jeudi 2 mai 2013

Les Gowaï avaient rompu le combat. Une fois de plus. Sagria haletait. Il avait beaucoup donné pour défendre les quelques murs de glace qui protégeaient leur abri. S'il saignait, il n'avait rien de grave. Ils avaient eu de la chance. Depuis deux jours, les crammplacs ne participaient plus aux combats. Peut-être allait-il pouvoir ramener ce qui restait de la phalange ? Il ne doutait pas du retour des Gowaï. Ils s'étaient retirés pour refaire leurs forces et se reposer. Ils reviendraient les harceler plus tard. Un konsyli s'approcha :
- Que fait-on, Sagria ?
- A combien sommes-nous des montagnes Changeantes ?
- Deux jours et la moitié d'entre nous est blessée !
- Si nous restons, nous sommes morts !
- Si nous partons tous, nous n'avons pas plus de chance !
- Les Gowaï n'aiment pas le soleil. S'il se lève, les valides partiront. Les autres essayeront de retenir les Gowaï le plus longtemps possible.
Les petites heures du matin s'étirèrent en longueur. Sagria avait récupéré le bâton rouge de son prince-dixième. Ce dernier était mort depuis une demi-lunaison.
Il se souvint de leur arrivée. Les habitants avaient fui la terre à cause des attaques des Gowaï. Deux phalanges étaient venues pacifier cette plaine. Ils étaient arrivés sans difficulté après avoir passé les Montagnes Changeantes. Il revoyait le premier soir sous le premier soleil qui annonçait le retour de la lumière et le changement de saison. Une curieuse teinte rouge avait baigné l'atmosphère. Les deux princes-dixièmes en avaient déduit que les temps seraient favorables. Ils avaient déchanté à la première bataille. Une troupe importante de Gowaï aidé d'un crammplac avait fondu sur eux. Leur fort de glace n'était même pas fini. Il avait repoussé l'ennemi. Les pertes avaient été importantes. Le harcèlement n'avait pas cessé depuis. Les Gowaï aimaient la nuit et les petites heures sombres. Leur vision était meilleure dans ces conditions. Ils attaquaient par petits groupes et partaient aussi vite qu'ils étaient arrivés. Le fort que les phalanges avaient construit, était adossé à une petite colline. Non loin, la forêt de résineux permettait aux Gowaï de se cacher. Les quelques patrouilles qu'ils avaient envoyées, avaient été massacrées. Les princes-dixièmes avaient été tués au cours des différents engagements. Sagria était le seul second à être encore en vie. Des deux phalanges, il restait sept mains d'hommes dont quatre valides. En allumant le feu, il pensait à la manière de prévenir la Blanche pour dire leur échec devant des forces supérieures. Le Bras du Prince-majeur viendrait peut-être en personne pour reprendre cette plaine. Avec la saison des plantes qui arrivait, ils en avaient besoin pour faire pousser ce qui était nécessaire à leur survie. Mais lui ne le verrait pas. Ses blessures ralentiraient la progression. Le ciel était dégagé. Le soleil allait briller. Tout en faisant chauffer sa nourriture, il supputa les chances de chacun. Une fois qu'il eut choisi, il donna ses ordres. Trois mains d'hommes partiraient. Ils avaient une chance en courant sans s'arrêter. Chacune choisirait un chemin différent pour rendre la tache des Gowaï plus difficile. Peut-être...
Quand la lumière du soleil toucha le sol encore glacé de la plaine, les premiers battements se firent entendre. Sagria ne les supportait plus. Les Gowaï tendaient des peaux sur des fosses qu'ils creusaient dans la glace. Ces tambours avaient un son grave qui s'entendait de loin. Ils les frappaient à un rythme entêtant qui mettaient les nerfs à vif. Quand la lumière fut forte et que les masques de neige furent nécessaires, les trois mains de guerriers partirent. Si les crammplacs avaient vraiment disparu, ils pourraient réussir. Les tambours résonnaient toujours quand ils se glissèrent dehors. Sagria les fit partir à intervalles réguliers. Le dernier groupe s'en alla en plein midi. Ils étaient encore en vue quand les tambours se turent. Sagria entendit le cri des Gowaï. Il monta sur le rempart. Il vit une troupe sortir de la forêt pour prendre en chasse les mains de guerriers qui venaient de partir. Il jura. Si les Gowaï étaient moins rapides que les hommes du royaume Blanc, ils étaient beaucoup plus endurants et ne s'arrêtaient jamais. Sagria donna l'ordre aux quelques valides et aux moins blessés de faire une sortie. C'est en hurlant qu'ils passèrent les murs de glace. Bientôt les quelques valides se retrouvèrent largement en avant des autres. Leur apparition détourna le mouvement de la troupe Gowaï. Sagria qui était un peu en retard sur le groupe de tête jura en prenant conscience de l'importance du nombre des Gowaï. Il y avait plus d'une phalange et ils continuaient à sortir du bois. Il comprit alors. Les forces ennemies les avaient fixés ici et maintenant la bataille décisive s'engageait. Quatre mains d'hommes semi-valides et trois mains qui tentaient de s'échapper ne faisaient pas le poids. Il hurla :
- Au nom du Prince, repli ! REPLI !
Tous les guerriers blancs se mirent à courir vers le fort de glace poursuivis par la troupe des Gowaï qui se sépara en deux. Une partie alla vers les valides qui tentaient d'atteindre les Montagnes Changeantes pendant que la plus grande part courait sus au fort. Les quelques trop invalides pour courir utilisèrent leur arcs courts pour envoyer des flèches au-dessus de la tête de leurs amis. Quelques Gowaï roulèrent à terre sans briser la charge. Heureusement plus rapides, Sagria et ses hommes se réfugièrent derrière les murs de glace. Saisissant à leur tour les arcs courts, ils se précipitèrent vers les remparts. Sagria ajusta son premier tir. Il allait tirer quand l'ombre le gêna. Il eut juste le temps de lever la tête avant qu'un mur de feu n'apparaisse. Les hurlements des Gowaï chargeant se muèrent en cris de surprise et de détresse. Sagria eut du mal à comprendre ce qu'il voyait. Les Gowaï refluaient en désordre et une gigantesque masse rouge les poursuivait en soufflant du feu.
- Un dragon ! cria un des guerriers.
« LE dragon ! » pensa Sagria. Bientôt les cris de victoire s’élevèrent dans le fort. Le grand dragon vira sur l'aile et poursuivit l'autre groupe de Gowaï.    
Sagria se remémora ce qu'il avait entendu sur le dragon dans les terres où était mort l'héritier. On disait qu'un imposteur voulait la place du Prince-majeur. Le reste était assez flou. Il n'avait pas assisté aux différentes réunions occupé qu'il était par l'entraînement de ses hommes. Il pensa aussi aux légendes qui avaient bercé son enfance.
La plaine était éclairée par un soleil pâle. De brusques flamboiements rouges coloraient la neige quand les rayons se reflétaient sur la carapace du dragon. Du haut des remparts du fort de glace, les guerriers admirèrent les acrobaties du grand saurien. Quand tous les Gowaï eurent disparu dans le bois, le dragon fit un dernier looping et se dirigea vers le fort. Il se posa devant au moment où les tambours des Gowaï se firent entendre. Le rythme en était lent, triste.
- Ils pleurent leurs morts, dit Lyanne en se tournant vers Sagria.
Il vit le flamboiement rapide des deux bâtons rouges des princes-dixièmes quand ils s'enflammèrent. Sagria tourna la tête vers le point où brûlaient les bâtons. Son regard se troubla. La voix de son prince-dixième résonna dans sa tête : « Quand viendra le roi, brûlera le bâton !  Ainsi parlait le père du père de mon père quand il a reçu son bâton de prince.» Se tournant vers le grand saurien, il dit d'une voix forte :
- Simatoya baya ? Simabaya toya ? (Si tu es feu, es-tu glace ? Si tu es glace, es-tu feu ?).
L’œil d'or du dragon le fixa pendant que le marabout se détachait de la patte avant.
- Baytoya vinca ! Toybaya Sink ! (Glace de feu, je suis né ! Feu de glace je suis ! ) Ainsi parla le premier dragon ! D'où tiens-tu ces paroles anciennes, guerrier ?
Sagria n'avait pas répondu mais avait mis genou à terre. Le voyant faire tous ses hommes l'imitèrent.
- Graph ta cron, Graph ta cron, Graph ta cron, chanta le chœur des guerriers.
Se joignirent à eux les cinq de la dernière main qui étaient revenus sur leurs pas.
- Debout, guerrier à la chevelure blanche !
Sagria se releva. L'énorme tête du dragon était à sa hauteur.
- Réponds-moi. Tes cheveux te désignent comme un fils des grands espaces du désert mouvant. Qui t'a appris ces paroles ?
- Mon roi, répondit Sagria en inclinant la tête, les mères chantent cette chanson aux fils guerriers depuis des générations dans les grands traîneaux quand la nuit règne et que Sioultac fait hurler son blizzard. 
- Que dit cette chanson ?
- Elle parle des dragons. Les dragons rois connaissent la réponse, les dragons liés ne peuvent la dire. Quand viendra le temps d'avant la Venue, alors viendra le roi-dragon. Il sera grand et fort, de feu et de glace, d'or et d'ivoire. Ce sera le temps du choix et du combat. Puis après un temps encore viendra la Venue. Notre roi-dragon, blanc de glace, rouge de feu adviendra pour guider ses enfants à travers les grands espaces du désert mouvant vers la terre riche de chaleur et de gibier.
Le son des tambours Gowaï s'arrêta. Lyanne redressa sa tête haut au-dessus de la plaine. Il regarda la forêt. Étendant ses perceptions jusque là, il s'ouvrit à la présence des Gowaï. Il sentit leur nombre. Il sentit leur peur et leur désarroi. Il sentit les messagers partir.
- Les Gowaï pleurent leurs morts. Leurs coursiers sont partis vers les chefs, dit Lyanne en se retournant vers Sagria. Ton nom dit le vent chargé de neige. Raconte ton histoire.
- Je suis né dans le grand traîneau de la famille de ma mère. Mon père était à la guerre contre les Gowaï. Il n'est pas rentré. J'ai passé ma première saison avec les femmes selon la tradition. Lors du retour de la saison des plantes nous avons migré vers la plaine des Grands Vent pour quitter le désert mouvant avant que le sol ne se liquéfie. Les phalanges nous y attendaient. J'ai le souvenir des combats pour protéger les champs. J'ai vu mourir les miens. Ma grand-mère me racontait que, dans les temps anciens, les choses allaient différemment. Les Gowaï étaient simplement nos voisins. Quand je lui ai demandé pourquoi la guerre ? Elle a répondu … mais je ne peux pas le dire.
- Je sais l'histoire, guerrier aux cheveux blancs. Tu peux parler ouvertement. Je suis roi-dragon. Les Princes-majeurs sont mes vassaux.
- Elle m'a raconté l'histoire du Prince Firdes. Il fut Prince-majeur, il y a bien des générations. On le surnommait : Le Chasseur. C'est lui qui a organisé la première chasse aux crammplacs poilus. Il voulait que les guerriers montrent leur vaillance car il regrettait le temps de la guerre de succession quand a disparu le dernier roi-dragon. Il est arrivé avec dix phalanges dans la plaine des Grands Vents, juste après la récolte. Il a installé son campement au mépris des Gowaï qui avaient un accord avec le roi-dragon. À la fin de la saison des récoltes quand repartait mon peuple avec les fruits de la terre, ils reprenaient possession de la plaine des Grands Vents pour toute la saison suivante. Le Prince Firdes a rompu le pacte. Il a fait rudoyer les émissaires Gowaï et les a renvoyés tondus. Ce qui est une infamie chez eux. La tribu Gowaï a attaqué le lendemain. Il y a eu des morts des deux côtés mais nos phalanges étaient meilleures, plus rapides, plus entraînées. Elles ont gagné. Les Gowaï survivants ont fui. Alors la chasse aux crammplacs poilus a commencé. Les premières journées ont été un massacre. Soumis au dragon, ils ne se sont pas défendus ou si peu, sauf la dernière femelle qui est morte en protégeant son petit. Leur sang a rougi la première neige. C'est Sioultac qui a fait fuir le Prince Firdes avec son premier blizzard. Quand revint la saison des plantes et que nous quittâmes le grand désert mouvant, nous connûmes la guerre et la famine. C'est ainsi depuis des générations. Ma grand-mère a vu partir ses enfants nourrir les phalanges en guerriers.
- Le peuple du désert mouvant est un peuple courageux. La terre blanche est trop rouge du sang qui a coulé. Il est temps que cesse la guerre. Quel est ton nom, guerrier aux cheveux blancs ?
- Sagria, Majesté.
- Ce nom sonne comme celui du premier qui monta sur le premier grand traîneau.
Sagria se redressa :
- Je suis de sa lignée.
- Alors, celles dont la sagesse est grande et qui veillent aux destinées de ton peuple seront heureuses que tu les aides dans leur tâche. Sagria, toi le guerrier aux cheveux blancs, je te nomme mon messager auprès des femmes du Conseil de ton peuple. Tout a commencé dans la plaine des Grands Vents, tout recommencera à cet endroit.

mardi 30 avril 2013

Il arriva dans la grande salle qui précédait le porche. Lyanne avait repris sa forme humaine. Il avança jusqu'à l'ouverture. Dehors, le jour se levait. Tout semblait calme. Il pensait que jamais Jorohery ne laisserait le lieu sans surveillance. Les poings du Bras du Prince-majeur devaient être en poste non loin de là. Il est très probable qu'ils surveillaient ceux qui arrivaient. Les guerriers de Jorohery ne pouvaient penser que quelqu'un pouvait sortir des grottes. Lyanne s'assit sur un rocher. Il posa le bâton de pouvoir à terre, en retira le capuchon. Le tenant à deux mains, il pencha la tête pour que son front le touche. Ses perceptions s'affinèrent, s'agrandirent. Il sentait les êtres vivants autour de lui. Dans une sorte de brume, il vit à travers la roche. Deux mains d'hommes étaient à droite, et trois à gauche pour patrouiller. Plus loin vers l'aval du ruisseau, il y avait deux poings complets plus celui dont venaient les patrouilles. Il sentait les forces négatives des javelots noirs. Chaque main d'hommes en possédait au moins un. Brutalement une perturbation lui apparut nettement. Les ombres qu'il percevait se mirent en mouvement rapide. Elles convergèrent vers la grotte. Une alerte avait été lancée. C'est trois poings de guerriers qui allaient attendre sa sortie, à moins qu'il n'y ait autre chose. Il étendit sa perception aussi loin qu'il pouvait. Quelque chose approchait. C'était fort et trop blanc pour être du côté de ses ennemis. L'image des crammplacs s'imposa à son esprit. Monocarna et Malmosfia allaient arriver. Il décida de sortir. Il médita encore sur ces corps et les images qu'il en avait. Quand il se mit debout, il avait une aura rouge de la taille et de la forme d'un dragon qui l'accompagnait.
C'est ainsi qu'il apparut sous le porche. Les trois javelots noirs brûlèrent en vol sans même atteindre l'image de dragon qu'il avait déployée. Il sentit le repli prudent des guerriers. Les renforts ne tardèrent pas et avec eux les autres javelots noirs. Lyanne avait opéré un repli qu'il voulait stratégique vers le fond. Il ne fit avancer la forme leurre qu'à l'arrivée des autres guerriers, provoquant le tir des traits destinés à le tuer. Il les détruisit en plein vol. Courageusement, les hommes de main de Jorohery passèrent à l'attaque quand s'effaça l'image de dragon.
- Ce n'est qu'un homme ! cria l'un d'entre eux.
Le roi-dragon, marteau en main, les attendait. C'est ce moment que choisirent les crammplacs pour attaquer. Les trois poings contre une dizaine de crammplacs et un roi-dragon ne firent pas le poids. Le combat cessa rapidement. Les corps des guerriers jonchaient le sol.
Une grande crammplacs arriva, portant un homme sur le dos. Elle s'approcha du roi-dragon. Elle lui fit un salut de soumission comme l'avait fait Malmosfia. Monocarna en profita pour descendre. Il était pâle. Ses genoux tremblaient.
- Je n'aurais jamais cru cela possible, mon roi.
Lyanne le regarda sans comprendre.
- Les crammplacs !
Devant l'incompréhension du roi-dragon, il continua :
- Je n'arrivais pas à croire les récits que l'on racontait sur eux. La vérité est encore plus impressionnante !
- Oui, Monocarna. Le peuple des crammplacs est un peuple vaillant taillé pour le combat. Il est bien dommage que depuis toutes ces saisons, on les ait mal jugés. Il est temps de leur rendre leur honneur et leurs territoires.
Malmosfia émit un bruit qui ressemblait à un ronronnement. Monocarna n'en croyait pas ses oreilles. Lyanne se dirigea vers deux crammplacs qui gardaient un homme. Celui-ci semblait tétanisé. Son regard avait quelque chose de fou quand il le tourna vers Lyanne. Les crammplacs s'écartèrent pour laisser le roi-dragon passer. Il s'assit face à l'homme.
- Il serait bon que tu me racontes ce que tu sais, dit Lyanne. Les crammplacs s'énervent quand on me contrarie.
Le regard de l'homme passa d'une gueule à l'autre puis se fixa sur le bâton de pouvoir devant lui. Il hésita un instant puis il prit la parole :
- Je m'appelle Tchalbatch. J'étais dans le poing cinquième.
- Que faisais-tu avant ?
Il y eut un silence. L'homme de nouveau regarda les babines des crammplacs qui se retroussaient.
- J'étais... j'étais au camp de Balsfou.
Tachlbatch baissa la tête et continua :
- Je purgeais une peine pour avoir extorqué les biens du fils d'un prince-sixième. Je suis innocent de tout cela...
- Qui t'a enrôlé ?
- Un konsyli est venu. Il a expliqué que la liberté serait donnée à ceux qui s'enrôleraient dans les poings du Bras de Prince-majeur. J'ai failli ne pas être pris. Il enrôlait d'abord ceux qui s'étaient déjà battus. Après il nous a emmenés dans un autre camp près des montagnes de l'Alarbecht. La discipline a été dure. Ceux qui craquaient repartaient pour Balsfou. Les bruits couraient qu'ils n'y arrivaient pas vivants...
- As-tu prêté serment ?
- Oui, après deux lunes. Le Bras du Prince-majeur est venu nous transmettre les félicitations du Prince-majeur pour nos efforts et notre réussite. Nous étions, a-t-il dit, plus forts qu'une phalange. Nous allions être le fer de lance de la volonté du Prince-majeur. Nous avons tous bu la coupe qu'on nous avait remise et nous avons entonné le chant du serment.
- Peux-tu le chanter ?
- Ici ? Maintenant ? demanda Tachlbatch avec une expression d'horreur.
- Oui, répondit Lyanne.
- Je préfère encore les crammplacs, répondit l'homme. Si je le faisais ma mort serait trop horrible.
- Continue alors, reprit le roi-dragon.
- Après nous avons enchaîné les missions. Il fallait maintenir l'ordre et éliminer ceux qui pouvaient nuire au Prince-majeur. Nos konsylis recevaient leurs ordres du chef de poing, et lui les recevait directement du Bras du Prince-majeur.
- Que faisiez-vous ici ?
- Le chef de poing avait dit qu'un imposteur accompagné d'un dragon rouge, viendrait dans les grottes pour essayer de s'approprier ce qui revenait au futur roi-dragon, le fils du Prince-majeur.
- Quand est-il né ?
- Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'il nous a fourni des javelots noirs tueurs de dragon. La puissance du Bras était dedans et nul ennemi du Prince ne pouvait y résister. Mais c'est faux puisque vous êtes là.
- Qui suis-je ?
- Je n'ose le dire. Tu n'es pas un imposteur, ta puissance est trop grande, les crammplacs trop dociles à ta voix. Ma grand-mère me racontait que le roi-dragon serait comme un berger avec son bâton, et tu as un bâton. Elle me disait aussi qu'il saurait guérir comme les marabouts et tu as une cape de marabout.
- Veux-tu guérir ? Guérir de ton serment, de ton mal ?
- Le peux-tu ?
- Le crois-tu ?
Dans les yeux de Tachlbatch, divers sentiments se succédèrent. Subitement, il sembla prendre sa décision, il se leva pour mettre un genou à terre et son poing droit fermé sur le cœur.
- Ma grand-mère était une femme sage et la seule qui m'ait aimé.
- Alors chante son chant !
- Smilatioo bila ido mi tou.
  Batch bral kah sim tou.
  Va petit enfant qui naît
  D'or et de soleil sont
  Les rêves que tu vis
  Entends la source en toi,
  Sur ses eaux, laissons
  Voguer ce qui sera ta vie.
  Mon cœur en émoi
  Entends ton simple cri
  Pour moi, aime-moi.
  ...
Monocarna regardait. Ce guerrier au passé si sombre, avait des airs d'enfant pendant qu'il chantait le chant lointain de son enfance. Le bâton de pouvoir l'enveloppa d'effluves d'or, révélant une sombre silhouette dans le corps de Tachlbatch. Bientôt comme une eau pure lave une plaie, l'ombre noire sembla se dissoudre. Le chant premier du guerrier devint comme une berceuse et finit dans un sourire murmure. Quand cessa le phénomène, l'homme semblait plus jeune. Son visage détendu se tourna en tous sens prenant la mesure du monde qui l'entourait.
- Tachlbatch tu étais, sombre et triste était ce nom. Wafadar tu seras. 
Le roi-dragon lui toucha l'épaule droite de son bâton. Wafadar chanta un nouveau chant plus rauque, plus fort.
- Je t'accepte, Wafadar. Sois celui qui me sert.
- Que dois-je faire, mon Roi ?
- Je te nomme gardien de ce lieu. Tu seras chargé de diriger les crammplacs qui t'aideront dans ta mission. Aujourd'hui, Malmosfia est là avec les siens, demain, d'autres viendront t'aider.
Wafadar regarda le grand crammplacs. Ce fut comme si un dialogue s'engageait entre eux.

dimanche 28 avril 2013

Lyanne Louny regardait autour de lui. La grande grotte qui l'abritait était le cœur sous la montagne du complexe des cavités qui avaient abrité le monde des dragons à une époque. Il y découvrait les trace des griffes sur le sol ou le plafond, et sur les murs les tracés que ses ancêtres avaient dessinés. Il serait bien resté là sans l'ombre de l'ombre du Dieu Dragon.
- « Sinueux roi-dragon, tu as reçu le nom qui est tien. Suis ta voie et ta vocation. Cette caverne est un lieu mémoire. La vie est maintenant ailleurs »
- J'entends, Ombre de l'ombre de mon Dieu. Ici le monde semble si calme et tranquille. Dehors j'ai souvent connu guerre et violence.
- « Ce qui est, est. Ce qui advient dépend de ceux qui sont ce qui les animent. De nombreuses forces ont été nécessaires pour que aujourd'hui arrive un roi-dragon. Toutes ne sont pas bonnes. Il est de la vocation du roi-dragon d'être roi et de mettre de l'ordre dans le monde qui est sien. »
- Je sens en moi, violence et guerre. Pourrais-je être autre chose ?
- « Tu connais ce qui est en toi. C'est bien. Seul celui qui connaît ses outils s'en sert bien. Il y a plus en toi que guerre et violence. Le sens-tu ? »
- Oui, je sens aussi le désir de paix et de joie.
- « Alors, Sinueux roi-dragon, tu as en toi ce qui est nécessaire à te diriger. Dans l'éternel combat de la lumière et de la nuit, tu as ta place, plus proche de la lumière, plus loin de la nuit. Ta venue a suscité la force opposée. À toi de la vaincre pour que vive le Dieu-Dragon »
- Aurai-je la force de ce que me demande le Dieu-Dragon ?
- « Les pouvoirs t'ont été donné. Utilises-les ! »
Ayant dit cela, l'ombre de l'ombre du dieu-Dragon sembla refluer comme reflue la mer quand elle se retire. Resté seul, Lyanne contempla la caverne, s'imprégnant des savoirs et des mystères qu'elle contenait.
Quand il se sentit prêt, il se mit en route.

jeudi 25 avril 2013

- Le chemin est pour moi, Monocarna. Me suivre est trop dangereux. J'ai appelé et vont venir ceux qui vont te protéger. 
La journée se passa tranquillement. Ils parlèrent du pays Blanc. Bien qu'élève de Mandihi, Monocarna ne connaissait pas la Blanche et l'entourage du Prince-majeur. Quand la lumière baissa, le roi-dragon dit :
- Ils sont là. Sois, sans crainte !
Mis mal à l'aise par ces dernières paroles, il jeta un coup d’œil dehors. Il sursauta. Il allait devoir faire confiance à ce qui lui avait toujours fait peur. Le roi-dragon était sorti à la rencontre du groupe de crammplacs poilus.
- Merci d'être venu, Maltmosfia. Je vois que tu as amené tes femelles. C'est une belle harde que tu as là.
Le crammplac redressa la tête en regardant le roi-dragon.
- Non, Monocarna est différent de l'être debout Kyll. Sa compréhension est plus intuitive. Si sa peur se tait, il sentira ce que tu lui transmets. Prends soin de lui et amène-le dans la vallée des grottes quand cela sera la moment.
Le roi-dragon se tourna vers Monocarna.
- La femelle dominante va être en charge de toi. C'est elle qui te transportera. Tu verras, leur fourrure est étonnamment douce et agréable.
- Mon inquiétude est grande, majesté. Depuis des saisons et des saisons, les crammplacs poilus sont nos ennemis.
- Oui, il faut que cela cesse, Monocarna. Ils sont aussi sujets du roi-dragon. Laisse ta peur de côté et tu prendras plaisir au voyage.
Ils se dirigèrent vers le fond de l'abri. Dans la nuit qui tombait, une faible luminescence bleue venait du tunnel qu'ils avaient découvert.
- Écoute et tu comprendras quand Maltmosfia t'invite à chevaucher. Alors accroche-toi à la fourrure du cou et profite du voyage. Ce temps arrivera quand j'aurais reçu mon nom.
Ayant dit cela, le roi-dragon se laissa glisser dans le tunnel.
- « Mon plaisir est grand,  sinueux roi-dragon du clan Louny ! »
L'ombre de l'ombre du dieu dragon l'entourait pendant qu'il descendait dans le noir, glissant sur la pierre recouverte de glace.
- « Tu as trouvé la vraie porte, celle des commencements ! »
Sa glissade se termina sans encombre dans une salle. Il se remit debout. La faible luminescence de l'ombre de l'ombre n'éclairait rien. Dans le noir, ses yeux d'or virent les entrelacs sur le mur. Il reconnut ceux de son bâton. Le maître-sorcier Kyll avait vraiment été bien inspiré. S'approchant de la paroi, il remarqua leur point de départ. Il posa le bout de son bâton dessus. Son esprit vacilla. Le temps devint fluctuant. Il vit, il sut.
Devant lui le Dieu Dragon entrait dans la grotte. Il tenait le feu et la glace et son souffle était vent. Dehors le monde tressaillait du combat des dieux Cotban et Sioultac. Le premier dragon prit naissance. Il était beau de tous les arcs en ciel qui habillait ses écailles. Il était fort du feu et de la glace que le Dieu Dragon avait sculptés. Il était grand comme le vent que le Dieu Dragon lui avait insufflé. Le Dieu Dragon se mit à rire aux éclats. Son œuvre était belle. De rire en rire, le dragon aux écailles multicolores éclata en milliers de dragons aux couleurs chatoyantes. Ils prirent possession de la terre pendant que Cotban et Sioultac se reposaient de leur combat. Ce furent des temps heureux. Le Dieu Dragon était adulé par ce flot multicolore de grands sauriens. Cotban qui avait beaucoup souffert dans son combat contre Sioultac jalousa ce dieu qui tirait sa puissance de ses adorateurs. Il fit des hommes qui prirent la belle couleur de ceux qui connaissent le soleil. Il les fit nombreux pour qu'ils lui rendent un culte puissant. Sioultac dans le lointain de ses terres froides vit s'avancer ses hordes de bipèdes. Il en conçut ressentiment et rage. Il cria sa colère dans un souffle glacé qui blackboula les dragons et congela les créatures de Cotban qui fuirent vers les terres chaudes. C'est alors que Wortra intervint. Il sauva les dragons en échange du feu qui ne s'éteint pas. Le Dieu Dragon affaibli par les blessures de ses adorateurs y consentit. C'est ainsi que naquirent les grandes grottes des rois-dragons. Ce furent des temps plus sombres repliés sur le petit royaume des grottes. Les blessures cicatrisèrent lentement. Et lentement remonta le nombre des dragons. Le Dieu Dragon pensa qu'il fallait des aides pour les dragons. Prenant exemple sur Cotban, il fit des hommes chez qui il mit l'amour des dragons. Contrairement aux dragons, les hommes ne peuvent vivre dans le monde des grottes. Il fallut quitter le monde rassurant des grottes pour les grands espaces du monde blanc. Sioultac avait lui aussi créé. C'est ainsi que de la confrontation entre Gowaï et hommes naquit le conflit.
Le roi-dragon progressait dans les grottes. Son bâton suivait les lignes. Lui suivait son bâton. Il voyait les temps anciens des premiers conflits entre  peuples. Il vit le Dieu Dragon choisir le clan Louny pour y susciter un champion qui aurait à cœur son Dieu. Il vit naître le premier des rois-dragons. Tracmal fut son surnom. Il ramena dans le droit chemin les hommes qui s'égaraient, unifia les clans et fonda la Blanche. Les dragons et les hommes vécurent des temps heureux.
Inexorablement le temps passa. Sioultac et Cotban devinrent des légendes. Le Dieu Dragon lui-même malgré ses adorateurs, s'en alla où s'en vont les dieux.
Les dragons qui vivaient en symbiose avec lui, perdirent leur énergie. Leur nombre diminua. Les rois-dragons se firent rare. Vint le temps des Princes-majeurs.
Si la ligne gravée était devenue ténue, elle n'avait pas disparu. De loin en loin naissait un roi-dragon qui renouvelait la puissance du Dieu Dragon.
Le roi-dragon avançait dans les grandes salles où avaient vécu les dragons aux couleurs chatoyantes. Il sentit qu'il était redevenu dragon lui-même, suivant de son œil d'or les sinuosités de la ligne du temps. Fine comme un cheveu, elle oscillait au gré des évènements. Son émotion devint intense quand il la vit porter fleurs et fruits, bourgeonner et se scinder pour s’entremêler. Elle dessinait son nom pour celui qui savait lire ses lignes. Telle une plante se jouant de la gravité, elle allait et venait décrivant les sinuosités de sa vie.
Alors il connut la joie de celui à qui est révélé son nom : Lyanne. Il était Lyanne du clan de Louny, dragon rouge porteur de l'espoir d'un Dieu et d'un peuple.

lundi 22 avril 2013

Ils avançaient dans une forêt de résineux, sombre et silencieuse. Seuls leurs pas faisaient craquer la neige encore présente à cette altitude. S'appuyant sur leur bâton, ils avançaient régulièrement.  Il y avait deux lignes de crêtes à passer avant d'arriver à la vallée où étaient les grottes. Monocarna estimait qu'il fallait encore une main de jours pour arriver. Sa crainte était que Jorohery bloque l'entrée de la vallée. Il préférait passer par la forêt pour ne pas se faire repérer. Il connaissait la région pour y avoir maintes fois voyagé. Il savait que dans la région vivaient plusieurs groupes de renégats. Ils avaient fui lorsque le Bras du Prince-majeur avait pris le pouvoir. C'est ce qu'il expliquait au roi-dragon tout en progressant. Ils montaient vers la première crête. Le roi-dragon fit un geste de silence. Monocarna se figea sur place. Par terre des taches brunes sur le blanc faisaient comme un chemin. Ils s'approchèrent. Ils découvrirent des traces de pas, nombreuses et différentes :
- On s'est battu ici, murmura le roi-dragon.
Suivant les traces, ils découvrirent des corps.
- Difficile de dire quand la vie les a quittés, dit Monocarna.
- Difficile aussi de dire à qui ils étaient fidèles, répondit le roi-dragon.
De nombreux cadavres gisaient autour d'eux. Les combats avaient été violents. Les corps gelés prouvaient l'ancienneté relative des évènements. Ils se déplacèrent lentement sur le champ de bataille, les sens aux aguets. Le roi-dragon sentait encore la vie et pourtant tous ceux sur qui il se penchait étaient morts.
- Regardez ce qui nous arrive !
La voix les fit sursauter. Ils découvrirent un guerrier blanc l'épée au poing qui venait de surgir de derrière un gros tronc. D'autres combattants surgirent tout autour, les encerclant.
- Deux marboots !
Si Monocarna sursauta sous l'insulte, le roi-dragon ne bougea pas. Se tournant vers ses hommes le konsyli, goguenard, reprit :
- Le Bras du Prince-majeur avait raison. Cette montagne est un vrai nid de rebelles.
- Faire du mal à un marabout porte malheur, dit le roi-dragon.
Le konsyli se mit à rire.
- Alors le malheur est sur moi vu le nombre que j'ai occis !
- Si tu le dis, petit homme au cœur noir et à la queue basse !
Le konsyli cessa brutalement de rire.
- Comment as-tu osé m'appeler, marboot, hurla-t-il au roi-dragon.
- Ma vérité te dérangerait-elle ?
- Attachez-les, dit-il à ses hommes, ils vont regretter d'être ce qu'ils sont.
- Mais sommes-nous ce que tu crois, dit le roi-dragon, en rejetant sa cape et en prenant son marteau.
Le konsyli sursauta. Dans ses yeux une lueur de peur passa.
- Sus ! hurla-t-il.
Avant que l'écho de son cri ne se soit éteint, il était seul vivant, hurlant la douleur de son genou broyé.
Monocarna avait juste eu le temps de se mettre en garde. Le roi-dragon avait connu à nouveau cette accélération de son temps lors des combats. Il avait décimé les deux mains d'hommes avant que ceux-ci ne puissent comprendre. Il s'approcha du konsyli à terre.
- Tu vas me dire ce que tu sais, maintenant, dit-il en découvrant son bâton de pouvoir.

L'homme avait raconté comment Jorohery avait formé des poings à l'insu de tous. Contrairement aux phalanges, les poings ne comportaient que cinq de mains d'hommes. Ce n'étaient pas des guerriers mais le ramassis des rebuts de la société. Jorohery les avait fait passer devant lui et les avait fait jurer fidélité à sa personne avec un chant sombre parlant de mort et de haine. Depuis il les utilisait pour ses basses besognes. Il avait décidé de nettoyer la région des grottes. Les poings du Bras écumaient la région depuis plusieurs lunes, massacrant les groupes de renégats et les marabouts qui pensaient trouver refuge dans les bois. L'homme au genou broyé dirigeait les deux dernières mains d'hommes qui traînaient dans le coin. Il avait ordre d'aller vers le regroupement dans la vallée des grottes pour intercepter tous ceux qui viendraient.
Le roi-dragon lui ferma les yeux alors que tombait la nuit. Monocarna semblait atterré par ce qu'il avait entendu. Lui qui pensait être près du but prenait conscience que des forces de haine et de mort les attendaient. Le roi-dragon le rassura.
- Que peuvent-ils face au rouge dragon-homme porteur du bâton de puissance ? Leur existence est certaine mais leur force insignifiante. Seule la peur leur donne des allures de crammplacs poilus. Connais-tu bien la vallée des grottes ?
- Oui, majesté. D'ici, il y a plusieurs chemins possibles mais plus nous approcherons moins ils seront nombreux. Malheureusement après la dernière crête, nous n'aurons plus qu'une voie possible.
- Nous allons veiller car ces bois pourraient nous réserver encore des surprises. Je prends la première garde.

Le lendemain sous un ciel lourd de nuages, ils reprirent leur route. Vers le milieu de la journée, la neige se mit à tomber. Ils marchaient à couvert non loin de l'orée du bois. Des grandes étendues découvertes allaient en pente douce vers le fond de la vallée. Rien ne semblait troubler le silence. Pourtant ni l'un ni l'autre ne cessaient de guetter. L'idée du danger ne les quittait pas. Deux jours passèrent ainsi. Ils passèrent la première crête sans difficulté. Le paysage changea. Moins d'arbres, plus de rochers et des passages abrupts. Ils restèrent un moment à observer la vallée qu'ils découvraient. Dans leurs capes de la couleur des rochers, ils étaient presque invisibles. Monocarna montra au roi-dragon la direction pour aller vers le fond de la vallée.
- Il y a un autre chemin par là, dit-il en désignant la crête, mais il va nous rallonger.
Le roi-dragon laissa son regard errer sur le paysage. Les yeux plissés, il tendit son bâton de pouvoir devant lui, décrivant un demi-cercle.
- La violence nous attend sur un chemin comme sur l'autre.
Après un moment, il ajouta :
- Il y a un passage au milieu hors des sentiers. Nous allons le prendre pour éviter les poings de Jorohery.
Le roi-dragon s'engagea sur le chemin de la crête pour bientôt bifurquer. Monocarna le suivit. C'est à peine s'il voyait les indices signalant un passage. Il pensa plus à la trace d'une bête qu'à un chemin pour des humains. Ils avancèrent toute la matinée comme cela. Le roi-dragon montait ou descendait en suivant des marques que lui seul semblait voir. La neige tombait de plus en plus serrée. La visibilité était maintenant réduite à quelques pas.
- Là, un bois ! Nous allons nous y arrêter !
Monocarna qui le suivait sans se poser de question, fut heureux de la pause. En entrant sous les ramures, ils découvrirent un espace sans neige, où ils purent s'installer. Ils ouvrirent leurs besaces. - Que nous reste-t-il ?
- De quoi tenir quelques jours, Majesté. Après il faudra chasser.
- Mes ailes me démangent, Monocarna et mon estomac réclame plus. Il sera peut-être nécessaire que j'aille chasser plus tôt.
Dans la pénombre sous l'arbre, Monocarna jeta un regard surpris vers le roi-dragon. Il n'avait jamais eu ce type de pensées. Il prit conscience qu'il marchait aussi avec un dragon même s'il ne voyait que l'enveloppe humaine. Un froissement derrière eux les mit en alerte. Le roi-dragon, découvrit son bâton pour en faire naître une lumière. Deux yeux brillants apparurent. Une bête avançait en rampant dans un silence étonnant.
- Un crammplac, hurla Monocarna en sautant sur ses pieds.
Il était déjà tendu vers la fuite, sachant que face à une telle bête cela ne servait pas à grand chose, quand l'attitude calme du roi-dragon l'arrêta. Son regard se reporta sur le crammplac poilu. Celui-ci avançait dans une attitude de soumission.
- Oui, je suis celui-là, disait le roi-dragon, et le bâton qui porte la lumière est bien celui que grava Kyllstatstat.
Il sembla écouter puis reprit la parole :
- Stamscoia sera heureux. Dis-lui que je vais vers les grottes et que des ennemis les gardent.
Il pencha un peu la tête sur le côté.
- Oui, ceux-là même qui sentent la haine et la mort. Ils sont comme les guerriers blancs mais l'intérieur est noir.
Le roi-dragon se mit à rire doucement comme si on lui avait raconté quelque chose d'amusant.
- Oui, oui, il est toujours aussi distrait et pense encore à lui. Va, ami, Stamscoia fera ce qui est bien.
Le crammplac poilu sembla incliner la tête puis partit en rampant à reculons toujours aussi silencieux. Monocarna le regardait partir tout en tremblant.
- Vous avez compris ce monstre !
Le roi-dragon se tourna vers Monocarna.    
- Tu vois selon ta peur. Maltmosfia, car tel est son nom, est un grand chez les crammplacs. Ils ont senti mon arrivée. Ils voulaient savoir si je suis celui qui avait appelé Stamscoia.
- Que va-t-il faire ?
- Porter la nouvelle de mon arrivée.
Monocarna avait eu besoin de temps pour se remettre de cette rencontre. Le roi-dragon avait préféré bivouaquer sous l'arbre que de tenter de passer sans visibilité.
La nuit avait été calme. Quelques bruits avait fait sursauter les deux hommes sans que ne se concrétise un danger. La lumière du matin était chiche en raison d'un brouillard assez épais. Ils avançaient en silence suivant une trace de plus en plus improbable. Il n'y avait pas de bruit. Le roi-dragon écrasait la neige et Monocarna mettait ses raquettes aux mêmes endroits.
Le son d'une voix les figea sur place.
- As-tu vu quelque chose ? demandait-elle.
- Non, y a rien ! Moi, j'te dis qu'i passeront par en haut, répondit une voie excédée. Ça fait deux jours qu'on est là, sous la neige. On pourrait s'abriter.
La conversation continua sur un ton acerbe. Le roi-dragon fit un signe à Monocarna. Tranquillement ils reprirent leur progression. Avec les capes blanches qui les enveloppaient, ils étaient des ombres dans la neige. Attentifs à ceux qui parlaient, ils distinguèrent les silhouettes des guerriers qui étaient en embuscade autour du chemin. Ils furent bientôt  en bas. Le ruisseau marquait la terre créant une faille qu'il fallait franchir. Ils cherchèrent un passage. Le pont possible était trop près de l'embuscade. Ils allèrent vers l'aval. Ils progressèrent difficilement dans la neige et la végétation bordant le ruisseau. Ce n'est qu'au soir qu'ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Un bouquet d'arbres était tombé au milieu de la vallée créant une petite retenue et permettant un passage sur ce barrage naturel. Ils escaladèrent les racines, s'accrochant aux branches pour traverser sans tomber. Ils remontèrent vers une barre rocheuse. Profitant des buissons qui poussaient contre les rochers, ils firent un abri pour bivouaquer. Ils mangèrent en silence. Si la neige se calmait, le vent prit de la vitesse dans la gorge. La nuit se    passa ponctuée des longues plaintes des bourrasques montant de l'aval.
Le roi-dragon réveilla Monocarna sur le petit matin, en lui mettant la main sur la bouche pour qu'il ne fasse pas de bruit. Des paquets de neige tombaient autour d'eux. Par gestes, il expliqua la présence d'hommes au-dessus d'eux. On entendait des voix sans comprendre ce qui se disait. Cela dura un moment et le bruit décrut. Manifestement des guerriers descendaient la pente qu'ils voulaient monter. Comme il n'y eut pas de bruit de combat, ils en conclurent que des poings de Jorohery faisaient mouvement.
Ils reprirent leur cheminement en suivant la barre rocheuse. S'il y avait du vent, la neige avait cessé et la visibilité devenait meilleure.
- Nous serons bientôt trop visibles. Il faut trouver un abri et ne repartir qu'à la nuit, dit Monocarna.
- Tu as raison, mais nous perdons du temps. Là, regarde cette corniche, elle a une zone sombre où nous serons invisibles.
La neige ne s'était pas accumulée sous l'auvent de pierre. L'usure de la pierre montrait que la rivière avait coulé là en d'autres temps.    
- Nous allons rester là jusqu'au coucher du soleil et puis nous traverserons le chemin. Essaye de dormir, il faudra marcher cette nuit.
- Bien, majesté.
Monocarna se positionna le long de la paroi pendant que le roi-dragon s'asseyait pour guetter. Il avait décapuchonné son bâton et en suivait les sinuosités avec les doigts, tout en gardant les yeux sur le paysage devant lui.
Jorohery devait savoir qu'il irait aux grottes. Ses poings de guerriers couraient partout. Il n'avait pas envie de livrer bataille. Son nom et ses réponses étaient dans les grottes. Il s'aperçut qu'il n'avait pas le choix. Il lui fallait y aller. Il se demanda si sa forme de dragon ne serait pas plus appropriée pour s'imposer. L'image d'un javelot noir lui traversa l'esprit. Jorohery avait dû en fournir à ses troupes. Le mal était inscrit dans leur couleur. Il ne savait pas comment Jorohery avait pu se procurer de telles armes. Il en sentait le danger pour lui. S'il arrivait crachant ses flammes, avait-il une chance ? Monocarna avait probablement raison. Passer discrètement était le meilleur moyen pour réussir. Cette nuit s'ils marchaient bien, ils pourraient atteindre la crête. Restait le problème des traces. La neige avait effacé celles des jours précédents. Malheureusement, elle avait cessé de tomber. Le vent allait en effacer certaines mais pas toutes. Les poings de Jorohery devaient avoir des pisteurs.
Il en était là de ses cogitations quand il sentit la présence. Il crut un instant que c'était un homme. C'était à la fois plus ténu et plus fort. Après un dernier coup d’œil autour de leur abri, il s'avança vers la paroi. Monocarna s'était allongé, emmitouflé dans son manteau et sa couverture pour essayer de dormir. Derrière lui, la paroi avait le lissé des pierres usées par l'eau. Pourtant cela venait de par là. Il sentait mieux. Il sursauta. Il avait déjà croisé cette présence. Il en était sûr, mais où ? Un léger courant d'air lui donna l'idée de bouger des pierres. Cela réveilla Monocarna qui regarda faire le roi-dragon, en clignant des yeux sans comprendre.
- Il y a là un mystère, Monocarna. Regarde, on dirait un tunnel !
En bougeant une grande pierre plate, il avait découvert une ouverture sombre. Il y eut comme une fumée.
- « Viens, petit roi-dragon qui ne sait pas son nom ! Viens ! »
Le roi-dragon sursauta. Se tournant vers Monocarna, il dit :
- Je crois que les réponses m'attendent !

vendredi 19 avril 2013

Le roi-dragon avait tenu à prévenir Sméloeb qu'il allait dans la montagne avec Monocarna sans lui préciser ni pourquoi ni pour où. Ils avaient marché une bonne partie de la nuit et avaient trouvé un abri aux petites heures du matin.
- Tu sais que je pourrais te porter et pourtant tu nous fais marcher. Pourquoi ?
- Il y a des esprits noirs qui rôdent entre les grottes et nous. S'ils te voient passer, ton combat sera plus rude.
Le roi-dragon n'avait pas insisté. Le lendemain, ils avaient repris leur progression. Monocarna ne marchait pas très vite mais régulièrement. Derrière eux, restait la trace de leurs pas dans la neige.
- Celui qui veut peut nous suivre, dit le roi-dragon.
- Oui, majesté. Sméoleb ne pourra prévenir son Styrlming que demain. Ses messagers n'atteindront pas la capitale avant notre arrivée aux grottes.
- Il peut envoyer des poursuivants.
- C'est ce qu'il fera. Son amour du pouvoir a noirci son âme. Il fera sûrement arrêter Sméoleb et enverra ses troupes sur nos traces.
- Ils iront vite, plus vite que nous.
- J'y compte bien, majesté. Nous allons arriver au bord du gouffre de Vorjiak.
- Qu'est-ce que le gouffre de Vorjiak ?
- C'est une sombre faille dont nul n'a sondé le fond. Ses ramifications sont tordues et nombreuses. Les légendes en font la cicatrice du combat des dieux.
- Tu connais le gouffre.
- Personne ne connaît le gouffre de Vorjiak hormis celui qui l'a fait. Ses parois sont si abruptes que les poursuivants ne nous suivront pas. Il n'est pas dans la direction des grottes. Si nous en suivons les méandres nous pourrons ressortir loin d'ici sans que personne ne sache où.
Ils continuèrent à marcher sous le couvert des arbres. À la fin du deuxième jour, on entendit au loin une sonnerie de trompe.
Monocarna s'arrêta et écouta. Le roi-dragon fit de même. Il y avait dans ces modulations quelque chose d'organisé.
- C'est un message, majesté. Il signale que deux hommes et peut-être un dragon sont en route vers les hauts monts. Ils veulent que tous se mettent à leur recherche et les signale.
Quand l'écho eut fini de renvoyer le premier message, un second résonna. Il venait de plus près.
- Ce sont les gens de Sméoleb qui répondent qu'ils voient nos traces dans la neige.
- La chasse va partir, dit le roi-dragon. Sommes-nous loin du gouffre ?
- Nous y serons avant la tombée de la nuit.
Le roi-dragon ne s'attendait pas à ce qu'il vit. Dans la pénombre du soir, le gouffre de Vorjiak apparut. Il comprit la description que Monocarna en avait faite. Ce n'était pas un gouffre, c'était une plaie béante faite dans la terre. La nuit y régnait déjà. Il laissa ses perceptions s'étendre vers cet espace. La vie semblait y être absente. La roche y était noire et même la neige présente partout ailleurs, ne s'y accrochait pas. Des ondes de chaleur émanaient du fond de la faille. Des courants chauds ascendants faisaient vibrer l'air.
- Le vol dans cet espace va être difficile.
Monocarna regarda le roi-dragon penché au-dessus du gouffre. Il percevait la présence du grand-être avec une joie presque douloureuse. Il n'avait jamais osé rêver ce qui allait lui arriver. Il allait voler avec un dragon. Avant qu'il n'ait compris ce qui se passait, il n'y avait plus d'homme à côté de lui mais une massive présence aux écailles chatoyantes. Toutes les fibres de son être vibraient à cette proximité.
La tête du dragon se mit à sa hauteur.
- Regarde, être debout Monocarna, entre mes griffes, tu verras un espace où tu pourras t'asseoir et  t'attacher. Je préférerais éviter de te voir tomber.
Monocarna escalada la patte du dragon. Il trouva un endroit resserré où il se logea du mieux qu'il put. Des excroissances sur les griffes lui permirent d'attacher une corde pour s'assurer. Il ferma les yeux pour ne pas voir le saut dans le vide. Comme rien ne se passait, il ouvrit les yeux. En face de lui la prunelle dorée du grand saurien le dévisageait.
- Bien, être debout Monocarna, te voilà bien accroché. Nous partirons à la nuit noire. Des yeux nous observent. Ils sont inamicaux. Sans lumière, ils seront comme des aveugles.
Monocarna prit son mal en patience. Lui qui n'avait pas autant marché depuis longtemps se mit à somnoler. C'est le vent qui le réveilla. Autour de lui tout était ténèbres. Il n'avait même pas senti l'envol. Il espérait que le roi-dragon avait pris la bonne direction. Ils avaient longuement discuté du plan de vol pendant le dernier jour. Monocarna s'était aperçu, au cours de la discussion, que grâce à son bâton de pouvoir, le roi-dragon savait la direction des grottes. Il avait expliqué ce que la tradition des marabouts disait du gouffre de Vorjiak et l'itinéraire qu'il leur faudrait suivre.
Emporté par le mouvement, il se laissa aller. Il avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Mandihi, son maître pourrait être fier de lui.

Le dragon au regard d'or lisait la nuit et les vents. Si voler lui plaisait, voler dans cette faille le mettait mal à l'aise. Il sentait autour de lui des présences inamicales. Il lança une flamme bleue comme celle qui avait révélé les silhouettes noires lors de son combat avec les hommes de Jorohery. Si la nuit resta la nuit, il vit des formes luminescentes aux contours improbables qui s'écartaient devant lui. Était-ce cela les entrailles de la terre ? Le territoire des spectres et des esprits évanescents. Il continua son vol repérant et évitant les présences qui tardaient à s'éloigner. Cela rendait son vol chaotique. Il vérifiait de temps à autre comment se sentait son passager. Bien que secoué en tous sens, Monocarna trouvait l'expérience plutôt plaisante. S'il sentait des forces autour d'eux, il n'en voyait pas les formes.
Le roi-dragon commençait à trouver que le voyage était trop long. Il aurait dû trouver une faille dans la faille partant vers la gauche. Alors qu'il se posait la question de faire demi-tour, il la vit. L'entrée en était étroite et c'est par un virage serré sur l'aile qu'il put s'y glisser. Moins large que la faille principale, elle semblait aussi moins peuplée. Le vol était plus régulier. Pourtant son malaise augmentait à chaque battement d'ailes. Il lança une nouvelle flamme bleue. Ce qu'il vit le fit se cabrer et bloquer son vol. Une silhouette immense bloquait tout le passage. Battant des ailes sur place, il tourna la tête en tous sens pour chercher une issue. Il vit que la forme iridescente s'étendait aussi derrière lui. Avant qu'il n'ait pu réagir, il se retrouva cerné.
Une vibration prit naissance. Il en comprit le sens. C'était comme un langage. Le roi-dragon chercha l'esprit de Monocarna. Il le découvrit inanimé. Il écouta la vibration :
« - Qui es-tu, toi qui viens troubler mon repos ? »
- Je suis le roi-dragon du royaume blanc.
« - Si telle est ta fonction, quel est ton nom ? »
Le roi-dragon resta interloqué. Il avait eu tellement de noms, qu'il ne pouvait en garder un seul. Devant son silence, la voix vibration reprit :
« - L'autre être, celui que tu portes, possède le droit nom de celui qui refuse le mal. Il est déjà venu se pencher au bord du gouffre. Toi que dis-tu de toi ? »
- Je suis qui je suis et mon nom est caché. Ma famille est le clan Louny. Mon père était le prince Virnia et ma mère la princesse Okongwou.
« Le premier dragon-homme s'appelait Louny. On lui donna le surnom de Tracmal pour son courage au combat. Si tu es son descendant, tu sais qui je suis. »
De sinueux tracés vinrent à la mémoire du roi-dragon. Dans les grottes, Ses yeux de dragon avaient vu cette silhouette éthérée. Mandihi lui avait raconté.
- Tu es l'ombre de l'ombre du Dieu dragon. Lors du combat des dieux, le Dieu dragon t'a mis ici comme le signe de son emprise sur la terre que se partageaient Sioultac et Cotban.
La forme autour de lui se mit en mouvement, vibrant sur un mode jubilatoire.
« - Joie pour moi ! Joie pour le Dieu dragon ! Les vibrations du monde disaient vrai, un nouvel âge des dragons arrive ! »
Le roi-dragon vit un espace, assez grand pour lui, bien que sinueux. Rapide, il s'y glissa. L'ombre iridescente ne le suivit pas, semblant toute occupée à vibrer de joie
« Que la force du Dieu dragon soit avec toi, sinueux roi-dragon du clan Louny

Monocarna reprit conscience quand le roi-dragon posa les pattes au sol. Quand il se fut libéré, il attendit la transformation du roi-dragon.
- Je crois que j'ai perdu conscience dans le gouffre de Vorjiak. 
- Il est des choses que l'homme doit ignorer. Ton sommeil était une bonne chose. Sommes-nous où nous devons ?
Le jour se levait doucement. Ils étaient sur l'adret de la faille. La neige n'avait pas tenu sur la roche à cet endroit-là. Monocarna en fut heureux. Personne ne verrait les traces d'un dragon. Il se repéra, mais déjà le roi-dragon était parti dans la bonne direction. Il fut dans la joie. Mandihi avait bien lu les signes du monde. Cet homme-dragon était bien ce qu'il semblait être.
Il pensa : « Vivement les grottes ! ».

mardi 16 avril 2013

La fête avait duré une main de jours. Les clans les plus proches étaient venus. La parole de Sméloeb avait suffi à les convaincre de déposer les javelots noirs. Seul le groupe de Sméloeb en avait reçu beaucoup, les autres clans n'en possédaient qu'un ou deux.
En attendant que les invités arrivent, le roi-dragon s'était dégourdi les ailes et avait chassé le macoca perdu. Comme il l'avait dit, il en avait mangé trois et avait rabattu une petite harde vers le fond de la vallée. Sméloeb et sa famille vivaient dans des tentes faites de peaux de macoca. Ils avaient une technique particulière pour superposer les peaux qui donnait de l'épaisseur à la paroi et les protégeait bien du froid. Il suffisait d'un peu de bois pour bien chauffer la tente.
Pour la fête, ils avaient coupé des résineux et fait un grand feu. Les macoca avaient cuit sous les cendres et on avait bu plus que de raison.
La nuit était bien avancée quand une silhouette apparut à la périphérie du feu. Personne n'y fit attention à part le roi-dragon. Son œil ne pouvait se détacher de cet homme avançant courbé. Un marabout ! Son aura particulière irradiait dans la pénombre. Il avança dans la lumière. Quand Sméloeb le vit, il se leva aussi brutalement qu'il le put. Titubant, il s'avança vers le marabout et lui dit :
- Fuis avant que le malheur n'arrive ! Le prince-dixième nous a dit que toi et les tiens vous ameniez le malheur ! Par respect pour ton clan, je n'ai pas voulu que tu meures, mais maintenant je ne pourrais retenir mon bras.
- Les choses ont changé Sméloeb ! Par le maître des dragons je n'ai jamais voulu le mal. Aujourd'hui il est là et nous chasse mais viennent les temps où les vieux savoirs seront indispensables et ces temps sont maintenant. Crois-tu que ton jeune roi puisse faire tout sans eux ?
Le roi-dragon s'était levé aussi. Il n'avait que très peu bu. Il s'avança. Le marabout s'inclina quand il le vit.
- Mandihi m'avait prévenu. Son savoir est grand. Que ses jours soient heureux et son chemin tranquille ! Moi aussi je pourrais partir le cœur en paix maintenant que je t'ai vu. Écoute ma parole, roi-dragon, elle t'est nécessaire.
Sméloeb regardait les deux hommes alternativement. Il ne semblait pas comprendre ce qui se passait.
- Les princes nous ont dit de chasser ceux qui sont comme lui et vous, majesté, vous lui parlez !
- Oui, Sméloeb. L'ombre noire qui fait les javelots, est sans puissance contre les marabouts. Elle a choisi d'autres moyens pour s'en débarrasser. Le mensonge et la haine sont aussi ses armes au même titre que les noirs javelots qu'elle vous a fait parvenir. Aujourd'hui ma parole est : Que vivent les marabouts et qu'ils soient ce qu'ils ont toujours été. Que les lois du royaume redeviennent ce qu'elles étaient. Que la malédiction des dragons frappent ceux qui porteraient la main sur un marabout.
Sméloeb s'inclina. Soulagé, il rangea son arme.
- Bien, laisse-nous maintenant.
Quand il se fut éloigné le roi-dragon se tourna vers le marabout :
- Quelle est ton nom et ta parole pour moi ?
- Mon « non » est : refuse le mal. C'est pour cela qu'on m'appelle Monocarna. Mandihi est mon maître. Il a compris quand l'enfant a été enlevé que les temps arrivaient. Il a été là où le jeune dragon était et il lui a transmis ce qui pouvait être transmis. Maintenant Shanga est arrivé, il te faut retourner aux grottes pour y acquérir ce qui te manque.
- Que me manque-t-il Monocarna ?
- Le savoir ! Tu es né dans la famille du Prince-majeur dans la lignée des princes Louny.  Ton père a disparu dans une chasse au crammplac et ta mère est morte de la fièvre des glaces. Tu es le successeur du Prince-majeur. Seulement tu es différent. Shanga a tout changé. Tu es le roi-dragon, héritier de la longue tradition des rois-dragons. Ton pouvoir est grand mais tu ne sais pas l'essentiel, tu ne sais pas ton nom.
Devant le regard interrogatif du roi-dragon, le marabout poursuivit.
- Il te faut aller aux grottes pour le recevoir. Il te faut y aller vite avant que le mal qui court dans ce pays ne finisse par les pervertir.
- Me guideras-tu ?
- Oui, mon roi, mais il faut partir.
- Nous verrons cela demain.
- Non, mon roi. Il faut partir tout de suite. Même si Sméloeb est fidèle, il se trouvera des gens pour ne pas l'être dans ces montagnes.