. Le jour est levé. Ils doivent nous chercher.
Ils sortirent dans le couloir quand ils entendirent se calmer l’agitation. Le passage était libre.
   - Retournons vers notre chambre, dit Koubaye.
Ils reprirent un escalier pour changer de niveau et croisèrent un serviteur qui, pour une fois, semblait se dépêcher.
    - Pardon, pardon, leur dit-il. Maître Balima m’attend.
Koubaye et Résal se collèrent contre le mur pour le laisser passer. Le serviteur les dépassa du plus vite qu’il pouvait. Dans cet escalier en colimaçon, ils le virent disparaître.  Résal et Koubaye se regardèrent interloqués. Ils reprirent leur progression. Bientôt, ils entendirent le bruit du frottement des sandales derrière eux. Le serviteur les rattrapa.
   - Vous… vous êtes…
Sans finir sa phrase, il fit demi-tour en criant :
   - Maître Balima ! Maître Balima !
Résal de nouveau regarda Koubaye :
   - Je crois qu’on va se faire engueuler…
   - Je ne crois pas, répondit Koubaye. Rejoignons la chambre.
À peine arrivés, ils entendirent des pas précipités dans le couloir. Balima suivi de Siemp et d’autres personnes qu’ils ne connaissaient pas, s’engouffrèrent dans la pièce. Si Balima avait la figure de quelqu’un qui avait mordu dans un citron, Siemp semblait soulagé.
    - Où étais-tu, gronda Balima ?
    - Là où doit aller un sachant, répondit Koubaye, toi, un presque ultime savoir, tu aurais dû le savoir.
Le visage de Balima vira au rouge. Il ouvrit la bouche, quand Fenexine lui coupa la parole :
   - Tu as découvert la grotte du départ ! Merveilleux. Et tu es revenu, c’est encore mieux.
Il avait le sourire radieux de l’homme qui a trouvé un trésor.
   - Tu es revenu….
La voix de Fenexine exprimait une quasi extase. Il se tourna vers les autres présents.
   - Un Sachant, nous avons un Sachant. Béni soit le Dieu des Dieux ! À genoux, tous ! À genoux !
Joignant le geste à la parole, le vieil homme mit genou à terre et se lança dans la récitation d’un hymne à la gloire du dieu des dieux. Tous les autres l’avaient imité. Seul Balima avait agi avec retard. Cela fit sourire Koubaye. Il avait bouleversé les plans échafaudés par le maître pour devenir l’autorité suprême. Déjà d’autres stratégies agitaient l’esprit de Balima. Déloger Lascetra allait s’avérer plus difficile que dans ses prévisions. Il avait eu raison en désignant Koubaye. Balima ne pouvait pas le manipuler comme il aurait voulu. Koubaye était un vrai sachant et pas, comme lui, un faux semblant plus intéressé par le pouvoir que par le savoir. Il lui restait pourtant une carte à jouer. Lascetra l’avait nommé précepteur de Koubaye. S’il n’était pas aussi avancé qu’il le prétendait, Balima connaissait suffisamment l’âme humaine pour influencer Koubaye pendant qu’il l’éduquerait. Koubaye, en observant Balima, eut l’impression de voir une pâle copie de celui qui dessinait la trame du monde et du temps.
    - N’est pas le Lissier qui veut, déclara Koubaye. Malheur à celui qui veut tramer son motif en lieu et place du Dieu des Dieux. Les vice-rois préparent notre disparition. Leurs sbires, buveurs de sang, seront à notre porte avant que l’été ne soit là. À leur venue, il faut nous préparer.
La déclaration de Koubaye fit l’effet d’une bombe. Les questions fusèrent de toutes parts. Koubaye leva la main et le silence se fit.
   - Le soleil est là, je sors.
Tout le groupe resta interloqué. Koubaye, suivi de Résal, passa au milieu d’eux et ils prirent le chemin de la sortie. Résal l’interrogea :
   - Je ne comprends rien. Pourquoi faire cela ? 
   - Il faut du temps pour qu’ils comprennent. Voilà la première raison, et la deuxième qui est aussi importante, j’ai besoin d’air.
Koubaye fit sonner la cloche du mouflon avant même d’être arrivé à la porte. Quand ils arrivèrent au niveau du porche d’entrée, le rire sonore de Rockbrice résonnait déjà dans les montagnes.
Bientôt le géant dépassa la crête et toujours riant s’approcha :
   - Toi sortir, alors toi venir. Bulgach faire fête pour fils et toi invité…
   - Oui, Il Dute, mais il faut que je te dise…
   - Plus tard, fête pas attendre, répondit Rockbrice.
Il regarda Résal :
   - Toi venir aussi, toi invité
Dans une des salles du Mont des vents, Balima fulminait.
Le voyage jusqu’au village de Rockbrice prit la journée. Ils y arrivèrent à la nuit. Un grand feu brûlait au centre de la place et déjà on dansait. Bulgach fit un accueil de prince à Koubaye. De mémoire de montagnards, il était le premier sachant à venir chez eux.
   - Bulgach, il me faut dire …
   - Demain, Sachant, demain. Cette nuit, faire la fête !
Tard dans la nuit, saoulé de chants, de danses et de liqueur, Koubaye s’endormit. Résal, qui avait bu beaucoup plus, dormait déjà. Rockbrice, qui titubait un peu, les couvrit d’une bonne peau de mouflon et repartit danser avec les derniers convives qui tenaient encore debout.
Le lendemain, en fin de matinée, Bulgach invita Koubaye à entrer dans la grande maison. C’est ainsi qu’on appelait la salle du conseil. Bulgach était le chef de son village. Il était aussi un juge pour les tribus proches du Mont des vents. Koubaye découvrit dans la salle du conseil, une dizaine de gaillards aussi bien charpentés que Bulgach. Toutes les tribus voisines avaient envoyé des représentants pour la fête.
   - Tous là, dit Bulgach. Parole de Sachant très importante. Tous écouter.
Koubaye s’avança devant eux. Il se sentait impressionné. Lui, le presque enfant, allait donner des ordres à des gaillards beaucoup plus expérimentés que lui. Il se racla la gorge et se lança :
   - Bientôt des guerriers viendront…
   - Eux mourir,  interrompit un vieil homme barbu.
Bulgach le fusilla du regard et fit signe à Koubaye de poursuivre.
   - Ce ne sont pas les hommes du baron. Ceux qui viendront sont assoiffés de sang et ne connaissent pas la peur.
   - Eux pas connaître montagnards !
Tous les présents éclatèrent de rire à la remarque d’un autre chef.
   - Ils seront nombreux, plus nombreux que vous, avec des armes en abondance et des armures. Ils viendront à la fin de l’hiver. Voilà ce que je sais.
Il y eu un moment de silence et Bulgach se leva.
   - Sachant dire vérité. Mais armée venir sur notre terre, pas connaître notre terre. Pour armée, passage des gorges de Tsaplya, et pour montagnards victoire. Demain, moi montrer toi gorges de Tsaplya.
Koubaye acquiesça en pensant que Balima n’allait pas être content. Pendant que Bulgach parlait avec Koubaye, les autres chefs avaient commencé une discussion très animée. Koubaye comprit que déjà, ils préparaient la bataille. Alors il sut que les buveurs de sang auraient à faire à forte partie.
Le jour d’après, Bulgach, accompagné de Rockbrice, emmena Koubaye et Résal aux gorges. Étroites et tortueuses, elles abritaient le lit d’une rivière.
   - Bientôt neige partout sauf en haut, dit Bulgach. Plus personne pouvoir passer par là. Quand soleil redevenir chaud, alors ennemis pouvoir venir. Eux passer ici, pour armée pas d’autre chemin.
Koubaye regarda les hautes falaises de part et d’autre. Même les mouflons ne les escaladaient pas.
    - Nous, là-haut, dit Rockbrice. Eux en bas… Eux morts.
Koubaye admira leur confiance. Ils allaient préparer les pièges et les armes. Le Mont des vents serait à l’abri.
Koubaye resta encore une journée avec eux puis revint vers le Mont des vents. À son arrivée, il comprit combien les choses avaient changé. Les serviteurs s’inclinaient devant lui attendant ses ordres. Le plus étonnant pour lui, fut d’entendre un serviteur déclarer :
   - Maître Balima sollicite une audience. Que dois-je lui répondre ? 
Koubaye s’empressa d’accepter. Il vit arriver bientôt Balima suivi de Siemp. Après s’être incliné, il prit la parole :
   - Je viens pour organiser l’enseignement. Les grands savoirs ne peuvent être acquis qu’avec beaucoup de pratique et beaucoup de temps. Le savoir sans la pratique…
Koubaye le coupa :
   - J’entends, maître Balima. Mais aujourd’hui n’est plus le temps des pratiques et des apprentissages. Aujourd’hui vient le temps de préparer la guerre.
    - Mais l’enseignement…
Koubaye vit le visage de Balima passer par toutes sortes d’expression. Il demeura ferme et répliqua :
   - Ce sont des occupations de paix. Il faut se préparer pour la bataille. Le Mont des vents est en danger. Si les buveurs de sang arrivent ici, le royaume de Landlau aura définitivement disparu.
Leurs regards se croisèrent un instant, puis Balima baissa les yeux. Koubaye reçut un choc. Il avait devant lui, celui qui allait trahir.

jeudi 31 janvier 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...74

Dans la capitale, la vie suivait son cours. On y continuait les fêtes et, en cette saison, la chasse battait son plein. Kaja était régulièrement invité par un équipage ou un autre. Il aimait cette course à travers bois. La traque du gibier était un jeu de guerre. Kaja aimait ce jeu. Il y avait la contrepartie. La chasse à courre était aussi une bonne raison de s’approcher discrètement de l’un ou de l’autre et de mener ses affaires. C’est là aussi qu’il forgea sa réputation d’incorruptible. Nombreux furent ceux qui, à mots couverts, lui proposèrent des affaires juteuses. Par contre, rares furent ceux qui surent à combien d’attentats il échappa. Depuis l’attentat avec les bayagas, Selvag avait imposé quatre hommes à Kaja.
   - C’est votre garde d’honneur. Vous êtes le chef de la police et vous devez avoir une garde d’honneur.
Kaja s’était laissé convaincre et il devait reconnaître que ses hommes surentraînés étaient les meilleurs. Aucun de ceux qui avait voulu attenter à sa vie n’avait réussi. Ils s’étaient même battus victorieusement à cinq contre plus d’une dizaine de malandrins. Les corps avaient été vus par de nombreuses personnes. Dans la pègre de la capitale, plus personne ne voulait s’attaquer à Kaja. À un encapuchonné dans une taverne sombre du port qui cherchait des hommes de main, on avait répondu :
   - On va te trouver ceux que tu cherches sauf si c’est pour Sink...
Les mages et les sorciers locaux le disaient protégés. S’attaquer à Sink, c’était s’attirer le mauvais œil…
Par contre, la guerre des clans faisait rage. Bien sûr, officiellement, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Reneur et Gérère agissaient pour le bien du royaume. Derrière la façade, les couteaux étaient tirés. Kaja avait dû intervenir pour constater la mort de plusieurs barons de second rang. Maintenant, personne ne sortait sans sa garde. Les plus prudents avaient regagné leur terre.
   - Ça va mal finir, disait Selvag à Kaja. La guerre civile n’est pas loin.
   - Ils n’oseront pas, répliquait Kaja.
   - Pas encore, colonel, pas encore…
   - Non, Selvag. L’équilibre des forces est trop important. Gérère tient l’armée. Les généraux sont ses alliés. Quant à Reneur, son frère dirige les buveurs de sang….
      - N’empêche, mon colonel, le moindre problème et on s’égorgera dans le palais...
   -Tu as peut-être raison. La réputation de la police est encore assez désastreuse pour qu’on la considère comme une force négligeable, mais on va y remédier.
Kaja avait fait partir des ordres secrets pour tous les postes. Sous prétexte d’une crainte de soulèvement du peuple, les policiers devaient être prêts à intervenir et à appliquer les ordres. Sous le sceau du secret, il avait laissé entendre à ses plus fidèles que certains barons étaient impliqués dans le complot. Bientôt sa stratégie commença à porter ses fruits. Il avait appris les mouvements des buveurs de sang avant que le général n’en parle. Il savait même leur destination. Lors d’une réunion de son état-major, ils avaient envisagé toutes les cibles possibles. Kaja était persuadé que le général cherchait la “cheveux blancs”.
   - Elle doit avoir des appuis sérieux, pour qu’il mobilise autant d’hommes, avait fait remarquer un des présents.
   - Les hommes libres du Royaume ont dû la récupérer.
   -  Ils ne sont pas assez nombreux, avait dit Selvag. Il a dû trouver le refuge de la résistance pour faire venir autant d’hommes. Depuis toujours, le général veut briller et voir son nom rejoindre ceux des grands de l’époque de la révolte.
Kaja s’était étonné. Dans tous les rapports de police, on ne signalait que de petits groupes capables d’action de commandos, aucune troupe d’importance. La réunion s’était finie sur le constat que le général souhaitait tellement une victoire éclatante qu’il en faisait trop.
En ce jour-là, Kaja avait d'autres problèmes. Il était l'objet de la chasse… Invité par un des fidèles soutiens de Gérère, il s'était trouvé entouré d'un aréopage de jeunes filles bonnes à marier. Chacune essayait de se placer au plus près de lui. Il avait été sauvé une première fois par le début de la traque et, parti au galop, il avait réussi à semer toutes les poursuivantes. Comme souvent, il avait perdu la chasse et profitait de ce temps pour réfléchir. Ses gardes donnèrent l’alerte. Quelqu’un venait. Ils étaient à l’orée d’une clairière et ils virent déboucher, dans la lumière, Jobau et un autre baron. Leu chevaux étaient au trot et on entendait qu’ils discutaient. Kaja s’avança pour le saluer. Jobau, en le voyant, partit d’un grand éclat de rire.
   - Alors Baron Sink, on fuit devant l’ennemi ! Il faut dire que cette horde de femelles en rut avait de quoi faire peur...
Kaja prit le parti de rire aussi.
   - Effectivement, elles étaient un peu trop nombreuses à mon goût…
   - Je crains, mon cher Sink que vous ne soyez dans la même situation que moi. Mon père a décidé qu’il fallait que je me marie… et je l’ai entendu discuter de quel parti serait bon pour vous…
Kaja fut atterré par la nouvelle. Il ne se voyait pas avec femme et enfant. Jobau repartit d’un grand éclat de rire.
   - Ne faites pas cette tête-là, mon cher Sink. Je vais vous donner un conseil. Choisissez-en une… et faites traîner en longueur… ou poursuivez plusieurs lièvres à la fois…
Jobau remit son cheval au trot et partit en riant :
   - Bonne chasse, Baron Sink !
Kaja laissa Jobau s’éloigner. Un de ses gardes attira son attention :
   - La chasse est à l’ouest, mon colonel.
   - Alors rejoignons-la, répondit Kaja en mettant son cheval au trot.
Il espérait qu’avec le groupe d’acharnés qui poursuivaient la bête, il aurait un peu de paix. Il remontait une allée quand il y eut un grand bruit de feuilles sur sa droite. Il vit arriver un cheval emballé, monté par une cavalière qui peinait à rester en selle. Kaja se lança à sa poursuite, encadré par ses gardes. La course poursuite dura de longues minutes. Un des gardes réussit à attraper les rennes pendant que les autres encadraient le cheval. Kaja admira le hongre de la jeune femme. Bien qu’épuisé, il avait le port fier des bêtes de caractère. Sa cavalière, le menton haut, avait le visage hautain des gens bien nés. Kaja lui demanda :
   - Pas de bobo ?
La jeune femme, plus adolescente que femme, le toisa du regard en l’examinant de haut en bas.
   - J’aurais fini par l’arrêter.
   - Je n’en doute pas, Demoiselle. Mais parfois le meilleur des cavaliers peut chuter.
   - Je ne suis jamais tombée !
Kaja sourit devant son arrogance. Leur dialogue se poursuivit un moment. Elle avait perdu la chasse depuis un bon moment et son cheval s’était emballé en entendant des bruits dans les buissons. Elle racontait ces événements avec un air de défi qui amusait Kaja. Elle devait effectivement être bonne cavalière pour maîtriser un tel cheval mais pas encore assez pour faire face à ce genre d’incident.
   - FLÈCHE !
Le cri fit réagir Kaja et ses gardes. Les armes étaient prêtes et jaillirent comme des éclairs de métal. Avant qu’une autre parole soit dite, Kaja avait détourné la flèche, deux gardes avaient décoché les leurs et le hongre se cabrait. Quand l’alerte fut passée, Kaja fit le tour de la situation. Deux gardes poursuivaient l’archer, la demoiselle était par terre et le hongre avait pris la flèche dans un postérieur. Il sauta à terre pour aider la jeune femme à se relever. Elle refusa d’un air de colère qui fit sourire Kaja. Elle avait du caractère. Elle allait se lancer dans une diatribe quand son cheval qui boitait, s’écroula au sol en hennissant. Elle le regarda sans comprendre. Elle regarda sa monture être agitée de soubresauts et retomber dans une immobilité de mauvais aloi.
   - Qu'est-ce qui se passe ?
Kaja examina le hongre. Au niveau du mors, il vit une espèce de mousse rosée. Un de ses gardes était à côté de lui.
   - Poison !
   - Oui, répondit Kaja.
La jeune femme regardait la scène sans comprendre et puis d’un coup, elle se mit à crier :
   - La flèche ! La flèche ! Ils ont voulu me tuer !
Kaja la regarda :
   - Qui a voulu vous tuer ? Qui êtes-vous ?
   - Les hommes de main de Gérère… je suis sûre que ce sont eux !
   - Mais qui êtes-vous ?
   - Je suis Mahar !
   - Mahar ?
   - Oui, Mahar, la nièce du vice-roi.
   - Du baron Reneur ?
   - Bien sûr ! répliqua Mahar, pas celle de cet imposteur de Gérère.
Tout en secouant ses habits, elle se lança sur une diatribe sur les ennemis de son oncle et sur l’incurie de la police, et de ce baron Sink qui n’était même pas capable de protéger les gens…
Kaja eut du mal à ne pas rire. Il se retint, pensant qu’il la vexerait s’il se le permettait. Elle oscillait entre l’enfant et la femme. Cela le toucha plus qu’il ne le voulait. Il lui proposa de la raccompagner.
    - Heureusement que vous étiez là…, lui dit-elle avec un sourire charmeur.
Elle fut interrompue par le retour des gardes.
   - Il est mort !
   - J’avais demandé vivant.
   - Oui, mon colonel, mais il s’est piqué lui-même avec une de ses flèches quand on l’a rattrapé...
   - Bien, Maeste. C’est comme cela… Ramenez le corps. On verra ce qu’on pourra en tirer.
Il se tourna vers Mahar :
   - Votre cheval est mort. Permettez que je vous en prête un pour vous raccompagner.
Kaja fit signe à Maeste de donner son cheval et de monter en croupe derrière un des autres gardes. Ils se mirent en marche tout en parlant. Kaja apprit qu’elle suivait la chasse du baron Sharav quand elle s’était perdue. Sharav était un ami proche du père de Mahar. Son domaine jouxtait celui de Khusug où avait lieu la chasse que suivait Kaja. Pendant que Kaja dirigeait leurs chevaux vers le château de Khusug, Mahar continuait à parler de sa vie. Il apprit par elle beaucoup de détails sur la vie de la noblesse féminine. Mahar n’aimait pas les contraintes et, sans un père qui lui cédait tout, elle aurait dû encore attendre pour participer à une chasse. Elle en avait assez d’attendre. N’était-elle pas assez grande et assez mûre pour faire comme toutes ces autres pimbêches qui se pavanaient en chassant le mari? Aujourd’hui, elle avait obtenu d’accompagner son père à cette chasse. Il lui avait fait promettre de rester près de lui. Les événements en avaient décidé autrement. Tout à l’excitation de la poursuite, son père avait galopé, et son cheval n’avait pas suivi le rythme. Puis il y avait eu ces bruits étranges dans les buissons qui l’avaient fait s’emballer. Ce n’est qu’en vue du château qu’elle dit :
   - Ah, par l’Arbre sacré, je ne vous ai pas demandé votre nom. Je manque à tous mes devoirs.
   - Moi aussi, chère demoiselle Mahar, j’ai manqué à tous mes devoirs, je ne me suis pas présenté.
Il allait décliner son identité quand un groupe de cavaliers se précipita sur eux au grand galop. Immédiatement les gardes de Kaja se préparèrent à un affrontement. À quelques pas d’eux, ils stoppèrent sans avoir donné de signe hostile. Le visage rouge, un homme s’adressa à Mahar presque en criant :
   - Mais où étais-tu passée ? J’allais faire organiser une battue pour te retrouver.
   - Comment cela où j’étais passée ? Tu pars au grand galop, tu me laisses toute seule sans garde, mon cheval s’emballe, on veut me tuer et tu me disputes ! C’est toi qui devrais t’expliquer.
L’homme était devenu blanc en entendant la dernière partie de l’explication. Il balbutia presque :
   - Oui, cria presque Mahar, sans l’intervention de ces gens, à cette heure je serais morte…
Kaja prit la parole :
   - Tout va bien, Baron Janga, votre fille n’a rien, l’agresseur est mort et nous sommes là.
Le baron Janga, bien connu pour ses faiblesses envers sa fille, regarda Kaja et le reconnut. Kaja put admirer ses efforts pour garder un visage avenant.
   - Je vous dois des remerciements, Baron Sink, pour vous être occupé de ma fille.
   - Ce fut un plaisir de lui venir en aide. Vous savez comme nous aimerions que la tranquillité règne dans le pays...
Mahar regarda Kaja en rougissant, pensant à tout ce qu’elle avait dit sur la police et les policiers.
   - … Il y a tellement de malfaisants de nos jours qu’il est parfois difficile d’être partout. Mais voyez, continua Kaja en montrant le corps sans vie de l’agresseur, pour nous aussi la chasse a été bonne.
Le baron Janga manœuvra pour aller voir le cadavre, sans manifester la moindre émotion. Il interrogea Kaja sur ce qui s’était passé. Kaja se fit un plaisir de souligner l’emploi du poison, en ajoutant que la flèche avait frôlé sa fille. Le baron Janga l’invita à venir au pavillon de chasse pour se rafraîchir. Kaja déclina l’invitation et ajouta :
   - Maintenant qu’elle est avec vous, elle ne risque plus rien, n’est-ce pas ? Nous allons continuer notre mission. Il y a une autre chasse non loin d’ici et il est important de voir que tout s’est bien passé…
   - C’est bien dommage, Baron Sink, intervint Mahar avant que son père n’ait pu répondre. Vous passerez bien au château, ce sera un plaisir que de vous revoir, n’est-ce pas, Père ?
La baron Janga devint presque livide mais n’osa refuser. La bienséance lui interdisait. Après avoir fixé une date, les deux groupes se séparèrent.

mardi 15 janvier 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...73

   - COMBIEN ?
Le colonel, un genou au sol n’en menait pas large.
   - Deux-cent-cinquante-sept, mon général !
   - Mais c’est impossible !
Le général marchait à grands pas furieux dans son bureau. De mémoire d’hommes, les buveurs de sang n’avaient pas connu pareilles pertes depuis la grande rébellion.
   - Qu’est-ce qui s’est passé ?
   - On ne sait pas, mon général. Comme pour ici, personne ne comprend.
Le général s’arrêta. Il avait été le premier à rejoindre la caserne de Solaire après ce qu’il pensait être une expédition victorieuse. Ils avaient fait place nette de ce nid de rebelles qu’était Diy à ses yeux. Ils avaient eu quelques difficultés avec ses fauves qui avaient voulu leur interdire d’entrer. C’est là qu’il avait vu tomber quelques hommes. Une fois ce barrage passé, ils avaient pu éliminer sans coup férir et sans perte tout ce qui vivait dans ce lieu. Il avait été déçu de ne pas trouver les combattants. Comme ses éclaireurs lui avaient signalé des petits groupes de rebelles dans la grande forêt, il avait envoyé plusieurs détachements en finir avec toute cette vermine et voilà que tous étaient morts, taillés en pièce par “on ne savait pas qui”. Ça le mettait dans une rage folle. Un autre groupe, manifestement très bien renseigné, avait donné l’assaut à la caserne et massacré tous les hommes. Les ennemis avaient profité du brouillard pour agir sans qu’on les repère.
   - Ils sont en fait beaucoup plus organisés que nous le pensions, affirma le général. Vos informateurs ne valent rien, colonel. On s’est fait balader. Ils doivent être dans les canyons.  Appelez-moi Brulnoir.
    - Mais, il est déjà reparti vers son poste à l’entrée des canyons…
    - ALLEZ ME LE CHERCHER !
Le colonel sortit en courant. Ce n’était pas le moment de s’opposer. Il pensait que le général avait fait de mauvais choix. Il était trop près du pouvoir pour qu’on puisse s’y opposer. Il donna des ordres pour qu’on aille chercher Brulnoir au plus vite, mais il envoya aussi de nombreuses patrouilles dans la forêt avec pour ordre de ramener le plus d’informations possible.
Quelques jours furent nécessaires pour que tout le monde revienne. Le froid était là et une neige molle et collante tombait rendant les déplacements difficiles. Le général était reparti pour la capitale en promettant de revenir très vite pour en finir avec les rebelles. Le colonel était lui aussi parti avec une des patrouilles Il lui fallait comprendre comment les meilleurs guerriers du monde pouvaient avoir été ainsi éliminés. La neige effaçait déjà les traces des combats. Il interrogea les troupes auxiliaires qui étaient intervenues après la bataille. Leur rôle n’était pas de se battre mais de servir les guerriers en armes et en nourriture.
    - Nous sommes arrivés dans le silence, déclara l’un d’eux. Aucun bruit, ni vent, ni chant d’oiseau, ni cri de bêtes ! Rien ! Comme si la nature avait été réduite au silence. Et nous avons découvert les corps.
   - Comment t’appelles-tu ? demanda le colonel.
   - Ghanzi, mon colonel, premier porteur Ghanzi de la troisième cohorte !
   - Continue, porteur Ghanzi. Qu’as-tu vu ?
   - Les corps étaient littéralement découpés en morceaux, mais nous n’avons trouvé aucun corps ennemi, ni aucun ennemi vivant. Même leurs armes étaient en morceaux. Nous les avons gardées et les corps sont enterrés près du grand arbre là-bas.
Ghanzi désigna le plus gros des arbres de ce coin de la forêt. Avec ses compagnons, ils avaient déblayé le terrain et creusé les tombes. Le colonel alla inspecter la nouvelle clairière. Sous la pâle lumière de l’hiver qui arrivait et les flocons de neige qui tourbillonnaient, tout semblait paisible. Il se tourna vers les auxiliaires qui l’avaient suivi.
   - Bien, porteur Ghanzi, tu as fait ce qu’il fallait. Rejoins Solaire et tu viendras me faire un rapport complet de ta campagne.
Le colonel était reparti à cheval. Il voulait voir d’autres lieux. Il eut les mêmes récits. Sa rage était grande de comprendre comment des ennemis ridicules comme les “hommes libres du royaume” avaient pu ainsi massacrer ses soldats surentraînés. Il rentra à Solaire plus en colère que jamais. S’il était d’accord avec son général, il pensait, comme les autres colonels, que celui-ci avait fait une grossière erreur en attaquant Diy. Envoyer les hommes pour tuer des malades lui avait semblé inutile. Quant aux “hommes libres du royaume”, le colonel les avait toujours pris pour des guignols. Il lui semblait que le commandant  Brulnoir avait mis le doigt sur quelque chose de beaucoup plus important et de beaucoup plus dangereux.
De retour à Solaire, il avait étudié les rapports et écouté les hommes. Brulnoir n’avait pas été aussi informatif qu’il l’aurait souhaité. Son discours ressemblait à celui des auxiliaires. Le colonel enrageait de ne pas avoir de témoin direct. Deux-cent-cinquante-sept soldats disparus au combat faisaient beaucoup de travail, beaucoup de familles à prévenir. Mais le pire n’était pas là. Le pire venait de la rumeur de défaite qui allait se répandre. Les buveurs de sang avaient été vaincus. Le général était parti en urgence pour la capitale pour minimiser le fait, en faisant courir le bruit de la victoire sur les rebelles et sur le nombre de morts chez l’ennemi. Le colonel soupira. Il craignait que ce dernier ne déclare qu’on en avait fini avec la rébellion. Comme le commandant Brulnoir, le colonel n’y croyait pas. Heureusement l’hiver était là. Ils allaient pouvoir se préparer à la confrontation qu’il sentait venir.

Riak était revenue le matin. On avait prévenu Gochan dès qu’elle était apparue au loin dans le canyon. La mère supérieure était arrivée à la tour de guet assez tôt pour voir arriver une colonne de guerriers qui suivaient Riak. Elle s’était sentie atterrée par leur nombre. Nairav était un monastère de femmes. Comment Riak pouvait-elle oser amener des hommes ici ? Déjà Jirzérou et Narch avaient eu du mal à être acceptés. Le monastère se refermait sur lui-même pendant l’hiver. Gochan avait prévu ce temps comme chaque année, mais elle n’avait ni place, ni provision pour eux. Elle se dépêcha de descendre à la porte. La portière fut heureuse de voir arriver la mère supérieure. Elle ne savait pas quoi faire. Le règlement lui interdisait de laisser entrer un homme. Pourtant, depuis la venue de Riak, il y en avait deux qui vivaient dans l’enceinte même du monastère.
   - Garde la porte fermée !
L’ordre de Gochan claqua. La portière remit en place la lourde pièce de bois qui bloquait son ouverture juste avant que Riak ne l’atteigne. Sur l’étroite corniche, le bruit résonna comme un coup de tonnerre. Riak fit stopper la colonne. Elle longeait le mur depuis un moment et savait qu’on ne pouvait ni se croiser, ni se doubler sur cette partie du chemin. On avait à peine la place d’y marcher et sans la corde qui courait le long de la paroi, plus d’un serait tombé. Elle avança jusqu’à la porte. C’était du bois massif qui avait passé beaucoup de temps dans l’eau. Les haches et le feu n’en viendraient pas à bout.
   - Ouvrez-nous !
   - Dame Riak, c’est impossible, répondit la portière à travers un judas. Je n’ai pas le droit.
   - Où est La mère supérieure ?
   - Elle m’a donné ordre de garder la porte et elle est repartie.
Riak jura entre ses dents. Jirzérou derrière elle, examinait le mur, cherchant comment y grimper. Riak reprit :
   - Je voudrais lui parler.
La voix derrière la porte répondit :
   - Donnez-moi le message et je vais lui faire porter.
Riak s’énerva derrière la porte, tout en se sentant impuissante. Elle était comme tout le monde obligée de se tenir à la corde et de ne pas trop gesticuler pour ne pas tomber dans le ravin en contrebas.
   - Ça suffit !
La voix de la mère supérieure venant d’en haut la fit se calmer. Elle se pencha en arrière, tenant plus fortement la corde :
   - On ne peut pas rester ainsi, dit-elle à Gochan. Il faut qu’on rentre pour se reposer et soigner les blessés.
   - Non, répondit la mère supérieure. Nairav a survécu grâce aux femmes. Les hommes ne sont pas les bienvenus. 
   - Mais, les blessés …
   - NON. La porte restera fermée.
Et la mère supérieure se retira. Riak jura tout bas. À Ubice qui demandait ce qu’il se passait, Riak répondit de faire reculer ses hommes. Ce fut long. Sur cette étroite corniche, on ne pouvait reculer que si le suivant avait déjà fait marche arrière. Ils se retrouvèrent tous au pied du rocher du monastère. Il y avait là une place dégagée pour descendre le grand filet qui servait à monter les provisions.
   - Qu’est-ce qu’on fait ?
Riak se tourna vers Ubice et les autres. Tout le monde la regardait. Elle devait avoir la solution. Les bayagas avaient disparu. Elle ne ressentait pas l’esprit de Koubaye. Elle se sentit d’un coup très seule. Le plus urgent était de trouver un refuge. La nuit pouvait être fraîche. Elle connaissait un passage entre deux canyons à une heure de marche du monastère. C’est là qu’elle décida de conduire le groupe. Tout en marchant, elle ruminait la réaction de Gochan. Elle se sentait blessée par son refus d’aider. Elle avait espéré… C’était à chaque fois la même chose. Quand elle pensait avoir trouvé un lieu de vie, il lui était enlevé. Il lui fallait refaire sa vie, ailleurs en surmontant toutes sortes d’ennuis. Qu’allait-il arriver?
Ils passèrent le reste de la journée à préparer le lieu pour les accueillir et à soigner les blessés. Quand arriva la nuit, et la neige, ce n’était pas fini. Riak en voulut à Gochan. Elle n’aurait pas dû se conduire comme cela. Riak dormit peu. Elle avait froid. Elle avait faim. Elle ne sentait plus la présence de Koubaye. Ce fut ce qui la contraria le plus. Faisait-elle fausse route ? Pourtant, elle était sûre que le désir d’aller sauver les gens de Diy venait de Koubaye… sauf si elle se racontait des histoires, mais alors comment aurait-elle su ? Les idées tournaient en tous sens dans sa tête et la pâle lumière de l’aube la trouva fatiguée.
Ubice avait manifestement plus l’habitude de commander. Ses hommes lui obéissaient sans discuter. Dès le matin, plusieurs équipes se répartirent le travail. Il y eut ceux qui partirent aux alentours faire le point des réserves possibles de bois pour le feu, et puis Ubice avait préparé un second groupe pour aller chasser avec Riak pour leur servir de guide. Aucun d’eux ne s’était jamais risqué dans les canyons. Quant aux plus faibles et aux blessés qui pouvaient, ils furent affectés à l’amélioration de la grotte.
La neige aida les chasseurs en révélant les traces. Ils revinrent au milieu du jour avec de la viande fraîche.
   - On ne tiendra pas tout l’hiver avec ce qu’on pourra trouver dans les canyons, déclara Ubice à Riak.
   - Vous avez entendu la mère supérieure. Elle ne veut pas ouvrir.
   - Oui, mais comment survivent-ils en hiver ?
   - Ils ont quelques champs et puis, ils vont s’approvisionner à Solaire.
   - Donc, ils ont des réserves au monastère. On pourrait aller les visiter…
   - Non, dit Riak. Il n’y a pas assez pour elles et pour nous. Il faut faire ce qu’elles font. Aller se ravitailler à Solaire.
Ubice demanda :
   - Il y a combien de jours de marche ?
   - Beaucoup, répondit Jirzérou qui écoutait la conversation. Sans chariot et ce qu’il faut pour le tirer, on n’y arrivera pas.
    - Et puis, je doute qu’à Solaire, ils apprécient notre passage. Il va falloir se battre…
Riak se mit à rire :
   - Sauf… sauf si on y va de nuit avec les bayagas…
Le visage d’Ubice s’assombrit.
   - Ce n’est pas possible… mes hommes ont trop peur.
   - Mais… répliqua Riak, mais sans les bayagas, ils seraient morts.
   - Je sais. Je sais tout cela mais ils ont peur. Certains préféreraient encore les buveurs de sang…
Riak tenait à son idée et surtout, elle n’en voyait pas d’autre. Ubice s’y rangea de mauvaise grâce et ils trouvèrent six volontaires.
Le soir venu, elle appela Wardsauw. L’ombre plus noire que la nuit se matérialisa devant la grotte. Avec son aide, ils arrivèrent à Solaire après le lever de l’étoile de Lex. Des bayagas colorées dansaient au-dessus de la ville. Tout était calme. Le plus silencieusement possible, le petit groupe de volontaires suivit Riak et Ubice. Jirzérou fermait la marche. Ils arrivèrent sans encombre près des greniers.
   - Il y a des gardes, murmura Ubice. Il faut les neutraliser…
Riak l’arrêta avant qu’il ne donne l’ordre à ses hommes.
    - Il faut qu’on reste discrets…
Elle appela Wardsauw et disparut avec. Quand elle revint, elle avait le sourire. Elle expliqua son plan à Ubice qui se mit à rire silencieusement. Peu après, ils se retrouvèrent tous sur un tas de sacs remplis de farine. Dans la nuit, ils déplacèrent assez de sacs de farine et de fèves pour tenir l’hiver. Ubice avait fait attention qu’on ne déplace pas les premiers sacs, ceux que les intendants verraient en entrant dans les greniers. La soirée fut joyeuse dans la grotte. Tous imaginaient la tête des buveurs de sang quand ils s'apercevraient qu’on avait pillé leurs réserves.
Ce fut plus compliqué pour le bois. Il n’y en avait pas assez dans les canyons. Ce fut Jirzérou qui trouva la solution. Il savait que dans les collines de fer, ils brûlaient du charbon. Toute la production était réservée aux forgerons. Il leur fallut deux nuits pour trouver le lieu de stockage et ils firent comme à Solaire.
Ce fut Bemba et Mitaou qui rétablirent le lien entre le monastère et eux. Elles arrivèrent un matin. Riak fut heureuse de les voir. Elles étaient chargées d’affaires pour Riak.
   - La mère supérieure n’a pas voulu que vous restiez sans vos affaires parmi tous ces hommes.
Cela fit sourire involontairement Riak. Les hommes qui l’entouraient, étaient partagés entre deux sentiments parfois mêlés : la peur et l'idolâtrie. Pas un ne la considérait comme une simple femme.
   - Tu pourras dire à Gochan que ma sécurité ne risque rien !
   - Elle comprend que vous lui en vouliez, dame Riak, dit Mitaou. Mais elle doit assurer la survie de Nairav.
Riak hocha la tête sans répondre. Elle lui en voulait, c’est certain. Elle la comprenait aussi. Bemba et Mitaou entreprirent de délimiter un espace avec les tentures qu’elles avaient amenées pour que Riak puisse garder son intimité. Avant la nuit, elles repartirent, non sans avoir transmis l’invitation de la mère supérieure à rencontrer Riak.
Riak avait donné une réponse évasive. Elle savait pourtant qu’il lui faudrait aller voir Gochan. Elle ne pouvait pas se passer d’elle. Elle était la mère supérieure de Nairav et puis il y avait le diadème au centre de la cour. Si le roi venait, ce serait à Nairav.
En attendant, l’hiver arrivait. La trêve qu’imposait la nature était là.

dimanche 30 décembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...72

L’atmosphère était emplie de lumière mais ce n’était pas de la lumière. L’air était empli de bruit, mais ce n’était pas du bruit.  Sans le gigantesque battement qui le faisait vibrer, le sol aurait-il encore été le sol ?
Koubaye s’interrogeait. Il tenait la main qui le guidait. Ses yeux éblouis ne voyaient rien. Il avait suivi un être de lumière alors que son corps reposait entre les bras de Résal. Le temps lui-même s’était dissous en une succession d’instants marqués par les vibrations du sol.
   - Tu as la Pierre.
La voix n’était pas une voix et pourtant il comprenait.
   - Les dieux t’ont choisi, poursuivit la non-voix. Je suis ton guide et ton messager. Mon nom est Tingam. Rma tisse et le temps existe. Je t’emmène à la naissance du temps quand Rma a tissé son premier fil.
Les vibrations s’éloignèrent comme s’éloigna la lumière pour devenir lueur. Tingam brillait comme une étoile dans la nuit.
Koubaye commença à voir. Si les fils étaient beaux, le tissage en était simple. C’était beau et harmonieux. Puis vinrent les altérations. Tingam déroulait la trame du temps comme on déroule un tissu. Koubaye vit de nouveaux fils, puis d’autres encore. Les motifs se multipliaient, gagnant en complexité.  Parfois des fentes apparaissaient, des fils s’interrompaient, brisant un motif ou une symétrie mais jamais la trame ne cessait d’avancer.
Koubaye avait le vertige de voir tous ces dessins se déployer devant ses yeux. Il ne comprenait pas l’enchevêtrement qu’il voyait.
   - Si tout se mélange dans ma tête comme vais-je savoir ?
   - Prends la pierre, répondit Tingam et mange-la !
Manger une pierre ! L’idée parut absurde à Koubaye, d’autant plus qu’il l’avait vue dans le coffret à côté de Résal. Il allait le dire à Tingam quand il eut le sentiment d’un poids dans sa main droite. La pierre était lourde, pulsant comme avait vibré le sol. Cela le fit sursauter. Il avait un temps pensé qu’il allait revoir l’atelier de Rma et voilà qu’il errait en compagnie d’un être de lumière au milieu de rien dans un temps improbable à la recherche de… Il ne savait même pas. Il porta la pierre à sa bouche. Elle avait un goût doux et amer à la fois. Ce fut comme un feu qui descendit en lui.
   - Je brûle ! Tingam, je brûle à l’intérieur...
   - On n’acquiert pas le savoir sans souffrir… tout l’illusoire doit être consumé...
Koubaye ne comprenait rien, seule la douleur l’emplissait dans l’instant qu’il vivait.
   - Mange ! Mange tout !
Si le ton était toujours calme, ce n’était pas un conseil. C’était un ordre. Koubaye obéit et avala le reste de la pierre. Elle avait maintenant un goût brûlant et sucré. Koubaye se sentit étouffer. Un flot de larmes lui inonda la gorge éteignant le feu qui le consumait. Il pensa que la mort serait préférable à cela. Il repensa à sa vallée, à ses montagnes et à ses grands-parents. C’était un temps heureux. Il pensa que le savoir ne lui avait apporté que le malheur. Pourquoi en était-il là ?
   - Ta colère t’a consumé, tes larmes t’ont noyé. Le Dieu des Dieux t’a choisi. Tu vivras.
Koubaye était épuisé. Il voulut s’asseoir. Tingam l’en empêcha.
   - Ton voyage n’est pas fini...
   - Je ne veux plus brûler, répondit Koubaye, ni me noyer…
   - Ta vie ne risque plus de finir. Il y a encore du chemin.
Koubaye se méfia : les réponses de Tingam étaient trop laconiques. Qu’est-ce qui l’attendait ? Il lui posa la question.
   - Tu dois traverser la montagne de tes regrets et affronter la tempête de tes espoirs.
   - Et je risque pas de mourir ?
   - Non.
Ils se remirent en marche.
   - Tu risques simplement de te perdre… à jamais.
Koubaye s’immobilisa net :
    - Qu’est-ce que cela veut dire ?
    - Tout apprenti sachant doit traverser tout cela et arriver purifié devant le Dieu des dieux.
    - Ont-ils tous traversé ?
   - Non. Nombreux sont ceux qui ont échoué. La colère en a brûlé beaucoup, les larmes ont été plus clémentes. Tu verras de nombreuses personnes sur la montagne des regrets, ils cherchent encore leur chemin. Dans la tempête, tu seras seul. Je t’attendrai de l’autre côté. J’ai souvent attendu en vain.
   - Je suppose que je n’ai pas le choix.
   - Tu as toujours le choix. Tu aurais pu t’enflammer de colère et te consumer, tu aurais pu rester au fond de ton océan de larmes et t’y complaire. Maintenant tu peux encore choisir et tu auras à choisir le chemin. Un seul traverse la montagne, les autres ne sont que des impasses.
Koubaye avala difficilement sa salive :
   - Et si je choisis mal ?
   - Alors je retournerai sous le mont des vents attendre celui qui viendra après toi, dans un an ou dans un siècle. Ici le temps n’existe pas.
Tingam parlait de choix, Koubaye n’en voyait pas. Pas plus qu’il n’avait voulu se laisser brûler ou se noyer, il ne se voyait pas errer à l’infini dans un monde irréel, sans temps et sans avenir. Il prit une grande inspiration.
   - Alors, allons-y !
Koubaye pensait que la traversée de la montagne serait facile. Il ne voyait pas tant de regrets que cela dans sa vie. Il attaqua la montée avec entrain. D’ailleurs, elle ne semblait pas bien haute, cette montagne. Il arriva rapidement en haut et là, vécut un intense sentiment de déception. Il venait de monter une colline et, devant lui, se dressait une autre colline, lui bouchant la vue de ce qui venait après. Il se mit à monter mais l’entrain l’avait quitté. Il ne fut même pas surpris en arrivant au sommet de voir un autre sommet un peu plus haut, un peu plus sec, un peu plus pierreux. Quand il se retourna pour voir ce que faisait Tingam, il ne le vit pas. Derrière lui, le monde semblait se dissoudre dans la brume. Il jura regrettant de se retrouver seul. C’est à ce moment-là qu’il découvrit que deux chemins s’offraient à lui. De nouveau, il jura. Par où devait-il aller ? Les chemins se ressemblaient. Peut-être … Oui, celui de gauche semblait descendre un peu et celui de droite monter un peu. Il se dit qu’ils allaient s’éloigner l’un de l’autre plus loin. Il resta là un moment à les regarder, ne sachant pas lequel choisir. Il crut voir un peu plus loin, un mouvement sur celui de droite. Il s’y engagea sans rien trouver. Il contourna une petite éminence et dut jouer les chèvres pour suivre la trace qui serpentait dans la pente. Il vécut la même déception au sommet, pas de passage évident et des montagnes toujours plus hautes devant lui. Il ne vit pas de chemin. Il pensa à Tingam qui lui avait dit qu’un seul chemin traversait. Les autres étaient des impasses. Il fit tristement demi-tour. Il avait descendu un peu la pente quand il découvrit un rocher aux formes mémorables. Il comprit qu’il n’était pas sur le chemin par lequel il était monté. Il grimaça. Il était perdu. Il ne se vit pas remonter ce qu’il venait de descendre et puis en-dessous, il croyait deviner un sentier. Il lui fallut du temps pour y arriver. C’était une corniche horizontale creusée dans la roche. Koubaye se mit à la suivre. Il dut faire attention. Le moindre faux-pas provoquerait sa chute. Il avança jusqu’à la nuit. Il trouva un recoin pour bivouaquer. Il s’endormit, épuisé et découragé.
   - T’as pas quelque chose à manger ?
Koubaye se réveilla en sursaut en entendant l’homme parler. Il se dressa sur un coude et répondit :
    - Non.
    - C’est regrettable. Ça fait tellement longtemps que je n’ai rien mangé...
Koubaye regarda l’homme qui s’était appuyé contre la paroi.
   - Je rêve de me mettre quelque chose sous la dent.
Il ne semblait pas plus vieux que lui. Son regard était un peu halluciné.
   - Je sais bien qu’ici on n’a pas besoin de manger mais je regrette le temps où je pouvais goûter toutes les bonnes choses…
   - Vous venez d’où, lui demanda Koubaye.
   - Je viens de la tribu des Manao… près du fleuve. Qui c’est le roi ?
Koubaye allait répondre quand l’homme reprit :
   - Remarque ça m’est égal… C’est pas lui qui me sortira de là…
Il regarda Koubaye d’un air étonné :
   - Et toi, ça fait longtemps que tu erres ? Je parcours tous les chemins pour retrouver l’autre, celui qui brille.
   - Tingam ?
   - Ah oui, c’est vrai qu’il m’a dit qu’il s’appelait comme ça. Je regrette l’avoir suivi celui-là. Sans lui je ne serais pas ici… et les autres non plus. J’en rencontre des comme toi ou comme moi, c’est pareil. J’ai fini par comprendre que pas un de ces foutus chemin ne menait quelque-part. Il n’y a que des impasses.
Koubaye l’écouta parler. Il s’était assis. Un petit vent aigre balayait leur abri. L’homme n’avait que des mots d’amertume à la bouche. Il raconta à Koubaye ce qu’il avait déjà vu, décrivant les différentes montagnes du massif et tout ce qu’il avait déjà exploré. Il lui raconta aussi que les autres, qu’il rencontrait parfois, se laissaient aller le long de la rocaille qui petit à petit les avalait.
   - Ça durera jusqu’à l’instant où je n’en pourrais plus… alors je ferai comme celui que j’ai vu… Je sauterai de cette corniche...
   - Pour aller vers la haute montagne, il faut aller par où ?
L’homme se mit à rire :
   - Parce que tu crois qu’il y a un chemin là-bas ?
Koubaye ne répondit rien… devant son silence l’homme reprit :
   - Comme tu veux. Suis cette corniche et dès que tu trouves un chemin à gauche prends-le. Il descend dans la vallée. Quand tu seras en bas… tu trouveras bien le chemin qui remonte...
L’homme contempla un moment le paysage puis reprit la parole :
   - Tu es sûr ? Tu n’as rien ?
Comme Koubaye secouait la tête pour dire non, l’homme se leva et s’en alla :
   - On s’reverra à un moment ou à un autre…
Resté seul, Koubaye ressentit le malaise de cette rencontre. Il se remit en route. Il ne tenait pas spécialement à gravir la haute montagne. Mais comme il vivait une épreuve, il se dit que la sortie devait être là où le chemin était le plus difficile.
La descente lui prit beaucoup de temps. Il atteignit enfin une petite combe envahie par des ronces et des arbustes enchevêtrés. Le sentier qu’il suivait était net. Il traversa un ruisseau et attaqua la montée. Le pic était haut. Il lui faudrait du temps pour y arriver. Koubaye se mit à rire tout seul. Parler du temps pour faire une tâche dans un pays où le temps n'existait pas… Il se trouva ridicule. Bientôt, il fut essoufflé et dut ralentir. Il s’obligea néanmoins à continuer à avancer. Quand la lumière baissa, il marchait comme un automate. Épuisé, il s’arrêta au détour du chemin et s’endormit. Ses rêves furent peuplés de déserts. Le lendemain, il continua son ascension. Autour de lui, tout n’était que rocs et cailloux. Quand il fit tomber une pierre, il écouta longtemps les bruits de sa chute. Il pensa que le monde des regrets était un monde minéral, sec et désolé. Où était la vie ? Cette pensée lui fit l’effet d’un coup de poing… Mais où était la vie ?
Il continua son ascension fidèle à sa décision tout en sachant qu’il ne trouverait au sommet que des rocs et des cailloux. Quand il arriva en haut, il ne vit rien d’intéressant, tout était noyé de brume. Si l’air était piquant, il ne faisait pas froid. Il pensa en regardant la lumière qu’il était trop tard pour redescendre. Il se sentait encore plus épuisé que la veille. Il essaya de dormir là, au sommet. Il ne put y arriver. Les bruits du vent ressemblaient aux murmures sans fin des bayagas. Koubaye se mit sur son séant. Il ne vit rien. Il tenta de se rendormir sans succès. Il pensa que le mieux était de repartir. Dans la nuit noire, à tâtons, il commença sa descente. Il allait lentement, ne bougeant une prise que s'il était sûr que les trois autres tenaient bon. Il ne voulait pas lâcher. Petit à petit, il descendit. C’était long et pénible, mais en faisant attention de toujours garder trois appuis, il se sentait en sécurité. Au bout d’un temps qu’il jugea très long, il se reposa, collé à la paroi, les deux pieds posés sur des prises assez larges et les mains bien agrippées à la paroi. Derrière lui, le vent avait forci. Il en ressentait les à-coups comme une gigantesque claque. À un moment, un de ses pieds glissa. Il voulut le remettre sur la pierre, mais elle se descella tombant dans un grand bruit de rebondissements. Koubaye reporta son poids sur sa jambe gauche. S‘il avait assez d’espace pour y mettre un pied. Il n’y en avait pas assez pour les deux. Rapidement, il trouva que le poids de son corps pesait sur ce seul pied. Sa cuisse commençait à le brûler. Elle était même prise de tremblements. Il décida de changer d’appui. À la force de ses bras, il dégagea son pied gauche pour y mettre le droit. La glissade le prit par surprise. Il resta là, suspendu par les mains. Il tenta de racler la paroi avec les pieds pour retrouver une prise sans y arriver. Cela l’épuisa rapidement. Il arrêta de s’agiter pour reprendre son souffle. Suspendu là, dans le noir, secoué par les bourrasques de vent, il sut qu’il ne tiendrait pas longtemps. Il s’était mis dans une situation sans retour. Il allait devoir lâcher prise. Il fit une dernière tentative pour trouver un appui sur la montagne. Ce fut un nouvel échec. En ouvrant les mains, il eut la pensée que si Tingam lui avait parlé de ceux qui erraient sans fin, il ne lui avait rien dit de ceux qui lâchaient prise parce qu’ils ne pouvaient plus tenir...
La chute dura. Elle était douce. Le vent caressait son corps sans le brutaliser. Koubaye s’y sentait bien. Et puis la pensée : “ Jusqu’à quand ?” le traversait et la panique le prenait. Aucun geste, aucune posture ne semblait avoir d’effet sur le mouvement. Tombait-il vraiment ?
L'instant d'après, une violente bourrasque l'entraîna comme un fétu de paille. C'est à ce moment-là que jaillit la lumière. Le spectacle était grandiose. Le disque solaire monta derrière les montagnes, inondant le paysage de son rougeoiement. Il se sentait planer au-dessus de pics acérés et de profonds canyons. Dans ces premiers rayons de lumière, tout était rouge et noir. Le vent tourbillonnait. Koubaye se laissa remplir de la beauté de ce qu’il voyait. Il commençait à penser que le vent allait lui faire passer les montagnes. Il s’habituait à ce mode de déplacement quand il se heurta au mur d’un tourbillon contraire qui l’entraîna dans une chute vertigineuse. Le sol se rapprocha tellement vite qu’il fut persuadé que tout allait se finir là, dans l’instant d’après. Il changea d’avis en recevant la gifle d’un violent courant ascendant. Son corps explosa de douleur sous la puissance des vents qui se croisaient en hurlant et comme une balle rebondissant, il fut projeté vers des hauteurs inimaginables l’instant d’avant. Cela dura jusqu’au vortex suivant. Koubaye n’était plus que le ballon que des géants d’air et de vent se lançaient l’un à l’autre.  Chaque fois qu’il espérait en finir, le choc n’en était que plus violent et le rebond plus lointain. Comme une flèche, il traversa des nuages, comme une pierre il s’écrasa sur des murs de vents tourbillonnants, jusqu’à ne plus rien savoir, ne plus rien attendre. Et la nuit tomba.
Koubaye avait épuisé ses colères dans le feu. Il avait asséché ses larmes en refusant la noyade. Il avait quitté la terre de ses regrets en tombant de la montagne et avec la nuit, il avait perdu son dernier espoir.
Il ne lui restait rien. Il se dit :
   - Il ne me reste qu’à mourir et se sera la fin de tout...
Un instant passa. Une question l’habita :
   - Comment le tout peut avoir une fin ?
Mais en lui, il n’y avait que le vide et aucune réponse.

mardi 11 décembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...71

Le général était trop pris par ses préparatifs. Ce que lui avait rapporté le commandant Brulnoir était inquiétant. Moins cependant que la possible fuite d'informations sur une attaque imminente contre les rebelles. Il faisait venir à Solaire des renforts en vue d'une offensive massive. Comme cela manquait de discrétion, il déployait ses hommes le plus possible. Leur présence partout dans la grande forêt était pour lui le gage que les rebelles allaient rester dans leur tanière. Il y avait bien quelques accrochages. Les rebelles fuyaient toujours, ce qui mettait le général en joie. Petit à petit, il les repoussa vers leur refuge, toujours plus à l’est. Dix jours étaient passés depuis le retour de la patrouille des auxiliaires dans les canyons, dix jours sans incident. Tous les auxiliaires étaient revenus vivants. Ils avaient même découvert où on avait caché les armes des combattants tués. Quand il en avait parlé à son colonel, il avait eu droit à des remontrances. Au lieu de s’occuper des bandits des canyons, il ferait mieux de préparer ses troupes pour l’assaut contre les rebelles. Brulnoir avait encaissé sans un mot. À son retour, il avait convoqué ses officiers et transmis les ordres, presque tous les ordres. Il avait gardé un de ses lieutenants. Il était en charge des jeunes recrues. Elles n’étaient pas prêtes pour le combat. Brulnoir le savait. Elles allaient quand même le servir. Il leur ordonna de patrouiller dans les canyons, tout en leur interdisant de faire plus d’une journée de manœuvre. Il voulait avoir des informations, pas des morts. Le temps de l’action approchait. Cela rendait les hommes nerveux. Les anciens, parce qu’ils allaient en finir avec les rebelles et les jeunes, parce qu’ils ne pourraient pas y participer.
Les préparatifs furent interrompus un matin par la neige qui tombait. L’hiver approchait. Brulnoir fut convoqué à l’état major. Il y retrouva tous les officiers supérieurs. Ils n’eurent pas besoin d’explications. L’heure du combat avait sonné. Le général distribua les directives à chaque groupe avec ordre de ne rien dire aux hommes avant le début des combats. On discuta stratégie une bonne partie de la journée.
À l’autre bout des canyons, Riak regarda les premiers flocons qui tombaient. La neige ne tiendrait pas. Elle jura tout bas. Avec l’hiver, elle ne pourrait pas se déplacer à sa guise. Elle pensa aux longs mois de confinement. Contrairement à elle Gochan était contente de l’arrivée du froid. Malgré la souffrance que lui infligeraient ses rhumatismes, elle pourrait vivre en paix sans craindre pour la sécurité de Nairav. La première chute de neige donnait lieu à une cérémonie. Elle y convia Riak. Les chants étaient doux et pacifiés comme l’est la nature sous la neige. Riak sentait vagabonder son esprit. Elle sentait son corps se mettre à l’unisson du chœur des sœurs. Elle ferma les yeux. La brutalité du sentiment qui s’imposa à elle la fit sursauter. Rma allait trancher des centaines de fils, laissant une brèche dans la trame du temps. Elle sentit de l’inquiétude. Koubaye ! L’esprit de Koubaye était là et elle ressentait ce que ressentait Koubaye. Elle ouvrit les yeux. L’urgence était là… sauver les fils de la trame du temps. Elle interrompit la cérémonie :
   - Mère Gochan ! Il faut ...
Le regard noire de la mère supérieure la fit avaler sa salive. Riak pensa que Gochan, qui pensait être tranquille, n’allait pas aimer ce qu’elle avait à dire…
   - Mère Gochan, les buveurs de sang font un massacre ! Il faut faire la cérémonie des morts !
   - Es-tu sûre de ce que tu dis ? L’hiver est à notre porte et eux, comme les autres, vont se mettre au chaud.
   - Je sais que le sang des innocents coule comme un fleuve.
Riak brusquement se leva.
   - Il me faut y aller !
Avant que quiconque ne puisse l’arrêter, elle avait quitté le temple et se dirigeait à grands pas vers sa chambre. Jirzérou l’attendait devant sa porte.
   - J’ai entendu ton appel. Où allons-nous ?
   - Nous battre contre les buveurs de sang. Ils massacrent les innocents…
Bemba et Mitaou arrivèrent les bras chargés de vêtements et de victuailles. Rapidement pendant que Mitaou aidait Riak à s’équiper, Bemba chargeait les sacs de provisions. Narch arriva sur ces entrefaites. Riak le regarda et lui dit :
   - Tu seras notre intendance… Tu devras rester caché et ne pas te mêler de ce qu’il se passe. Ton rôle sera d’observer et de raconter au retour.
   - Dame Riak, la nuit tombe ! Êtes-vous sûre de vouloir partir ?
Riak regarda Mitaou qui lui tendait la blanche épée.
   - Oui, Mitaou… Déjà nous n’avons que trop tardé.
Bemba et Mitaou les accompagnèrent jusqu’à la porte et les regardèrent partir dans la nuit noire.
   - J’ai peur, dit Mitaou.
   - Moi aussi, répondit Bemba. J’ai peur mais j’ai confiance.
Riak, Jirzérou et Narch avaient à peine quitté le sanctuaire que les bayagas arrivèrent. De leurs luminescences multicolores, ils éclairaient le chemin. Riak se mit au petit trot, suivie des deux hommes. Au petit matin, ils étaient au bord des canyons. Ils firent une pause dans une des grottes.
   - Où va-t-on ? demanda Narch
   - Là où il y a les combats, répondit Riak.
   - Mais nous ne sommes que trois, fit-il remarquer.
   - Les bayagas sont avec nous, répondit Riak. Tu ne les vois pas car elles sont dans l’ombre mais, les ombres noires sont là.
Narch ne put s’empêcher de frissonner. Les bayagas ! Si on lui avait dit qu’il marcherait sans crainte à côté des êtres les plus monstrueux du royaume, il ne l’aurait jamais cru. Il regarda autour de lui sans rien voir.
Un bruit les fit sursauter.
   - Une patrouille, chuchota Jirzérou !
Riak dégaina et dit en regardant Jirzérou :
   - Vivant !
Il fit un signe d’approbation de la tête et ils se précipitèrent hors de la grotte. La surprise fut totale. Les cinq hommes furent proprement mis hors combat sans qu’ils aient eu le temps de réagir.
   - Des renégats, dit Jirzérou !
   - Ils servent d’auxiliaires, ils doivent savoir !
Ils examinèrent le chargement qui avait empêché les auxiliaires de se défendre. Ils reconnurent les armes des soldats qu’ils avaient éliminés.
   - Ils avaient trouvé la cache, fit remarquer Jirzérou.
   - La prochaine fois, il faudra être plus prudents et mieux choisir, répondit Riak.
Ils réveillèrent un des hommes. Il eut un mouvement de recul en  voyant Riak penchée sur lui.
   - Une cheveux blancs ! s’exclama-t-il.
   - Où sont partis les buveurs de sang ?
Riak lui avait posé son épée sur la gorge.
   - Je ne sais pas, hoqueta-t-il, nous avons été mis à part. Le général ne voulait pas que l’on sache…
Riak regarda Jirzérou d’un air interrogatif.
   - Bien sûr qu’il ment, dit ce dernier, les renégats sont tous des menteurs...
   - Tu entends ce qu’il dit… Je manque de patience. Tu parles ou je te tranche la gorge !
   - Cela ne servira à rien !
Riak et JIrzérou se retournèrent pour voir qui avait parlé. Un de leurs prisonniers s’était réveillé et redressé.
   - Je suis leur chef et comme lui je ne sais qu’une chose : les buveurs de sang ne voulaient pas qu’on sache.
Riak laissa tomber celui qu’elle tenait et s’approcha du chef.
   - Dis-m’en plus !
   - Tu vas nous tuer ! Que je te donne ou pas des informations cela ne changera rien… On a vu tes cheveux blancs… Dès leur retour, les buveurs de sang iront à ta recherche.
Une voix caverneuse assombrit le soleil :
   - Laisse, Fille de Thra. Je sais comment on traite les renégats !
Le chef du détachement blêmit en voyant la grande ombre noire s’approcher.
   - C’est pas possible ! C’est pas possible ! Il fait jour !
   - Oui, renégat, il fait jour pour nous aussi, la Fille de Thra est notre soleil.
Ayant dit cela, la grande ombre noire plongea son regard dans le regard de l’homme. Un instant plus tard, il était comme une enveloppe vide.
   - Il se croyait plus fort qu’il n’était, Fille de Thra. Il ne sait rien de précis. Les bruits qu’il a entendus parlent d’un nettoyage de la grande forêt.
Riak regarda la grande ombre noire.
   - Solaire est loin, nous n’arriverons jamais à temps pour nous battre.
La grande ombre noire se retourna en disant :
   - C’est un travail pour Wardsauw.
Il fit un signe de la main et une autre ombre se détacha du rocher.
   - Wardsauw ! Solaire !
La voix qui répondit était comme un puits sans fond. Riak s’y sentit entraînée. Elle lutta pour se tenir debout. Dès qu’elle fut stabilisée, elle prit conscience que l’environnement avait changé. Elle était avec Jirzérou, Narch et la grande ombre noire au milieu des bois. Elle reconnut le campement qu’ils avaient occupé.
   - Allons en ville, dit Riak. La caserne est là-bas.
   - Bébénalki, vous ne pouvez pas entrer comme cela. On va avoir une émeute. Vos cheveux blancs !
Riak dut reconnaître que Jirzérou avait raison. Ils étaient tous les deux en blanc. Les buveurs de sang devaient avoir leur signalement.
La grande ombre noire se mit à rire :
   - Fille de Thra, je vais arranger cela !
Il n’avait pas fini de parler que de sombres nuages bas vinrent obscurcir le soleil. Bientôt, ils s’accrochèrent aux arbres et toute la région fut plongée dans un épais brouillard sombre et froid.
   - Fille de Thra, suivez-moi !
Ils progressèrent sans rencontrer personne. Ils arrivèrent à la porte de la caserne. La sentinelle s'effondra sans un bruit. La grande caserne semblait vide. Ils trouvèrent un gradé réfugié dans ses appartements qui commença par le disputer quand il les entendit :
   - Mais qu’est-ce que tu as foutu, Hatnol, j’attends que…
Il regarda un instant Riak et Jirzérou sans comprendre, puis il sauta sur son arme en appelant la garde. Son cri s’étrangla dans sa gorge. Une main de nuit venait de le saisir par le cou et l’avait soulevé du sol. La grande ombre noire le regarda dans les yeux et le lâcha. Il y eut quelques bruits derrière eux vite étouffés. Riak se retourna. D’autres ombres s’occupaient des gardes qui venaient voir ce qu’il se passait.
   - Je voulais l’interroger, dit Riak en regardant l’ombre noire.
   - J’ai pénétré son esprit, Fille de Thra. Ils sont persuadés que les rebelles sont dans la grande forêt et qu’ils se cachent à Diy. Ils sont partis il y a plusieurs jours…
   - Combien ?
   - Je ne sais pas, Fille de Thra. Le temps n’a pas de valeur pour moi.
Riak jura en entendant cela.
   - Alors allons-y tout de suite !
   - Wardsauw !
Une grande noire se détacha des autres et vint vers eux. Son aspect était aussi morbide que celui de leur interlocuteur.
   - Wardsauw, aux portes de Diy !
Riak reconnut la voix. Comme la première fois, elle s’y perdit. Elle reprit pied en haut du col de Diy. L’odeur de la mort y était prégnante, fade et écœurante. Riak se précipita dans la pente, suivie de Jirzérou et de Narch. Les bayagas noires suivaient en flottant au-dessus du chemin. La mort était partout. Même les gardiens gisaient éventrés au milieu du chemin. Partout Riak vit le même spectacle. Narch dut s’arrêter pour vomir. Riak se tourna vers Jirzérou :
   - Mais pourquoi ?
   - Il faudrait tous les massacrer comme ils ont massacré ces pauvres gens, répondit-il.
   - Tu as raison, dit-elle en sortant son épée.
Elle se tourna vers les bayagas :
   - Wardsauw !
   - Oui, fille de Thra ?
   - Sais-tu où ils sont ?
   - Ils sont dans la forêt à traquer les hommes libres.
   - Allons-y !
Le même malaise l’emplit et la quitta. Ils étaient en forêt. On entendait les bruits d’un combat.
   - Sus, cria Riak en s'élançant.
Jirzérou la suivit, ainsi que les bayagas. De nouveau la nuit sembla se répandre sur la forêt. Ils arrivèrent au milieu des combattants dans une lueur crépusculaire. Quand ils les virent, les buveurs de sang firent face. Si Riak était trop rapide pour eux, Jirzérou avait plus de mal. Les ombres noires des bayagas faisaient des ravages. La plus grande suivait Riak et Wardsauw restait près de Jirzérou. Bientôt les buveurs de sang connurent la peur. L’ombre blanche de Riak taillait et plantait son épée si vite que les rangs devant elle ressemblaient à de la neige au soleil. Les ombres noires se multipliaient à chaque blessure. Il n’y eut bientôt plus que des hommes aux habits dépareillés plus ou moins debout regardant, incrédules, le spectacle de tous les corps gisant au sol. Riak faisait le tour des morts. Aucun des visages ne lui était connu. Elle s’approcha des survivants. Elle dévisagea un homme couvert de sang :
   - Ubice ?
   - Tu nous sauves une nouvelle fois, Bébénalki. Tu as le don d’apparaître au bon moment.
Petit à petit autour d’eux, la lumière du jour perçait les brumes. Ubice et les siens eurent un mouvement de recul en découvrant les ombres noires des bayagas.
    - Vous ne risquez rien, dit Riak. Ils sont sous mes ordres.
Le groupe d’une quinzaine d’hommes tremblait devant les bayagas.
   - Ubice !
En entendant son nom, il regarda Riak d’un air incrédule.
   - C’est impossible ! Ce que je vois est impossible.
   - Ubice !
   - Oui ?
   - Y a-t-il d’autres groupes dans la forêt ?
   - Oui mais les buveurs de sang nous ont séparés. Je ne sais rien d’eux.
Riak se tourna vers une des ombres :
   - Wardsauw, les vois-tu ?
   - Oui, fille de Thra. Certains se battent, d’autres sont morts…
   - Alors allons-y !
Les Hommes Libres du Royaume poussèrent un cri quand ils virent qu’ils s’étaient déplacés sans bouger. Le temps qu’ils comprennent qu’un combat était en cours, Riak et les bayagas avaient nettoyé le terrain. La même scène se reproduisit quand les Hommes Libres du Royaume qu’ils venaient de sauver découvrirent les bayagas. Riak déjà entraînait tout le monde sur un autre lieu pour un autre combat. Elle fit ainsi une dizaine d’endroits différents laissant quelques centaines de buveurs de sang sur le carreau. Le soir tombait quand elle donna l’ordre à Wardsauw de rejoindre les canyons...

vendredi 30 novembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...70

Quand le dernier combattant mourut, sa tête fit un bruit mat en tombant sur le rocher. Riak éclata d’un rire cristallin :
   - J’adore cette épée !
Jirzérou s’approcha d’elle, suivi de Narch. Ils venaient d’achever les mourants. La patrouille était réduite à néant :
   - C’est pas encore aujourd’hui que les buveurs de sang trouveront Nairav !
En disant cela Jirzérou cracha sur un des cadavres.
   - Récupérez les armes et rentrons, j’ai faim !
Riak joignit le geste à la parole en ramassant les armes de son dernier adversaire. Narch se rapprocha de Riak :
   - Elles sont déjà là, dit-il en désignant les hyènes qui arrivaient.
   - Oui, elles nous suivent. Elles ont compris depuis longtemps qu’on leur laisse toujours de quoi se restaurer.
Dans le crépuscule naissant, ils reprirent le chemin du temple.
Gochan l’attendait à l’entrée :
   - Tu es encore partie sans permission ! Tu n’apprends rien !
   - Il y avait une autre patrouille dans les canyons.
Gochan sursauta. Les seigneurs envoyaient de plus en plus de patrouilles. Ceux qui venaient à Nairav expliquaient que, dans la région autour de Solaire, les buveurs de sang cherchaient des rebelles. Ils avaient eu beaucoup de pertes dans la grande forêt. Les hommes libres du Royaume semblaient être entrés en rébellion ouverte.
   - Ils sont fous. Ils n’ont aucune chance, expliquait Gochan. Ils peuvent gagner quelques combats, mais si la grande troupe des buveurs de sang vient… cela va être un massacre. Le diadème est ici. Ils ne sont pas en lien avec la dame blanche. La grande prêtresse le sait bien. Pourquoi ne l’écoutent-ils pas ?
Riak haussa les épaules. Elle avait fait ce qu’elle devait faire. Protéger le passage vers Nairav. Elle ne savait pas pourquoi. Elle sentait que son destin était dans cette protection. Elle sentait quand approchaient les seigneurs, son médaillon lui chauffait la poitrine. Il fallait les éliminer, un point c’est tout.
   - Bientôt, ce sera l’hiver. Nous serons à l’abri. Même les seigneurs respectent l’hiver, disait Mitaou. Alors je pourrais ne plus craindre.
Elle se plaignait à Bemba presque tous les jours. Elle était passée de l’état de novice pas très habile, à celle de fugitive toujours pourchassée. Même si elle vouait une quasi-adoration à Riak, elle ressentait le besoin de repos tranquille. Bemba, avec l’autorisation la mère supérieure Gochan, avait commencé à entraîner celles et ceux qui pourraient combattre. À son arrivée, la mère supérieure lui avait fait la remarque qu’il n’y avait jamais eu de bicolore à Nairav. Ce n’est qu’après l’apparition de l’épée, qu’elle avait changé d’avis.
   - La violence est là, avait-elle déclaré à Bemba, en la croisant. Tes talents pourraient être utiles en ces temps où la mort semble s’inviter jusque dans le temple.
Bemba avait pris cela pour une invitation et après avoir recruté quelques volontaires, elle était venue demander l’autorisation de s’entraîner au combat. La réponse de Gochan l’avait étonnée.
   - Il faudra peut-être plus qu’un bâton pour repousser ce qui vient.
Le temps passa et de nouveau le médaillon se mit à chauffer sur la poitrine de Riak. Elle était dans la salle d’étude, apprenant à lire et à écrire. Elle se leva et dit à la mère enseignante :
   - Ils sont à l’entrée des canyons… Il faut que j’y aille.
   - Mais, il va faire nuit, dame Riak. Les bayagas…
   - Je ne crains pas les bayagas. Il ne faut pas que les seigneurs pénètrent dans les canyons !
Tout en disant cela, elle s’équipait. Jirzérou apparut comme à chaque fois sans que personne ne l’appelle.
   - Ils sont revenus ?
   - Ils sont revenus, répondit Riak.
   - Je préviens Narch et on arrive.
Il alla chercher ses armes et Narch. Ils se retrouvèrent à la porte du temple. Gochan arrivait, marchant rapidement dans un frottement de tissus sur le sol.
   - La Dame Blanche et les canyons nous ont toujours protégés. Ne peut-on pas attendre ? L’hiver sera là bientôt.
   - Les buveurs de sang cherchent le mal. Pour le moment, ils s'intéressent à la grande forêt et au chemin de Diy, mais ça ne durera pas. Les Hommes Libres du Royaume vont devoir fuir. La dernière patrouille parlait des renforts qui arrivaient quand nous les avons observés avant l’attaque.
   - Nous n’avons rien à voir avec cela et la Dame Blanche nous protégera jusqu’au retour du roi.
   - J’entends, ma mère, mais je crois que le roi nous aidera si nous donnons des signes de notre loyauté.
Riak ne parla pas de ce qu’elle sentait. Elle était persuadée que Koubaye continuait à la guider. Pour Riak, Rma ne voulait pas que les fils des buveurs de sang se mêlent avec les fils de ceux qui habitaient les canyons.
Riak sentit que Gochan, de nouveau, cédait à sa volonté de partir au combat.
   - La nuit sera claire, nous ne risquons rien, dit Riak.
   - Que la Dame Blanche vous protège, répondit Gochan qui les regarda s’enfoncer dans la nuit sur l’étroit chemin d’accès.
Narch était émerveillé par le savoir de Riak. Depuis qu’elle avait récupéré l’épée blanche, elle semblait connaître les canyons et toutes leurs grottes par cœur. Ils passaient parfois par de sombres boyaux à peine plus larges qu’eux et se déplaçaient dans ce labyrinthe de parois abruptes et de rochers coupants à toute vitesse.
Sans Riak qui l’avait retenu, Narch se serait jeté dans les bras des buveurs de sang. Ils étaient arrivés par derrière sous le porche qui servait de refuge à la patrouille ennemie. Ils s’accroupirent dans l’ombre derrière des rochers à l’abri des regards.
   - Tu crois qu’on va voir des bayagas, demandait l’un des buveurs de sang.
   - Non, répondit un autre. Ils nous évitent depuis longtemps. Ce sont des ectoplasmes. Leurs formes sont impressionnantes mais ils ne font rien.
   - On va rester ici combien de temps ? Il paraît qu’ils préparent une grande offensive contre les rebelles et nous, on est dans ce labyrinthe…
   - Notre mission est de faire des repérages et de cartographier. Le général pense qu’il y a aussi des rebelles par ici.
   - Une dizaine d’hommes pour faire ça, reprit la première voix et deux sentinelles, le lieutenant est très prudent...
   - Tu viens d’arriver dans la région. Sache qu’il y a sûrement des gens qui ne nous aiment pas par ici… Les autres patrouilles ne sont pas revenues.
Les deux hommes se turent. Riak fit reculer son groupe dans le tunnel. Ils ressortirent dans les canyons d’à côté.
   - Ils sont une dizaine et nous ne sommes que trois, dit Jirzérou
   - Ils ne sont qu’une dizaine et nous aurons l’avantage de la surprise. Ils pensent que nous ne sortons pas la nuit…
   - Je ne sens pas cette attaque, Bébénalki. Ça sent le piège.
   - Les bayagas seront avec nous. Je l’ai senti.
Jirzérou maugréa que ce n’était pas cela qui allait les protéger des épées des buveurs de sang, mais la Bébénalki avait parlé… il fallait obéir. 

Narch et Jirzérou allèrent se positionner au bout du tunnel, derrière l’éboulis. Ils devaient attendre l'attaque de Riak sur le devant. Quand ils arrivèrent sous le porche, tout était silencieux. Ils se déplacèrent le plus silencieusement possible. À chaque fois qu'il faisait bouger un petit caillou, Narch s'immobilisait, le coeur battant la chamade. Il écoutait, comme Jirzérou. Comme rien ne réagissait, ils continuaient. Une fois en position derrière le tas de pierres, ils attendirent dans le noir et le silence. Narch serrait le manche de son sabre court. Jirzérou s’en remettait à la déesse. Il n’aimait pas ce lieu et le ressenti qu’il en avait. Ils attendirent. Riak avait dit : “Aux premières lueurs…”
Le temps passa lentement. Jirzérou donna un petit coup à Narch pour le mettre en alerte. L’aube allait pâlir. Il fallait écouter. Riak n’arriverait pas en hurlant. Les deux hommes restèrent tendus jusqu’à ce qu’ils entendent rouler un rocher. Alors ils bondirent, l’arme à la main.
Jirzérou comprit rapidement que cela n’allait pas. En face de lui, il n’y avait pas des dormeurs surpris mais des guerriers debout, caparaçonnés et prêts à en découdre. Il jura comme seul un tréïben savait jurer. Il dit à Narch de disparaître dans le tunnel. On leur avait tendu un piège. De l’autre côté, les bruits de combat avaient commencé à retentir. Jirzérou se lança dans la bataille. C’est à peine s’il y eut un effet de surprise. Il regretta amèrement d’avoir passé sur son visage la pierre de lune. Même dans la pénombre qui régnait sous le porche de pierre, il était repérable avec son visage trop blanc. Il fut rapidement débordé par le nombre. Au moment où il crut sa dernière heure venue, il entendit : “Ne le tuez pas, il faut qu’il parle avant !”.
On le garotta. Pendant ce temps le combat continuait de l’autre côté de l’auvent de pierre.
Riak, malgré sa vitesse, avait été acculée contre la paroi. Ils étaient trop nombreux et trop proches les uns des autres pour qu’elle puisse manœuvrer rapidement. Le cercle des épées et des grands boucliers se rapprochaient inexorablement. Elle arrivait parfois à toucher une main ou un bras. Ses autres estocades se terminaient invariablement par le bruit du métal sur le métal. Quand son dos toucha la paroi de l’abri, elle pensa qu’ils allaient sortir les lances et la finir comme cela. Dans la pénombre, elle ne distinguait pas bien ce qu’il y avait derrière les premiers rangs. Elle s’en voulut de ne pas avoir écouté Jirzérou. En face d’elle, ce n’était pas une dizaine d’hommes en patrouille mais presque tout un régiment de buveurs de sang qui se réjouissaient déjà de saigner à blanc une cheveux blancs…
Riak les vit s’arrêter à trois pas d’elle. Le mur de boucliers semblait bloqué. C’est alors que se leva le soleil. Elle repéra un mur bouclier noir entre elle et les buveurs de sang. Ils étaient tenus par des ombres noires. Des bayagas ! Une des ombres se leva, semant le trouble dans les rangs ennemis. Elle se tourna vers Riak.
   - Tu connais les mots de l’appel. On t’a donné l’épée. Connais-tu les mots de la fidélité ?
Riak regarda l’ombre noire se détachant sur la lumière qui se levait. Son visage était horrible à voir et ses yeux étaient comme des puits sans fond ouvrant sur l’infini. Riak s’y sentit aspirée. Ce fut comme si elle tombait. À côté d’elle vivait une présence. Koubaye ! Elle fut heureuse et dans son vertige l’appela à l’aide. Dans son esprit, des mots se formèrent, des mots oubliés, des mots de divinité. Elle les avait déjà prononcés mais pas avec ces intonations et l’inflexion finale.
   - BÀR LOKÀÀÀ !
Les mots sortirent seuls de la bouche de Riak. L’ombre noire se retourna vers les boucliers :
   - Elle connaît les mots. Elle est fille de Thra !
Ce fut à ce moment que les rayons du soleil inondèrent le porche de pierre, illuminant les buveurs de sang et se perdant dans le noir des ombres qui se levèrent. Entre les soldats et Riak, il y avait un mur de nuit. Les buveurs de sang semblaient tétanisés. Dans le silence des armes, on entendit le raclement des épées sortant du fourreau. Les ombres noires se retournèrent vers Riak et déclarèrent en chœur :
   - Fille de Thra, notre fidélité est tienne !
   - Mais attaquez ! Attaquez donc ! hurla une voix toute humaine.
Le cri de leur chef mit les buveurs de sang en mouvement. Les épées s’abattirent sur les ombres noires, semblant couper et trancher la nuit dont elles étaient faites. Le mouvement devint ruée qui se brisa comme se brise la mer sur les rochers. De chaque morceau d’ombre se leva une nouvelle ombre. Comme une armée insensible aux coups, les guerriers d’ombre noire massacrèrent les buveurs de sang faisant couler leur sang comme un ruisseau. Quand plus un corps ne fut entier, ils revinrent vers Riak qui avait participé comme eux à la bataille.
   - Fille de Thra, nous serons de tes combats.
Riak regarda le guerrier d’ombre noire. Dans les puits de ses yeux, une lueur semblait scintiller.

   - Ça veut dire quoi ?
   - Je ne sais pas, mon général. L’escouade complète a disparu dans les canyons.
   - Cinquante hommes, ça ne disparaît pas comme cela, commandant ! Je veux savoir ce qu’il s’est passé.
Raide comme un piquet, le commandant salua et sortit de la pièce.
   - Vous croyez qu’il y a des rebelles dans les canyons ?
   - Je ne crois pas aux monstres, colonel. Si l’escouade a disparu, il n’y a que deux solutions. Ils sont morts ou ils ont déserté…
Le colonel ne voyait pas des buveurs de sang déserter. D’un autre côté, personne n’avait signalé de rebelles dans les canyons. Tous les accrochages avaient lieu dans la grande forêt. Le général en était venu à soupçonner les rebelles, ceux qui se faisaient appeler les Hommes Libres du Royaume, de se réfugier à Diy et d’utiliser la peur du woz pour se protéger. Les pistes qu’ils avaient trouvées et les espions pointaient dans cette direction. Le général préparait un assaut depuis des semaines. Les buveurs de sang s’entraînaient au tir à l’arc et au jet de javelot. L’ordre était simple : tuer vite et de loin. Alors que la date de l’assaut se rapprochait, voilà que des patrouilles avaient commencé à disparaître dans les canyons. Si les premières patrouilles ne comportaient que trois hommes, les suivantes avaient été renforcées sans résultat. Le commandant Brulnoir avait décidé de faire des reconnaissances courtes. Les patrouilles étaient alors revenues saines et sauves. Les choses s’étaient gâtées quand il avait décidé de les envoyer plus loin dans le labyrinthe des canyons. De nouveau, les patrouilles avaient disparu sans laisser de trace. Le commandant Brulnoir était persuadé que les rebelles n’y étaient pour rien. Ils n’étaient pas assez forts pour anéantir des buveurs de sang, d’autant plus qu’il avait donné l’ordre impératif de fuir en cas d’accrochage. Il savait que cela ne plairait pas à ses hommes. Il n’avait pas trouvé d’autre idée pour savoir ce qui se passait. Devant ce nouvel échec, il en avait conclu que le groupe qui attaquait les patrouilles était fort d’au moins une vingtaine d’hommes et qu’il connaissait très bien la topographie des canyons. Pour lui cela mettait hors de cause les rebelles. Il en avait référé à son colonel et au général. C’est avec leur assentiment qu’il avait envoyé cinquante hommes pour régler le problème. Brulnoir vivait très mal l’évènement. Alors qu’il croyait en la toute-puissance des buveurs de sang, il venait de voir un anéantissement. Pour cette nouvelle mission, il avait envoyé les auxiliaires. C’est ainsi qu’on appelait les gens du pays qui servaient sous les ordres des buveurs de sang. Les consignes étaient formelles : suivre le trajet de l’escouade mais sans rester dans les canyons plus d’une demi-journée.  Brulnoir attendit deux jours avant qu’une des patrouilles d'auxiliaires revienne avec des informations.
   - Mon commandant, mon commandant ! Ils sont rentrés !
Au ton de sa sentinelle, Brulnoir comprit que l’affolement régnait dans le camp. Il lâcha ce qu’il était en train de faire et rejoignit la cour. Il trouva la patrouille en grande discussion avec les soldats.
   - Garde-à-vous !
Son ordre figea les hommes sur place.
   - Qu’est-ce qui se passe ?
Le chef de la patrouille fit un pas en avant :
   - On a trouvé le site du massacre, mon commandant.
   - Du massacre ?
Les auxiliaires expliquèrent alors ce qu’ils avaient trouvé. Après avoir couru toute la matinée pour atteindre le point de bivouac de l’escouade, ils avaient d’abord découvert un ruisseau de sang séché et puis les restes…
   - Ils ont été littéralement hachés menu… avait dit l’un d’eux.
   - Je ne sais pas qui a fait cela… Ils se sont acharnés sur les corps, ajouta un autre.
Brulnoir sentit leur peur. Il les fit remettre au garde-à-vous, leur imposant le silence. Puis il les fit conduire dans une salle de garde interdisant à quiconque de les approcher tant qu’il n’aurait pas écouté leur rapport. Il fallait prévenir son colonel.

mercredi 14 novembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...69

Kaja était en colère, sans pouvoir le montrer. Le vice-roi était injuste. Il lui avait reproché ce qu’il s’était passé et avait donné la suite de la traque aux buveurs de sang. Il savait qu’il payait surtout pour ce qu’il avait fait de la police. En s’attaquant à la corruption, il avait mis à mal tout un réseau de financement dont les barons profitaient largement. Reneur ne pouvait quand même pas revenir sur sa nomination sans perdre la face par rapport à Gérère. Quand Kaja avait fait son rapport et avait parlé de ce cheval magique et gigantesque qui avait renversé les remorqueurs, la mimique de Reneur avait laissé entendre qu’il n’y croyait qu’à moitié et ses paroles avaient sous-entendu qu’il y avait eu un manque de compétence. Officiellement, Reneur avait accusé la magie des Bayagas et décidé que les buveurs de sang, qui étaient très fidèles à sa famille puisque leur chef était un cousin, reprendraient la traque. Eux, au moins, étaient insensibles à la magie de ces choses de la nuit.
Kaja ne pouvait oublier comment, alors qu’il jubilait, il avait ressenti de la rage en voyant apparaître ce maudit animal. Il avait aussi curieusement ressenti de l’admiration. Ce petit bout de bonne femme aux cheveux blancs recelait une puissance extraordinaire. Dès que le fleuve s’était calmé, il avait voulu  courir sus à la sorcière. Il avait alors compris l’ampleur des dégâts. Sa pirogue, qui était au milieu du fleuve, avait tenu bon. Les vagues l’avaient évitée renversant celles qui étaient près des berges. Les tréïbens refusaient d’obéir aux ordres. Ils criaient dans leur langue, répétant sans cesse : “Bébénalki !”. Aucun des remorqueurs en amont n’avaient évité le chavirage. Kaja avait dû revenir au bord et repartir avec d’autres équipages pour traverser le défilé des roches noires. Quand il était arrivé au point de débarquement de la sorcière, la piste était déjà froide. Il avait été déçu et soulagé, déçu d’être obligé d’arrêter la chasse mais soulagé qu’elle garde sa liberté.
La suite lui avait déplu. Alors qu’il cherchait la piste, le vice-roi l’avait convoqué. Même s’il pouvait compter sur le soutien de Gérère, il s’était retrouvé en mauvaise posture à la cour. Reneur l’avait mis sur la touche avec obligation de rester dans la capitale. Jobau, le fils de Gérère, lui avait conseillé de se fondre dans les habitudes de la capitale, et de préparer sa vengeance. Lui-même préparait quelque chose contre Reneur.
   - Il veut le pouvoir, avait expliqué Jobau à Kaja. Mais il me revient de droit. Je ferai en sorte qu’il ne l’ait pas, ni lui, ni aucun des bâtards de sa famille.
Kaja aurait préféré ne rien entendre. Ses indics lui avaient déjà parlé de ce qui se tramait à la cour. L’inimitié entre le clan Gérère et le clan Reneur, était de notoriété publique. Il y avait déjà eu des morts et des blessés. Des bruits circulaient sur les mœurs dissolues de Jobau, et d’autres, sur les finances douteuses de Reneur. Kaja, en tant que chef de la police, ne pouvait prendre parti. Il faisait surveiller tout le monde. Avec son adjoint, Selvag, il discutait des différents complots. Comme Kaja le sentait mal à l’aise, il le poussa un peu dans ses retranchements.
   - C’est difficile, mon colonel… Cela vous concerne… Certains font courir des bruits sur vous. Je ne parle pas des maîtresses, c’est sans intérêt. Il court des bruits sur votre désir de puissance...
Kaja fut interloqué. Il ne désirait pas le pouvoir. En y réfléchissant, il pensa qu’il était normal qu’on cherche à lui nuire. Il n’y avait là que les conséquences presque banales de ses actions. Il avait trop secoué trop de monde pour ne pas être la cible de différentes factions.
   - Qui ?
   - Il y a Reneur, enfin des gens du clan du baron Reneur, mais plus surprenant, il y a des barons fidèles à Gérère qui veulent vous voir disparaître. Vous gênez beaucoup de monde, mon colonel !
Si Kaja s’attendait au premier, il fut effectivement surpris par l’action des barons du clan du vice-roi Gérère.
Selvag lui expliqua que s’il avait asséché la source de revenus de certains barons du clan Reneur, cela avait aussi touché les vieux barbons de l’autre clan. Kaja se trouvait au milieu et donc, menacé par les deux parties.
   - Sont-ils vraiment dangereux ?
   - Oui, mon colonel. Le jeune baron Eyfa a intercepté un homme de main. Il ne sait pas qui l’a engagé mais vu la somme qu’il a trouvé sur lui… le commanditaire est puissant et intouchable. J’ai préparé une escorte pour vous.
   - Hors de question, répondit Kaja. Ils ne me font pas peur.
Selvag tiqua mais obtempéra quand Kaja lui donna l’ordre de les renvoyer. Il fut encore plus contrarié quand il vit Kaja partir, pour la réception du soir chez le baron Quivir, seul à cheval. Kaja avait été invité pour fêter la naissance du premier fils du baron. Le baron Quivir, étant allié au vice-roi Gérère, Kaja avait accepté. Le baron avait été marié une première fois. Il n’avait eu que des filles et craignait que son nom et son titre ne disparaissent. À la mort de cette épouse, il avait contracté un mariage arrangé avec une cousine du vice-roi, qui venait de lui donner enfin le fils tant attendu. Kaja se doutait que la fête serait grandiose. Le baron Quivir était riche et aimait à le faire savoir. Au centre de la salle, il avait fait installer un rameau de l’arbre sacré. Tout le monde savait que la cérémonie ne serait pas finie pour le lever de l’étoile de Lex. Le baron Quivir avait fait préparer de grandes salles et tous les invités avaient droit à un petit box où ils déposaient leurs nécessaires avant de rejoindre la salle des réjouissances. Kaja n’avait pas prévu d’y rester. Son propre hôtel particulier était à deux rues de là. Il pensait s’éclipser après le repas et les premières libations en l’honneur de l’arbre sacré.
Le baron Quivir fit un très bon accueil à Kaja. Il le présenta à ses invités, insistant sur le renouveau que Kaja faisait vivre à la police. Kaja se retrouva un peu piégé. Il ne se libéra que quelques instants avant le lever de l'étoile de Lex. Son cheval l'attendait déjà sellé. Il remercia le serviteur et sauta en selle. Il le mit au trot, scrutant le ciel. Il entendit trop tard le sifflement de la flèche. Sa dernière pensée fut qu'il aurait dû écouter Selvag.
L’archer sauta au bas de son arbre. Il courut récupérer sa flèche. Il examina rapidement Kaja. Il eut un sourire. Son commanditaire serait heureux. Il avait utilisé une flèche pour petit gibier. Sa tête massue avait assommé sa victime. Les bayagas allaient finir le travail. L'homme courut se mettre à l'abri. L'étoile de Lex se mit à briller.

Kaja sentit qu’on le poussait. Il ouvrit les yeux. Son cheval le secouait à petits coups de museau. Il attrapa les rênes et se laissa remonter. La tête lui tournait. Le mémoire lui revint. Il rentra la tête dans les épaules et regarda autour de lui. Il vit la lueur des bayagas. Les halos colorés semblaient se poursuivre faisant toutes sortes d’arabesques dans les rues de la capitale. Des lumières filtraient des volets et des portes. Il fut frôlé par une lueur bleutée qui se teinta de rouge. La forme s’arrêta. Elle tremblait non loin de lui. Kaja connut la peur. Tant d’histoires circulaient sur les bayagas… Kaja vit la forme s’approcher et prendre des allures de silhouette humaine. Cela dura un instant avant qu’elle ne s’écoule comme une flaque au sol coulant toujours plus loin de lui. Une autre forme apparut. Elle avait des reflets verts qui virèrent au brun foncé en se dirigeant vers Kaja. Comme l’autre, d’informe elle devint presque de sa taille. Kaja crut entrapercevoir la forme d’un soldat quand, brusquement, elle perdit toute structure pour devenir un petit ruisseau de lumière verdâtre courant vers le lointain. Puis d’autres halos de lueurs de toutes les couleurs apparurent et après une brève tentative d’acquérir une forme humanoïde devant Kaja, elles devinrent comme un liquide qui s’écoule en suivant la pente.
Enhardi par ce qu’il vivait, Kaja tenant toujours les rênes de son cheval, se dirigea vers son hôtel particulier. Quand il frappa à la porte, personne ne lui ouvrit. Il pesta mais comprit que personne ne l’attendait plus à cette heure tardive. Ne voulant pas passer la nuit dehors, il frappa à coups redoublés sur la fenêtre du gardien jusqu’à ce qu’une lumière s’allume et qu’une voix craintive demande :
   - Qui va là ?
   - OUVRE, LATOR ! C’EST MOI !
   - Par l’Arbre Sacré, Le baron ! J’arrive, Maître, j’arrive !
Lator se précipita et fit jouer les loquets, et se sauva pour ne pas être exposé aux bayagas. Kaja poussa lui-même le lourd vantail et fit pénétrer son cheval. Quand il se retourna pour refermer, il vit arriver, au milieu d’un flot multicolore, une forme sombre. Le souvenir de son expérience sur la barge lui revint. La porte claqua avant que les bayagas n’y arrivent. Kaja, appuyé dessus, ressentit le choc quand la vague tapa dans le portail. Tout son corps tremblait. Lator, qui avait retrouvé du courage avec la fermeture du vantail, vint le soutenir et le réconforter.
Kaja dormit tard le lendemain. On vint le réveiller pour lui dire que Selvag voulait le voir de toute urgence. Kaja s’interrogea sur ce qui arrivait. Il avait pourtant prévenu qu’il ne serait à la caserne que dans l’après-midi. Tout en se préparant, il tenta de deviner quelle catastrophe avait pu se produire. Dès qu’il fut habillé, il descendit dans sa salle de travail. Selvag se leva d’un bond en le voyant. Il s’exclama :
   - Mon colonel, vous êtes vivant !
Kaja fut interloqué. Il demanda des explications. Selvag lui raconta qu’en arrivant à la caserne, le lieutenant Nimbie, qui faisait partie de la garde du palais des vice-rois, lui avait appris la triste nouvelle. Le baron Kuélar de son hôtel particulier, pendant qu’on fermait ses volets, avait entraperçu, la chute du colonel. Il avait alors guetté à travers une fente du volet. Il avait vu les bayagas arriver et en avait conclu à la fin du baron Sink.
   - Il faut absolument que vous alliez à la cour, mon colonel. Plus vite la nouvelle sera démentie, mieux cela sera. Mais avant, puis-je me permettre une question ?
   - Oui, Selvag. Je sais ce que tu vas me demander. Tu avais raison. J’ai des ennemis plus dangereux que je ne le craignais. J’ai reçu une flèche, probablement pour petit gibier, car j’ai été assommé. Leur plan était sûrement de laisser les bayagas en finir avec moi. Mort ou fou, je n’aurais plus été un obstacle. Mais mon cheval m’a réveillé à temps pour que je me réfugie à l’abri.
Kaja ne parla pas à Selvag de sa théorie sur sa survie. Kaja pensait que la branche de l’arbre jumeau de l’arbre sacré qu’il portait sur lui au moment de l’attaque l’avait protégé. Il préférait garder cette notion pour lui. Il avait d’ailleurs remis dans ses habits la branche en question.
   - Fais seller mon cheval, nous allons y aller. Tu me feras ton rapport en route. Tu as enquêté, n’est-ce pas ?
   - Effectivement, mon colonel. J’ai voulu savoir la vérité. Le baron Kuélar n’a pas vu grand-chose. La fente de ses volets est trop petite pour avoir un bon point de vue. Mais les informateurs rapportent que nombreux sont ceux qui se réjouissent de votre disparition.
En allant vers le palais, ils discutèrent de l’identité possible du commanditaire. Si Reneur fut le premier nom évoqué, il était le moins probable. La manière ne correspondait pas à l’homme. Il préférait affirmer sa puissance et faire plier les autres. Il avait désavoué publiquement Kaja, signalant ainsi sa disgrâce. Reneur continuerait jusqu’à ce que Kaja plie devant lui. Selvag comprit aux jurons que proféra son chef que ce n’était pas dans ses intentions. Puis ils évoquèrent différents barons dont Selvag connaissait l’inimitié.
   - Ils vous en veulent d’avoir ainsi réduit leurs revenus… Regardez le baron Nouls, il est suffisamment lâche et retors pour commanditer un tel acte.
   - Tu as raison, Selvag, le personnage est méprisable mais je sais qu’il est sur ses terres, bien loin de la capitale. Il faudrait retrouver l’archer et le faire parler.
   - Je vais mettre mes indics en chasse. Nous finirons par avoir son nom.
Après avoir passé en revue plusieurs autres noms, Kaja sentit que Selvag gardait pour lui quelque chose. Il commença à le presser de questions tout en sentant sa gêne.
   - Il me faut évoquer tous les possibles, même les plus improbables, lui dit Selvag.
   - Parle, répondit Kaja, c’est un ordre.
   - Il est deux personnes que nous n’avons pas citées… La première est le fils du Vice-roi…
   - Jobau ? Mais c’est impossible !
   - Au contraire, mon colonel. Vous n’avez pas idée de ce que vous représentez. De plus en plus de jeunes des grandes familles, qui ne voient pas d’avenir dans le système actuel, pensent que vous représentez un espoir. Ils seraient capables de faire un coup d’état pour vous. Jobau le sait. Ses informateurs sont aussi bons que les nôtres. S’il vous considère comme un danger potentiel, il peut avoir décidé de vous écarter sans se mettre son père à dos.
Kaja fit la moue. Il n’y croyait pas. Selvag devait se tromper. Jobau était trop occupé à faire la fête. Pourtant il se promit de mieux observer ce qu’il faisait à la cour ou ailleurs.
   - Mais qui est l’autre ?
   - Vous n’allez pas aimer ce que je vais dire, mais le vice-roi Gérère lui-même pourrait avoir demandé votre élimination.
Kaja s’offusqua de ce qu’il entendait. Le vice-roi était de son clan, de sa famille. Il écouta quand même les arguments de Selvag. Il trouva le raisonnement complètement tordu et assez vicieux mais malheureusement plausible. Gérère était un politicien retors qui avait survécu à bien des complots, mais de là à impliquer quelqu’un de proche comme Kaja… Il n’arrivait pas à y croire.
   - Mon colonel, reprit Selvag, ce ne sont que des hypothèses et pas les plus solides, mais on ne peut rien négliger. Vous êtes en danger. Vos gayelers vont vous suivre et vous protéger.
Kaja ne trouva rien à redire. Selvag avait raison. Il était en danger et tant qu’il ne savait pas qui était derrière tout cela, il ne pouvait prendre le risque de se promener sans escorte.
Quand ils arrivèrent aux marches du palais, les palefreniers vinrent prendre leurs chevaux. Immédiatement quatre gayelers vinrent se mettre derrière Kaja. Il remarqua immédiatement les changements dans leurs tenues d’apparat pour en faire des tenues de combat. Le chef du détachement portait un paquet et s’approchant de Kaja, il lui dit :
   - J’ai amené une cotte de mailles pour vous, mon colonel.
   - Merci, Hérios. Je l’enfilerai tout à l’heure.
Ils montèrent le grand escalier d’honneur saluant ceux qui s’y trouvaient. Kaja put lire l’étonnement dans leurs regards. Les bruits allaient aller bon train.
   - Ah ! Baron Sink ! Je me réjouis de vous revoir en bonne forme.
   - Je vous salue, baron Pado. Auriez-vous eu quelques inquiétudes ?
Le baron Pado venait d’hériter de son domaine. Son père, victime d’une chute de cheval alors qu’il chassait, avait agonisé quelques semaines. Sa mort avait été un soulagement pour tous, d’après ce que Kaja avait entendu.
   - Des rumeurs étranges racontant que vous dansiez avec les bayagas circulent depuis ce matin.
   - Vous connaissez le palais, les rumeurs les plus folles y circulent…
   - J’aurais été fort contrarié que vous ayez perdu vos facultés…
Ayant dit cela, le baron Pado continua à descendre les marches. Kaja le regarda un moment avant de reprendre sa montée. Quand il se dirigea vers la grande salle d’apparat où avait lieu l’audience publique des vice-rois, il eut droit à toute une gamme de réactions allant du soulagement, à l’étonnement en passant par des gestes de conjuration comme fit la vieille baronne Tgaliv  dont tout le monde connaissait la bigoterie.
Quand il pénétra dans la grande salle le brouhaha cessa au fur et à mesure qu’il s’avançait. Dans les regards des uns et des autres, Kaja put lire un bref instant la vérité des sentiments. Tous les barons présents, petits et grands, se recomposaient une attitude. Du fond de la salle, les vice-rois, qui écoutaient les doléances, avaient levé la tête et regardaient Kaja fendre la foule des courtisans. Alors qu’il n’était qu’à la moitié, un courrier arriva en courant. Kaja s’arrêta. Le gayeler lui murmura son message à l’oreille et repartit aussi vite qu’il était venu. Kaja reprit sa progression. Devant lui, tous s’écartaient, laissant un couloir central. La nouvelle de son élimination avait vraiment été vite.
Arrivé devant les vice-rois, il salua. Ce fut Gérère qui parla le premier :
   - Mon ami, me voilà empli de bonheur de vous voir en bonne santé.
Reneur ajouta :
   - Je ressens beaucoup de colère quand je pense que le chef de la police aurait pu être mis sur la touche…
Il y eut un moment de silence et Reneur reprit :
   - Cher Baron, Je comprendrai que vous preféreriez vous retirer sur vos terres. La vie à la capitale est parfois fort dangereuse.
   - Voilà une fort bonne idée, mon cher Vice-roi, reprit Gérère. Mais quand je vois tout le travail que le chef de la police a accompli en un temps si court, je me dis qu’il serait bien dommage de se priver de ses compétences.
De nouveau, la cour assista à un de ces échanges qui paralysait l’exécutif et rendait le pays ingouverné. Ce fut Kaja qui trancha quand Gérère à un moment lui demanda son avis :
   - Mes Seigneurs, vous m’avez confié l’indispensable tâche de gérer notre police. Je ne saurai me dérober à vos désirs quoiqu’il puisse m’en coûter. Même les bayagas n’ont pu m’éloigner de ce devoir sacré. Par l’Arbre sacré qui nous donne sa force et sa sagesse, je renouvelle mon serment de servir le royaume de toutes mes forces et jusqu’à ma mort.
En sortant de l’audience publique, Kaja était en colère. Le pays courait à sa perte avec cette direction bicéphale. De plus, le messager lui avait appris qu’on avait retrouvé un archer égorgé avec, dans son carquois, des flèches pour petit gibier.
Dans les jours qui suivirent, il fut l’objet de l’attention générale. Le baron Kuélar avait répandu le récit de ce qu’il avait vu ou cru voir comme disait Kaja. La version de l’histoire la plus courante était que le baron Sink avait fait face aux bayagas et que ceux-ci n’avaient rien pu contre lui. Cela divisait l’opinion entre ceux qui le croyaient supérieur et béni de l’Arbre sacré et ceux qui voyaient en lui un chanceux opportuniste dangereux en raison du poste qu’il occupait. Puis, d’autres histoires occupèrent le devant de la scène. Kaja put de nouveau vivre presque normalement. Certains barons ne l’invitaient plus, d’autres pensaient à lui à chaque fête.
Le jeune baron Zwarch marchait avec Selvag dans les jardins du palais loin de toutes les oreilles indiscrètes.
   - Croyez-vous, Selvag, qu’il est celui que le mage a décrit ?
   - Jusqu’à l’histoire des bayagas, je doutais, mais depuis, tous les signes sont là. Regardez, nos forces se multiplient.
   - Oui, je vois bien, tous ceux qui adhèrent à nos idées… mais lui, est-il prêt à assumer le pouvoir ?
   - Pour le moment, la fidélité au trône est encore trop forte, mais le mage l’a dit. Le baron Sink n’aura pas le choix… il sera le prochain vice-roi.
Quand ils se quittèrent, Selvag hocha la tête. Le baron Zwarch était une excellente recrue. Tout le monde le prenait pour un dilettante attiré par les plaisirs, alors qu’il était la cheville ouvrière du mouvement visant à redonner au royaume un régime fort. Selvag lui avait juste caché les dernières paroles du mage : “ Le baron Sink, s’il prend le pouvoir, sera le prochain vice-roi du royaume…, mais aussi le dernier ”.