vendredi 30 novembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...70

Quand le dernier combattant mourut, sa tête fit un bruit mat en tombant sur le rocher. Riak éclata d’un rire cristallin :
   - J’adore cette épée !
Jirzérou s’approcha d’elle, suivi de Narch. Ils venaient d’achever les mourants. La patrouille était réduite à néant :
   - C’est pas encore aujourd’hui que les buveurs de sang trouveront Nairav !
En disant cela Jirzérou cracha sur un des cadavres.
   - Récupérez les armes et rentrons, j’ai faim !
Riak joignit le geste à la parole en ramassant les armes de son dernier adversaire. Narch se rapprocha de Riak :
   - Elles sont déjà là, dit-il en désignant les hyènes qui arrivaient.
   - Oui, elles nous suivent. Elles ont compris depuis longtemps qu’on leur laisse toujours de quoi se restaurer.
Dans le crépuscule naissant, ils reprirent le chemin du temple.
Gochan l’attendait à l’entrée :
   - Tu es encore partie sans permission ! Tu n’apprends rien !
   - Il y avait une autre patrouille dans les canyons.
Gochan sursauta. Les seigneurs envoyaient de plus en plus de patrouilles. Ceux qui venaient à Nairav expliquaient que, dans la région autour de Solaire, les buveurs de sang cherchaient des rebelles. Ils avaient eu beaucoup de pertes dans la grande forêt. Les hommes libres du Royaume semblaient être entrés en rébellion ouverte.
   - Ils sont fous. Ils n’ont aucune chance, expliquait Gochan. Ils peuvent gagner quelques combats, mais si la grande troupe des buveurs de sang vient… cela va être un massacre. Le diadème est ici. Ils ne sont pas en lien avec la dame blanche. La grande prêtresse le sait bien. Pourquoi ne l’écoutent-ils pas ?
Riak haussa les épaules. Elle avait fait ce qu’elle devait faire. Protéger le passage vers Nairav. Elle ne savait pas pourquoi. Elle sentait que son destin était dans cette protection. Elle sentait quand approchaient les seigneurs, son médaillon lui chauffait la poitrine. Il fallait les éliminer, un point c’est tout.
   - Bientôt, ce sera l’hiver. Nous serons à l’abri. Même les seigneurs respectent l’hiver, disait Mitaou. Alors je pourrais ne plus craindre.
Elle se plaignait à Bemba presque tous les jours. Elle était passée de l’état de novice pas très habile, à celle de fugitive toujours pourchassée. Même si elle vouait une quasi-adoration à Riak, elle ressentait le besoin de repos tranquille. Bemba, avec l’autorisation la mère supérieure Gochan, avait commencé à entraîner celles et ceux qui pourraient combattre. À son arrivée, la mère supérieure lui avait fait la remarque qu’il n’y avait jamais eu de bicolore à Nairav. Ce n’est qu’après l’apparition de l’épée, qu’elle avait changé d’avis.
   - La violence est là, avait-elle déclaré à Bemba, en la croisant. Tes talents pourraient être utiles en ces temps où la mort semble s’inviter jusque dans le temple.
Bemba avait pris cela pour une invitation et après avoir recruté quelques volontaires, elle était venue demander l’autorisation de s’entraîner au combat. La réponse de Gochan l’avait étonnée.
   - Il faudra peut-être plus qu’un bâton pour repousser ce qui vient.
Le temps passa et de nouveau le médaillon se mit à chauffer sur la poitrine de Riak. Elle était dans la salle d’étude, apprenant à lire et à écrire. Elle se leva et dit à la mère enseignante :
   - Ils sont à l’entrée des canyons… Il faut que j’y aille.
   - Mais, il va faire nuit, dame Riak. Les bayagas…
   - Je ne crains pas les bayagas. Il ne faut pas que les seigneurs pénètrent dans les canyons !
Tout en disant cela, elle s’équipait. Jirzérou apparut comme à chaque fois sans que personne ne l’appelle.
   - Ils sont revenus ?
   - Ils sont revenus, répondit Riak.
   - Je préviens Narch et on arrive.
Il alla chercher ses armes et Narch. Ils se retrouvèrent à la porte du temple. Gochan arrivait, marchant rapidement dans un frottement de tissus sur le sol.
   - La Dame Blanche et les canyons nous ont toujours protégés. Ne peut-on pas attendre ? L’hiver sera là bientôt.
   - Les buveurs de sang cherchent le mal. Pour le moment, ils s'intéressent à la grande forêt et au chemin de Diy, mais ça ne durera pas. Les Hommes Libres du Royaume vont devoir fuir. La dernière patrouille parlait des renforts qui arrivaient quand nous les avons observés avant l’attaque.
   - Nous n’avons rien à voir avec cela et la Dame Blanche nous protégera jusqu’au retour du roi.
   - J’entends, ma mère, mais je crois que le roi nous aidera si nous donnons des signes de notre loyauté.
Riak ne parla pas de ce qu’elle sentait. Elle était persuadée que Koubaye continuait à la guider. Pour Riak, Rma ne voulait pas que les fils des buveurs de sang se mêlent avec les fils de ceux qui habitaient les canyons.
Riak sentit que Gochan, de nouveau, cédait à sa volonté de partir au combat.
   - La nuit sera claire, nous ne risquons rien, dit Riak.
   - Que la Dame Blanche vous protège, répondit Gochan qui les regarda s’enfoncer dans la nuit sur l’étroit chemin d’accès.
Narch était émerveillé par le savoir de Riak. Depuis qu’elle avait récupéré l’épée blanche, elle semblait connaître les canyons et toutes leurs grottes par cœur. Ils passaient parfois par de sombres boyaux à peine plus larges qu’eux et se déplaçaient dans ce labyrinthe de parois abruptes et de rochers coupants à toute vitesse.
Sans Riak qui l’avait retenu, Narch se serait jeté dans les bras des buveurs de sang. Ils étaient arrivés par derrière sous le porche qui servait de refuge à la patrouille ennemie. Ils s’accroupirent dans l’ombre derrière des rochers à l’abri des regards.
   - Tu crois qu’on va voir des bayagas, demandait l’un des buveurs de sang.
   - Non, répondit un autre. Ils nous évitent depuis longtemps. Ce sont des ectoplasmes. Leurs formes sont impressionnantes mais ils ne font rien.
   - On va rester ici combien de temps ? Il paraît qu’ils préparent une grande offensive contre les rebelles et nous, on est dans ce labyrinthe…
   - Notre mission est de faire des repérages et de cartographier. Le général pense qu’il y a aussi des rebelles par ici.
   - Une dizaine d’hommes pour faire ça, reprit la première voix et deux sentinelles, le lieutenant est très prudent...
   - Tu viens d’arriver dans la région. Sache qu’il y a sûrement des gens qui ne nous aiment pas par ici… Les autres patrouilles ne sont pas revenues.
Les deux hommes se turent. Riak fit reculer son groupe dans le tunnel. Ils ressortirent dans les canyons d’à côté.
   - Ils sont une dizaine et nous ne sommes que trois, dit Jirzérou
   - Ils ne sont qu’une dizaine et nous aurons l’avantage de la surprise. Ils pensent que nous ne sortons pas la nuit…
   - Je ne sens pas cette attaque, Bébénalki. Ça sent le piège.
   - Les bayagas seront avec nous. Je l’ai senti.
Jirzérou maugréa que ce n’était pas cela qui allait les protéger des épées des buveurs de sang, mais la Bébénalki avait parlé… il fallait obéir. 

Narch et Jirzérou allèrent se positionner au bout du tunnel, derrière l’éboulis. Ils devaient attendre l'attaque de Riak sur le devant. Quand ils arrivèrent sous le porche, tout était silencieux. Ils se déplacèrent le plus silencieusement possible. À chaque fois qu'il faisait bouger un petit caillou, Narch s'immobilisait, le coeur battant la chamade. Il écoutait, comme Jirzérou. Comme rien ne réagissait, ils continuaient. Une fois en position derrière le tas de pierres, ils attendirent dans le noir et le silence. Narch serrait le manche de son sabre court. Jirzérou s’en remettait à la déesse. Il n’aimait pas ce lieu et le ressenti qu’il en avait. Ils attendirent. Riak avait dit : “Aux premières lueurs…”
Le temps passa lentement. Jirzérou donna un petit coup à Narch pour le mettre en alerte. L’aube allait pâlir. Il fallait écouter. Riak n’arriverait pas en hurlant. Les deux hommes restèrent tendus jusqu’à ce qu’ils entendent rouler un rocher. Alors ils bondirent, l’arme à la main.
Jirzérou comprit rapidement que cela n’allait pas. En face de lui, il n’y avait pas des dormeurs surpris mais des guerriers debout, caparaçonnés et prêts à en découdre. Il jura comme seul un tréïben savait jurer. Il dit à Narch de disparaître dans le tunnel. On leur avait tendu un piège. De l’autre côté, les bruits de combat avaient commencé à retentir. Jirzérou se lança dans la bataille. C’est à peine s’il y eut un effet de surprise. Il regretta amèrement d’avoir passé sur son visage la pierre de lune. Même dans la pénombre qui régnait sous le porche de pierre, il était repérable avec son visage trop blanc. Il fut rapidement débordé par le nombre. Au moment où il crut sa dernière heure venue, il entendit : “Ne le tuez pas, il faut qu’il parle avant !”.
On le garotta. Pendant ce temps le combat continuait de l’autre côté de l’auvent de pierre.
Riak, malgré sa vitesse, avait été acculée contre la paroi. Ils étaient trop nombreux et trop proches les uns des autres pour qu’elle puisse manœuvrer rapidement. Le cercle des épées et des grands boucliers se rapprochaient inexorablement. Elle arrivait parfois à toucher une main ou un bras. Ses autres estocades se terminaient invariablement par le bruit du métal sur le métal. Quand son dos toucha la paroi de l’abri, elle pensa qu’ils allaient sortir les lances et la finir comme cela. Dans la pénombre, elle ne distinguait pas bien ce qu’il y avait derrière les premiers rangs. Elle s’en voulut de ne pas avoir écouté Jirzérou. En face d’elle, ce n’était pas une dizaine d’hommes en patrouille mais presque tout un régiment de buveurs de sang qui se réjouissaient déjà de saigner à blanc une cheveux blancs…
Riak les vit s’arrêter à trois pas d’elle. Le mur de boucliers semblait bloqué. C’est alors que se leva le soleil. Elle repéra un mur bouclier noir entre elle et les buveurs de sang. Ils étaient tenus par des ombres noires. Des bayagas ! Une des ombres se leva, semant le trouble dans les rangs ennemis. Elle se tourna vers Riak.
   - Tu connais les mots de l’appel. On t’a donné l’épée. Connais-tu les mots de la fidélité ?
Riak regarda l’ombre noire se détachant sur la lumière qui se levait. Son visage était horrible à voir et ses yeux étaient comme des puits sans fond ouvrant sur l’infini. Riak s’y sentit aspirée. Ce fut comme si elle tombait. À côté d’elle vivait une présence. Koubaye ! Elle fut heureuse et dans son vertige l’appela à l’aide. Dans son esprit, des mots se formèrent, des mots oubliés, des mots de divinité. Elle les avait déjà prononcés mais pas avec ces intonations et l’inflexion finale.
   - BÀR LOKÀÀÀ !
Les mots sortirent seuls de la bouche de Riak. L’ombre noire se retourna vers les boucliers :
   - Elle connaît les mots. Elle est fille de Thra !
Ce fut à ce moment que les rayons du soleil inondèrent le porche de pierre, illuminant les buveurs de sang et se perdant dans le noir des ombres qui se levèrent. Entre les soldats et Riak, il y avait un mur de nuit. Les buveurs de sang semblaient tétanisés. Dans le silence des armes, on entendit le raclement des épées sortant du fourreau. Les ombres noires se retournèrent vers Riak et déclarèrent en chœur :
   - Fille de Thra, notre fidélité est tienne !
   - Mais attaquez ! Attaquez donc ! hurla une voix toute humaine.
Le cri de leur chef mit les buveurs de sang en mouvement. Les épées s’abattirent sur les ombres noires, semblant couper et trancher la nuit dont elles étaient faites. Le mouvement devint ruée qui se brisa comme se brise la mer sur les rochers. De chaque morceau d’ombre se leva une nouvelle ombre. Comme une armée insensible aux coups, les guerriers d’ombre noire massacrèrent les buveurs de sang faisant couler leur sang comme un ruisseau. Quand plus un corps ne fut entier, ils revinrent vers Riak qui avait participé comme eux à la bataille.
   - Fille de Thra, nous serons de tes combats.
Riak regarda le guerrier d’ombre noire. Dans les puits de ses yeux, une lueur semblait scintiller.

   - Ça veut dire quoi ?
   - Je ne sais pas, mon général. L’escouade complète a disparu dans les canyons.
   - Cinquante hommes, ça ne disparaît pas comme cela, commandant ! Je veux savoir ce qu’il s’est passé.
Raide comme un piquet, le commandant salua et sortit de la pièce.
   - Vous croyez qu’il y a des rebelles dans les canyons ?
   - Je ne crois pas aux monstres, colonel. Si l’escouade a disparu, il n’y a que deux solutions. Ils sont morts ou ils ont déserté…
Le colonel ne voyait pas des buveurs de sang déserter. D’un autre côté, personne n’avait signalé de rebelles dans les canyons. Tous les accrochages avaient lieu dans la grande forêt. Le général en était venu à soupçonner les rebelles, ceux qui se faisaient appeler les Hommes Libres du Royaume, de se réfugier à Diy et d’utiliser la peur du woz pour se protéger. Les pistes qu’ils avaient trouvées et les espions pointaient dans cette direction. Le général préparait un assaut depuis des semaines. Les buveurs de sang s’entraînaient au tir à l’arc et au jet de javelot. L’ordre était simple : tuer vite et de loin. Alors que la date de l’assaut se rapprochait, voilà que des patrouilles avaient commencé à disparaître dans les canyons. Si les premières patrouilles ne comportaient que trois hommes, les suivantes avaient été renforcées sans résultat. Le commandant Brulnoir avait décidé de faire des reconnaissances courtes. Les patrouilles étaient alors revenues saines et sauves. Les choses s’étaient gâtées quand il avait décidé de les envoyer plus loin dans le labyrinthe des canyons. De nouveau, les patrouilles avaient disparu sans laisser de trace. Le commandant Brulnoir était persuadé que les rebelles n’y étaient pour rien. Ils n’étaient pas assez forts pour anéantir des buveurs de sang, d’autant plus qu’il avait donné l’ordre impératif de fuir en cas d’accrochage. Il savait que cela ne plairait pas à ses hommes. Il n’avait pas trouvé d’autre idée pour savoir ce qui se passait. Devant ce nouvel échec, il en avait conclu que le groupe qui attaquait les patrouilles était fort d’au moins une vingtaine d’hommes et qu’il connaissait très bien la topographie des canyons. Pour lui cela mettait hors de cause les rebelles. Il en avait référé à son colonel et au général. C’est avec leur assentiment qu’il avait envoyé cinquante hommes pour régler le problème. Brulnoir vivait très mal l’évènement. Alors qu’il croyait en la toute-puissance des buveurs de sang, il venait de voir un anéantissement. Pour cette nouvelle mission, il avait envoyé les auxiliaires. C’est ainsi qu’on appelait les gens du pays qui servaient sous les ordres des buveurs de sang. Les consignes étaient formelles : suivre le trajet de l’escouade mais sans rester dans les canyons plus d’une demi-journée.  Brulnoir attendit deux jours avant qu’une des patrouilles d'auxiliaires revienne avec des informations.
   - Mon commandant, mon commandant ! Ils sont rentrés !
Au ton de sa sentinelle, Brulnoir comprit que l’affolement régnait dans le camp. Il lâcha ce qu’il était en train de faire et rejoignit la cour. Il trouva la patrouille en grande discussion avec les soldats.
   - Garde-à-vous !
Son ordre figea les hommes sur place.
   - Qu’est-ce qui se passe ?
Le chef de la patrouille fit un pas en avant :
   - On a trouvé le site du massacre, mon commandant.
   - Du massacre ?
Les auxiliaires expliquèrent alors ce qu’ils avaient trouvé. Après avoir couru toute la matinée pour atteindre le point de bivouac de l’escouade, ils avaient d’abord découvert un ruisseau de sang séché et puis les restes…
   - Ils ont été littéralement hachés menu… avait dit l’un d’eux.
   - Je ne sais pas qui a fait cela… Ils se sont acharnés sur les corps, ajouta un autre.
Brulnoir sentit leur peur. Il les fit remettre au garde-à-vous, leur imposant le silence. Puis il les fit conduire dans une salle de garde interdisant à quiconque de les approcher tant qu’il n’aurait pas écouté leur rapport. Il fallait prévenir son colonel.

mercredi 14 novembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...69

Kaja était en colère, sans pouvoir le montrer. Le vice-roi était injuste. Il lui avait reproché ce qu’il s’était passé et avait donné la suite de la traque aux buveurs de sang. Il savait qu’il payait surtout pour ce qu’il avait fait de la police. En s’attaquant à la corruption, il avait mis à mal tout un réseau de financement dont les barons profitaient largement. Reneur ne pouvait quand même pas revenir sur sa nomination sans perdre la face par rapport à Gérère. Quand Kaja avait fait son rapport et avait parlé de ce cheval magique et gigantesque qui avait renversé les remorqueurs, la mimique de Reneur avait laissé entendre qu’il n’y croyait qu’à moitié et ses paroles avaient sous-entendu qu’il y avait eu un manque de compétence. Officiellement, Reneur avait accusé la magie des Bayagas et décidé que les buveurs de sang, qui étaient très fidèles à sa famille puisque leur chef était un cousin, reprendraient la traque. Eux, au moins, étaient insensibles à la magie de ces choses de la nuit.
Kaja ne pouvait oublier comment, alors qu’il jubilait, il avait ressenti de la rage en voyant apparaître ce maudit animal. Il avait aussi curieusement ressenti de l’admiration. Ce petit bout de bonne femme aux cheveux blancs recelait une puissance extraordinaire. Dès que le fleuve s’était calmé, il avait voulu  courir sus à la sorcière. Il avait alors compris l’ampleur des dégâts. Sa pirogue, qui était au milieu du fleuve, avait tenu bon. Les vagues l’avaient évitée renversant celles qui étaient près des berges. Les tréïbens refusaient d’obéir aux ordres. Ils criaient dans leur langue, répétant sans cesse : “Bébénalki !”. Aucun des remorqueurs en amont n’avaient évité le chavirage. Kaja avait dû revenir au bord et repartir avec d’autres équipages pour traverser le défilé des roches noires. Quand il était arrivé au point de débarquement de la sorcière, la piste était déjà froide. Il avait été déçu et soulagé, déçu d’être obligé d’arrêter la chasse mais soulagé qu’elle garde sa liberté.
La suite lui avait déplu. Alors qu’il cherchait la piste, le vice-roi l’avait convoqué. Même s’il pouvait compter sur le soutien de Gérère, il s’était retrouvé en mauvaise posture à la cour. Reneur l’avait mis sur la touche avec obligation de rester dans la capitale. Jobau, le fils de Gérère, lui avait conseillé de se fondre dans les habitudes de la capitale, et de préparer sa vengeance. Lui-même préparait quelque chose contre Reneur.
   - Il veut le pouvoir, avait expliqué Jobau à Kaja. Mais il me revient de droit. Je ferai en sorte qu’il ne l’ait pas, ni lui, ni aucun des bâtards de sa famille.
Kaja aurait préféré ne rien entendre. Ses indics lui avaient déjà parlé de ce qui se tramait à la cour. L’inimitié entre le clan Gérère et le clan Reneur, était de notoriété publique. Il y avait déjà eu des morts et des blessés. Des bruits circulaient sur les mœurs dissolues de Jobau, et d’autres, sur les finances douteuses de Reneur. Kaja, en tant que chef de la police, ne pouvait prendre parti. Il faisait surveiller tout le monde. Avec son adjoint, Selvag, il discutait des différents complots. Comme Kaja le sentait mal à l’aise, il le poussa un peu dans ses retranchements.
   - C’est difficile, mon colonel… Cela vous concerne… Certains font courir des bruits sur vous. Je ne parle pas des maîtresses, c’est sans intérêt. Il court des bruits sur votre désir de puissance...
Kaja fut interloqué. Il ne désirait pas le pouvoir. En y réfléchissant, il pensa qu’il était normal qu’on cherche à lui nuire. Il n’y avait là que les conséquences presque banales de ses actions. Il avait trop secoué trop de monde pour ne pas être la cible de différentes factions.
   - Qui ?
   - Il y a Reneur, enfin des gens du clan du baron Reneur, mais plus surprenant, il y a des barons fidèles à Gérère qui veulent vous voir disparaître. Vous gênez beaucoup de monde, mon colonel !
Si Kaja s’attendait au premier, il fut effectivement surpris par l’action des barons du clan du vice-roi Gérère.
Selvag lui expliqua que s’il avait asséché la source de revenus de certains barons du clan Reneur, cela avait aussi touché les vieux barbons de l’autre clan. Kaja se trouvait au milieu et donc, menacé par les deux parties.
   - Sont-ils vraiment dangereux ?
   - Oui, mon colonel. Le jeune baron Eyfa a intercepté un homme de main. Il ne sait pas qui l’a engagé mais vu la somme qu’il a trouvé sur lui… le commanditaire est puissant et intouchable. J’ai préparé une escorte pour vous.
   - Hors de question, répondit Kaja. Ils ne me font pas peur.
Selvag tiqua mais obtempéra quand Kaja lui donna l’ordre de les renvoyer. Il fut encore plus contrarié quand il vit Kaja partir, pour la réception du soir chez le baron Quivir, seul à cheval. Kaja avait été invité pour fêter la naissance du premier fils du baron. Le baron Quivir, étant allié au vice-roi Gérère, Kaja avait accepté. Le baron avait été marié une première fois. Il n’avait eu que des filles et craignait que son nom et son titre ne disparaissent. À la mort de cette épouse, il avait contracté un mariage arrangé avec une cousine du vice-roi, qui venait de lui donner enfin le fils tant attendu. Kaja se doutait que la fête serait grandiose. Le baron Quivir était riche et aimait à le faire savoir. Au centre de la salle, il avait fait installer un rameau de l’arbre sacré. Tout le monde savait que la cérémonie ne serait pas finie pour le lever de l’étoile de Lex. Le baron Quivir avait fait préparer de grandes salles et tous les invités avaient droit à un petit box où ils déposaient leurs nécessaires avant de rejoindre la salle des réjouissances. Kaja n’avait pas prévu d’y rester. Son propre hôtel particulier était à deux rues de là. Il pensait s’éclipser après le repas et les premières libations en l’honneur de l’arbre sacré.
Le baron Quivir fit un très bon accueil à Kaja. Il le présenta à ses invités, insistant sur le renouveau que Kaja faisait vivre à la police. Kaja se retrouva un peu piégé. Il ne se libéra que quelques instants avant le lever de l'étoile de Lex. Son cheval l'attendait déjà sellé. Il remercia le serviteur et sauta en selle. Il le mit au trot, scrutant le ciel. Il entendit trop tard le sifflement de la flèche. Sa dernière pensée fut qu'il aurait dû écouter Selvag.
L’archer sauta au bas de son arbre. Il courut récupérer sa flèche. Il examina rapidement Kaja. Il eut un sourire. Son commanditaire serait heureux. Il avait utilisé une flèche pour petit gibier. Sa tête massue avait assommé sa victime. Les bayagas allaient finir le travail. L'homme courut se mettre à l'abri. L'étoile de Lex se mit à briller.

Kaja sentit qu’on le poussait. Il ouvrit les yeux. Son cheval le secouait à petits coups de museau. Il attrapa les rênes et se laissa remonter. La tête lui tournait. Le mémoire lui revint. Il rentra la tête dans les épaules et regarda autour de lui. Il vit la lueur des bayagas. Les halos colorés semblaient se poursuivre faisant toutes sortes d’arabesques dans les rues de la capitale. Des lumières filtraient des volets et des portes. Il fut frôlé par une lueur bleutée qui se teinta de rouge. La forme s’arrêta. Elle tremblait non loin de lui. Kaja connut la peur. Tant d’histoires circulaient sur les bayagas… Kaja vit la forme s’approcher et prendre des allures de silhouette humaine. Cela dura un instant avant qu’elle ne s’écoule comme une flaque au sol coulant toujours plus loin de lui. Une autre forme apparut. Elle avait des reflets verts qui virèrent au brun foncé en se dirigeant vers Kaja. Comme l’autre, d’informe elle devint presque de sa taille. Kaja crut entrapercevoir la forme d’un soldat quand, brusquement, elle perdit toute structure pour devenir un petit ruisseau de lumière verdâtre courant vers le lointain. Puis d’autres halos de lueurs de toutes les couleurs apparurent et après une brève tentative d’acquérir une forme humanoïde devant Kaja, elles devinrent comme un liquide qui s’écoule en suivant la pente.
Enhardi par ce qu’il vivait, Kaja tenant toujours les rênes de son cheval, se dirigea vers son hôtel particulier. Quand il frappa à la porte, personne ne lui ouvrit. Il pesta mais comprit que personne ne l’attendait plus à cette heure tardive. Ne voulant pas passer la nuit dehors, il frappa à coups redoublés sur la fenêtre du gardien jusqu’à ce qu’une lumière s’allume et qu’une voix craintive demande :
   - Qui va là ?
   - OUVRE, LATOR ! C’EST MOI !
   - Par l’Arbre Sacré, Le baron ! J’arrive, Maître, j’arrive !
Lator se précipita et fit jouer les loquets, et se sauva pour ne pas être exposé aux bayagas. Kaja poussa lui-même le lourd vantail et fit pénétrer son cheval. Quand il se retourna pour refermer, il vit arriver, au milieu d’un flot multicolore, une forme sombre. Le souvenir de son expérience sur la barge lui revint. La porte claqua avant que les bayagas n’y arrivent. Kaja, appuyé dessus, ressentit le choc quand la vague tapa dans le portail. Tout son corps tremblait. Lator, qui avait retrouvé du courage avec la fermeture du vantail, vint le soutenir et le réconforter.
Kaja dormit tard le lendemain. On vint le réveiller pour lui dire que Selvag voulait le voir de toute urgence. Kaja s’interrogea sur ce qui arrivait. Il avait pourtant prévenu qu’il ne serait à la caserne que dans l’après-midi. Tout en se préparant, il tenta de deviner quelle catastrophe avait pu se produire. Dès qu’il fut habillé, il descendit dans sa salle de travail. Selvag se leva d’un bond en le voyant. Il s’exclama :
   - Mon colonel, vous êtes vivant !
Kaja fut interloqué. Il demanda des explications. Selvag lui raconta qu’en arrivant à la caserne, le lieutenant Nimbie, qui faisait partie de la garde du palais des vice-rois, lui avait appris la triste nouvelle. Le baron Kuélar de son hôtel particulier, pendant qu’on fermait ses volets, avait entraperçu, la chute du colonel. Il avait alors guetté à travers une fente du volet. Il avait vu les bayagas arriver et en avait conclu à la fin du baron Sink.
   - Il faut absolument que vous alliez à la cour, mon colonel. Plus vite la nouvelle sera démentie, mieux cela sera. Mais avant, puis-je me permettre une question ?
   - Oui, Selvag. Je sais ce que tu vas me demander. Tu avais raison. J’ai des ennemis plus dangereux que je ne le craignais. J’ai reçu une flèche, probablement pour petit gibier, car j’ai été assommé. Leur plan était sûrement de laisser les bayagas en finir avec moi. Mort ou fou, je n’aurais plus été un obstacle. Mais mon cheval m’a réveillé à temps pour que je me réfugie à l’abri.
Kaja ne parla pas à Selvag de sa théorie sur sa survie. Kaja pensait que la branche de l’arbre jumeau de l’arbre sacré qu’il portait sur lui au moment de l’attaque l’avait protégé. Il préférait garder cette notion pour lui. Il avait d’ailleurs remis dans ses habits la branche en question.
   - Fais seller mon cheval, nous allons y aller. Tu me feras ton rapport en route. Tu as enquêté, n’est-ce pas ?
   - Effectivement, mon colonel. J’ai voulu savoir la vérité. Le baron Kuélar n’a pas vu grand-chose. La fente de ses volets est trop petite pour avoir un bon point de vue. Mais les informateurs rapportent que nombreux sont ceux qui se réjouissent de votre disparition.
En allant vers le palais, ils discutèrent de l’identité possible du commanditaire. Si Reneur fut le premier nom évoqué, il était le moins probable. La manière ne correspondait pas à l’homme. Il préférait affirmer sa puissance et faire plier les autres. Il avait désavoué publiquement Kaja, signalant ainsi sa disgrâce. Reneur continuerait jusqu’à ce que Kaja plie devant lui. Selvag comprit aux jurons que proféra son chef que ce n’était pas dans ses intentions. Puis ils évoquèrent différents barons dont Selvag connaissait l’inimitié.
   - Ils vous en veulent d’avoir ainsi réduit leurs revenus… Regardez le baron Nouls, il est suffisamment lâche et retors pour commanditer un tel acte.
   - Tu as raison, Selvag, le personnage est méprisable mais je sais qu’il est sur ses terres, bien loin de la capitale. Il faudrait retrouver l’archer et le faire parler.
   - Je vais mettre mes indics en chasse. Nous finirons par avoir son nom.
Après avoir passé en revue plusieurs autres noms, Kaja sentit que Selvag gardait pour lui quelque chose. Il commença à le presser de questions tout en sentant sa gêne.
   - Il me faut évoquer tous les possibles, même les plus improbables, lui dit Selvag.
   - Parle, répondit Kaja, c’est un ordre.
   - Il est deux personnes que nous n’avons pas citées… La première est le fils du Vice-roi…
   - Jobau ? Mais c’est impossible !
   - Au contraire, mon colonel. Vous n’avez pas idée de ce que vous représentez. De plus en plus de jeunes des grandes familles, qui ne voient pas d’avenir dans le système actuel, pensent que vous représentez un espoir. Ils seraient capables de faire un coup d’état pour vous. Jobau le sait. Ses informateurs sont aussi bons que les nôtres. S’il vous considère comme un danger potentiel, il peut avoir décidé de vous écarter sans se mettre son père à dos.
Kaja fit la moue. Il n’y croyait pas. Selvag devait se tromper. Jobau était trop occupé à faire la fête. Pourtant il se promit de mieux observer ce qu’il faisait à la cour ou ailleurs.
   - Mais qui est l’autre ?
   - Vous n’allez pas aimer ce que je vais dire, mais le vice-roi Gérère lui-même pourrait avoir demandé votre élimination.
Kaja s’offusqua de ce qu’il entendait. Le vice-roi était de son clan, de sa famille. Il écouta quand même les arguments de Selvag. Il trouva le raisonnement complètement tordu et assez vicieux mais malheureusement plausible. Gérère était un politicien retors qui avait survécu à bien des complots, mais de là à impliquer quelqu’un de proche comme Kaja… Il n’arrivait pas à y croire.
   - Mon colonel, reprit Selvag, ce ne sont que des hypothèses et pas les plus solides, mais on ne peut rien négliger. Vous êtes en danger. Vos gayelers vont vous suivre et vous protéger.
Kaja ne trouva rien à redire. Selvag avait raison. Il était en danger et tant qu’il ne savait pas qui était derrière tout cela, il ne pouvait prendre le risque de se promener sans escorte.
Quand ils arrivèrent aux marches du palais, les palefreniers vinrent prendre leurs chevaux. Immédiatement quatre gayelers vinrent se mettre derrière Kaja. Il remarqua immédiatement les changements dans leurs tenues d’apparat pour en faire des tenues de combat. Le chef du détachement portait un paquet et s’approchant de Kaja, il lui dit :
   - J’ai amené une cotte de mailles pour vous, mon colonel.
   - Merci, Hérios. Je l’enfilerai tout à l’heure.
Ils montèrent le grand escalier d’honneur saluant ceux qui s’y trouvaient. Kaja put lire l’étonnement dans leurs regards. Les bruits allaient aller bon train.
   - Ah ! Baron Sink ! Je me réjouis de vous revoir en bonne forme.
   - Je vous salue, baron Pado. Auriez-vous eu quelques inquiétudes ?
Le baron Pado venait d’hériter de son domaine. Son père, victime d’une chute de cheval alors qu’il chassait, avait agonisé quelques semaines. Sa mort avait été un soulagement pour tous, d’après ce que Kaja avait entendu.
   - Des rumeurs étranges racontant que vous dansiez avec les bayagas circulent depuis ce matin.
   - Vous connaissez le palais, les rumeurs les plus folles y circulent…
   - J’aurais été fort contrarié que vous ayez perdu vos facultés…
Ayant dit cela, le baron Pado continua à descendre les marches. Kaja le regarda un moment avant de reprendre sa montée. Quand il se dirigea vers la grande salle d’apparat où avait lieu l’audience publique des vice-rois, il eut droit à toute une gamme de réactions allant du soulagement, à l’étonnement en passant par des gestes de conjuration comme fit la vieille baronne Tgaliv  dont tout le monde connaissait la bigoterie.
Quand il pénétra dans la grande salle le brouhaha cessa au fur et à mesure qu’il s’avançait. Dans les regards des uns et des autres, Kaja put lire un bref instant la vérité des sentiments. Tous les barons présents, petits et grands, se recomposaient une attitude. Du fond de la salle, les vice-rois, qui écoutaient les doléances, avaient levé la tête et regardaient Kaja fendre la foule des courtisans. Alors qu’il n’était qu’à la moitié, un courrier arriva en courant. Kaja s’arrêta. Le gayeler lui murmura son message à l’oreille et repartit aussi vite qu’il était venu. Kaja reprit sa progression. Devant lui, tous s’écartaient, laissant un couloir central. La nouvelle de son élimination avait vraiment été vite.
Arrivé devant les vice-rois, il salua. Ce fut Gérère qui parla le premier :
   - Mon ami, me voilà empli de bonheur de vous voir en bonne santé.
Reneur ajouta :
   - Je ressens beaucoup de colère quand je pense que le chef de la police aurait pu être mis sur la touche…
Il y eut un moment de silence et Reneur reprit :
   - Cher Baron, Je comprendrai que vous preféreriez vous retirer sur vos terres. La vie à la capitale est parfois fort dangereuse.
   - Voilà une fort bonne idée, mon cher Vice-roi, reprit Gérère. Mais quand je vois tout le travail que le chef de la police a accompli en un temps si court, je me dis qu’il serait bien dommage de se priver de ses compétences.
De nouveau, la cour assista à un de ces échanges qui paralysait l’exécutif et rendait le pays ingouverné. Ce fut Kaja qui trancha quand Gérère à un moment lui demanda son avis :
   - Mes Seigneurs, vous m’avez confié l’indispensable tâche de gérer notre police. Je ne saurai me dérober à vos désirs quoiqu’il puisse m’en coûter. Même les bayagas n’ont pu m’éloigner de ce devoir sacré. Par l’Arbre sacré qui nous donne sa force et sa sagesse, je renouvelle mon serment de servir le royaume de toutes mes forces et jusqu’à ma mort.
En sortant de l’audience publique, Kaja était en colère. Le pays courait à sa perte avec cette direction bicéphale. De plus, le messager lui avait appris qu’on avait retrouvé un archer égorgé avec, dans son carquois, des flèches pour petit gibier.
Dans les jours qui suivirent, il fut l’objet de l’attention générale. Le baron Kuélar avait répandu le récit de ce qu’il avait vu ou cru voir comme disait Kaja. La version de l’histoire la plus courante était que le baron Sink avait fait face aux bayagas et que ceux-ci n’avaient rien pu contre lui. Cela divisait l’opinion entre ceux qui le croyaient supérieur et béni de l’Arbre sacré et ceux qui voyaient en lui un chanceux opportuniste dangereux en raison du poste qu’il occupait. Puis, d’autres histoires occupèrent le devant de la scène. Kaja put de nouveau vivre presque normalement. Certains barons ne l’invitaient plus, d’autres pensaient à lui à chaque fête.
Le jeune baron Zwarch marchait avec Selvag dans les jardins du palais loin de toutes les oreilles indiscrètes.
   - Croyez-vous, Selvag, qu’il est celui que le mage a décrit ?
   - Jusqu’à l’histoire des bayagas, je doutais, mais depuis, tous les signes sont là. Regardez, nos forces se multiplient.
   - Oui, je vois bien, tous ceux qui adhèrent à nos idées… mais lui, est-il prêt à assumer le pouvoir ?
   - Pour le moment, la fidélité au trône est encore trop forte, mais le mage l’a dit. Le baron Sink n’aura pas le choix… il sera le prochain vice-roi.
Quand ils se quittèrent, Selvag hocha la tête. Le baron Zwarch était une excellente recrue. Tout le monde le prenait pour un dilettante attiré par les plaisirs, alors qu’il était la cheville ouvrière du mouvement visant à redonner au royaume un régime fort. Selvag lui avait juste caché les dernières paroles du mage : “ Le baron Sink, s’il prend le pouvoir, sera le prochain vice-roi du royaume…, mais aussi le dernier ”.

jeudi 1 novembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...68

Kaja dormit très mal. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait flamboyer le regard de cette novice aux cheveux blancs. Si Payatseze existait, elle devait avoir des yeux comme cela. Kaja s'était senti transpercé. Il pensa qu'elle était vraiment une sorcière et qu'elle lui avait jeté un sort. Cela révoltait une autre partie de lui qui ressentait une étrange attirance. Elle avait le regard de ceux qui ont beaucoup souffert et qui vivent dans la colère. Cette part-ci s'opposait à cette part-là. Si l’une aurait voulu l'anéantir, l'autre avait envie de la prendre dans ses bras pour la consoler.
Quand sonna le réveil, il était de mauvaise humeur. Il avait fait arrêter le sergent Legacy et son escouade, dès son retour à la caserne. L'après-midi, il avait organisé le procès des fautifs. Le sergent fut condamné, comme ses hommes, à être fouetté, pour avoir dégradé l'image de la police, et comme gradé ayant entraîné son escouade à faire n'importe-quoi ; il fut aussi condamné à la dégradation et au renvoi de l'armée sans pension.
Kaja, en fin de journée, disposait de suffisamment de soldats fidèles et entraînés. Malheureusement, les gens avaient continué à arriver. Il ne pouvait plus intervenir sans déclencher une émeute et donc une hécatombe. Il avait donné l'ordre de suivre les novices et de repérer celle qui avait les cheveux blancs.
Pendant que l'on fouettait les six condamnés, il vit passer la colonne des novices. Il eut l'envie folle d'aller soulever les capuches pour retrouver la novice aux cheveux blancs. Vu la foule qui accompagnait la litière de la grande prêtresse vers les plateformes, il s'en abstint. Il soupçonnait cette dernière de protéger ces filles-là. Ne disait-on pas qu'elle-même était une cheveux blancs ? Kaja ne se prononçait pas. La vieille femme qu'il avait rencontrée, comme toutes les vieilles, avait les cheveux blancs. Et si son regard était pénétrant, il n'avait pas la force de celui de cette fille...
Kaja passa sa journée à régler les problèmes entre la ville haute et la ville basse. Quand se leva l'étoile de Lex, il n'avait pas terminé. Cela le mit de mauvaise humeur. Il avait donné des ordres pour que ses hommes suivent les novices. Il fallait savoir où était la cheveux blancs. En même temps, il leur avait interdit d'intervenir directement. Il voulait la trouver lui-même. Malheureusement le lendemain, il apprit une émeute un peu plus haut dans la vallée du Pian. Le Pian était un affluent du fleuve dans lequel se jetait la rivière après le saut de Cannfou. Kaja en fut de nouveau très contrarié. Il aurait voulu envoyer ses gayelers. Comme un soldat avait été tué, sa présence était indispensable. Le voyage lui prit deux jours. Une fois sur place, il fit arrêter les représailles et mena son enquête. Il savait par son adjoint Salveg, toutes les malversations qu'il y avait eues dans cette baronnie. Cela lui prit quelques jours pour comprendre que le baron lui-même avait organisé une taxation occulte avec l'aide du commandant local. Il le convoqua un soir. Il commença un interrogatoire qui passa du registre amical à un registre beaucoup moins plaisant. Se sentant de plus en plus acculé, le commandant finit par reconnaître les faits, tout en expliquant que jamais ils ne témoigneront contre le baron. Ce dernier était trop près du pouvoir.
   - Si je dis quoi que ce soit… je suis mort et sa vengeance atteindra ma famille.
   - Je sais, dit Kaja. Mais permettez-moi de vous présenter un de mes lieutenants. Il a entendu vos paroles.
Le commandant devint livide pendant que Kaja appelait son subordonné. Quand le lieutenant apparut dans la pièce, il perdit le peu de couleurs qu'il avait encore. Il venait de reconnaître le neveu du baron. Dans ce clan, la violence régnait. Le pouvoir alimentait une guerre permanente entre les différentes lignées.
   - Je saurai faire bon  usage de ce que je viens d'entendre, Commandant.
   - Je vous mets aux arrêts, dit Kaja.
Le commandant regarda autour de lui comme une bête apeurée. Il ne vit que des gayelers. Il hurla et se précipita sur la porte. Avant que quelqu'un ait pu intervenir, il avait ouvert la porte et s'était précipité dehors. Tous marquèrent un temps d'arrêt. L'étoile de Lex était levée.
   - Fermez la porte, commanda Kaja.
Dehors des lumières vacillantes avaient envahi la cour. Bientôt il y eut des hurlements, puis plus rien.
Le lendemain, on retrouvait le commandant prostré en position foetale. Il avait perdu l'esprit.
Kaja resta pour organiser la suite. Il avait encore à faire quand il reçut l'ordre des vice-rois de rejoindre immédiatement Sursu. Les nouvelles étaient alarmantes avec des morts parmi les officiers.
Quand il arriva au fort de Traben, le moral des troupes était au plus bas. Trois bateaux étaient partis à la poursuite de la sorcière blanche et les Bayagas avaient surgi avant même que ne se lève l’étoile de Lex. Les tréïbens s’en étaient bien sortis. Ils savaient nager. Par contre, deux lieutenants et trois sergents avaient disparu dans les eaux. Deux caporaux avaient été sauvés par leurs matelots.
Kaja installa son état-major à Traben. Les ordres étaient simples : retrouver et éliminer cette sorcière. Motivés par la mort de collègues et la présence du colonel Sink, les policiers faisaient du zèle. Tous les informateurs furent interrogés. Rapidement Kaja apprit la possible présence de la sorcière dans un village sur le bord du lac. Il donna des ordres pour que les troupes s’y rendent immédiatement. Lui-même était sur une barge avec des gayelers quand la nouvelle arriva. Le petit baron local prévenu par son espion avait rassemblé des hommes et allait attaquer pour attraper la sorcière. Kaja jura. Il voulait l’avoir vivante. Il n’avait pas fini de traverser le lac que tomba une autre nouvelle. Le baron était mort et les renégats du lac avaient fait une razzia. On ne savait pas ce qu’était devenue la sorcière.
On finissait d’éteindre les incendies quand Kaja arriva sur place. La maison du crieur du sacré était en cendres. Isolée, elle avait été abandonnée aux flammes pendant qu’on tentait de sauver le reste du village. Il commença par interroger les soldats du baron mort. Il eut la confirmation de l’implication de la cheveux blancs dans la mort de leur chef :
   - Elle sait se battre, mon colonel. C’est une vraie guerrière. Il n’a pas fait le poids, dit le sergent de la troupe. Sans les renégats, on l’aurait fait griller.
Kaja hocha la tête. Une chance que le sergent se soit fait assommer dans la bataille et qu’on l’ait laissé sur place. Les autres avaient été soit blessés soit tués. À ce moment-là, il y eut du remue-ménage dans un bosquet non loin de la maison du crieur du sacré. Un gayeler en sortit poussant devant lui un homme tremblant de peur.
    - J’ai trouvé celui-ci qui se cachait, mon colonel !
    - Amène-le par ici, Mok, répondit Kaja, qu’on l’interroge.
L’homme se jeta à ses pieds en demandant pitié. C’est lui qui avait été prévenir les hommes du baron. Il ne croyait pas à l’histoire de la Bébénalki et du tréïbenalki. Kaja dut interrompre son flot de paroles.
   - Quand les renégats sont arrivés, qu’a fait la sorcière ?
   - Elle s’est battue avec eux jusqu’à ce qu’arrive un grand type. C’était le chef. Ils sont partis avec leurs bateaux.
   - La sorcière était vivante ?
   - Oui, et les autres aussi. Il y avait celui qui se dit tréïbenalki, et puis deux autres femmes, des nonnes en fuite sûrement.
   - Ils sont quatre ?
   - Oui, c’est ça.
   - Chez les renégats… murmura Kaja qui réfléchissait à la meilleure manière d’attraper Riak. Il nous faudrait des informations.
   - Je peux vous aider, murmura le crieur du sacré.
Kaja se tourna tellement vite vers lui qu’il sursauta.
   - Explique !
   - Ma maison a brûlé, c’est un grand dommage.
Kaja se sentit bouillir. Il n’allait pas laisser ce crieur du sacré négocier une nouvelle maison. Il l’attrapa par le devant de son vêtement.
   - Ecoute bien, je n’ai ni le temps, ni l’envie de négocier quoi que ce soit. Alors soit tu dis tout, soit je te fais tout dire !
L’homme se mit à trembler.
   - Je connais quelqu’un qui est en lien avec les renégats.
   - Bien, On y va, répondit Kaja en le lâchant.
Ils se mirent en route pour le village d’à-côté. Tout en marchant, le crieur du sacré avait donné des détails. Le baron l’utilisait pour faire le lien avec certains pêcheurs. Ces derniers servaient de coursiers pour son compte. Quand les seigneurs avaient besoin d’hommes de main, ils utilisaient le service des renégats. C’est lui qui portait les messages. Ils trouvèrent le pêcheur près de sa pirogue. Il les regarda arriver avec une certaine inquiétude. Il n’avait jamais eu à faire directement avec les seigneurs. Les galeyers envahirent le village et commencèrent à le fouiller. Kaja et le crieur du sacré emmenèrent le pêcheur à l’abri des regards. La discussion dura un moment et l’homme alla chercher une petite boîte. Il prit une petite feuille et à l’aide d’une épine, il la perça selon un code précis. Avec prudence, il souleva le couvercle de la boîte et en retira un insecte assez gros aux élytres verts. Il lui fixa la feuille sous le ventre et le lâcha. L’insecte tourna un peu en rond et s’envola vers le lac.
   - Quand aura-t-on la réponse ? 
   - D’ici ce soir, monseigneur.
Kaja les quitta et se dirigea vers le village.
   - Lieutenant, dit-il, on fait un camp ici !
Pendant que ses hommes montaient le camp, Kaja et ses officiers préparaient la suite. Des courriers partirent vers Sursu et la capitale pendant que d’autres arrivaient jusqu’à lui. Il essaya d’analyser la suite des mouvements de la sorcière blanche. Elle ne repartirait pas vers Traben. Sursu lui sembla aussi une direction impossible à moins qu’elle ne cherche à se perdre dans la grande ville. Il donna des ordres pour que des patrouilles fassent un blocus sur les rives de la ville. Il ne retint sérieusement que deux directions vers l’est et les collines de fer ou vers le sud par le fleuve. Les collines de fer étaient très surveillées. Kaja envoya des messagers pour mettre les troupes en alerte. Il fit transmettre une description des quatre personnes recherchées. Restait la fuite par le fleuve.
   - S’ils essayent de passer par là, on peut les avoir au défilé des roches noires, dit un commandant.
   - Expliquez-vous, Talpen, répondit Kaja
   - On ne peut pas accoster dans le défilé. Les barges  sont contrôlées avant leur entrée et pour celles qui remontent le fleuve, elles doivent attendre les remorqueurs. On peut isoler tout le défilé en bloquant les barges et utiliser les remorqueurs pour prendre leur bateau.
   - Reste à le reconnaître. Je pense qu’ils sont nombreux dans cette région.
   - Oui, mon colonel.
Ils discutèrent un moment du meilleur moyen de prendre la sorcière et ses compagnons. Kaja écrivit des ordres et puis la discussion s’orienta vers la possibilité qu’ils avaient aussi de débarquer n’importe où. Kaja conclut la réunion en disant avec une grimace :
   - On est dépendants des informations que nous fournira le crieur. Est-il fiable ?
   - L’intendant du baron m’a affirmé que oui, répondit un des présents.
   - Bien, il se fait tard. On reprend demain. Merci messieurs !
L’après-midi était bien avancée et il était temps de se préparer pour la nuit. L’intendance avait monté des tentes et des abris. Sur des bambous, des toiles tendues faisaient office de mur. C’était léger mais suffisant pour se protéger des bayagas. 
Quand Kaja fut seul, il eut de nouveau l’image de cette jeune fille au regard intense et aux cheveux blancs. Il secoua la tête comme pour chasser cette pensée. Il sortit de ses affaires la branche de l’arbre sacré qui poussait chez lui. Il pensa que cela faisait beaucoup. Puis quand ses pensées revinrent sur Riak, il la posa sur la table. Qu’avait-elle en tête, cette sorcière qui commandait aux bayagas ? De nouveau, il passa en revue les différentes possibilités qui s’offraient à elle. La présence du tréïben lui faisait penser qu’ils choisiraient de fuir par le fleuve, mais le groupe comprenait deux nonnes. Difficile de dire leur influence, et puis cette sorcière avait l’air de quelqu’un qui ne s’en laisse  pas compter. L’étoile de Lex était levée depuis longtemps quand il se leva. Incapable de trouver le sommeil, il se servit un peu d’eau et se mit à jouer avec la branche de l’arbre sacré. Dans la pénombre, elle semblait briller.
   - La légende dit que les branches de l’arbre sacré peuvent répondre aux questions…
Kaja avait monté la branche à hauteur de son visage et lui parlait.
   - … Tu vois j’aimerais bien savoir par où elle va passer …
Kaja sursauta quand les feuilles s’agitèrent comme si elles étaient agitées par une brise légère. Kaja se mit à tourner sur lui-même et repéra que le phénomène avait toujours lieu du même côté. Il pensa que les légendes disaient vrai.
Rapidement, il s’équipa. Si les légendes disaient vrai, alors, il ne risquait rien avec les bayagas. Il avait reçu le message et avait hâte d’être sur place. Il réveilla son second pour lui donner ses instructions. Ce dernier tiqua quand Kaja lui expliqua qu’il allait voyager de nuit, car lui possédait une branche de l’arbre sacré. Demain, il faudra laisser une escouade sur place pour récupérer les informations, mais tous les gayelers disponibles devaient le rejoindre au défilé des roches noires.
Il scella lui-même son cheval pour gagner du temps et une fois la branche bien accrochée sur sa veste, il s’enfonça dans la nuit.
Le commandant Talpen le regarda partir. Il était d’une grande famille comme d’autres officiers. Il voyait en Kaja un chef pour l’avenir, voire un roi qui donnerait l’indépendance à ce royaume. Le fait qu’il possède une branche de l’arbre sacré était un signe qu’il avait raison de croire en lui. Si la crainte l’habitait, il avait entendu tellement de mauvaises histoires sur les bayagas, il pensa que demain, si le colonel était toujours vivant, alors il aurait la confirmation qu’il était bien le souverain investi par l’arbre sacré dont lui avait parlé le devin.
Personne ne vit passer Kaja au milieu de la nuit. Si par le plus grand des hasards, on l’avait vu, on aurait vu un cavalier nimbé de lumière dorée galoper dans la nuit. Si Kaja eut une pensée pour les bayagas, il n’en vit pas. Au matin, il était en vue de la tour de guet qui était construite à l’entrée du fleuve.
Le soir, quand ses hommes arrivèrent, le piège était prêt. La nuit se passa.
Au matin, les gayelers rejoignirent les remorqueurs et se tinrent prêts. Kaja monta en haut de la tour et se mit à scruter les bateaux. Il y a avait beaucoup d’embarcations. Il pouvait éliminer les barges. Les barques découvertes étaient trop petites pour porter quatre personnes. Il concentra son attention sur les pirogues avec cabine. Quand la branche s’agita, il sut que la sorcière approchait. Son regard fut accroché par une des embarcations. Elle n’avait rien de spécial. Comme d’autres, elle avait dix pagayeurs, un barreur et une cabine. Ce fut le petit éclat vert d’un insecte qui s’envola qui acheva de le convaincre. Il ordonna aux guetteurs de regarder ailleurs. Kaja courut chercher un cheval, il voulait être là quand on mettrait la main dessus. Au galop, il pouvait avoir rejoint les remorqueurs avant qu’ils ne prennent en chasse la pirogue de la sorcière. Sur sa monture, il jubilait. Les choses se passaient comme il avait prévu et bientôt, elle serait prisonnière ou morte. Quand il arriva au port, il décrivit l’embarcation et prit place dans un des remorqueurs. Comme les autres, il se cacha pour que personne ne les voie.
Quand le signal du départ fut donné, Kaja fut heureux de pouvoir se dégourdir les jambes. Les marins s’arqueboutèrent sur leurs rames, et les bateaux se déployèrent sur le fleuve. Kaja admira la technique. Quand ils furent alignés dans le fleuve, il eut un sourire. La sorcière était dans les mâchoires du piège.

samedi 20 octobre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...67

Kaja eut fort à faire dans la région de Clébiande. Il pensa que ce n’était pas le hasard si le renégat Cajanobi avait écumé ce territoire. En dehors du colonel du fort de l’ouest qui vivait quasiment en reclus, le territoire était parsemé de petits fortins avec des effectifs qui variaient entre deux et cinq hommes. Kaja et ses hommes allaient de village en village, vérifiant si les soldats se conformaient à ses ordres. C’est en rentrant dans le hameau de Narce qu’il fut arrêté par une femme.
   - Si t’es bien, çui qu’tu dis, alors, t’vas faire queque chose !
Kaja s’était arrêté et avait écouté. Il avait même mis pied à terre. Quand la femme eut fini, il se tourna vers un lieutenant et lui dit :
   - Va me les chercher !
Avec trois hommes, il alla chercher les deux soldats en poste et les ramena devant Kaja. Quand il les interrogea sur les dires de la femme, il comprit qu’elle avait raison. Ils n’avaient pas appliqué la justice mais avaient donné raison à celui qui payait le plus.
   - Allez me chercher le chef du village, ordonna Kaja. Et mettez-moi ceux-là à genoux.
Ce fut sans ménagement que les soldats de Kaja firent s’agenouiller les deux locaux en leur liant les mains dans le dos. Ils tremblaient de tout leur corps. Il fallut du temps pour récupérer le chef du village. Il était aux champs. Kaja comprit que cet homme, Irpa, spoliait les autres pour agrandir ses terres avec l’aide de la police. Bientôt, il y eut tout le village de réuni. Les femmes des locaux implorèrent Kaja de ne pas être trop sévère. Quand Irpa arriva, Kaja vit arriver un homme sûr de sa puissance et de sa place.
    - La femme qui est là m’a raconté une histoire curieuse. Ces soldats-ci, dit-il en montrant les deux militaires agenouillés, n’ont rien pu dire contre. Et toi, que dis-tu ?
   - Cette femme veut me nuire. Ceux-là ont trop peur de rencontrer le colonel Kaja et sont prêts à tout. Personne ici n’a rien à dire contre moi. N’est-ce pas ?
Irpa parlait avec force gestes et prenait les villageois présents à témoins. Il avait cet air de morgue et de supériorité de ceux qui sont certains de la peur qu’ils font naître.
   - T’es qu’un salaud !
Irpa baissa les bras qu’il avait étendus et se retourna pour voir qui avait parlé. C’était un jeune garçon dépenaillé, maigre comme un clou, mais dont les yeux flamboyaient de rage.
   - T’as tué mon père et fait mourir ma mère ! Tout ça parce qu’ils ne voulaient pas te donner notre terre.
   - Tu dis n’importe quoi, Liaco. Tes parents m’ont vendu leur terre. J’ai tous les parchemins.
   - Vendu pour un sac de blé, tu te fous encore de moi…
Il fallut le retenir pour qu’il ne se jette pas sur Irpa.
   - On va tirer ça au clair, dit Kaja.
Il fit signe à son lieutenant d’approcher.
   - Tu me fouilles les maisons des locaux et de cet Irpa, et tu me ramènes tout.
Se tournant vers un autre officier, il dit :
   - Installe-nous des sièges et ce qu’il faut pour juger.
Puis s’adressant à Liaco, il ajouta :
   - Toi, viens avec moi et montre-moi où était cette terre...
Avant qu’Irpa n’ait pu bouger, deux soldats l’avaient encadré.
   - … Bien sûr, en tant que chef, vous suivez !
Accompagné de ses soldats, de Liaco, et d’Irpa, Kaja commença un tour du village puis, prenant un chemin que lui montrait le jeune, s’enfonça dans la campagne. Ils longèrent des parcelles, passèrent des ponts plus ou moins solides, longèrent des bois.
   - Là, dit Liaco. On avait des châtaigniers. 
   - Et où sont les arbres, demanda Kaja en voyant un champ de céréales ?
   - Ce salaud a tout coupé pour faire pousser ça, mais la terre n’est pas bonne, les châtaigniers nous nourrissaient davantage.
   - Je vois, dit Kaja !
Il se tourna vers Irpa.
   - Vous n’aimez pas les châtaignes ?
   - Colonel, c’étaient de vieux arbres à moitié crevés. On m’a donné l’autorisation et j’ai tout nettoyé… à mes frais !
   - Qui a autorisé ?
   - Vos soldats. Ils sont venus, ont vu qu’ils devenaient dangereux avec le pourrissement et m’ont donné l’autorisation.
   - Liaco, combien y en avait-il ?
   - Une bonne centaine !
   - Quel a été le sacrifice ?
   - Le sacrifice… le sacrifice…
Irpa se troubla.
   - J’ai fait ce qu’ils m’ont dit... J’ai versé l’huile et le vin au pied de chaque arbre avant de les couper.
   - De l’huile et du vin, intéressant ! Pas traditionnel mais intéressant !
Irpa avait changé de couleur. Son teint était devenu terreux. 
   - J’en ai assez vu. Remontons.
Il passa près de son lieutenant.
   - S’il dit un mot, fais le taire. Je ne veux plus l’entendre, lui dit-il en désignant Irpa.
Quand ils eurent rejoint le village, l’autre lieutenant avait posé les registres locaux sur un coffre et ramené d’autres documents. Kaja s’approcha du plus gradé des deux locaux.
   - J’ai vu le champ en cause. Il y avait des châtaigniers. Combien ?
   - Oh ! Une petite cinquantaine, répondit-il.
   - Presque une centaine, mon colonel, on était plus près de la centaine, corrigea son compagnon.
Le sergent agenouillé lui lança un regard noir.
   - Cinquante ou cent, ce n’est pas très important, répliqua Kaja. Quel sacrifice pour leur coupe ?
   - Ce que dit la loi, mon colonel !
Irpa avait ouvert la bouche, mais avant qu’un son ne soit sorti, il avait pris un coup de manche de hache de combat dans le ventre et n’avait pu continuer
   - Bien, répondit Kaja en le regardant tomber à genoux. Lieutenant que trouve-t-on dans le registre ?
   - Il est noté un bœuf et autant de poulets que d’arbres.
Il y eut des murmures parmi les villageois qui écoutaient.
   - Il semblerait qu’on manque de témoins, sergent, pour attester de ce sacrifice… Autant d’arbres… il n’y a pas de traces dans les rapports. Je trouve cela étrange, pas vous ?
   - On est très loin de tout ici, les rapports ont pu se perdre.
   - C’est possible, mais alors comment expliques-tu que le chef du village ne s’en souvienne pas de ce bœuf et encore moins des poulets… Cent poulets et même cinquante, ça en fait du bruit…
Le sang reflua du visage du sergent. La première femme prit la parole :
   - J’te l’avais bien dit ! Tous des salauds !
Tête basse, le sergent ne disait rien.
   - J’ai fait qu’obéir, dit son subordonné. J’voulais pas !
   - Tais-toi, Tiltua, gronda  le sergent, sans arriver à le faire taire.
Le subordonné tremblait de peur. Sa logorrhée n'avait pas de fin. Il donnait tous les détails de tout ce qui s'était passé. À l'écouter, Kaja sentait monter de plus en plus de colère. Le sergent n'y tenant plus, se jeta sur lui pour le faire taire. Il le bouscula sans pouvoir faire plus. L'épée de Kaja venait de le clouer au sol. Il fut agité de quelques soubresauts avant de s'immobiliser. Sa femme hurla se précipitant pour le prendre dans ses bras. Kaja récupéra son épée, pendant que les hurlements se transformaient en sanglots. Il se tourna vers les soldats qui tenaient Irpa :
   - Finissons-en !
Irpa hurla pendant que les soldats le traînaient. Sans ménagement, un des gayelers lui étala le bras au sol. La main de Irpa avait à peine touché la terre qu'elle fut fixée par la lance qui la transperça. Irpa poussa un cri de douleur aussitôt suivi d'un deuxième quand une autre lance transperça l'autre main. Du plat de sa hache, un sergent lui fracassa les genoux, puis méthodiquement entreprit de lui casser tous les os. Quand Irpa s'évanouit, le sergent s'arrêta. Les soldats récupérèrent leurs lances. Les villageois s'étaient tus. On n'entendait plus que les sanglots de la femme qui pleurait sur le corps de son mari. Kaja s'approcha du soldat survivant :
   - Tu as le choix, suivre ton chef, ou rentrer dans le rang.
   - J’obéirai, mon colonel. J'obéirai.
   - Lieutenant ?
   - Oui, mon colonel.
   - Qu’on l’affecte au fort d’Esda. Et occupez-vous de ce poste.
Sans attendre plus longtemps, Kaja était reparti. Un des lieutenants s'était approché de lui.
   - Pourquoi avez-vous épargné ce soldat, mon colonel ? Il était aussi coupable que son chef.
   - Oui, lieutenant. L'intérêt est qu'il témoigne. Les autres postes vont régulariser avant notre passage. Je ne suis pas responsable de ce qui a été. Je fais en sorte que les choses changent.
Kaja continua son inspection en suivant le fleuve. Il avait fait un arrêt au fort de Clébiande acceptant l'hospitalité du colonel. Même s'ils avaient un grade identique, Kaja était son supérieur. L'homme tenait à son poste et à sa tranquillité. Son désir de ne pas faire de vague l'amenait à se conformer aux désirs de ses chefs. Depuis l'histoire du fort d’Esda, lui aussi avait entrepris de régulariser tout ce qui devait l’être. Il n'avait participé à aucune des malversations, mais, comme beaucoup, avait laissé faire. Kaja ne lui avait rien dit, tout en notant les changements. En partant, après les remerciements, il lui glissa qu'il trouverait bien s'il contrôlait un peu plus les soldats des villages, par exemple en les rendant beaucoup plus mobiles…
Faire à cheval ce qu'il avait fait en bateau, lui faisait découvrir le monde d'une tout autre manière. Les pauses étaient toujours riches d'enseignements. Les nouvelles allaient vite. Le corps des gayelers commençaient à être connu. Ils avaient des pouvoirs étendus. Quel que soit le grade, on pouvait craindre pour sa vie en cas de manquement. Kaja rencontrait maintenant des casernes en cours de rénovation et des gens qui ne voulaient surtout pas qu'on remette en cause leur honnêteté. Un nombre certain de commandants de place avaient démissionné sous le prétexte avoué qu'ils étaient trop vieux. De plus jeunes les avaient remplacés. Ils avaient d'emblée, refusé les cadeaux offerts par les administrés. Ils avaient lu la circulaire de leur colonel, commandant général de la  police. Tout acte de corruption voulait dire la décapitation pour le soldat quel que soit son grade. La circulaire précisait que pour une tentative de corruption, le coupable, qui avait voulu corrompre, aurait à payer une très forte amende si c'était la première fois, et serait mis à mort si c'était une récidive. Si la corruption s'avérait véridique, la mise à mort serait immédiate, accompagnée de toute la famille si cela portait préjudice à l'état. La confiscation des biens qui allait avec servirait pour moitié à récompenser le militaire qui l'avait dénoncée et pour moitié à avoir les moyens de rénover la police.
Kaja avait rangé les gens qu'il rencontrait en deux catégories, ceux qui étaient heureux de changer et ceux qui avaient peur. Les premiers adhéraient aux ordres et ne lui posaient pas de problème. Il les utilisa comme vivier où il puisait pour remplacer les cadres qui faisaient défaut. Quant aux autres, il les maintenait dans leur sentiment en faisant régner une discipline de fer, comme à Cannfou.
Cannfou était une ville en deux parties. Il y avait la ville basse et la ville haute, entre les deux, la falaise. À force de patience, les gens avaient creusé un chemin étroit et raide. Cela avait été le début. Puis on avait construit les plateformes. C'est sous ce nom qu'on désignait la succession de pentes en bois posées sur des poutres enfoncées dans la roche. Si un animal avec sa charge pouvait s'y aventurer, on ne pouvait en mettre deux et encore moins un chariot. Cela c'était avant les seigneurs. À leur arrivée, ils avaient monopolisé les plateformes. Pour y passer, il fallait payer, cher ! Les seigneurs les empruntaient mais pour les autres, il était plus économique de décharger en haut ou en bas et de recharger après que les portefaix aient fait le voyage. Cannfou aurait probablement sombré dans l'oubli sans le mopran. Cette plante était indispensable aux belles dames de la capitale et d'ailleurs, sans elle, point de beauté. Le mopran ne poussait que dans la vallée et n'avait jamais pu s’acclimater autre part. Son commerce était la principale richesse de Cannfou grâce à la falaise et à sa cascade.
Kaja était arrivé dans la ville basse en pleine crise. Un lieutenant tentait de remettre un peu d'ordre. Le commandant de la place était parti ainsi qu'un nombre certain de ses subordonnés. Il paniquait. Le grand passage était là et il ne savait pas trop quoi faire.  
   - Le grand passage ?
   - Oui, mon colonel. C'est le nom qu'on donne à ce flot de locaux quand ils se déplacent pour leurs simagrées.
Kaja se fit expliquer en détail les modalités de cette transhumance dans la ville.
   - On m'a annoncé l'arrivée de la grande prêtresse et de sa suite pour demain. C'est toujours tendu, mon colonel.
   - Je sais qu'elle bénéficie d'un régime spécial. Qu'en est-il à Cannfou ?
   - Elle a l'autorisation spéciale de prendre les plateformes, elle et quelques vieilles femmes… et puis il y a tous les autres. Vous avez vu tous les gens qui sont là ?
   - J'ai vu la foule dans la ville. Pourquoi sont-ils là ? Ils devraient être en route pour rentrer chez eux.
   - C'est sans compter sur leur fanatisme, mon colonel. Ils sont prêts à se battre pour avoir l'honneur de porter la litière de la grande prêtresse. Si on intervient trop tôt on risque l'émeute, et trop tard on aura le chaos. Le commandant Damaro avait des défauts mais il avait l'habitude de gérer cela. À la montée, on lui a signalé une novice. Un de nos informateurs a vu une fille aux cheveux blancs…
   - Et il ne l'a pas arrêtée ?
   - Non, mon colonel. Quand le commandant Damaro a voulu visiter le dortoir des novices, on a frisé l'émeute. Il a dû négocier. C'est la chef des novices qui est venue. Il a palabré un moment avant de pouvoir entrer. Quand il a fouillé les lieux, il n'y avait que des filles banales…
   - Votre informateur s'était trompé.
   - Pas sûr, mon colonel. Le commandant pense que la fille aux cheveux blancs est montée avec la grande prêtresse et les vieilles.
   - Et pas possible de fouiller les litières, je présume ?
   - Non, mon colonel, trop dangereux. On aurait eu une révolte. Vous pensez qu'au retour, ça va être pareil ?
   - Oui, mon colonel, et je ne sais pas quoi faire.
   - Que valent les hommes qui sont là-haut ?
   - Ils étaient très proches du commandant…
   - Je vois, lieutenant.
Kaja se tourna vers un de ses officiers :
   - Hérer, vous laissez un sergent et deux escouades ici et, avec le reste des hommes nous montons à la ville haute.
   - Vous n'aurez pas le temps de faire monter tout le monde, mon colonel. La nuit est trop proche.
   - Vous avez raison, lieutenant, dit Kaja. Hérer, vous me rejoindrez demain à la première heure. Je monte ce soir avec une escouade.
À son arrivée dans la ville haute, le désordre était indescriptible. Si certains essayaient encore de travailler, la plupart courait dans tous les sens pour accueillir la litière de la grande prêtresse. Une sorte d'hystérie semblait s'être emparée de la ville. Kaja avisa un soldat qui semblait désemparé devant ce spectacle. Sa tenue était loin d'être parfaite mais elle était propre. Kaja le héla plusieurs fois avant qu'il ne réponde.
   - Ah ! Mon colonel, on n'attendait pas votre arrivée avant plusieurs jours.
Kaja allait répondre vertement quand un mouvement de foule fit faire des embardées à son cheval. Les cris annonçaient l'arrivée de la grande prêtresse. Bientôt il vit une foule surexcitée se rapprocher de lui. Le soldat lui fit signe :
   - Venez mon colonel. Ne restons pas ici.
Une fois à la caserne, il découvrit ce dont il avait l'habitude : délabrement et laisser-aller. À part un jeune soldat, à l'uniforme tout propre, il n'y avait personne.
   - Où sont-ils tous ?
   - Avec le grand passage, ils se répartissent en ville avec la mission de surveiller ce qu’il se passe. La première partie du convoi de la grande prêtresse vient d'arriver. L'autre partie arrivera demain. Après-demain commenceront les descentes. Les chariots sont déjà en bas et la grande prêtresse n'aime pas attendre.
   - Cela va durer combien de temps ?
   - Cinq à six jours pour le convoi des nonnes et de leurs invités, et encore autant pour tous les déplacés qui rentrent chez eux. 
   - En attendant, vous allez me montrer où s'installent les gens. 
   - À vos ordres, mon colonel !
C'est à pied que Kaja et ses gayelers suivirent le soldat. Les gens faisaient juste attention à eux pour les éviter. C'est ainsi qu'il découvrit où logeait la grande prêtresse, qu'il vit arriver les chariots des novices et les premiers chariots des nonnes. Tout se passait sous le regard attentif des noires et blanches comme les gens appelaient les gardiennes.
   - L’heure de Lex va arriver, mon colonel.
   - Bien, soldat. Rentrons. Je pense que tes collègues vont faire comme nous. Nous visiterons la grange des novices demain.
À la caserne, Kaja attendit un peu. Avant le lever de l'étoile de Lex, les soldats étaient presque tous là.
   - Qui manque à l'appel ?
   - Le sergent Legacy et son escouade, mon colonel. S'ils étaient trop loin, ils ont cherché refuge quelque part, répondit un sergent.
   - Votre nom, sergent ?
   - Corix, mon colonel.
   - Bien, sergent Corix. Où ont-ils pu trouver refuge dans cette ville bondée ?
   - Sûrement à l'auberge de la Dame Blanche, répondit un des soldats de l'escouade, ce qui fit rire les autres.
Le sergent Corix leur jeta un regard noir qui les fit arrêter.
   - Bien, dit Kaja, nous verrons ça demain. Maintenant j'aimerais vous expliquer les quelques modifications que j'ai décidées…
Kaja commença par un discours puis continua avec des orientations générales pour finir avec les nouvelles instructions pour ville haute.
À la première heure Kaja était debout. Avec son escouade, ils montèrent à cheval et se dirigèrent vers la grange où étaient les novices. Il avait la ferme intention de fouiller les lieux et de vérifier s'il y en avait une qui avait les cheveux blancs. Ils longèrent la falaise et arrivèrent près de la rivière.
   - Vérifiez les autres issues, dit Kaja à ses gayelers.
Pendant qu'ils se déployaient, il se dirigea vers la porte principale. Il dut éviter de nombreux corps allongés. Les gens avaient dormi par terre par manque de place. Il longea le bord de la grange, laissa un soldat devant une fenêtre pour arriver au coin. Alors qu'il découvrait la porte principale, il entendit du bruit. Il éperonna son cheval. Par les portes grandes ouvertes, il vit un spectacle qui le mit en colère. Des soldats, manifestement saouls, avaient forcé l'entrée.
   - DÉGAGEZ, brailla un des soldats, ou je vous embroche.
Kaja reconnut l'uniforme d'un sergent. Il pensa que c'était le sergent Legacy. Il descendit de cheval en attrapant son fouet. Les gardiennes se mettaient en ordre de bataille. Des gens autour de lui commencèrent à se réveiller. Ça allait tourner mal. L'émeute n'était pas loin. Il n'avait qu'une escouade présente. Si un des soldats se faisait blesser, il y aurait un massacre. Kaja s'avança. Personne ne fit attention à lui. Le sergent Legacy se rua en avant mais ne fit qu’un pas. Kaja fit claquer son fouet, lui entoura la cheville, le mettant à terre. Tous les regards se tournèrent vers lui. D’un deuxième coup de fouet, il fit sauter le flacon de la main de l’homme à terre. Sa voix claqua comme son fouet :
   - Rangez vos armes !
Les hommes, qui étaient prêts à se battre quelques instants plus tôt, prirent des airs de gamins fautifs aidés par les ordres et le fouet de leur chef. Kaja parcourut l'assemblée des yeux. Il repéra une tête blanche. Il allait dire quelque chose quand il croisa son regard. Ce fut comme si deux lances lui traversaient le corps. Il ne sut plus quoi dire. C'est en entendant du bruit derrière lui qu'il se retourna. Fendant la foule qui se rassemblait, la grande prêtresse arrivait.
   - Qu’est-ce à dire ? demanda-t-elle à Kaja.
   - Rien de grave, Altesse, répondit-il. Quelques ivrognes qui veulent se rendre intéressants.
Il se tourna vers les soldats qui quittaient la grange :
   - Allez au camp et n’en bougez pas !
Il accompagna ses ordres de quelques coups de fouet bien placés qui les firent accélérer. Il se tourna alors vers la grande prêtresse :
   - Baron Kaja Sink, dit-il en saluant. Mes hommes seront punis. Je ne tolère pas ces conduites.
   - Que faites-vous ici, Baron ? Vous êtes loin de vos terres.
   - Vous avez raison, Altesse. J’avais l’ordre de patrouiller dans la région le temps de votre grand rassemblement. Vous savez comme notre roi tient à la paix.
Ayant dit cela, il salua et repartit vers son campement.

dimanche 7 octobre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...66

Kaja était reparti quelques jours plus tard. Il était allé vérifier dans le bois de son père cet arbrisseau qui poussait à travers la pierre. Il en était revenu bouleversé. C’était effectivement un arbre de la même race que l’Arbre Sacré de Tisréal. Il en frémissait encore. Le bois était donc sacré. Il avait gardé pour lui ce secret. Il préférait attendre d’en savoir plus. Il avait dit à Ganelane qu’il considérait comme sacré le bois où son père allait faire ses offrandes. L’intendant avait comme nouvelle mission d’en surveiller l’accès et d’en interdire la moindre dégradation.
Il rejoignit son poste sans joie. Le vice-vice-roi, comme il appelait le baron Reneur, lui avait donné pour mission de réformer le corps d’armée de la police du royaume. Si les officiers et les sous-officiers étaient des seigneurs, la grande masse des soldats étaient des gens du cru plus attirés par le pouvoir de s’en prendre aux autres en toute impunité que par le sentiment de justice. L’opinion de la majorité des barons était qu’ils étaient, au mieux incompétents, et au pire dangereux.
Il comprit très vite que son prédécesseur était plus enclin à participer aux nombreuses fêtes de la capitale que de s’occuper de son poste. Tout le travail était fait par son subordonné. Le baron Selvag était l’héritier d’une famille qui avait perdu beaucoup de ses terres. Contrairement à son chef qui pouvait aller jouer les jolis cœurs dans les fêtes, Selvag avait besoin de tout son argent pour sauver son domaine. Il avait accueilli Kaja très cordialement. Les premiers documents qu’il lui avait montrés avaient été les invitations pour les fêtes de la semaine. Kaja avait frémi. Il se revoyait entouré de demoiselles cherchant un bon parti sans compter les femmes en mal d’aventures. Il avait alors expliqué à Selvag qu’il voulait voir le fonctionnement de son corps d’armée avant tout. Selvag avait juste relevé un peu son sourcil gauche en signe d’étonnement. Il avait alors amené à Kaja les affaires courantes. Il avait un peu tiqué en voyant la vitesse à laquelle Kaja regardait tout cela mais s’était abstenu de tout commentaire.
Le lendemain, à la première heure, Kaja avait exprimé le désir que Selvag le conduise visiter les différentes casernes. De nouveau Selvag avait eu ce curieux haussement du sourcil gauche. Il avait conduit Kaja à la caserne la plus proche. Kaja avait découvert ce que ne montraient pas les documents, des hommes sales dans les locaux sales. Devant cette tornade qui pénétrait leurs locaux, peu de soldats avaient réagi. Quelques rares saluts et beaucoup d’indifférence avaient été son comité d’accueil. Kaja se tourna vers Selvag :
   - Mon prédécesseur faisait combien d’inspection par an ?
   - Aucune, mon colonel !
   - J’ai visité une fois, une caserne de police avec le vice-roi. L’impression était très éloignée de celle que je ressens ici.
   - Oui, mon colonel. On vous a conduit à la caserne Orodéa.
   - Oui et alors ?
   - C’est la vitrine, mon colonel. Ce ne sont pas des soldats mais des acteurs !
   - Bien, alors Selvag, nous allons faire en sorte que tout cela change !
Il entra dans le bureau de commandement. Il n’y avait personne. Kaja entendit des bruits plus loin dans un couloir. Il s’en rapprocha. Quelques hommes débraillés se baffraient et se saoulaient.
   - J’t’avais dit qu’il avait ce qu’il fallait, déclara un homme, fallait juste insister pour qu’il nous le donne !
Les autres répondirent par un rire gras sauf un qui venait de voir Kaja. Il se leva maladroitement tentant de réajuster sa tenue.
   - Le colo… le colonel !
Les autres se retournèrent alors, sans pour autant poser ce qu’ils tenaient. Blêmes, ils se levèrent tentant de faire face.
   - Lieutenant Berret ?
Selvag leva une nouvelle fois son sourcil gauche. Décidément le baron Sink méritait sa réputation. Il avait fait plus que parcourir les documents, il les avait mémorisés. Un homme s’avança en entendant Kaja :
   - Lieutenant Berret, mon colonel, au rapport !
Il posa prestement la cuisse de volaille qu’il n’avait pas lâchée.
   - Nous faisions une petite fête pour célébrer votre nomination.
   - Je vois, lieutenant, je vois. C’est très gentil à vous… mais…
Kaja avait dégainé brusquement et mit son épée sur la gorge du lieutenant.
   - … Si la prochaine fois que je viens, je trouve votre caserne dans cet état… Je considérerai que c’est un manquement grave à votre devoir.
Le lieutenant avala sa salive avec difficulté. Une telle accusation et c’était la mort.
   - Me suis-je bien fait comprendre, lieutenant ?
   - Oui… Oui, mon colonel !
Tout aussi rapidement, il abattit son épée sur la table qu’il coupa en deux. Il rengaina alors et fit demi-tour.
   - À bientôt, lieutenant... et merci pour la petite fête...
Kaja repartit à grandes enjambées vers le quartier général.
   - Tout est comme cela, Selvag ?

   - À peu de choses près, mon colonel. La corruption et la prévarication sont partout.
   - Il y a bien des hommes de valeur là-dedans !
   - Quelques-uns, mon colonel mais pas beaucoup.
   - Et vous les connaissez, bien sûr.
   - Bien sûr, mon colonel.
   - Je les veux dans la cour le plus rapidement possible, Selvag.
   - Deux jours, mon colonel ?
   - Je patienterai jusque-là.
Il n'y avait que dix soldats, deux jours plus tard.
   - En tout, ils sont plus nombreux, mais les autres ne sont pas dans la capitale, mon colonel.
   - Je me doutais qu'ils seraient peu nombreux… mais pas à ce point-là.
Kaja s'approcha d'eux. Il dégaina et s’approcha du premier :
   - Fais voir ce que tu sais faire !
Le soldat regarda un instant les autres puis Selvag qui lui fit un signe de tête. Le soldat dégaina à son tour et se mit en garde. En quelques assauts, son épée vola à plusieurs pas. Kaja dit :
   - Bien, au suivant !
Quand il eut testé les dix hommes, il leur dit :
   - Vous pouvez être bons, mais pour l’instant vous ne valez pas grand-chose. 
Il se tourna vers Selvag.
   - Trouvez-leur un casernement. Je les entraînerai tous les matins.
Cela dura deux mois. Kaja se partageait entre les réceptions où il devait se rendre et les hommes qu’il dirigeait. D’autres volontaires arrivaient petit à petit. Tout se faisant dans le secret. Selvag, qui avait son réseau d’informateurs, rapportait à Kaja qu’à la cour, on estimait qu’il allait faire comme son prédécesseur. C’est à ce moment-là qu’un des jeunes fils de baron vint le voir. Habillé sobrement, il ne suivait pas la mode d’extravagance qui était en cours chez les jeunes. À sa ceinture, une épée de bonne facture, loin des “jouets” que Kaja voyait tous les soirs. Selvag le fit entrer dans le bureau de Kaja qui l’attendait debout.
   - Je vous écoute, dit-il. 
   - Je voudrais entrer dans la police, baron Sink.
Kaja ne s’attendait pas à sa demande.
   - Et pourquoi ?
   - J’ai un oncle sous vos ordres directs, baron.
   - Ici, il n’y a pas de baron.
   - Oui, … mon colonel.
   - Bien, continue !
   - Il désespérait de ce qu’il faisait et vous êtes arrivés. Aujourd’hui, il retrouve sa fierté de servir. Nous sommes quelques-uns à avoir le même désir.
Kaja l’avait laissé finir son discours et l’avait autorisé à rejoindre les autres. Comme les autres, il l’avait testé. Sa technique était meilleure mais il lui manquait la rage de vaincre. Il fut rapidement défait.
Petit à petit, la caserne Gayeler, qui avait été désertée depuis des années, se retrouva pleine de vie. Kaja avait gardé l’uniforme de la police mais avait fait ajouter un bandeau rouge à chaque bras. L'entraînement était dur et tous n’y arrivaient pas. Les meilleurs montèrent en grade. Alors que s’annonçait la grande migration annuelle du peuple vers la haute vallée de Canfou, Kaja déclencha la deuxième phase de son programme. Salveg le secondait à merveille.
À la cour, on s’étonna  de l’absence de Kaja. Le vice-roi Reneur lui-même, chercha à savoir où il était. Déjà qu’on avait noté la défection de jeunes espoirs. Cela alimenta la rumeur.
Le baron Reneur avait obtenu du roi de Tisréal que Kaja soit sous ses ordres. Son oracle personnel lui avait désigné le baron Sink comme un potentiel concurrent. Reneur avait aussi vu son influence sur les plus jeunes dans les clans et avait pris peur. En l’ayant sous ses ordres et en l’affectant à ce poste, il pensait le circonvenir. Depuis des semaines, il faisait en sorte que Kaja soit invité à toutes les fêtes, sans réussir à le faire céder aux charmes d’une belle ou à le faire s’enfoncer dans la débauche. L’ancien chef de la police avait cédé beaucoup plus vite.
   - Mais je vous assure, Majesté, personne ne semble savoir où il est...
   - Son adjoint le sait !
   - Oui, Majesté, il dit qu’il est parti en inspection dans les provinces…
   - Foutaises, avec tous ces jeunes barons qui ont disparu, il mijote quelque chose… Je suis sûr que Gérère se frotte les mains...
   - Il est comme vous, Majesté, il ne sait rien et s’inquiète. Les jeunes barons disparus viennent aussi des clans qui lui sont fidèles.
La discussion entre le baron Reneur et son espion continua un moment sur le même ton. Mais au bout du compte il dut se rendre à l’évidence. Kaja avait disparu de tous ces lieux habituels comme les autres jeunes barons.
   - Trouve ce qui se passe, Winge !
Ayant dit cela, le vice-roi Reneur s’en alla rejoindre la salle de réception. Avec Gérère, il devait recevoir la grande prêtresse du peuple pour l’autorisation d’organiser leur migration. La réunion n’était que formelle. Un refus de leur part et le pays s’embraserait. Il ne pouvait pas se le permettre, pas tant qu’il partageait le pouvoir. Plus tard, quand il serait seul maître, il aurait la puissance pour montrer à ces gueux qui était le maître.
Pendant ce temps, Kaja était sur les routes. Il allait d’un poste à l’autre inspectant une caserne ici, un fort un peu plus loin, revenant parfois sur ses pas. Son parcours était imprévisible. Encore plus rapide que lui, la rumeur de son passage se mit à courir chez les policiers. Nombreux furent ceux qui les virent s’affairer à nettoyer et remettre de l’ordre. La rumeur parlait du colonel et surtout des sanctions.  L’histoire du fort d’Esda fut rapportée, amplifiée, déformée. On y racontait comment le colonel Sink avait débarqué au fort. La sentinelle, avachie sur la pierre où elle somnolait, avait vu arriver en trombe une poignée de cavaliers. Elle avait à peine eu le temps de se mettre debout qu’elle avait été assommée. En cette heure matinale, la porte était simplement ouverte pour faciliter l’accès de ceux qui préféraient habiter en ville. Kaja avait ravagé le fort avant qu’il n’y ait un semblant de réponse. Les Gayelers surentraînés avaient fait prisonniers tous les soldats présents, sans que ceux-ci n’opposent une résistance réelle. Il y avait quelques blessés mais pas de mort. Kaja avait débarqué dans les appartements du commandant du fort, le trouvant encore dans son lit et c’est quasi nu, qu’il s’était retrouvé dans la cour avec ses hommes. Seul un homme avait une tenue complète et propre ainsi qu’une arme entretenue. Il venait de la ville et avait tenté de se battre dès qu’il avait vu la scène dans la cour. Kaja s’était interposé et lui avait intimé l’ordre de ranger son épée au fourreau après avoir décliné son identité. Devant son chef suprême, l’homme avait obéi :
   - Mon nom est Arko, soldat de première classe du deuxième régiment de la police, mon colonel.
Arko s’était retrouvé au garde-à-vous devant le mur. Kaja s’était alors approché des autres.
   - Ce fort est sale ! Vous êtes sales ! Ce qui vient de se passer est intolérable.
Kaja, rouge de colère, s’adressait aux prisonniers à genoux les mains sur la tête. Il leur adressa une longue diatribe et fustigea leur chef. Alors qu’il commençait à leur parler de punition, le lieutenant gayeler qui l’accompagnait sortit des bâtiments en portant un coffret. Le commandant de la place devint livide. Kaja voyant cela s'interrompit pour l’examiner. Il y trouva des pièces d’or et un carnet. Quand il l’ouvrit, le commandant de la place émit un petit cri. Kaja regarda une page puis deux, en feuilleta quelques autres et, d’un coup d’épée, décapita le commandant de la place.
Il se retourna vers les soldats agenouillés qui tremblaient de peur.
    - Qui savait, demanda-t-il ?
Un silence de mort régnait sur le groupe.
   - Tout le monde savait, mon colonel. 
Kaja se retourna pour regarder le soldat qui avait parlé. Arko, toujours au garde-à-vous, avait fait un pas en avant pour se décoller du mur.
   - Tout le monde savait ?
   - Oui, mon colonel. Tout le monde savait que le commandant monnayait ses faveurs. Notre rôle était de mettre des amendes qu’il annulait si vous veniez avec une pièce d’or.
   - Tu confirmes les écrits que tu as adressés au quartier général ?
   - Oui, mon colonel, mais je n’avais eu de réponse.
Kaja montra le corps se vidant de son sang :
   - Tu as ta réponse. En vertu des pouvoirs qui sont les miens, je te nomme commandant de cette place avec le grade de lieutenant.
Kaja se tourna vers un gayeler :
   - Reb, vous resterez en soutien ici avec vos hommes. Vous connaissez mes ordres.
   - Oui, mon colonel, Justice et discipline !
   - Lieutenant Arko votre mission sera de faire de cette place un exemple pour tout le régiment.
   - Oui, mon colonel, oui !
La rumeur avait fait de ce récit un massacre où un colonel assoiffé de justice décapitait tous les corrompus. La panique avait alors saisi tous les postes au fur et à mesure que la rumeur se répandait.
Kaja se déplaçait tous les jours. Si les commandants de place essayaient de deviner ses mouvements, ils se trompaient le plus souvent. Kaja surgissait quand on ne l'attendait pas, montrant les failles des défenses, et éliminant les plus corrompus. Dans la population générale, on appréciait de voir la police faire son travail. À la cour, c’était différent. Certains profitaient de cet argent. Kaja s’en faisait de solides ennemis. Selvag lui envoyait régulièrement des rapports. Ils avaient mis au point un code entre eux. Ils étaient ainsi les seuls à savoir ce qui était écrit.
Toutes ses inspections l’amenèrent petit à petit vers Clébiande. Il voyait passer les chariots de nonnes et les colonnes de tous ces gens qui allaient vers la haute plaine pour leur cérémonial. Kaja n’avait jamais prêté beaucoup d’attention à cette manifestation. Pour lui, elle tenait plus du folklore que d’autre chose. Pourtant à voir tous ces gens en transhumance, il sentait monter en lui des questions. Il se renseigna sur le roi Riou et la dame blanche, apprenant au détour d’une conversation que les cheveux blancs dans ce pays n’étaient pas ceux de la sorcière blanche mais ceux de la divinité. Il trouva l’idée ridicule. Il se remémorait le récit de la sorcière.
Payatseze, la sorcière, était redoutée de tous les enfants. C’est de sa venue qu’on menaçait les enfants remuants. “ Si tu n’es pas sage, Payatseze t'emmènera dans son pays noir…”. En général cela suffisait à faire tenir l’enfant tranquille. Il y avait pire. La légende du royaume de Tisréal racontait qu’avant, le monde était noir car Payatseze se nourrissait de lumière et seule sa chevelure blanche se voyait. C’est la venue de l’Arbre sacré qui avait levé la malédiction… sur la terre mais pas dans ses profondeurs. On trouvait toujours un conteur pour raconter ce qui arrivait à certains voyageurs imprudents. Les grottes étaient les lieux de prédilection de Payatseze. Elle y venait pour boire la lumière sans oser sortir. Un dénommé Pesoch avait raconté son histoire. Un jour qu’il voyageait d’une province à l’autre pour louer ses bras à la saison des récoltes, il avait été pris par l’orage et s’était réfugié dans une grotte. La nuit était arrivée avant la fin de la pluie. Pesoch ne s’en fit pas, il avait des provisions, du bois sec et même une chandelle de cire pure. Il finissait de manger quand le noir était arrivé. Le feu n’éclairait plus et la chandelle elle-même ne perçait pas ces ténèbres. Pesoch s’était levé brusquement. Il avait tendu les bras en avant et avait senti la chaleur du feu. Ses souvenirs d’enfant avaient refait surface et le nom de Payatseze était venu à son esprit. Il avait décidé de sortir de la grotte. Le feu était devant lui, la sortie juste derrière. Il essaya d’en faire le tour. Avançant à tâtons, agitant les bras devant lui et glissant les pieds au sol, il fit plusieurs pas sans rien voir et sans trouver la sortie. C’est alors qu’il eut la vision qui lui glaça le sang. Une chevelure blanche semblait flotter. N’écoutant que son instinct, il se mit à courir, tombant à plusieurs reprises, s’écorchant et se meurtrissant sur la pierre. Pesoch avait ainsi couru jusqu’à ne plus voir les cheveux blancs de Payatseze. Quand essoufflé, il s’était arrêté, il ne savait plus où il était et encore moins comment sortir. Il s’était assis, essayant de réfléchir. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, il n’avait trouvé qu’une solution : trouver la sortie. Il avait, à quatre pattes, chercher un mur. Il s’était alors remis debout. Lentement, en palpant devant lui des mains et des pieds, il avait commencé à suivre la paroi. Au bout d’un long moment, fatigué, il s’arrêta. Il n’en savait toujours pas plus. S’était-il rapproché de la surface ou bien était-il encore plus perdu ? Il était juste épuisé. Il décida de dormir. Dans le noir et le silence, et malgré le froid, il ferma les yeux. Si le sommeil fut long à venir, il fut aussi noir que les couloirs. Il se réveilla ayant perdu toute notion du temps et de l’espace. Le deuxième jour, si on peut appeler ce temps entre deux sommeils, jour, il reprit sa marche. Puis vint le troisième, rien ne semblait bouger, même l’air semblait figé. Dans ce monde immobile, il fut empli de désespoir. Il allait mourir là, dans le monde de Payatseze et on rajouterait son nom à la longue liste des disparus. Il se mit à pleurer de lourds sanglots comme ceux des enfants car Pesoch avait gardé un cœur d’enfant. Il se mit à rêver de forêt et d’arbres. Ses larmes en tombant se mirent à briller. Ce fut comme un chemin lumineux au sol. Il se leva et le suivit. Il avançait rapidement, si rapidement qu’il ne vit pas la roche qui dépassait du plafond et la heurta de plein fouet. Il entendit le bruit, comme un glas qui sonne et perdit connaissance.
L’eau froide le réveilla avant qu’il ne se noie. Se débattant en tous sens, il fut emporté par le courant et alors qu’après avoir craint de mourir sous terre, il se voyait mourir noyé, il vit une lueur. Bientôt, il émergea dans un bassin entouré d’arbres. Le courant le déposa sur une petite plage et là, Pesoch perdit à nouveau connaissance. Il se réveilla dans la cabane d’un paysan. Ce dernier l’avait trouvé alors qu’il menait son troupeau pour boire. L’ayant chargé sur une de ses bêtes, il l’avait ramené chez lui et l’avait soigné.
   - Où suis-je, demanda Pesoch ?
   - Tu es dans la vallée de la Sacro, répondit le paysan. Et toi, qui es-tu ?
   - Je suis Pesoch, je viens de Temor et j’allais à Romate pour les récoltes.
Le paysan le regarda avec des yeux ronds.
   - Mais Romate est à des jours et des jours de marche d’ici et il y a bien longtemps que les récoltes sont finies. On attend la neige.
Pesoch était resté sans voix. Il avait essayé de se lever sans y parvenir. Il avait alors découvert ses jambes. Elles étaient plus fines que des jeunes troncs. Il avait perdu toute force et tous ses cheveux.
Il avait été le premier d’une série. Les gens disparaissaient pour réapparaître une saison plus tard à des jours et des jours de marche du lieu de leur disparition, maigres, décharnés et chauves. Tous avaient parlé de cette chevelure blanche vue dans les ténèbres.
Bien sûr c’était une légende et Kaja n’y croyait qu’à moitié. Cela l’influençait quand même. Comme tous les seigneurs, il n’aimait pas les femmes aux cheveux trop blancs. Il avait d’ailleurs, parmi toutes les missions que ses soldats devaient accomplir, celle de retrouver les femmes à la chevelure blanche et de les arrêter. Elles devaient être conduites dans un endroit secret. Un de ces endroits où seul le vice-roi savait ce qui s’y passait.