Nivyou avait cessé de parler :
- Il fait soif, dit-il.
On entendit une cavalcade de l'autre côté de la paroi. Lyanne sentit Degala qui partait en courant.
- Ton jeune aide semble plein d'attention, reprit Nivyou.
- Oui, je pense qu’il apprécie les légendes.
- Surtout quand elles se vivent…
Nivyou n’alla pas plus loin. Déjà Degala revenait les bras chargés de pots de malch noir. Il se glissa plus qu’il n’entra dans la cabane du conteur. Il posa ce qu’il portait sur un tabouret et versa le liquide épais et noir dans des chopes qu’il tendit aux deux hommes.
- Tu es un être étonnant, Degala, dit le conteur. Ce malch est excellent. On dirait celui du seigneur Etouble.
Degala rougit jusqu’aux oreilles. Il avait été dérober les pots dans la cuisine même du maître des lieux.
- Personne m’a vu, répliqua-t-il d’une voix rauque.
Nivyou buvait sa chope en longues rasades et s’en fit resservir une autre immédiatement bue. La troisième se retrouva sur un tabouret près de lui.
- Mossaro avait peur. Il ne voyait pas comment il allait pouvoir combattre la horde de tarasques. Ils étaient gros et avaient le cuir très épais. Plusieurs d’entre eux avaient encore des lances et des flèches plantées ici et là. Si la peau des Gragons est recouverte d’écailles, elle ne résistait pas à une monstrueuse mâchoire. Ils décollèrent avant le milieu du jour. Ils étaient à peine visibles dans le ciel qu’un des tarasques poussa un cri strident. Les autres, répartis tout autour de la ville, firent mouvement vers le guetteur. Mossaro qui pensait pouvoir essayer de les combattre un par un, ne put faire qu’un passage sur le monstre crieur. Celui-ci n’essaya même pas de réagir. Il se mit en boule, ne laissant à la chaleur que le cuir renforcé de son dos. Tous les organes fragiles étaient intouchables derrière les pattes. Mossaro avait à peine atteint le haut du rempart qu’arrivait le deuxième tarasque sur le lieu de l’attaque. Lancé à pleine vitesse, il courut en montant sur le mur faisant un bond prodigieux qui le fit arriver presque en haut. Heureusement des gardes un peu plus attentifs, avaient mis un tronc pour casser son élan. Mossaro compléta sa figure aérienne pour prendre le deuxième tarasque par le travers avant que celui-ci ne fut en position de sauter pour l’attraper. Se roulant en boule comme le premier, il se laissa rouler jusqu’aux pieds des remparts qu’il avait failli enfin réussir à escalader. Le Gragon reprenait de la hauteur quand arrivèrent deux autres tarasques. Nmin jura à leur arrivée. Puis jura à nouveau quand les autres monstres arrivèrent. Il les compta. Il y en avait dix. Il les recompta pour être sûr.
- « Ça fait beaucoup. En plus ce sont des adultes à pleine maturité. Ils veulent faire des provisions avant que n’arrivent les grands froids. »
- On pourrait peut-être les attaquer la nuit ?
Cela fit rire Mossaro.
- « Ils ont l’odorat tellement développé que cela ne changerait rien. Je vais essayer sur le côté. »
Mossaro fit un premier passage au grand plaisir des gens massés sur les remparts. Il était trop loin, et sa flamme ne fit que mettre le feu aux herbes sèches qui entouraient le glacis. Il se dégagea en se laissant porter par le vent et se prépara à faire un autre passage, plus près cette fois-ci. Les tarasques le virent arriver, ils avaient formé une masse compacte ne présentant que des surfaces de cuir solide comme celui qu’on trouve chez les forgerons.
- « Il faudrait pouvoir se poser et souffler directement dessus. »
- Bien d’accord avec toi. Peut-être devrait-on partir ?
Mossaro se prit à rire, lui rappelant combien la veille au soir, Nmin était ivre.
- « Tu as même ajouté que tu étais prêt à mourir pour un aussi bon roi... »
Nmin répondit vertement par une boutade acerbe, rappelant à son tour au Gragon que lui, au moins, était libre de ses mouvements, alors que dans son abri, le danger était manifeste.
Mossaro décida de faire une attaque en piqué. Il partit chercher deux gros blocs de pierre qu’il saisit entre ses griffes. Prenant de la hauteur sur le retour, il les lâcha d’assez haut. Un des monstres poussa un glapissement sonore et s’effondra quand le projectile le toucha. L’autre pierre tomba trop loin pour être d’une quelconque efficacité. Concentré sur la suite de ses actions, Mossaro ne vit pas bien comment bougeaient les monstres en dessous. Ils semblaient se monter les uns sur les autres. Il se mit à vomir autant de feu qu’il pouvait avant de plier ses ailes dans une position inconfortable mais nécessaire pour casser son élan. C’était le moment délicat. Très bas, avec peu de vitesse, il se savait en danger. C’est Nmin qui l’avertit du danger. Les tarasques, dans un beau mouvement d’ensemble, avaient propulsé un des leurs en hauteur. Nmin, regardant toujours par les yeux de Mossaro, vit le tarasque monter plus haut qu’eux et bientôt vers eux. Il cria pour prévenir Mossaro qui lui répondit qu’il faisait tout ce qu’il pouvait. Leur vitesse insuffisante, les mit sur la trajectoire du monstre qui avait déjà ouvert la gueule…
Mais si Mossaro avait calculé trop juste son mouvement, les tarasques n'avaient pas pensé que leur congénère se mettrait à tournoyer en vol. Il se retrouva bientôt à tourner le dos au Gragon et c'est dans cette position qu'eut lieu le choc. Même plus gros que le Tarasque, Mossaro ne pouvait porter sa masse. D'ailleurs le tarasque lui bloquait les ailes par sa masse même. Nmin entendit les griffes du monstre crisser sur les écailles de Mossaro, alors qu'il essayait de se remettre d'aplomb pour pouvoir mordre son ennemi. Malgré les ailes déployées du Gragon, la chute était inévitable. Nmin paniqua. Toujours en contact télépathique étroit avec le Gragon, il voulut se débattre. Son corps coincé dans sa loge sur le dos de Mossaro ne pouvait pas bouger, ce fut le corps du Gragon qui se mit en mouvement. Sans savoir comment, Nmin sentit les muscles, les os, les griffes et tout le reste du corps de Mossaro qui, beaucoup plus fataliste, attendait la fin de la chute pour tenter quelque chose. Nmin se mit à se débattre et d'un coup sans savoir comment, il se transforma en un petit petit Gragon de la taille d'un piaf. Le lourd tarasque poussa la petite bête qui se retrouva bientôt libre de voler comme elle l'entendait. Il y eut un bruit sourd quand le monstre toucha le sol. Les autres se précipitèrent, puis s'arrêtèrent, cherchant en tous sens où pouvait être passé le Gragon. Ils sentaient son odeur sans le voir. Nmin piaillait par la bouche de Mossaro, il piaillait comme il avait piaillé quand le tarasque avait attaqué son village. Ce cri de Gragon, inaudible pour les oreilles humaines, porta loin, très loin, tellement loin que d'autres oreilles entendirent. Ce piaillement, c'était un petit en détresse. Il n'y avait qu'une manière de répondre. De partout, arrivèrent à la manière particulière des Gragons, des centaines d'individus. Bientôt le ciel de la capitale fut rempli de ces grandes silhouettes au long cou gracile, brillant de toutes leurs couleurs dans le soleil de cet après-midi. Sur les remparts, on criait, on admirait, on jubilaitc Des Gragons, il y en avait partout. Les tarasques voulurent fuir. Ce fut leur perte. Quand le soleil s'approcha de l'horizon, il n'y avait plus trace d'eux. Les Gragons les avaient éliminés. Dans le ciel de la capitale, les hommes émerveillés, purent voir ce qu'aucun roi n'avait pu faire. Un maelström de Gragons de toutes les couleurs dans un arc-en-ciel chatoyant et au centre un Gragon gris argent qui menait la danse.
Nivyou laissa ses auditeurs savourer l'image tout en buvant une chope de malch, aussitôt resservi par Degala qui savait que le vieux conteur n'en serait que plus bavard. Degala était heureux. Il aimait les histoires, les légendes et celle-ci lui était inconnue. Nivyou savait raconter. Degala voyait les Gragons comme s'ils avaient été devant ses yeux. En remplissant la chope du conteur, il voulait lui donner du goût à raconter et raconter encore avec force détails, les légendes du temps passé. Degala avait bien entendu parler d'un Gragon plus loin vers les montagnes, un Gragon rouge qui serait même devenu roi. Mais les gens qui passaient, racontaient tellement d'histoires invraisemblables qu'il ne savait pas si celle-là était vraie.
- Si la fête fut extraordinaire, la suite fut à la hauteur de l’événement. Mossaro devint, quand Nmin était avec lui, le leader incontesté des Gragons. Il entreprit de chasser tous les tarasques. Si cela prit du temps et coûta beaucoup d'or, car les Gragons aimaient l'or, il n'y eut plus de monstres dans le pays. Le roi fut très content malgré la perte de son trésor. La richesse de son royaume augmentait rapidement maintenant qu'il n'était plus dévasté régulièrement. Les royaumes voisins, voyant cela, demandèrent l'aide de l'armée volante. Le premier à agir fut le roi Ficam. Il arriva avec un chariot plein d'or. Ce fut un argument majeur dans la négociation. Les Gragons s'envolèrent vers le royaume du roi Ficam au grand soulagement de la population de la capitale. Ils n'auraient pas à les nourrir ce qui était une grosse charge. Quand le royaume du roi Ficam fut lui aussi débarrassé des tarasques, un autre pays arriva pour demander le même service. Les Gragons qui habitaient les monts des Gragons, près de la mer, entassèrent l'or dans leurs grottes. De pays en royaume, de royaume en principauté, de principauté en comté, tout le monde fut débarrassé des tarasques. Cela prit des saisons et des saisons.
Quand vint le jour où personne n'eut à se plaindre d'un tarasque, ou même plus personne ne pouvait dire quand on avait vu le dernier monstre, les Gragons se retirèrent dans la région des monts des Gragons. Mossaro devint le roi-Gragon. Et Nmin me direz-vous ? Et bien ce fut le plus curieux. Plus personne ne revit Nmin. Certains disent qu'il était simplement retourné dans son village, écœuré de tous ces massacres et de tout ce sang versé, même si les tarasques étaient des monstres. D'autres disent que Nmin s'était retrouvé bloqué sur le dos de Mossaro et qu'il avait péri dans un des derniers combats dans le Comté de Souyas. Les plus fous disaient que Mossaro et lui étaient devenus une unique et même personne.
Mais moi qui ai bien connu, le grand Asnira puisqu’il fut mon maître, je peux dire que ni les uns ni les autres n’ont raison. Quant aux fous, personne ne peut savoir s’ils disent vrai. Les autres légendes perdues des Gragons racontent la suite de cette légende. Asnira qui avait passé sa vie à colliger toutes les légendes, me disait que, après cette période, les hommes et les Gragons s’évitèrent. Oh ! Ce n’était pas la guerre, juste de l’indifférence. Seul restait dans l’esprit des hommes, le souvenir des fabuleux trésors amassés par les Gragons. Les saisons succédèrent aux saisons. D’autres hommes vinrent au monde qui ne savaient rien des tarasques et de la malédiction qu’ils représentaient. Puis les fils des fils de ces hommes gouvernèrent le monde. Certains plus aventureux allèrent sur les monts des Gragons voir les animaux de légendes. Ils ne trouvèrent que de vieux lézards se chauffant au soleil et s’ils étaient grands, ils semblaient bien inoffensifs. Le drame arriva quand un plus hardi que les autres pensa que ces vieux Gragons n’avaient nul besoin de tout cet or. Il mit la main sur une belle assiette en or, qu’il cacha sous ses habits. C’est au dixième pas que la flamme du Gragon le toucha, le réduisant en cendres comme elle réduisait en cendres les tarasques. Les autres prirent peur et fuirent. Pourtant ils firent un récit qui, de bouche en bouche, donna envie à tous les aventuriers de tenter leur chance. Pendant une saison, les expéditions qu’ils montaient, furent plus ou moins heureuses. Chovmsi fut l’archétype de la réussite. Son équipe avait été décimée en tentant de dérober des pièces d’or dans une grotte. Le Gragon les ayant tous étripés, il n’avait dû son salut qu’à sa petite taille. Il avait sauté dans un boyau à l’abri des terribles pattes et du souffle brûlant. Il avait alors glissé jusqu’à une autre cavité. Là, il avait atterri sur un tas d’or. N’osant plus bouger, tellement il avait peur, il attendit que la lumière fut un peu meilleure pour voir autour de lui. Cela prit du temps. Avec le lever du jour, il découvrit les lieux. Il était sur un tas d’or plus gros que lui. Une bouffée de plaisir l’envahit, immédiatement éteinte par la peur de voir arriver le propriétaire. Des yeux, il chercha une cache, quand il découvrit la grande forme d’un Gragon. Il lui fallut encore quelques temps pour que la lumière soit celle du grand jour pour qu’il comprenne. S’il y avait bien un Gragon devant lui, ce dernier était mort. Le toit de sa caverne s’était effondré, lui écrasant la tête. Il sourit, subitement beaucoup plus décontracté. Il bourra ses poches de pièces, et à pas rendus lents par le poids de l’or, il chercha une sortie. Grâce à sa petite taille, il parvint à se faufiler jusqu’au dehors. Avec d’infinies précautions, il évita de passer devant les ouvertures des cavernes des Gragons. Quand il atteignit la ville de Zalbac, il eut la certitude d’être un homme riche et chanceux, ou plutôt chanceux et riche. Son aventure fut maintes fois racontée et amplifiée. On assista à une ruée vers l’or. Les Gragons entrèrent dans une colère sans limite quand ils comprirent que jamais plus ils ne seraient tranquilles. Mossaro était encore roi des Gragons. Il alla négocier avec le seigneur pour que cessent ces expéditions et les morts qu’elles entraînaient. C’est ainsi que naquit la grande muraille qui sépara le pays des hommes du pays des Gragons. Ce fut la dernière fois que les annales parlèrent du roi des Gragons.
- Alors personne ne sait ce qu’il est devenu ? demanda la petite voix de Degala.
Cela fit rire Nivyou.
- Non, personne ne sait. Pourtant…
Le vieux conteur, sûr de son effet, laissa passer le temps sans rien dire jusqu’à ce qu’il sente que Degala n’en supporterait pas plus.
- Pourtant, de vieux récits parlent du temps lointain, quand les Gragons avaient presque tous disparu. Les pilleurs reprirent leur travail. Cela leur prit plusieurs saisons pour visiter les grottes scellées sur le corps de leurs occupants morts. La fièvre de l’or était déjà très forte à cette époque. On dit qu’en dehors des éboulements fréquents le seul danger était un Gragon dont la couleur évoquait l’acier. On l’avait appelé le Gardien. Vue la description, les chroniqueurs pensent qu’on peut l’assimiler à Mossaro. Un curieux conte fait se rencontrer ce gardien avec un des voleurs, qui n’était qu’un apprenti. À la fin, après qu’ils eurent discuté de la Vie, de la Mort, l’apprenti voleur raconte que le grand Gragon Gris lui expliqua qu’il quittait ce monde pour se retirer sur une île loin d’ici, au milieu du vaste océan pour finir tranquillement ses jours. L’apprenti voleur précisa même que le Gragon Gris lui aurait révélé un oracle précieux, beaucoup plus précieux que l’or puisqu’il l’avait écouté et qu’il avait fini roi des monts des Gragons, à la tête d’un peuple puissant, riche et craint.
Ce fut au tour de Lyanne de sourire.
- Ton histoire est belle, vieil homme. Je connais peut-être la suite.
Ce fut au tour de Nivyou d’être intrigué par ces paroles.
- Personne ne sait la suite, dit-il péremptoire.
- Connais-tu la légende du chevalier de la Basse-vallée.
- Il n’y a pas de basse vallée par ici, répliqua le vieux conteur.
- Je vais quand même te la conter. Il était une fois, il y a longtemps une famille de puissants guerriers. Le grand-père avait été nommé chevalier après la bataille des mille-morts...
La nuit était presque finie quand Lyanne acheva le récit de la légende de Ohtman. Le silence qui s’en suivit, fut un silence plein de toutes ces paroles échangées.
Degala dormait à même le sol. Le pot de malch était vide depuis longtemps.
- Sais-tu qu’il vient du bord de la mer, ce petit ? questionna le conteur.
Lyanne fut intrigué par les paroles de Nivyou.
- J’ignorais cela, répondit-il.
- Sais-tu, toi qui es légende, que les bons guides sont rares.
- Tu sembles en savoir beaucoup plus que ce que croient les autres.
- Je sens ta présence, et si ta voix me parle d’un homme de belle stature, mais simplement d’un homme, je sens que tu es beaucoup plus grand que ce que croient les autres. Une telle taille ne peut appartenir qu’à un de ces êtres de légendes, un de ces grands êtres qui font les légendes.
- Serais-tu, oracle ?
- Si peu, répondit Nivyou. Je dis simplement que Degala est un bon guide et qu’il est né au bord de la mer.
De nouveau le silence envahit la petite hutte. Lyanne réfléchissait à tout ce qu’avait dit le vieil homme.
- Je le regretterai, reprit le vieux conteur. Il est le seul à encore me respecter et à me rendre des services. Mais mes jours sont comptés, les siens sont encore innombrables. Tu ne regretteras pas.
Lyanne fut étonné de la justesse des paroles du conteur. Il venait effectivement de conclure qu'il pourrait l'emmener avec lui pour découvrir cette île et voir si cet oracle dragon existait vraiment.
Quand se promènent les mots, des histoires prennent corps. Que ce lieu leur serve de repos.
mardi 11 mars 2014
mardi 4 mars 2014
Lyanne laissa Hodent et Degala sous l’auvent. La nuit était maintenant noire. Le conteur habitait une hutte près de la haute cour. Etouble avait pour lui le respect qu’on doit à un compagnon de son père. Il ne pouvait le mettre dehors sans déshonorer la parole de son père, ancien seigneur de ce lieu. Quand il approcha, il ne vit aucune lumière. On lui avait pourtant assuré de la présence du conteur en lui disant :
- Ce vieux fou de Nivyou, il ne bouge jamais.
La porte était branlante et ne résista pas quand il la poussa. C’était une cabane faite de branchages entrelacés dont les interstices avaient été comblés par de la boue. Dans un coin un feu de braises luisait doucement. Il repéra une silhouette assise à une table. L’homme leva la tête vers lui à son entrée. Il vit ses yeux blancs d’aveugle.
- Tu dois être cet étranger dont tout le monde parle, dit Nivyou d’une voix de basse bien timbrée.
- Tes oreilles sont exactes, conteur.
- Entre, si tu le peux.
- Ta parole est pour moi curieuse. Ta hutte est bien assez grande pour nous deux.
- Je te sens beaucoup plus grand que ce que tu montres.
- Tu es plus perspicace que beaucoup ici, conteur.
- Il y a bien longtemps que l’on ne m’a pas donné ce titre et voilà deux fois que tu l’emploies. J’ai plus souvent le droit à “vieux fou”.
- Ceux qui emploient de tels mots, que connaissent-ils de la sagesse ?
- Les bruits que j’ai entendus sont bien conformes à ce que je sens de ta présence. Il y a plus de puissance en toi que tout ce que contient cette ville. Que souhaites-tu, toi dont le savoir est déjà si grand ?
- Je désire entendre la légende des Gragons.
Nivyou partit d’un rire franc :
- Plus personne ne s’intéresse à cette légende. Les grands-êtres ont disparu depuis si longtemps que seuls restent ces récits.
- Pourtant, un gardien de troupeau a vu un être volant qui a attaqué un mibur. J’ai vu son ombre, elle est immense.
Nivyou se racla la gorge et garda le silence. Lyanne s’assit et attendit. Le temps passa. Dehors les activités s’arrêtaient les unes après les autres.
Nivyou murmura :
- Il y a une présence dehors.
- Je l’ai sentie, répondit Lyanne sur le même ton, il s’agit du jeune serviteur de la forge.
- Hum ! Ta présence l’attire.
- J’ai senti cela, conteur. Il est capable d’entendre la légende. Son esprit est vif et ouvert, beaucoup plus que beaucoup ici.
- Hi ! Hi ! Hi ! Ton jugement est bon. L’arrivée du seigneur Etouble a beaucoup fait pour les soldats et très peu pour les conteurs. Les Gragons… Les Gragons… Sais-tu déjà ce qu’étaient les Gragons ?
- J’attends tes paroles.
- Il y a bien longtemps. Les pères des pères de nos pères avaient déjà oublié la plus grande partie du savoir sur les Gragons quand le maître conteur de l'époque inventa cette légende, fixant ainsi le savoir des hommes. Il parlait de temps que les hommes ne savent pas compter. Le ciel était aux Gragons. Le passage d'un de ces grands êtres était une bénédiction. Chaque ville, chaque village gardait un enclos avec quelques bêtes pour les satisfaire. Leur appétit était légendaire. Ils étaient les protecteurs. Des monstres ravageaient la terre, tout en crocs et en carapace, ils ne craignaient pas les pauvres efforts des hommes. Le souffle de feu des Gragons était le seul rempart contre ces porteurs de mort. Malheureusement, leur nombre ne suffisait pas à combattre tous ces monstres. Des mages avaient réussi à se lier avec certains Gragons. Leurs services étaient fort chers, mais quand vos récoltes sont dévastées et que menace la famine, vous êtes prêts à beaucoup de sacrifices. C'est ainsi que vivait la caste des mages. Parfois, la chance souriait à un village. Un Gragon solitaire passant par là, nettoyait le pays de cette vermine immonde. La légende commence dans un village isolé, là-bas près de la mer. Venait de naître un enfant quand le guetteur hurla son cri. Tous les hommes se ruèrent sur leurs outils les plus tranchants. Certains firent des torches. Le tarasque arrivait. C'était une bête énorme. Courageusement les hommes attaquèrent qui avec sa fourche, qui avec sa torche. Pendant ce temps, les femmes aussi rapidement qu'elles purent, rassemblèrent des affaires et des provisions pour fuir dans les grottes de la falaise. Le tarasque affamé, avait entamé le combat. Ses pattes aux griffes puissantes, firent plus d'un mort. Il balaya les porteurs de torches comme on renverse les quilles dans un jeu. Quand presque tous les hommes furent à terre, les survivants fuirent aussi vite qu'ils le pouvaient, essayant d'entraîner le monstre loin de leurs maisons et de leurs maigres biens. Mais le tarasque avait faim. Délaissant les fuyards, il dévora les corps à terre, éventrant, déchirant de tous ses crocs les agonisants. De l'autre côté de la palissade, ce fut la panique. Les femmes retardataires, laissèrent tout tomber pour se mettre à l'abri. La jeune accouchée n'eut pas la force de s'enfuir. Épuisée par la difficulté de ce premier accouchement qui avait commencé le jour précédent, elle avait sombré dans un sommeil qui confinait au coma. Le bébé, petit être au teint sombre, vagissait dans son berceau ignorant des évènements qui se passaient autour de lui. Le tarasque affamé, leva son mufle pour prendre le vent. La nourriture n'était pas loin, il la sentait. La palissade, que les villageois avaient eu tant de peine à monter, s'effondra comme un fétu de paille. Le monstre poussa un glapissement rauque de satisfaction quand ce dernier obstacle céda. A chacun de ses mouvements, il détruisait quelque chose. Quand il ne le faisait pas par maladresse, il effondrait une hutte ou une maison pour la fouiller à la recherche de quelque chose à manger. Il détruisit la moitié du village avant qu'il ne renifle l'odeur de la viande fraîche. Le toit voisin ne résista pas. Il fouilla avec application les décombres sans trouver ce qu'il cherchait. Pourtant l'odeur n'était pas loin. Il bondit au milieu des débris qu'il avait lui-même faits, grattant frénétiquement le sol à la recherche de nourriture. Tout le monde sait que la seule obsession des tarasques était de se nourrir. De loin, les hommes le virent déblayer tout en grognant et hurlant de frustration. L'odeur était là et il ne pouvait l'avoir. Ils entendirent le cris de victoire du monstre quand il vit le mibur s'échapper de sa cachette. L'animal n'avait pas fait vingt pas que le grand tarasque lui sautait dessus pour le dévorer. Dans les bois, plus loin, le chaman tentait d'influencer les esprits pour sauver ce qui restait du village. Ses litanies étaient couvertes par les cris du monstre toujours affamé qui était reparti sur une nouvelle piste. Il égorgea les quelques bêtes que les villageoises n'avaient pas réussi à emmener avec elles dans les grottes de la falaise surplombant la mer. Brusquement, le tarasque s'immobilisa. Dans le silence revenu, on entendit distinctement les pleurs d'un bébé. Cela rendit le tarasque comme fou. Laissant les carcasses à demi-dévorées, il se précipita vers l'origine des cris, arrachant tout sur son passage. Arrivé près d'un morceau de palissade resté debout, il s'arrêta un instant pour écouter à nouveau. Et il bondit sur la hutte encore debout, l'éventrant à grands coups de patte, envoyant voler des débris en tous sens. Dans le bois, un homme tomba à genoux en pleurant. Un des présents s'approcha en lui mettant la main sur l'épaule. Tout le monde avait compris. La mère et l'enfant, ce premier fils tant attendu, étaient perdus. Le tarasque hurla sa victoire et plongea son mufle dans la cabane. Il en ressortit avec un corps qu'il avala en quelques bouchées. Il allait replonger dans les débris pour saisir le nourrisson quand surgit un Gragon. C'était un grand Gragon femelle, au ventre rond des porteuses d’œufs. Elle souffla son souffle ardent sur le dos du tarasque qui hurla. Il se dressa sur ses pattes arrières essayant de saisir le Gragon sans y réussir. Quand il vit le grand être virer sur l'aile et revenir, le monstre battit en retraite. Il hurla à nouveau en accélérant quand la langue de feu lui atteignit le dos. Le Gragon continua sa chasse, poursuivant le tarasque qui freinant brutalement, échappa à la fin de l'attaque. Il fit demi-tour repartant vers le village, provoquant des cris de désespoir chez les hommes à l'orée du bois. Le Gragon reprit sa poursuite, arrivant sur les talons du tarasque en rase-motte. Si les flammes firent encore accélérer l'immonde bête, elles enflammèrent les débris des maisons. Le tarasque freina de toute la force de ses six pattes quand il arriva au bord de la falaise. N'ayant pas d'autre choix, il fit volte-face et se dressa sur ses pattes arrières. Le Gragon lancé à pleine vitesse, ne put l'éviter. Le choc vu de loin, sembla se dérouler au ralenti. Le tarasque bascula en arrière et le Gragon se retrouva à terre, comme étourdi. La terre trembla quand la lourde bête heurta les rochers en bas de la falaise. Son hurlement fut étouffé par les vagues qui le réduisirent au silence. Le Gragon accroché de toutes ses griffes au bord de la falaise, poussa un cri, puis se laissa tomber dans un vol plané. Les hommes dans le bois, virent partir la femelle Gragon.
- Elle doit être pressée d'aller pondre vu le ventre qu'elle a, dit l'un d'eux.
Ils n'attendirent pas la réponse. Tous se mirent à courir pour revenir au village sauver ce qui pouvait l'être.
En arrivant, ils constatèrent, toutes les huttes étaient détruites sauf quelques unes plus près du bord de la falaise. Fman qui avait vu sa femme se faire dévorer, se mit frénétiquement à fouiller les décombres de sa maison, guidé par les pleurs de l'enfant qui maintenant hurlait de faim. Si quelques hommes étaient avec lui, les autres étaient partis vers les refuges. Ainsi s'appelait le réseau de grottes dans la falaise. On y accédait par un étroit chemin qu'aucun tarasque ne pouvait suivre et l'ouverture même des grottes, juste assez grande pour un mibur, constituait une protection efficace. Ils allèrent prévenir les femmes qui remontèrent vers le village. Ce fut à ce moment-là que Lmon découvrit une grosse boule brune. Comme elle était là où s'était posé le Gragon, tout le monde en conclut que c'était un œuf de Gragon.
Tout le monde fut d’accord pour dire qu’on ne jouait pas avec un oeuf de Gragon. Il fut recueilli et déposé dans une niche creusée à même le rocher. Les gens du village, le chaman en tête, espéraient que si un Gragon naissait, ce serait leur Gragon et qu’il les protégerait contre tous les tarasques…
Les premiers jours, tout le monde vint le voir, le toucher, le sentir. Comme rien ne se passait et que le village avait besoin de bras, on le laissa là. Le rocher creux marquait l’entrée du chemin menant aux grottes refuges. Personne n’aimait y aller sauf en cas d’alerte. Quant au fils de Fman, il commença sa vie en étant mis en nourrice chez la femme de Lmon qui avait perdu son bébé de fièvre un peu avant l’attaque. Une saison passa. Le soleil fut généreux et les récoltes poussèrent bien. Les voisins d’autres villages restèrent sur leurs terres. Personne n’essaya de savoir pourquoi. Cette année-là, il n’y eut pas de razzia. Pour un étranger, le village avait repris un aspect normal. Seuls les villageois voyaient encore çà et là les traces du passage du monstre. Les huttes étaient moins nombreuses qu’avant. Le fils de Fman fut présenté. On le tint au-dessus du vide en demandant s’il était de la race des hommes ou de celle des esprits. Fman vint. Tout orné de feuilles et de branches, il réclama cet enfant comme étant un petit homme, fils d’un homme. On lui donna le nom de Nmin. Maintenant qu’il était sevré, il allait et venait dans le village. Quand il découvrit l’oeuf avec les autres garnements, ils ne comprirent pas ce que cela représentait. Ils avaient entendu parler de tarasques et de Gragons, mais n’ayant jamais vu ni l’un ni l’autre, ils en ignoraient la forme. Pour eux ce ne fut qu’une balle qu’ils emmenèrent dans la première salle sous la falaise pour jouer entre eux. Ils se lassèrent vite. Trop lourde et peu capable de rebondir, ils la laissèrent dans un coin près de la muraille sans plus s’en occuper. C’est là, après leur départ, un soir, que se déchira la membrane de l’oeuf. Le Gragon qui en sortit était tout petit et tout gris. Dès qu’il put, il se réfugia dans une niche creusée dans la paroi. C’est là que Nmin le découvrit. Il le prit tout d’abord pour une statue, en s’étonnant de ne pas l’avoir remarquée plus tôt. C’est en voulant la saisir qu’il comprit son erreur. La gueule du Gragon se referma sur sa main. Nmin hurla, le Gragon piailla, relâchant son étreinte, et tenta de s’envoler pitoyablement vers un abri. Nmin se tenant la main, fut prit de pitié pour ce drôle d’oiseau gris qui semblait si maladroit. Il pensa qu’il pourrait peut-être l’apprivoiser ce qui le ferait passer pour un héros aux yeux des autres qui le traitaient toujours de bébé. Restait à le faire. Nmin du haut de sa première saison, chercha comment il pouvait faire pour l’apprivoiser. Une idée lui vint.
- Bouge pas, Bestiole… Bouge pas, je reviens.
Le Gragon pencha la tête en l'écoutant comme s'il l'avait compris et se renfonça tout au fond de cette niche refuge.
Nmin courut chercher de la nourriture. Il se posa la question de ce que pouvait manger un tel oiseau. Il ne ressemblait pas aux piafs que son père ramenait parfois, petites boules de plumes colorées. Ce devait être une sorte d’oiseau des cavernes, tout gris et sans plume. Il fouilla dans les déchets de ce qui avait été mangé, n’osant pas prendre dans les provisions.
Il ramena des ossements sur lesquels restait de la viande, trop cuite d’ailleurs et divers autres rogatons dont sembla se régaler son drôle d’oiseau. Une fois rassasié, l’oiseau tendit le cou vers Nmin. Celui-ci un peu impressionné, tenant sa main mordue à l’abri, le laissa s’approcher. L’animal émit une sorte de grondement sourd et posa sa tête sur l’épaule de Nmin. Il le laissa faire et de sa main valide, il caressa le cou de l’oiseau. Il était doux. L’animal gronda plus fort, fermant les yeux, semblant apprécier ce qui se passait. Ils restèrent ainsi un moment. Nmin était content. Cet ami-là, personne ne pourrait lui enlever. Leur amitié se renforça au fur et à mesure qu’il lui amenait à manger. Le temps passa. Nmin fut confronté à une question. Comment l’appeler ? Il voyait bien que ce drôle d’oiseau, qui maintenant se nourrissait tout seul la nuit, avait une envergure importante. Le nom devait être en rapport. C’est en arrivant un matin que l’idée lui vint. Il venait de se faire mettre à mal par les autres enfants, encore une fois. Petit en taille et en carrure, il était régulièrement le souffre-douleur de la bande d’enfants qui parcourait le village. Son seul refuge était ces grottes. Les autres n’osaient pas s’y aventurer. On y entendait des bruits et on voyait des ombres plus qu’inquiétantes. Quand il se sauvait, poursuivi par l’un ou l’autre, il se réfugiait ici. Les autres n’osaient pas le suivre dans ces couloirs trop sombres où devaient régner les mauvais esprits. La notion de vengeance lui vint à l’esprit. Cet oiseau, par sa seule présence, serait sa vengeance. Il l’appela Mossaro, du nom de celui qui est désigné pour aller porter la vengeance entre les villages.
Quand arriva la saison du vent du large, celle qui amène la pluie et les tempêtes, Nmin n’avait toujours pas réussi à convaincre Mossaro de sortir au grand jour. Un jour qu’il était encore plus triste que d’habitude, Nmin posa sa tête contre celle de Mossaro. Les grands yeux allongés maintenant entourés de fines écailles brillaient comme du métal jaune. Il fut comme happé par ce regard.
- “Manger ! Manger du vivant !”
Nmin se recula vivement. Quelle était cette voix ? Il regarda tout autour de lui mais il était seul, seul avec son animal. Il le regarda curieusement.
- Tu parles ?
Seul le silence lui répondit. Mossaro approcha la tête de Nmin. Elle était maintenant presque aussi grosse que son torse. Il pensa : “encore un peu et il n’entrera plus ici !”
- “ Non, il me faudra un autre lieu !”
De nouveau, il sursauta. Il n’avait pas rêvé. Mossaro ne parlait pas mais s’adressait quand même à lui. Il le regarda dans les yeux :
- Je vais te chercher cela. Il y a, pas très loin, une petite rivière qui coule jusqu’à la mer. J’ai vu un grand trou assez haut. J’irai voir si cela peut te convenir.
Mossaro répondit par ce grondement sourd qu’il faisait quand il était heureux.
Nmin savait qu'il allait se faire disputer, mais il avait promis à Mossaro d'aller voir. Les adultes étaient déjà tous rentrés à l'abri. la tempête arrivait. Le vent soufflait déjà fort et la pluie cinglait la région. Dans la combe, Nmin était encore relativement à l'abri. Il tentait de se hisser vers la cavité qu'il avait repérée. La végétation assez dense de la pente, l'aidait. Il ne lui restait que peu de temps pour gagner un abri. Avant la fin de la journée, le hurlement du vent couvrirait tous les bruits et malheur à ce qui n'avait pas été attaché. Quand il arriva juste en dessous de l'entrée, il jura. Il y avait là une marche de pierre trop grande pour lui. Il se déplaça avec précaution vers le chemin qui lui sembla le moins difficile. Quelques vagues racines lui permirent de s'accrocher. Il se félicitait de ne pas être trop lourd. Il était agrippé à une liane qui lui offrait une bonne chance de passer l'obstacle quand un brusque coup de vent le prit violemment par en-dessous. Il se cramponna de toutes ses forces et ferma les yeux. Il se sentit soulevé, emporté. La liane se tendit, l'obligeant à resserrer sa prise. Il hurla de peur tout en sachant que personne ne serait là pour l'entendre. Il se sentait comme un drapeau secoué par le vent. Brutalement, alors que la pluie l'avait détrempé, il sentit la rupture de la liane. Il resta comme suspendu un court instant et heurta brutalement quelque chose de dur. Il perdit conscience.
Quand il revint à lui, il avait chaud. Il était confortablement installé sur un lit de mousse. Un doux grondement le berçait. Nmin ouvrit les yeux. Mossaro était là, lové autour de lui. Il ne l'avait jamais vu aussi grand. Il avait cessé d'être gris. Sa peau s'était couverte de sorte d'écailles comme les poissons, aussi brillantes que les poissons. Il avait déjà vu cela une fois, c'est quand Flin, le chef du village, avait montré sa puissance en sortant un couteau qui avait la même brillance. Il était bien, il se rendormit.
Il faisait grand jour quand il se réveilla. Mossaro n’était pas là. Il se leva pour aller jusqu’au bord de la caverne. Il recula devant le vide. Il se demanda comment il avait pu monter sur cette corniche. Il se rappela vaguement la liane. Maintenant se posait la question de sa descente. Son père devait être fou d’inquiétude sans parler de la femme de Lmon qui l’avait nourri. Il appela :
- Mossaro ! Mossaro !
Sa voix semblait trop faible dans ce vent qui soufflait encore. Une ombre lui cacha la lumière, lui faisant peur. Il se recula dans la partie la plus sombre de la grotte. Ce fut juste assez rapide pour permettre à Mossaro d’atterrir. Immédiatement, ouvrant sa large gueule, il fit tomber des poissons devant Nmin. Ce fut à ce moment-là qu’il s’aperçut combien il avait faim. Il rassembla de la mousse et quelques branchages. Il avait déjà vu son père faire du feu. On frottait du bois contre du bois en tournant très vite et cela prenait. Il tenta une fois, deux fois sans succès. Cela lui donna envie de pleurer. Mossaro lui donna des petits coups de museau comme s’il voulait que Nmin se pousse. Fatigué par son effort pour enflammer ce qu’il avait préparé, il se laissa faire. Avec de petits cris, Mossaro approcha son museau du tas de brindilles et doucement fit jaillir de sa gueule ce que Nmin n’aurait jamais osé espérer. Mossaro était un oiseau cracheur de feu. Nmin comprit alors son erreur. Les seuls êtres capables de cracher du feu étaient les Gragons. Mossaro n’était pas un drôle d’oiseau nocturne, Mossaro était un Gragon et son ami. L’émotion lui serra la gorge. Nmin se jeta au cou du Gragon qui, surpris, fit en bond en arrière et bascula dans le vide. Nmin, entraîné par le mouvement, s’accrocha de toutes ses forces. D’un mouvement fluide et puissant, Mossaro avait déployé ses ailes et fait un demi-tour pour que Nmin se retrouve sur son dos, à la racine du cou. Le grand être se laissa glisser sur le vent qui le portait, emmenant Nmin qui n’en croyait pas ses yeux. Ils volaient…
- « Tu aimes, Nmin ? »
Les paroles s’inscrivirent dans sa tête comme s’il les avaient entendues.
- J’ADORE, hurla-t-il pour couvrir le bruit du vent.
- « Tu n’as pas besoin de hurler comme cela, je t’entends où que tu sois ! »
Au-dessus de la mer, Mossaro lui fit découvrir tout ce qu’il savait faire en vol, éclatant de rire chaque fois qu’il surprenait Nmin. Au bout d’un moment, il se mit à voler un peu au-dessus de la surface de la mer.
- « Tu vois, là-bas, le trait blanc ? »
- Oui, je le vois.
- « C’est ton village. On y va ? »
- OUIIII !
Mossaro reprit ses puissants battements d’ailes et prit de la vitesse. Nmin avait trouvé un endroit à l’abri du vent derrière une écaille presque transparente, comme si l’endroit avait été fait pour lui.
- « Tu penses bien, Nmin. Tu es moi et je suis toi. Alors quand un Gragon se lie à un humain, cet endroit se crée pour l’accueillir. »
Nmin se mit à rire de bonheur. Jamais, il n’avait pensé pouvoir être aussi heureux.
La vitesse de Mossaro devint prodigieuse. Les falaises si lointaines il y a un instant, devinrent un mur grandissant à toute vitesse. Nmin eut presque peur, mais Mossaro savait, cela ne pouvait être autrement. Cambrant ses ailes il fit une chandelle qui lui fit raser la paroi de roches blanches. Telle la plus rapide des flèches, ils surgirent du gouffre, effrayant les humains qui vaquaient à leurs occupations. Il y eut des cris :
- Un Gragon ! UN GRAGON !
Mossaro fit un tour du village à basse altitude en regardant les humains s’agiter en-dessous. Nmin lui dit :
- Je ne vois rien !
- « Ferme les yeux, Nmin et regarde ! »
Étonné, il fit ce que lui commandait Mossaro. Il poussa un nouveau cri de surprise. Il voyait ce que voyait Mossaro. C’était extraordinaire. Il voyait tout l’ensemble du village et en même temps, il pouvait détailler le moindre recoin. Il vit son père, la main au-dessus des yeux, qu’il avait plissés, regarder le Gragon volant. Il vit Lmon sortir de sa hutte suivi de sa femme. Il vit même Flin, le couteau à la main et le chaman qui s’était arrêté en pleine cérémonie d’offrande au totem du village.
- « On se pose ? »
- On se pose !
Il y eut des mouvements de panique quand le Gragon, arrivant à grande vitesse, bloqua son mouvement d'une brusque cambrure des ailes pour se poser sur la place du village.
Puis ce furent des cris de joie. Un Gragon dans le village était signe de bénédiction. Pourtant personne n’osait approcher. Nmin se dégagea de sa place et apparut sur le dos du Gragon. Il y eut de nouveaux cris, à commencer par son père et sa nourrice. Nmin se rengorgea en voyant les regards plus qu’envieux que lui jetèrent les autres enfants. Il descendit de son perchoir pour être accueilli par le chef du village et le chaman. Celui-ci, revêtu de son habit de cérémonie, s’approcha en faisant force courbettes devant le Gragon.
- « Il est curieux ce petit homme »...
Nmin n’osa pas lui répondre directement. Il émit juste la pensée que c’était le chaman et que ce dernier était un grand sorcier plein de pouvoirs qui pouvait donner la vie ou la mort. Cela fit rire Mossaro.
- « Est-il aussi puissant que tu le dis ? J’ai vu dans l’esprit des gens qu’il n’avait rien fait contre le tarasque. »
Nmin se renfrogna.
- Les tarasques sont des monstres pleins de malice. Que peut un homme contre eux ?
Il avait parlé tout fort. Les gens autour ne comprirent pas tout de suite à qui il s’adressait et puis la compréhension se fit dans leur esprit. Leur regard sur Nmin changea à nouveau. Il parlait aux Gragons. Il était donc plus fort que le chaman. Est-ce qu’il allait garder le Gragon dans le village ? Certains pensaient que plus jamais ils ne risqueraient de se trouver aux prises avec un tarasque, pendant que d’autres pensaient au coût de l’entretien d’un Gragon.
- C’est que ça mange, ces bêtes-là, murmura une femme à sa voisine. Si on doit le nourrir tout le temps, on va mourir de faim avant peu.
Nmin était perturbé par tout ce flot de pensées que Mossaro lui transmettait. Sans ouvrir la bouche, il dit :
- « Tu entends vraiment tout ça ? »
- « Oui, et d’autres choses qu’ils ne savent même pas qu’ils pensent. »
La gêne s’installa. Qu’allait-on faire ? Comment se conduit-on avec un Gragon ? Et puis Nmin, qu’allait-il devenir ?
Flin prit la parole après s’être concerté avec le chaman.
- Nous allons faire une grande fête. Les villages voisins viendront. Nous leur montrerons que nous avons un Gragon, parce que bien sûr, Nmin sera notre relais auprès du Gragon…
- « Je crois qu’il n’a rien compris », pensa Mossaro.
- « Mais c’est le chef », lui répondit Nmin.
- « Et cela ne l’autorise pas à faire ce qu’il dit. »
- « Tu ne serais pas content de pouvoir manger ? »
- « Effectivement, s’il y a un banquet ».
Pendant leur échange, Flin avait continué son discours. Nmin n’avait pas écouté, mais la fin parlait des étapes de l’organisation. Les taches furent distribuées et bientôt, les uns après les autres, les villageois partirent faire ce qu’il y avait à faire. Cela se fit d’autant plus vite que la pluie s’était remise à tomber.
- « On devrait rentrer à la grotte », dit Mossaro.
Nmin approuva. Il ne savait pas vraiment à quoi il s’attendait en atterrissant là, mais il repartait insatisfait. Il ne se sentait pas intérieurement en paix. Le vol de retour vers la grotte le détendit. Sur le dos de Mossaro, il oubliait tout, se laissant aller au plaisir
Quelques jours plus tard, alors que de voir le Gragon devenait une routine pour le village, revint un porteur de message. Il arrivait du village situé à une journée de chez eux. L’homme avait une mine sombre. Quand il s’approcha de Flin pour délivrer son message, tout le monde avait compris… Un tarasque était signalé. Cela leur rappela de mauvais souvenirs. Le monstre qui avait presque détruit le village, venait déjà de ce village. Les avis furent partagés. Certains pensaient qu’on ne risquait rien avec un Gragon dans le village, d’autres le trouvaient trop petit et trop jeune pour venir à bout de la bête décrite par le messager.
Mossaro se promenait quelque part. Nmin avait repris ses activités normales. Les travaux n’attendaient pas. La saison des pluies permettait que poussent les récoltes. Il fallait lutter contre les nuisibles, qu’ils soient animaux ou végétaux. Il fallait beaucoup de temps pour faire cela. Quand il avait vu le Gragon, le père de Nmin avait décidé de défricher un peu plus pour avoir un champ de plus. C’était un pari sur l’avenir. Fman prenait le pari qu’aucun tarasque ne viendrait détruire les récoltes et manger les animaux. En apprenant ce qui se passait à Gianthad, il douta. Le messager parlait d’un monstre plus gros que celui des saisons passées. Ses pensées influençaient Nmin qui ne savait plus ce qu’il devait croire. Il avait posé la question à Mossaro à son retour qui avait répondu de manière énigmatique :
- « Quand un tarasque est gros, le Gragon est gros ».
Pour Mossaro, c’était tellement évident qu’il ne voyait pas ce qu’il devait expliquer.
- « Viens », dit-il alors à Nmin. « On va aller à Gianthad. Ce n’est pas très loin. »
Pour Nmin qui pensait comme un piéton, la proposition de Mossaro lui semblait irréaliste. Pensant qu’il allait voler et échapper aux corvées, il acquiesça tout de suite. Il se retrouva bientôt à sa place sur le dos du Gragon. A chaque fois, c’était la même joie, la même découverte, le même plaisir. Il ne leur fallut pas longtemps pour rejoindre Gianthad. Cela étonnait toujours Nmin. Il découvrit le village de haut. Bientôt, il repéra le tarasque. Gianthad était un bourg beaucoup plus grand que leur village. Les troupeaux y étaient nombreux. C’est sur l’un deux que s’acharnait la bête, décapitant les mibur aussi facilement qu’on fait tomber un fruit mûr. Bloqué par les haies d’épineux, le troupeau ne pouvait que tourner en rond sans pouvoir s’échapper. Dans les autres parcelles, des hommes, tout en restant le plus discret possible, tentaient de sauver ce qui pouvait l’être. Nmin sentit sa colère monter comme celle de Mossaro. Ces monstres méritaient la mort. Leurs victimes criaient vengeance. Si Nmin en était convaincu, il ne voyait pas comment son petit Gragon allait attaquer une bête plus grosse que lui.
Mossaro fit un survol du champ. Le tarasque tout occupé à dévorer ses proies, ne fit pas attention à ce qui se passait au-dessus de lui. Mossaro prit de la hauteur. Nmin vit le sol s'éloigner à toute vitesse. Tout rapetissait rapidement. Même s'il n'avait pas beaucoup volé, le phénomène lui sembla étrange. C'est comme si... Il décrocha du regard de Mossaro pour regarder autour de lui. Il poussa un cri de surprise.
- « Tu ne savais pas, Nmin ? Les Gragons peuvent choisir leur taille. »
Mossaro à cette taille, n'aurait pas tenu dans la grotte de la falaise. Il était maintenant plus gros que le tarasque. Il vira et se mit en piqué. Nmin qui ne voulait rien perdre de la confrontation, fondit son regard dans celui du Gragon. L'instinct du tarasque avait dû l'avertir, car lâchant le mibur qu'il dévorait, il tourna la tête en tous sens. Il n'eut pas le temps d'éviter l'attaque de Mossaro. Les flammes lui léchèrent le dos. Nmin fut impressionné par la taille qu’avait prise le Gragon. Il était maintenant deux fois plus grand que le monstre qui, sur ses pattes, était haut comme deux hommes. Le tarasque hurla et tenta de fuir. Il fut ralenti par la haie. Plus que les longues épines, ce fut la dureté des troncs qui le bloqua un temps. Mossaro en profita pour revenir à la charge. Le monstre se battait encore avec les branches qui l'entravaient quand les griffes du Gragon lui labourèrent le dos. Son cri fut entendu jusqu'à Gianthad. Le sang toxique de la bête se répandit sur le sol y créant de vastes taches brûlées. Mossaro de nouveau piqua, crachant son feu sur le tarasque qui, après s'être libéré des arbustes, galopait pour échapper à la chaleur. Quand le Gragon passa au-dessus du monstre, celui-ci fit un prodigieux bond en l'air de toute la puissance de ses six pattes. Nmin entendit claquer la monstrueuse mâchoire à quelques coudées de son abri. Le combat continua ainsi. Mossaro avait l'avantage. Le tarasque devait se protéger du feu, en particulier, il devait fermer les yeux, ce qui donnait un avantage certain au Gragon. Nmin vivait cela aussi intensément que Mossaro. Quand arriva l'hallali une foule s’était rassemblée pour voir les derniers moments de la bête honnie. Quand se furent apaisés les derniers soubresauts du tarasque, ce fut une explosion de joie. Quand Nmin descendit du dos de Mossaro, l'ovation fut tellement gigantesque qu'il ne l'oublia jamais. La fête fut à la hauteur de l'événement. Bientôt dans la région, on ne parla plus que du Gragon de Nmin. Certains même espéraient que leur seule présence suffirait à éloigner les tarasques. Mais si la bête est puissante, elle ne raisonne pas, elle ne sait que chasser.
Ils étaient encore à être fêtés quand arriva un homme qui se présenta à Nmin :
- Mon Maître est prêt à payer cher pour que vous le débarrassiez du tarasque qui hante ses terres. Il vous sera éternellement reconnaissant de faire cela pour lui.
Nmin qui entretenait maintenant une relation mentale continue avec Mossaro, n'eut même pas besoin de lui demander.
- « Si c'est pour revivre ce qu'on vient de vivre, alors je suis partant ! »
C'est ainsi qu'ils repartirent à la chasse au tarasque. C'était une femelle. Le combat fut plus difficile, mais Mossaro en vint à bout. C'est au moment de l'hallali que Nmin repéra par les yeux de Mossaro les petits. Ils comprirent alors pourquoi, elle n'avait pas changé de lieu comme les autres monstres. Ses petits l'avaient bloquée dans ce territoire. Il y en avait deux qui avaient déjà la taille d'un grand humain. Si l'un se traînait et fut rapide à éliminer, l'autre opposa une résistance farouche comme un grand.
De nouveau, ils furent fêtés comme des sauveurs, mais cela ne dura pas. De nouveau, on vint implorer leur aide pour une nouvelle éradication. Ce fut ainsi pendant des lunes et des lunes jusqu'à ce qu'un jour, ce soit le roi qui demande leur aide. Mossaro en fut ravi :
- « On va pouvoir lui demander de l'or ! »
L’œil de Mossaro en était devenu brillant de désir. Nmin sourit à l'idée de voir le roi et surtout d'avoir de l'or.
Quand le Gragon se présenta en vol près de la capitale, ce fut comme un signal pour une fête malgré la situation. La ville était quasiment en état de siège avec plusieurs tarasques tournant autour. Les troupes avaient tenté d'éliminer les monstres, mais ils avaient subi de très fortes pertes sans pouvoir en éliminer un. Ils avaient blessé une des bêtes sans autre résultat que la colère des tarasques qui étaient venus attaquer les remparts. Les hauts murs bloquaient le passage des monstres. Si ceux-ci tentaient de monter, des meurtrières permettaient de les repousser avec des baliveaux qui, malheureusement, ne résistaient pas aux violents coups de pattes. Alors que Mossaro se posait, on entendit les cris des tarasques qui, eux aussi, l'avaient repéré.
Le roi avait bien fait les choses. Mossaro et Nmin furent accueillis comme personne ne les avait jamais accueillis. On leur donna de l’or, et de bonnes choses à manger. Mossaro prit l’or dans sa gueule quand Nmin s'empiffrait de sucreries. On les conduisit jusqu’au palais avec force ovations. C’est assez grisés, qu’ils arrivèrent devant le roi. Nmin fut décontenancé par la prestance du personnage. Il se sentit subitement insignifiant. Quand le roi s’adressa à lui, Nmin n’eut plus qu’une envie, l’aider. Mossaro fut conduit dans les jardins où une grotte artificielle avait été dressée. C’est là qu’il creusa la terre pour enterrer ce qui était son trésor. On lui avait amené un beau mibur à croquer. C’est là qu’ils se retrouvèrent pour dormir après le banquet donné pour Nmin, le chevaucheur de Gragon. On entendait encore les bruits de la fête qui continuait dans les jardins en contrebas de la grotte de Mossaro. Nmin trouva le Gragon lové sur la terre fraîchement remuée recouvrant son or.
- Tu entends la fête ?
- « Oui, ils font beaucoup de bruit. »
- Le roi est vraiment un homme extraordinaire...
- « Te voilà bien enthousiaste ! Pendant que tu bois et que tu manges, j'ai été voir... »
- J'croyais qu't'avais pas bougé !
- « Tu es plein de vin ! »
- Ouais !
- « Alors, écoute bien ! Pendant que tu faisais la fête, j'ai fait un tour en ville. J'avais pris la taille d'un de leurs petits oiseaux. Dans cette ville, il n'y a qu'ici qu'on mange à sa faim. Les tarasques n'arrêtent pas d'attaquer. C'est une horde complète qui est dehors. »
- Et alors, on va les réduire les cendres !
- « Tu ne comprends pas ! C'est la première fois qu'on va se retrouver face à une horde qui sait chasser en groupe. »
Mossaro coupa court à la conversation. Nmin était trop saoul pour voir le danger.
Il le réveilla avant l'aube. S'il rechigna, Nmin se leva quand même et accepta l'idée que lui exposa le Gragon, même s'il la trouva curieuse. Ils déambulèrent tous les deux dans la ville. Nmin portant sur son épaule Mossaro qui avait prit la plus petite taille qu'il pouvait. La réalité le toucha de plein fouet. La ville était en siège, le rationnement existait bel et bien, et les cris des tarasques attaquant sans cesse couvraient les quelques bruits de la vie courante.
- « Vois pourquoi le roi a appelé ! »
Toujours sous le charme de la soirée d'hier, Nmin fut renforcé dans son idée d'aller les griller tout de suite. Mossaro lui répondit :
- « Bien sûr qu'on va y aller, mais un roi qui fait la fête pendant que ses sujets meurent de faim, est-ce un bon roi ? »
samedi 22 février 2014
Le seigneur Etouble regardait ce manant prosterné devant lui. On le lui avait amené pour qu'il entende de sa bouche les terribles nouvelles. Le Gragon qui avait été vu à Ainval aurait attaqué un mibur de ses troupeaux. Il jouait avec la dent de Gragon encore pleine de sang que son conseiller lui avait donnée. La bête qui avait de telles dents ne pouvait être que redoutable. La rumeur avait précédé le serf. Toute la ville était en émoi. On disait comme toujours n'importe quoi. Tout se mélangeait. Ce qui était arrivé à Saraya posait questions. Etouble avait reçu un messager personnel du général. Un peuple d'hommes en blanc les avaient attaqués et vaincus dans la ville citadelle de Ainval considérée comme imprenable. Ils étaient arrivés et repartis avec la neige. La plaine avait eu beaucoup de pluie et de vent sans être recouverte de blanc. Le Gragon ou dragon, Etouble ne savait pas bien ce qu'il fallait dire, avait été vu lors de cette bataille accompagnant les troupes d'un roi-dragon qui depuis serait reparti dans ses terres après avoir signé un traité avec Saraya. Etouble se sentait mal à l'aise avec cette nouvelle. Il avait bien fait de faire venir ce manant pour entendre de sa bouche le récit de l'attaque. En fait, il n'avait rien vu hormis une grosse masse sombre qui avait enlevé le mibur. Ce qui intéressait plus Etouble était la présence d'un étranger. En ces temps troublés, toute présence insolite pouvait être un signe de danger. Etouble l'avait fait convoquer. Restait à le trouver. L'étranger, qui se disait forgeron, avait été vu avec le manant quand ils étaient arrivés à la ferme. Il avait corroboré la version du gardien et avait repris son chemin. L'intendant dans son rapport, avait signalé qu'il était parti vers la ville. Etouble avait envoyé sa police à sa recherche.
Ils retrouvèrent Lyanne chez un forgeron de la ville. L'homme était grossier et malhabile. Son seul atout aux yeux de Lyanne était de l'avoir accepté comme compagnon. Avant l'arrivée des sergents de ville, il avait fait en deux jours ce que l'autre faisait en dix jours. Si le forgeron avait vu arriver avec angoisse le pandores, il fut heureux de les voir emmener Lyanne. Il pensa qu'il n'aurait pas à le payer et que cela serait tout bénéfice pour lui.
La patrouille qui l'avait retrouvé, était composée de brutes dont le crâne épais ne comprenait que peu de choses. Ils avaient eu l'ordre de le ramener, pas de le rudoyer. C'est ainsi qu'il l'encadrèrent jusqu'au château du Seigneur. En voyant la grosse bâtisse aux murs épais, sans grâce aucune, Lyanne pensa que son propriétaire devait lui ressembler. Il ne fut pas déçu.
Etouble était râblé. Son visage, couvert de cicatrices récupérées au combat, avait de quoi faire peur. Par moment, un tic lui déformait les traits, transformant sa face en un masque grimaçant. L'épée au côté, prête à être dégainée, était une solide rapière efficace et sans beauté. Il reçut Lyanne dans une pièce enfumée et sombre.
- Qui es-tu ? lui demanda Etouble.
- Un passant, répondit Lyanne debout entre deux gardes.
Derrière eux une troupe dépenaillée vivait bruyamment sa vie quotidienne, les obligeant à élever la voix. Etouble fronça les sourcils :
- Tu viens d'où ? Tu fais quoi ?
- Regarde cela, lui répondit Lyanne en lui tendant une plaquette
Le seigneur prit l'objet, le regarda et sursauta en reconnaissant le sceau de Saraya.
- Comment t'as obtenu cela ?
- J'ai travaillé pour lui et pour sa reine. J'ai forgé une arme.
Etouble se renfrogna. Le document qu'il avait en main, était un laissez-passer et un ordre de rendre-compte.
- Tu as rencontré le Général ?
- Oui, j'ai même mangé à sa table.
Lyanne sentit la bouffée de jalousie emplir son vis-à-vis. D'un geste brusque, il lui rendit sa plaquette.
- Qu'as-tu vu là-bas ?
- Peu de choses, je l'ai déjà dit à vos serviteurs.
- As-tu vu la bête ?
- Ce que j'ai vu, c'est son ombre sur le sol, une très grande ombre.
- Je ne sens pas ta peur.
- Où était la menace ? Dans mon pays, j'ai déjà vu un tel être. Chez nous, on dit que les légendes sont en train de prendre vie. Partout dans la ville les gens m'ont parlé de gragons, mais tout le monde ignore la légende. La connais-tu ?
Etouble fut décontenancé. Il s’attendait à voir quelqu’un d'impressionné de se trouver en face d’un puissant seigneur et il se retrouvait en position de celui qu’on interrogeait. Ce n’était pas normal. Ce forgeron n’en était peut-être pas un, peut-être était-ce un agent de Saraya qui faisait le tour du royaume pour le compte du roi. Il décida de le mettre à l’épreuve, tout en tirant bénéfice de la situation. Il posa de nouvelles questions à Lyanne sans tirer d’autres renseignements intéressants. Il lui parlait du vieux barde qui devait connaître toutes ces légendes poussiéreuses mais le rencontrer voulait dire qu’il fallait une contrepartie… Une épée par exemple, celle de la reine était fameuse.
- J'entends bien ta demande, seigneur Etouble. Une arme puissante est une chose difficile et exigeante qui a un prix. La reine y a laissé certaines choses auxquelles elle tenait. En la voyant, je me suis demandé qui sert qui.
Etouble eut un regard étonné. Que voulait dire cet homme avec son discours sur les armes ? Une épée est une épée, et tous les mages qui étaient passés trop près de lui n’avaient pas survécu à la traversée d’une bonne et robuste lame dans leurs entrailles.
- Fais-moi une arme et je dirai au vieux Nivyou de te raconter toutes les légendes qu’il sait… Ce vieux radoteur n’est d’ailleurs bon qu’à ça, dit le seigneur avec mépris.
- Comme tu le souhaites, mais sache que si moi je me contente de cela, ton arme sera peut-être plus exigeante.
Etouble se mit à rire d’un rire sonore qui fit se tourner les têtes. Lyanne sentit la vague de panique envahir les esprits en même temps que le silence se faisait. Son marteau fut dehors avant que l’épée de Etouble ne soit arrivée à sortir de son fourreau. Le tintement métallique fut bref et Etouble regarda sans comprendre le bout d’épée qui lui restait en main.
- Crois-tu, Seigneur Etouble, dit avec emphase Lyanne, que le roi Saraya m’aurait convié à sa table sans de bonnes raisons. Je ferai une épée pour toi, tu as proposé un marché, alors tiens ta promesse. Dans trois jours tu auras une arme comme tu n’en as jamais rêvée.
Ayant dit cela, sans attendre, Lyanne se retourna et s’en alla en remettant son marteau arme à sa ceinture, sous le regard médusé des hommes de Etouble qui n’osèrent pas intervenir devant l’immobilité de leur seigneur. Sentant le feu, Lyanne se dirigea vers la forge. Elle était dans un appentis un peu plus loin pour que le feu ne puisse se transmettre au château en cas d’accident. Il vit une sorte de géant, noir de poil et aux muscles proéminents qui s’échinait à taper sur du métal qu’il martyrisait.
- Tu frappes comme un sourd, dit Lyanne à l’homme. Tu ignores le cri du métal. Il souffre.
L’homme se retourna furibond et resta interdit, le marteau levé, en regardant Lyanne.
- TU… tu… tu es l’homme au marteau sacré, dit le forgeron en posant un genou à terre.
Ce fut au tour de Lyanne d’être surpris.
- Que dis-tu ?
- Je sais qui tu es… Je suis passé chez les Ouatalbi et j’ai appris d’un maître qui avait appris de l’homme au marteau sacré capable de faire des objets porteurs de puissance. Il m’a décrit ce marteau. Jamais je n’aurais pu penser que je te rencontrerais un jour. Ma forge est tienne, homme au marteau sacré.
Des images de forge dans un cratère lui revinrent en mémoire. Il revit Virnita et Ouldanabi. En regardant mieux le géant incliné devant lui, il lui trouva des ressemblances avec le forgeron des Ouatalbi. L’homme disait vrai.
- Donne-moi le métal, dit Lyanne qui déjà se tournait vers le foyer de la forge.
Le feu sembla rugir de plaisir quand Lyanne s’adressa à lui. La pièce fut bientôt comme il le désirait et en quelques coups de marteau bien appliqués, le forgeron Hodent, fils de Saill, vit apparaître le rond parfait de l’anneau qu’il confectionnait pour fixer dans les écuries.
Lyanne lui tendit la pince et l’anneau encore fumant, en lui demandant :
- Montre-moi tes réserves de métal. J’ai une commande pour le seigneur Etouble.
Posant brutalement la métal dans le seau où se refroidit en fumant et en sifflant, Hodent conduisit Lyanne vers un coin de l’appentis. Il traînait là des restes de faux ou de lances qu’il mit de côté.
- Le métal est pauvre, dit le roi-dragon en se relevant. Existe-t-il d’autres choses ?
Ils cherchèrent un moment sous les yeux de quelques soldats venus du château. Lyanne pensa qu’Etouble le faisait surveiller. Il rassembla ce qu’il avait trouvé et en fit un tas qu’il mit dans un creuset.
- J’ai besoin de bois, dit-il à Hodent. Ce feu est trop faible pour mes besoins.
Hodent tapa dans ses mains en hurlant :
- DEGALA ! DEGALA ! DU BOIS ! ET TOUT DE SUITE !
Un enfant sortit précipitamment d’une cachette pour courir vers un coin de la basse-cour et revint en portant des bûches presque aussi grosses que lui. Lyanne fit une grimace de dégoût. Jamais Kalgar n’aurait permis cela. Il ne dit rien et enfourna les bûches au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Il laissa un moment le feu pour aller chercher, de la paille et du fumier sous le regard de plus en plus perplexe de Hodent. Lyanne prépara un mélange curieux le fumier avait un rôle à jouer. Il en remplit un seau, exigea de l’eau propre que Degala fut sommé de ramener et fit une sorte de pâte qu’il étendit dans un trou au sol. Se retournant alors vers le feu, il lui parla, disant des mots que personne ne comprit sauf le feu qui monta haut et fort.
La nouvelle s’était répandue de l’arrivée d’un forgeron étranger. Bientôt l'appentis fut entouré d’une foule de curieux, observant ce qu’il se passait.
Lyanne, tout à sa chauffe, ne fit attention à rien. Dans un creuset sifflait et fumait le métal au contact des braises que Degala attisait du mieux qu’il pouvait. Hodent s’était reculé. La chaleur autour du feu était insupportable au point qu’il faisait arroser le toit de son abri pour qu’il ne prenne pas feu.
Cela dura une partie de la nuit. Plus le temps passait et plus la réputation de Lyanne grandissait. L’homme au marteau sacré possédait le pouvoir de résister au feu qui consumait maintenant les poutres malgré l’eau versée dessus. Il y eut un début de flamme, puis un autre. Les spectateurs reculèrent en poussant des cris. Le feu allait se propager. Lyanne leva la tête, regarda autour de lui l’agitation, puis levant les yeux vit l’embrasement du toit :
- ÇA SUFFIT , ordonna-t-il au feu qui commençait à courir sur les lauzes.
Sous les yeux écarquillés de ceux qui voyaient une catastrophe, le feu se fit rougeoiement, puis simple fumée. Lyanne avait déjà repris sa contemplation de son mélange. Cela dura ainsi toute la nuit. Autour de lui, les réactions allèrent de l’admiration sans borne de Hodent ou de Degala à la haine des peureux qui regardaient cela de loin.
Au petit matin, alors que la lumière du soleil rendait pâle le rouge du feu, Lyanne fit un signe à Hodent. Ils sortirent le creuset du feu et versèrent son contenu dans le creux qu’il avait préparé. Une fumée âcre et piquante s’en éleva.
- Bien, dit Lyanne quand le vent eut dispersé les effluves malodorantes, nous avons maintenant quelques temps. Allons nous restaurer !
Degala, petit homme à tout faire de la forge, servit le repas sous un auvent. Il amena des plats qu’il avait été chercher à la cuisine du maître. Il finissait quand Etouble arriva. Il était entouré de sa cour habituelle. Il paradait.
Si Hodent s’était levé brusquement, Lyanne était resté assis.
- Où en es-tu, forgeron ? demanda le seigneur.
- Le métal repose. Où est le conteur ? Il faut du temps au métal, j’aimerais l’entendre. Cela stimulerait mon travail.
Etouble fit un geste à un serviteur. Celui-ci s’inclina et partit en courant.
- Il va venir. Il va venir. J’espère que l’épée sera à la hauteur de ta réputation et de ton marteau sacré !
La dernière partie de la phrase était dite sur un ton ironique.
- Si jamais tu la rates...
La voix était menaçante. Tous ici la connaissaient. Nombreux étaient ceux qui en étaient morts. Ils furent d’autant plus surpris du rire de Lyanne.
- J’entends tes paroles, seigneur Etouble mais l’épée que je te remettrais sera exceptionnelle. Tu as promis de la prendre quel qu’en soit le prix pour toi. C’est toi qui devrais trembler. Le feu habite mes réalisations.
Ce fut au tour de Etouble de rire, mais son rire sonna faux. Déjà partout couraient des histoires sur ce forgeron qui maîtrisait le feu de son marteau sacré. Les gens du coin tremblaient à l’idée que les esprits pouvaient habiter parmi eux.
- Regarde bien, et vous aussi regardez bien. Je mange, je bois, je respire, je suis homme. Si mon savoir est grand, il est sans lien avec ces esprits que vous craignez tant. Allons, dit-il à Hodent, allons voir le métal.
Quand Lyanne se leva, les gens se poussèrent, même Etouble lui laissa la place.
Il se rapprocha de la forge. Les gens qui étaient autour, venus pour voir le toit qui ne brûlait pas et le métal rougeoyant qui reposait au sol, firent un couloir entre eux. Lyanne s’avança suivi de Hodent qui semblait complètement dépassé par les évènements. Quand Etouble se rapprocha, ce fut un sauve-qui-peut.
Lyanne mit un genou à terre. Il se pencha sur le lingot de métal.
- Bien, bien, murmura-t-il.
Il se releva et regarda Hodent.
- Je pourrais commencer ce soir.
Le serviteur qui s’avança, s’approcha de Etouble et lui murmura quelque chose à l’oreille. Ce dernier eut un petit sourire.
- Le conteur ne veut pas venir, forgeron. Il dit qu’il est trop vieux pour courir dans les cours.
Lyanne jeta un coup d’oeil au serviteur, puis à Etouble et s’adressant au premier, il lui dit :
- Va dire au maître conteur, que j’irai le voir plus tard.
Puis se tournant vers Etouble, il dit :
- Ton maître conteur commande ! Alors je vais forger.
D’un geste vif, il prit son marteau et tapa sur le lingot de métal, doucement. Il rendit un son bref.
Se relevant brutalement, il se tourna vers les badauds :
- PARTEZ ! PARTEZ TOUS !
Il se dirigea vers la forge sans attendre. Attrapant les bûches, il les jeta dans le foyer. Le feu se mit immédiatement à ronfler et à fumer. Des volutes lourdes et malodorantes se répandirent à terre, s’étalant sur le sol. Ce fut comme un signal quand le premier rang en sentit la puanteur. Tous prirent la fuite. Etouble mit un peu plus de dignité mais il ne resta bientôt plus personne.
- Ce n’est pas comme cela que les gens d’ici t’accepteront, dit Hodent.
- Waouh ! Tu m’apprendras, dis, tu m’apprendras ? demanda Degala.
Lyanne lui adressa un sourire.
- Peut-être… si tel est ton désir !
Avec une pince, il dégagea le lingot de sa gangue de boue.
- Je ne comprends pas, maître, dit Hodent, tu as dit que tu forgerais cette nuit et là tu vas le faire.
- Multiples sont les chemins qui mènent au résultat. Si l’un se ferme, l’autre s’ouvre.
Il posa le métal sur la pierre enclume.
- Tu vois, Hodent, là on va pouvoir l’allonger, simplement l’allonger.
Le marteau entra en action. Pour ceux qui étaient dans la cour, s’ils entendirent le bruit, ils ne virent rien. La fumée lourde et opaque continuait à cacher l’intérieur de la forge à leurs yeux.
Le martelage dura toute l’après-midi, entrecoupé du bruit des soufflets.
Hodent ne quittait pas des yeux le métal qui s’étirait, se pliait, s’étirait à nouveau. Il ne comprit pas pourquoi Lyanne après certaines chauffes passaient des herbes sur le métal puis le plongeait dans l’eau. Il ne comprenait pas, mais il enregistrait, se disant qu’il ferait lui aussi de belles armes s’il imitait l’homme au marteau sacré.
À la fin de la journée, un longue barre de métal était posée sur la pierre. Lyanne l’avait refroidie une dernière fois dans l’eau.
- Regarde bien, Hodent, avec une telle matière tes épées seront les meilleures. Je sais que tu retiendras tout cela.
Regardant le ciel, il ajouta :
- Le soleil va bientôt se coucher. Arrive l’heure des légendes. Je vais aller voir le conteur. Je te laisse la barre. Surveille-la bien.
Ils retrouvèrent Lyanne chez un forgeron de la ville. L'homme était grossier et malhabile. Son seul atout aux yeux de Lyanne était de l'avoir accepté comme compagnon. Avant l'arrivée des sergents de ville, il avait fait en deux jours ce que l'autre faisait en dix jours. Si le forgeron avait vu arriver avec angoisse le pandores, il fut heureux de les voir emmener Lyanne. Il pensa qu'il n'aurait pas à le payer et que cela serait tout bénéfice pour lui.
La patrouille qui l'avait retrouvé, était composée de brutes dont le crâne épais ne comprenait que peu de choses. Ils avaient eu l'ordre de le ramener, pas de le rudoyer. C'est ainsi qu'il l'encadrèrent jusqu'au château du Seigneur. En voyant la grosse bâtisse aux murs épais, sans grâce aucune, Lyanne pensa que son propriétaire devait lui ressembler. Il ne fut pas déçu.
Etouble était râblé. Son visage, couvert de cicatrices récupérées au combat, avait de quoi faire peur. Par moment, un tic lui déformait les traits, transformant sa face en un masque grimaçant. L'épée au côté, prête à être dégainée, était une solide rapière efficace et sans beauté. Il reçut Lyanne dans une pièce enfumée et sombre.
- Qui es-tu ? lui demanda Etouble.
- Un passant, répondit Lyanne debout entre deux gardes.
Derrière eux une troupe dépenaillée vivait bruyamment sa vie quotidienne, les obligeant à élever la voix. Etouble fronça les sourcils :
- Tu viens d'où ? Tu fais quoi ?
- Regarde cela, lui répondit Lyanne en lui tendant une plaquette
Le seigneur prit l'objet, le regarda et sursauta en reconnaissant le sceau de Saraya.
- Comment t'as obtenu cela ?
- J'ai travaillé pour lui et pour sa reine. J'ai forgé une arme.
Etouble se renfrogna. Le document qu'il avait en main, était un laissez-passer et un ordre de rendre-compte.
- Tu as rencontré le Général ?
- Oui, j'ai même mangé à sa table.
Lyanne sentit la bouffée de jalousie emplir son vis-à-vis. D'un geste brusque, il lui rendit sa plaquette.
- Qu'as-tu vu là-bas ?
- Peu de choses, je l'ai déjà dit à vos serviteurs.
- As-tu vu la bête ?
- Ce que j'ai vu, c'est son ombre sur le sol, une très grande ombre.
- Je ne sens pas ta peur.
- Où était la menace ? Dans mon pays, j'ai déjà vu un tel être. Chez nous, on dit que les légendes sont en train de prendre vie. Partout dans la ville les gens m'ont parlé de gragons, mais tout le monde ignore la légende. La connais-tu ?
Etouble fut décontenancé. Il s’attendait à voir quelqu’un d'impressionné de se trouver en face d’un puissant seigneur et il se retrouvait en position de celui qu’on interrogeait. Ce n’était pas normal. Ce forgeron n’en était peut-être pas un, peut-être était-ce un agent de Saraya qui faisait le tour du royaume pour le compte du roi. Il décida de le mettre à l’épreuve, tout en tirant bénéfice de la situation. Il posa de nouvelles questions à Lyanne sans tirer d’autres renseignements intéressants. Il lui parlait du vieux barde qui devait connaître toutes ces légendes poussiéreuses mais le rencontrer voulait dire qu’il fallait une contrepartie… Une épée par exemple, celle de la reine était fameuse.
- J'entends bien ta demande, seigneur Etouble. Une arme puissante est une chose difficile et exigeante qui a un prix. La reine y a laissé certaines choses auxquelles elle tenait. En la voyant, je me suis demandé qui sert qui.
Etouble eut un regard étonné. Que voulait dire cet homme avec son discours sur les armes ? Une épée est une épée, et tous les mages qui étaient passés trop près de lui n’avaient pas survécu à la traversée d’une bonne et robuste lame dans leurs entrailles.
- Fais-moi une arme et je dirai au vieux Nivyou de te raconter toutes les légendes qu’il sait… Ce vieux radoteur n’est d’ailleurs bon qu’à ça, dit le seigneur avec mépris.
- Comme tu le souhaites, mais sache que si moi je me contente de cela, ton arme sera peut-être plus exigeante.
Etouble se mit à rire d’un rire sonore qui fit se tourner les têtes. Lyanne sentit la vague de panique envahir les esprits en même temps que le silence se faisait. Son marteau fut dehors avant que l’épée de Etouble ne soit arrivée à sortir de son fourreau. Le tintement métallique fut bref et Etouble regarda sans comprendre le bout d’épée qui lui restait en main.
- Crois-tu, Seigneur Etouble, dit avec emphase Lyanne, que le roi Saraya m’aurait convié à sa table sans de bonnes raisons. Je ferai une épée pour toi, tu as proposé un marché, alors tiens ta promesse. Dans trois jours tu auras une arme comme tu n’en as jamais rêvée.
Ayant dit cela, sans attendre, Lyanne se retourna et s’en alla en remettant son marteau arme à sa ceinture, sous le regard médusé des hommes de Etouble qui n’osèrent pas intervenir devant l’immobilité de leur seigneur. Sentant le feu, Lyanne se dirigea vers la forge. Elle était dans un appentis un peu plus loin pour que le feu ne puisse se transmettre au château en cas d’accident. Il vit une sorte de géant, noir de poil et aux muscles proéminents qui s’échinait à taper sur du métal qu’il martyrisait.
- Tu frappes comme un sourd, dit Lyanne à l’homme. Tu ignores le cri du métal. Il souffre.
L’homme se retourna furibond et resta interdit, le marteau levé, en regardant Lyanne.
- TU… tu… tu es l’homme au marteau sacré, dit le forgeron en posant un genou à terre.
Ce fut au tour de Lyanne d’être surpris.
- Que dis-tu ?
- Je sais qui tu es… Je suis passé chez les Ouatalbi et j’ai appris d’un maître qui avait appris de l’homme au marteau sacré capable de faire des objets porteurs de puissance. Il m’a décrit ce marteau. Jamais je n’aurais pu penser que je te rencontrerais un jour. Ma forge est tienne, homme au marteau sacré.
Des images de forge dans un cratère lui revinrent en mémoire. Il revit Virnita et Ouldanabi. En regardant mieux le géant incliné devant lui, il lui trouva des ressemblances avec le forgeron des Ouatalbi. L’homme disait vrai.
- Donne-moi le métal, dit Lyanne qui déjà se tournait vers le foyer de la forge.
Le feu sembla rugir de plaisir quand Lyanne s’adressa à lui. La pièce fut bientôt comme il le désirait et en quelques coups de marteau bien appliqués, le forgeron Hodent, fils de Saill, vit apparaître le rond parfait de l’anneau qu’il confectionnait pour fixer dans les écuries.
Lyanne lui tendit la pince et l’anneau encore fumant, en lui demandant :
- Montre-moi tes réserves de métal. J’ai une commande pour le seigneur Etouble.
Posant brutalement la métal dans le seau où se refroidit en fumant et en sifflant, Hodent conduisit Lyanne vers un coin de l’appentis. Il traînait là des restes de faux ou de lances qu’il mit de côté.
- Le métal est pauvre, dit le roi-dragon en se relevant. Existe-t-il d’autres choses ?
Ils cherchèrent un moment sous les yeux de quelques soldats venus du château. Lyanne pensa qu’Etouble le faisait surveiller. Il rassembla ce qu’il avait trouvé et en fit un tas qu’il mit dans un creuset.
- J’ai besoin de bois, dit-il à Hodent. Ce feu est trop faible pour mes besoins.
Hodent tapa dans ses mains en hurlant :
- DEGALA ! DEGALA ! DU BOIS ! ET TOUT DE SUITE !
Un enfant sortit précipitamment d’une cachette pour courir vers un coin de la basse-cour et revint en portant des bûches presque aussi grosses que lui. Lyanne fit une grimace de dégoût. Jamais Kalgar n’aurait permis cela. Il ne dit rien et enfourna les bûches au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Il laissa un moment le feu pour aller chercher, de la paille et du fumier sous le regard de plus en plus perplexe de Hodent. Lyanne prépara un mélange curieux le fumier avait un rôle à jouer. Il en remplit un seau, exigea de l’eau propre que Degala fut sommé de ramener et fit une sorte de pâte qu’il étendit dans un trou au sol. Se retournant alors vers le feu, il lui parla, disant des mots que personne ne comprit sauf le feu qui monta haut et fort.
La nouvelle s’était répandue de l’arrivée d’un forgeron étranger. Bientôt l'appentis fut entouré d’une foule de curieux, observant ce qu’il se passait.
Lyanne, tout à sa chauffe, ne fit attention à rien. Dans un creuset sifflait et fumait le métal au contact des braises que Degala attisait du mieux qu’il pouvait. Hodent s’était reculé. La chaleur autour du feu était insupportable au point qu’il faisait arroser le toit de son abri pour qu’il ne prenne pas feu.
Cela dura une partie de la nuit. Plus le temps passait et plus la réputation de Lyanne grandissait. L’homme au marteau sacré possédait le pouvoir de résister au feu qui consumait maintenant les poutres malgré l’eau versée dessus. Il y eut un début de flamme, puis un autre. Les spectateurs reculèrent en poussant des cris. Le feu allait se propager. Lyanne leva la tête, regarda autour de lui l’agitation, puis levant les yeux vit l’embrasement du toit :
- ÇA SUFFIT , ordonna-t-il au feu qui commençait à courir sur les lauzes.
Sous les yeux écarquillés de ceux qui voyaient une catastrophe, le feu se fit rougeoiement, puis simple fumée. Lyanne avait déjà repris sa contemplation de son mélange. Cela dura ainsi toute la nuit. Autour de lui, les réactions allèrent de l’admiration sans borne de Hodent ou de Degala à la haine des peureux qui regardaient cela de loin.
Au petit matin, alors que la lumière du soleil rendait pâle le rouge du feu, Lyanne fit un signe à Hodent. Ils sortirent le creuset du feu et versèrent son contenu dans le creux qu’il avait préparé. Une fumée âcre et piquante s’en éleva.
- Bien, dit Lyanne quand le vent eut dispersé les effluves malodorantes, nous avons maintenant quelques temps. Allons nous restaurer !
Degala, petit homme à tout faire de la forge, servit le repas sous un auvent. Il amena des plats qu’il avait été chercher à la cuisine du maître. Il finissait quand Etouble arriva. Il était entouré de sa cour habituelle. Il paradait.
Si Hodent s’était levé brusquement, Lyanne était resté assis.
- Où en es-tu, forgeron ? demanda le seigneur.
- Le métal repose. Où est le conteur ? Il faut du temps au métal, j’aimerais l’entendre. Cela stimulerait mon travail.
Etouble fit un geste à un serviteur. Celui-ci s’inclina et partit en courant.
- Il va venir. Il va venir. J’espère que l’épée sera à la hauteur de ta réputation et de ton marteau sacré !
La dernière partie de la phrase était dite sur un ton ironique.
- Si jamais tu la rates...
La voix était menaçante. Tous ici la connaissaient. Nombreux étaient ceux qui en étaient morts. Ils furent d’autant plus surpris du rire de Lyanne.
- J’entends tes paroles, seigneur Etouble mais l’épée que je te remettrais sera exceptionnelle. Tu as promis de la prendre quel qu’en soit le prix pour toi. C’est toi qui devrais trembler. Le feu habite mes réalisations.
Ce fut au tour de Etouble de rire, mais son rire sonna faux. Déjà partout couraient des histoires sur ce forgeron qui maîtrisait le feu de son marteau sacré. Les gens du coin tremblaient à l’idée que les esprits pouvaient habiter parmi eux.
- Regarde bien, et vous aussi regardez bien. Je mange, je bois, je respire, je suis homme. Si mon savoir est grand, il est sans lien avec ces esprits que vous craignez tant. Allons, dit-il à Hodent, allons voir le métal.
Quand Lyanne se leva, les gens se poussèrent, même Etouble lui laissa la place.
Il se rapprocha de la forge. Les gens qui étaient autour, venus pour voir le toit qui ne brûlait pas et le métal rougeoyant qui reposait au sol, firent un couloir entre eux. Lyanne s’avança suivi de Hodent qui semblait complètement dépassé par les évènements. Quand Etouble se rapprocha, ce fut un sauve-qui-peut.
Lyanne mit un genou à terre. Il se pencha sur le lingot de métal.
- Bien, bien, murmura-t-il.
Il se releva et regarda Hodent.
- Je pourrais commencer ce soir.
Le serviteur qui s’avança, s’approcha de Etouble et lui murmura quelque chose à l’oreille. Ce dernier eut un petit sourire.
- Le conteur ne veut pas venir, forgeron. Il dit qu’il est trop vieux pour courir dans les cours.
Lyanne jeta un coup d’oeil au serviteur, puis à Etouble et s’adressant au premier, il lui dit :
- Va dire au maître conteur, que j’irai le voir plus tard.
Puis se tournant vers Etouble, il dit :
- Ton maître conteur commande ! Alors je vais forger.
D’un geste vif, il prit son marteau et tapa sur le lingot de métal, doucement. Il rendit un son bref.
Se relevant brutalement, il se tourna vers les badauds :
- PARTEZ ! PARTEZ TOUS !
Il se dirigea vers la forge sans attendre. Attrapant les bûches, il les jeta dans le foyer. Le feu se mit immédiatement à ronfler et à fumer. Des volutes lourdes et malodorantes se répandirent à terre, s’étalant sur le sol. Ce fut comme un signal quand le premier rang en sentit la puanteur. Tous prirent la fuite. Etouble mit un peu plus de dignité mais il ne resta bientôt plus personne.
- Ce n’est pas comme cela que les gens d’ici t’accepteront, dit Hodent.
- Waouh ! Tu m’apprendras, dis, tu m’apprendras ? demanda Degala.
Lyanne lui adressa un sourire.
- Peut-être… si tel est ton désir !
Avec une pince, il dégagea le lingot de sa gangue de boue.
- Je ne comprends pas, maître, dit Hodent, tu as dit que tu forgerais cette nuit et là tu vas le faire.
- Multiples sont les chemins qui mènent au résultat. Si l’un se ferme, l’autre s’ouvre.
Il posa le métal sur la pierre enclume.
- Tu vois, Hodent, là on va pouvoir l’allonger, simplement l’allonger.
Le marteau entra en action. Pour ceux qui étaient dans la cour, s’ils entendirent le bruit, ils ne virent rien. La fumée lourde et opaque continuait à cacher l’intérieur de la forge à leurs yeux.
Le martelage dura toute l’après-midi, entrecoupé du bruit des soufflets.
Hodent ne quittait pas des yeux le métal qui s’étirait, se pliait, s’étirait à nouveau. Il ne comprit pas pourquoi Lyanne après certaines chauffes passaient des herbes sur le métal puis le plongeait dans l’eau. Il ne comprenait pas, mais il enregistrait, se disant qu’il ferait lui aussi de belles armes s’il imitait l’homme au marteau sacré.
À la fin de la journée, un longue barre de métal était posée sur la pierre. Lyanne l’avait refroidie une dernière fois dans l’eau.
- Regarde bien, Hodent, avec une telle matière tes épées seront les meilleures. Je sais que tu retiendras tout cela.
Regardant le ciel, il ajouta :
- Le soleil va bientôt se coucher. Arrive l’heure des légendes. Je vais aller voir le conteur. Je te laisse la barre. Surveille-la bien.
samedi 15 février 2014
Lyanne avait repris son chemin. Ce séjour dans son antre lui avait fait du bien. Cela lui avait permis surtout de comprendre que le passé était une page tournée et que depuis qu’il avait fait Shanga, il n’y était plus lié. Sa quête devait le mener vers une autre chose.
Il volait sur les ailes du vent allant vers là où le soleil sortait de terre. Il était maintenant libéré de la soif de l’or.
Sabda avait un savoir différent de celui de sa mère. Elle portait en elle le secret des parfums. Elle avait par différentes préparations, amené Lyanne vers une paix intérieure. Elle lui avait dit :
- Je sais que jamais tu ne seras mon compagnon. Tu es tellement autre. Mais j’ai senti ce que disaient les esprits. Tu es une âme sœur.
Devant l’incompréhension de Lyanne, elle avait continué.
- Ma mère a œuvré pour que tu vives. Elle a lié ainsi son âme à la tienne. Quiloma a œuvré pour que tu vives, même s’il ne le savait pas. Je suis leur fille. Nous sommes liés depuis avant que je naisse. Aujourd’hui, je fais ce pourquoi je suis née : aider. J’ai senti avant que les charcs n’arrivent qu’un évènement perturbait le monde. J’ai senti que tu étais impliqué mais je te croyais loin, très loin. D’ailleurs tu étais loin mais pas de la manière où je le pensais.
Lyanne se rappelait qu’il lui avait fallu du temps pour se retrouver. Sabda l’impressionnait comme la Solvette. Elle avait ces capacités à ressentir et à soigner auxquelles il devait d’être de nouveau lui.
Ce temps passé en vol lui faisait du bien. L’exercice physique avait un effet relaxant. Sa quête était importante. Il ne ressentait cependant aucune urgence. Il s’arrêta chez la Tchaulevêté. Ce fut un temps simple et convivial. Tchavo, heureuse de sentir que sa sœur et leur père allaient bien, fut une hôtesse parfaite. La neige avait beaucoup fondu quand Lyanne décida de repartir. Les deux femmes l’accompagnèrent. Tchavo voulait voir Lyanne devenir dragon. Elle battit des mains quand le grand dragon rouge décolla. Lyanne était porteur d’un message pour Vodcha et son père. Il les retrouva dans la petite maison dans la forêt. Maester allait bien. Vodcha fut heureuse de voir Lyanne. La guérisseuse regarda le roi-dragon avec étonnement :
- Je te pensais loin, près de celui qui est comme une montagne.
Lyanne fut surpris de cette remarque.
- Mais femme, où est ce personnage ?
- Je ne sais pas, grand être, la vérité est en toi.
Quand il repartit, Lyanne avait l’esprit empli de cette question. Où devait-il diriger sa quête ? Salcha avait désigné la direction du soleil levant. Il reprit cette direction. En survolant Ainval, il eut un sourire. Il sentit en dessous de lui la puissance contenue de Salcha.
Il arriva avec le lever de soleil au-dessus du coteau rejoignant la plaine. Il se laissa planer pour se poser en haut de la pente. Au loin, il avait vu une ville.
Lyanne avait repris forme humaine une fois la bête avalée. Il avançait dans la forêt se dirigeant vers la lisière quand il vit un autre homme. Sans se dépêcher, ni tenter de l’éviter, Lyanne continua son chemin. Il désirait rejoindre la route. La ville lui semblait une bonne opportunité pour en apprendre plus sur celui qui est grand comme une montagne. Il pensait à une légende locale, d’ici peut-être ou d’ailleurs plus loin vers le soleil levant.
L’homme l’entendit et se retourna. S’il avait le teint hâlé des gens qui vivent dehors, il avait le regard apeuré des gens pauvres qui attendent le prochain coup du sort.
- Tu l’as vu ? demanda-t-il à Lyanne.
- Vu qui ?
- La bête qui a attaqué le mibur !
- Une bête ?
- Une bête volante ! J’ai vu une grande ombre noire juste avant l’aube plonger vers le mibur qui s’était éloigné du troupeau. J’avais jamais rien vu d’aussi gros.
- Tu gardes les troupeaux ?
- Oui, je suis au Seigneur Etouble.
- Son nom m’est inconnu.
- D’où viens-tu pour ne pas connaître le Seigneur d’ici. Il a guerroyé sous les ordres de Yas qui l’a récompensé en lui donnant de nombreux fiefs.
- Je viens de très loin. Son nom est inconnu dans mon pays. Le nom de Yas est connu. Ses armées sont arrivées dans nos vallées.
- Il faut que je retrouve ce mibur ou ce qu’il en reste. Si je reviens sans, je vais me faire écorcher vif !
Lyanne vit le regard du gardien s’emplir de terreur à l’idée de retourner vers son maître.
- Si tu racontes ce que tu as vu, il comprendra.
- Non, tu ne le connais pas. Je ne peux rentrer sans savoir.
- J’ai bivouaqué non loin d’ici. J’ai entendu beaucoup de bruit ce matin. J’ai pensé à des bandits, puis tout est redevenu silencieux et personne ne s’est montré.
- Et c’était loin ?
- Viens, lui répondit Lyanne en faisant demi-tour. S’appuyant sur son bâton de pouvoir encapuchonné, il remonta la pente qu’il venait de descendre. Il se dirigea vers la clairière où il avait mangé sans y aller. L’homme qui le suivait, dit :
- Par là, il y a un espace dégagé ! Vu sa taille, la bête n’a pas pu se poser ailleurs.
Prenant les devants, il prit la direction qu’il indiquait. Lyanne le suivit jusqu’à la clairière. Le jour était maintenant tout à fait levé. Il découvrit en même temps que l’homme la flaque de sang au sol.
L’homme tomba à genoux en se prenant la tête entre les mains :
- C’est pas possible ! C’est pas possible !
Lyanne s’approcha de lui.
- Mais c’est un mibur, simplement un mibur et tu étais impuissant devant une telle bête.
L’homme continua à se lamenter un moment. Le monde extérieur avait disparu pour lui. Il ne cessait de répéter :
- Il va m’écorcher vif ! Il va m’écorcher vif !
Lyanne se sentit bouleversé par ce qui arrivait. Sa faim de dragon avait des conséquences imprévues. Jusque-là, il n’avait mangé que des bêtes sauvages ou des bêtes prévues pour lui. Les souvenirs du jeune dragon remontèrent à la surface. Il avait déjà chassé comme cela et avait trouvé cela normal. Faire Shanga n’avait pas que des avantages, pensa-t-il. Sa conscience lui disait qu’il ne pourrait pas se rassasier comme il le voudrait dans cette plaine à la dense population. Il mit sa main sur l’épaule de l’homme et dit :
- Je vais t’accompagner et je dirai que j’ai vu la bête. Nous connaissons un être comme cela dans ma vallée, nous l’appelons dragon.
À ce nom, l’homme releva la tête :
- Un Gragon ? Comme dans la légende ?
- J’ignore tout de la légende du Gragon, répondit Lyanne.
- Je la connais mal, mais ma grand-mère me racontait que le Gragon viendrait me chercher, si je n’étais pas sage, pour m’emmener et me dévorer.
- Oui, ce que tu as vu pourrait être comme ce Gragon dont tu me parles.
- Le Seigneur Etouble ne voudra rien entendre. Perdre une bête est passible de mort ! Je suis perdu !
- Tu pourrais le dédommager.
- Je n’ai rien, répondit l’homme, même ce que j’ai sur le dos vient de lui.
- Que sais-tu d’autre sur les Gragons ? demanda Lyanne en s’interrogeant intérieurement sur ce qu’il pourrait faire pour éviter la colère d’un seigneur qui avait droit de vie et de mort.
- Les Gragons volent la nuit. Ils sont très grands, certains sont grands comme des montagnes. Celui-là doit être un petit s’il s’est contenté d’une seule bête.
Lyanne sursauta en entendant « ...grands comme des montagnes ». Il fallait qu’il en sache plus. Il eut une idée. Pendant que l’homme contemplait la tache que faisait le sang sur le sol, il fouilla tout autour du bout de son bâton. Il sortit de sa besace un croc de crammplacs et le laissa tomber à terre. Il appela l’homme :
- Regarde-là ce que je viens de trouver...
L’homme vint voir et fut comme hypnotisé par la dent qui gisait au sol.
- Oui ! Oui ! haleta-t-il, ça pourrait bien être au Gragon.
Il la ramassa.
- Mais c’est lourd !
- Si la bête est comme tu le décris, cela me semble normal. Trempe-la dans le sang, cela sera plus convaincant.
L’homme lui jeta un regard reconnaissant.
- Avec ça j’ai peut-être une chance.
- Je viens avec toi pour confirmer tes paroles.
L’homme regarda Lyanne comme s’il le voyait pour la première fois :
- Qui es-tu ?
- Je suis un forgeron, répondit Lyanne. Je cherche à découvrir le monde. Je m’arrête là où je peux travailler un temps et je repars quand mes yeux sont lassés du paysage.
- T’es un homme libre, alors ?
- Oui. Je suis mon maître.
L'homme reprit sa contemplation de la dent de crammplacs. Plus grande que ses mains, elle pouvait servir de dague en cas de besoin. C'est le rôle que Lyanne lui réservait jusque-là. Maintenant qu'elle était couverte de sang, elle allait pouvoir alimenter la légende des Gragons.
Il volait sur les ailes du vent allant vers là où le soleil sortait de terre. Il était maintenant libéré de la soif de l’or.
Sabda avait un savoir différent de celui de sa mère. Elle portait en elle le secret des parfums. Elle avait par différentes préparations, amené Lyanne vers une paix intérieure. Elle lui avait dit :
- Je sais que jamais tu ne seras mon compagnon. Tu es tellement autre. Mais j’ai senti ce que disaient les esprits. Tu es une âme sœur.
Devant l’incompréhension de Lyanne, elle avait continué.
- Ma mère a œuvré pour que tu vives. Elle a lié ainsi son âme à la tienne. Quiloma a œuvré pour que tu vives, même s’il ne le savait pas. Je suis leur fille. Nous sommes liés depuis avant que je naisse. Aujourd’hui, je fais ce pourquoi je suis née : aider. J’ai senti avant que les charcs n’arrivent qu’un évènement perturbait le monde. J’ai senti que tu étais impliqué mais je te croyais loin, très loin. D’ailleurs tu étais loin mais pas de la manière où je le pensais.
Lyanne se rappelait qu’il lui avait fallu du temps pour se retrouver. Sabda l’impressionnait comme la Solvette. Elle avait ces capacités à ressentir et à soigner auxquelles il devait d’être de nouveau lui.
Ce temps passé en vol lui faisait du bien. L’exercice physique avait un effet relaxant. Sa quête était importante. Il ne ressentait cependant aucune urgence. Il s’arrêta chez la Tchaulevêté. Ce fut un temps simple et convivial. Tchavo, heureuse de sentir que sa sœur et leur père allaient bien, fut une hôtesse parfaite. La neige avait beaucoup fondu quand Lyanne décida de repartir. Les deux femmes l’accompagnèrent. Tchavo voulait voir Lyanne devenir dragon. Elle battit des mains quand le grand dragon rouge décolla. Lyanne était porteur d’un message pour Vodcha et son père. Il les retrouva dans la petite maison dans la forêt. Maester allait bien. Vodcha fut heureuse de voir Lyanne. La guérisseuse regarda le roi-dragon avec étonnement :
- Je te pensais loin, près de celui qui est comme une montagne.
Lyanne fut surpris de cette remarque.
- Mais femme, où est ce personnage ?
- Je ne sais pas, grand être, la vérité est en toi.
Quand il repartit, Lyanne avait l’esprit empli de cette question. Où devait-il diriger sa quête ? Salcha avait désigné la direction du soleil levant. Il reprit cette direction. En survolant Ainval, il eut un sourire. Il sentit en dessous de lui la puissance contenue de Salcha.
Il arriva avec le lever de soleil au-dessus du coteau rejoignant la plaine. Il se laissa planer pour se poser en haut de la pente. Au loin, il avait vu une ville.
Lyanne avait repris forme humaine une fois la bête avalée. Il avançait dans la forêt se dirigeant vers la lisière quand il vit un autre homme. Sans se dépêcher, ni tenter de l’éviter, Lyanne continua son chemin. Il désirait rejoindre la route. La ville lui semblait une bonne opportunité pour en apprendre plus sur celui qui est grand comme une montagne. Il pensait à une légende locale, d’ici peut-être ou d’ailleurs plus loin vers le soleil levant.
L’homme l’entendit et se retourna. S’il avait le teint hâlé des gens qui vivent dehors, il avait le regard apeuré des gens pauvres qui attendent le prochain coup du sort.
- Tu l’as vu ? demanda-t-il à Lyanne.
- Vu qui ?
- La bête qui a attaqué le mibur !
- Une bête ?
- Une bête volante ! J’ai vu une grande ombre noire juste avant l’aube plonger vers le mibur qui s’était éloigné du troupeau. J’avais jamais rien vu d’aussi gros.
- Tu gardes les troupeaux ?
- Oui, je suis au Seigneur Etouble.
- Son nom m’est inconnu.
- D’où viens-tu pour ne pas connaître le Seigneur d’ici. Il a guerroyé sous les ordres de Yas qui l’a récompensé en lui donnant de nombreux fiefs.
- Je viens de très loin. Son nom est inconnu dans mon pays. Le nom de Yas est connu. Ses armées sont arrivées dans nos vallées.
- Il faut que je retrouve ce mibur ou ce qu’il en reste. Si je reviens sans, je vais me faire écorcher vif !
Lyanne vit le regard du gardien s’emplir de terreur à l’idée de retourner vers son maître.
- Si tu racontes ce que tu as vu, il comprendra.
- Non, tu ne le connais pas. Je ne peux rentrer sans savoir.
- J’ai bivouaqué non loin d’ici. J’ai entendu beaucoup de bruit ce matin. J’ai pensé à des bandits, puis tout est redevenu silencieux et personne ne s’est montré.
- Et c’était loin ?
- Viens, lui répondit Lyanne en faisant demi-tour. S’appuyant sur son bâton de pouvoir encapuchonné, il remonta la pente qu’il venait de descendre. Il se dirigea vers la clairière où il avait mangé sans y aller. L’homme qui le suivait, dit :
- Par là, il y a un espace dégagé ! Vu sa taille, la bête n’a pas pu se poser ailleurs.
Prenant les devants, il prit la direction qu’il indiquait. Lyanne le suivit jusqu’à la clairière. Le jour était maintenant tout à fait levé. Il découvrit en même temps que l’homme la flaque de sang au sol.
L’homme tomba à genoux en se prenant la tête entre les mains :
- C’est pas possible ! C’est pas possible !
Lyanne s’approcha de lui.
- Mais c’est un mibur, simplement un mibur et tu étais impuissant devant une telle bête.
L’homme continua à se lamenter un moment. Le monde extérieur avait disparu pour lui. Il ne cessait de répéter :
- Il va m’écorcher vif ! Il va m’écorcher vif !
Lyanne se sentit bouleversé par ce qui arrivait. Sa faim de dragon avait des conséquences imprévues. Jusque-là, il n’avait mangé que des bêtes sauvages ou des bêtes prévues pour lui. Les souvenirs du jeune dragon remontèrent à la surface. Il avait déjà chassé comme cela et avait trouvé cela normal. Faire Shanga n’avait pas que des avantages, pensa-t-il. Sa conscience lui disait qu’il ne pourrait pas se rassasier comme il le voudrait dans cette plaine à la dense population. Il mit sa main sur l’épaule de l’homme et dit :
- Je vais t’accompagner et je dirai que j’ai vu la bête. Nous connaissons un être comme cela dans ma vallée, nous l’appelons dragon.
À ce nom, l’homme releva la tête :
- Un Gragon ? Comme dans la légende ?
- J’ignore tout de la légende du Gragon, répondit Lyanne.
- Je la connais mal, mais ma grand-mère me racontait que le Gragon viendrait me chercher, si je n’étais pas sage, pour m’emmener et me dévorer.
- Oui, ce que tu as vu pourrait être comme ce Gragon dont tu me parles.
- Le Seigneur Etouble ne voudra rien entendre. Perdre une bête est passible de mort ! Je suis perdu !
- Tu pourrais le dédommager.
- Je n’ai rien, répondit l’homme, même ce que j’ai sur le dos vient de lui.
- Que sais-tu d’autre sur les Gragons ? demanda Lyanne en s’interrogeant intérieurement sur ce qu’il pourrait faire pour éviter la colère d’un seigneur qui avait droit de vie et de mort.
- Les Gragons volent la nuit. Ils sont très grands, certains sont grands comme des montagnes. Celui-là doit être un petit s’il s’est contenté d’une seule bête.
Lyanne sursauta en entendant « ...grands comme des montagnes ». Il fallait qu’il en sache plus. Il eut une idée. Pendant que l’homme contemplait la tache que faisait le sang sur le sol, il fouilla tout autour du bout de son bâton. Il sortit de sa besace un croc de crammplacs et le laissa tomber à terre. Il appela l’homme :
- Regarde-là ce que je viens de trouver...
L’homme vint voir et fut comme hypnotisé par la dent qui gisait au sol.
- Oui ! Oui ! haleta-t-il, ça pourrait bien être au Gragon.
Il la ramassa.
- Mais c’est lourd !
- Si la bête est comme tu le décris, cela me semble normal. Trempe-la dans le sang, cela sera plus convaincant.
L’homme lui jeta un regard reconnaissant.
- Avec ça j’ai peut-être une chance.
- Je viens avec toi pour confirmer tes paroles.
L’homme regarda Lyanne comme s’il le voyait pour la première fois :
- Qui es-tu ?
- Je suis un forgeron, répondit Lyanne. Je cherche à découvrir le monde. Je m’arrête là où je peux travailler un temps et je repars quand mes yeux sont lassés du paysage.
- T’es un homme libre, alors ?
- Oui. Je suis mon maître.
L'homme reprit sa contemplation de la dent de crammplacs. Plus grande que ses mains, elle pouvait servir de dague en cas de besoin. C'est le rôle que Lyanne lui réservait jusque-là. Maintenant qu'elle était couverte de sang, elle allait pouvoir alimenter la légende des Gragons.
mardi 11 février 2014
Lyanne avait écouté Salcha. Il s'était mis en marche vers le soleil levant. Ne voulant pas se montrer sous sa forme de dragon, de peur de faire peur, il marchait. Après un dernier briefing avec le prince Fays et les princes-dixièmes, il était parti seul. Cette quête le concernait lui et lui seul. Il avait écouté les arguments de ses princes, tout en refusant de leur donner raison. Il les avait rassurés. Avec son bâton de pouvoir, il restait en contact avec eux. En cas de besoin, il reviendrait à tire-d'aile.
Il marchait maintenant depuis une main de jours. C’était une marche solitaire et ennuyeuse. Après avoir quitté les profondes entailles de la vallée où était Ainval, il était descendu dans une plaine. La terre y était riche, les cultures nombreuses. Avant de descendre le coteau qui la surplombait, il avait admiré le paysage et repéré sa route. Des bois parsemaient l’horizon et des villages, repérables par la fumée de leurs feux, formaient un réseau assez dense. Il pensa qu’il devait y avoir de nombreuses routes et chemins. Salcha avait montré une direction, il comprit que la suivre ne serait pas toujours évident. Si la forêt qu’il quittait lui avait permis de progresser en ligne droite, il en serait différemment dans la plaine. Il se voyait mal traverser champs et villages sans dévier. Et puis il y avait un deuxième problème. Dans les forêts, Lyanne chassait, un peu pour son corps d'homme et beaucoup pour le dragon. Dans un milieu aussi ouvert, comment allait-il faire ?
Le malaise s'installa en lui alors qu'il descendait dans la plaine. Une crainte diffuse venait de l'envahir. Sa première idée se focalisa sur les dangers de ce voyage. Le pays était encore en guerre. Les généraux qui se disaient roi, continuaient à se battre. L’hiver les avait calmés. Il restait quand même des troupes en armes un peu partout. Pour éviter de devoir se battre tout le temps, il avait obtenu un sauf-conduit de Saraya. C’était une sorte d’écusson qu’il portait au bout d’une cordelette. Cela lui éviterait probablement des ennuis jusqu’à ce qu’il sorte du territoire contrôlé par les armées de Saraya. Jusque là, il avait évité les villages et les endroits trop dégagés. Il regarda le ciel qui s’assombrissait. La nuit arrivait. Il avait vu un troupeau non loin. Le ciel couvert, sans lune, lui serait favorable. Demain, il n’aurait plus faim… pour quelques jours. Il avait été étonné de voir ce que consommait un corps de dragon. Il avait un gros besoin d’énergie. Les légendes disaient que les dragons pouvaient jeûner plus longtemps que la vie d’un homme. C’était peut-être vrai mais Lyanne ne se voyait pas essayer.
Comme il était près des habitations, il se fit un campement sommaire dans un petit bois pour attendre la nuit. La neige n’était pas arrivée jusque là. En entendant du bruit, il se dissimula. Des hommes approchaient. Assis sur une branche maîtresse, Lyanne observa. Mal habillés, sales et dépenaillés, les nouveaux arrivants avançaient relativement sans bruit. Ils portaient de l’or. L’odorat de Lyanne était infaillible sur ce point. Depuis qu’il avait fait Shanga, il s’était calmé, ne courant plus après des trésors dont il n’avait pas besoin. Il n’était pas un dragon lié, ni un dragon libre, il était roi-dragon et son trésor était le peuple qu’il dirigeait. Il repéra sans mal les sacs lourds de métal précieux qu’ils transportaient. Ils en avaient chargé un mibur. La brave bête soufflait bruyamment tandis qu’ils la poussaient à avancer :
- Ici ! Ce sera parfait, dit celui qui portait une des lumières.
- T’es sûr qu’on nous voit pas du village ? demanda un autre.
- T’inquiète, quand ils nous verront, ça sera trop tard, répondit le premier en riant.
Laynne les vit poser les bagages et préparer un campement. Il n’aimait pas cela. Il pensa à une bande de déserteurs prêts à piller. Cela ne l’arrangeait pas du tout. Il avait faim et ces bougres allaient lui gâcher son repas. Il se sentit tiraillé. S’il laissait faire, il pourrait profiter de la confusion pour se régaler, mais l’idée lui déplaisait. S’il agissait, il allait se mêler de ce qui ne le regardait pas. L’idée lui déplaisait aussi, il ne pouvait en prévoir les conséquences. Il prit le parti d’attendre. Si les hommes attaquaient le village, il serait toujours temps d’intervenir tout en restant le plus discret possible. Il ne voulait pas que la présence d’un dragon soit signalée partout dans la région.
Le temps s’écoula doucement. Le mibur attaché à un arbre, renâclait de temps en temps. Lyanne décida de s’approcher de lui. L’animal était un gros et grand mâle. Il pensa immédiatement à une bête volée il y a peu. Il ne s’imaginait pas des gens comme ceux-là prendre soin des bêtes. Sans un bruit quand il fut au-dessus, il commença à se transformer en dragon. L’effet fut immédiat. Le mibur releva la tête, renifla bruyamment, se mit à mugir et, arrachant sa corde, prit la fuite en direction du village pour se mettre le plus loin possible de cette odeur terrible qui venait de lui toucher les naseaux. Il renversa deux hommes en s’enfuyant et alerta tous les autres. Il y eut des cris d’alerte et tous se mirent à courir pour arrêter l’animal qui prenait de la vitesse. Celui qui semblait être le chef, jura et hurla :
- Vite ! Vite ! Mais, bordel, plus vite, il va donner l’alerte…
Tous les hommes se mirent à courir les armes à la main poursuivant le mibur chargé d’or, pour aller attaquer le village. Lyanne qui les avait suivis, les éliminait les uns après les autres d’un coup de marteau en commençant par les moins rapides. Il était aidé par le sol inégal qui piégeait les autres, incapables de voir les mottes de terre dans la nuit. À l’approche du village, il vit sur les palissades les silhouettes des défenseurs. Ils avaient des arcs et attendaient que les assaillants soient à portée de tir. Quand le mibur atteignit les abords du village, les premières flèches volèrent. Lyanne comprit que les archers ne voyaient pas mieux dans la nuit que les assaillants. Il pensa qu’il avait l’avantage. Passant en vitesse de combat, il finit d’estourbir les agresseurs. Dans la nuit, on n’entendit plus que les vagissements d’un mibur affolé et les gémissements des hommes blessés. Les gens du village ne semblaient pas pressés de sortir voir ce qu’il se passait. Lyanne en profita. Devenant dragon, il se rua sur le troupeau qui passait la nuit dans le champ d’à côté. À la troisième bête, il s’arrêta : des hommes avec des lumières avaient trouvé le courage de sortir.
- Là-bas… ! hurla l’un d’eux, y a quequechose de rouge qui attaque les bêtes.
- J’vois rien, répondit une autre voix, mais c’est sûr qu’y a quequechose… Y gueuleraient pas comme ça autrement.
Quand les porteurs de torches arrivèrent, ils ne virent rien de plus qu’un troupeau affolé. Il fallut attendre le matin et la lumière du jour pour découvrir les flaques de sang par terre. Mais Lyanne était reparti.
Il pensait que le ventre plein, il retrouverait sa sérénité. Ce ne fut pas le cas. Le malaise persistait. C’est comme… C’est comme… il avait déjà senti cela mais sans vraiment pouvoir préciser.
Il décida de s'arrêter avec le jour. Un bois l'accueillit. Malgré la chute des feuilles, il trouva un refuge entre les troncs serrés d'un groupe de résineux. Il était tranquille. Personne ne le trouverait ici.
Il resta deux jours entiers à observer les environs. La région était traversée de groupes armés qui semblaient se suivre ou se poursuivre. Mais qui poursuivait qui ?
Il médita sans se faire voir. La question qui l’obsédait plus que savoir ce qu’il cherchait était de comprendre ce malaise qui ne faisait que croître en lui. Il sentait… Il sentait… Ce tiraillement intérieur qui devenait une déchirure, une brûlure, le dragon l’avait déjà senti avant… avant Shanga. Son esprit s’ouvrit à l’esprit du jeune dragon… Les souvenirs affluèrent. L’or ! L’OR ! Quelqu’un en voulait à son or ! Son sang ne fit qu’un tour avant de bouillir. Il sentit la colère, il devint colère. Dans la nuit, ce fut un rugissement puis un jaillissement de crocs et de griffes qui anéantit presque la troupe en armes qui patrouillait dans la plaine. Les survivants racontèrent qu’ils avaient croisé la route d’un monstre rouge qui avait disparu dans le ciel en rugissant. C’était tellement gros que plus de la moitié des hommes étaient morts de son simple passage.
Le dragon aveuglé par sa rage volait de toute la puissance de ses muscles. Son trésor, quelqu’un voulait toucher à son trésor. Il fit en peu de temps ce que le marcheur avait fait en cinq jours. Lyanne reprit le contrôle de lui-même quand la douleur envahit son corps trop sollicité. Cette réaction d’avant Shanga l’avait surpris. Il ne la pensait pas possible. En lui persistait la tension, intense, violente, de la colère. Il savait pourtant qu’il était trop loin de son ancienne grotte pour être efficace. Combien de jours lui faudrait-il ? hurlait le jeune dragon en lui pour espérer sauver son trésor. Lyanne entendit l’homme en lui dire que, s’il existait un moyen, seul le roi-dragon pouvait le connaître. Si cela ne calma pas ses ardeurs de vol, une écoute se fit. Oui, il existait un moyen… le même que celui dans les Montagnes Changeantes. Ce pouvoir était le sien. Il se força à l’immobilité du planeur, reposant son corps. Il ne lutta plus avec le vent venu avec la neige. Il ne lutta plus avec lui-même. Il lui fallait simplement être ce qu’il était. Il concentra son esprit sur l’étendue d’eau recouvrant son trésor. Avant même qu’il ait fini de l’évoquer, il la vit. La neige et le froid avaient bien habillé de blanc la vallée et la forêt. La nuit était encore noire. Pourtant sous son regard d’or, il vit…
Un campement s’était installé à l’orée de la forêt. Alors que l’hiver arrivait, tous les habitants habituels avaient pris leurs quartiers d’hiver dans des lieux plus hospitaliers, laissant le froid et le gel garder les lieux pour eux. Il sentit les esprits de nombreux hommes remplis d’avidité et de violence. Ils avaient le plan de détourner l’eau que la glace figeait puis de creuser pour déterrer le trésor, sûrs que personne ne viendrait les déranger pendant l’hiver. Ils étaient assez nombreux pour réussir malgré des pertes déjà importantes. La moindre erreur pouvait se révéler fatale dans ce couloir où le vent venu du froid congelait un humain en quelques minutes. Déjà un barrage avait détourné le cours d’eau qui maintenant formait une cascade gelée plus loin. Les travaux devaient durer depuis plusieurs jours. Une cuvette de bonne taille était déjà vidée de sa glace. Sans eau courant sous la surface, le lac ne pouvait que geler. Les pilleurs pensaient creuser un puits d’accès au fur et à mesure que l’eau gèlerait. Le matin se levait quand la foudre rouge s’abattit sur eux. Si certains tentèrent de résister, la majorité mourut avant d’avoir compris. Quelques uns prirent la fuite. Lyanne les laissa. Sans logistique, ils seraient morts en quelques jours. Peut-être un ou deux plus vaillants, plus résistants et plus aguerris arriveraient à s’en sortir. Ce serait même une bonne chose. Rien ne vaut un bon récit de rencontre avec un dragon en colère pour calmer les imaginations les plus aventureuses.
Lyanne, grand dragon rouge, était posé au bord du lac dont il avait rétabli l’alimentation en eau. Sa colère se calmait peu à peu en regardant les corps gelés de ceux qu’il avait tués. Involontairement sa gorge laissait échapper un grondement sourd et menaçant. Rien ne bougeait autour de lui. Autour de lui la neige fondait. Sa rougeur était autant due à son ire qu’au feu qui l’habitait. Le jour passa suivi par la nuit. Quand la lumière revint, il n’avait pas bougé. Cela dura plusieurs jours.
-Tu vas encore grogner longtemps ?
La tête du dragon, grande comme une cabane, se tourna vers la voix qui venait de surgir. La petite silhouette lui rappelait quelqu’un. Son or était en sécurité, il le sentait. Il cessa de gronder.
-Voilà, c’est mieux !
Une main se leva, la paume vers le haut. La langue du dragon vint la lécher pour en capter l’odeur. Elle parlait de paix et de calme. Se retournant, la main se posa sur le mufle bouillant. Cela fit l’effet d’un baume.
- Toi, tu t’es perdu, reprit la voix.
Le dragon posa la tête au sol pour mieux ronronner. La main allait et venait sur les fines écailles près de l’œil.
- Maintenant, tu peux te reposer. Je suis là pour m’occuper de toi.
Doucement l’œil d’or se ferma. La petite silhouette, sans cesser de caresser la tête du dragon, fouilla dans un sac porté en bandoulière. D’une seule main, elle ouvrit un pot et vint le tenir sous les naseaux grands ouverts du saurien.
« Cela sent bon ! On se croirait… Oui, c’est cela …»
L’esprit du dragon dériva. Il revit des images. Il entendit de nouveau l’appel, l’appel impérieux qui le fit voler jusqu’à cette grotte où il avait commencé à accumuler son trésor. Il se rappela cette blessure qui lui avait valu l’Anneau. L’Anneau… L’Anneau de pouvoir qui donnait sens à sa quête. C’est l’Anneau qui l’avait appelé, non pas exactement. L’appelant était celui qui devait porter l’anneau quand il aurait fait Shanga. Il revit les petits hommes qui venaient pour voler ou tuer, tous ces petits hommes ridicules et puis… et puis, le petit homme différent. Déjà son odeur était différente et puis il avait su raconter son histoire et puis… et puis SHANGA !
Lyanne ouvrit les yeux. Sabda lui caressait doucement les écailles autour de l’œil droit. Elle continuait à parler. C’était comme une eau fraîche sur un corps brûlant.
- Sabda !
- Heureuse que tu reviennes, roi-dragon. J’ai eu peur pour ton esprit.
- Que s’est-il passé ?
- Quelqu’un a voulu toucher à ton or.
Un grondement lui sortit involontairement de la gueule.
- Tu vois ! Tu n’es pas guéri. Tu es resté attaché dans ton passé, à moins que ce soit lui qui n'arrive pas à se détacher de toi. Les charcs m’ont prévenue de ton retour. Ils étaient affolés par ce qu’ils ont vu. J’ai été voir le prince Qunienka qui m’a donné des hommes pour te venir en aide.
- Qunienka est là ?
- Bien sûr ! Il n’allait pas laisser son roi en danger. Heureusement une escouade mixte était dans la ville. C’est eux qui nous ont conduits jusqu’ici. Ma mère m’avait prévenue. La fièvre de l’or est une maladie fréquente chez les dragons. Elle peut même les tuer. Le prince m’a dit que tu n’étais ni un dragon libre, ni un dragon lié, cela te protège.
Lyanne ferma les yeux. Se laissant aller à la douceur d’une main sur ses écailles. Ce qu’il avait vécu là était important. Avec Sabda présente, il avait maintenant du temps pour comprendre. Il lui faudrait reprendre sa quête mais d’abord en finir avec le risque de son passé.
Il marchait maintenant depuis une main de jours. C’était une marche solitaire et ennuyeuse. Après avoir quitté les profondes entailles de la vallée où était Ainval, il était descendu dans une plaine. La terre y était riche, les cultures nombreuses. Avant de descendre le coteau qui la surplombait, il avait admiré le paysage et repéré sa route. Des bois parsemaient l’horizon et des villages, repérables par la fumée de leurs feux, formaient un réseau assez dense. Il pensa qu’il devait y avoir de nombreuses routes et chemins. Salcha avait montré une direction, il comprit que la suivre ne serait pas toujours évident. Si la forêt qu’il quittait lui avait permis de progresser en ligne droite, il en serait différemment dans la plaine. Il se voyait mal traverser champs et villages sans dévier. Et puis il y avait un deuxième problème. Dans les forêts, Lyanne chassait, un peu pour son corps d'homme et beaucoup pour le dragon. Dans un milieu aussi ouvert, comment allait-il faire ?
Le malaise s'installa en lui alors qu'il descendait dans la plaine. Une crainte diffuse venait de l'envahir. Sa première idée se focalisa sur les dangers de ce voyage. Le pays était encore en guerre. Les généraux qui se disaient roi, continuaient à se battre. L’hiver les avait calmés. Il restait quand même des troupes en armes un peu partout. Pour éviter de devoir se battre tout le temps, il avait obtenu un sauf-conduit de Saraya. C’était une sorte d’écusson qu’il portait au bout d’une cordelette. Cela lui éviterait probablement des ennuis jusqu’à ce qu’il sorte du territoire contrôlé par les armées de Saraya. Jusque là, il avait évité les villages et les endroits trop dégagés. Il regarda le ciel qui s’assombrissait. La nuit arrivait. Il avait vu un troupeau non loin. Le ciel couvert, sans lune, lui serait favorable. Demain, il n’aurait plus faim… pour quelques jours. Il avait été étonné de voir ce que consommait un corps de dragon. Il avait un gros besoin d’énergie. Les légendes disaient que les dragons pouvaient jeûner plus longtemps que la vie d’un homme. C’était peut-être vrai mais Lyanne ne se voyait pas essayer.
Comme il était près des habitations, il se fit un campement sommaire dans un petit bois pour attendre la nuit. La neige n’était pas arrivée jusque là. En entendant du bruit, il se dissimula. Des hommes approchaient. Assis sur une branche maîtresse, Lyanne observa. Mal habillés, sales et dépenaillés, les nouveaux arrivants avançaient relativement sans bruit. Ils portaient de l’or. L’odorat de Lyanne était infaillible sur ce point. Depuis qu’il avait fait Shanga, il s’était calmé, ne courant plus après des trésors dont il n’avait pas besoin. Il n’était pas un dragon lié, ni un dragon libre, il était roi-dragon et son trésor était le peuple qu’il dirigeait. Il repéra sans mal les sacs lourds de métal précieux qu’ils transportaient. Ils en avaient chargé un mibur. La brave bête soufflait bruyamment tandis qu’ils la poussaient à avancer :
- Ici ! Ce sera parfait, dit celui qui portait une des lumières.
- T’es sûr qu’on nous voit pas du village ? demanda un autre.
- T’inquiète, quand ils nous verront, ça sera trop tard, répondit le premier en riant.
Laynne les vit poser les bagages et préparer un campement. Il n’aimait pas cela. Il pensa à une bande de déserteurs prêts à piller. Cela ne l’arrangeait pas du tout. Il avait faim et ces bougres allaient lui gâcher son repas. Il se sentit tiraillé. S’il laissait faire, il pourrait profiter de la confusion pour se régaler, mais l’idée lui déplaisait. S’il agissait, il allait se mêler de ce qui ne le regardait pas. L’idée lui déplaisait aussi, il ne pouvait en prévoir les conséquences. Il prit le parti d’attendre. Si les hommes attaquaient le village, il serait toujours temps d’intervenir tout en restant le plus discret possible. Il ne voulait pas que la présence d’un dragon soit signalée partout dans la région.
Le temps s’écoula doucement. Le mibur attaché à un arbre, renâclait de temps en temps. Lyanne décida de s’approcher de lui. L’animal était un gros et grand mâle. Il pensa immédiatement à une bête volée il y a peu. Il ne s’imaginait pas des gens comme ceux-là prendre soin des bêtes. Sans un bruit quand il fut au-dessus, il commença à se transformer en dragon. L’effet fut immédiat. Le mibur releva la tête, renifla bruyamment, se mit à mugir et, arrachant sa corde, prit la fuite en direction du village pour se mettre le plus loin possible de cette odeur terrible qui venait de lui toucher les naseaux. Il renversa deux hommes en s’enfuyant et alerta tous les autres. Il y eut des cris d’alerte et tous se mirent à courir pour arrêter l’animal qui prenait de la vitesse. Celui qui semblait être le chef, jura et hurla :
- Vite ! Vite ! Mais, bordel, plus vite, il va donner l’alerte…
Tous les hommes se mirent à courir les armes à la main poursuivant le mibur chargé d’or, pour aller attaquer le village. Lyanne qui les avait suivis, les éliminait les uns après les autres d’un coup de marteau en commençant par les moins rapides. Il était aidé par le sol inégal qui piégeait les autres, incapables de voir les mottes de terre dans la nuit. À l’approche du village, il vit sur les palissades les silhouettes des défenseurs. Ils avaient des arcs et attendaient que les assaillants soient à portée de tir. Quand le mibur atteignit les abords du village, les premières flèches volèrent. Lyanne comprit que les archers ne voyaient pas mieux dans la nuit que les assaillants. Il pensa qu’il avait l’avantage. Passant en vitesse de combat, il finit d’estourbir les agresseurs. Dans la nuit, on n’entendit plus que les vagissements d’un mibur affolé et les gémissements des hommes blessés. Les gens du village ne semblaient pas pressés de sortir voir ce qu’il se passait. Lyanne en profita. Devenant dragon, il se rua sur le troupeau qui passait la nuit dans le champ d’à côté. À la troisième bête, il s’arrêta : des hommes avec des lumières avaient trouvé le courage de sortir.
- Là-bas… ! hurla l’un d’eux, y a quequechose de rouge qui attaque les bêtes.
- J’vois rien, répondit une autre voix, mais c’est sûr qu’y a quequechose… Y gueuleraient pas comme ça autrement.
Quand les porteurs de torches arrivèrent, ils ne virent rien de plus qu’un troupeau affolé. Il fallut attendre le matin et la lumière du jour pour découvrir les flaques de sang par terre. Mais Lyanne était reparti.
Il pensait que le ventre plein, il retrouverait sa sérénité. Ce ne fut pas le cas. Le malaise persistait. C’est comme… C’est comme… il avait déjà senti cela mais sans vraiment pouvoir préciser.
Il décida de s'arrêter avec le jour. Un bois l'accueillit. Malgré la chute des feuilles, il trouva un refuge entre les troncs serrés d'un groupe de résineux. Il était tranquille. Personne ne le trouverait ici.
Il resta deux jours entiers à observer les environs. La région était traversée de groupes armés qui semblaient se suivre ou se poursuivre. Mais qui poursuivait qui ?
Il médita sans se faire voir. La question qui l’obsédait plus que savoir ce qu’il cherchait était de comprendre ce malaise qui ne faisait que croître en lui. Il sentait… Il sentait… Ce tiraillement intérieur qui devenait une déchirure, une brûlure, le dragon l’avait déjà senti avant… avant Shanga. Son esprit s’ouvrit à l’esprit du jeune dragon… Les souvenirs affluèrent. L’or ! L’OR ! Quelqu’un en voulait à son or ! Son sang ne fit qu’un tour avant de bouillir. Il sentit la colère, il devint colère. Dans la nuit, ce fut un rugissement puis un jaillissement de crocs et de griffes qui anéantit presque la troupe en armes qui patrouillait dans la plaine. Les survivants racontèrent qu’ils avaient croisé la route d’un monstre rouge qui avait disparu dans le ciel en rugissant. C’était tellement gros que plus de la moitié des hommes étaient morts de son simple passage.
Le dragon aveuglé par sa rage volait de toute la puissance de ses muscles. Son trésor, quelqu’un voulait toucher à son trésor. Il fit en peu de temps ce que le marcheur avait fait en cinq jours. Lyanne reprit le contrôle de lui-même quand la douleur envahit son corps trop sollicité. Cette réaction d’avant Shanga l’avait surpris. Il ne la pensait pas possible. En lui persistait la tension, intense, violente, de la colère. Il savait pourtant qu’il était trop loin de son ancienne grotte pour être efficace. Combien de jours lui faudrait-il ? hurlait le jeune dragon en lui pour espérer sauver son trésor. Lyanne entendit l’homme en lui dire que, s’il existait un moyen, seul le roi-dragon pouvait le connaître. Si cela ne calma pas ses ardeurs de vol, une écoute se fit. Oui, il existait un moyen… le même que celui dans les Montagnes Changeantes. Ce pouvoir était le sien. Il se força à l’immobilité du planeur, reposant son corps. Il ne lutta plus avec le vent venu avec la neige. Il ne lutta plus avec lui-même. Il lui fallait simplement être ce qu’il était. Il concentra son esprit sur l’étendue d’eau recouvrant son trésor. Avant même qu’il ait fini de l’évoquer, il la vit. La neige et le froid avaient bien habillé de blanc la vallée et la forêt. La nuit était encore noire. Pourtant sous son regard d’or, il vit…
Un campement s’était installé à l’orée de la forêt. Alors que l’hiver arrivait, tous les habitants habituels avaient pris leurs quartiers d’hiver dans des lieux plus hospitaliers, laissant le froid et le gel garder les lieux pour eux. Il sentit les esprits de nombreux hommes remplis d’avidité et de violence. Ils avaient le plan de détourner l’eau que la glace figeait puis de creuser pour déterrer le trésor, sûrs que personne ne viendrait les déranger pendant l’hiver. Ils étaient assez nombreux pour réussir malgré des pertes déjà importantes. La moindre erreur pouvait se révéler fatale dans ce couloir où le vent venu du froid congelait un humain en quelques minutes. Déjà un barrage avait détourné le cours d’eau qui maintenant formait une cascade gelée plus loin. Les travaux devaient durer depuis plusieurs jours. Une cuvette de bonne taille était déjà vidée de sa glace. Sans eau courant sous la surface, le lac ne pouvait que geler. Les pilleurs pensaient creuser un puits d’accès au fur et à mesure que l’eau gèlerait. Le matin se levait quand la foudre rouge s’abattit sur eux. Si certains tentèrent de résister, la majorité mourut avant d’avoir compris. Quelques uns prirent la fuite. Lyanne les laissa. Sans logistique, ils seraient morts en quelques jours. Peut-être un ou deux plus vaillants, plus résistants et plus aguerris arriveraient à s’en sortir. Ce serait même une bonne chose. Rien ne vaut un bon récit de rencontre avec un dragon en colère pour calmer les imaginations les plus aventureuses.
Lyanne, grand dragon rouge, était posé au bord du lac dont il avait rétabli l’alimentation en eau. Sa colère se calmait peu à peu en regardant les corps gelés de ceux qu’il avait tués. Involontairement sa gorge laissait échapper un grondement sourd et menaçant. Rien ne bougeait autour de lui. Autour de lui la neige fondait. Sa rougeur était autant due à son ire qu’au feu qui l’habitait. Le jour passa suivi par la nuit. Quand la lumière revint, il n’avait pas bougé. Cela dura plusieurs jours.
-Tu vas encore grogner longtemps ?
La tête du dragon, grande comme une cabane, se tourna vers la voix qui venait de surgir. La petite silhouette lui rappelait quelqu’un. Son or était en sécurité, il le sentait. Il cessa de gronder.
-Voilà, c’est mieux !
Une main se leva, la paume vers le haut. La langue du dragon vint la lécher pour en capter l’odeur. Elle parlait de paix et de calme. Se retournant, la main se posa sur le mufle bouillant. Cela fit l’effet d’un baume.
- Toi, tu t’es perdu, reprit la voix.
Le dragon posa la tête au sol pour mieux ronronner. La main allait et venait sur les fines écailles près de l’œil.
- Maintenant, tu peux te reposer. Je suis là pour m’occuper de toi.
Doucement l’œil d’or se ferma. La petite silhouette, sans cesser de caresser la tête du dragon, fouilla dans un sac porté en bandoulière. D’une seule main, elle ouvrit un pot et vint le tenir sous les naseaux grands ouverts du saurien.
« Cela sent bon ! On se croirait… Oui, c’est cela …»
L’esprit du dragon dériva. Il revit des images. Il entendit de nouveau l’appel, l’appel impérieux qui le fit voler jusqu’à cette grotte où il avait commencé à accumuler son trésor. Il se rappela cette blessure qui lui avait valu l’Anneau. L’Anneau… L’Anneau de pouvoir qui donnait sens à sa quête. C’est l’Anneau qui l’avait appelé, non pas exactement. L’appelant était celui qui devait porter l’anneau quand il aurait fait Shanga. Il revit les petits hommes qui venaient pour voler ou tuer, tous ces petits hommes ridicules et puis… et puis, le petit homme différent. Déjà son odeur était différente et puis il avait su raconter son histoire et puis… et puis SHANGA !
Lyanne ouvrit les yeux. Sabda lui caressait doucement les écailles autour de l’œil droit. Elle continuait à parler. C’était comme une eau fraîche sur un corps brûlant.
- Sabda !
- Heureuse que tu reviennes, roi-dragon. J’ai eu peur pour ton esprit.
- Que s’est-il passé ?
- Quelqu’un a voulu toucher à ton or.
Un grondement lui sortit involontairement de la gueule.
- Tu vois ! Tu n’es pas guéri. Tu es resté attaché dans ton passé, à moins que ce soit lui qui n'arrive pas à se détacher de toi. Les charcs m’ont prévenue de ton retour. Ils étaient affolés par ce qu’ils ont vu. J’ai été voir le prince Qunienka qui m’a donné des hommes pour te venir en aide.
- Qunienka est là ?
- Bien sûr ! Il n’allait pas laisser son roi en danger. Heureusement une escouade mixte était dans la ville. C’est eux qui nous ont conduits jusqu’ici. Ma mère m’avait prévenue. La fièvre de l’or est une maladie fréquente chez les dragons. Elle peut même les tuer. Le prince m’a dit que tu n’étais ni un dragon libre, ni un dragon lié, cela te protège.
Lyanne ferma les yeux. Se laissant aller à la douceur d’une main sur ses écailles. Ce qu’il avait vécu là était important. Avec Sabda présente, il avait maintenant du temps pour comprendre. Il lui faudrait reprendre sa quête mais d’abord en finir avec le risque de son passé.
jeudi 6 février 2014
Quand arriva l'heure, Sacha se présenta richement parée, Salcha au côté et une bande entourant la main droite. Elle était pâle et amaigrie. Au centre de ses yeux, brillait un cercle mordoré.
Dans la grande salle, on avait dressé une table. Elle était richement décorée d'étoffes précieuses. Le gouverneur d'Ainval y avait veillé. Dans son entourage, il avait trouvé un interprète capable de comprendre tout ce que disait le prince Fays. Ils s'étaient longuement rencontrés pour mettre au point les modalités de remise de l'or. Il avait âprement négocié pour que cela soit un échange et non une perte. Ainval était innocente de ce que Saraya voulait faire, disait-il. Ses exigences avaient paru mesurées à Fays qui avait accepté. C'est ainsi que contre la remise de l'or, le gouverneur avait reçu des peaux dont il savait qu'il tirerait un bon prix. Il avait utilisé les plus belles pour décorer la salle de réception lui donnant un air étrange aussi bien aux yeux des habitants du cru qu'aux yeux des guerriers blancs. Une garde était répartie tout autour. Impeccablement alignée, d'une immobilité quasi parfaite, la phalange qui avait été choisie, avait pris position tout autour.
Sacha et Saraya étaient arrivés les premiers. Ils contemplèrent la table. Ce décor à moitié barbare les mit mal à l’aise. Ils comptèrent les places. Leur suite qui avait aussi été conviée, suffisait à remplir la quasi totalité des sièges. Seuls deux restaient libres. Un serviteur arriva et par gestes leur fit signe de le suivre. Il plaça chacun sur un siège. L’interprète approcha de Saraya pour le prévenir du léger retard du roi-dragon. En attendant, on leur servit à boire. La tension était palpable parmi les vassaux de Saraya présents. Leur peur se sentait.
- Peut-on faire confiance à quelqu’un comme lui ? demanda l’un d’eux.
- Je crois, Mézenguy, pour le moment, il ne semble pas vouloir nous exterminer.
- Mais mon roi, je n’ai jamais vu cela. Pourquoi ne pousse-t-il pas son avantage jusqu’au bout ? Aucun de nous n’agirait comme cela !
- Il n’est pas comme nous. Le peu que j’ai pu voir de son pouvoir…
Saraya marqua une pause en entendant quelqu’un arriver. Quand il vit que ce n’était qu’un serviteur les bras chargés de victuailles, il reprit :
- Personne ne peut lutter contre ce que j’ai rencontré. Je ne sais si c’est un homme qui devient dragon ou un dragon qui se déguise en homme, mais c’est aussi éloigné de nous que les dieux eux-mêmes.
Sa remarque fut suivie d’un silence gêné. Tous se jetèrent des regards interrogatifs ou inquiets. Le temps qui passait les rendait plus nerveux. De nouveau la porte s’ouvrit. Une escouade entra. Tous les présents se tendirent sauf Sacha qui semblait indifférente. Elle n’avait rien bu, rien mangé. Rien ne semblait la toucher. Les guerriers blancs se rangèrent impeccablement de part et d’autre de la porte. Ils dégainèrent leurs épées d’un même geste et se mirent à les frapper l’une contre l’autre. Pour les hommes désarmés autour de la table, la peur monta d’un cran :
- Scantal Fays, hurlèrent-ils tous ensemble.
Le prince Fays entra. Sa tenue en peau de Milmac était superbe, étrange aux yeux des gens d’ici mais d’une beauté qui les laissa sans voix. Il s’approcha de Saraya pendant que l’escouade manoeuvrait pour s’en aller, au grand soulagement des officiers de Saraya.
- Tsq… (Roi Saraya, mon salut va vers toi et les tiens. Que la paix et la force du dieu Dragon soient dans ta vie!)
L’interprète traduisit la salutation. Saraya s’inclina :
- Je suis honoré d’être l’invité d’un hôte tel que vous. Que le bonheur coule dans votre vie et que vos ennemis vous servent de marchepieds.
De nouveau l’interprète fit la traduction. Fays s’inclina et se dirigea vers Sacha toujours aussi absente.
- Cepn… (Princesse et reine Sacha, je vis un grand honneur aujourd’hui. Vous avoir à ma table est pour moi le signe que le dieu Dragon me comble de ses bienfaits. Votre réputation au combat est plus qu’éloquente. Votre épée a été forgée par un grand être.)
Quand l’interprète traduisit, il butta sur la dernière partie. L’oeil de Sacha s’alluma à peine. L’interprète se pencha vers Fays :
- Ngadr… ( Grand être : je ne sais pas traduire ce mot. Comment pourrais-je le dire autrement ?)
- Ngadr… ( Un grand être est ce qui est juste avant les dieux. Il est le représentant du dieu dragon sur la terre et vient faire ce qui est bon pour le dieu dragon).
L’homme se retourna vers Sacha et lui dit :
- Votre épée a été forgée par un Ngadral. Ce mot désigne une semi-dieu au service du dieu des dragons.
Sacha le regarda quand il prononça le mot Ngadral. Comme si cette sonorité lui disait quelque chose.
- Ngadral, Ngadral…, répéta-t-elle songeuse sans même daigner répondre à la salutation de Fays.
Après un moment d’attente, comme Sacha ne semblait pas vouloir répondre, il s’inclina et se dirigea vers un siège au bout de la table à côté du haut siège réservé au roi. Arrivé là, il invita tous les présents à s’asseoir. Quand tous eurent obéi, de nouveau, on leur servit à boire. Saraya se pencha vers le gouverneur :
- Où est le roi-dragon ?
- Je ne sais, Roi Saraya. Personne ne l’a vu ce matin.
Sacha assise en face de Saraya, à droite du prince Fays, jouait avec son gobelet en le faisant tourner entre ses mains sans pour autant boire ce qu'il contenait.
Saraya secondé par le gouverneur et l’interprète, tentait de meubler le temps en meublant la conversation avec le prince Fays. Sacha devenait de plus en plus nerveuse. Son gobelet lui échappa des mains. Le liquide rubis qu’il contenait se répandit sur la fourrure de milmak blanc devant elle. Elle se leva d’un bond quand la tache qui s’étendait s’étendit vers sa robe.
- QU’EST-CE QU’IL ATTEND ?
Son hurlement interrompit toutes les conversations qui dérivaient de platitudes en platitudes. Tous se regardèrent puis regardèrent les guerriers blancs toujours aussi impassibles autour de la salle, pour finir par scruter la réaction du prince Fays. Au cri de Sacha, il s’était levé. Son sourire avait disparu. Il posa son regard sur la femme aux yeux noirs. Quand les autres convives le virent de profil, ils ne purent qu’évoquer les oiseaux de proie.
Sacha, insensible à ce qui se passait autour d’elle, tournait la tête en tous sens :
- NGADRAL, appela-t-elle, NGADRAL !
Comme s’ils n’attendaient que son cri, tous les guerriers blancs présents s’animèrent, dégainant leurs deux épées, ils les frappèrent ensemble tout en reprenant son cri :
- NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON ! NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON ! NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON !
Le rythme du choc des épées s’accéléra comme s’accélérait le cri des guerriers. Le prince Fays debout ajouta sa voix à celles de ses hommes tout en reculant contre le mur le plus proche. Sacha se mit à hurler un cri inarticulé en se bouchant les oreilles. Les invités avaient un air atterré, cherchant une issue à tout cela. C’est à l’acmé du bruit que s’ouvrirent brutalement les volets extérieurs. Une silhouette rouge pénétra telle une flèche pour atterrir au bout de la pièce. Grand comme deux fois un homme, le dragon rouge se tenait dressé de toute sa hauteur.
Son arrivée coïncida avec un grand silence. Seuls restaient audibles les pleurs de Sacha qui avait fini par s’effondrer par terre.
Lyanne reprit sa forme humaine dans un éclair rouge. Tout habillé de cuir rouge, son bâton de pouvoir à la main, il s’avança vers la table.
- Soyez les bienvenus à ma table.
Pendant qu’il parlait, des volutes de poussières irisées aux reflets d’or s’écoulaient du bâton. Il se tourna vers Sacha.
- Princesse et reine Sacha, appela-t-il tout en dirigeant les spirales dorées vers la silhouette à terre.
Sous les yeux des invités, elles l’entourèrent rendant sa forme indistincte au milieu d’un brouillard mordoré. Lentement, comme avec douceur, elles soulevèrent la femme qui semblait ne plus bouger. Seule Salcha restait d’un noir de jais dans le tourbillon qui entraînait la femme. Quand elle fut près de Lyanne, il posa sa main sur son front tout en récitant des paroles que personne n’entendit. Quand il eut fini, il enleva sa main et fit un geste. Des guerriers se précipitèrent sans un bruit pour recueillir Sacha qui semblait glisser en dehors de son cocon lumineux. Ils la portèrent jusqu’à sa chaise. Des serviteurs avaient discrètement évacué la peau de milmak souillée pour la remplacer par un fin drap or et noir.
Lyanne fit un geste d’invitation à l’intention de tous :
- Asseyons-nous et festoyons. Ce soir est notre dernier soir en commun. Demain nous serons partis.
Se tournant alors vers sa droite, alors que s’asseyait le prince Fays, il regarda Sacha. Elle lui rendit son regard. Les reflets d’or de ses yeux brillèrent plus intensément. Devant elle, on avait mis un autre gobelet. Elle le prit, se leva et le leva en direction de Lyanne :
- La première fois que nous nous sommes rencontrés, je t’ai trouvé étrange, mais tu étais étranger. Quand tu m’as donné mon épée, tu m’as prévenue qu’avoir une arme noire, n’était pas un jeu. Tu as été celui par qui est arrivée la rencontre qui a donné sens à ma vie. Ton arrivée à Ainval m’a fait perdre toute confiance et tout espoir. Mon arme noire n’était pas toute puissante. Son créateur était plus puissant. Aujourd’hui, dans ma détresse, tu es venu me secourir, alors que je dérivais vers les courants de la mort. Dans ce voyage j’ai beaucoup appris...
Lyanne avait à son tour pris son gobelet et le leva en réponse dans la direction de Sacha qui continua à parler :
- … Alors que je dérivais encore dans de sombres lieux, j’ai vu l’esprit de celle qui t’avait volé ta mémoire. Sa colère est immense mais impuissante. Au-dessus de toi, se tient l’ombre d’un dieu en forme de dragon. Son oeil rond et or m’a fixé. En moi, se sont gravés des mots de force et puissance. J’en serai dépositaire tant que la paix régnera entre nous. Salcha m’a été rendue pleine et entière. Mais Salcha est ta création et avant qu’elle ne soit entièrement à moi et détachée de toi, elle doit t’indiquer la direction.
L’assistance qui avait imité le geste des deux protagonistes, restait silencieuse. Sacha vida son gobelet d’un trait et le reposa en le claquant sur la table. Tous firent comme elle. Lyanne la salua et le vida à son tour. Souple et puissante comme un crammplacs, elle sauta sur la table et dégaina Salcha. Tout le monde retint son souffle quand elle en passa la pointe sur la gorge de Lyanne qui fit un geste-ordre pour intimer l’immobilité aux siens.
- Regarde, roi-dragon, elle tourne pour toi !
La posant sur la table, elle lui imprima une violente impulsion qui la fit tournoyer. Quand elle s’arrêta, elle désignait la direction du soleil levant.
Sacha regarda Lyanne dans les yeux un long moment sans ciller. Lyanne soutint ce regard. Puis Sacha éclata de rire. Dans un même mouvement, elle ramassa son épée qu’elle rengaina et sauta à sa place avec souplesse :
- Festoyons pour fêter notre alliance, dit-elle.
Se tournant vers Saraya, elle ajouta :
- Et à la paix entre nos royaumes.
Dans la grande salle, on avait dressé une table. Elle était richement décorée d'étoffes précieuses. Le gouverneur d'Ainval y avait veillé. Dans son entourage, il avait trouvé un interprète capable de comprendre tout ce que disait le prince Fays. Ils s'étaient longuement rencontrés pour mettre au point les modalités de remise de l'or. Il avait âprement négocié pour que cela soit un échange et non une perte. Ainval était innocente de ce que Saraya voulait faire, disait-il. Ses exigences avaient paru mesurées à Fays qui avait accepté. C'est ainsi que contre la remise de l'or, le gouverneur avait reçu des peaux dont il savait qu'il tirerait un bon prix. Il avait utilisé les plus belles pour décorer la salle de réception lui donnant un air étrange aussi bien aux yeux des habitants du cru qu'aux yeux des guerriers blancs. Une garde était répartie tout autour. Impeccablement alignée, d'une immobilité quasi parfaite, la phalange qui avait été choisie, avait pris position tout autour.
Sacha et Saraya étaient arrivés les premiers. Ils contemplèrent la table. Ce décor à moitié barbare les mit mal à l’aise. Ils comptèrent les places. Leur suite qui avait aussi été conviée, suffisait à remplir la quasi totalité des sièges. Seuls deux restaient libres. Un serviteur arriva et par gestes leur fit signe de le suivre. Il plaça chacun sur un siège. L’interprète approcha de Saraya pour le prévenir du léger retard du roi-dragon. En attendant, on leur servit à boire. La tension était palpable parmi les vassaux de Saraya présents. Leur peur se sentait.
- Peut-on faire confiance à quelqu’un comme lui ? demanda l’un d’eux.
- Je crois, Mézenguy, pour le moment, il ne semble pas vouloir nous exterminer.
- Mais mon roi, je n’ai jamais vu cela. Pourquoi ne pousse-t-il pas son avantage jusqu’au bout ? Aucun de nous n’agirait comme cela !
- Il n’est pas comme nous. Le peu que j’ai pu voir de son pouvoir…
Saraya marqua une pause en entendant quelqu’un arriver. Quand il vit que ce n’était qu’un serviteur les bras chargés de victuailles, il reprit :
- Personne ne peut lutter contre ce que j’ai rencontré. Je ne sais si c’est un homme qui devient dragon ou un dragon qui se déguise en homme, mais c’est aussi éloigné de nous que les dieux eux-mêmes.
Sa remarque fut suivie d’un silence gêné. Tous se jetèrent des regards interrogatifs ou inquiets. Le temps qui passait les rendait plus nerveux. De nouveau la porte s’ouvrit. Une escouade entra. Tous les présents se tendirent sauf Sacha qui semblait indifférente. Elle n’avait rien bu, rien mangé. Rien ne semblait la toucher. Les guerriers blancs se rangèrent impeccablement de part et d’autre de la porte. Ils dégainèrent leurs épées d’un même geste et se mirent à les frapper l’une contre l’autre. Pour les hommes désarmés autour de la table, la peur monta d’un cran :
- Scantal Fays, hurlèrent-ils tous ensemble.
Le prince Fays entra. Sa tenue en peau de Milmac était superbe, étrange aux yeux des gens d’ici mais d’une beauté qui les laissa sans voix. Il s’approcha de Saraya pendant que l’escouade manoeuvrait pour s’en aller, au grand soulagement des officiers de Saraya.
- Tsq… (Roi Saraya, mon salut va vers toi et les tiens. Que la paix et la force du dieu Dragon soient dans ta vie!)
L’interprète traduisit la salutation. Saraya s’inclina :
- Je suis honoré d’être l’invité d’un hôte tel que vous. Que le bonheur coule dans votre vie et que vos ennemis vous servent de marchepieds.
De nouveau l’interprète fit la traduction. Fays s’inclina et se dirigea vers Sacha toujours aussi absente.
- Cepn… (Princesse et reine Sacha, je vis un grand honneur aujourd’hui. Vous avoir à ma table est pour moi le signe que le dieu Dragon me comble de ses bienfaits. Votre réputation au combat est plus qu’éloquente. Votre épée a été forgée par un grand être.)
Quand l’interprète traduisit, il butta sur la dernière partie. L’oeil de Sacha s’alluma à peine. L’interprète se pencha vers Fays :
- Ngadr… ( Grand être : je ne sais pas traduire ce mot. Comment pourrais-je le dire autrement ?)
- Ngadr… ( Un grand être est ce qui est juste avant les dieux. Il est le représentant du dieu dragon sur la terre et vient faire ce qui est bon pour le dieu dragon).
L’homme se retourna vers Sacha et lui dit :
- Votre épée a été forgée par un Ngadral. Ce mot désigne une semi-dieu au service du dieu des dragons.
Sacha le regarda quand il prononça le mot Ngadral. Comme si cette sonorité lui disait quelque chose.
- Ngadral, Ngadral…, répéta-t-elle songeuse sans même daigner répondre à la salutation de Fays.
Après un moment d’attente, comme Sacha ne semblait pas vouloir répondre, il s’inclina et se dirigea vers un siège au bout de la table à côté du haut siège réservé au roi. Arrivé là, il invita tous les présents à s’asseoir. Quand tous eurent obéi, de nouveau, on leur servit à boire. Saraya se pencha vers le gouverneur :
- Où est le roi-dragon ?
- Je ne sais, Roi Saraya. Personne ne l’a vu ce matin.
Sacha assise en face de Saraya, à droite du prince Fays, jouait avec son gobelet en le faisant tourner entre ses mains sans pour autant boire ce qu'il contenait.
Saraya secondé par le gouverneur et l’interprète, tentait de meubler le temps en meublant la conversation avec le prince Fays. Sacha devenait de plus en plus nerveuse. Son gobelet lui échappa des mains. Le liquide rubis qu’il contenait se répandit sur la fourrure de milmak blanc devant elle. Elle se leva d’un bond quand la tache qui s’étendait s’étendit vers sa robe.
- QU’EST-CE QU’IL ATTEND ?
Son hurlement interrompit toutes les conversations qui dérivaient de platitudes en platitudes. Tous se regardèrent puis regardèrent les guerriers blancs toujours aussi impassibles autour de la salle, pour finir par scruter la réaction du prince Fays. Au cri de Sacha, il s’était levé. Son sourire avait disparu. Il posa son regard sur la femme aux yeux noirs. Quand les autres convives le virent de profil, ils ne purent qu’évoquer les oiseaux de proie.
Sacha, insensible à ce qui se passait autour d’elle, tournait la tête en tous sens :
- NGADRAL, appela-t-elle, NGADRAL !
Comme s’ils n’attendaient que son cri, tous les guerriers blancs présents s’animèrent, dégainant leurs deux épées, ils les frappèrent ensemble tout en reprenant son cri :
- NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON ! NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON ! NGADRAL ! NGADRAL ! GRAPH TA CRON !
Le rythme du choc des épées s’accéléra comme s’accélérait le cri des guerriers. Le prince Fays debout ajouta sa voix à celles de ses hommes tout en reculant contre le mur le plus proche. Sacha se mit à hurler un cri inarticulé en se bouchant les oreilles. Les invités avaient un air atterré, cherchant une issue à tout cela. C’est à l’acmé du bruit que s’ouvrirent brutalement les volets extérieurs. Une silhouette rouge pénétra telle une flèche pour atterrir au bout de la pièce. Grand comme deux fois un homme, le dragon rouge se tenait dressé de toute sa hauteur.
Son arrivée coïncida avec un grand silence. Seuls restaient audibles les pleurs de Sacha qui avait fini par s’effondrer par terre.
Lyanne reprit sa forme humaine dans un éclair rouge. Tout habillé de cuir rouge, son bâton de pouvoir à la main, il s’avança vers la table.
- Soyez les bienvenus à ma table.
Pendant qu’il parlait, des volutes de poussières irisées aux reflets d’or s’écoulaient du bâton. Il se tourna vers Sacha.
- Princesse et reine Sacha, appela-t-il tout en dirigeant les spirales dorées vers la silhouette à terre.
Sous les yeux des invités, elles l’entourèrent rendant sa forme indistincte au milieu d’un brouillard mordoré. Lentement, comme avec douceur, elles soulevèrent la femme qui semblait ne plus bouger. Seule Salcha restait d’un noir de jais dans le tourbillon qui entraînait la femme. Quand elle fut près de Lyanne, il posa sa main sur son front tout en récitant des paroles que personne n’entendit. Quand il eut fini, il enleva sa main et fit un geste. Des guerriers se précipitèrent sans un bruit pour recueillir Sacha qui semblait glisser en dehors de son cocon lumineux. Ils la portèrent jusqu’à sa chaise. Des serviteurs avaient discrètement évacué la peau de milmak souillée pour la remplacer par un fin drap or et noir.
Lyanne fit un geste d’invitation à l’intention de tous :
- Asseyons-nous et festoyons. Ce soir est notre dernier soir en commun. Demain nous serons partis.
Se tournant alors vers sa droite, alors que s’asseyait le prince Fays, il regarda Sacha. Elle lui rendit son regard. Les reflets d’or de ses yeux brillèrent plus intensément. Devant elle, on avait mis un autre gobelet. Elle le prit, se leva et le leva en direction de Lyanne :
- La première fois que nous nous sommes rencontrés, je t’ai trouvé étrange, mais tu étais étranger. Quand tu m’as donné mon épée, tu m’as prévenue qu’avoir une arme noire, n’était pas un jeu. Tu as été celui par qui est arrivée la rencontre qui a donné sens à ma vie. Ton arrivée à Ainval m’a fait perdre toute confiance et tout espoir. Mon arme noire n’était pas toute puissante. Son créateur était plus puissant. Aujourd’hui, dans ma détresse, tu es venu me secourir, alors que je dérivais vers les courants de la mort. Dans ce voyage j’ai beaucoup appris...
Lyanne avait à son tour pris son gobelet et le leva en réponse dans la direction de Sacha qui continua à parler :
- … Alors que je dérivais encore dans de sombres lieux, j’ai vu l’esprit de celle qui t’avait volé ta mémoire. Sa colère est immense mais impuissante. Au-dessus de toi, se tient l’ombre d’un dieu en forme de dragon. Son oeil rond et or m’a fixé. En moi, se sont gravés des mots de force et puissance. J’en serai dépositaire tant que la paix régnera entre nous. Salcha m’a été rendue pleine et entière. Mais Salcha est ta création et avant qu’elle ne soit entièrement à moi et détachée de toi, elle doit t’indiquer la direction.
L’assistance qui avait imité le geste des deux protagonistes, restait silencieuse. Sacha vida son gobelet d’un trait et le reposa en le claquant sur la table. Tous firent comme elle. Lyanne la salua et le vida à son tour. Souple et puissante comme un crammplacs, elle sauta sur la table et dégaina Salcha. Tout le monde retint son souffle quand elle en passa la pointe sur la gorge de Lyanne qui fit un geste-ordre pour intimer l’immobilité aux siens.
- Regarde, roi-dragon, elle tourne pour toi !
La posant sur la table, elle lui imprima une violente impulsion qui la fit tournoyer. Quand elle s’arrêta, elle désignait la direction du soleil levant.
Sacha regarda Lyanne dans les yeux un long moment sans ciller. Lyanne soutint ce regard. Puis Sacha éclata de rire. Dans un même mouvement, elle ramassa son épée qu’elle rengaina et sauta à sa place avec souplesse :
- Festoyons pour fêter notre alliance, dit-elle.
Se tournant vers Saraya, elle ajouta :
- Et à la paix entre nos royaumes.
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