- Elle n'aurait pas dû...
Lyanne regarda la fille de la Solvette qui parlait.
- … On ne viole pas les lois de la nature sans en payer les conséquences. Elle a beaucoup souffert.
Sa voix était chargée d'émotions. Lyanne était venu la voir en sortant des grottes à machpes. Il avait attendu que la Solvette s'éteigne pour faire ce qu'il avait à faire. Quand il avait quitté la salle, un catafalque de glace trônait au milieu, à son sommet deux épées entrelacées.
- Le Dieu-Dragon sait ce qu'elle a fait et pourquoi elle l'a fait. Quiloma sans elle aurait-il pris la bonne décision ?
Sabda leva un regard interrogateur vers lui :
- Et alors ?
- Le Dieu-Dragon a décidé de les protéger. J'ai fait pour eux un simalbaba.
- Un simalbaba ! Ta puissance est grande.
- Elle est en moi. Si je l'ai reçue, j'en ignore la raison. Je dois vivre avec. Ce n'est pas un choix.
- Tu pourrais la refuser.
- C'est impossible, la refuser revient à me refuser à moi-même.
Lyanne se rapprocha de Sabda :
- Je vais partir.
Elle tourna son regard vers lui.
- Le royaume t'attend ?
- Ta mère avant de fermer les yeux m'a dit que ce qui me manquait n'était pas dans les montagnes.
- Mais tu as tout !
- C'est ce que tout le monde croit. Moi aussi je le croyais jusqu'à ce qu'une princesse me démontre le contraire.
Sabda lui sourit :
- Alors tu es beaucoup plus normal que je le pensais. Peut-être...
- C'est impossible, dit Lyanne en lui coupant la parole. Si je commettais une erreur, ce serait la mort. La puissance peut détruire même sans le vouloir.
Sabda le regarda gravement :
- Viens par là !
Elle lui prit la main et le conduisit dans une des alcôves. Elle s'assit, l'invitant à faire de même.
- Ma mère sentait mieux que moi les choses et les êtres. J'ai besoin de supports.
Sabda jeta des osselets sur le sol. Elle les regarda avec attention. Au moment où Lyanne allait perdre patience et prendre la parole, Sabda ouvrit la bouche :
- Longue et hasardeuse est ta route. J'y vois aussi de la violence. Tant de choses semblent liées à ta présence... Tu as laissé des objets de pouvoir. Ils ont un rôle à jouer dans ton avenir.
Brusquement un jako tira la tenture et sauta au milieu d'eux bousculant les osselets. Sabda lui sourit et le prit contre elle.
- La nature ne veut pas que tu en saches plus. Je ne relancerai pas pour toi.
Lyanne plongea ses yeux d'or dans le regard de Sabda. Elle était bien la fille de sa mère !
- Tu es chère à mes yeux et à mon cœur. Même si je suis loin, je penserai à toi. Mais il me faut partir, ton oracle me le confirme.
Ils se levèrent. Elle lui prit la main et la mit sur son cœur.
- Il battra pour toi, même si je sais que tu ne seras jamais mon compagnon.
Lyanne doucement souleva sa main entraînant celle de Sabda qu'il embrassa.
- Si cela avait été possible, nous aurions eu la plus belle fille du monde.
Sabda eut un sourire triste. Lyanne lui toucha la joue :
- Que tes jours soient prospères et ton chemin tranquille, Sabda.
- Que tes jours soient prospères et ton chemin tranquille, roi-dragon !
Ayant dit cela, elle se jeta à son cou, l'embrassa avec fougue et s'enfuit le laissant abasourdi. Lyanne l'entendit pleurer derrière la tenture. Il baissa la tête et se dirigea vers la porte.
Quand se promènent les mots, des histoires prennent corps. Que ce lieu leur serve de repos.
jeudi 28 novembre 2013
jeudi 21 novembre 2013
Lyanne souriait tout en volant en pensant à la tête de Akto quand il lui avait expliqué. Il l'entendait encore :.
- Non, c'est pas possible ! C'est pas possible !
Seul Nyagorot était heureux. Lyanne avait dû convaincre les autres ou leur imposer. Le prince-majeur Akto allait gouverner pendant son absence. Le serment qu'il avait prêté dans le monde clos dont Lyanne l'avait sorti, le liait puissamment à Lyanne. Pire que la mort le guettait s'il se reniait.
Le vent lui était favorable. Sioultac le poussait. Même si les nuages l'accompagnaient, il était heureux de repartir vers la ville. Dans son esprit, ce village continuait à s'appeler la ville. Il savait que la paix y régnait. Une paix relative. Sstanch lui avait fait part lors de ces rapports à travers le bâton de pouvoir, de quelques incidents avec les armées de la plaine. Les chevaliers de Flamtimo avaient réglé le problème. Il se doutait qu'ils n'avaient pas fait dans le délicat. Ses pensées glissèrent vers la guerre des généraux. Où en étaient-ils. Est-ce que cela viendrait jusqu'à Tichcou ? Avant son départ, avec Akto et Nyagorot, ils avaient décidé de renforcer la présence des guerriers blancs dans la ville. Quiloma était prince-neuvième et pouvait gérer plus de troupes. La région pouvait supporter de nourrir plus de monde maintenant que Tichcou était rattachée au pays blanc.
C'est en pensant à tout cela qu'il passa le col de l'homme mort.
Le froid s'était déjà installé. La neige recouvrait tout le haut pays. Plus bas il voyait encore les forêts habillées de vert et de roux. À l'agitation dans la ville, il sut qu'il avait été repéré. Il se laissa porter jusqu'à Montaggone qu'il survola. Son inquiétude grandissait au fur et à mesure qu'il approchait. C'est là que l'équilibre était rompu.
Quand il se posa Qunienka arriva en courant. Lyanne avait repris sa forme humaine.
Il mit genou à terre, le poing fermé sur le cœur, inclinant la tête :
- Si nous avions su, Majesté, nous aurions préparé une réception.
- Je te crois. Pourtant je suis dans l'ignorance de ce qui est arrivé.
Qunienka s'empourpra.
- J'allais faire mon rapport, Majesté.
- Parle !
- Le prince neuvième a disparu.
Lyanne encaissa le choc.
- Rentrons et tu m'expliqueras.
Tout le monde arrivait pour le saluer. Lyanne dut faire un effort pour ne pas les bousculer. Il remarqua l'absence de la Solvette et de sa fille. Il fit un signe à Qunienka qui ouvrit la marche vers Montaggone. Les guerriers souriaient de le voir mais les gens de la ville manifestaient bruyamment le plaisir de le voir. Leur montée dura plus longtemps qu'il n'aurait souhaité. Il arriva enfin à la porte du fort et alla directement vers les bâtiments réservés aux princes. Qunienka l'y attendait. Il le fit entrer, lui proposa un siège et commença son rapport :
- Cela fait deux jours, Majesté que nous avons constaté la disparition du prince Quiloma...
Lyanne nota dans la voix de Qunienka toute la peine que lui provoquait cette disparition.
- … nous le pensions chez la Solvette, mais elle aussi a disparu. Quand nous sommes arrivés devant chez elle, c'est la petite Solvette qui a ouvert. Elle nous a simplement dit que sa mère était partie. C'est elle qui maintenant officie comme marabout. Quand je lui ai demandé où, elle m'a souri tristement et a refermé la porte. Connaissant votre volonté de la protéger, je n'ai pas insisté. Des patrouilles sont parties dans toutes les directions, mais la neige est tombée et a effacé les traces.
Lyanne fronça les sourcils. Cela ne lui disait rien qui vaille.
- Je vais aller voir Sabda, dit-il.
Lyanne descendit jusqu'à la maison de la Solvette. Il frappa et entra. Sabda préparait quelque chose sur le feu. À l'odeur, Lyanne pensa à une potion.
- Bonjour Sabda.
- Bonjour Tandrag.
- Que prépares-tu ?
- Avec le froid, les fièvres vont arriver. Cette potion les calmera.
- Tu sais pourquoi je suis venu.
- Je m'en doute. Je ne vais pas pouvoir te répondre.
- Je sais que tu ignores beaucoup de choses, mais ce que tu sais m’intéresse. Quiloma est parti, la Solvette aussi. Ils sont ensemble. Pour moi c'est évident. La question est : où sont-ils ?
- Ça, je ne le sais pas. J'ai senti ma mère préparer son départ depuis quelques temps.
- Quand sont-ils partis ?
- Il y a trois jours, juste avant la neige.
- Trois jours ! Ta mère ne marche pas vite. Les patrouilles n'ont rien trouvé.
- Quiloma sait ce qu'il doit faire pour échapper à ceux qui le chercheraient.
- Alors, ils ont décidé de fuir, mais fuir quoi ?
- Je pense que Quiloma est parti pour son dernier combat.
Lyanne sursauta :
- Son dernier combat ?
- Ma mère ne m'a rien dit. J'ai senti la santé de Quiloma décliner. Tu le connais. Il ne veut pas mourir dans son lit.
- C'est aussi grave que cela ?
- Plus que cela ! Il souffre beaucoup et ne veut pas qu'on le voit. Il est parti avant que le bruit de sa déchéance ne se répande.
Lyanne soupira. Il ne s'attendait pas à cela.
- Et ta mère ?
- Pour elle la vie aussi s'en va. Elle a plus de saisons que beaucoup. Elle a attendu longtemps avant d'avoir une fille pour lui succéder. Sans l'arrivée de Quiloma, elle n'aurait pas eu d'enfant et la ville serait sans marabout. Depuis des lunes, elle soigne mon père et refuse de se laisser aller. Elle a utilisé toute sa science pour reculer sa propre échéance.
- Et tu es restée ?
- Elle a choisi. Je lui ai fait mes adieux. C'est la vie.
Sabda continuait à remuer sa potion d'un air fataliste.
- Pour moi, c'est inacceptable ! Le prince Quiloma mérite qu'on lui rende hommage. Sans lui, je ne serais pas ici.
Lyanne ressentait de la colère. Quiloma avait été son maître. Il ne pouvait pas partir comme cela sans rien dire.
- Je vais aller à leur recherche !
- Ma mère a prévu cela. Elle m'a dit que si tu revenais trop tôt, tu n'accepterais pas...
L'émotion envahissait Lyanne, comme une envie de pleurer. Il se revoyait enfant ici, dans cette ville qui lui semblait très grande avec ces gens qu'il admirait. Cela ne pouvait pas finir comme cela.
- Elle m'a dit : « Tu lui diras que c'est mieux comme cela. Nous avons bien vécu. Nous avons été heureux et nous avons fait ce qui devait être fait pour ce monde. Qui peut en dire autant ? ».
Lyanne reconnut la sagesse de la Solvette.
- Elle a raison. Pourtant je ferai ce que j'ai dit. Ils ont encore un rôle à jouer.
- NON !, s'emporta Sabda. Elle ne veut pas. Et je ne veux pas ! Tu vas leur faire du mal.
- Peut-être, Sabda, peut-être, mais j'ai besoin de leur faire mes adieux.
Sans attendre de réponse, il sortit. Une escorte l'attendait. Il leur donna l'ordre de rentrer à Montaggone. Sans leur laisser le temps de réagir, il prit sa forme de dragon et décolla.
Où pouvaient-ils être ? Qunienka n'avait rien appris des patrouilles. Lyanne en avait conclu que Quiloma avait soigneusement évité les points de passage habituels ou même inhabituels. Vu de haut, tout était blanc sauf vers Tichcou. Seul le ciel était noir. Avec le vent qui soufflait, Lyanne estima qu'il n'avait que jusqu'à la fin de la journée avant que la tempête n'arrive. Avec elle, Sioultac envoyait sa première émissaire. Cotban reculerait jusqu'aux vallées en bas. Le pays serait alors coupé du reste du monde pendant longtemps. Il se mit à faire de grands cercles dans le ciel en élargissant le champ de ses perceptions. De ses yeux d'or, il scruta le sol. Les traces des uns et des autres lui apparurent. Tout autour de la ville, il y avait une multitude de marques se recouvrant les unes les autres, les rendant ininterprétables. Plus loin, il y avait celles des patrouilles partant en étoile et explorant toute la région. Il vit une autre piste. Elle était solitaire. Il la suivit des yeux. Au bout, il découvrit un habitant bûcheronnant. Ses cercles s’agrandirent sans rien trouver de plus intéressant. Décidément Quiloma avait fait très fort. Où pouvait-il bien se cacher ? En trois jours, s'il était aussi fatigué que le laissait entendre Sabda, ils n'avaient pas pu aller bien loin. Quand la lumière baissa, Lyanne fit demi-tour. Il avait sûrement raté quelque chose, mais il ne savait pas où. Le vent soufflait maintenant en rafales qui gênèrent son atterrissage. Des flocons épars ne tarderaient pas à devenir plus nombreux. Combien allait-il tomber de neige cette nuit ? Demain, il ne pourrait pas voler. Avec ce qu'il préparait dans le ciel, Sioultac allait les tenir éveillés un bon moment. Il rentra vers la ville la tête basse, réfléchissant sans vraiment réfléchir. Dans sa tête, il y avait la déception et de l'amertume, et puis la blessure à son amour-propre de ne pas avoir découvert les traces de Quiloma et de la Solvette. Il s'arrêta chez Sabda pour lui dire son échec. Elle en fut soulagé.
Quand il repartit, Lyanne se sentait plus Tandrag que dragon. Il fit un détour par chez Kalgar, mais la forge était déjà calfeutrée pour faire face à la tempête qui s'annonçait. Là aussi, ce fut une déception. Une partie de lui avait besoin d'être consolée. Il reprit ses déambulations dans la ville sans rencontrer personne. Tout le monde avait senti venir la violence de Sioultac et s'était calfeutré. Il était seul dans ces rues désertes et noires. Il passa devant la maison Andrysio. On entendait les chants de l'office. Kyll ! Son image s'imposa à son esprit. Peut-être que Kyll pouvait trouver où était parti Quiloma ! Il poussa la porte.
Le sorcier qui gardait la porte ne réagit pas tout de suite. Lyanne pensa : « Soit il dort, soit il médite ! ». il toussota. L'homme jeta un regard éteint vers lui.
- C'est pourquoi ?
- Je viens voir Kyll.
- Le Maître-Sorcier ne reçoit plus à cette heure. Revenez demain.
Ayant dit cela le sorcier portier se rencogna dans son coin. Lyanne eut envie de rire. Il le toucha de son bâton de pouvoir. L'homme ouvrit un œil et sauta sur ses pieds quand il se vit entouré de lueurs orangées.
- Au feu ! AU FEU !
Ses cris firent sortir d'autres sorciers qui jetèrent des regards apeurés jusqu'à ce qu'un d'eux crie :
- Le Roi-dragon !
Les cris stoppèrent. Un des sorciers présents courut vers une porte au fond et disparut. Le sorcier portier regardait autour de lui semblant tout étonné de ne plus voir de flammes, et puis ce fut comme si une lueur de compréhension traversait son esprit. Il leva les yeux sur Lyanne et brusquement se mit à genoux en disant :
- Majesté !
Lyanne allait le faire se relever quand la porte du fond s'ouvrit sur un homme qui avançait d'un pas décidé. Il reconnut Kyll. Tous baissèrent encore plus la tête.
- Majesté, c'est un honneur pour nous. Voulez-vous assister à la fin de la cérémonie du soir ? Nous pourrons parler après.
Lyanne fit un signe d'approbation de la tête et Kyll l’emmena dans le temple. Dans ce qui fut une grange, le chœur des sorciers chantait un mantra. Le retour de Kyll sembla être le signe de la reprise de la cérémonie. Le chant changea. Kyll fit signe à Lyanne qui prit place à côté de lui. L'atmosphère était surchargé de l'odeur entêtante de cette herbe dont il ne se souvenait plus du nom. Derrière Kyll, il remarqua une silhouette dans la pénombre qui tournait sur elle-même. Il pensa que le sorcier dansait quand il vit que les pieds de ce dernier ne touchaient pas terre. Son regard absent, ses bras étendus donnaient un spectacle curieux. Les autres ne semblaient pas intrigués. Lyanne en conclut que cela devait être habituel. Le chant diminua pour renaître sous l'impulsion de Kyll, plus grave, plus rythmé. Le roi-dragon sentit la pulsation le traverser. Il reconnaissait ce chant même s'il ne l'avait jamais entendu. Il parlait la langue des dragons. Son cœur se mit à battre au rythme des tambours. Il senti son corps de dragon vouloir être présent ici, maintenant, tout de suite. Il choisit une taille adapté à la salle. Il n'y eut pas de cris de surprise quand il se changea, simplement le chant prit de l'ampleur. Capable de voir plus que la réalité des hommes, il vit arriver les esprits des animaux et des arbres, plantes et tout ce qui pousse. Le monde autour de lui se peuplait de formes et de présences. Le sorcier tournoyant qui se nommait Tasmi les regardait tous avec un regard de feu. Lyanne comprit que ce sorcier voyait aussi ce qu'il voyait. Puis la salle fut encore plus remplie quand arrivèrent l'esprit de la montagne et ceux des autres lieux. Tout ce monde dansait au rythme des tambours qui parlaient la langue des dragons. Il était le roi-dragon. Il était le dragon-roi. Il était le dragon et l'avatar du Dieu Dragon. Il était.
Sur un dernier coup de tambour tout se figea. Lui seul semblait pouvoir bouger. Il fut étonné. Il se déplaça doucement contemplant le monde figé. L'esprit de la montagne était là non loin, porteur d'une petite flamme. L'esprit des animaux volants était suspendu dans les airs. Il vit même l'esprit des crammplacs poilus. Lyanne se promena au milieu des esprits immobiles comme on se promène dans une forêt en évitant les arbres. Il vit que le litmel était son propre avatar. Il vit même l'esprit des machpes qui brillait doucement. Des souvenirs lui revirent en mémoire. Il continua à se déplacer, s'étonnant de ne pas trouver de représentant des hommes. Mais peut-être que Tasmi était comme lui ou le litmel son propre avatar.
Il y eut un coup de tambour puis un deuxième comme un écho. Ce fut comme un dialogue de battements. Lyanne y entendit deux cœurs qui pulsaient en s'accordant l'un à l'autre au fur et à mesure que le temps passait.
Doucement la voix du chœur des sorciers se mêla aux sons des tambours. Il y eut comme un appel à revenir et Lyanne vit tous les esprits perdre leur consistance. Lentement, comme à regret, ils s’effaçaient. Bientôt, il ne resta plus que les sorciers et Lyanne. Il reprit sa forme humaine. Kyll s'approcha de lui, Tasmi le suivait.
- Ta venue... Votre venue, Majesté, a été source d'une grande cérémonie. Tous les esprits sont venus vous saluer.
- Là où est la lumière, là est ce que tu cherches.
Lyanne regarda Tasmi qui venait de parler. Il avait le regard fou semblant ne voir personne. Il se tourna vers Kyll :
- Que dit ton disciple ?
- Le sorcier Tasmi est un grand voyant, qui reste toujours un peu accroché au monde des esprits, mais je confirme ce qu'il a dit. Ce que tu cherches est là où est la lumière.
Tout en parlant, ils étaient arrivés près d'une porte que Kyll ouvrit. Des serviteurs s'affairaient à préparer une table.
- Puis-je vous inviter, Majesté ?
Lyanne ne se sentait pas de refuser. Ils s'assirent de part et d'autre de la table qu'on avait dressée. Tasmi s'installa derrière Kyll et s'immobilisa.
- Est-il toujours comme cela ? demanda Lyanne.
- Oui, répondit Kyll. D'habitude, il épaule mon second, le sorcier Natckin, mais ce dernier est en mission à Tichcou. Nous avions senti votre arrivée, et le besoin que vous auriez de nous. Tasmi est toujours l'homme de la situation. Ces visions ont toujours été très ajustées.
Lyanne demanda des explications, mais les sorciers ne semblaient pas en savoir plus que ce qu'ils avaient dit. L’interprétation finale appartenait à Lyanne et lui seul pouvait la donner. La cérémonie était une porte ouverte sur une autre chose. Être homme-dragon avait un avantage dans ces cas-là puisque les dragons sont naturellement en phase avec ces mondes. Ils parlèrent aussi de la ville, de ce qui s'y passait, de Tichcou, de l’implantation d'un autre temple là-bas, du prince-roi de Flamtimo qui voulait à toutes fins, démolir la ville pour en faire une ville de palais. Lyanne écouta plus qu'il ne parla. Ses pensées revenaient sans cesse sur Quiloma et la Solvette et sur le mystère des paroles dites. La nuit était avancée quand il quitta les sorciers. Dans son esprit, il avait comme le début d'une idée. Il fallait qu'il y réfléchisse.
Dans la ville endormie, il déambulait. Il en ressentait le climat de paix qui tranchait avec ses souvenirs. Il n'y avait pas de patrouille, pas d'ombres furtives de ceux qui se déplaçaient quand même. Cela, la ville lui devait. Ses pas le conduisirent vers son ancienne maison. Il passa devant, se demandant ce qu'était devenu Abci, le petit félin qui l'avait conduit parfois dans les dessous de la maison. Le vent forcissait maintenant, bientôt il hurlerait dans les rues, projetant la neige avec violence. Il vit l'entrée des grottes à machpes. Il y pénétra. Comme toujours dans un coin protégé, brûlait un feu à côté d'une réserve de torches. Que lui avait dit Tasmi ? Là où est la lumière... Il se rappela aussi ce qu'il avait vu dans la cérémonie. Seul l'esprit de la montagne et l'esprit des machpes portaient des lueurs. Il sourit. Ce serait bien en accord avec ce vieux renard de Quiloma. Faire croire à son départ pour le lointain, alors qu'il se cachait à deux pas. Accordant sa vue au noir des tunnels, Lyanne entama sa progression. Les grottes à machpes formaient un ensemble complexe s'étendant sur des distances considérables et sur plusieurs niveaux. Personne n'avait jamais exploré tout cet ensemble. Si la plupart le pensait naturel, quelques uns disaient qu'il avait été creusé par les dieux à une lointaine époque. Lyanne se dirigea vers l'entrée la plus proche de la maison de la Solvette. Ses yeux d'or scrutaient le noir à la recherche des signes du passage de Quiloma ou de la Solvette. Les dragons sont les seuls capables de suivre des traces quasi effacées. Ce fut la subtilité d'un parfum qui le mit sur la piste. Il lui évoqua le feu dans la cheminée et une silhouette penchée sur ce qui mijotait. Il était alors enfant et allait chercher un remède que lui avait demandé Sealminc. Il avança dans le couloir et arriva à un carrefour. Il essaya d'un côté puis de l'autre. Il choisit celui qui lui donnait l'impression la plus forte. Cette senteur était au milieu d'un mélange issu de toutes celles laissées par les utilisateurs de ce boyau. Il continua, s'enfonçant dans le cœur de la montagne. Il ne connaissait pas le secteur où il était. Les grottes sentaient fort les machpes qu'on a semées. Il ne savait pas à quelle maison appartenait ce lieu. Il était manifestement bien tenu. Les couloirs étaient propres. Il arriva dans une dernière salle. Il jeta un regard circulaire. Il était dans un cul de sac. Ce n'était pas possible. L'odeur était là. Il en suivit les effluves. Il arriva près d'un puits. Au fond, de l'eau miroitait.
Un instant déstabilisé, Lyanne se pencha. Il entendit le clapotis de l'eau. Ce n'était pas un puits mais le lit d'un ruisseau souterrain. Et puis... et puis... il y avait indiscutablement cette odeur qui ne pouvait être que celle de Quiloma. Il sourit. Le vieux renard avait trouvé un improbable chemin pour semer ses éventuels poursuivants. À part lui, personne n'aurait pu suivre cette trace. Il examina les parois. Cela n'avait pas dû être facile de descendre par là. Il devint dragon, petit dragon et se mit à voler dans le conduit vertical. Quand il atteignit le niveau de l'eau, il découvrit une galerie basse qui s'enfonçait horizontalement vers le cœur de la montagne. Il continua sa progression. Son vol était silencieux. Il pensa à la Solvette et à Quiloma qui avaient probablement pataugé dans l'eau pour avancer. À un endroit, il fut obligé de plonger sous l'eau puisque la roche touchait par endroits la surface. Elle était froide. Il s'imprégna de sa réalité. Elle était vieille et parlait des hauts glaciers là-bas au loin. Il émergea assez longtemps après, autre épreuve pour les fuyards. Mais que fuyaient-ils ainsi pour emprunter des chemins aussi difficiles ? Le ruisseau le quitta brusquement. Il étendit les ailes en se sentant ainsi projeté. Faisant demi-tour, il regarda la cascade. Si l'eau tombait avec bruit, ce qu'elle transportait se retrouvait projeté plus loin. Il descendit en vol plané jusqu'au sol. Là un ensemble hétéroclite d'objets prouvait qu'un sac avait explosé en atterrissant. Il y reconnu les affaires de la Solvette. Le long de la cascade, il trouva les restes d'une corde. Le tunnel s'enfonçait se séparant en deux, si l'eau plongeait vers les profondeurs du massif, une galerie semblait plus horizontale. Ils l'avaient suivie. Lyanne fit de même. Après un tournant, une vague lueur apparut. Le cœur de Lyanne qui avait repris forme humaine, se mit à battre plus fort. Il découvrit une salle plus grande aux murs couverts de mousse phosphorescente. Le sol en était très inégal. Les traces étaient plus précises. Il fut déçu de ne pas les voir. Un nouveau couloir permettait de continuer à progresser. Il l'emprunta. La luminosité baissa brusquement avec la fin du champ de mousse. Il entendit alors comme une voix qui chuchotait. Il fit un pas et glissa. De nouveau, il se transforma en dragon déployant ses ailes dans le noir. Il regarda derrière lui. Après une petite marche, un long plan incliné presque vertical représentait un terrible piège. En bas il repéra deux silhouettes. Il descendit en spirale. La voix s'était tue. En approchant, il vit que la Solvette le regardait. Elle était à genoux, tenant la tête de Quiloma entre ses mains. Il prit de l'ampleur et se posa non loin.
- Ainsi, tu nous as trouvés.
Lyanne, ayant repris sa forme d'homme s'approcha et regarda autour de lui. Les affaires étaient éparpillées autour d'eux. Quiloma était en tenue de combat avec ses deux épées. Il respirait difficilement, allongé sur le dos, les yeux fermés.
- Oui, répondit-il.
Plantant son bâton de pouvoir, il le fit luire. La Solvette avait les yeux pleins de larmes. Autour d'eux, il sentit les présences de nombreux esprits.
- Vous avez été très loin, reprit Lyanne.
- Je ne pouvais pas le laisser comme cela, dit la Solvette. Il souffrait trop. Il a toujours souhaité mourir au service du royaume. Quand il a vu que tu étais arrivé, il a compris que sa mort serait sûrement sans honneur. Quand il a senti arriver le moment, il a décidé de disparaître.
- Le chemin pour arriver ici est bien difficile.
- Il a glissé en passant le seuil, là-haut. La rivière l'a épuisé.
- Vous aussi, votre chemin est difficile. Vous avez utilisé vos pouvoirs comme il est interdit de le faire.
La Solvette baissa la tête. Elle resta un moment sans rien dire. Puis presque comme si elle défiait Lyanne, elle le regarda avec des yeux flamboyants.
- Je ne pouvais pas partir avant lui. Il avait trop besoin de moi. J'ai fait ce que je devais faire.
- Oui, mais vous avez utilisé vos pouvoirs pour reculer votre mort. Les esprits sont en colère.
- Je sais, roi-dragon. J'ai choisi et j'assumerai mes choix.
Quiloma gémit.
- Il n'entend plus. Quelque chose s'est brisé en lui quand il est tombé. Sa tête a heurté les pierres. Il ne se réveillera plus.
- Je sais la Solvette. Je vais faire de la chaleur pour lui.
Lyanne se leva. Il tourna sur lui-même.
- Les esprits l'attendent avec beaucoup d'impatience, dit-il.
Le regard de la Solvette se voila en attendant les paroles de Lyanne :
- Il n'a rien fait, cria-t-elle.
- Les esprits l'accusent d'être l'origine de vos faits et gestes. Ils veulent une réparation.
Lyanne prit une pierre en main. Quand il la reposa, elle irradiait de chaleur. Il fit de même avec d'autres. La Solvette avait repris son monologue pour Quiloma quand ce dernier avait gémi à nouveau. Quand il se calma au son de sa voix, elle se retourna vers Lyanne :
- Je ne peux que lui parler, j'ai perdu l'indispensable après la cascade.
Lyanne revit l'image des affaires éparpillées qu'il avait découvertes plus haut.
- Alors, manque aussi ce qui est nécessaire pour prolonger votre vie !
Ce n'était pas une question. Lyanne venait de comprendre la situation. Depuis des lunes la Solvette retardait sa mort de tout son savoir pour accompagner Quiloma malade. Elle l'avait suivi jusqu'ici pour lui donner la fin qu'il souhaitait. En faisant cela, elle avait transgressé les lois des marabouts. Maintenant était venu le temps de la fin. Quiloma trop épuisé, avait fait une chute dont il ne se relèverait pas et la Solvette allait manquer de ses drogues qui prolongeaient artificiellement sa vie.
- Vos pouvoirs sont grands maintenant. Ne pouvez-vous rien faire ?
- Mes devoirs aussi. L'équilibre du monde doit être respecté. Quiloma est au bout de son chemin, vous aussi. Je vais soulager sa douleur, mais il partira.
- Et les esprits ? Il n'a rien fait, je suis la seule coupable !
- Est-on coupable quand on aime ?
- Vous sentez comme moi la pression des esprits. Faut-il que je meure avant lui pour qu'ils le laissent ? Faut-il... ?
La Solvette laissa sa phrase en suspens. Lyanne aussi tourna la tête. Une nouvelle présence venait d'arriver, puissante, immense. Le roi-dragon mit genoux à terre. Toute la grotte fut illuminée.
- Qu'est-ce … ? balbutia la Solvette.
Cela ne dura qu'un instant puis doucement la lumière diminua. Quiloma ne gémissait plus.
La Solvette se pencha sur lui, l'embrassa tout en pleurant.
Lyanne se releva :
- Le Dieu-Dragon a repoussé les esprits pour un temps par sa venue. Il a honoré le prince Quiloma et a éclairé mon intelligence. Ce lieu est un lieu sacré.
Ayant dit cela, il se tut. Le silence les entourait. La Solvette pleurait simplement. Lyanne ressentait le chagrin de la perte, mais plus encore, la détresse de la Solvette le bouleversait. Le Dieu-Dragon sans prononcer un seul mot l'avait enseigné. Le prince Quiloma devait être honoré. Lyanne au bout d'un moment se leva. S'approchant du couple, il récupéra les deux épées de Quiloma. Il les entrelaça comme on entrelace des brindilles. Il regarda ce qu'il avait fait. C'était bon. Le simalbaba fait avec ces épées serait un puissant réceptacle pour la puissance du Dieu-Dragon. Planté au-dessus de Quiloma, il le protégerait de tout danger. Il regarda la Solvette. Elle n'était déjà plus de ce monde. Perdue dans son chagrin, le corps épuisé, elle allait s'éteindre comme s'éteignent les bougies. Lyanne avait intercédé pour elle. Le Dieu-Dragon avait entendu. Elle aussi méritait le repos et le calme. Le simalbaba protégerait les deux amants.
En pensant cela, la gorge de Lyanne se noua. Quiloma était mort, la Solvette allait le rejoindre. Il prenait conscience du rôle qu'ils avaient joué. Il leur devait beaucoup. S'asseyant non loin, il attendit.
- Non, c'est pas possible ! C'est pas possible !
Seul Nyagorot était heureux. Lyanne avait dû convaincre les autres ou leur imposer. Le prince-majeur Akto allait gouverner pendant son absence. Le serment qu'il avait prêté dans le monde clos dont Lyanne l'avait sorti, le liait puissamment à Lyanne. Pire que la mort le guettait s'il se reniait.
Le vent lui était favorable. Sioultac le poussait. Même si les nuages l'accompagnaient, il était heureux de repartir vers la ville. Dans son esprit, ce village continuait à s'appeler la ville. Il savait que la paix y régnait. Une paix relative. Sstanch lui avait fait part lors de ces rapports à travers le bâton de pouvoir, de quelques incidents avec les armées de la plaine. Les chevaliers de Flamtimo avaient réglé le problème. Il se doutait qu'ils n'avaient pas fait dans le délicat. Ses pensées glissèrent vers la guerre des généraux. Où en étaient-ils. Est-ce que cela viendrait jusqu'à Tichcou ? Avant son départ, avec Akto et Nyagorot, ils avaient décidé de renforcer la présence des guerriers blancs dans la ville. Quiloma était prince-neuvième et pouvait gérer plus de troupes. La région pouvait supporter de nourrir plus de monde maintenant que Tichcou était rattachée au pays blanc.
C'est en pensant à tout cela qu'il passa le col de l'homme mort.
Le froid s'était déjà installé. La neige recouvrait tout le haut pays. Plus bas il voyait encore les forêts habillées de vert et de roux. À l'agitation dans la ville, il sut qu'il avait été repéré. Il se laissa porter jusqu'à Montaggone qu'il survola. Son inquiétude grandissait au fur et à mesure qu'il approchait. C'est là que l'équilibre était rompu.
Quand il se posa Qunienka arriva en courant. Lyanne avait repris sa forme humaine.
Il mit genou à terre, le poing fermé sur le cœur, inclinant la tête :
- Si nous avions su, Majesté, nous aurions préparé une réception.
- Je te crois. Pourtant je suis dans l'ignorance de ce qui est arrivé.
Qunienka s'empourpra.
- J'allais faire mon rapport, Majesté.
- Parle !
- Le prince neuvième a disparu.
Lyanne encaissa le choc.
- Rentrons et tu m'expliqueras.
Tout le monde arrivait pour le saluer. Lyanne dut faire un effort pour ne pas les bousculer. Il remarqua l'absence de la Solvette et de sa fille. Il fit un signe à Qunienka qui ouvrit la marche vers Montaggone. Les guerriers souriaient de le voir mais les gens de la ville manifestaient bruyamment le plaisir de le voir. Leur montée dura plus longtemps qu'il n'aurait souhaité. Il arriva enfin à la porte du fort et alla directement vers les bâtiments réservés aux princes. Qunienka l'y attendait. Il le fit entrer, lui proposa un siège et commença son rapport :
- Cela fait deux jours, Majesté que nous avons constaté la disparition du prince Quiloma...
Lyanne nota dans la voix de Qunienka toute la peine que lui provoquait cette disparition.
- … nous le pensions chez la Solvette, mais elle aussi a disparu. Quand nous sommes arrivés devant chez elle, c'est la petite Solvette qui a ouvert. Elle nous a simplement dit que sa mère était partie. C'est elle qui maintenant officie comme marabout. Quand je lui ai demandé où, elle m'a souri tristement et a refermé la porte. Connaissant votre volonté de la protéger, je n'ai pas insisté. Des patrouilles sont parties dans toutes les directions, mais la neige est tombée et a effacé les traces.
Lyanne fronça les sourcils. Cela ne lui disait rien qui vaille.
- Je vais aller voir Sabda, dit-il.
Lyanne descendit jusqu'à la maison de la Solvette. Il frappa et entra. Sabda préparait quelque chose sur le feu. À l'odeur, Lyanne pensa à une potion.
- Bonjour Sabda.
- Bonjour Tandrag.
- Que prépares-tu ?
- Avec le froid, les fièvres vont arriver. Cette potion les calmera.
- Tu sais pourquoi je suis venu.
- Je m'en doute. Je ne vais pas pouvoir te répondre.
- Je sais que tu ignores beaucoup de choses, mais ce que tu sais m’intéresse. Quiloma est parti, la Solvette aussi. Ils sont ensemble. Pour moi c'est évident. La question est : où sont-ils ?
- Ça, je ne le sais pas. J'ai senti ma mère préparer son départ depuis quelques temps.
- Quand sont-ils partis ?
- Il y a trois jours, juste avant la neige.
- Trois jours ! Ta mère ne marche pas vite. Les patrouilles n'ont rien trouvé.
- Quiloma sait ce qu'il doit faire pour échapper à ceux qui le chercheraient.
- Alors, ils ont décidé de fuir, mais fuir quoi ?
- Je pense que Quiloma est parti pour son dernier combat.
Lyanne sursauta :
- Son dernier combat ?
- Ma mère ne m'a rien dit. J'ai senti la santé de Quiloma décliner. Tu le connais. Il ne veut pas mourir dans son lit.
- C'est aussi grave que cela ?
- Plus que cela ! Il souffre beaucoup et ne veut pas qu'on le voit. Il est parti avant que le bruit de sa déchéance ne se répande.
Lyanne soupira. Il ne s'attendait pas à cela.
- Et ta mère ?
- Pour elle la vie aussi s'en va. Elle a plus de saisons que beaucoup. Elle a attendu longtemps avant d'avoir une fille pour lui succéder. Sans l'arrivée de Quiloma, elle n'aurait pas eu d'enfant et la ville serait sans marabout. Depuis des lunes, elle soigne mon père et refuse de se laisser aller. Elle a utilisé toute sa science pour reculer sa propre échéance.
- Et tu es restée ?
- Elle a choisi. Je lui ai fait mes adieux. C'est la vie.
Sabda continuait à remuer sa potion d'un air fataliste.
- Pour moi, c'est inacceptable ! Le prince Quiloma mérite qu'on lui rende hommage. Sans lui, je ne serais pas ici.
Lyanne ressentait de la colère. Quiloma avait été son maître. Il ne pouvait pas partir comme cela sans rien dire.
- Je vais aller à leur recherche !
- Ma mère a prévu cela. Elle m'a dit que si tu revenais trop tôt, tu n'accepterais pas...
L'émotion envahissait Lyanne, comme une envie de pleurer. Il se revoyait enfant ici, dans cette ville qui lui semblait très grande avec ces gens qu'il admirait. Cela ne pouvait pas finir comme cela.
- Elle m'a dit : « Tu lui diras que c'est mieux comme cela. Nous avons bien vécu. Nous avons été heureux et nous avons fait ce qui devait être fait pour ce monde. Qui peut en dire autant ? ».
Lyanne reconnut la sagesse de la Solvette.
- Elle a raison. Pourtant je ferai ce que j'ai dit. Ils ont encore un rôle à jouer.
- NON !, s'emporta Sabda. Elle ne veut pas. Et je ne veux pas ! Tu vas leur faire du mal.
- Peut-être, Sabda, peut-être, mais j'ai besoin de leur faire mes adieux.
Sans attendre de réponse, il sortit. Une escorte l'attendait. Il leur donna l'ordre de rentrer à Montaggone. Sans leur laisser le temps de réagir, il prit sa forme de dragon et décolla.
Où pouvaient-ils être ? Qunienka n'avait rien appris des patrouilles. Lyanne en avait conclu que Quiloma avait soigneusement évité les points de passage habituels ou même inhabituels. Vu de haut, tout était blanc sauf vers Tichcou. Seul le ciel était noir. Avec le vent qui soufflait, Lyanne estima qu'il n'avait que jusqu'à la fin de la journée avant que la tempête n'arrive. Avec elle, Sioultac envoyait sa première émissaire. Cotban reculerait jusqu'aux vallées en bas. Le pays serait alors coupé du reste du monde pendant longtemps. Il se mit à faire de grands cercles dans le ciel en élargissant le champ de ses perceptions. De ses yeux d'or, il scruta le sol. Les traces des uns et des autres lui apparurent. Tout autour de la ville, il y avait une multitude de marques se recouvrant les unes les autres, les rendant ininterprétables. Plus loin, il y avait celles des patrouilles partant en étoile et explorant toute la région. Il vit une autre piste. Elle était solitaire. Il la suivit des yeux. Au bout, il découvrit un habitant bûcheronnant. Ses cercles s’agrandirent sans rien trouver de plus intéressant. Décidément Quiloma avait fait très fort. Où pouvait-il bien se cacher ? En trois jours, s'il était aussi fatigué que le laissait entendre Sabda, ils n'avaient pas pu aller bien loin. Quand la lumière baissa, Lyanne fit demi-tour. Il avait sûrement raté quelque chose, mais il ne savait pas où. Le vent soufflait maintenant en rafales qui gênèrent son atterrissage. Des flocons épars ne tarderaient pas à devenir plus nombreux. Combien allait-il tomber de neige cette nuit ? Demain, il ne pourrait pas voler. Avec ce qu'il préparait dans le ciel, Sioultac allait les tenir éveillés un bon moment. Il rentra vers la ville la tête basse, réfléchissant sans vraiment réfléchir. Dans sa tête, il y avait la déception et de l'amertume, et puis la blessure à son amour-propre de ne pas avoir découvert les traces de Quiloma et de la Solvette. Il s'arrêta chez Sabda pour lui dire son échec. Elle en fut soulagé.
Quand il repartit, Lyanne se sentait plus Tandrag que dragon. Il fit un détour par chez Kalgar, mais la forge était déjà calfeutrée pour faire face à la tempête qui s'annonçait. Là aussi, ce fut une déception. Une partie de lui avait besoin d'être consolée. Il reprit ses déambulations dans la ville sans rencontrer personne. Tout le monde avait senti venir la violence de Sioultac et s'était calfeutré. Il était seul dans ces rues désertes et noires. Il passa devant la maison Andrysio. On entendait les chants de l'office. Kyll ! Son image s'imposa à son esprit. Peut-être que Kyll pouvait trouver où était parti Quiloma ! Il poussa la porte.
Le sorcier qui gardait la porte ne réagit pas tout de suite. Lyanne pensa : « Soit il dort, soit il médite ! ». il toussota. L'homme jeta un regard éteint vers lui.
- C'est pourquoi ?
- Je viens voir Kyll.
- Le Maître-Sorcier ne reçoit plus à cette heure. Revenez demain.
Ayant dit cela le sorcier portier se rencogna dans son coin. Lyanne eut envie de rire. Il le toucha de son bâton de pouvoir. L'homme ouvrit un œil et sauta sur ses pieds quand il se vit entouré de lueurs orangées.
- Au feu ! AU FEU !
Ses cris firent sortir d'autres sorciers qui jetèrent des regards apeurés jusqu'à ce qu'un d'eux crie :
- Le Roi-dragon !
Les cris stoppèrent. Un des sorciers présents courut vers une porte au fond et disparut. Le sorcier portier regardait autour de lui semblant tout étonné de ne plus voir de flammes, et puis ce fut comme si une lueur de compréhension traversait son esprit. Il leva les yeux sur Lyanne et brusquement se mit à genoux en disant :
- Majesté !
Lyanne allait le faire se relever quand la porte du fond s'ouvrit sur un homme qui avançait d'un pas décidé. Il reconnut Kyll. Tous baissèrent encore plus la tête.
- Majesté, c'est un honneur pour nous. Voulez-vous assister à la fin de la cérémonie du soir ? Nous pourrons parler après.
Lyanne fit un signe d'approbation de la tête et Kyll l’emmena dans le temple. Dans ce qui fut une grange, le chœur des sorciers chantait un mantra. Le retour de Kyll sembla être le signe de la reprise de la cérémonie. Le chant changea. Kyll fit signe à Lyanne qui prit place à côté de lui. L'atmosphère était surchargé de l'odeur entêtante de cette herbe dont il ne se souvenait plus du nom. Derrière Kyll, il remarqua une silhouette dans la pénombre qui tournait sur elle-même. Il pensa que le sorcier dansait quand il vit que les pieds de ce dernier ne touchaient pas terre. Son regard absent, ses bras étendus donnaient un spectacle curieux. Les autres ne semblaient pas intrigués. Lyanne en conclut que cela devait être habituel. Le chant diminua pour renaître sous l'impulsion de Kyll, plus grave, plus rythmé. Le roi-dragon sentit la pulsation le traverser. Il reconnaissait ce chant même s'il ne l'avait jamais entendu. Il parlait la langue des dragons. Son cœur se mit à battre au rythme des tambours. Il senti son corps de dragon vouloir être présent ici, maintenant, tout de suite. Il choisit une taille adapté à la salle. Il n'y eut pas de cris de surprise quand il se changea, simplement le chant prit de l'ampleur. Capable de voir plus que la réalité des hommes, il vit arriver les esprits des animaux et des arbres, plantes et tout ce qui pousse. Le monde autour de lui se peuplait de formes et de présences. Le sorcier tournoyant qui se nommait Tasmi les regardait tous avec un regard de feu. Lyanne comprit que ce sorcier voyait aussi ce qu'il voyait. Puis la salle fut encore plus remplie quand arrivèrent l'esprit de la montagne et ceux des autres lieux. Tout ce monde dansait au rythme des tambours qui parlaient la langue des dragons. Il était le roi-dragon. Il était le dragon-roi. Il était le dragon et l'avatar du Dieu Dragon. Il était.
Sur un dernier coup de tambour tout se figea. Lui seul semblait pouvoir bouger. Il fut étonné. Il se déplaça doucement contemplant le monde figé. L'esprit de la montagne était là non loin, porteur d'une petite flamme. L'esprit des animaux volants était suspendu dans les airs. Il vit même l'esprit des crammplacs poilus. Lyanne se promena au milieu des esprits immobiles comme on se promène dans une forêt en évitant les arbres. Il vit que le litmel était son propre avatar. Il vit même l'esprit des machpes qui brillait doucement. Des souvenirs lui revirent en mémoire. Il continua à se déplacer, s'étonnant de ne pas trouver de représentant des hommes. Mais peut-être que Tasmi était comme lui ou le litmel son propre avatar.
Il y eut un coup de tambour puis un deuxième comme un écho. Ce fut comme un dialogue de battements. Lyanne y entendit deux cœurs qui pulsaient en s'accordant l'un à l'autre au fur et à mesure que le temps passait.
Doucement la voix du chœur des sorciers se mêla aux sons des tambours. Il y eut comme un appel à revenir et Lyanne vit tous les esprits perdre leur consistance. Lentement, comme à regret, ils s’effaçaient. Bientôt, il ne resta plus que les sorciers et Lyanne. Il reprit sa forme humaine. Kyll s'approcha de lui, Tasmi le suivait.
- Ta venue... Votre venue, Majesté, a été source d'une grande cérémonie. Tous les esprits sont venus vous saluer.
- Là où est la lumière, là est ce que tu cherches.
Lyanne regarda Tasmi qui venait de parler. Il avait le regard fou semblant ne voir personne. Il se tourna vers Kyll :
- Que dit ton disciple ?
- Le sorcier Tasmi est un grand voyant, qui reste toujours un peu accroché au monde des esprits, mais je confirme ce qu'il a dit. Ce que tu cherches est là où est la lumière.
Tout en parlant, ils étaient arrivés près d'une porte que Kyll ouvrit. Des serviteurs s'affairaient à préparer une table.
- Puis-je vous inviter, Majesté ?
Lyanne ne se sentait pas de refuser. Ils s'assirent de part et d'autre de la table qu'on avait dressée. Tasmi s'installa derrière Kyll et s'immobilisa.
- Est-il toujours comme cela ? demanda Lyanne.
- Oui, répondit Kyll. D'habitude, il épaule mon second, le sorcier Natckin, mais ce dernier est en mission à Tichcou. Nous avions senti votre arrivée, et le besoin que vous auriez de nous. Tasmi est toujours l'homme de la situation. Ces visions ont toujours été très ajustées.
Lyanne demanda des explications, mais les sorciers ne semblaient pas en savoir plus que ce qu'ils avaient dit. L’interprétation finale appartenait à Lyanne et lui seul pouvait la donner. La cérémonie était une porte ouverte sur une autre chose. Être homme-dragon avait un avantage dans ces cas-là puisque les dragons sont naturellement en phase avec ces mondes. Ils parlèrent aussi de la ville, de ce qui s'y passait, de Tichcou, de l’implantation d'un autre temple là-bas, du prince-roi de Flamtimo qui voulait à toutes fins, démolir la ville pour en faire une ville de palais. Lyanne écouta plus qu'il ne parla. Ses pensées revenaient sans cesse sur Quiloma et la Solvette et sur le mystère des paroles dites. La nuit était avancée quand il quitta les sorciers. Dans son esprit, il avait comme le début d'une idée. Il fallait qu'il y réfléchisse.
Dans la ville endormie, il déambulait. Il en ressentait le climat de paix qui tranchait avec ses souvenirs. Il n'y avait pas de patrouille, pas d'ombres furtives de ceux qui se déplaçaient quand même. Cela, la ville lui devait. Ses pas le conduisirent vers son ancienne maison. Il passa devant, se demandant ce qu'était devenu Abci, le petit félin qui l'avait conduit parfois dans les dessous de la maison. Le vent forcissait maintenant, bientôt il hurlerait dans les rues, projetant la neige avec violence. Il vit l'entrée des grottes à machpes. Il y pénétra. Comme toujours dans un coin protégé, brûlait un feu à côté d'une réserve de torches. Que lui avait dit Tasmi ? Là où est la lumière... Il se rappela aussi ce qu'il avait vu dans la cérémonie. Seul l'esprit de la montagne et l'esprit des machpes portaient des lueurs. Il sourit. Ce serait bien en accord avec ce vieux renard de Quiloma. Faire croire à son départ pour le lointain, alors qu'il se cachait à deux pas. Accordant sa vue au noir des tunnels, Lyanne entama sa progression. Les grottes à machpes formaient un ensemble complexe s'étendant sur des distances considérables et sur plusieurs niveaux. Personne n'avait jamais exploré tout cet ensemble. Si la plupart le pensait naturel, quelques uns disaient qu'il avait été creusé par les dieux à une lointaine époque. Lyanne se dirigea vers l'entrée la plus proche de la maison de la Solvette. Ses yeux d'or scrutaient le noir à la recherche des signes du passage de Quiloma ou de la Solvette. Les dragons sont les seuls capables de suivre des traces quasi effacées. Ce fut la subtilité d'un parfum qui le mit sur la piste. Il lui évoqua le feu dans la cheminée et une silhouette penchée sur ce qui mijotait. Il était alors enfant et allait chercher un remède que lui avait demandé Sealminc. Il avança dans le couloir et arriva à un carrefour. Il essaya d'un côté puis de l'autre. Il choisit celui qui lui donnait l'impression la plus forte. Cette senteur était au milieu d'un mélange issu de toutes celles laissées par les utilisateurs de ce boyau. Il continua, s'enfonçant dans le cœur de la montagne. Il ne connaissait pas le secteur où il était. Les grottes sentaient fort les machpes qu'on a semées. Il ne savait pas à quelle maison appartenait ce lieu. Il était manifestement bien tenu. Les couloirs étaient propres. Il arriva dans une dernière salle. Il jeta un regard circulaire. Il était dans un cul de sac. Ce n'était pas possible. L'odeur était là. Il en suivit les effluves. Il arriva près d'un puits. Au fond, de l'eau miroitait.
Un instant déstabilisé, Lyanne se pencha. Il entendit le clapotis de l'eau. Ce n'était pas un puits mais le lit d'un ruisseau souterrain. Et puis... et puis... il y avait indiscutablement cette odeur qui ne pouvait être que celle de Quiloma. Il sourit. Le vieux renard avait trouvé un improbable chemin pour semer ses éventuels poursuivants. À part lui, personne n'aurait pu suivre cette trace. Il examina les parois. Cela n'avait pas dû être facile de descendre par là. Il devint dragon, petit dragon et se mit à voler dans le conduit vertical. Quand il atteignit le niveau de l'eau, il découvrit une galerie basse qui s'enfonçait horizontalement vers le cœur de la montagne. Il continua sa progression. Son vol était silencieux. Il pensa à la Solvette et à Quiloma qui avaient probablement pataugé dans l'eau pour avancer. À un endroit, il fut obligé de plonger sous l'eau puisque la roche touchait par endroits la surface. Elle était froide. Il s'imprégna de sa réalité. Elle était vieille et parlait des hauts glaciers là-bas au loin. Il émergea assez longtemps après, autre épreuve pour les fuyards. Mais que fuyaient-ils ainsi pour emprunter des chemins aussi difficiles ? Le ruisseau le quitta brusquement. Il étendit les ailes en se sentant ainsi projeté. Faisant demi-tour, il regarda la cascade. Si l'eau tombait avec bruit, ce qu'elle transportait se retrouvait projeté plus loin. Il descendit en vol plané jusqu'au sol. Là un ensemble hétéroclite d'objets prouvait qu'un sac avait explosé en atterrissant. Il y reconnu les affaires de la Solvette. Le long de la cascade, il trouva les restes d'une corde. Le tunnel s'enfonçait se séparant en deux, si l'eau plongeait vers les profondeurs du massif, une galerie semblait plus horizontale. Ils l'avaient suivie. Lyanne fit de même. Après un tournant, une vague lueur apparut. Le cœur de Lyanne qui avait repris forme humaine, se mit à battre plus fort. Il découvrit une salle plus grande aux murs couverts de mousse phosphorescente. Le sol en était très inégal. Les traces étaient plus précises. Il fut déçu de ne pas les voir. Un nouveau couloir permettait de continuer à progresser. Il l'emprunta. La luminosité baissa brusquement avec la fin du champ de mousse. Il entendit alors comme une voix qui chuchotait. Il fit un pas et glissa. De nouveau, il se transforma en dragon déployant ses ailes dans le noir. Il regarda derrière lui. Après une petite marche, un long plan incliné presque vertical représentait un terrible piège. En bas il repéra deux silhouettes. Il descendit en spirale. La voix s'était tue. En approchant, il vit que la Solvette le regardait. Elle était à genoux, tenant la tête de Quiloma entre ses mains. Il prit de l'ampleur et se posa non loin.
- Ainsi, tu nous as trouvés.
Lyanne, ayant repris sa forme d'homme s'approcha et regarda autour de lui. Les affaires étaient éparpillées autour d'eux. Quiloma était en tenue de combat avec ses deux épées. Il respirait difficilement, allongé sur le dos, les yeux fermés.
- Oui, répondit-il.
Plantant son bâton de pouvoir, il le fit luire. La Solvette avait les yeux pleins de larmes. Autour d'eux, il sentit les présences de nombreux esprits.
- Vous avez été très loin, reprit Lyanne.
- Je ne pouvais pas le laisser comme cela, dit la Solvette. Il souffrait trop. Il a toujours souhaité mourir au service du royaume. Quand il a vu que tu étais arrivé, il a compris que sa mort serait sûrement sans honneur. Quand il a senti arriver le moment, il a décidé de disparaître.
- Le chemin pour arriver ici est bien difficile.
- Il a glissé en passant le seuil, là-haut. La rivière l'a épuisé.
- Vous aussi, votre chemin est difficile. Vous avez utilisé vos pouvoirs comme il est interdit de le faire.
La Solvette baissa la tête. Elle resta un moment sans rien dire. Puis presque comme si elle défiait Lyanne, elle le regarda avec des yeux flamboyants.
- Je ne pouvais pas partir avant lui. Il avait trop besoin de moi. J'ai fait ce que je devais faire.
- Oui, mais vous avez utilisé vos pouvoirs pour reculer votre mort. Les esprits sont en colère.
- Je sais, roi-dragon. J'ai choisi et j'assumerai mes choix.
Quiloma gémit.
- Il n'entend plus. Quelque chose s'est brisé en lui quand il est tombé. Sa tête a heurté les pierres. Il ne se réveillera plus.
- Je sais la Solvette. Je vais faire de la chaleur pour lui.
Lyanne se leva. Il tourna sur lui-même.
- Les esprits l'attendent avec beaucoup d'impatience, dit-il.
Le regard de la Solvette se voila en attendant les paroles de Lyanne :
- Il n'a rien fait, cria-t-elle.
- Les esprits l'accusent d'être l'origine de vos faits et gestes. Ils veulent une réparation.
Lyanne prit une pierre en main. Quand il la reposa, elle irradiait de chaleur. Il fit de même avec d'autres. La Solvette avait repris son monologue pour Quiloma quand ce dernier avait gémi à nouveau. Quand il se calma au son de sa voix, elle se retourna vers Lyanne :
- Je ne peux que lui parler, j'ai perdu l'indispensable après la cascade.
Lyanne revit l'image des affaires éparpillées qu'il avait découvertes plus haut.
- Alors, manque aussi ce qui est nécessaire pour prolonger votre vie !
Ce n'était pas une question. Lyanne venait de comprendre la situation. Depuis des lunes la Solvette retardait sa mort de tout son savoir pour accompagner Quiloma malade. Elle l'avait suivi jusqu'ici pour lui donner la fin qu'il souhaitait. En faisant cela, elle avait transgressé les lois des marabouts. Maintenant était venu le temps de la fin. Quiloma trop épuisé, avait fait une chute dont il ne se relèverait pas et la Solvette allait manquer de ses drogues qui prolongeaient artificiellement sa vie.
- Vos pouvoirs sont grands maintenant. Ne pouvez-vous rien faire ?
- Mes devoirs aussi. L'équilibre du monde doit être respecté. Quiloma est au bout de son chemin, vous aussi. Je vais soulager sa douleur, mais il partira.
- Et les esprits ? Il n'a rien fait, je suis la seule coupable !
- Est-on coupable quand on aime ?
- Vous sentez comme moi la pression des esprits. Faut-il que je meure avant lui pour qu'ils le laissent ? Faut-il... ?
La Solvette laissa sa phrase en suspens. Lyanne aussi tourna la tête. Une nouvelle présence venait d'arriver, puissante, immense. Le roi-dragon mit genoux à terre. Toute la grotte fut illuminée.
- Qu'est-ce … ? balbutia la Solvette.
Cela ne dura qu'un instant puis doucement la lumière diminua. Quiloma ne gémissait plus.
La Solvette se pencha sur lui, l'embrassa tout en pleurant.
Lyanne se releva :
- Le Dieu-Dragon a repoussé les esprits pour un temps par sa venue. Il a honoré le prince Quiloma et a éclairé mon intelligence. Ce lieu est un lieu sacré.
Ayant dit cela, il se tut. Le silence les entourait. La Solvette pleurait simplement. Lyanne ressentait le chagrin de la perte, mais plus encore, la détresse de la Solvette le bouleversait. Le Dieu-Dragon sans prononcer un seul mot l'avait enseigné. Le prince Quiloma devait être honoré. Lyanne au bout d'un moment se leva. S'approchant du couple, il récupéra les deux épées de Quiloma. Il les entrelaça comme on entrelace des brindilles. Il regarda ce qu'il avait fait. C'était bon. Le simalbaba fait avec ces épées serait un puissant réceptacle pour la puissance du Dieu-Dragon. Planté au-dessus de Quiloma, il le protégerait de tout danger. Il regarda la Solvette. Elle n'était déjà plus de ce monde. Perdue dans son chagrin, le corps épuisé, elle allait s'éteindre comme s'éteignent les bougies. Lyanne avait intercédé pour elle. Le Dieu-Dragon avait entendu. Elle aussi méritait le repos et le calme. Le simalbaba protégerait les deux amants.
En pensant cela, la gorge de Lyanne se noua. Quiloma était mort, la Solvette allait le rejoindre. Il prenait conscience du rôle qu'ils avaient joué. Il leur devait beaucoup. S'asseyant non loin, il attendit.
jeudi 14 novembre 2013
- La tempête arrive, dit Akto en regardant par la fenêtre.
- Oui, dit Lyanne qui écoutait un rapport fait par un envoyé des lointaines contrées. La colère de Sioultac monte en ce moment.
Tout le monde avait pris l'habitude de voir le prince-majeur suivre le roi-dragon. Lyanne ne faisait rien pour le décourager. Akto le servait. Pour les autres, les choses étaient moins claires. Son statut faisait beaucoup parler dans le palais. Certains le disaient deuxième personnage du royaume. Ne l'avait-on pas vu conseiller le roi-dragon ? D'autres le pensaient esclave en punition de ce qu'il avait fait, d'ailleurs il remplissait des tâches habituellement réservées aux subalternes inférieurs. Seuls quelques uns savaient que Lyanne appréciait les qualités du prince-majeur. Dranne et Nyagorot en faisaient partie. Dranne qui avait connu Akto depuis son plus jeune âge, avait senti les changements opérés en lui. Il savait le serment prononcé et ce que cela entraînait. Nyagorot qui n'avait jamais douté des qualités du prince-majeur, était étonné que le roi-dragon ne s’appuie pas plus dessus. Il avait fait quelques remarques dans ce sens. Lyanne l'avait interrompu et lui avait donné l'ordre de ne pas insister.
Vrestre, lui, ne savait pas sur quel pied danser. Ce roi-dragon était trop mou. L'armée avait besoin de combats. La paix avec les Gowaï ne l'avait pas satisfait. Pire la cérémonie à laquelle il avait assistée, l'avait mis en rage. Comment pouvait-on s'abaisser à cela ? Chaque fois qu'il y pensait, il frissonnait de colère.
Quand le roi-dragon était revenu à la Blanche avec le Prince-majeur, tous les princes de haut rang avaient été convoqués. S'ils avaient tous remarqué les couleurs des écailles du dragon, devenues rouge sombre presque noires, ils n'avaient pas compris pourquoi ils leur fallait aller dans la plaine à la limite du territoire Gowaï. C'est en arrivant là-bas et en voyant les Gowaï qu'ils avaient compris. Le roi-dragon s'était dépouillé de ces écailles abîmées pour les offrir aux émissaires du peuple Gowaï. Vrestre avait failli s'étrangler devant l'honneur fait à cette racaille juste bonne à être massacrée. Depuis il cherchait comment faire changer d'avis le roi-dragon, à moins qu'il ne disparaisse. Vrestre était un homme retors et prudent. Le retour du roi-dragon avait aussi été le signe d'une campagne de nettoyage. Tous ceux qui avaient trempé dans le complot de Jorohery, avaient été châtiés. Lui avait profité de la puissance du Bras du Prince-majeur pour prendre de l'ampleur mais avait réussi à ce que son nom ne soit jamais associé à celui de Jorohery. Aujourd'hui, il redoublait de prudence. Si ouvertement il défendait les options militaires, en secret et par personne interposée, il explorait les voies pour se débarrasser de Lyanne. Il avançait d'autant plus lentement que le roi-dragon avait fait devant lui une remarque ambiguë en forme d'avertissement. Bientôt aurait lieu un grand conseil. Il espérait en tirer des informations sur les liens entre les uns et les autres. Il adapterait alors sa stratégie.
Il n'oubliait qu'une chose : la clairvoyance de Lyanne. Le roi-dragon savait que le cœur de Vrestre était encore plus noir que celui de Yaé.
Lyanne écoutait à moitié l'envoyé des terres lointaines. Ce dernier venait assurer le roi-dragon de leur fidélité sans faille. Il s'était lancé dans un historique tout à leur gloire. Lyanne se remémora ce qu'il savait. Il avait vu beaucoup de choses dans les grottes lors de son initiation. Elles se mettaient en place au fur et à mesure qu'il en avait besoin. Les terres lointaines avaient été peuplées il y a bien longtemps par un roi-dragon qui avait fui une invasion. Pendant cette période Cotban avait pris beaucoup de puissance et avait fait reculer le froid. Un roi de la plaine avait alors tenté de conquérir le monde. Pendant plusieurs saisons, il avait remporté victoires sur victoires, jusqu'à cet hiver où la colère de Sioultac avait dépassé ses forces. C'est à partir de ces terres lointaines, au-delà du désert mouvant que le roi-dragon, Ufmal, avait reconquis le royaume.
Insidieusement, le sentiment prit naissance en lui. Il était mal à l'aise. L'envoyé pérorait, Akto était parti chercher à boire, les gardes ressemblaient à des statues. Tout semblait en place et pourtant une sorte de malaise s'insinua en lui. Quelque chose venait de bouger. Lyanne eut l'impression que tout l'équilibre du monde venait de changer. Il regarda autour de lui, sans voir d'anomalie. Il pensa que cela venait de plus loin. Tout en écoutant d'une oreille de plus en plus distraite cet ambassadeur débiter son discours, il laissa son esprit prendre son envol. Non décidément quelque chose n'allait pas. L'air de la Blanche avait subtilement changé. Il sentit une sorte de laisser-aller, tout en pensant que ce n'était pas le bon mot. Il trouva l'esprit de Yaé toujours aussi raide intérieurement, toujours aussi déterminé à chasser les derniers adeptes de Jorohery. Il sentit Vrestre occupé à penser à des manières de prendre le pouvoir. Au moins ceux-là n'avaient pas changé. Il écarta encore sa perception, trouva le peuple Gowaï. Le malaise en lui ne venait pas de chez eux. Cela lui sembla évident. Ils fêtaient encore l'arrivée des écailles rouges.
Serait-ce lui qui avait changé ? Rentrant en lui-même, il s'examina. Il se vit écoutant l'orateur qui en avait bientôt fini et à qui il allait devoir répondre. Ses deux esprits et ses deux corps étaient unis. Si le dragon qu'il était lui renvoyait une image sereine, il sentit le trouble dans l'humain...
- … C'est pourquoi je dépose à vos pieds, Majesté, ce présent qui, j'espère, vous agréera.
Lyanne se concentra sur le présent pour répondre. Il dit des phrases banales, de celles que tout le monde attend qui n'engagent à rien mais font plaisir. Il avait maintenant hâte de se retrouver seul pour analyser ce qu'il ressentait.
Il lui fallut attendre que la réception soit terminée pour pouvoir se retrouver seul. Enfin presque, Akto le suivait toujours. Ils montèrent sur la terrasse. Le vent était violent. S'il ne neigeait pas encore, Lyanne la sentait dans l'air. Si Akto se protégeait autant qu'il pouvait, Lyanne faisait face. Son bâton de pouvoir faisait comme un écran autour de lui, le vent l'évitait. Il fit le tour de la terrasse, s'arrêtant régulièrement pour sentir, ressentir. Il se retrouva poussé par la tempête contre le mur. En face de lui, les monts du chaud. Ils tenaient leur nom de leur rôle. Ils étaient le dernier rempart face aux attaques de Cotban. Lyanne s'immobilisa. Cela venait de par là. Sa mémoire de dragon évoqua l'Appel qui l'avait mis en marche. Là aussi, c'était comme un appel mais un appel intérieur. Là-bas quelque chose se passait. Quelque chose qui le touchait à distance. D'ici, il ne sentait pas bien ce qui se passait. Cela lui sembla évident : il fallait qu'il bouge. Il se retourna, regarda le prince-majeur qui souffrait du froid en silence. Il lui fit signe de rentrer. Après un dernier regard vers les monts du chaud, il fit de même.
- Es-tu toujours prêt à donner ta vie pour moi ? demanda-t-il à Akto.
Celui-ci s'arrêta, mis un genou à terre et le poing sur le cœur.
- Demandez, Majesté et j'obéirai.
- Bien, voilà ce que tu vas faire...
- Oui, dit Lyanne qui écoutait un rapport fait par un envoyé des lointaines contrées. La colère de Sioultac monte en ce moment.
Tout le monde avait pris l'habitude de voir le prince-majeur suivre le roi-dragon. Lyanne ne faisait rien pour le décourager. Akto le servait. Pour les autres, les choses étaient moins claires. Son statut faisait beaucoup parler dans le palais. Certains le disaient deuxième personnage du royaume. Ne l'avait-on pas vu conseiller le roi-dragon ? D'autres le pensaient esclave en punition de ce qu'il avait fait, d'ailleurs il remplissait des tâches habituellement réservées aux subalternes inférieurs. Seuls quelques uns savaient que Lyanne appréciait les qualités du prince-majeur. Dranne et Nyagorot en faisaient partie. Dranne qui avait connu Akto depuis son plus jeune âge, avait senti les changements opérés en lui. Il savait le serment prononcé et ce que cela entraînait. Nyagorot qui n'avait jamais douté des qualités du prince-majeur, était étonné que le roi-dragon ne s’appuie pas plus dessus. Il avait fait quelques remarques dans ce sens. Lyanne l'avait interrompu et lui avait donné l'ordre de ne pas insister.
Vrestre, lui, ne savait pas sur quel pied danser. Ce roi-dragon était trop mou. L'armée avait besoin de combats. La paix avec les Gowaï ne l'avait pas satisfait. Pire la cérémonie à laquelle il avait assistée, l'avait mis en rage. Comment pouvait-on s'abaisser à cela ? Chaque fois qu'il y pensait, il frissonnait de colère.
Quand le roi-dragon était revenu à la Blanche avec le Prince-majeur, tous les princes de haut rang avaient été convoqués. S'ils avaient tous remarqué les couleurs des écailles du dragon, devenues rouge sombre presque noires, ils n'avaient pas compris pourquoi ils leur fallait aller dans la plaine à la limite du territoire Gowaï. C'est en arrivant là-bas et en voyant les Gowaï qu'ils avaient compris. Le roi-dragon s'était dépouillé de ces écailles abîmées pour les offrir aux émissaires du peuple Gowaï. Vrestre avait failli s'étrangler devant l'honneur fait à cette racaille juste bonne à être massacrée. Depuis il cherchait comment faire changer d'avis le roi-dragon, à moins qu'il ne disparaisse. Vrestre était un homme retors et prudent. Le retour du roi-dragon avait aussi été le signe d'une campagne de nettoyage. Tous ceux qui avaient trempé dans le complot de Jorohery, avaient été châtiés. Lui avait profité de la puissance du Bras du Prince-majeur pour prendre de l'ampleur mais avait réussi à ce que son nom ne soit jamais associé à celui de Jorohery. Aujourd'hui, il redoublait de prudence. Si ouvertement il défendait les options militaires, en secret et par personne interposée, il explorait les voies pour se débarrasser de Lyanne. Il avançait d'autant plus lentement que le roi-dragon avait fait devant lui une remarque ambiguë en forme d'avertissement. Bientôt aurait lieu un grand conseil. Il espérait en tirer des informations sur les liens entre les uns et les autres. Il adapterait alors sa stratégie.
Il n'oubliait qu'une chose : la clairvoyance de Lyanne. Le roi-dragon savait que le cœur de Vrestre était encore plus noir que celui de Yaé.
Lyanne écoutait à moitié l'envoyé des terres lointaines. Ce dernier venait assurer le roi-dragon de leur fidélité sans faille. Il s'était lancé dans un historique tout à leur gloire. Lyanne se remémora ce qu'il savait. Il avait vu beaucoup de choses dans les grottes lors de son initiation. Elles se mettaient en place au fur et à mesure qu'il en avait besoin. Les terres lointaines avaient été peuplées il y a bien longtemps par un roi-dragon qui avait fui une invasion. Pendant cette période Cotban avait pris beaucoup de puissance et avait fait reculer le froid. Un roi de la plaine avait alors tenté de conquérir le monde. Pendant plusieurs saisons, il avait remporté victoires sur victoires, jusqu'à cet hiver où la colère de Sioultac avait dépassé ses forces. C'est à partir de ces terres lointaines, au-delà du désert mouvant que le roi-dragon, Ufmal, avait reconquis le royaume.
Insidieusement, le sentiment prit naissance en lui. Il était mal à l'aise. L'envoyé pérorait, Akto était parti chercher à boire, les gardes ressemblaient à des statues. Tout semblait en place et pourtant une sorte de malaise s'insinua en lui. Quelque chose venait de bouger. Lyanne eut l'impression que tout l'équilibre du monde venait de changer. Il regarda autour de lui, sans voir d'anomalie. Il pensa que cela venait de plus loin. Tout en écoutant d'une oreille de plus en plus distraite cet ambassadeur débiter son discours, il laissa son esprit prendre son envol. Non décidément quelque chose n'allait pas. L'air de la Blanche avait subtilement changé. Il sentit une sorte de laisser-aller, tout en pensant que ce n'était pas le bon mot. Il trouva l'esprit de Yaé toujours aussi raide intérieurement, toujours aussi déterminé à chasser les derniers adeptes de Jorohery. Il sentit Vrestre occupé à penser à des manières de prendre le pouvoir. Au moins ceux-là n'avaient pas changé. Il écarta encore sa perception, trouva le peuple Gowaï. Le malaise en lui ne venait pas de chez eux. Cela lui sembla évident. Ils fêtaient encore l'arrivée des écailles rouges.
Serait-ce lui qui avait changé ? Rentrant en lui-même, il s'examina. Il se vit écoutant l'orateur qui en avait bientôt fini et à qui il allait devoir répondre. Ses deux esprits et ses deux corps étaient unis. Si le dragon qu'il était lui renvoyait une image sereine, il sentit le trouble dans l'humain...
- … C'est pourquoi je dépose à vos pieds, Majesté, ce présent qui, j'espère, vous agréera.
Lyanne se concentra sur le présent pour répondre. Il dit des phrases banales, de celles que tout le monde attend qui n'engagent à rien mais font plaisir. Il avait maintenant hâte de se retrouver seul pour analyser ce qu'il ressentait.
Il lui fallut attendre que la réception soit terminée pour pouvoir se retrouver seul. Enfin presque, Akto le suivait toujours. Ils montèrent sur la terrasse. Le vent était violent. S'il ne neigeait pas encore, Lyanne la sentait dans l'air. Si Akto se protégeait autant qu'il pouvait, Lyanne faisait face. Son bâton de pouvoir faisait comme un écran autour de lui, le vent l'évitait. Il fit le tour de la terrasse, s'arrêtant régulièrement pour sentir, ressentir. Il se retrouva poussé par la tempête contre le mur. En face de lui, les monts du chaud. Ils tenaient leur nom de leur rôle. Ils étaient le dernier rempart face aux attaques de Cotban. Lyanne s'immobilisa. Cela venait de par là. Sa mémoire de dragon évoqua l'Appel qui l'avait mis en marche. Là aussi, c'était comme un appel mais un appel intérieur. Là-bas quelque chose se passait. Quelque chose qui le touchait à distance. D'ici, il ne sentait pas bien ce qui se passait. Cela lui sembla évident : il fallait qu'il bouge. Il se retourna, regarda le prince-majeur qui souffrait du froid en silence. Il lui fit signe de rentrer. Après un dernier regard vers les monts du chaud, il fit de même.
- Es-tu toujours prêt à donner ta vie pour moi ? demanda-t-il à Akto.
Celui-ci s'arrêta, mis un genou à terre et le poing sur le cœur.
- Demandez, Majesté et j'obéirai.
- Bien, voilà ce que tu vas faire...
jeudi 7 novembre 2013
Yaé et Bouyalma se disputaient. La question était d'importance. Les deux phalanges revendiquaient le plus grand nombre d'ennemis tués. Quand Lyanne avait disparu, comme avalé par les ruines, ils n'avaient pas eu le temps de le chercher. Si l'attaque avait été brusque, les guerriers surentraînés de la phalange noire avaient sans problème repoussé les assaillants. La deuxième vague d'assaut avait tourné au désavantage des agresseurs. Cela avait quasiment été un massacre. Les disciples de Jorohery ne faisaient pas le poids devant la puissance de la phalange Louny. Quant à la troisième vague, elle avait essayé de déborder les défenses des deux phalanges sans avoir plus de succès que la deuxième. Des mains d'hommes poursuivaient les rares fuyards. Ceux qui espéraient rétablir « le vrai pouvoir », c'est-à-dire celui du Prince-Majeur selon Jorohery avaient mis toutes leurs forces dans cette action. Fanatisés, ou désespérés, ils savaient que leur choix était : « vaincre ou mourir ! ». Ils étaient morts, bien que plus nombreux. Sans cohésion suffisante et sans être capables de se battre à deux épées, ils avaient subi la loi des plus forts. Les guerriers blancs savaient se battre même la nuit. Yaé et Bouyalma se chamaillaient surtout pour le principe. Ils remontaient avec plusieurs mains d'hommes vers le sommet de la colline. Le soleil se levait. Les deux princes étaient inquiets pour leur roi. Ils l'avaient vu disparaître sans pouvoir le suivre. L'arrivée des ennemis les avaient empêchés de chercher ce qui s'était passé. Maintenant que la situation était bien en main, ils voulaient savoir. Ils investirent les ruines. Ils examinèrent la zone où était Lyanne quand il avait disparu. Effectivement, le mur était creusé comme si le vent avait érodé la pierre de manière irrégulière. Sans la lumière du soleil, le relief était minoré. Yaé passa ses mains dessus sans trouver ce que Lyanne avait compris. Bouyalma lui examinait le sol à la recherche d'indices. Il était tout aussi perplexe que Yaé. Les traces de pas semblaient disparaître dans le mur. - Et si on démontait tout ça, dit Yaé en désignant les ruines.
Bouyalma se re.
- Je ne suis pas sûr que cela soit une solution. La magie affleure le sol. Je suis venu ici, il y a longtemps avec un marabout. Il m'a révélé que ces lieux avaient vu passer les dieux et qu'il existait des portes vers des mondes interdits aux hommes.
- Nous sommes sans pouvoir alors !
- Peut-être pas. Il avait un syrinyx à la main et il a fait un geste avec en le posant sur le mur. Essayons de trouver un serpent.
Yaé fit la moue. Non qu'il ait peur des syrinyx, mais le moyen lui semblait utopique. Pourraient-ils faire ce que Lyanne avait fait ?
Pendant que des hommes rassemblaient les corps, les dépouillant de leurs armes et de tout ce qui pouvait servir ou donner des renseignements, d'autres cherchaient une cache de serpent. Sur cette colline minérale, l’œuvre était titanesque.
Le temps passa. Yaé s'impatientait. Le seul syrinyx qu'on lui avait ramené était mort. Plus le temps passait et plus il devenait partisan de s'attaquer aux murs à coups de pioche. Bouyalma imperturbable, continuait à sonder les trous. L'après-midi tirait à sa fin quand il ramena enfin le serpent qu'il recherchait. Il l'avait saisi avec une fourche et le maintenait à bonne distance.
- Dès que le soir arrivera, nous essayerons de trouver où il doit aller, dit-il en ramenant sa prise.
- Il va être en colère... Je viens de le relâcher.
Bouyalma se retourna pour voir qui parlait et sursauta en découvrant Lyanne. Il s'inclina, ainsi que tous les présents, tout en remarquant que, derrière le roi-dragon, se tenait un homme la tête basse, couvert du manteau de Lyanne. Bouyalma posa le serpent par terre qui siffla en se mettant en position d'attaque. Bouyalma recula vivement. Le syrinyx était capable d'attaques fulgurantes.
- Bon, ça suffit ! dit Lyanne, en s'adressant au reptile. Je t'ai rendu ta liberté. Maintenant va, sinon...
Comme s'il avait compris le serpent se remit à terre et se faufila dans un trou.
- Tu as été imprudent, Bouyalma. Le serpent est la clé du monde clos, mais un homme est sans pouvoir. Seuls les dieux et les hommes-dragons ont le pouvoir d'entrer et de sortir. Le dragon Nanter avait emporté le prince-majeur, le roi-dragon le ramène. Donne-lui des habits.
Se tournant vers le prince-noir, il lui dit :
- La force est une mauvaise solution ici. Tu aurais détruit cette partie du monde et toi avec. Maintenant nous allons retourner à La Blanche. Reste-t-il des hommes de Jorohery ou les as-tu tous tués ?
Genou à terre, tête penché, Yaé répondit :
- Les forces du mal étaient présentes. Je les connais bien. Je craignais pour votre sécurité.
- Tu as raison, Prince Yaé. J'ai souffert et j'ai appris. Si je détiens le pouvoir, je suis un simple dépositaire. Maintenant réponds à ma question.
- Certains attendent la mort. Les autres ont été achevés.
- Bien. Interroge-les. Il faut le nom des princes qui ont encore le cœur pourri par Nanter. L'avenir existera s'ils le rejoignent.
On amena une tenue de guerrier pour le prince-majeur. La nouvelle de leur retour se répandit sur toute la colline. Il y eut des cris de joie. Lyanne avait laissé partir les autres avant lui. Le soleil allait se coucher et il voulait sentir la colline. Il s'assit devant le mur, regardant le groupe descendre la pente. Il n'avait gardé, à sa demande que Akto. Il sentait ce dernier trop fragile pour le laisser seul au milieu des autres. Cela viendrait en son temps. Le prince-majeur était assis derrière lui comme une ombre. Le soleil lentement passa derrière l'horizon. Quand les derniers rayons touchèrent le mur, Lyanne eut la vision de ce qui était avant la ruine. Il entrevit un palais de pierre richement décoré. Des êtres aux formes étranges entraient et sortaient. Lyanne frissonna. Il contemplait les serviteurs des dieux.
- Auriez-vous froid, Majesté ?
La voix de Akto le sortit de sa transe.
- Le froid m'est étranger, lui répondit Lyanne. Rentrons au campement. Demain la route sera longue.
Il se leva, suivi par Akto qui prenait son rôle de serviteur au pied de la lettre.
jeudi 31 octobre 2013
Lyanne
courait au milieu des siens. La chasse était lancée. Cette histoire de
glace l'inquiétait. Il pensait être le seul à savoir faire ce type de
glace. Souvent lors de son règne un roi-dragon construisait un nouveau
palais. Il lui fallait réaliser seul toute une partie des murs. Une fois
cette ossature faite, les artisans pouvaient faire les autres murs
ou décorations. Ils avaient aussi le pouvoir de reprendre les anciennes
configurations pour les changer en fonction des nouveaux occupants.
Seuls les murs premiers étaient intouchables. C'est ce qu'avaient fait
les ambassadeurs du Pays de Pomiès, Chioula avait continué cette
tradition. C'était dans la logique.
Le Prince-Majeur était gardé dans le palais de dernier roi-dragon. Après ce que lui avait fait subir Jorohery, il était dans un coma. Il lui arrivait parfois de réagir un peu, par exemple quand Lyanne venait le voir. Le reste du temps, il ressemblait à une poupée de son. Pour Lyanne, l'évidence était dans un enlèvement. Restait à comprendre comment il transportait le corps et quelle était la puissance en œuvre pour pouvoir toucher aux murs premiers du palais d'un roi-dragon.
Ils étaient arrivés très vite sur le lieu du combat. Dans ces collines aux passages multiples et parfois étroits, il était facile de dresser une embuscade. La région devait son nom au sable gris que le vent poussait depuis le désert glacé jusqu'à cette région de collines aux formes torturées. Lyanne examina les corps des ennemis tués.
- Des hommes sans foi ni loi, dit-il à Yaé. Leur armement par contre est intéressant. Il est trop bon pour être le leur.
- Il y a eu un vol d'armes dans un fort sur la frontière. Je l'ai appris il y a peu, répondit Yaé. La piste est bien froide et avec le vent de sable, je ne sais pas si nous retrouverons des traces après la vallée sèche. C'est là que nous les avons perdus.
Ils reprirent leur course. De loin en loin des mains d'hommes de la phalange noire les attendaient. Ils atteignirent la vallée sèche au deuxième jour. Le vent y soufflait en rafales violentes.
- Aucune trace ne résiste à cela, dit Yaé.
- Effectivement, répondit Lyanne. Je pense que tu as cherché autant que tu pouvais.
Yaé acquiesça en remuant la tête.
- J'ai envoyé des hommes partout où existait un passage. Ils n'ont rien trouvé.
- Bien. Attends ici.
Il fit un geste-ordre à sa phalange pour qu'elle se mette aussi en attente. Puis, prenant sa forme de dragon, il décolla.
Vu de haut le paysage était aussi désolé. Il regarda la vallée sèche étendre ses ramures sous ses ailes. Il changea son regard, laissant ses perceptions devenir plus riches, plus aiguës. Le paysage perdit de sa netteté tout en gagnant en profondeur. Des traces apparurent, plus ou moins nettes. Lyanne analysa les différentes pistes et en isola une. C'était la piste d'un groupe assez important. Elle remontait à quelques jours. Il la suivit du regard. Si elle arrivait comme eux de la direction de la Blanche, la piste quittait le milieu de vallée pour
prendre un petit affluent et remonter vers le désert. Il compta au moins trois à quatre mains de personnes. Il remarqua un détail qui l'intrigua. Une des traces était plus profonde que celles des autres. Était-ce celle
du porteur du Prince-majeur? Il suivit leur progression jusqu'au sommet d'un mamelon aux portes du désert. Vu de haut, il crut voir un passage. Quand il réajusta son regard avec la simple réalité, il s'aperçut qu'il y avait un reste de bâtiment. Même si le vent avait tout balayé, il savait où il devait aller.
Lyanne avait pris la tête des deux phalanges trottant d'un pas rapide. Derrière lui, parfaitement alignées, les deux colonnes soutenaient le rythme. Yaé avait déjà fait explorer cet endroit sans rien y trouver. Un jour complet fut nécessaire pour y arriver.
- La nuit tombe. Faites le camp ici. Bouyalma, tu prendras le début de la nuit. Prince noir, ta phalange s'occupera de la deuxième partie. Gardez vos armes à portée de mains. Nous sommes dans un lieu dangereux.
- D'un côté c'est le désert et de l'autre les terres sont vides, fit remarquer Bouyalma.
- Les choses et les lieux sont parfois différents de ce que l'on voit. Je perçois la menace sur cette terre. Allons voir là-haut, dit Lyanne.
Il fit se déployer ceux qui n'étaient pas occupés à monter le camp. Ils fouillèrent les abords rocheux. Le vent soulevait des petits nuages de sable qui venaient griffer les jambes.
- Là, hurla un homme en montrant quelque chose à ses pieds. Une trace !
Lyanne vint voir. À l'abri d'un rocher il trouva une empreinte de pas, profonde et large.
- Elle ne date pas de très longtemps, dit Yaé. Elle semble être pointée vers le sommet.
- Allons voir, dit Lyanne en sortant son marteau de combat.
Tous les autres l'imitèrent. C'est armés que le groupe de guerriers se rapprocha des ruines. Attentifs au terrain, ils trouvèrent d'autres traces. Si certaines étaient peu profondes, ils en trouvèrent plusieurs différentes, plus grandes, plus larges.
- Voilà, Prince-noir, dit Lyanne en les désignant. Ce que je cherche est ce qui a fait ces traces.
- Ce qui est curieux, dit Bouyalma, c'est qu'il semble ne pas être monté directement mais avoir fait le tour à mi-pente.
- Effectivement, répondit Lyanne. Pourquoi ?
D'un geste-ordre, il bloqua ses troupes qui firent comme un rempart humain hérissé d'épées. Lyanne, Yaé et Bouyalma se mirent à faire un cercle autour de cette petite colline, les yeux scrutant le sol à la recherche d'indices.
- Ici, dit Bouyalma. Ils se sont arrêtés.
- Ils se sont mis à l'abri du vent, déclara Yaé.
- Peut-être, dit Lyanne, ou alors ils cherchaient autre chose.
Penché en avant, il scrutait le tas de rochers qui les isolait du vent. Entre les pierres, s'étaient formés des creux de différentes tailles. Malgré la pénombre, Lyanne examinait chacun d'eux.
- Les traces les plus profondes montrent que ça s'est arrêté là, devant cette anfractuosité. Elles sont plus appuyées sur l'avant, ça s'est penché par là.
Il fouilla du regard les différents trous devant lui.
- Ici, dit-il en désignant un espace triangulaire entre les roches. Il y avait quelque chose de posé.
Il avança la main vers le trou et sentit la présence.
- Attention, murmura-t-il.
Il prit son bâton et l'avança vers l'entrée. Un mouvement vif le fit sursauter, lui faisant reculer le bâton de pouvoir. Au bout un serpent avait mordu le capuchon de peau qui en recouvrait l'extrémité.
- Un syrinyx argenté ! s'exclama Yaé.
- Oui, répondit Lyanne. Un gardien.
Il éloigna le reptile qui se contorsionnait, incapable semblait-il de lâcher sa prise. Il fouilla l'antre du serpent sans rien trouver. Il se releva perplexe. S'approchant du syrinyx, il l'examina. Il se sentait en parenté avec lui.
- Dragons et serpents sont cousins, pensa-t-il.
De ses yeux d'or, il fixa les yeux verts. L'animal cessa de se contorsionner comme hypnotisé. Lentement Lyanne le détacha du capuchon du bâton de pouvoir. Le serpent semblait sans vie quand brutalement, il
eut comme un spasme et mordit Lyanne au poignet.
Yaé et Bouyalma furent bousculés et se retrouvèrent sur les fesses, surpris par la transformation tout aussi brusque de Lyanne en dragon. Le syrinyx était bloqué sous la patte du dragon qu'il mordait. Ses crocs sur les écailles rouges faisaient un bruit aigu qui déchira les oreilles des deux hommes à terre.
Les deux hommes à terre regardaient avec horreur. Le venin du Syrinyx tuait, tout le monde le savait. Le dragon rouge tourna la tête vers eux.
- Sortez de la peur ! Les dragons sont insensibles au venin. C'est le serpent qui y perd sa vie.
Lyanne reprit sa forme humaine. Le reptile atone, formait une série de boucles dans la main de roi-dragon.
- Celui-là va nous servir. Suivez-moi.
Se dirigeant vers le sommet, il s'approcha des ruines. Des pans de murs plus ou moins debout délimitaient des espaces dont on pouvait penser qu'ils correspondaient à des pièces. Lyanne se remémora ce qu'il avait vu pendant son vol. Il avança au milieu des décombres, évitant des pierres qui traînaient à terre. Délaissant des passages faciles, il semblait suivre un chemin. Il aboutit à ce qui pouvait correspondre à une salle d'assez grande taille. Trois murs tenaient encore debout, tous plus abîmés les uns que les autres. Il s'approcha du plus haut. La pierre grise présentait des reliefs étranges comme si elle avait été taillée. Il passa sa main libre sur la surface bosselée, en suivit des contours. Yaé et Bouyalma se tenaient en retrait, l'arme au poing. Autour les guerriers assuraient une veille, prêts à en découdre. Le soleil bas sur l'horizon, passa sous une frange de nuages, éclairant d'une lueur pourpre la pierre. Lyanne sursauta. Il venait de comprendre. Dans le dernier rayon du soleil, il incrusta le syrinyx argenté dans les méandres de la pierre. Sous le regard médusé des deux princes, il disparut.
Lyanne flottait. Il y avait en lui la satisfaction d'avoir compris. Le syrinyx était la clé. Le mur était la porte. Sans le serpent, on se heurtait au mur sans pouvoir passer. Il songea : « Bien ! Et maintenant ? ». Il était homme-dragon. Il se sentait planer. Le monde autour de lui semblait surtout fait de brume. Il se laissa descendre. Le sol était irrégulier et presque noir. Il atterrit.
Une brume froide et collante traînait partout rendant la visibilité mauvaise. Il sentait une puissance autour de lui, comme une pression qui l'enserrait de toutes parts. Sa respiration en devenait difficile. Si ses yeux ne voyaient pas assez loin, il avait d'autres sens. Il se mit à les écouter. Il y avait comme une pulsation quelque part. Il se concentra sur ses sensations. La douleur le prit par surprise. Il bondit pour se soustraire à cette flamme qui le touchait. Son cri ébranla l'air. Il lâcha le syrinyx qui sembla reprendre vie en touchant le sol. Il enregistra ce détail tout en battant vigoureusement des ailes. Sans jamais l'avoir vécu, il savait. Ce qui l'avait touché était la flamme d'un autre dragon. S'il avait rêvé de ce moment, il ne l'avait jamais envisagé comme cela. Son instinct notait tout cela. Le feu qui lui avait cuit certaines de ses écailles était vert, d'un vert foncé presque noir, comme ce monde. Il eut peur. S'il était dans le monde de son agresseur, avait-il une chance de sortir du piège ?
Une autre flamme le prit par en dessous. De nouveau, il joua des ailes. Il se dit qu'encore une fois, il avait eu de la chance, il avait évité que les délicates membranes ailaires ne soient touchées. Son adversaire semblait rapide pour lancer son feu ainsi d'endroits éloignés, rapide et discret. Il ne l'entendait pas. Un autre jet brûlant l'obligea à faire un virage brutal, puis un autre. La panique commençait à le gagner. Non seulement, il ne le voyait pas, il ne l'entendait pas, mais il ne le sentait pas. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Il se sentait comme un jouet entre les mains de quelqu'un, mais un jouet qui ne saurait pas comment jouer. Ses écailles changeaient de teintes devenant moins écarlates, plus sombres. S'il continuait ainsi, il allait perdre ses protections et se retrouver nu face au feu. Son instinct, seul son instinct semblait lui éviter le pire. Son instinct ? Son instinct ! Il cessa de penser comme un homme pour réfléchir comme un dragon. La puissance jaillit en lui :
- Enfin, tu comprends !, hurla de joie son esprit dragon.
Et les deux ailes repliées, il tomba comme une pierre pendant qu'une langue de feu se perdait là-haut, où il n'était plus. Il cracha une flamme rouge. La brume prit des teintes rougeoyantes. Il entraperçut une ombre plus haut qui virait sur la droite. Il rugit et se précipita à sa poursuite mais la brume se referma.
Se lançant tomber à terre, il écouta la brume, le vent, ses impressions. Il pensa : « Là ! » et sans attendre cracha une longue flamme rouge qui embrassa le paysage. L'ombre se précisa. Il reconnut un dragon vert presque noir que le feu lécha. Il entendit le glapissement qu'il poussa. Avant que Lyanne n'ait bougé l'autre avait disparu. Il se déplaça en crabe, toujours à l'affût. Il décolla juste un peu trop tard pour éviter le déluge de feu. La douleur le fouetta. Son aile droite répondait un peu moins bien. Il n'eut pas le temps d'approfondir. Il fit un écart pour éviter l'autre. Emporté par sa vitesse, le dragon sombre le dépassa. Lyanne le prit en chasse soufflant une flamme d'un rouge orangé chargée de toute sa colère. Il vit l'aile de son ennemi s’embraser. Celui-ci la replia contre lui pour étouffer les flammes. Lyanne pour le suivre se laissa aussi tomber, n'ouvrant ses ailes que pour ne pas s'écraser. L'autre avait disparu. Cela le perturba. Comment pouvait-il ainsi être là puis ailleurs aussi vite ? Il redécolla et monta, monta cherchant la limite de la brume. L'autre ne tarderait pas. Il le sentait. Le tout était de savoir d'où il jaillirait.
Ce fut la catastrophe. Un courant ascendant violent se fit sentir. L'aspirant vers le haut, au point qu'il dut se mettre sur le dos pour freiner la montée. Il sentit l'autre et se mit en boule pour éviter le feu. La flamme lécha ses écailles, mais de trop loin pour être dangereux. Dès que possible, il se redéploya crachant à son tour un souffle dévastateur. Alors que le feu de son ennemi semblait étouffer la lumière, le rougeoiement de son souffle faisait des flaques plus claires s'étalant doucement. Lyanne fut déstabilisé. S'étant mis en boule, il pensait redescendre alors qu'il avait continué à monter. Il cracha à nouveau le feu vers le haut pour voir ce qui l'aspirait ainsi. Lyanne se crut un instant devenu fou. Il était en train de tomber vers le sol à grande vitesse. Il déploya sa voilure freinant douloureusement. Le contact avec le sol fut violent. Il resta un moment étourdi, tout en pensant qu'il devait se bouger pour éviter que l'autre n'en profite. Il força ses paupières à s'ouvrir malgré cette sensation d'étourdissement qui l'avait envahi. La brume autour de lui était moins dense. Ses flammes semblaient l'avoir un peu dissipée. Son corps lui faisait mal un peu partout. Il avait besoin de repos pour guérir. Il se força à se mettre sur ses pattes. Il fallait qu'il comprenne ce qui lui arrivait et où il était.
De nouveau, il sentit la morsure du feu sur son dos. Il rugit en faisant face. L'autre était là.
Lyanne tenta de cracher le feu. Ce fut pitoyable. Toute son énergie servait à réparer les dégâts de cet atterrissage désastreux. Comment avait-il pu se laisser avoir et ne pas voir son erreur ? Prendre le haut pour le bas et le bas pour le haut allait lui coûter cher. Devant lui, un grand dragon vert sombre avançait sûr de sa puissance, crachant un feu sombre que ses quelques flammes rouges ne sauraient arrêter bien longtemps. Lyanne voyait dans les prunelles de son agresseur la jubilation de sentir la victoire proche.
- Tu croyais t'être débarrassé de moi ! Pauvre idiot !
Lyanne hurla sous la morsure du feu qui noircissait ses écailles. Il ne pouvait pas déployer ses ailes sans risquer qu'elles soient immédiatement carbonisées. Marcher lui faisait mal. Cracher du feu lui était difficile. Encore un peu et l'autre serait assez près pour détruire son armure naturelle et ce serait la fin. Ne pouvant cracher efficacement le chaud, il lança un souffle bleu et froid sur son adversaire.
Ce dernier se mit à rire.
- Et tu crois m'arrêter avec cela !
Penchant la tête, il souffla une tornade de feu. Sous la douleur, Lyanne, sans réfléchir, reprit sa forme humaine. Devenu trop petit, il vit le souffle brûlant passer au-dessus de lui. Il planta son bâton dans le sol tout en le décapuchonnant.
Le grand saurien vert se rapprochait à toute vitesse. Quand il fut proche, il souffla un déluge de flammes pour en finir.
Lyanne vit arriver ce mur incandescent. Tenant le bâton de pouvoir à deux mains, il savait qu'il n'aurait pas le temps de fuir. Son corps de dragon souffrait. S'il avait eu le temps, il se serait réparé. Maintenant c'était au corps d'homme d'encaisser l'assaut.
- Maintenant, hurla-t-il quand les premières flammes furent à deux pas.
Le bâton de pouvoir sembla prendre vie. Ce fut comme un bouclier doré qui se déploya, réfléchissant les ondes de chaleur vers le dragon vert. Lentement les volutes dorées qui repoussaient les flammes grandirent s'incurvant vers l'ennemi. Lyanne vit passer l'incompréhension, puis la panique dans le regard de l'autre. Ce dernier ne cessait de cracher le feu, mais ses yeux cherchaient déjà une issue pour fuir.
- Attrape, hurla Lyanne.
Avant qu'il n'ait fini de déployer ses ailes, un réseau de lumière dorée l'encageait. L'autre essaya de fuir mais sans y parvenir. Il tenta même de mordre ces étranges barreaux de lumière sans succès.
Lyanne s'assit alors et se mit à rire, à rire à gorge déployée. Vivant, il était vivant. Il allait enfin pouvoir régler ce dernier compte avec...
- Nanter, roi-dragon félon, tu croyais que j'ignorais ta présence, déclara-t-il. Je savais que Jorohery était un morceau de toi, sans être le tout. Ainsi tu étais aussi dans le Prince-Majeur. Ton piège était puissant mais c'est trop tard.
- Tu crois cela, coassa Nanter. Je t'ai amené là où je voulais. Dans ce monde-boule, tu es prisonnier. Moi seul en connais la sortie.
Lyanne regarda autour de lui. La brume se dissipait, comme si l'or des volutes l'absorbait. Bien qu'irrégulier, autour d'eux on devinait un grand espace clos. Nanter ricana.
- Tu fais moins le malin, maintenant. Tu crois me tenir prisonnier, alors que c'est moi qui te bloque.
- Non, Nanter. Les choses sont différentes de tes paroles. Le Dieu-Dragon, au nom béni, m'a fait une révélation. Le pouvoir est mien. Le bâton de pouvoir en est l'insigne et le porteur.
- Ici tu ne peux rien pour sortir. Moi seul en connais le secret.
- Je te l'ai dit, Nanter, roi-dragon félon. Le mal va perdre la porte qu'il avait avec toi. Tu vas redevenir ce que tu aurais dû être depuis longtemps, un souvenir.
- Alors tu es prêt à rester ici jusqu'à la fin des temps.
- Si tel est le prix pour débarrasser le monde de toi, j'y consens sans y croire. Le Dieu-Dragon a encore besoin de moi.
- Jeune présomptueux, ici, il est sans pouvoir.
Lyanne se mit à rire.
- D'où crois-tu que le bâton tire son pouvoir ?
Nanter ne répondit rien.
Lyanne se remit debout. Il reprit en main le bâton de pouvoir.
- Graph ta Cron !...
Nanter se recroquevilla en hurlant :
- NON !
Lyanne continua sa litanie. Il y avait le serment au Dieu-dragon, la parole du Shanga et d'anciennes paroles de pouvoir qu'il avait lues sans savoir qu'il les retiendrait dans la grotte aux dragons.
Le dragon vert sembla se réduire dans le filet de lumière qui rapetissait. Nanter se mit à supplier. Sa voix devint de plus en plus faible. Bientôt, le filet atteint la taille d'un homme. Lyanne se taisait. Il avait fait ce qu'il devait. Nanter venait de perdre sa dernière attache à ce monde. Il comprenait mieux ce qu'il ressentait en allant visiter le Prince-Majeur. Celui-ci, tout à son ambition, s'était laissé piéger par Nanter-Jorohery, au point d'en devenir une marionnette. Lyanne entendit un gémissement venir de la forme allongée entourée de fils de lumière. Il mit la main sur son bâton de pouvoir :
- Libère-le, dit-il.
Ce fut comme une corolle qui s'ouvrit. Il découvrit un homme, nu, couché. Il le regarda, songea que ce monde clos était un bon endroit pour un premier contact avec le Prince-Majeur dont l'ambition était à l'origine de la mort des siens. Il s'aperçut qu'il ne pouvait le haïr. Son père, sa mère... Dans son esprit, il n'y avait pas d'image associée, pas de sentiment non plus, hormis la sensation d'un immense gâchis et une nostalgie de ce qui apu être. Il soupira. Sans ce passé, il ne serait pas celui qu'il était. Il ne pouvait réécrire l'histoire, il pouvait seulement tracer son sillon dans l'avenir. Reposant son regard sur la silhouette par terre, il en sonda l'esprit.
Il trouva sans difficulté le nom de Louny. Doucement le Prince-Majeur s'éveillait à la conscience. Lyanne sentait ses idées revenir. Se déplacer dans son esprit était aussi difficile que de se déplacer dans l'eau. Il sentait une résistance. Pourtant, il lui fallait ce deuxième nom s'il voulait pouvoir lui faire prêter serment. Plus le Prince-majeur approchait de la conscience et plus Lyanne rencontrait de difficultés.
- Où suis-je ?
- Dans un monde clos, répondit Lyanne.
Le Prince-Majeur s'assit et regarda vers Lyanne, puis autour de lui.
- On ne voit rien, dit-il.
Tellement habitué à voir la nuit, Lyanne n'avait pas remarqué que ce monde manquait de lumière. Il posa la main sur le bâton de pouvoir. Doucement il se mit à luire, créant une bulle éclairée autour d'eux.
- Je pensais bien que c'était vous, remarqua le Prince-Majeur en regardant Lyanne. Personne d'autre n'aurait pu me délivrer de Nanter.
Lyanne garda le silence pendant que son interlocuteur regardait autour de lui. Doucement la lumière diffusait éclairant de plus en plus loin.
- C'est presque comme quand le jour se lève, commenta le Prince-Majeur. Quand Nanter m'a possédé, j'ai perdu toute volonté et toute liberté. Je me suis trouvé enfermé en moi-même, observant ce que faisait mon corps...
Lyanne regarda cet homme nu, les yeux dans le vague, parlant d'une voix calme.
- J'ai tempêté, hurlé autant que j'ai pu. Tout cela sans aucun effet. Une autre volonté écrasait la mienne. Je me suis réfugié au plus profond de moi-même. Si la colère grondait en moi, je la savais maintenant impuissante. J'ai connu la solitude, la plus profonde des solitudes, coupé de tout et de tous. Il m'a fallu du temps pour arrêter de souffrir. J'ai commencé à réfléchir, à observer ce qui se passait. J'ai cherché mais je n'ai pas trouvé d'autre responsable que moi. Ce désir de puissance qui m'habitait. Je l'ai laissé faire. Je l'ai même entretenu au lieu de chercher à servir le Dieu-Dragon. Aujourd'hui, je le vois bien. J'habillais cela de beaux discours, mais je ne servais que moi et encore, la partie la plus instinctive. Le temps a passé. C'est long une journée emplie de vide. Il en passe des pensées dans la tête. J'ai voulu mourir mais je n'en avais pas plus le pouvoir que de reprendre le contrôle des choses. Alors j'ai utilisé mon défaut pour en faire une arme. Le désir de puissance m'avait conduit à la catastrophe car je l'avais laissé faire, maintenant, il allait me servir. Je l'ai développé avec un but précis : bloquer les actes de Nanter. Je n'avais pas de pouvoir sur Jorohery mais j'ai réussi à bloquer ce corps qui n'était plus tout à fait le mien. Nous avons lutté pied à pied. Je me suis arque-bouté et Nanter a dû céder du terrain. Pas autant que je voulais mais assez pour que je ne fasse plus un geste. Et puis je vous ai vu. Je n'ai eu aucun doute. Vous étiez bien le roi-dragon. Même sans le bâton de pouvoir, j'aurais senti que vous aviez fait Shanga. Vous avez sondé ce corps allongé. J'ai senti Nanter se mettre sur la défensive. J'ai essayé de bouger mais sans y arriver. Nanter avait peur. Il s'est mis à tout bloquer. Il a compris que sa personnalité humaine avait disparu. Seule restait sa partie dragon. La guerre de position a repris. Nous voulions tous les deux diriger le corps. Le temps a passé sans que rien ne bouge. Chacune de vos visites était suivie par une période de combat plus intense pour prendre plus de contrôle sur le corps. J'ai connu des moments exaltants pour des petites victoires comme la commande d'une paupière ou bien d'un doigt. Cela ne suffisait ni à l'un ni à l'autre. À chaque fois nous finissions épuisés. Et puis est arrivé ce jour où vous êtes entré comme un vainqueur. Nanter l'a senti. Sa peur a été décuplée. C'est là qu'il a pris la décision de fuir. Son attitude a changé. Il m'a fait un discours sur vos intentions par rapport à moi et sur ce qu'il pouvait faire pour moi. Il a essayé de me convaincre que j'aurais un royaume si je l'aidais. Cela m'a semblé une bonne occasion d'en finir avec cette situation. Vous aviez le pouvoir et Nanter n'en avait plus que l'illusion. Je suis resté sur ma position tout en le laissant contrôler plus de muscles. Des nostalgiques de Jorohery sont intervenus. Je ne sais comment ils ont compris que c'était le moment, mais ils sont arrivés au bon moment. Ils ont fait fondre la glace pour fuir et Nanter a refait le mur en disant qu'il effaçait les traces. Les autres l'ont cru... Moi, je savais bien que vous verriez cette glace et que vous comprendriez. C'est une fois sur la colline que j'ai perdu le contrôle, brutalement. Il a mis le serpent contre le mur et tout a basculé. Il était redevenu dragon. Mais la suite, vous la connaissez puisque nous sommes là.
Le Prince-Majeur regarda Lyanne un moment, comme s'il attendait une réponse. Ne voyant rien venir, il reprit :
- J'ai été orgueilleux et le Dieu-Dragon m'a puni. C'est justice. Aujourd'hui, je dois vous rendre des comptes. Vous êtes le roi-dragon. Ce que j'avais à faire, je ne l'ai pas fait. Ce que vous déciderez, je m'y soumettrai.
Le Prince-Majeur se mit à genoux :
- Je suis Akto Louny. Votre père était mon frère, votre mère une princesse. Je ne suis rien. Je vous l'offre.
Lyanne se mit debout. Le Prince-Majeur avait livré son nom. Il était à sa merci, prêt à tout y compris à mourir. Intérieurement, Lyanne eut un sourire, puisqu'il était prêt alors...
- Bien, tu connais les serments et la force des engagements. Tu vas chanter pour moi ton chant le plus profond. Veux-tu payer ta dette ?
Akto Louny fit « Oui » de la tête.
- Bien, tu deviendras serviteur.
- Vous me laissez vivre ? dit Akto en levant la tête.
- Tu me fais don de ta vie, je ferai de toi celui qui sera au service de tous. À côté de toi, même un esclave aura plus de liberté. Maintenant chante !
Akto Louny, Prince-Majeur, nu et à genoux, se mit à chanter les sonorités rauques du chant du serment. Il le savait, ce qu'il faisait là le liait corps et âme à Lyanne, roi-dragon, élu du Dieu-Dragon et cela lui sembla juste.
L'avenir pouvait lui réserver le pire des sorts, il se savait en paix avec lui.
Le Prince-Majeur était gardé dans le palais de dernier roi-dragon. Après ce que lui avait fait subir Jorohery, il était dans un coma. Il lui arrivait parfois de réagir un peu, par exemple quand Lyanne venait le voir. Le reste du temps, il ressemblait à une poupée de son. Pour Lyanne, l'évidence était dans un enlèvement. Restait à comprendre comment il transportait le corps et quelle était la puissance en œuvre pour pouvoir toucher aux murs premiers du palais d'un roi-dragon.
Ils étaient arrivés très vite sur le lieu du combat. Dans ces collines aux passages multiples et parfois étroits, il était facile de dresser une embuscade. La région devait son nom au sable gris que le vent poussait depuis le désert glacé jusqu'à cette région de collines aux formes torturées. Lyanne examina les corps des ennemis tués.
- Des hommes sans foi ni loi, dit-il à Yaé. Leur armement par contre est intéressant. Il est trop bon pour être le leur.
- Il y a eu un vol d'armes dans un fort sur la frontière. Je l'ai appris il y a peu, répondit Yaé. La piste est bien froide et avec le vent de sable, je ne sais pas si nous retrouverons des traces après la vallée sèche. C'est là que nous les avons perdus.
Ils reprirent leur course. De loin en loin des mains d'hommes de la phalange noire les attendaient. Ils atteignirent la vallée sèche au deuxième jour. Le vent y soufflait en rafales violentes.
- Aucune trace ne résiste à cela, dit Yaé.
- Effectivement, répondit Lyanne. Je pense que tu as cherché autant que tu pouvais.
Yaé acquiesça en remuant la tête.
- J'ai envoyé des hommes partout où existait un passage. Ils n'ont rien trouvé.
- Bien. Attends ici.
Il fit un geste-ordre à sa phalange pour qu'elle se mette aussi en attente. Puis, prenant sa forme de dragon, il décolla.
Vu de haut le paysage était aussi désolé. Il regarda la vallée sèche étendre ses ramures sous ses ailes. Il changea son regard, laissant ses perceptions devenir plus riches, plus aiguës. Le paysage perdit de sa netteté tout en gagnant en profondeur. Des traces apparurent, plus ou moins nettes. Lyanne analysa les différentes pistes et en isola une. C'était la piste d'un groupe assez important. Elle remontait à quelques jours. Il la suivit du regard. Si elle arrivait comme eux de la direction de la Blanche, la piste quittait le milieu de vallée pour
prendre un petit affluent et remonter vers le désert. Il compta au moins trois à quatre mains de personnes. Il remarqua un détail qui l'intrigua. Une des traces était plus profonde que celles des autres. Était-ce celle
du porteur du Prince-majeur? Il suivit leur progression jusqu'au sommet d'un mamelon aux portes du désert. Vu de haut, il crut voir un passage. Quand il réajusta son regard avec la simple réalité, il s'aperçut qu'il y avait un reste de bâtiment. Même si le vent avait tout balayé, il savait où il devait aller.
Lyanne avait pris la tête des deux phalanges trottant d'un pas rapide. Derrière lui, parfaitement alignées, les deux colonnes soutenaient le rythme. Yaé avait déjà fait explorer cet endroit sans rien y trouver. Un jour complet fut nécessaire pour y arriver.
- La nuit tombe. Faites le camp ici. Bouyalma, tu prendras le début de la nuit. Prince noir, ta phalange s'occupera de la deuxième partie. Gardez vos armes à portée de mains. Nous sommes dans un lieu dangereux.
- D'un côté c'est le désert et de l'autre les terres sont vides, fit remarquer Bouyalma.
- Les choses et les lieux sont parfois différents de ce que l'on voit. Je perçois la menace sur cette terre. Allons voir là-haut, dit Lyanne.
Il fit se déployer ceux qui n'étaient pas occupés à monter le camp. Ils fouillèrent les abords rocheux. Le vent soulevait des petits nuages de sable qui venaient griffer les jambes.
- Là, hurla un homme en montrant quelque chose à ses pieds. Une trace !
Lyanne vint voir. À l'abri d'un rocher il trouva une empreinte de pas, profonde et large.
- Elle ne date pas de très longtemps, dit Yaé. Elle semble être pointée vers le sommet.
- Allons voir, dit Lyanne en sortant son marteau de combat.
Tous les autres l'imitèrent. C'est armés que le groupe de guerriers se rapprocha des ruines. Attentifs au terrain, ils trouvèrent d'autres traces. Si certaines étaient peu profondes, ils en trouvèrent plusieurs différentes, plus grandes, plus larges.
- Voilà, Prince-noir, dit Lyanne en les désignant. Ce que je cherche est ce qui a fait ces traces.
- Ce qui est curieux, dit Bouyalma, c'est qu'il semble ne pas être monté directement mais avoir fait le tour à mi-pente.
- Effectivement, répondit Lyanne. Pourquoi ?
D'un geste-ordre, il bloqua ses troupes qui firent comme un rempart humain hérissé d'épées. Lyanne, Yaé et Bouyalma se mirent à faire un cercle autour de cette petite colline, les yeux scrutant le sol à la recherche d'indices.
- Ici, dit Bouyalma. Ils se sont arrêtés.
- Ils se sont mis à l'abri du vent, déclara Yaé.
- Peut-être, dit Lyanne, ou alors ils cherchaient autre chose.
Penché en avant, il scrutait le tas de rochers qui les isolait du vent. Entre les pierres, s'étaient formés des creux de différentes tailles. Malgré la pénombre, Lyanne examinait chacun d'eux.
- Les traces les plus profondes montrent que ça s'est arrêté là, devant cette anfractuosité. Elles sont plus appuyées sur l'avant, ça s'est penché par là.
Il fouilla du regard les différents trous devant lui.
- Ici, dit-il en désignant un espace triangulaire entre les roches. Il y avait quelque chose de posé.
Il avança la main vers le trou et sentit la présence.
- Attention, murmura-t-il.
Il prit son bâton et l'avança vers l'entrée. Un mouvement vif le fit sursauter, lui faisant reculer le bâton de pouvoir. Au bout un serpent avait mordu le capuchon de peau qui en recouvrait l'extrémité.
- Un syrinyx argenté ! s'exclama Yaé.
- Oui, répondit Lyanne. Un gardien.
Il éloigna le reptile qui se contorsionnait, incapable semblait-il de lâcher sa prise. Il fouilla l'antre du serpent sans rien trouver. Il se releva perplexe. S'approchant du syrinyx, il l'examina. Il se sentait en parenté avec lui.
- Dragons et serpents sont cousins, pensa-t-il.
De ses yeux d'or, il fixa les yeux verts. L'animal cessa de se contorsionner comme hypnotisé. Lentement Lyanne le détacha du capuchon du bâton de pouvoir. Le serpent semblait sans vie quand brutalement, il
eut comme un spasme et mordit Lyanne au poignet.
Yaé et Bouyalma furent bousculés et se retrouvèrent sur les fesses, surpris par la transformation tout aussi brusque de Lyanne en dragon. Le syrinyx était bloqué sous la patte du dragon qu'il mordait. Ses crocs sur les écailles rouges faisaient un bruit aigu qui déchira les oreilles des deux hommes à terre.
Les deux hommes à terre regardaient avec horreur. Le venin du Syrinyx tuait, tout le monde le savait. Le dragon rouge tourna la tête vers eux.
- Sortez de la peur ! Les dragons sont insensibles au venin. C'est le serpent qui y perd sa vie.
Lyanne reprit sa forme humaine. Le reptile atone, formait une série de boucles dans la main de roi-dragon.
- Celui-là va nous servir. Suivez-moi.
Se dirigeant vers le sommet, il s'approcha des ruines. Des pans de murs plus ou moins debout délimitaient des espaces dont on pouvait penser qu'ils correspondaient à des pièces. Lyanne se remémora ce qu'il avait vu pendant son vol. Il avança au milieu des décombres, évitant des pierres qui traînaient à terre. Délaissant des passages faciles, il semblait suivre un chemin. Il aboutit à ce qui pouvait correspondre à une salle d'assez grande taille. Trois murs tenaient encore debout, tous plus abîmés les uns que les autres. Il s'approcha du plus haut. La pierre grise présentait des reliefs étranges comme si elle avait été taillée. Il passa sa main libre sur la surface bosselée, en suivit des contours. Yaé et Bouyalma se tenaient en retrait, l'arme au poing. Autour les guerriers assuraient une veille, prêts à en découdre. Le soleil bas sur l'horizon, passa sous une frange de nuages, éclairant d'une lueur pourpre la pierre. Lyanne sursauta. Il venait de comprendre. Dans le dernier rayon du soleil, il incrusta le syrinyx argenté dans les méandres de la pierre. Sous le regard médusé des deux princes, il disparut.
Lyanne flottait. Il y avait en lui la satisfaction d'avoir compris. Le syrinyx était la clé. Le mur était la porte. Sans le serpent, on se heurtait au mur sans pouvoir passer. Il songea : « Bien ! Et maintenant ? ». Il était homme-dragon. Il se sentait planer. Le monde autour de lui semblait surtout fait de brume. Il se laissa descendre. Le sol était irrégulier et presque noir. Il atterrit.
Une brume froide et collante traînait partout rendant la visibilité mauvaise. Il sentait une puissance autour de lui, comme une pression qui l'enserrait de toutes parts. Sa respiration en devenait difficile. Si ses yeux ne voyaient pas assez loin, il avait d'autres sens. Il se mit à les écouter. Il y avait comme une pulsation quelque part. Il se concentra sur ses sensations. La douleur le prit par surprise. Il bondit pour se soustraire à cette flamme qui le touchait. Son cri ébranla l'air. Il lâcha le syrinyx qui sembla reprendre vie en touchant le sol. Il enregistra ce détail tout en battant vigoureusement des ailes. Sans jamais l'avoir vécu, il savait. Ce qui l'avait touché était la flamme d'un autre dragon. S'il avait rêvé de ce moment, il ne l'avait jamais envisagé comme cela. Son instinct notait tout cela. Le feu qui lui avait cuit certaines de ses écailles était vert, d'un vert foncé presque noir, comme ce monde. Il eut peur. S'il était dans le monde de son agresseur, avait-il une chance de sortir du piège ?
Une autre flamme le prit par en dessous. De nouveau, il joua des ailes. Il se dit qu'encore une fois, il avait eu de la chance, il avait évité que les délicates membranes ailaires ne soient touchées. Son adversaire semblait rapide pour lancer son feu ainsi d'endroits éloignés, rapide et discret. Il ne l'entendait pas. Un autre jet brûlant l'obligea à faire un virage brutal, puis un autre. La panique commençait à le gagner. Non seulement, il ne le voyait pas, il ne l'entendait pas, mais il ne le sentait pas. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Il se sentait comme un jouet entre les mains de quelqu'un, mais un jouet qui ne saurait pas comment jouer. Ses écailles changeaient de teintes devenant moins écarlates, plus sombres. S'il continuait ainsi, il allait perdre ses protections et se retrouver nu face au feu. Son instinct, seul son instinct semblait lui éviter le pire. Son instinct ? Son instinct ! Il cessa de penser comme un homme pour réfléchir comme un dragon. La puissance jaillit en lui :
- Enfin, tu comprends !, hurla de joie son esprit dragon.
Et les deux ailes repliées, il tomba comme une pierre pendant qu'une langue de feu se perdait là-haut, où il n'était plus. Il cracha une flamme rouge. La brume prit des teintes rougeoyantes. Il entraperçut une ombre plus haut qui virait sur la droite. Il rugit et se précipita à sa poursuite mais la brume se referma.
Se lançant tomber à terre, il écouta la brume, le vent, ses impressions. Il pensa : « Là ! » et sans attendre cracha une longue flamme rouge qui embrassa le paysage. L'ombre se précisa. Il reconnut un dragon vert presque noir que le feu lécha. Il entendit le glapissement qu'il poussa. Avant que Lyanne n'ait bougé l'autre avait disparu. Il se déplaça en crabe, toujours à l'affût. Il décolla juste un peu trop tard pour éviter le déluge de feu. La douleur le fouetta. Son aile droite répondait un peu moins bien. Il n'eut pas le temps d'approfondir. Il fit un écart pour éviter l'autre. Emporté par sa vitesse, le dragon sombre le dépassa. Lyanne le prit en chasse soufflant une flamme d'un rouge orangé chargée de toute sa colère. Il vit l'aile de son ennemi s’embraser. Celui-ci la replia contre lui pour étouffer les flammes. Lyanne pour le suivre se laissa aussi tomber, n'ouvrant ses ailes que pour ne pas s'écraser. L'autre avait disparu. Cela le perturba. Comment pouvait-il ainsi être là puis ailleurs aussi vite ? Il redécolla et monta, monta cherchant la limite de la brume. L'autre ne tarderait pas. Il le sentait. Le tout était de savoir d'où il jaillirait.
Ce fut la catastrophe. Un courant ascendant violent se fit sentir. L'aspirant vers le haut, au point qu'il dut se mettre sur le dos pour freiner la montée. Il sentit l'autre et se mit en boule pour éviter le feu. La flamme lécha ses écailles, mais de trop loin pour être dangereux. Dès que possible, il se redéploya crachant à son tour un souffle dévastateur. Alors que le feu de son ennemi semblait étouffer la lumière, le rougeoiement de son souffle faisait des flaques plus claires s'étalant doucement. Lyanne fut déstabilisé. S'étant mis en boule, il pensait redescendre alors qu'il avait continué à monter. Il cracha à nouveau le feu vers le haut pour voir ce qui l'aspirait ainsi. Lyanne se crut un instant devenu fou. Il était en train de tomber vers le sol à grande vitesse. Il déploya sa voilure freinant douloureusement. Le contact avec le sol fut violent. Il resta un moment étourdi, tout en pensant qu'il devait se bouger pour éviter que l'autre n'en profite. Il força ses paupières à s'ouvrir malgré cette sensation d'étourdissement qui l'avait envahi. La brume autour de lui était moins dense. Ses flammes semblaient l'avoir un peu dissipée. Son corps lui faisait mal un peu partout. Il avait besoin de repos pour guérir. Il se força à se mettre sur ses pattes. Il fallait qu'il comprenne ce qui lui arrivait et où il était.
De nouveau, il sentit la morsure du feu sur son dos. Il rugit en faisant face. L'autre était là.
Lyanne tenta de cracher le feu. Ce fut pitoyable. Toute son énergie servait à réparer les dégâts de cet atterrissage désastreux. Comment avait-il pu se laisser avoir et ne pas voir son erreur ? Prendre le haut pour le bas et le bas pour le haut allait lui coûter cher. Devant lui, un grand dragon vert sombre avançait sûr de sa puissance, crachant un feu sombre que ses quelques flammes rouges ne sauraient arrêter bien longtemps. Lyanne voyait dans les prunelles de son agresseur la jubilation de sentir la victoire proche.
- Tu croyais t'être débarrassé de moi ! Pauvre idiot !
Lyanne hurla sous la morsure du feu qui noircissait ses écailles. Il ne pouvait pas déployer ses ailes sans risquer qu'elles soient immédiatement carbonisées. Marcher lui faisait mal. Cracher du feu lui était difficile. Encore un peu et l'autre serait assez près pour détruire son armure naturelle et ce serait la fin. Ne pouvant cracher efficacement le chaud, il lança un souffle bleu et froid sur son adversaire.
Ce dernier se mit à rire.
- Et tu crois m'arrêter avec cela !
Penchant la tête, il souffla une tornade de feu. Sous la douleur, Lyanne, sans réfléchir, reprit sa forme humaine. Devenu trop petit, il vit le souffle brûlant passer au-dessus de lui. Il planta son bâton dans le sol tout en le décapuchonnant.
Le grand saurien vert se rapprochait à toute vitesse. Quand il fut proche, il souffla un déluge de flammes pour en finir.
Lyanne vit arriver ce mur incandescent. Tenant le bâton de pouvoir à deux mains, il savait qu'il n'aurait pas le temps de fuir. Son corps de dragon souffrait. S'il avait eu le temps, il se serait réparé. Maintenant c'était au corps d'homme d'encaisser l'assaut.
- Maintenant, hurla-t-il quand les premières flammes furent à deux pas.
Le bâton de pouvoir sembla prendre vie. Ce fut comme un bouclier doré qui se déploya, réfléchissant les ondes de chaleur vers le dragon vert. Lentement les volutes dorées qui repoussaient les flammes grandirent s'incurvant vers l'ennemi. Lyanne vit passer l'incompréhension, puis la panique dans le regard de l'autre. Ce dernier ne cessait de cracher le feu, mais ses yeux cherchaient déjà une issue pour fuir.
- Attrape, hurla Lyanne.
Avant qu'il n'ait fini de déployer ses ailes, un réseau de lumière dorée l'encageait. L'autre essaya de fuir mais sans y parvenir. Il tenta même de mordre ces étranges barreaux de lumière sans succès.
Lyanne s'assit alors et se mit à rire, à rire à gorge déployée. Vivant, il était vivant. Il allait enfin pouvoir régler ce dernier compte avec...
- Nanter, roi-dragon félon, tu croyais que j'ignorais ta présence, déclara-t-il. Je savais que Jorohery était un morceau de toi, sans être le tout. Ainsi tu étais aussi dans le Prince-Majeur. Ton piège était puissant mais c'est trop tard.
- Tu crois cela, coassa Nanter. Je t'ai amené là où je voulais. Dans ce monde-boule, tu es prisonnier. Moi seul en connais la sortie.
Lyanne regarda autour de lui. La brume se dissipait, comme si l'or des volutes l'absorbait. Bien qu'irrégulier, autour d'eux on devinait un grand espace clos. Nanter ricana.
- Tu fais moins le malin, maintenant. Tu crois me tenir prisonnier, alors que c'est moi qui te bloque.
- Non, Nanter. Les choses sont différentes de tes paroles. Le Dieu-Dragon, au nom béni, m'a fait une révélation. Le pouvoir est mien. Le bâton de pouvoir en est l'insigne et le porteur.
- Ici tu ne peux rien pour sortir. Moi seul en connais le secret.
- Je te l'ai dit, Nanter, roi-dragon félon. Le mal va perdre la porte qu'il avait avec toi. Tu vas redevenir ce que tu aurais dû être depuis longtemps, un souvenir.
- Alors tu es prêt à rester ici jusqu'à la fin des temps.
- Si tel est le prix pour débarrasser le monde de toi, j'y consens sans y croire. Le Dieu-Dragon a encore besoin de moi.
- Jeune présomptueux, ici, il est sans pouvoir.
Lyanne se mit à rire.
- D'où crois-tu que le bâton tire son pouvoir ?
Nanter ne répondit rien.
Lyanne se remit debout. Il reprit en main le bâton de pouvoir.
- Graph ta Cron !...
Nanter se recroquevilla en hurlant :
- NON !
Lyanne continua sa litanie. Il y avait le serment au Dieu-dragon, la parole du Shanga et d'anciennes paroles de pouvoir qu'il avait lues sans savoir qu'il les retiendrait dans la grotte aux dragons.
Le dragon vert sembla se réduire dans le filet de lumière qui rapetissait. Nanter se mit à supplier. Sa voix devint de plus en plus faible. Bientôt, le filet atteint la taille d'un homme. Lyanne se taisait. Il avait fait ce qu'il devait. Nanter venait de perdre sa dernière attache à ce monde. Il comprenait mieux ce qu'il ressentait en allant visiter le Prince-Majeur. Celui-ci, tout à son ambition, s'était laissé piéger par Nanter-Jorohery, au point d'en devenir une marionnette. Lyanne entendit un gémissement venir de la forme allongée entourée de fils de lumière. Il mit la main sur son bâton de pouvoir :
- Libère-le, dit-il.
Ce fut comme une corolle qui s'ouvrit. Il découvrit un homme, nu, couché. Il le regarda, songea que ce monde clos était un bon endroit pour un premier contact avec le Prince-Majeur dont l'ambition était à l'origine de la mort des siens. Il s'aperçut qu'il ne pouvait le haïr. Son père, sa mère... Dans son esprit, il n'y avait pas d'image associée, pas de sentiment non plus, hormis la sensation d'un immense gâchis et une nostalgie de ce qui apu être. Il soupira. Sans ce passé, il ne serait pas celui qu'il était. Il ne pouvait réécrire l'histoire, il pouvait seulement tracer son sillon dans l'avenir. Reposant son regard sur la silhouette par terre, il en sonda l'esprit.
Il trouva sans difficulté le nom de Louny. Doucement le Prince-Majeur s'éveillait à la conscience. Lyanne sentait ses idées revenir. Se déplacer dans son esprit était aussi difficile que de se déplacer dans l'eau. Il sentait une résistance. Pourtant, il lui fallait ce deuxième nom s'il voulait pouvoir lui faire prêter serment. Plus le Prince-majeur approchait de la conscience et plus Lyanne rencontrait de difficultés.
- Où suis-je ?
- Dans un monde clos, répondit Lyanne.
Le Prince-Majeur s'assit et regarda vers Lyanne, puis autour de lui.
- On ne voit rien, dit-il.
Tellement habitué à voir la nuit, Lyanne n'avait pas remarqué que ce monde manquait de lumière. Il posa la main sur le bâton de pouvoir. Doucement il se mit à luire, créant une bulle éclairée autour d'eux.
- Je pensais bien que c'était vous, remarqua le Prince-Majeur en regardant Lyanne. Personne d'autre n'aurait pu me délivrer de Nanter.
Lyanne garda le silence pendant que son interlocuteur regardait autour de lui. Doucement la lumière diffusait éclairant de plus en plus loin.
- C'est presque comme quand le jour se lève, commenta le Prince-Majeur. Quand Nanter m'a possédé, j'ai perdu toute volonté et toute liberté. Je me suis trouvé enfermé en moi-même, observant ce que faisait mon corps...
Lyanne regarda cet homme nu, les yeux dans le vague, parlant d'une voix calme.
- J'ai tempêté, hurlé autant que j'ai pu. Tout cela sans aucun effet. Une autre volonté écrasait la mienne. Je me suis réfugié au plus profond de moi-même. Si la colère grondait en moi, je la savais maintenant impuissante. J'ai connu la solitude, la plus profonde des solitudes, coupé de tout et de tous. Il m'a fallu du temps pour arrêter de souffrir. J'ai commencé à réfléchir, à observer ce qui se passait. J'ai cherché mais je n'ai pas trouvé d'autre responsable que moi. Ce désir de puissance qui m'habitait. Je l'ai laissé faire. Je l'ai même entretenu au lieu de chercher à servir le Dieu-Dragon. Aujourd'hui, je le vois bien. J'habillais cela de beaux discours, mais je ne servais que moi et encore, la partie la plus instinctive. Le temps a passé. C'est long une journée emplie de vide. Il en passe des pensées dans la tête. J'ai voulu mourir mais je n'en avais pas plus le pouvoir que de reprendre le contrôle des choses. Alors j'ai utilisé mon défaut pour en faire une arme. Le désir de puissance m'avait conduit à la catastrophe car je l'avais laissé faire, maintenant, il allait me servir. Je l'ai développé avec un but précis : bloquer les actes de Nanter. Je n'avais pas de pouvoir sur Jorohery mais j'ai réussi à bloquer ce corps qui n'était plus tout à fait le mien. Nous avons lutté pied à pied. Je me suis arque-bouté et Nanter a dû céder du terrain. Pas autant que je voulais mais assez pour que je ne fasse plus un geste. Et puis je vous ai vu. Je n'ai eu aucun doute. Vous étiez bien le roi-dragon. Même sans le bâton de pouvoir, j'aurais senti que vous aviez fait Shanga. Vous avez sondé ce corps allongé. J'ai senti Nanter se mettre sur la défensive. J'ai essayé de bouger mais sans y arriver. Nanter avait peur. Il s'est mis à tout bloquer. Il a compris que sa personnalité humaine avait disparu. Seule restait sa partie dragon. La guerre de position a repris. Nous voulions tous les deux diriger le corps. Le temps a passé sans que rien ne bouge. Chacune de vos visites était suivie par une période de combat plus intense pour prendre plus de contrôle sur le corps. J'ai connu des moments exaltants pour des petites victoires comme la commande d'une paupière ou bien d'un doigt. Cela ne suffisait ni à l'un ni à l'autre. À chaque fois nous finissions épuisés. Et puis est arrivé ce jour où vous êtes entré comme un vainqueur. Nanter l'a senti. Sa peur a été décuplée. C'est là qu'il a pris la décision de fuir. Son attitude a changé. Il m'a fait un discours sur vos intentions par rapport à moi et sur ce qu'il pouvait faire pour moi. Il a essayé de me convaincre que j'aurais un royaume si je l'aidais. Cela m'a semblé une bonne occasion d'en finir avec cette situation. Vous aviez le pouvoir et Nanter n'en avait plus que l'illusion. Je suis resté sur ma position tout en le laissant contrôler plus de muscles. Des nostalgiques de Jorohery sont intervenus. Je ne sais comment ils ont compris que c'était le moment, mais ils sont arrivés au bon moment. Ils ont fait fondre la glace pour fuir et Nanter a refait le mur en disant qu'il effaçait les traces. Les autres l'ont cru... Moi, je savais bien que vous verriez cette glace et que vous comprendriez. C'est une fois sur la colline que j'ai perdu le contrôle, brutalement. Il a mis le serpent contre le mur et tout a basculé. Il était redevenu dragon. Mais la suite, vous la connaissez puisque nous sommes là.
Le Prince-Majeur regarda Lyanne un moment, comme s'il attendait une réponse. Ne voyant rien venir, il reprit :
- J'ai été orgueilleux et le Dieu-Dragon m'a puni. C'est justice. Aujourd'hui, je dois vous rendre des comptes. Vous êtes le roi-dragon. Ce que j'avais à faire, je ne l'ai pas fait. Ce que vous déciderez, je m'y soumettrai.
Le Prince-Majeur se mit à genoux :
- Je suis Akto Louny. Votre père était mon frère, votre mère une princesse. Je ne suis rien. Je vous l'offre.
Lyanne se mit debout. Le Prince-Majeur avait livré son nom. Il était à sa merci, prêt à tout y compris à mourir. Intérieurement, Lyanne eut un sourire, puisqu'il était prêt alors...
- Bien, tu connais les serments et la force des engagements. Tu vas chanter pour moi ton chant le plus profond. Veux-tu payer ta dette ?
Akto Louny fit « Oui » de la tête.
- Bien, tu deviendras serviteur.
- Vous me laissez vivre ? dit Akto en levant la tête.
- Tu me fais don de ta vie, je ferai de toi celui qui sera au service de tous. À côté de toi, même un esclave aura plus de liberté. Maintenant chante !
Akto Louny, Prince-Majeur, nu et à genoux, se mit à chanter les sonorités rauques du chant du serment. Il le savait, ce qu'il faisait là le liait corps et âme à Lyanne, roi-dragon, élu du Dieu-Dragon et cela lui sembla juste.
L'avenir pouvait lui réserver le pire des sorts, il se savait en paix avec lui.
jeudi 24 octobre 2013
L'invitation surprit Lyanne. Il avait presque oublié qu'elle devait venir. Il était très occupé par les affaires du royaume comme disaient les gens autour de lui. C'est tout juste s'il avait le temps d'aller chasser. Il avait maintenant autour de lui une équipe en qui il commençait à faire confiance. Il y avait d'abord Monocarana. Il était droit et juste dans tout ce qu'il faisait, juste un peu trop paternaliste à pérorer sur tout et n'importe quoi. Pour l'armée, il pouvait compter sur un prince-deuxième Nyagorot. En face se dressait Vrestre qui avait étendu son influence sur de nombreux autres princes. Il aurait probablement renversé le Prince-majeur si celui-ci était resté au pouvoir. Aujourd'hui face au roi-dragon, il temporisait. Pour toute l'intendance, Lyanne se reposait sur un jeune prince-dixième de sa famille, Dranne. Ce dernier en plus de la dévotion envers son roi-dragon, avait un sens inné de l'organisation. Il avait déjoué les pièges de Jorohery et réinstallé une autorité au service du royaume. Dans un cercle plus large, Lyanne avait sélectionné des conseillers et des adjoints. Cette organisation commençait à porter ses fruits. Les gens semblaient avoir compris que même si l'hiver était rude, tous feraient des efforts et personne ne serait sacrifié pour qu'une caste dirigeante vive dans l'opulence.
L'invitation était écrite sur du vélin. En le touchant, Lyanne sentit l'odeur de Chioula. C'est elle qui avait couché les mots sur le parchemin. Il en fut ému. Dans une main de jours, il la reverrait. Il s'interrogea sur les sentiments de la princesse. Il la sentait sincère mais ne pouvait pas répondre. Ce qu'il sentait ressemblait à un vaste océan aux multiples courants sur lequel soufflerait la tempête. Cela le laissa perplexe. Il avait un peu l'impression de contempler son monde intérieur.
Les jours passèrent d'autant plus vite qu'il fut sollicité pour une disparition au palais. Le prince-majeur qui était gardé jour et nuit, avait disparu. Les gardes en poste étaient à genoux alignés face au mur. Le prince-dixième Yaé les avait consignés comme cela pour qu'ils ne se suicident pas. Les guerriers de la phalange noire patrouillaient partout à la recherche d'éléments pour expliquer ce qui s'était passé. Quand Lyanne arriva, tous se mirent au garde-à-vous. Yaé s'avança :
- Je ne comprends pas, Majesté. Les gardes sont formels. Le Prince-majeur était toujours aussi immobile. Seuls ses yeux bougeaient un peu.
- J'avais vu cela, répondit Lyanne.
Il regarda les gardes. Il ressentait leur honte d'avoir failli. Ils auraient préféré être morts. Il les interrogea. Ils répondirent tous avec sincérité mais ne trouva rien de nouveau. Il entra dans la chambre du Prince-majeur. Il renifla. L'air avait comme une senteur de grands espaces, étrange dans cette pièce toujours fermée. Il regarda sans rien voir. Yaé était juste derrière lui.
- Il n'y a rien. J'ai fouillé et n'ai trouvé aucun passage.
Lyanne regarda à son tour les murs. Il y avait quelque chose d'étrange ici aussi. Il passa ses mains sur les cloisons de glace.
- Ici ! dit-il.
Yaé palpa à son tour la paroi.
- Je ne sens rien.
- La glace ici n'est pas identique. Cela ne se voit pas, mais je le sens, dit Lyanne. Celui qui a enlevé le prince-majeur a de grands pouvoirs. Il a su refaire le mur à l'identique.
- Mais pourquoi l'enlever ?
- C'est bien là la question. Vous allez faire le tour du palais. Si je sens bien, vous trouverez la trace d'un convoi. Suivez-là et venez me faire un rapport.
Lyanne se serait bien lancé à la poursuite de ceux qui avaient enlevé le Prince-Majeur. Il regrettait d'être obligé de rester. Non ce n'était pas le terme. Partir lui aurait permis d'éviter la confrontation avec Chioula. Dans deux jours, ils seraient à nouveau face à face. Pourrait-il lui parler en privé et savoir enfin quels étaient ses sentiments?
Yaé et ses hommes ne réapparurent que le lendemain. Dans son rapport il n'oublia rien, ni les difficultés à trouver la trace, ni leur joie une fois repérée. Tout s'était bien passé jusqu'à la région des Monticules gris. Là, ils étaient tombés dans une embuscade. Yaé était furieux. Il avait perdu deux guerriers. Même s'ils en avaient tué deux mains, il était furieux de s'être fait avoir.
- Nous étions trop près et je ne m'en(voyer) suis pas aperçu.
- Je mènerais la chasse, Yaé, vaillant prince noir. Nous partirons dans deux jours. Mobilise ta phalange et envoie déjà quatre mains d'hommes en éclaireurs. Surtout qu'ils restent à distance sans intervenir. Tu auras ta vengeance, Prince noir, mais je veux des réponses avant.
- Ce sont des fidèles de Jorohery qui n'ont pas accepté la défaite et qui cherche un symbole pour fomenter une révolte.
- Peut-être, Prince noir, peut-être. Les hommes ignorent la manière de faire la glace des murs. Il y a autre chose. C'est cet "autre chose" que je veux.
Yaé inclina la tête pour saluer et partit faire les préparatifs. Par bien des égards il rappelait à Lyanne un autre prince. Sa pensée se dirigea vers la ville et tous ceux qui y demeuraient. Que devenaient-ils ? Cela réveilla en lui comme une inquiétude. Il pensa qu'après ses succès, il allait traverser une période défavorable. Et son esprit revint vers Chioula. Il se chargeait d'appréhension. La fête était pour le soir. Elle durerait probablement toute la nuit. Déjà toute la Blanche en parlait. Apparemment les gens de Pomiès avaient dépensé sans compter. Les bruits du palais la qualifiait de somptueuse avant même qu'elle n'ait eu lieu. Lyanne décida d'y répondre en arrivant en grande pompe. Toute la phalange Louny en grande tenue, l'accompagnerait. Lui-même irait paré des atours de cérémonie dignes des rois-dragon sous forme humaine. Protocolairement il ferait ainsi un grand honneur aux gens de Pomiès et à leur ambassadrice. Pourvu qu'elle y soit sensible !
La foule s'était massée à la sortie du palais. Le bruit avait couru que le roi-dragon allait traverser la ville pour aller voir l'Ambassadrice comme on nommait Chioula. De mémoire d'homme, jamais aucune femme n'avait atteint un tel niveau dans la hiérarchie politique.
Lyanne était vêtu tout de rouge et d'or. Sa phalange était en uniforme rouge et blanc. Elle formait un arc de cercle devant l'entrée du palais. L'apparition de Lyanne déclencha une ovation qui se répandit dans toute la ville. Voir le roi-dragon était un plaisir rare. Lyanne s'arrêta en haut des marches pour saluer. Les cris augmentèrent. La phalange manoeuvra pour se mettre en position de marche. Ce fut comme un navire fendant les flots. Lyanne en était le centre. Devant, une escouade écartait les sujets trop présents.
Chioula sut que le roi-dragon arrivait en écoutant la progression des cris de la foule. Elle se prépara à accueillir son roi.
Quand Lyanne vit le palais où il allait, il repensa à ce roi-dragon qui avait agi par amour. Peut-être les choses étaient-elles plus faciles en ce temps-là? Il vit Chioula qui l'attendait en haut des marches. La garde d'honneur était au garde à vous. Il eut le temps de détailler Chioula. Sa robe avait l'exacte couleur des murs du palais. Elle avait noué ses cheveux pour en faire un édifice compliqué mais qui mettait en valeur ce regard profond qui l'avait tant touché la première fois.
La phalange Louny fit sa jonction avec la garde d'honneur. Comme dans un ballet bien réglé, les guerriers firent mouvement pour mettre Lyanne en valeur. Un prince-neuvième de sa famille s'avança portant le coffret à présents. Il monta derrière lui. Lyanne l'avait affecté sur les conseils de Monocarana aux relations avec les gens de Pomiès. Prince sans phalange, Lisabao s'était senti reconnu et récompensé pour son action pendant la période "Jorohery". Chaque jour il passait au Palais de l'ambassadrice pour l'aider dans son installation. C'est lui qui avait reçu la délicate mission de choisir les cadeaux de bienvenue pour Chioula. Lyanne, trop préoccupé par le reste de ses activités, lui avait donné carte blanche. Il avait vaguement écouté Lisaboa quand celui-ci avait fait son briefing. Quand il arriva en haut des marches, la musique entonna l'hymne du roi-dragon. Tout avait été prévu minutieusement par les chefs du protocole. À la fin de l'hymne, Lyanne devait s'avancer, faire face à la foule et écouter les compliments de l'ambassadrice. À son tour, il disait quelques mots et venait l'échange des cadeaux. Lyanne ayant déjà reçu l'or des mains du père de Chioula, il reçut symboliquement un coffret en bois précieux rehaussé de métal brillant. À chaque geste, les regards de Chioula et de Lyanne se croisaient. Si Lyanne recherchait le contact, Chioula semblait le fuir, ne donnant à voir qu'un regard éteint dans un visage souriant. Lyanne se sentit profondément peiné. S'il avait ressenti un petit intérêt chez Chioula quand elle s'était agenouillée pour le saluer, elle avait rapidement construit un mur d'indifférence que Lyanne ne pouvait ou ne voulait pas percer. Lorsque vînt son tour de présenter ses présents, il se tourna pour faire signe à Lisabao. Ce dernier ne vit pas le geste-ordre de Lyanne tout occupé qu'il était à jeter des regards amoureux à Chioula. Cela aurait amusé Lyanne si en regardant Chioula il n'avait vu dans ses yeux une douceur et une complicité alors qu'elle les avait posés sur Lisabao. Il sentit monter en lui un sentiment de colère. La pensée seconde fut l'incompréhension. Chioula ne lui devait rien. Il se demanda ce que Lisabao avait de plus que lui. Il les regarda avec un oeil neuf. Lisabao physiquement lui ressemblait mais il n'avait pas fait Shanga. Jamais il ne serait un homme dragon. Pour Chioula, jamais elle ne pourrait l'identifier avec celui qui avait martyrisé son peuple. S'il ressentait de la colère, il ressentait aussi une grande peine.
- Donne les présents, dit-il d'une voix dure.
Lisabao bafouilla des excuses et s'exécuta. Lyanne s'en voulut de ce ton de voix. Chioula le regarda d'un air étonné. Il reprit la cérémonie sur un ton neutre. Quand Chioula eut terminé les remerciements, elle fit un signe pour inviter Lyanne à entrer. Il précéda Chioula comme le voulait le protocole et Lisabao leur emboita le pas... Ce qui n'était pas prévu. Lyanne vit la mine catastrophée des chefs du protocole qui veillaient dans l'ombre. Il sentit leur désir d'intervenir. Il le devança en se tournant vers le prince-neuvième :
- Lisabao, marche avec nous. Tu as bien oeuvré pour le royaume.
Il sentit le soulagement de Chioula qui avait comme lui, vu la gaffe de son amoureux. Elle se tourna vers lui, lui fit pour la première fois un vrai sourire également et lui dit :
- Puis-je m'appuyer sur vous, Majesté.
Lyanne lui rendit son sourire et proposa son bras :
- En douteriez-vous, Princesse?
Chioula éclata d'un rire franc en posant son bras sur celui de Lyanne.
Le lendemain matin, alors qu'il se préparait au départ, il pensait encore à l'excellente soirée qu'il avait passée. En acceptant Lisabao à la table du roi et de l'ambassadrice, il lui avait donné une caution devant toute la cour. Il pensait bien qu'en agissant ainsi, il officialisait leur relation. Dans la tradition, cela avait valeur de promesse de mariage. Un serviteur vint interrompre le cours de ses pensées :
- Majesté, une servante de l'ambassadrice voudrait vous parler.
Lyanne congédia ses conseillers pour faire entrer la messagère.
Kolong entra, s'inclina et attendit que Lyanne se manifeste.
- Que viens-tu faire aujourd'hui?
- Ma maîtresse m'a envoyée pour te remercier.
Kolong s'avança avec un petit sac à la main et le remit cérémonieusement à Lyanne. Il le reçut avec beaucoup de déférence. Il l'ouvrit. Dedans il découvrit un petit bout de quelque chose d'allongé qui lui évoqua le serpent des glaces mais marron clair. Il jeta un regard interrogatif à Kolong.
- La princesse Chioula a décidé, en dépit des traditions de vous confier son calib.
Lyanne comprit en un éclair l'importance de la démarche. Les gens de Pomiès avaient des coutumes particulières. Le cordon ombilical des nouveaux-nés était gardé. Il symbolisait l'attachement à une terre. Une fois devenu adulte, lors d'une cérémonie particulière, l'enfant devenu grand le remettait à celui qui deviendrait son chef de clan. Cela traduisait son engagement envers le clan en contre-partie de quoi le jeune recevait aide et assistance. Pour les filles, il n'y avait pas de cérémonie publique. Traditionnellement, la jeune fille bonne à marier la remettait à son époux. La veille, alors que la réception se déroulait du mieux possible, Lyanne avait pu sentir la profondeur du sentiment entre Chioula et Lisabao. Il en avait ressenti un pincement au coeur, presque de l'envie. Ces deux-là étaient faits l'un pour l'autre. Il le leur avait dit en ajoutant qu'il approuverait cette union, si tel était leur désir. Il souriait en pensant à la lumière qu'il avait vue briller dans leurs regards quand il eut fini de parler.
Il ferma le petit sac, regarda Kolong et lui dit :
- A-t-elle dit pourquoi ?
- Elle a dit que vous comprendriez et que le prince Lisabao est d'accord.
- Alors dis-lui que toujours elle sera comme une fille de mon peuple, comme une princesse-neuvième aux yeux de tous. Je garderai son calib comme s'il était mon trésor, partout où j'irai, il ira. Maintenant, va. Sois la messagère zélée que tu es et sois sans crainte, elle vivra le bonheur.
L'invitation était écrite sur du vélin. En le touchant, Lyanne sentit l'odeur de Chioula. C'est elle qui avait couché les mots sur le parchemin. Il en fut ému. Dans une main de jours, il la reverrait. Il s'interrogea sur les sentiments de la princesse. Il la sentait sincère mais ne pouvait pas répondre. Ce qu'il sentait ressemblait à un vaste océan aux multiples courants sur lequel soufflerait la tempête. Cela le laissa perplexe. Il avait un peu l'impression de contempler son monde intérieur.
Les jours passèrent d'autant plus vite qu'il fut sollicité pour une disparition au palais. Le prince-majeur qui était gardé jour et nuit, avait disparu. Les gardes en poste étaient à genoux alignés face au mur. Le prince-dixième Yaé les avait consignés comme cela pour qu'ils ne se suicident pas. Les guerriers de la phalange noire patrouillaient partout à la recherche d'éléments pour expliquer ce qui s'était passé. Quand Lyanne arriva, tous se mirent au garde-à-vous. Yaé s'avança :
- Je ne comprends pas, Majesté. Les gardes sont formels. Le Prince-majeur était toujours aussi immobile. Seuls ses yeux bougeaient un peu.
- J'avais vu cela, répondit Lyanne.
Il regarda les gardes. Il ressentait leur honte d'avoir failli. Ils auraient préféré être morts. Il les interrogea. Ils répondirent tous avec sincérité mais ne trouva rien de nouveau. Il entra dans la chambre du Prince-majeur. Il renifla. L'air avait comme une senteur de grands espaces, étrange dans cette pièce toujours fermée. Il regarda sans rien voir. Yaé était juste derrière lui.
- Il n'y a rien. J'ai fouillé et n'ai trouvé aucun passage.
Lyanne regarda à son tour les murs. Il y avait quelque chose d'étrange ici aussi. Il passa ses mains sur les cloisons de glace.
- Ici ! dit-il.
Yaé palpa à son tour la paroi.
- Je ne sens rien.
- La glace ici n'est pas identique. Cela ne se voit pas, mais je le sens, dit Lyanne. Celui qui a enlevé le prince-majeur a de grands pouvoirs. Il a su refaire le mur à l'identique.
- Mais pourquoi l'enlever ?
- C'est bien là la question. Vous allez faire le tour du palais. Si je sens bien, vous trouverez la trace d'un convoi. Suivez-là et venez me faire un rapport.
Lyanne se serait bien lancé à la poursuite de ceux qui avaient enlevé le Prince-Majeur. Il regrettait d'être obligé de rester. Non ce n'était pas le terme. Partir lui aurait permis d'éviter la confrontation avec Chioula. Dans deux jours, ils seraient à nouveau face à face. Pourrait-il lui parler en privé et savoir enfin quels étaient ses sentiments?
Yaé et ses hommes ne réapparurent que le lendemain. Dans son rapport il n'oublia rien, ni les difficultés à trouver la trace, ni leur joie une fois repérée. Tout s'était bien passé jusqu'à la région des Monticules gris. Là, ils étaient tombés dans une embuscade. Yaé était furieux. Il avait perdu deux guerriers. Même s'ils en avaient tué deux mains, il était furieux de s'être fait avoir.
- Nous étions trop près et je ne m'en(voyer) suis pas aperçu.
- Je mènerais la chasse, Yaé, vaillant prince noir. Nous partirons dans deux jours. Mobilise ta phalange et envoie déjà quatre mains d'hommes en éclaireurs. Surtout qu'ils restent à distance sans intervenir. Tu auras ta vengeance, Prince noir, mais je veux des réponses avant.
- Ce sont des fidèles de Jorohery qui n'ont pas accepté la défaite et qui cherche un symbole pour fomenter une révolte.
- Peut-être, Prince noir, peut-être. Les hommes ignorent la manière de faire la glace des murs. Il y a autre chose. C'est cet "autre chose" que je veux.
Yaé inclina la tête pour saluer et partit faire les préparatifs. Par bien des égards il rappelait à Lyanne un autre prince. Sa pensée se dirigea vers la ville et tous ceux qui y demeuraient. Que devenaient-ils ? Cela réveilla en lui comme une inquiétude. Il pensa qu'après ses succès, il allait traverser une période défavorable. Et son esprit revint vers Chioula. Il se chargeait d'appréhension. La fête était pour le soir. Elle durerait probablement toute la nuit. Déjà toute la Blanche en parlait. Apparemment les gens de Pomiès avaient dépensé sans compter. Les bruits du palais la qualifiait de somptueuse avant même qu'elle n'ait eu lieu. Lyanne décida d'y répondre en arrivant en grande pompe. Toute la phalange Louny en grande tenue, l'accompagnerait. Lui-même irait paré des atours de cérémonie dignes des rois-dragon sous forme humaine. Protocolairement il ferait ainsi un grand honneur aux gens de Pomiès et à leur ambassadrice. Pourvu qu'elle y soit sensible !
La foule s'était massée à la sortie du palais. Le bruit avait couru que le roi-dragon allait traverser la ville pour aller voir l'Ambassadrice comme on nommait Chioula. De mémoire d'homme, jamais aucune femme n'avait atteint un tel niveau dans la hiérarchie politique.
Lyanne était vêtu tout de rouge et d'or. Sa phalange était en uniforme rouge et blanc. Elle formait un arc de cercle devant l'entrée du palais. L'apparition de Lyanne déclencha une ovation qui se répandit dans toute la ville. Voir le roi-dragon était un plaisir rare. Lyanne s'arrêta en haut des marches pour saluer. Les cris augmentèrent. La phalange manoeuvra pour se mettre en position de marche. Ce fut comme un navire fendant les flots. Lyanne en était le centre. Devant, une escouade écartait les sujets trop présents.
Chioula sut que le roi-dragon arrivait en écoutant la progression des cris de la foule. Elle se prépara à accueillir son roi.
Quand Lyanne vit le palais où il allait, il repensa à ce roi-dragon qui avait agi par amour. Peut-être les choses étaient-elles plus faciles en ce temps-là? Il vit Chioula qui l'attendait en haut des marches. La garde d'honneur était au garde à vous. Il eut le temps de détailler Chioula. Sa robe avait l'exacte couleur des murs du palais. Elle avait noué ses cheveux pour en faire un édifice compliqué mais qui mettait en valeur ce regard profond qui l'avait tant touché la première fois.
La phalange Louny fit sa jonction avec la garde d'honneur. Comme dans un ballet bien réglé, les guerriers firent mouvement pour mettre Lyanne en valeur. Un prince-neuvième de sa famille s'avança portant le coffret à présents. Il monta derrière lui. Lyanne l'avait affecté sur les conseils de Monocarana aux relations avec les gens de Pomiès. Prince sans phalange, Lisabao s'était senti reconnu et récompensé pour son action pendant la période "Jorohery". Chaque jour il passait au Palais de l'ambassadrice pour l'aider dans son installation. C'est lui qui avait reçu la délicate mission de choisir les cadeaux de bienvenue pour Chioula. Lyanne, trop préoccupé par le reste de ses activités, lui avait donné carte blanche. Il avait vaguement écouté Lisaboa quand celui-ci avait fait son briefing. Quand il arriva en haut des marches, la musique entonna l'hymne du roi-dragon. Tout avait été prévu minutieusement par les chefs du protocole. À la fin de l'hymne, Lyanne devait s'avancer, faire face à la foule et écouter les compliments de l'ambassadrice. À son tour, il disait quelques mots et venait l'échange des cadeaux. Lyanne ayant déjà reçu l'or des mains du père de Chioula, il reçut symboliquement un coffret en bois précieux rehaussé de métal brillant. À chaque geste, les regards de Chioula et de Lyanne se croisaient. Si Lyanne recherchait le contact, Chioula semblait le fuir, ne donnant à voir qu'un regard éteint dans un visage souriant. Lyanne se sentit profondément peiné. S'il avait ressenti un petit intérêt chez Chioula quand elle s'était agenouillée pour le saluer, elle avait rapidement construit un mur d'indifférence que Lyanne ne pouvait ou ne voulait pas percer. Lorsque vînt son tour de présenter ses présents, il se tourna pour faire signe à Lisabao. Ce dernier ne vit pas le geste-ordre de Lyanne tout occupé qu'il était à jeter des regards amoureux à Chioula. Cela aurait amusé Lyanne si en regardant Chioula il n'avait vu dans ses yeux une douceur et une complicité alors qu'elle les avait posés sur Lisabao. Il sentit monter en lui un sentiment de colère. La pensée seconde fut l'incompréhension. Chioula ne lui devait rien. Il se demanda ce que Lisabao avait de plus que lui. Il les regarda avec un oeil neuf. Lisabao physiquement lui ressemblait mais il n'avait pas fait Shanga. Jamais il ne serait un homme dragon. Pour Chioula, jamais elle ne pourrait l'identifier avec celui qui avait martyrisé son peuple. S'il ressentait de la colère, il ressentait aussi une grande peine.
- Donne les présents, dit-il d'une voix dure.
Lisabao bafouilla des excuses et s'exécuta. Lyanne s'en voulut de ce ton de voix. Chioula le regarda d'un air étonné. Il reprit la cérémonie sur un ton neutre. Quand Chioula eut terminé les remerciements, elle fit un signe pour inviter Lyanne à entrer. Il précéda Chioula comme le voulait le protocole et Lisabao leur emboita le pas... Ce qui n'était pas prévu. Lyanne vit la mine catastrophée des chefs du protocole qui veillaient dans l'ombre. Il sentit leur désir d'intervenir. Il le devança en se tournant vers le prince-neuvième :
- Lisabao, marche avec nous. Tu as bien oeuvré pour le royaume.
Il sentit le soulagement de Chioula qui avait comme lui, vu la gaffe de son amoureux. Elle se tourna vers lui, lui fit pour la première fois un vrai sourire également et lui dit :
- Puis-je m'appuyer sur vous, Majesté.
Lyanne lui rendit son sourire et proposa son bras :
- En douteriez-vous, Princesse?
Chioula éclata d'un rire franc en posant son bras sur celui de Lyanne.
Le lendemain matin, alors qu'il se préparait au départ, il pensait encore à l'excellente soirée qu'il avait passée. En acceptant Lisabao à la table du roi et de l'ambassadrice, il lui avait donné une caution devant toute la cour. Il pensait bien qu'en agissant ainsi, il officialisait leur relation. Dans la tradition, cela avait valeur de promesse de mariage. Un serviteur vint interrompre le cours de ses pensées :
- Majesté, une servante de l'ambassadrice voudrait vous parler.
Lyanne congédia ses conseillers pour faire entrer la messagère.
Kolong entra, s'inclina et attendit que Lyanne se manifeste.
- Que viens-tu faire aujourd'hui?
- Ma maîtresse m'a envoyée pour te remercier.
Kolong s'avança avec un petit sac à la main et le remit cérémonieusement à Lyanne. Il le reçut avec beaucoup de déférence. Il l'ouvrit. Dedans il découvrit un petit bout de quelque chose d'allongé qui lui évoqua le serpent des glaces mais marron clair. Il jeta un regard interrogatif à Kolong.
- La princesse Chioula a décidé, en dépit des traditions de vous confier son calib.
Lyanne comprit en un éclair l'importance de la démarche. Les gens de Pomiès avaient des coutumes particulières. Le cordon ombilical des nouveaux-nés était gardé. Il symbolisait l'attachement à une terre. Une fois devenu adulte, lors d'une cérémonie particulière, l'enfant devenu grand le remettait à celui qui deviendrait son chef de clan. Cela traduisait son engagement envers le clan en contre-partie de quoi le jeune recevait aide et assistance. Pour les filles, il n'y avait pas de cérémonie publique. Traditionnellement, la jeune fille bonne à marier la remettait à son époux. La veille, alors que la réception se déroulait du mieux possible, Lyanne avait pu sentir la profondeur du sentiment entre Chioula et Lisabao. Il en avait ressenti un pincement au coeur, presque de l'envie. Ces deux-là étaient faits l'un pour l'autre. Il le leur avait dit en ajoutant qu'il approuverait cette union, si tel était leur désir. Il souriait en pensant à la lumière qu'il avait vue briller dans leurs regards quand il eut fini de parler.
Il ferma le petit sac, regarda Kolong et lui dit :
- A-t-elle dit pourquoi ?
- Elle a dit que vous comprendriez et que le prince Lisabao est d'accord.
- Alors dis-lui que toujours elle sera comme une fille de mon peuple, comme une princesse-neuvième aux yeux de tous. Je garderai son calib comme s'il était mon trésor, partout où j'irai, il ira. Maintenant, va. Sois la messagère zélée que tu es et sois sans crainte, elle vivra le bonheur.
jeudi 17 octobre 2013
Si la cérémonie avait été belle, la suite du voyage s'était révélée morose. Les gens de Pomiès tremblaient de peur sur le chemin qu'ils trouvaient trop étroit. Le moindre écart d'un macoca leur tirait des cris d'alarme. Chioula restait dans son traîneau. Lyanne marchait devant. Avec les guerriers blancs, il ouvrait le chemin. Ses yeux habitués à voir ce que les autres ne voyaient pas, il remarqua les monstres qui se déplaçaient autour d'eux. Sa présence avec son bâton de pouvoir les tenait plus éloignés qu'à l'accoutumée. Bien reposés les macocas avaient tenu le rythme. Ils étaient arrivés à la zone de repos en temps et en heure. Lyanne avait regardé le soleil se coucher, assis sur un rocher. Il avait espéré sans vraiment y croire que Chioula viendrait. Elle s'était retirée rapidement dans une des casemates. Kolong lui avait servi son dîner tout en interdisant à tous de venir la déranger. Le chef du détachement avait assuré l'intendance. Il avait fait le compte des provisions. Il avait calculé ce qui serait le minimum nécessaire pour chacun. Il avait fait le constat qu'ils n'auraient pas assez pour finir le voyage. Il s'était approché de Lyanne. Celui-ci avait senti son arrivée. Il soupira. Ce n'est pas lui qu'il attendait. Le chef du détachement lui exposa ses difficultés.
- Que dit l'ambassadeur ?
- La princesse Chioula était très fatiguée. Elle se repose. Sa servante m'a dit que j'avais tous pouvoirs pour régler l'intendance.
- Bien, dit Lyanne. Combien de jours de vivres vous reste-t-il ?
- Trois en faisant attention et au maximum cinq en se rationnant beaucoup.
- Dans deux jours vous serez sortis des Montagnes Changeantes. Je vais demander qu'on vous amène des vivres. Je vais rester avec vous cette nuit. Demain je partirai.
Il était resté la nuit à contempler le ciel qui se chargeait de nuages. Demain la neige arriverait. Lyanne était préoccupé. Il sentait en lui des impressions qu'il ne connaissait pas. Ce qu'il venait de vivre avec Chioula était tellement étrange dans sa nouveauté. Il se découvrit bouleversé. Il avait vécu le passage de faire Shanga comme un accomplissement. Il était devenu lui complètement, intégralement. Il s'était découvert immense et puissant. Là il était... Il lui manquait le mot. C'est l'image de la pauvreté qui s'imposa à son esprit. Dans la nuit, alors que les monstres rodaient autour d'eux, il comprit que jamais ne se fermerait la brèche que Chioula avait ouverte. Elle avait révélé en lui un sentiment de douce violence, d'un manque délicieusement douloureux. À la limite des deux mondes, sa forme oscillait entre homme et dragon. Chose étrange, le dragon qu'il était partageait la même sensibilité à ce phénomène. Il laissa son esprit vagabonder en jouant avec toutes ses idées et toutes ses sensations.
Quand se leva le soleil, il soupira, s'étira et se remit en chemin.
Il sortit de Montagnes Changeantes en milieu de matinée. Il survola le fort qui commandait la gorge d'accès. Se posant, il donna ses ordres. Le prince-dixième qui était en poste fit grise mine. Il avait tout juste assez de vivres pour l'hiver. Lyanne avait senti sa réticence. Le prince-dixième n'avait eu qu'un minime retard dans sa réponse, mais c'était suffisant pour attirer l'attention de Lyanne.
- Manquerais-tu de vivres ?
- Non, Majesté, nous avons juste ce qu'il nous faut.
- Je croyais que des réserves existaient dans chaque fort.
- Ce sont les ordres mais nous n'avons pas reçu les vivres de réserves. La guerre nous a trop occupés.
- Combien y a-t-il de forts entre ici et la Blanche ?
- Cinq, Majesté, tous les deux jours de marche.
- Une caravane va venir des Montagnes Changeantes. Ils ont besoin de vivres pour eux et pour leurs bêtes. Vous leur donnerez ce dont ils ont besoin. Les vivres pour vous reviendront après. Je donnerai les ordres.
Lyanne était reparti. Il faudrait à Chioula trois mains de jours pour arriver à la Blanche. Il soupira en reprenant son vol. D'habitude voler le calmait. Aujourd'hui il restait préoccupé. Dans le royaume, les choses allaient mal. Jorohery avait tout désorganisé. Il pensa à la suite de ce qu'il devait faire. Le poids du pouvoir était lourd.
Il fit le tour des forts avant de rejoindre la capitale. Il avait mis en œuvre tout ce qu'il pouvait pour les gens de Pomiès et pour ses guerriers. Il avait mis en route une noria de vivres pour que l'hiver ne soit pas le témoin de morts.
Son retour au Palais fut salué par des mimiques de soulagement. Monocarana arriva pour l’accueillir. Lyanne sentit les reproches à travers ce qu'il disait. Le pays avait besoin d'un gouvernement. S'il partait tout le temps sans prévenir, rien ne pourrait s'organiser. Une longue liste de questions à trancher l'attendait, ainsi que différents conseillers, ambassadeurs, princes et autres demandeurs. Lyanne soupira : « Encore une fois », pensa-t-il et il s'attela à la tâche. Trancher lui était difficile dans bien des cas. Ceux qui connaissaient les dossiers lui semblaient plus à même de savoir ce qui était le meilleur, mais en même temps, il s'aperçut que tout ce qu'ils proposaient n'était pas conciliable. La récolte avait été médiocre. Qui manquerait ? La guerre avait détruit beaucoup de choses et nombreux étaient ceux qui devaient bivouaquer. Qui bénéficierait le premier de la reconstruction ? L'armée était au repos. Les combats avaient décimé ses rangs. Comment la réorganiser entre les princes ?
Chaque jour, il découvrait de nouveaux dilemmes. Bien que n'ayant pas besoin de dormir, il ne pouvait tout connaître des dossiers qu'on lui présentait. Les jours passaient, tous aussi chargés de réunion, réceptions, discussions. Il manquait de temps pour voler et sentait la frustration du dragon monter en lui. Si cela continuait, il courrait à l'échec. Il ne pourrait pas supporter cela très longtemps. Les mains de jours succédaient aux mains de jours. Pour Lyanne rien ne semblait changer et puis, on lui annonça l'arrivé du nouvel ambassadeur des gens de Pomiès.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Toutes ses occupations l'avaient éloigné de cette histoire. Il décida malgré son désir de ne pas courir prendre des nouvelles de Chioula. Il laissa aux autres le soin de lui rapporter les informations ou les bruits qui circulaient ici ou là. La princesse Chioula faisait l'unanimité. Elle était belle et froide.
Une main de jours supplémentaire passa avant qu'elle ne demande audience pour présenter ses lettres de créances. Lyanne ne la fit pas attendre.
Leur rencontre eut lieu dans la grande salle d'audience. Si Lyanne se sentait ému de la voir, Chioula ne montrait rien. Elle était superbe, superbe comme une statue de glace. Leur échange ne fut que protocolaire.
Les jours qui suivirent furent à nouveau chargés de travail. Lyanne n'avait même pas le temps de penser à Chioula. En lui un sentiment de mal-être commençait à prendre de l'ampleur. Il pensait que cela venait de ce qu'il faisait qui ne lui laissait pas le temps de s'occuper de lui. Il entendait parler des gens de Pomiès et de Chioula de temps à autre. Ils s'installaient. L'ambassadrice prenait des contacts. On lui rapportait ses faits et gestes pour en souligner l'habilité. Elle avait rapidement compris comment fonctionnaient les principaux cercles de pouvoir. Lyanne pensait même qu'elle en savait déjà plus que lui, enfermé dans un rôle à rencontrer des gens qui ne lui disaient que ce qu'ils pensaient qu'il désirait entendre. La vérité ne lui était accessible que parce qu'il la ressentait derrière les paroles. Sa sensibilité de dragon au mensonge était un atout indéniable.
Restait le manque. Cette incomplétude qu'il ne voyait pas comment combler qui venait occuper son esprit dans les moments les plus incongrus, alors qu'on lui parlait de situations difficiles.
Dans un moment plus calme, il s'en était ouvert à Monocarana. Celui-ci avait souri.
- Il y a un âge, majesté, où la personne sent le besoin d'être avec une autre personne dans une relation plus intime.
- Ah ! avait fait Lyanne.
Monocarana après s'était lancé dans une explication du monde comme il les aimait bien, sans satisfaire le besoin de réponse de Lyanne. Il n'en avait rien retenu. Quelque chose ou quelqu'un lui manquait. Il lui fallait le trouver.
- Que dit l'ambassadeur ?
- La princesse Chioula était très fatiguée. Elle se repose. Sa servante m'a dit que j'avais tous pouvoirs pour régler l'intendance.
- Bien, dit Lyanne. Combien de jours de vivres vous reste-t-il ?
- Trois en faisant attention et au maximum cinq en se rationnant beaucoup.
- Dans deux jours vous serez sortis des Montagnes Changeantes. Je vais demander qu'on vous amène des vivres. Je vais rester avec vous cette nuit. Demain je partirai.
Il était resté la nuit à contempler le ciel qui se chargeait de nuages. Demain la neige arriverait. Lyanne était préoccupé. Il sentait en lui des impressions qu'il ne connaissait pas. Ce qu'il venait de vivre avec Chioula était tellement étrange dans sa nouveauté. Il se découvrit bouleversé. Il avait vécu le passage de faire Shanga comme un accomplissement. Il était devenu lui complètement, intégralement. Il s'était découvert immense et puissant. Là il était... Il lui manquait le mot. C'est l'image de la pauvreté qui s'imposa à son esprit. Dans la nuit, alors que les monstres rodaient autour d'eux, il comprit que jamais ne se fermerait la brèche que Chioula avait ouverte. Elle avait révélé en lui un sentiment de douce violence, d'un manque délicieusement douloureux. À la limite des deux mondes, sa forme oscillait entre homme et dragon. Chose étrange, le dragon qu'il était partageait la même sensibilité à ce phénomène. Il laissa son esprit vagabonder en jouant avec toutes ses idées et toutes ses sensations.
Quand se leva le soleil, il soupira, s'étira et se remit en chemin.
Il sortit de Montagnes Changeantes en milieu de matinée. Il survola le fort qui commandait la gorge d'accès. Se posant, il donna ses ordres. Le prince-dixième qui était en poste fit grise mine. Il avait tout juste assez de vivres pour l'hiver. Lyanne avait senti sa réticence. Le prince-dixième n'avait eu qu'un minime retard dans sa réponse, mais c'était suffisant pour attirer l'attention de Lyanne.
- Manquerais-tu de vivres ?
- Non, Majesté, nous avons juste ce qu'il nous faut.
- Je croyais que des réserves existaient dans chaque fort.
- Ce sont les ordres mais nous n'avons pas reçu les vivres de réserves. La guerre nous a trop occupés.
- Combien y a-t-il de forts entre ici et la Blanche ?
- Cinq, Majesté, tous les deux jours de marche.
- Une caravane va venir des Montagnes Changeantes. Ils ont besoin de vivres pour eux et pour leurs bêtes. Vous leur donnerez ce dont ils ont besoin. Les vivres pour vous reviendront après. Je donnerai les ordres.
Lyanne était reparti. Il faudrait à Chioula trois mains de jours pour arriver à la Blanche. Il soupira en reprenant son vol. D'habitude voler le calmait. Aujourd'hui il restait préoccupé. Dans le royaume, les choses allaient mal. Jorohery avait tout désorganisé. Il pensa à la suite de ce qu'il devait faire. Le poids du pouvoir était lourd.
Il fit le tour des forts avant de rejoindre la capitale. Il avait mis en œuvre tout ce qu'il pouvait pour les gens de Pomiès et pour ses guerriers. Il avait mis en route une noria de vivres pour que l'hiver ne soit pas le témoin de morts.
Son retour au Palais fut salué par des mimiques de soulagement. Monocarana arriva pour l’accueillir. Lyanne sentit les reproches à travers ce qu'il disait. Le pays avait besoin d'un gouvernement. S'il partait tout le temps sans prévenir, rien ne pourrait s'organiser. Une longue liste de questions à trancher l'attendait, ainsi que différents conseillers, ambassadeurs, princes et autres demandeurs. Lyanne soupira : « Encore une fois », pensa-t-il et il s'attela à la tâche. Trancher lui était difficile dans bien des cas. Ceux qui connaissaient les dossiers lui semblaient plus à même de savoir ce qui était le meilleur, mais en même temps, il s'aperçut que tout ce qu'ils proposaient n'était pas conciliable. La récolte avait été médiocre. Qui manquerait ? La guerre avait détruit beaucoup de choses et nombreux étaient ceux qui devaient bivouaquer. Qui bénéficierait le premier de la reconstruction ? L'armée était au repos. Les combats avaient décimé ses rangs. Comment la réorganiser entre les princes ?
Chaque jour, il découvrait de nouveaux dilemmes. Bien que n'ayant pas besoin de dormir, il ne pouvait tout connaître des dossiers qu'on lui présentait. Les jours passaient, tous aussi chargés de réunion, réceptions, discussions. Il manquait de temps pour voler et sentait la frustration du dragon monter en lui. Si cela continuait, il courrait à l'échec. Il ne pourrait pas supporter cela très longtemps. Les mains de jours succédaient aux mains de jours. Pour Lyanne rien ne semblait changer et puis, on lui annonça l'arrivé du nouvel ambassadeur des gens de Pomiès.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Toutes ses occupations l'avaient éloigné de cette histoire. Il décida malgré son désir de ne pas courir prendre des nouvelles de Chioula. Il laissa aux autres le soin de lui rapporter les informations ou les bruits qui circulaient ici ou là. La princesse Chioula faisait l'unanimité. Elle était belle et froide.
Une main de jours supplémentaire passa avant qu'elle ne demande audience pour présenter ses lettres de créances. Lyanne ne la fit pas attendre.
Leur rencontre eut lieu dans la grande salle d'audience. Si Lyanne se sentait ému de la voir, Chioula ne montrait rien. Elle était superbe, superbe comme une statue de glace. Leur échange ne fut que protocolaire.
Les jours qui suivirent furent à nouveau chargés de travail. Lyanne n'avait même pas le temps de penser à Chioula. En lui un sentiment de mal-être commençait à prendre de l'ampleur. Il pensait que cela venait de ce qu'il faisait qui ne lui laissait pas le temps de s'occuper de lui. Il entendait parler des gens de Pomiès et de Chioula de temps à autre. Ils s'installaient. L'ambassadrice prenait des contacts. On lui rapportait ses faits et gestes pour en souligner l'habilité. Elle avait rapidement compris comment fonctionnaient les principaux cercles de pouvoir. Lyanne pensait même qu'elle en savait déjà plus que lui, enfermé dans un rôle à rencontrer des gens qui ne lui disaient que ce qu'ils pensaient qu'il désirait entendre. La vérité ne lui était accessible que parce qu'il la ressentait derrière les paroles. Sa sensibilité de dragon au mensonge était un atout indéniable.
Restait le manque. Cette incomplétude qu'il ne voyait pas comment combler qui venait occuper son esprit dans les moments les plus incongrus, alors qu'on lui parlait de situations difficiles.
Dans un moment plus calme, il s'en était ouvert à Monocarana. Celui-ci avait souri.
- Il y a un âge, majesté, où la personne sent le besoin d'être avec une autre personne dans une relation plus intime.
- Ah ! avait fait Lyanne.
Monocarana après s'était lancé dans une explication du monde comme il les aimait bien, sans satisfaire le besoin de réponse de Lyanne. Il n'en avait rien retenu. Quelque chose ou quelqu'un lui manquait. Il lui fallait le trouver.
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