mardi 27 octobre 2015

Les mondes noirs : 1

Quand les goulques arrivèrent près de l’escalier lumineux, elles s’arrêtèrent. Ces bêtes aux longues pattes puissantes, au mufle court bardé de crocs, connaissaient leur territoire. Elles ne pouvaient descendre les marches. Leurs colliers déjà pulsaient d’une sombre couleur. Une marche plus bas, la douleur leur aurait scié le cou. Elles regardèrent en arrière, tout en grondant leur colère de ne pouvoir suivre leur proie. Elles attendaient les gardiens. L’une d’elle n’en tenant plus, risqua une patte sur la marche inférieure. Elle glapit de douleur et de terreur, s’effondrant quand son collier l’étrangla. Les autres reculèrent gondant de plus belle. Un bruit de course les fit se retourner en partie. Les gardiens arrivaient. Les goulques baissèrent leurs têtes cornues dans un signe de soumission. Ceux qui arrivaient étaient des êtres géants, massifs et prognathes. Leur course ébranlait le sol. Ils s’arrêtèrent comme les goulques en haut de l’escalier lumineux.
- L’ordure a pris la fuite dans les mondes obscurs, dit le plus grand.
Son habit était rouge comme le sang, il tenait à la main un long cimeterre. La lame en était ternie par endroit par les traces de sang séché.
- Ouais ! Mais on a éliminé les autres, répondit celui à l’habit aussi noir que son cœur.
Il hurla quand le plat de la lame du gardien aux habits rouges lui frappa les lèvres :
- Ta gueule, Sschmall. La reine s’en fout. L’Idole est partie. Cette ordure doit l’avoir avec lui.
Sschmall pâlit autant que sa peau sombre le permettait.
- J’vais pas là-dedans, hurla-t-il en désignant la tache noire à leurs pieds. Kricht ! Tu peux pas me demander ça !
- Et qu’est-ce tu crois ? Qu’la reine va te prendre par la main ? On f’ra c’qu’elle dit ! Magne, on rentre !
Les lourds gardiens se mirent en marche. Kricht toucha sa boucle de ceinture, là où un cabochon jaune semblait pulser. Les goulques glapirent sous la douleur et lâchant leur veille en haut de l’escalier, elles vinrent se ranger contre les jambes des colosses.
Leurs pas résonnèrent sur les pierres de la rue dans un silence de mort. Ils ne virent personne. D’ailleurs personne n’aurait osé sortir quand les gardiens et les goulques erraient.

dimanche 18 octobre 2015

Les mondes noirs : introduction

Immobile en haut de l’escalier lumineux, il regardait la tache noire qui s’étendait au pied de la butte. La ville s’arrêtait là, après commençait le no man’s land. Il vérifia ses armes. Son sabre glissait sans effort dans son fourreau. Ses couteaux, répartis tout au long de sa personne, étaient bien assurés. Quant à sa lance, il l’avait soigneusement aiguisée le matin même.
Il descendit les marches avec lenteur, sentant bien monter les odeurs des miasmes qui régnaient dans ces bas-fonds.
Il hésita sur la dernière marche. C’était, il le savait, le dernier support solide avant le sol incertain composé à moitié d’eau et à moitié de choses innommables.
Il prit une grande inspiration et posa enfin le pied sur quelque chose de spongieux. Ses yeux s’accoutumèrent à la nuit, discernant les ombres qui allaient devenir des formes. Tous ses sens en éveil, il guettait. Le danger était là. La seule question était : quand arriverait-il ?

samedi 3 octobre 2015

Césure 12

Ce fut le choc qui me réveilla. Un homme avait buté sur mes jambes, s’étalant de tout son long sur le chemin. Je bondis sur mes pieds l’aidant à se relever. Il semblait à moitié assommé par le choc. Je le fis asseoir à côté de moi. Il se laissa faire. Le soleil était déjà haut dans le ciel. De nouvelles questions m’assaillirent. Comment avais-je pu dormir aussi longtemps ? Pourquoi ne m’avait-il pas vu ?
L’homme grommela quelque chose. J’en oubliais mes interrogations. Il jeta sur moi un regard incrédule et apeuré.
- Quel est ton nom ? lui demandais-je.
- Cléophas…
Il parut prêt à ajouter quelque chose sans qu’aucun son ne sortit de sa bouche.
- Tu n’es pas romain, me déclara-t-il.
Je fis non de la tête, étonné qu’on me pose cette question. Et puis je compris en le détaillant mieux. Le teint sombre et la barbe broussailleuse, je devais lui paraître étranger avec mes cheveux châtains et mon teint clair. 
- Que faisais-tu là, par terre ?
- Je dormais.
Il se massa à nouveau la tête et tenta de se lever sans y parvenir.
- Il faut que je parte, dit-il dans un souffle.
Je l’aidais à se lever mais il titubait. Je lui passais un bras sous l’épaule et je me mis à marcher au même pas.
- Je t’accompagne, lui dis-je, je n’ai rien d’autre à faire.
Le soutenant à moitié, je me mis en avancer avec lui. Au bout d’une centaine de pas, il sembla aller mieux. Nous marchions lentement. L’homme semblait préoccupé. Ses regards inquiets lui montraient-ils des dangers ? Je ne savais quoi dire mais nous faisions de nombreux détours par de petites venelles.
- Je ne vois rien, lui dis-je, après que nos détours nous aient ramenés en arrière.
- Je sais que je tremble probablement pour rien, mais après ce qu’il s’est passé…
Mon regard se chargea d’interrogation.
- Qui est ton maître ? m’interpella-t-il.
- Je n’ai pas de maître ! protestais-je.
Il me regarda comme s’il ne me croyait pas.
- Tu es sûr que tu n’es pas romain? reprit-il.
- Je viens d’ailleurs… lui répondis-je.
- Tu dois dire vrai… tu n’as pas l’accent.
Il ajouta quelques mots en “us” et en “a” que je ne compris pas. Je répondis par un silencieux sourire.
- Alors tu n’es pas venu pour la Pâques ?
Moi qui n’avais jamais fêté Pâques, je fis non de la tête.
- Je suis ici par hasard. Mon pays est beaucoup plus loin. Et j’aimerais bien le retrouver, ajoutais-je à voix basse....
Comme nous approchions des portes de la ville, il redoubla de précautions. Il ne se détendit qu’une fois loin des gardes. Ma méconnaissance des us et coutumes lui avait rendu service. Les gardes s’étaient divertis à mes dépens, le regardant à peine.
Cléophas m’avait alors parlé des évènements, de l’arrestation de son mentor. J’avais reconnu sans peine la situation dont parlait toute la cathédrale. Je n’osais pas lui dire que je connaissais la suite, me bornant à commenter ses dires sur ce qui s’était passé.
Nous marchions depuis peu quand un homme se retrouva à notre hauteur, marchant du même pas.
- De quoi discutez-vous en marchant ? nous demanda-t-il
- Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci, lui répondit Cléophas
- Quels événements ?
-Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.
Notre nouveau compagnon parut contrarié, nous reprochant de ne pas comprendre. Dans la clarté du soir, il nous parla d’une voix calme et tranquille nous expliquant les évènements à la lumière des textes anciens. Il cita des gens que je ne connaissais pas, d’autres dont j’avais vaguement entendu parler. À l’écouter tout avait une cohérence parfaite. Par moment pendant que Cléophas semblait digérer tout ce qu’il avait entendu, notre nouveau compagnon me parlait. Ma vie lui semblait connue et elle aussi semblait prendre sens à travers le récit qu’il en faisait.
Nous marchâmes ainsi jusqu’au soir. Cléophas avait repéré une auberge pour la nuit mais notre compagnon semblait vouloir aller plus loin.
- Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.
Je fus heureux de la remarque de Cléophas. C’était la première fois que je me sentais à ma place dans ce curieux monde. L’homme ne se fit pas plus prier et entra avec nous. Manifestement, Cléophas était connu dans l’auberge. On lui indiqua rapidement une table et on nous amena coupe et bols pour le repas. La servante posa le pain sur la table ainsi qu’un pichet de vin. Sans plus attendre notre compagnon prit du pain, dit une bénédiction et le rompit. Puis versant du vin dans une coupe, il dit une autre bénédiction et nous partagea le pain et le vin. Ce fut comme si un éclair emplissait la pièce. Aveuglé, je fermais les yeux.

Bip… Bip… Bip…
- Docteur ! Docteur ! Le malade du 15 se réveille !
Il y eut des bruits de pas précipités autour de moi. J’ouvris les yeux sur un plafond blanc. L’espace sonore était envahi de bip, d’ordres, de cris. Un visage passa dans mon champ de vision :
- Serrez-moi la main, si vous m’entendez !
Je pris conscience de mon corps. Ma main, où était ma main? Cela dura un instant d’éternité et puis je retrouvais toutes mes sensations. Une main serrait la mienne, je la serrais en retour. Une pulsation douloureuse me tapait dans le crâne.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demandais-je d’une voix que je reconnus à peine.
- On vous a retrouvé dans le brouillard. Vous avez reçu un morceau de gargouille sur la tête.
- Ah ! Et alors !
- Voilà trois jours que vous êtes dans le coma… mais maintenant cela va aller… reposez-vous. Je reviendrai tout à l’heure.
La main quitta ma main. Je sentais le poids de mon corps et sa raideur. Une gargouille… j’avais pris un morceau de gargouille sur la tête…. Cela me fit rire. Peut-être était-ce une gargouille du nord !

mardi 22 septembre 2015

Césure 11

Quand ma vue se stabilisa j’étais sur une place. La tension était palpable. Une foule en colère bouillonnait autour de moi. Jeunes et vieux semblaient s’être rassemblés pour faire justice. J’entendis Des paroles sans tout comprendre. La Loi disait que… Sans comprendre précisément les mots, je comprenais parfaitement que, ce que disait la Loi, était terrible. On y parlait de mort en oubliant la vie. Je me frayais un chemin parmi ces braillards, évitant de les bousculer, choisissant les passages où les poings n’étaient pas fermés sur des pierres. Je me retrouvais au premier rang d’une sorte d’arène délimitée par la foule. Au centre de ce cercle improvisé, deux personnes se tenaient dans des attitudes différentes. Debout une femme, raide de peur, jetait des regards anxieux à tous les hommes qui formaient un mur vociférant l’entourant de toutes parts. Elle tentait par des gestes maladroits, d’ajuster une robe qu’elle n’avait manifestement pas eu le temps de mettre correctement. Devant elle, un homme se tenait accroupi. Il dessinait sur le sable. L’enchaînement des courbes faisait un tracé harmonieux que je reconnus tout de suite. L’enfant du désert avait bien grandi. Il avait cette même attitude, calme et sereine, ne défiant personne. Il semblait étranger à la scène.
Le premier cercle des participants criaient haut et fort son indignation devant cette femme prise en flagrant délit d’adultère. Ils recrachaient comme un venin cette loi qu’ils n’avaient pas digérée. Ils en appelaient aux pères de leurs pères pour punir ces turpitudes. Devant cette foule hostile la femme tenant sa robe déchirée, gardait la tête baissée. Je ne savais quoi dire ni que faire quand brusquement il se leva. À ses pieds, les dessins attirèrent mon regard et celui de la femme.
Un silence se fit, encore plus inquiétant que le tohu-bohu précédent. La femme jeta un regard circulaire chargé de peur et de défi. Je vis des mains blanchir en serrant plus fort les pierres ramassées.
Plusieurs hommes sortirent du rang pour porter leurs accusations. La tension monta encore d’un cran. Je compris le piège. Ce n’était pas elle qui était visée. Bien sûr, elle avait transgressé la loi et cette loi punissait de mort par lapidation ceux qui le faisaient. Le plus important était ailleurs. C’était un combat sans merci entre les accusateurs et l’homme qu’était devenu l’enfant du désert. Soit il disait de la laisser aller et c’est lui qu’on lapiderait pour trahir la Loi, soit il la condamnait et il serait en contradiction avec ses propres paroles.
L’homme se leva. Il regarda autour de lui non pas une foule mais des hommes, ses yeux accrochant un à un les regards. Comme tout le monde, je retins ma respiration...
- Que celui qui n’a jamais péché, lui jette la première pierre.
Se baissant, il se remit à dessiner sur le sol.
Je m’attendais à beaucoup de choses mais pas à cela, les autres non plus d’ailleurs. Il y eut un moment de flottement. Des regards interrogatifs furent échangés. Le temps fut comme suspendu. Puis on entendit le bruit d’un caillou tombant à terre. Je me tournais juste à temps pour voir une couronne de cheveux blancs s’éloigner. D’autres suivirent dans le silence. On était loin des vociférations. Chacun était maintenant seul avec sa propre conscience.
J’entendis sur ma droite quelqu’un murmurer :
- On va pas partir comme ça ?
Un grognement lui répondit. L’homme qui l’avait poussé se détourna pour s’éloigner.
Il y eut un cri de rage poussé par un colosse. Il jeta sa pierre avec une telle violence qu’elle s’enfonça dans la terre à ses pieds. Se retournant, il s’en alla presque en courant bousculant tout et tous sur son passage.
Pendant ce temps, celui dessinait semblant étrangement étranger à ce qui se passait. Ses doigts couraient, traçant des semblants de mots sur le sol sableux. Je m’éloignais aussi, doucement sur la pointe des pieds. Personne ne fit attention à moi… Pourtant j’eus la sensation qu’il ne me quittait pas des yeux.
J’errais encore dans la ville ne sachant vers où diriger mes pas quand survint la nuit. C’était une nuit profonde sans lumière pour guider mes pas. J’avançais à tâtons. Cela me rappela mes premiers pas dans la cathédrale. Je désespérais de retrouver une issue. De nombreuses questions se bousculaient dans ma tête, sur ma vie, mes actes, mais surtout revenait sans cesse la question du pourquoi j’étais là.
Le découragement me prit après plusieurs heurts dans des obstacles aussi invisibles qu'improbables dans ce néant. Je me couchais là contre le mur, appelant la mort puisque ma vie s’était enfuie, ne me voyant pas continuer ainsi de situations incroyables en rencontres sans à venir. 

mercredi 9 septembre 2015

Césure 10

On amena un âne déjà chargé pour le voyage. Sedma prit la bride et après un dernier signe à son maître, il se mit en chemin. Je lui emboîtais le pas.
- Le prochain point d’eau est à deux jours, me dit mon guide, alors que nous allions redescendre une dune.
J'acquiesçais de la tête, levant les yeux pour voir la prochaine difficulté sur le chemin et jetant un coup d’œil en arrière. Dans le soleil, trois silhouettes avançaient vers le camp d’Abraham et le chêne de Mambré.
Notre marche était régulière. Nous étions au milieu de rien, sous un ciel sombre transpercé d’un pâle soleil. L’âne nous suivait la tête basse mais le pas sur. Mon guide évitait certaines zones.
- Mauvais sable ! me disait-il.
Le premier puits sembla surgir d’un horizon sans relief. Le lendemain ressembla à la veille et au jour d’avant, me laissant croire que le jour d’après serait pareil. Je marchais comme l’âne, la tête basse mais le pied moins sûr. Un point attira mon attention une des rares fois où je tentais de regarder au loin. Je le montrais à Sedma :
- As-tu vu ? Qu’est-ce ?
- J’ai vu. On dirait un voyageur et sa monture, à moins que ce ne soit le vent qui nous joue des tours.
Une impression étrange me serra le cœur. C’était une émotion forte, une attente anxieuse.
- Est-il dangereux ?
- Si c’est le vent, nous ne risquons rien.
Sa réponse ne fit qu’augmenter ma peur. Notre chemin se dirigeait vers cette forme au loin. Après quelques milliers de pas, il fut évident que cela venait vers nous. Le vent n’avait rien à voir dans l’histoire. Je tentais de détailler ce que je voyais sans pouvoir préciser.
- Ils sont plusieurs ?
- Je dirais deux, répondit Sedma. Un homme marche devant.
Les paroles de mon guide me permirent de préciser ce que je voyais. Oui, c’était bien un homme qui marchait devant. Sa silhouette carrée se prolongeait d’un solide bâton bougeant au rythme de sa marche. Il devait être grand. Derrière, je pariais pour un âne portant sa femme à moins que cette petite forme ne soit sa fille.
Notre rencontre eut lieu quand le soleil était au zénith. Après les salutations d’usage, nous partageâmes le sel et le pain. L’homme voyageait avec sa femme et son fils. Ils revenaient de la lointaine Égypte. Pendant que nous parlions, la femme installa le bivouac. Ses gestes étaient doux et précis. L’enfant la regardait jouant tranquillement. L’homme n’était pas bavard et la conversation avait tourné court. Je m’étais levé, supportant mal ce silence qui se prolongeait. Le vent soufflait par petites rafales. Je m’approchais de l’enfant pour voir son jeu. Il traçait des signes dans le sable. Je m'accroupis à côté de lui. Je commençais à suivre son doigt agile qui courait sur le sol traçant d'étranges figures qu'il effaçait pour en recommencer d'autres. Son père avait juste dit leur fuite devant la violence mortelle et aveugle d'un dirigeant obsédé par sa peur de perdre son pouvoir. Ayant appris sa mort, il revenait vers le pays de ses pères, sentant bien qu'il serait toujours un étranger dans un pays qui ne l'avait jamais attendu.
Les doigts de l'enfant virevoltaient au-dessus de la terre comme des hirondelles chassant dans la lumière du soir. Plus je le regardais, plus je devenais attentif. Même s'il n'avait pas dit un mot, ce que dessinait l'enfant me regardait.
J’y vis comme un visage aux yeux doux et accueillants. Je retrouvais mon âme d’enfant, m’émerveillant de chaque nouveauté dans un monde où pour moi, tout était nouveau. Chaque instant était magique. Je m’entendis rire de cette petite voix haut perchée que j’avais perdue depuis bien longtemps. De nouveaux traits apparurent. Un instant, rien qu’un instant j’eus peur. Ma gorge se serra au souvenir de ce mensonge qui avait fait tant de malheurs autour de moi. Ce ne fut pas le faciès terrifiant de ce vieil homme qui avait pris plaisir à m’humilier qui se dessina sous mes yeux, mais un visage de bonté et de tendresse dont le regard me rassura, m’enveloppa, me transforma.
Ce fut comme si une grande main ferme tenait la mienne et me guidait dans ce dédale où je m’étais perdu moi-même. Tout se brouilla autour de moi.

dimanche 23 août 2015

Césure 9

Le poisson nous avait vomis sur une plage de sable blond au milieu de nulle part. Je me dirigeais vers la dune qui me barrait la vue. Je la gravis. J’étais au bord d’un désert. Le vent venait de la mer. Il était assez fort et soulevait des petits nuages me fouettant les jambes. Je lui tournais le dos et me laissais pousser vers l’intérieur. Quelques maigres pousses parsemaient le sable, s'accrochant au sol de toute la force de leurs racines. Je vis au loin, des formes qui m’évoquèrent un troupeau. Elles m’attirèrent. En m’approchant, je distinguais mieux. C’était du petit bétail. Leurs cris me parvinrent avant que je puisse les détailler. Un homme, surgi de nulle part, se dressa devant moi. Sa peau était sombre sans être noire. Il tenait une lance à la main. Je montrais mes mains vides en signe de paix.
Il me dit en me barrant la route :
- Attends !
Il émit un long sifflement. J’en déduis qu’il devait prévenir. Nous attendîmes un moment la réponse. En l’entendant, il me sourit :
- Va, le maître sera heureux de te voir. Sa tente est un peu plus loin.
Je repris ma marche. J’avais l’espoir d’arriver bientôt. Il fut déçu. Après une dune venait une colline qui précédait une autre dune. Un autre berger me vit. Il ne s’approcha pas. Simplement il tendit le bras vers là où je devais aller. Alors que je commençais à trouver le temps long, je vis, du haut d’une dune, le campement.
Alors que je descendais la dernière dune, un vieillard sortit de la tente près d’un arbre qui, bien que tordu, poussait vigoureusement. Le vieil homme avait son bâton à la main. Vu sa démarche, ce bâton était plus un signe de pouvoir qu’une aide à la marche. Il vint vers moi :
- Veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Viens et repose-toi sous cet arbre. Tu pourras prendre un peu de pain et de repos avant de continuer plus loin.
Je me retrouvais assis sur des coussins posés sur un tapis au pied d’un chêne qui avait poussé là, malgré les difficultés. Quelqu’un m’avait lavé les pieds pour enlever la poussière du désert. Quelques dattes avaient été posées juste à côté de ma main. Le vieillard me faisait la conversation pendant que des serviteurs s’agitaient autour de nous. Le soir arriva avant que je n’ai pu repartir. Je vis arriver un chevreau rôti ainsi que des galettes. Je lui racontais mon périple. Le vieil homme, ses serviteurs et ses bergers m’écoutèrent avec attention, s’étonnant de l’étrangeté de mon récit. Les mots comme ordinateur ne leur disaient rien. Par contre les cavaliers ou les monstres leur semblèrent plus familier. Quand je parlais du signe sur mon front, le vieillard hocha la tête :
- Il te faudra marcher vers l’Horeb…
De sa main, il me montra une direction.
- … là, dans le souffle ténu, tu auras ce que tu cherches. Je te donnerai un guide car tu es étranger au pays.
Puis, il me raconta son histoire, comment il était parti de son pays, comment il avait prospéré en écoutant cette voix étrange qui lui parlait et comment il s’était séparé de son neveu quand leurs troupeaux étaient devenus trop nombreux pour la terre qu’ils foulaient. À ma question sur ce qu’était devenu son neveu, il me répondit :
- Il a levé les yeux et regardé le pays. Il a trouvé que la plaine et ses villes étaient riches et agréables à regarder. Il réside maintenant à Sodome.
Le nom résonna négativement en moi. Je fis la grimace. En me voyant ainsi réagir, le vieil homme reprit la parole :
- Le cri qui monte de Sodome est grand. Les pauvres y sont maltraités et l’étranger n’y est pas accueilli. Mon neveu ne connaît pas la paix que je connais près de mon arbre.
Il sembla, après avoir dit cela, s’enfoncer dans une méditation, les yeux fixés sur le feu. Je me retins de parler et fit de même.
Quand je sortis de cet état, le jour était levé. J’étais seul allongé sur le tapis. Je me dressais sur mon séant. Un homme s’approcha vivement.
- Mon nom est Sedma. Je suis envoyé par Abraham, mon maître, pour te guider jusqu’à l’Horeb.
Je me mis debout. À ce moment-là, le vieil homme sortit de sa tente. Sedma se précipita pour le saluer.
Après lui avoir rendu son salut, Abraham s’approcha de moi :
- Le soleil se lève pour toi aujourd’hui. Que tes pas soient bénis.

jeudi 13 août 2015

Césure 8

Elle était sombre et agitée. L'arc-en-ciel se détachait nettement sur le ciel que les nuages avaient rendu d'un gris profond. Son pied affleurait une petite île non loin.
J'explorais les environs du regard. Je vis un bateau.
Une évidence s'imposa à mon esprit. Je le mis à l'eau sans rien demander à personne.
Je passais avec difficultés les premières vagues qui déferlaient bruyamment sur la plage, remuant les galets. Je m'arc-boutais sur les avirons, faisant avancer la barque avec difficulté. Je m'encourageais en pensant que la progression serait plus facile un peu plus loin.
Une fois la barre passée, rien ne s'arrangea. Les vents étaient contraires. Je luttais, essayant de rejoindre l'autre rive. La violence des vagues était telle que la barque se remplissait. La colère m'envahit. Je me mis à jurer de plus en plus fort. Mes mouvements suivirent ma pensée. Ils devinrent désordonnés faisant chavirer la barque. J’eus à peine le temps de prendre une respiration qu’un monstre surgit des profondeurs. Ouvrant une gueule géante, il m’avala d’un coup. Le passage dans sa gorge me fit perdre le peu de conscience que je possédais encore.
- Alors, toi aussi tu as désobéi.
La voix qui résonnait à côté de moi était indubitablement humaine. Un homme me donnait des petites claques sur la joue pour me réveiller. Je tâtais tout autour de moi pour le rencontrer. Nous étions sur une planche flottant sur je ne savais pas quoi.
- Qui êtes-vous ? demandais-je
- Je suis un pauvre pécheur ayant refusé de faire ce que mon Maître demandait. j’ai voulu fuir…
Sa voix trahissait son émotion.
- J’ai pris le premier bateau qui partait loin, mais quand la tempête est arrivée… Les marins m’ont désigné comme le coupable…
Je me mis assis pour mieux écouter.
- Le sort m’avait désigné. La colère des flots était due à ma faute. Pour me la faire expier, ils m’ont jeté à la mer.
- Et le poisson vous a avalé…
- Oui, le poisson m’a avalé.
Il se tût. Comme lui, je gardais le silence. Que pouvions-nous faire dans cet estomac ?
- Avez-vous désobéi aussi ? me demanda-t-il.
- Je ne sais pas. J’étais sur une barque pour tenter de rejoindre le pied d’un arc-en-ciel quand j’ai chaviré.
- Et c’est tout ?
- Je ne comprends pas.
- Jamais les bêtes des profondeurs ne sortent pour si peu. Je suis prophète et j’ai refusé d’être celui qui porte la parole, surtout pour annoncer ruines et destruction.
Il me serra la main avec force entre ses mains.
- Je sais maintenant que j’ai eu tort. Ma fuite était une rupture. Loin de mon Maître, je ne suis rien. Sans son aide, je ne suis rien, je ne peux rien. Aujourd’hui des profondeurs, je crie vers Lui, espérant son salut. Et vous arrivez…
Me voir désigné comme un signe me mit mal à l’aise. Depuis le début, je me trouvais ballotté de lieu en évènement sans comprendre. Cette cathédrale était étrange. Était-ce de la magie ?
Mon étrange compagnon reprit son monologue.
- Il est maître de la vie et de la mort, maître des poissons et de l’abîme. S’il vous y précipite, si les vagues vous engloutissent, c’est que vous vous êtes éloignés de sa face. Moi, je me souviens de mon Maître et ma prière va jusqu’à lui…
J’écoutais ses paroles, sorte de litanie dont je ne comprenais pas tout. Je n’avais pas les clés pour le comprendre. Manifestement, mon compagnon me prenait pour un envoyé de son maître, pour celui qui ferait ce qui est bien pour qu’il s’en sorte. J’ignorais depuis combien de temps il était dans le ventre de ce poisson. Ce que je savais, c’est que je ne voulais pas y rester. Déjà, il me fallait de la lumière. Je fouillais par habitude dans mes poches à la recherche de quelque chose pour m’aider. Mes doigts se refermèrent sur le briquet que j’avais acheté la veille, si je pouvais désigner ainsi le jour précédant mon entrée dans les dédales de cette église. Je voulais m’en servir pour allumer mon barbecue. Je l’avais complètement oublié. L’idée me sembla tellement incongrue en ce lieu que je me mis à rire. Cela interrompit mon voisin qui discourait toujours sur la nécessité d’accomplir le vœu qu’il avait prononcé.
C’était un de ces briquets à allumage piezo électrique. Le mot m’avait toujours enchanté. Je le préférais au système de roue et de pierre qu’utilisaient les plus simples. Il y avait pour moi quelque chose de magique à appuyer sur un cristal et à en faire jaillir une étincelle. Je dus m’y reprendre en plusieurs fois pour faire jaillir la flamme. L’allumeur cliqueta plusieurs fois ne produisant que de brefs éclairs bleus. L’allumage me surprit presque. Cette petite flamme, jaillissant dans les ténèbres, fit pousser un cri de surprise à mon compagnon. Je le détaillais maintenant que je le voyais. Il était plus petit et plus râblé que moi, habillé d’une sorte de robe et le visage mangé par une barbe noire.
- Vous êtes capable de faire jaillir la lumière… Vous êtes un envoyé du Maître.
Je pris conscience qu’il ne disait pas Maître mais un nom curieux que je serais incapable de répéter. Je le traduisais par cette notion de Maître. Il fallait que ce soit un grand personnage pour inspirer un tel respect à ses serviteurs. Moi qui n’étais qu’un mécréant, je me promis de chercher s’il parlait de Dieu ou d’un autre ?
Autour de nous flottaient d’autres objets hétéroclites que je ne reconnus pas. Seule la planche où nous étions était assez grande pour nous porter. Je me baissais pour voir sur quoi nous flottions. L’odeur était agressive. Quand le briquet s’approcha de la surface, il y eut un petit “woouf” et une flammèche bleue prit naissance d’une tache noire. Je me reculais vivement, déstabilisant notre fragile esquif et nous précipitant dans le lac nauséabond. Lorsque nous refîmes surface, la flammèche était devenue incendie se déplaçant de tache noire en tache noire. J’eus peur de me faire brûler. Je plongeais à nouveau quand de violents mouvements m’entraînèrent sans que je puisse résister. De nouveau je perdis connaissance.
La fraîcheur de l’eau me réveilla. J’étais ballotté au gré des vagues sur une plage. Au loin une silhouette s’éloignait, criant :
- J’arrive Ninive.
Je me relevais péniblement, m’y reprenant à plusieurs fois pour éviter le ballottement des vagues qui me déséquilibrait.