dimanche 28 septembre 2014

Lyanne vola un moment avant de trouver de quoi se nourrir. Il eut la chance de trouver un de ces bancs de grands poissons argentés dont le dos brillait sous la lune. Il en captura trois qu’il mangea en vol. Il pensa qu’à Rémaï, la faim devait tenailler bien des ventres. Il profita d’un passage du banc près de la surface pour en attraper deux d’un coup. C’est avec ces proies de la taille d’un homme que le dragon rouge reprit le chemin de la faille où se logeaient les Cousmains.
La lune s’était couchée et la nuit bien noire. La largeur entre les falaises était juste suffisante pour sa voilure. Lyanne fit quelques acrobaties pour arriver au village sans toucher les parois. Il posa son fardeau au milieu de l’espace avant de se dégager de forts coups d’ailes. Les quelques personnes à moitié réveillées, témoignèrent que l’homme-oiseau était venu et qu’ils avaient vu sa silhouette. Lyanne eut droit aux remerciements appuyés du chef du village. Ils firent une autre fête pour partager le repas. Ils firent un grand feu. De nouveau l’alcool coula à flots jusqu’à ce que résonnent les trompes qui mirent tout le monde en alerte. À Lyanne, on expliqua que des bateaux approchaient de la passe. Rapidement d’autres sonneries se firent entendre. L’atmosphère se détendit aussi vite qu’elle s’était tendue.
- Les messagers reviennent avec des délégations, lui dit le chef.
Des sonneurs de trompes prirent position sur les bords de la plage. Lyanne vit s’approcher toute une flottille de bateaux rapides aux formes effilées. Chaque fois que retentissait la sonnerie d’un marin, répondaient les trompes. Il compta ainsi une vingtaine d’embarcations portant de trois à quatre hommes chacune. Elles atterrirent avec élégance. Ceux qui débarquaient, déposaient devant le chef du village, des provisions tout en lui adressant les salutations d’usage. Ils s’inclinèrent après, devant Lyanne, appelant la bénédiction des hommes-oiseaux sur leur clan. Chacun d’eux appela Lyanne à choisir un guide de leur village. Il en fut étonné. L’un d’eux lui expliqua que dans la légende, le guide de l’homme-oiseau devenait le roi des Cousmains. Il était celui qui fédérerait tous les clans en une grande nation. Certains lui firent remarquer que Rémaï était une bourgade pauvre et sans importance, alors que chez eux, vivaient de grands guerriers et de redoutables navigateurs. Lyanne sentait bouillir Rémaïkhan, le chef de Rémaï, quand il entendait ce type de propos. Pourtant, Rémaïkhan n’intervint pas, preuve pour Lyanne qu’il y avait des contraintes qui pesaient sur lui, soit des lois sur l’hospitalité, soit des craintes pour le village face à des groupes plus puissants.
- J’ai suivi le courant et la rivière m’a déposé près de Rémaï. Ainsi en ont décidé les dieux, fut la réponse que Lyanne fit à l’un des chefs qui insistait.
De lourds nuages passaient au-dessus de leurs têtes, signe que cette année la saison des pluies serait une vraie saison. Lyanne interrogeait les uns et les autres pour mieux connaître les Cousmains et sentir vers qui il devait se tourner pour continuer sa route. Tout en déambulant, il s’était approché des bateaux qu’on avait remontés sur la plage. Un jeune Cousmains lui en détailla les histoires. Chaque bateau avait la sienne. Dans un pays où le bois vient de ce que la mer rejette, aucune embarcation n’avait la même structure.
- Tu vois, Homme-oiseau, ceux-là c’est des “coulepasvite”.
- Des coulepavite ?  Qu’est-ce que c’est ?
- Si tu veux rester à flot, il faut écoper tout le temps, répondit le jeune en rigolant. Tiens, regarde celui-là ! c’est mon préféré.  C’est celui de Sounka. Il l’a capturé lors de la dernière razzia. C’est Rémaïkhan qui lui prend tout le temps parce que c’est le meilleur mais c’est bien à Sounka.
- Qui est Sounka ?
Le jeune regarda autour de lui, cherchant du regard Sounka.
- Tu vois, celui qui monte avec la nourriture vers la vieille femme, là-haut ?
- Celui qui boîte ?
- Oui ! Il a pris un mauvais coup à sa première razzia. Il a jamais eu de chance. Son père s’est fait tuer quand il était petit. Lui et sa mère z’ont vécu du partage jusqu’à ce qu’il puisse partir. Mais même-là, il a pas ramené beaucoup de butin, juste une sale blessure qui lui fait traîner la patte. Rémaïkhan lui y sait s’battre, c’est pour ça qu’il est chef. Il a toujours ramené beaucoup de butin. C’est pour ça qu’il continue à avoir plus que les autres même quand y’a pas de butin.
- Et Sounka, il sait bien naviguer ?
- Ah ! Ça c’est sûr ! Il ne s’est jamais perdu. On le prend dans la flottille pour ça, parce qu’au combat, y vaut pas l’coup.
- Est-il mauvais au combat ?
- C’est pas ça, mais il est trop lent. Vaut mieux qui reste sur le bateau.
- Et ce bateau d’où vient-il ?
- D’une razzia ! Un groupe était parti avec Sounka sur un coulepavite. Quand ils ont débarqué dans la crique, ils sont tous descendus pour l’attaque. Sounka était resté pour vider l’eau. Ils avaient caché l’embarcation dans des buissons. C’est de là qu’il a vu arriver ce bateau. Ses occupants ont fait comme nous, mais de l’autre côté de la plage. Il les a vus partir une fois qu’ils l’eurent camouflé. Quand les nôtres sont revenus, Sounka avait dégagé le bateau étranger et avait réussi à le remettre à flot. Heureusement car les gens de la ville avaient lancé la chasse. Grâce à Sounka et son bateau, ils ont pu dégager vite malgré les flèches. Si y zavaient dû repartir avec le coulepavite, ils seraient tous morts.
- Pourquoi ?
- Il était lourd et lent. Alors que ce bateau tu l’verrais, une flèche ! Léger et solide ! Sounka l’entretient tous les jours. Il l’appelle Haafefe.
- Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Ça parle du vent et de vitesse.
Lyanne fut empli de la certitude qu’il avait trouvé l’homme qui le guiderait.
- Dis-lui que j’aimerais le voir pour lui parler de son bateau.
L’enfant partit en courant en criant le nom de Sounka. Cela attira l’attention des présents. Ils jetèrent un regard interrogatif vers Lyanne. Rémaïkhan s’approcha de lui :
- Que se passe-t-il avec Sounka ?
- Les hommes-oiseaux ont besoin de voler. Quoi de meilleur que le Haafefe pour le faire ?
- Je peux t’emmener partout où tu as besoin.
- Tu es un guerrier, Rémaïkhan et un grand guerrier, comme tous ces messagers qui sont venus aujourd’hui. Là où je vais, je dois arriver en paix.
- Où vas-tu ?
- Dans une île où le feu de la terre bouillonne en permanence.
Rémaïkhan resta sans voix. D’autres s’approchèrent, demandant ce qui se passait. Rémaïkhan leur donna la réponse de Lyanne. Tous se retrouvèrent en silence sauf un qui déclara :
- Parle-t-il de l’île de la mort ?
Rémaïkhan lui fit signe trop tard de se taire. Lyanne tourna ses yeux aux pupilles d’or vers lui :
- Tu sais de quoi je parle. Dis m’en plus…
L’homme avala sa salive :
- En fait, Homme-oiseau, je ne sais rien de plus que ce que disent les légendes.
- Bien, que disent les légendes ?
- Derrière le mur des tempêtes se trouve un endroit où la terre, l’eau et le feu bouillonnent ensemble dans un univers interdit aux mortels. C’est déjà la terre des dieux.
- Alors tu sais où aller..
- NON ! On ne va pas derrière le mur !
L’homme s’était décomposé. Les autres, pourtant tous farouches guerriers, n’en menaient pas large non plus. Sounka arriva à ce moment-là. Visiblement mal à l’aise de voir tous ces grands personnages autour de son bateau et de l’homme-oiseau. Lyanne le regarda. Il ne le sentait pas en difficulté, juste mal à l’aise d’être ainsi exposé à tous ces regards.
- Connais-tu le mur des tempêtes ? lui demanda Lyanne.
- C’est un endroit difficile.
- Tu y as déjà été.
Ce n’était pas une question. C’était une affirmation. Sounka regarda Lyanne dans les yeux.
- Oui,...
L’air se remplit de murmures de désapprobation et de peur.
- …, c’est le seul endroit où l’on trouve du poisson quand tous les autres sont vides.
- Saurais-tu y retourner ?
- La saison des pluies est mauvaise pour naviguer. Je préférerais attendre.
- Mon désir est autre, répondit Lyanne.
- Tu as apporté la pluie, Homme-oiseau. Tu as apporté du poisson. Ma vieille mère là-haut t’a vu. Si tel est ton désir, j’irai. Tes pas sont bénédictions.
- Quand pourrais-tu partir ?
- Quand tu le désires, répliqua l’homme.
- Tu es fou, Sounka, dit Rémaïkhan. Un homme-oiseau a des pouvoirs que tu n’as pas. Peux-tu affronter les tempêtes ?
- Haafefe le peut et je serai dessus.
Lyanne regarda les hommes débattre de ce voyage. Sounka n’avait pas les peurs qui habitaient les autres. Ne connaissant pas les légendes des Cousmains, Lyanne ne comprenait pas l’interdiction d’aller là-bas. Les mots “sacré” et “tabou” revenaient tout le temps dans la conversation avec “homme-oiseau”. Au bout d’un moment, un des chefs de clan dit :
- Convoquons une assemblée ! Elle nous dira quoi faire.

jeudi 18 septembre 2014

Dans ce désert existait ce que Lyanne pensait impossible : des rivières. Il suivait le fil de l’eau tout en songeant à l’ironie de son destin. Il était roi-dragon, maître d’une bonne partie du monde et il était là, sur un rondin de bois à se laisser aller sur une rivière improbable au milieu d’un paysage quasi désertique où êtres et hommes ne faisaient que survivre. L’eau était claire, mais le courant violent. Lyanne avançait vite. Une fois ou l’autre, il avait été très chahuté et avait failli tomber. Il avait réussi à rester à cheval sur son morceau de tronc. Cela lui avait valu d’être mouillé de la tête au pied. cela ne l’avait pas inquiété. La pluie avait cessé et le soleil s’était montré entre les nuages, réchauffant l’atmosphère rapidement. Il estimait que la vitesse du courant l’entraînait à la vitesse du vol paresseux du dragon. Autour de lui, le paysage était toujours aussi rude bien que tempéré de quelques touches vertes, ici et là. Avec cette pluie, elles gagneraient en surface et les Muranu seraient heureux de venir y faire paître leurs bêtes. Derrière lui, de plus en plus loin, les lourds nuages de pluie continuaient à déverser leur cataracte. Il en fut satisfait. La rivière ne se tarirait pas trop vite. La journée passa ainsi sans qu’il ne voie personne. Sur le soir, il aperçut au loin, des silhouettes de troupeau. La nuit fut calme et étoilée. Le cours d’eau serpentait maintenant entre de petites collines. Au milieu de la matinée, il remarqua que le courant avait fortement diminué. La rivière s’étalait en méandres paresseux se divisant et se réunissant au gré des bosses. Plusieurs fois, ses pieds avaient raclé le fond. Maintenant, il devait plier les jambes pour que son embarcation improvisée continue sa navigation. Cela retarda l’échouage qui eut lieu au sortir d’un méandre plus étalé que les autres.
Lyanne avait pied. Il marcha dans l’eau rejoignant un banc de sable un peu plus loin. Il repéra un monticule un peu plus loin et s’y dirigea. Il marchait alternativement dans l’eau et sur le sable dérangeant à l’occasion un certain nombre de bestioles qui y avaient trouvé refuge.
Un gros lézard s’enfuit en sifflant quand Lyanne monta sur le sommet de la butte. Il dominait la région. La rivière s’étalait formant une sorte de lac aux multiples îles. Il repéra assez loin une ligne de rupture comme si le paysage disparaissait. La mer devait être par là. Il se mit en marche dans cette direction. L’eau s’étalait sous ses pas. Il ne savait jamais ce qui venait après le prochain repli. La rivière formait un vaste lacis de canaux qu’il devait traverser les uns après les autres. Il s’enfonçait parfois jusqu’au genou. La plus souvent, l’eau lui recouvrait seulement les pieds gênant à peine sa progression. 
Il entendit la cataracte avant de la voir. Il suivait le courant qui avait repris de la vitesse quand il lui parvint le bruit de l’eau qui tombait.
C’est à ce moment-là qu’il les vit. Le groupe semblait émerger de la terre. Eux le virent aussi. Le premier leva le bras. La main était ouverte et ne portait pas d’arme. Lyanne répondit de même et dirigea ses pas vers eux. Ils étaient une dizaine qui s’étaient mis au travail. En approchant, Lyanne découvrit qu’ils bougeaient des pierres pour fabriquer une digue pour contenir l’eau qui avait trouvé un chemin. Avec un sourire, il se mit à les aider. Leur langue avait des tonalités rauques comme le relief. En les écoutant, il apprenait. Il aidait à construire une défense contre la rivière qui avait emprunté le sentier escarpé qui plongeait dans la faille. Il se rapprocha du bord pour mieux voir ce qui était en dessous. Le plateau était échancré à cet endroit. Il repensa à ce qu’il avait vu en volant. La mer ne devait pas être loin et un village Cousmain devait être en dessous. Dans le babillage de ceux qui l’entouraient, Lyanne avait compris qu’avec la pluie, un véritable ruisseau envahissait le village en ravinant tout. Ils étaient montés pour refaire le mur qui s’était effondré. La rivière n’avait pas atteint ce point depuis au moins deux générations. Si les dieux bénissaient ainsi ce temps, c’est que quelque chose de bon se préparait pour les Cousmains. Lyanne était maintenant au bord du plateau. D’autres personnes montaient et, sans plus de question, se mettaient au travail dès leur arrivée. Ils furent nombreux en fin de journée à aider à la réfection du mur. L’eau maintenant ne passait plus. Il sentit leur joie.
- Viens, homme-oiseau, nous allons fêter la pluie et ton arrivée.
L’homme qui avait parlé, était petit et carré d’épaules. Lyanne l’avait vu bouger des rochers impressionnants. Sa force ne faisait aucun doute. Les autres lui avaient obéi sans discuter.
- Ainsi tu sais qui je suis, répondit Lyanne.
- Ton manteau est à nul autre pareil. Seuls les hommes-oiseaux savent faire ces manteaux. Nos légendes parlent d’eux, mais tu es le premier que je vois de mes yeux.
- Vos légendes parlent des hommes-oiseaux.
- Oui, ils venaient pour chercher un guide et poursuivre leur quête.
Ils parlaient tout en descendant le chemin que la boue rendait glissant. À certains passages, on avait tendu des cordes pour éviter les chutes. Lyanne pensa à ses montagnes d’enfance et à tous ces chemins escarpés qu’il avait parcourus. Au fond, se nichait le village. Les maisons, à moitié troglodytes, s’étageaient tout le long des parois.
- Où sommes-nous ici, demanda Lyanne.
- Mon village s’appelle Rémaï. Les hommes y sont braves et les bateaux solides.
Lyanne, pour sa part, constata que, hormis le chef du village qui semblait avoir gardé sa carrure, les hommes étaient maigres et les baraques bien délabrées.
- Les saisons dernières ont été peu favorables, dit-il. La pluie vous sera une aide.
- Je ne te cache pas que nous avons connu de meilleures années. La dernière razzia date d’avant la saison des tempêtes. Avec toute cette eau sur le plateau, nous pourrons cultiver.
L’homme s’arrêta, regarda Lyanne dans les yeux et ajouta :
- Ta venue est bénédiction. Mon village deviendra un grand village. Les autres chefs vont m’envier.
Ils étaient maintenant à côté des bateaux. C’était le seul endroit presque plat de ce fjord. De toutes parts arrivaient les habitants. Ceux qui avaient un tambourin ou une flûte les avaient amenés. Bientôt, la musique jaillit. Des rondes s’organisèrent. Lyanne ne put s’y soustraire. Après la première danse, il y en eut une deuxième, puis une troisième. Lyanne était invité à chaque fois. Chacun voulait danser avec lui. Quand les instruments se taisaient, on lui fourrait dans la main une timbale pleine d’un liquide ocre au fort goût d’alcool. Quand la nuit arriva, on fit des feux en divers endroits sans pour autant arrêter de danser, de chanter et de boire. Lyanne, que la boisson ne saoulait pas, vit s’écrouler les participants, les uns après les autres, tous ivres. Il regrettait de ne rien avoir à manger. La faim commençait à le tenailler. Quand il vit qu’il restait seul debout, il décida de profiter de la nuit pour aller pêcher. Il devint dragon et, de quelques vigoureux coups d’ailes, s’en alla vers le large.
Une vieille femme, sur le seuil de sa maison, le regarda partir en hochant la tête.
- Les légendes revivent ! Par tous les dieux, les légendes revivent !

lundi 8 septembre 2014

La fête avait duré jusqu’au petit matin. L’aube pâle répandait sa clarté et sa lumière prenait le pas sur celle des feux. Tous les présents dans l’oasis avaient défilé pour venir lui toucher les pieds. Storguez était le marabout de ce peuple. Il était parti se reposer en milieu de la nuit. Lyanne était sur une des dunes entourant l’oasis quand il entendit la vibration. Immédiatement Braeguen surgit à ses côtés.
- Les cordes-son vibrent tôt ce matin. C’est mauvais signe.
- Qu’est-ce que des cordes-son ?
- Les nomades les utilisent pour communiquer. Ils tendent une grande corde entre deux piquets devant une sorte de tambour. Cela s’entend de très loin. La venue d’un homme-oiseau leur fait peur.
- Est-ce la guerre entre vous ?
- Non et oui. Ils viennent chercher de l’eau et nos lois nous interdisent de leur refuser, mais souvent des bêtes disparaissent quand ils sont là, voire des gardiens sont tués et cela est punissable. Nous faisons une expédition punitive mais ils sont maîtres dans le grand désert et nous n’allons jamais bien loin.
Braeguen regarda autour de lui.
- Les hommes sont fatigués avec la fête. S’ils viennent chercher le combat, cela sera difficile.
Lyanne soupira. Il se trouvait à nouveau dans une situation délicate. Son arrivée faisait bouger des équilibres. Un sentiment de nostalgie l’envahit. Parfois, il avait le désir d’une vie un peu plus calme.
Avant qu’il n’ait pu se laisser aller à cet état d’esprit, il ressentit l’approche des gens du désert. Il le signala à Braeguen qui fit la grimace.
- Je vais aller à leur rencontre, ajouta Lyanne.
- Seul ?
- Oui, Braeguen, je suis Homme-oiseau.
Braeguen le regarda partir. Dans le dos de Lyanne, les mouvements du manteau donnait vie au dessin de l’oiseau rouge et jaune.
Lyanne marcha un moment passant d’une dune à l’autre. Il était hors de vue de l’oasis quand eut lieu la rencontre. Il sentit leur présence avant de les voir. Certains étaient presque enterrés, d’autres juste derrière un repli de terrain. Le piège n’attendait que lui.
L’homme qui l’avait déjà interpellé s’avança :
- T’aurais mieux fait de ne pas te montrer, marabout !
Dans sa bouche, les mots prenaient une connotation injurieuse.
- Contrairement à ton opinion, je crois que je suis là où je dois être.
Lyanne avança presque au centre du dispositif qu’ils avaient mis en place.
- T’as peur de te battre que t’approches pas !
- Je voudrais vous laisser une chance de vie.
L’homme du désert ricana.
- J’vais m’occuper de toi puis on ira voir les éleveurs.
- Tu as mal compris, homme du désert. Soit toi et les tiens vous partez, soit vous êtes morts.
De nouveau l’homme ricana. Il siffla un signal et d’autres guerriers apparurent tout autour de Lyanne.
- Vous ignorez ce que vous combattez. C’est une erreur fatale.
Derrière lui, petits pas par petits pas, il sentait approcher les combattants. Dans quelques pas, ils seraient à portée d’armes.
Lyanne releva le pan du manteau, dégageant son marteau. Ce fut comme un signal, tous se précipitèrent en hurlant.
Leurs armes frappèrent le vide. Lyanne avait décollé. Le vent de son envol les envoya tous à terre. Le temps qu’ils comprennent, un déluge de feu vitrifiait le sable autour d’eux. Ils hurlèrent de peur, rampant les uns vers les autres dans une recherche illusoire de protection.
Le dragon rouge se posa devant eux.
- Tu vois petit homme, il est des jours où la guerre est une mauvaise chose. Vous allez fuir vers vos tentes. Peut-être y arriverez-vous… sans eau !
- TU… VOUS… vous… vous pouvez pas faire ça.
- Tu voulais bien me tuer, petit homme et tuer les éleveurs qui osent accueillir l’inconnu. Je te laisse une chance… une petite chance de vivre mais… peut-être préfères-tu mourir tout de suite ?
Une langue de feu vint lui roussir la tête, le faisant crier de peur.
- Le cercle de feu est incomplet. Fuyez maintenant… ou mourez !
Le sable en fusion rendait l’air quasi irrespirable. Les plus proches étaient déjà morts. Ceux qui restaient en vie, se précipitèrent dans le goulot froid que Lyanne avait laissé.
- Ne revenez pas, hommes du désert. Je ne serai pas aussi clément la prochaine fois.
Lyanne les regarda fuir. Ils ne s’arrêteraient pas de si tôt.
Derrière lui montèrent les acclamations de joie. Braeguen était sorti avec ses guerriers qui criaient leur joie de cette victoire.
Braeguen s’inclina devant le dragon rouge qui le surplombait de toute sa hauteur :
- C’est une chose d’entendre les récits, c’en est une autre de les voir prendre vie!

- Avant nous étions aussi sauvages que les hommes du désert et puis est arrivé le premier homme-oiseau.
Ainsi parlait Storguez dans la pénombre de sa tente. Lyanne l’écouta lui faire le récit de l’histoire des Muranu. Leur tradition orale parlait de temps très lointain sans préciser le nombre de générations. Dans ce désert, l’évolution se faisait lentement. De loin en loin, dans le temps, passaient des hommes-oiseaux. Voilà ce que retint Lyanne du récit. Personne ne les avait décrits précisément. Ils étaient hommes et ils volaient, comme lui. C’était le seul point commun à diverses légendes. Lyanne s’inscrivait dans cette tradition. Les dragons n’étaient qu’une sorte d’oiseau aux yeux des Muranu. Storguez parlait toujours quand tombèrent les premières gouttes de pluie. Comme cela coïncida avec la légende de l’homme-oiseau faiseur de pluie, il leva vers Lyanne un regard étonné.
- Serais-tu le plus grand des hommes-oiseaux ? demanda-t-il.
Lyanne n’eut pas besoin de répondre. La pluie tombait maintenant en cataracte. Le vent avait soufflé toute la journée poussant devant lui des hordes de nuages qui crevaient maintenant au-dessus de leurs têtes. Dehors c’était de nouveau des cris de joie, entrecoupés de cris d’alerte et de cavalcades des uns et des autres pour mettre les affaires à l’abri. La tente de Storguez présentait des gouttières que le vieil homme regardait avec bonheur. Lyanne le voyait imaginer l’avenir, l’herbe serait au rendez-vous, les bêtes seraient grasses. En le regardant sourire ainsi béatement devant des gouttes d’eau qui s’écrasaient sur un sol maintenant détrempé, Lyanne imaginait Storguez en train de composer le prochain épisode de l’épopée des hommes-oiseaux.
- Je suis un passant, dit-il à Storguez. Mon chemin continue. Il me faut aller vers la côte.
- Oui, oui, je sais. Tu iras chez les Cousmains dès que la pluie aura cessé.
- Comment sais-tu que je vais là ?
- Tous les hommes-oiseaux ont été vers le soleil levant, là où habitent les Cousmains.
- Les légendes disent-elles quelque chose sur leur devenir ?
- Elles ne parlent que des Muranu…
La porte de la tente se souleva brutalement :
- Il nous faut vous déménager, dit Braeguen, les fleuves morts reprennent vie. Bientôt ici vous serez dans l’eau.
Lyanne sortit en même temps que Braeguen. La pluie était dense. Tout autour, les gens s’agitaient pour vider le centre de l’oasis de tout ce qu’il contenait. Avec des protections de fortune, ils vinrent chercher les affaires de Storguez et ils l’aidèrent à traverser l’eau qui commençait à ruisseler partout. Lyanne comprit qu’il était sur la passage de la rivière. Il pensa que, comme toute rivière, celle-ci finirait dans la mer. Il en fit part à Braeguen.
- Pas toujours, répondit ce dernier. Parfois elle se perd dans les sables. Si la pluie continue comme cela, l’eau atteindra la mer cette année.
- Alors, je vais tenter ma chance et me laisser porter par le courant. Les forces de la terre sont avec moi… Elles me conduiront.
L’eau montait de plus en plus. Il en avait déjà jusqu’aux chevilles et cela continuait à grimper. Lyanne fit ses adieux à Braeguen et attrapa un morceau de bois entraîné par le courant.
- Voilà mon guide ! Que tes jours soient prospères et ton chemin tranquille !
Braeguen répondit par un grand signe du bras, criant quelque chose que le bruit de l'eau emporta.
Ainsi Lyanne quitta l’oasis à cheval sur un morceau de bois emporté par le flot.

jeudi 21 août 2014

Lyanne était reparti sans attendre la fin de l’histoire. Il avait repris son vol. De signe en signe, il approchait de son but. Il le sentait. Le Dieu Dragon l’avait mené là où il désirait, donnant à Lyanne les signes dont il avait besoin. Il volait vers le pays des Cousmains. C’était un peuple guerriers. Y trouverait-il la paix ?
Les nuages étaient bas et Lyanne suivait son instinct. Il était capable de garder un cap même sans visibilité. Il sentait son corps jouissant du mouvement de ses muscles. S’il tenait cette vitesse, il estimait voir la terre dans deux jours ou trois s’il prenait le temps de chasser quelques poissons.
Sous la lune, le pays Cousmain lui apparut d’abord comme une longue ligne jaune orangée sur l’horizon. En s’approchant, il découvrit les profondes failles qui le parcouraient. C’était autant de ports naturels, chacune des failles pouvant être défendue par une poignée d’hommes résolus. Il pensa qu’en arrivant par là, il commencerait pas combattre et ce n’était pas son intention. Il jugea préférable d’arriver par la terre. Le vent lui était favorable. Il se laissa porter, survolant ces profondes vallées sans s’arrêter.
La pâle lumière nocturne lui montra un long plateau qui était barré très loin par une chaîne de montagnes, le désert des Cousmains. Il se posait la question de la vie dans ce monde minéral quand il repéra la petite lueur du feu d’un campement. Planant loin au-dessus, il repéra les étincelles vitales de toutes les créatures vivantes dans cette région. Il fut étonné d’en trouver autant. Il se concentra sur celles au moins de taille humaine. Hormis le petit groupe autour du feu, il n’y en avait pas. Il fut alerté par des sentiments de violence qui allaient et venaient comme le flux et le reflux de la mer. Il se concentra sur ces sensations, contactant de nombreux esprits animaux. Il y trouva le souvenir de la morsure de la chaleur et la sensation du froid de la nuit.  Si la faim tenaillait la majorité des estomacs, le besoin d’eau enflammait les gorges. Brutalement, il sentit l’exultation du chasseur attrapant sa proie pendant que disparaissait l’étincelle de vie anéantissant toutes sensations. Les hommes étaient plus calmes. La chasse avait été bonne, le repas copieux. Ils se reposaient tranquillement. Dans ce désert, il n’y avait nul besoin de sentinelle. Le sable et le vent suffisaient. Malheureux était celui qui ne connaissait pas les points d’eau. Ses ossements rejoindraient la poussière du sol.
L’aube pointait quand Lyanne se posa. Il était assez poche du groupe qui se reposait. Il souleva du sable que le vent emporta. Non loin de là, il découvrit des restes humains. Si le squelette était bien blanchi, les habits avaient moins mal supporté le séjour dans le désert. De la gourde, il ne restait que le système de fermeture et la lanière de portage. Le manteau était quasiment intact. Le cuir qui le composait avait été tanné avec art. Il était encore souple. Par contre l’étui de l’arme n’avait pas eu cette chance. Le long couteau de pierre à manche d’os reposait à terre. Les autres vêtements étaient composés de lambeaux plus ou moins abîmés. “Qui avait été cet homme ? Quand avait-il vécu ?” furent les questions qui vinrent à l’esprit de Lyanne. Il pensa qu’il était mort de soif, peut-être perdu dans une tempête de sable. Avec beaucoup de délicatesse, comme s’il craignait de déranger un dormeur, Lyanne dégagea le manteau. En le prenant, il comprit pourquoi il était ainsi conservé. C’était un objet marabouté. Le porter revenait à porter une armure. C’était un manteau couleur cuir naturel. Il se fondait bien dans le paysage. Les couleurs étaient en harmonie. Quand Lyanne avait posé la main dessus, il avait senti ce frisson particulier des forces magiques. L’objet s’était plié à sa volonté en ravivant ses couleurs. Il le tourna dans tous les sens et découvrit le dessin. Il sursauta. On voyait un grand oiseau rouge et jaune. Mais était-ce bien un oiseau ? Avec un petit peu, un tout petit peu d’imagination, on aurait pu y voir un dragon. Il le mit sur ses épaules, une petite fibule en or, petite forme ailée, fermait le col. Les premiers rayons du soleil vinrent jouer avec. Lyanne se mit en marche. Il gravit une première dune, suivie d’une deuxième et continua ainsi son chemin. En milieu de journée, il n’avait toujours pas atteint le campement qu’il visait. Il pensait pourtant s’être posé assez prêt. Il commença à douter. Se serait-il trompé de direction ? Un petit écart au départ pouvait avoir de fâcheuses conséquences. Il se remémora ce qu’il avait vu d’en haut. Pourtant il lui semblait bien reconnaître cette dune. À moins que ce ne soit la suivante. De nouveau, il escalada la pente mouvante. Arrivé en haut, il put sourire, devant lui se tenaient les restes d’un feu. Il descendit dans le vallon sans se presser. Les hommes étaient partis. Il se pencha sur le feu. Les cendres étaient encore chaudes.
- Ne bouge pas, étranger ! dit une voix derrière lui.
Lyanne leva la tête. Il découvrit un homme couvert d’un manteau de la même couleur que le sien, une lance à la main, prêt à l’embrocher. Lentement, il se retourna pour découvrir son compagnon dans la même posture. Les autres surgirent bientôt, l’encerclant de toutes parts.
- Les gens de ta race sont pas les bienvenus ici, reprit l’homme.
- Quelle est ma race ? demanda Lyanne maintenant entièrement enveloppé dans le manteau trouvé. 
- Fais pas l’idiot ! On connaît les marabouts comme toi. Ils sont toujours signe de malheur.
- Dis-tu cela à cause du manteau que j’ai trouvé ?
- T’as trouvé ça où ?
- Si tu vas à une demi-journée de marche par là, tu trouveras les restes d’un homme à qui appartenait ce manteau. Son arme était de pierre et sa gourde vide.
- Et tu dis que t’as ramassé son manteau ! T’es qu’un menteur ! Tous ceux qu’ont voulu le faire ont eu la main brûlée.
- Tu dis sûrement vrai. Je viens d’un pays où cette magie est sans pouvoir.
Il sentit les hommes autour de lui remuer. Celui qui était à sa droite prit la parole :
- L’est pire qu’les marabouts ! Faut l’tuer tout d’suite !
Celui qui était à gauche s’exprima à son tour :
- L’a pas d’eau ! Y a qu’à l’laisser ! Y va crever comme l’autre ! Même les marabouts doivent boire !
Le premier homme qui avait parlé, cria :
- SILENCE !  Chmaragon !
Et il partit à reculons en même temps que tous les autres. Bientôt Lyanne se retrouva seul. Il escalada de nouveau le flanc de la dune en suivant une des traces. Il la vit s’éloigner en ligne droite. Le vent qui soufflait déjà commençait à l’effacer. Il soupira. Il n’aurait même pas le temps d’en rattraper un avant que les traces ne soient emportées par le vent. Ce premier contact n’était pas ce qu’il espérait. Il soupira de nouveau et se remit en route. Le prochain point d’eau était assez loin, autant ne pas traîner. Il se doutait qu’il y retrouverait les hommes qui l’avaient encerclé. Le point le plus positif qu’il trouva dans les événements était qu’il n’avait pas été obligé de les tuer.
Le soleil commençait à décliner quand il entendit le bruit. C’était plus une vibration qu’un bruit. Plus que ses oreilles, il sentit vibrer sa poitrine. Quel animal pouvait avoir un tel cri ? Il perçut deux séries de sons et revint le silence. Il reprit sa marche, s’interrogeant sur ce qu’il venait de percevoir.
C’est parce qu’il était resté en alerte qu’il ressentit la faible vibration qui le traversa. Bien que différent dans sa modulation, c’était bien le même genre de cri, mais venant de beaucoup plus loin. Peu après vint une troisième vibration d’une autre direction. Ses oreilles de dragon l’aurait probablement mieux perçue.
Quand la nuit tomba, il avait ainsi entendu tout un échange. Il soupçonna les hommes de ce désert d’utiliser quelque chose pour pouvoir ainsi communiquer sur de longues distances. Lyanne ne s’arrêta pas de marcher malgré le manque de lumière. Il entendit autour de lui tous les petits chasseurs nocturnes se mettre en quête de proies. La chasse était ouverte, restait à savoir : qui chassait qui ?
Tous les sens en alerte, Lyanne avait marché toute la nuit. Le vent soufflait toujours, lui servant de boussole, tout en effaçant ses traces. Il avait repéré une ou deux fois des dessins dans le sable à demi effacés, qui pouvaient être le signe qu’un pied humain s’était posé là.
Au matin, le vent tomba et très vite la chaleur devint intense. Toute la faune du désert s’était réfugié à l’abri des rayons du soleil.  Lyanne continuait comme si de rien n’était. Dragon de glace et de feu, cette chaleur lui était seulement agréable, elle le nourrissait presque lui communiquant un surplus d’énergie. De nouveau, il entendit les étranges vibrations. Seulement, elles étaient maintenant toutes derrière lui. Il pensa à trois groupes différents qui communiquaient ainsi, trois groupes de chasseurs. Cela lui évoqua les meutes de loups. Une de leur technique favorite était de prendre en tenaille le gibier pour le rabattre sur une autre partie de la meute. Cela le fit sourire. Il n’était plus dans la tenaille.
Plus la journée avançait et plus le sable devenait chaud. Il entendit craquer les rochers se fendant sous la chaleur. Il vit les ondes de chaleur s’élever tout autour faisant danser le paysage. Ce fut une longue journée solitaire. Il marcha en évitant de monter au sommet des dunes. Il n’était pas nécessaire qu’il se fasse repérer. Quand arriva le soir, il sentit une odeur, une odeur mouillée. Il se dirigea en la suivant. Il vit les premiers arbres à la lueur de la lune. Ils dépassaient la dune qui était devant lui. Il l’escalada.
Arrivé à mi-hauteur, il entendit des mouvements de piétinement non loin de lui. Il vit un troupeau de bêtes qui lui étaient inconnues. Courtes sur pattes, râblées, elles avaient senti Lyanne et tentaient de s’éloigner. Il avait fait à peine deux pas dans leur direction qu’une lance l’arrêta.
- Qui t’es, toi ?
Immédiatement deux autres silhouettes jaillirent de l’ombre. Armés de lance, les gardiens le menacèrent. Lyanne s’arrêta.
- Je suis l’inconnu, répondit-il.
- Il a un manteau-oiseau, dit un des hommes derrière lui.
Les lances s’abaissèrent.
- Bienvenu, homme au manteau-oiseau. Nous avons entendu les cordes-son et nous craignons les hommes des sables. Ils viennent nous voler nos bêtes.
- Je suis la cause de leur alerte, répondit Lyanne. Je les ai rencontrés hier.
- Tu les as rencontrés hier ! Alors tu es un vrai homme-oiseau. Sinon tu ne serais pas là ce soir. Toi, dit le chef à un gardien, va prévenir le marabout.
Lyanne vit un homme saluer et partir en courant.
D’autres ordres fusèrent dispersant les hommes qui s’étaient rassemblés.
- Je suis Braeguen, homme-oiseau, dit l’homme qui était resté en s’inclinant. Viens, suis-moi.
Il descendit la dune vers le point d’eau. Lyanne le suivit. Les bêtes s’écartèrent prestement à son approche dégageant un large espace autour d’eux. Ils arrivèrent à un village de tentes qui ressemblait à une fourmilière dans laquelle on aurait donné un coup de pied.
- Suis-je la cause de cette agitation ? demanda Lyanne.
- Oui, homme-oiseau, voilà bien des générations que nous n’avions pas reçu d’hôte comme toi. Aujourd’hui nous sommes bénis de t’accueillir.
Braeguen s’arrêta devant une petite tente, plus haute que les autres, il s’effaça en faisant signe à Lyanne d’entrer.
Simplement éclairé par une petite lampe à huile, l’intérieur était sobre. Un tapis chamarré couvrait le sol. Dans un coin, un coffre patiné par le temps était ouvert. Un vêtement était posé à cheval sur le bord. Une table basse ronde, finement ciselée, occupait le centre de l’espace. Un homme se leva. Il était âgé, aux cheveux blancs et à la barbichette rare. Bien que courbé, il se déplaçait avec souplesse.
- Homme-oiseau ! Homme oiseau !
L’émotion semblait le paralyser.
- Jamais je n’aurais cru voir un homme-oiseau de mon vivant !
Se tournant vers l’extérieur, il cria :
- Qu’on amène le doormin, aujourd’hui est jour de fête !
Puis il se tourna vers son coffre et alla prendre le vêtement à moitié sorti. Il le leva et Lyanne put voir la reproduction infidèle de ce qui décorait le manteau. Le vieil homme le revêtit.
- Je sais, je sais, ce n’est qu’une bien pâle copie…  Assieds-toi, on va amener le doormin et on le partagera.
L’homme était tellement ému qu’il en tremblait.
- Vieil homme, j’ai trouvé ce manteau dans le sable…
- Oui, oui, répondit le vieux, mais tu es homme-oiseau. Nul autre que les hommes-oiseaux peuvent porter ces vêtements. Les couleurs sont vives. Tu es vie, tu es homme-oiseau. Ta venue est bénédiction.
Une femme entra faisant force courbettes, elle déposa un plateau sur la table, s’inclina profondément devant le vieil homme et s’aplatit quasiment devant Lyanne pour lui toucher les pieds.
- Que fait-elle ? demanda-t-il.
- Va, Nouscra ! N’embête pas notre hôte.
Relevant la tête pour regarder Lyanne, il ajouta :
- Nombreux sont ceux qui vont vouloir te toucher. Rares sont ceux qui ont vu de leurs yeux un tel événement. Le doormin est là, partageons-le pendant qu’il est chaud.
L’homme s’assit en tailleur invitant Lyanne à faire de même. Il servit le liquide brûlant dans des timbales en bois sombre.
- Qu’est-ce ? demanda Lyanne.
- Le doormin ! C’est la plante sacrée par excellence. Pour faire ce pot, il a fallu un an de récolte et des sacrifices. Nombreux sont les cueilleurs qui ne reviennent pas. Son rôle est indispensable dans le rite de la vie. Sans cette plante, nulle femme ne pourrait être femme, nul homme ne pourrait être homme. Chacun y trempe les lèvres et la timbale passe de l’un à l’autre.
- Aujourd’hui j’interromps le rite si je bois tout cela.
Le vieil homme éclata de rire.
- Ta présence est comme mille récoltes, homme-oiseau. Mais bois, bois…
Lyanne trempa les lèvres. La saveur était douceâtre. Il sentit l’énergie contenue et le poison qu’elle représentait. Il regarda le vieil homme qui se mouillait juste les lèvres. Lyanne continua à boire. Le doormin était feu. Sa nature dragon l’accueillit avec plaisir, tout en pensant que n’importe quel humain qui boirait cela s’écroulerait raide mort. Il posa la coupe et regarda le vieil homme :
- Quel est ton nom ?
- Je suis Storguez, homme-oiseau et je me prosterne…
Tout en parlant, il s’était incliné jusqu’à terre. Se relevant, il cria  :
- Il a bu le doormin ! IL A BU LE DOORMIN !
Autour de la tente, ce fut une explosion de cris de joie. Bientôt un tambourin se mit à résonner, une flûte se joignit à lui, puis ce furent des chants.
- Viens, homme-oiseau, allons faire la fête, dit Storguez, demain nous parlerons.

mercredi 6 août 2014

Quand Lyanne revint sur l’île de l’oracle, le soleil était encore derrière l’horizon même si l’aube éclairait déjà le paysage. Il repéra les bateaux qui approchaient. Il estima qu’ils toucheraient terre avec la marée. Sans attendre, il plongea vers le sol et vers la forêt se posant sur une branche basse. Autour de lui ce fut un sauve-qui-peut général. Tous les animaux mirent de la distance entre eux et lui. Il ne put s’empêcher de sourire de ce phénomène. Lui savait qu’il avait chassé sur les terres au-dessus de Tichcou. Ici l’odeur du dragon réveillait la peur chez tous les occupants de ces bois. Reprenant sa forme humaine, il se laissa glisser sans bruit à terre et se dirigea silencieusement vers la maison de l’oracle.
Trend l’attendait. Sa mine renfrognée trahissait la contrariété.
- L’Oracle m’a dit de vous attendre. Par votre absence, le doute est entré en sa personne m’a-t-il dit.
Lyanne ressentit tout le désagrément que Trend en retirait.
- Mais vous êtes là… Comme il l’espérait. Je dois vous transmettre sa demande. Quand les bateaux seront là, venez sur la plage.
Ayant dit cela, il s’inclina et repartit vers le bâtiment central.
Lyanne entra dans la maison qu’on lui avait réservée. Il y trouva des provisions pour le premier repas de la journée. Tout cela avait été préparé avec soin. Il prit un fruit pour le grignoter en attendant. Les bateaux seraient là avec la marée et lui aussi.
Il pensait à la suite quand on frappa à l’huis. Il se retourna pour voir la suivante de la princesse s’incliner profondément :
- Ma maîtresse demande votre présence, maintenant si cela est possible…
Sa voix était sévère, loin de la légèreté de la démarche de la nuit dernière. Lui faisant un signe montrant le chemin, il se mit en route.
Ils traversèrent l’esplanade. Beaucoup de gens s’y déplaçaient, armes au point.
- Que se passe-t-il ? demanda Lyanne.
- Les gardes disent que l’Oracle a vu passer l’aile de la puissance au-dessus de l’île et qu’elle s’y est posée. Les animaux de la forêt ont fui en masse. Tout le monde est inquiet.
- La princesse aussi ?
- Surtout la princesse...
Tout en regardant les gens au bord du mur extérieur, ils poursuivirent leur chemin. Arrivée devant la maison de la princesse, la suivante fit de nombreuses courbettes. Myinda l’arrêta :
- Si tu crois que cet étranger fera plus que nous, tu te trompes !
La suivante dégagea son bras que le soldat tenait d’une main de fer, releva la tête dans un air de défi et reprit sa progression. Myinda l’ayant lâchée, se tourna vers Lyanne :
- T’avise pas d’y toucher...
Après avoir jeté un regard noir à Myinda, la suivante souleva la tenture pour le faire entrer dans la pièce où était Vyovyolin. Il la trouva à peine couverte d’un fin voile, allongée sur une pile de coussins, l’air perdu...
Il s’approcha et lui prit la main :
- Quelle est cette peur qui vous occupe ?
Languissante, la princesse eut un certain mal à répondre.
- Ah ! Aaaah ! Ye prenais un bain dans la vasque là-bas quand un gros animal est arrivé, toutes griffes dehors… Y’ai crié pour demander de l’aide mais personne n’est venu. Le monstre s’est approché de moi avec un grondement sourd montant du fond de ses entrailles. Y’ai cru ma dernière heure arrivée. Et brutalement après avoir regardé autour de lui, il est parti à toute vitesse.
Lyanne lui tapota la main, comme on essaye de consoler un enfant.
- La bête est partie… la bête est partie… vous ne risquez plus rien. Les gardes de l’oracle vont repousser celles qui restent.
- Ye sais, mais l’oracle n’a pas prévenu. Elle aurait pu dire, puisqu’elle voit l’avenir. Mais là rien ! Elle se dit perturbée par une force qui semble ne pas faire ce qu’elle avait senti.
Lyanne remarqua que pour Voyvoylin, l’oracle était une femme. Il reprit la parole :
- Tant que je serai près de vous, le risque sera absent.
Voyvoylin eut un pâle sourire. Cela amusa Lyanne qu’elle déploie ainsi des efforts pour lui plaire.
- Les bateaux vont bientôt arriver, ajouta-t-il. Je vous attends dehors.
Quand il voulut se lever, elle s’accrocha à lui. Il décrocha ses bras en disant doucement :
- Jeune princesse, celui qui est pour vous, est ailleurs qu’en moi.
Il sortit sans se retourner pendant qu’elle lui criait :
- YE VOUS HAIS...
Les gardes apparurent en l’entendant ainsi élever la voix mais s’arrêtèrent en voyant Lyanne devant la porte. La servante lui jeta un regard noir tout en se dépêchant d’entrer avec des vêtements dans la chambre de la princesse.
Lyanne s’adossa au mur pour attendre que Voyvoylin finisse de se préparer. La marée serait bientôt haute. L’accostage allait se faire. D’où il était, il voyait le chemin qui conduisait à la plage. Des serviteurs de l’oracle allaient et venaient. Il y eut l’appel d’un cor venant du large auquel répondit le gong de l’esplanade. C’était le signal pour que tous se rendent au bord de la mer. La princesse apparut, altière, dans une superbe tunique aux broderies ouvragées. Lyanne s’approcha et lui offrit sa main. La princesse le regarda un instant avant de poser la sienne dessus. Ils s’engagèrent ainsi sur le sentier suivis par les gardes qui s’étaient mis en formation.
Quand ils arrivèrent sur le chemin du bord, ils virent des voiliers manœuvrant pour accoster.
- Les connaissez-vous ?
- Le bateau à voiles bleues vient des landes de Ryalmak. À son bord sont les guerriers des tribus qui ont yuré allégeance à Kayallin. Dans l’autre bateau, viennent les fidèles de Yourtalin. Ils lui ont yuré fidélité et refusent de voir comment il laissait tout aller et comment il a vendu notre terre. L’oracle va départager les deux camps pour éviter une guerre.
- Mais Yourtalin est mort !
- Oui, son corps n’est plus, mais son esprit demeure. C’est pour ça que l’oracle veut nous faire monter au sanctuaire primordial devant la statue du premier oracle. Seule cette force peut nous libérer de cet esprit devenu mauvais.
Lyanne regarda les délégations descendre à terre. Elles s’ignoraient où plus exactement faisaient comme si l’autre n’existait pas. Lyanne fut surpris du nombre de soldats que transportait chaque bateau. Lourdement armés, ils semblaient être de redoutables guerriers. L’oracle était déjà arrivé. Sa silhouette voûtée faisait face aux arrivants. Les deux colonnes arrivèrent à la berge. L’oracle leur fit signe de s’arrêter avant de sortir de l’eau.
- Pourquoi êtes-vous venus ? demanda-t-il d’une voix qui surprit Lyanne. C’était un chuchotement que tous pouvaient entendre malgré la distance. Il en admira la magie.
- MON NOM EST RYENNAP et ye suis venu en paix, dit l’un des chefs en levant ses deux mains ouvertes au-dessus de sa tête.
- MON NOM EST OYLER ET YE SUIS VENU EN PAIX, répondit l’autre chef en faisant le même geste.
- Que demandez-vous en abordant ces rivages ?
- Moi, Oyler, ye suis venu demander la lumière de ton savoir, toi qui guides le peuple.
- Moi Ryennap, ye suis venu demander la lumière de ton savoir.
- Sachez que quiconque pose le pied sur cette terre doit suivre la loi de cet endroit. MALHEUR à qui ne s’y soumettrait pas.
Les deux chefs de groupe parlèrent en même temps :
- Que la paix soit ma compagne si y’obéis, et que la mort me frappe si ye refuse de suivre tes paroles.
Tout en parlant, les deux orateurs se regardaient d’un œil méchant.
- Alors si vous êtes prêts à obéir en tous points, faites un pas en avant et venez chercher avec moi ce que vous êtes venus chercher.
D’un même ensemble, ils firent ce pas qui les amena sur le sable du bord de plage. Les deux cohortes suivirent leurs chefs sur la plage se rangeant derrière eux en deux colonnes. S’ils échangeaient des regards en coin, les soldats n’osaient pas se regarder. L’oracle se mit en mouvement avec lenteur. Kayalin était un peu plus haut sur la plage, regardant ce débarquement. La main toujours appuyée sur la main de Lyanne, Voyvoylin descendait le chemin.
L’oracle fit signe à Kayalin qui approcha. Se retournant vers les groupes armés, il leur fit un autre signe pour les inviter à venir vers lui. Ryennap fut le premier à se mettre en marche. Derrière lui, la vingtaine d’hommes levant leurs lances se mirent à avancer presque en sautillant. Voyant cela, Oyler fit aussi mouvement mais contourna l’oracle pour se positionner derrière son prince. Voyvoylin arriva  bientôt à leur hauteur.
L’oracle, le visage toujours caché par son capuchon, se tourna vers chacun des protagonistes comme pour les examiner. Le silence s’installa un moment. Lyanne sentit s’installer le malaise au fur et à mesure que le temps passait. Quand l’oracle prit la parole, ils furent tous surpris.
- Le roi Yourtalin a été jugé. Et son jugement est vrai. Il a payé pour avoir fait honte aux dieux de votre peuple.
Ryennap sursauta en entendant cela. Il allait parler quand l’oracle d’un geste de la main lui imposa le silence.
- Je sais la fidélité que te lie à Yourtalin. Je sais que le fils du roi est vivant et que tu es là pour être son champion. Votre peuple est toujours venu ici pour entendre la vérité. Aujourd’hui encore, tel sera ce qui sera.
Kayalin, à son tour, sembla prêt à parler. De nouveau l’oracle l’arrêta d’un geste.
- Je sais ton amour de la justice et de ton peuple. Je sais ce que tu as souffert. Aujourd’hui tu es venu pour parler d’avenir et non pour le passé.
Se tournant alors vers Ryennap, il ajouta :
- Fais venir Yenlinn.
Devant la figure ahurie de Ryennap, il ajouta :
- Je sais. Le fils de Yourtalin est à bord. Il doit être présent pour le grand oracle comme doit être présent la fille de Kayalin.
- Et lui, répliqua Ryennap en désignant Lyanne.
- Les augures réclament sa présence. Il sera témoin ou acteur. Le grand oracle nous le fera savoir. Maintenant fais ce que tu dois faire.
Sans s’élever, la voix était tellement chargée de puissance que Ryennap courut au bord de l’eau pour faire de grands signes au bateau. On vit alors un jeune homme apparaître sur le pont. Kayalin sursauta en voyant sa ressemblance avec son père. On le fit débarquer et un serviteur l’accompagna jusqu’aux pieds de l’oracle où il se prosterna.
- Relève-toi, enfant ! Je ne suis ni un dieu, ni ton maître.
Se tournant vers Lyanne, il ajouta :
- Toi, l’inattendu qui voisines avec l’insaisissable, je te confie ces deux jeunes qui sont l’avenir.
L’oracle fit un geste auquel répondirent ses serviteurs en accourant avec un siège porté par quatre solides gaillards.
Bientôt ils furent en route. Devant marchait un groupe armé de lances, aux aguets, suivi par un deuxième groupe rythmant la marche sur leurs tambours. Derrière suivait l’oracle, puis Lyanne entouré de Voyvoylin à sa droite et de Yenlinn à sa gauche. Encore en arrière en colonne par un, derrière Voyvoylin, on trouvait Kayalin, Myinda, Oyler et ses soldats et de l’autre côté Ryennap et les siens.
Le chemin était assez large et bien tracé. Lyanne reconnut le passage qu’il avait déjà emprunté. Hormis les tambours, on n’entendait aucun bruit. Ils marchèrent ainsi longtemps avant de faire une pause. Le chemin devenait plus étroit et plus escarpé. Lyanne vit les serviteurs de l’oracle lui poser des questions. Ils semblaient inquiets. Il s’approcha surprenant la fin d’une question :
- … les animaux ? Ce silence est anormal.
L’oracle leva la tête vers Lyanne.
- Viens-tu m’interroger ?
- Tes serviteurs semblent inquiets. Je m’en étonne.
- Jamais ce chemin n’a connu un tel silence. Les animaux semblent s’éloigner au fur et à mesure que nous approchons. Qui les rend aussi craintifs ?
- As-tu la réponse, ô oracle ?
- Vois-tu, porteur de puissance, l’aura qui t’entoure ?
- Je connais de moi, ce que je ressens dans mon monde intérieur. Puis-je me voir de l’extérieur ?
- Les animaux ressentent cette aura. Leur prudence est grande, comme ta puissance.
- J’admire leur sagesse. Puissent les hommes l’être autant !

Le voyage reprit peu après sur un chemin devenant plus abrupt. Lyanne aida Voyvoylin à plusieurs endroits. Les serviteurs de l’oracle étaient maintenant tous autour du siège pour le hisser. Seul un tambour continuait son battement régulier. Quand vint la nuit, ils étaient arrivés sous le cône terminal. La forêt laissait la place à la roche. Des roches taillées en plateforme formaient un lieu propice au bivouac. Chacun s’installa pour la nuit. Lyanne regarda les trois groupes. Il ne se sentait proche d’aucun d’eux. Il alla s’installer un peu plus haut sur une roche qui ressemblait de loin à un siège.
Il regarda les groupes vivre. Chacun était dans sa bulle. Si quelques regards étaient échangés, il n’y eut pas de rencontre entre eux. Bientôt les feux furent couverts et seuls les gardes restèrent attentifs.
Lyanne laissa flotter son esprit. Il se sentait à la frontière du domaine où régnait la vraie puissance. L’oracle n’en était qu’une parcelle. Le lendemain allait être intéressant.
Après un bref rayon de soleil matinal qui leur permit de plier le camp, la pluie s’invita sur leur chemin. Chacun avait sorti ce qu’il pouvait pour se protéger. L’oracle avançait sous un dais tenu par ses serviteurs. Lyanne avait fait un parapluie avec de grandes feuilles qu’il avait pris sur un des derniers arbres. Ils marchaient maintenant sur une roche nue et noire. Voyvoylin avait profité de la pluie pour se rapprocher de lui sous prétexte d’être mieux abritée. Yenlinn au contraire, voulait prouver sa vaillance et préférait marcher comme les hommes en se laissant tremper. Cela faisait sourire Lyanne. Il avait de la chance, pensa-t-il. Ici l’eau du ciel qui tombait était chaude. La matinée se passa ainsi. Chacun regardait le bout de ses pieds. La vision était limitée par le rideau de pluie qui les isolait. Quand arriva l’heure de se poser pour manger, ils eurent du mal à trouver un abri. Tous étaient mouillés sauf l’oracle. Ce fut un repas maussade. Ils rangeaient leurs affaires quand la terre trembla. Ce fut court mais tous se figèrent sur place. Le grand oracle se réveillait-il ?
- Ce n’est que la montagne qui frémit, expliqua l’oracle. Ne respirez pas les fumées. Vous en perdriez la vie.
La procession se reforma avec crainte. La pluie avait presque cessé. Lyanne comprit qu’ils étaient juste sous l’entrée. Encore un petit effort et ils prendraient pied là où avait vécu le grand oracle.
Quand les porteurs de l’oracle prirent pied sur la plateforme, de nouveau la montagne trembla. Ils virent même de la fumée s’échapper du cône au-dessus de leur tête. Lyanne arriva à son tour tenant Voyvoylin par la main pour l’aider à gravir les derniers pas, les plus escarpés. Yenlinn s’était aidé de ses mains et les avait précédés. Lyanne le regarda se figer. Il tourna la tête vers ce qui sidérait ainsi le jeune homme et à son tour, il fut rempli de surprise. Devant lui se tenait la gigantesque statue du grand oracle. Il comprit tout de suite. Le grand oracle avait été un dragon. Même recouvert de cette gangue de pierres qu’avait vomi la montagne, la silhouette ne pouvait être que celle d’un dragon. Il se sentit très ému à cette idée. Le dernier des dragons n’avait pas disparu depuis si longtemps. Il mourait d’envie de s’approcher mais l’oracle avait fait un signe pour leur intimer l’ordre de ne plus bouger. Il détailla ce qu’il voyait. La statue était à l’entrée d’une grotte gigantesque, non plus qu’une grotte c’était un tunnel qui traversait la montagne. Les roches de feu avaient dû passer maintes fois par ce chemin mais malgré leur présence, le tunnel restait impressionnant. Il repéra sur les parois en hauteur des traces. Son cœur se mit à battre plus vite. Cela lui rappela les lignes de la grotte aux dragons qu’il avait suivies lors de son initiation. Il se reprocha de ne pas être monté plus tôt pour les examiner. Il aurait été seul et aurait pu ainsi prendre son temps. Il se demanda comment il allait faire pour les voir. Devant ce qui avait été le nez du dragon, on avait dressé une pierre. L’oracle s’en approchait suivi de ses serviteurs tenant des plantes odoriférantes qui brûlaient en dégageant des odeurs suaves. Il commença à psalmodier. À chacune de ses pauses, la terre répondait par un grondement sourd.
- Le grand oracle lui répond, dit Yenlinn
- C’est la statue qui parle, répliqua Voyvoylin.
- La terre s’exprime, mais faites silence, leur intima Kayallin.
Lyanne ne quittait pas la statue des yeux. La terre tremblait à chaque grondement donnant l’illusion du mouvement à cette grande forme allongée. Intérieurement Lyanne se retenait pour ne pas devenir dragon. Tout dans ce lieu appelait sa forme rouge. C’est tout juste s’il entendait Voyvoylin et Yenlinn qui se disputaient à voix basse sur la suite des évènements.
La pluie cessa tout à fait mais le vent se leva. Les fumées issues du cratère se trouvèrent soufflées dans le tunnel. Elles passaient près d’eux les enrobant parfois de leur odeur méphitique. Les hommes toussaient, seul l’oracle semblait insensible à cela. Sur la pierre, il faisait brûler les plantes mais le vent en chassait la pauvre fumée la mélangeant avec les émanations de la terre.
Il leva les bras au ciel en criant quelque chose que le vent emporta. La terre y répondit par un tremblement de terre qui dura quelques secondes. Les hommes furent secoués, certains tombèrent. Voyvoylin se retrouva accrochée à Yenlinn dont les yeux fous trahissaient la peur. Lyanne s’était stabilisé en ancrant ses quatre pattes au sol. Il était maintenant la réplique rouge de la statue. Ce fut un cri dans l’assemblée quand ils découvrirent la grande silhouette au-dessus d’eux. L’oracle se retourna, leva la tête et se prosterna :
- Maître, vous êtes revenu...
Lyanne abaissa sa tête vers lui, provoquant un mouvement de panique parmi les guerriers et les serviteurs de l’oracle.
- Si je suis de la race du grand oracle, je suis autre.
- Tu es le signe promis, répondit l’oracle. J’ai senti ta puissance arriver sur l’île. Quelle est ta parole pour ce peuple ?
- Je dois aller dans la caverne pour lire ce que le grand oracle m’a écrit.
D’un mouvement vif, il se glissa jusqu’au tunnel. Sur les murs, il découvrit les lignes que gravent les dragons pour les dragons. Il mit ses pattes antérieures sur le mur et se mit à suivre les longues griffures dans la roche avec ses griffes. Ce fut comme si une parole naissait dans sa tête : « Bienheureux es-tu, toi qui viens. Ici et maintenant ton avenir prend corps. Il y a bien longtemps un homme est venu et est reparti après avoir fait la paix en lui-même. Son nom évoquait la grandeur de l’homme. Il avait beaucoup combattu, mercenaire d’un instinct destructeur. » Sans mot, mais nettement une silhouette blanche se forma devant ses yeux. Lyanne vit l’homme tout de blanc vêtu. Othman ! Il était sur l’île de Othman. Faisant quelques pas, il reprit son décryptage. « Tu as connu la guerre et tu as unifié ce qui devait l’être sauf toi. Aujourd’hui, tu dois être celui que tu es et aller vers ce qui fera des dragons l’avenir de ce monde. Le Dieu Dragon est le dernier des dieux du début des mondes. Sois à son service. Sois pacificateur. Tu voleras vers le pays des Cousmains. » Une autre image prit naissance devant ses yeux. Il voyait un monde de déserts et de falaises. Il sut vers où aller. « Alors tu trouvera une île où le feu de la terre bouillonne en permanence. Là est ton but, là est l’objet de ta quête, si en toi règne la paix. »
Les griffures s’arrêtaient là. Lyanne reposa ses deux pattes au sol. Il dominait toute la troupe de ceux qui étaient montés avec lui. Ils ne l’avaient pas quitté des yeux le temps qu’il parcoure le tunnel. Il revint vers l’oracle. Le voyant faire mouvement vers lui, ce dernier prit un panier d’herbes odorantes qu’il fit fumer en l’élevant au-dessus de sa tête.
- Fils du grand oracle, dis-nous la parole qui va nous éclairer !
- Que les opposés s’unissent, que les cœurs soient en paix et le pays sera en paix.
Il avait à peine fini de parler que la terre trembla violemment et une éruption débuta, un nuage de poussière les couvrit brutalement les rendant tous aveugles.
Quand le vent venu de la mer les dégagea, ils fuirent tous. Ils se regroupèrent un peu plus loin. Après la première explosion, et ce nuage, l’éruption sembla se calmer. De la lave jaillit du tunnel pour descendre en cascade incandescente vers la mer sur le versant opposé. Lyanne avait profité de la confusion, du manque de visibilité et de la panique pour reprendre forme humaine. Comme les autres, il toussait et larmoyait, les yeux irrités par la poussière noire qui les avait enveloppés.
Kayalin se tourna vers l’oracle :
- Qu’a voulu dire, le fils de l’oracle ?
- Il a dit ce qu’il a dit et tu as à discerner.
Ryennap s’était rapproché, ainsi que Oyler. Voyvoylin et Yenlinn étaient plus loin. Les deux jeunes semblaient complètement perdus.
Kayalin regarda les deux jeunes qui se rassuraient en se serrant l’un contre l’autre.
Se tournant vers Ryennap qui avait suivi son regard, il dit :
- Y’entrevois ce qu’il a voulu dire...
Ryennap regarda Kayalin en souriant :
- Ye crois que y’entrevois aussi...

vendredi 25 juillet 2014

Le soleil brillait le lendemain. Lyanne alla se promener sur la plage alors que la mer était haute. Il regarda l’horizon. Il ne vit pas de voile au loin. Il se promena ainsi se laissant bercer par le bruit des vagues et le souffle du vent. Cela dura un moment. Quand le soleil approcha du zénith, il remonta vers la ligne des bâtiments.  C’est alors qu’il vit arriver la princesse. Elle avançait toujours suivie par sa suivante et par ses guerriers.
- Ah ! yous aussi, yous yous promenez.
- Le soleil est haut. L’oracle nous attend bientôt. Avez-vous vu quelque chose en mer ?
- Non, le prince mon père ne les attend que demain. Nous sommes partis précipitamment.
- Votre histoire semble mouvementée.
- Ye sens la vôtre aussi très yntéressante. 
Les guerriers s’étaient remis en cercle autour d’eux, l’arme au poing.
- Ils vous protègent beaucoup, dit Lyanne.
- Sans eux, ye ne serais pas là.
- Vous pourrez me raconter cela.
Voyvoylin ouvrit la bouche pour répondre quand le chef des guerriers dit quelque chose tout en montrant l’homme qui venait d’arriver au bord de la plage. La princesse eut l’air contrarié. Elle fit une petite moue et dit :
- Mon père me demande de rentrer. À bientôt.
- À bientôt, princesse Voyvoylin.
Lyanne la regarda s’éloigner en se posant des questions sur les intentions de la jeune femme et sur l’attente qui était la leur.

Quand il regagna sa maison, Trend l’attendait.
- L’oracle m’a envoyé. Il vous demande de vous joindre à sa personne maintenant. Si vous le désirez, il a mis ce vêtement à votre disposition. Mon maître a choisi du rouge.
- Tu remercieras l’oracle, serviteur de l’oracle. Le rouge est une bonne couleur pour moi.
- Dès que vous êtes prêt, je vous montrerai le chemin, dit Trend en s’inclinant.
Lyanne s’habilla rapidement. Trend attendit devant la porte que Lyanne soit prêt. Il s’inclina devant lui quand il sortit puis se retournant le guida vers l’esplanade. Lyanne fut amusé par tout ce cérémonial. Les habitations formaient comme un hameau où il aurait été difficile de se perdre. Non loin du kiosque où se tenait l’oracle pour prophétiser, avait été posés des tables basses et de multiples coussins formant des espaces qu’on devinait doux.
Un des espaces était déjà occupé par la princesse. Derrière elle se trouvait sa servante, et encore derrière Myinda raide comme une lance et ses guerriers aussi immobiles que les colonnes du bâtiment des fumées où se tenait l’oracle. Si les convives allaient manger allongé, l’oracle état déjà assis sur un curieux siège bas en bois dont on devinait la richesse des sculptures. 
Voyvoylin était allongée face à l’oracle, à sa droite et à sa gauche les places étaient libres. D’autres emplacements étaient disponibles un peu en retrait. Moins richement décorées, elles attendaient d’autres convives.
- You êtes là… mais ye ne sais même pas votre nom...
- Mon nom est Louny, princesse Voyvoylin.
- Yous êtes au moins prince…
- Oui, princesse, au moins. Je suis en quête et mon royaume est loin d’ici.
- UNE QUête, c’est passionnant.. Nous yaussi.
- J’ai cru comprendre en arrivant que justice venait d’être rendue…
- Oui, cher prince… Yustice fut rendue. Il y a bien longtemps que cela aurait dû être fait… Mais yous-même… Ye n’ai pas vu de bateau.
- J’ai abordé l’île de l’autre côté et je suis venu en suivant la plage.
- Et yous yavez survécu à tous ces yorribles monstres qui grouillent dessus.
- Ils sont plus souvent absents que présents. J’ai choisi les moments.
Lyanne sentait la princesse très curieuse d’en savoir plus sur sa quête. Il éluda encore une ou deux questions quand apparurent des gardes.
- Voilà mon père, dit Voyvoylin en se redressant.
Lyanne se leva aussi, seul l’oracle resta assis. Ce dernier avait écouté l’échange sans dire un mot, le visage caché sous la capuche.
Kayallin était grand et large d’épaules.
“ Superbe guerrier !” pensa Lyanne. La démarche souple lui rappela celle des loups noirs. À sa ceinture une épée longue lui battait les jambes comme mue par une volonté propre. Derrière lui venaient deux autres personnages lui ressemblant par leur allure, encore après venait la garde. Kayallin vint s’incliner devant l’oracle.
- Y’espère ne pas être en retard ?
- Rassurez-vous, roi Kayallin, vous arrivez au bon moment.
- Ye ne suis pas encore roi. Tant que le conseil ne m’aura pas reconnu…
- Les bateaux arrivent, prince futur roi. Nous monterons alors au sommet pour un grand oracle.
Kayallin s’inclina à nouveau et se dirigea vers la place restée libre. Les autres se répartirent sur les sièges dans un ballet bien réglé. Lyanne nota ce détail. Ils savaient tous comment se comporter.
Avant de s’installer, Kayallin se tourna vers Lyanne.
- Ye vous salue, noooble étranyer.
- Je vous salue, prince, futur roi Kayallin.
- Êtes-yous familier de ces lieux comme l’est mon peuple.
- Je suis en quête et passe par ici en suivant les signes que m’adresse le destin.
- Une quête ? Nous réservons ça aux enfants ! Les hommes faits ont d’autres ambitions.
- Comme celle de devenir roi ?
- NON ? Comme celle de la yustice ! Nous nous battons pour la yustice !
Lyanne n’insista pas. Il ne sentait pas chez son interlocuteur assez d’humour pour supporter la discussion.
L’oracle intervint :
- Prenez place, vous êtes mes invités.
Après un dernier échange de regard, Kayalin et Lyanne prirent place.
Aussitôt un gong résonna. Ce fut le signal. Les premiers plats arrivèrent. Devant la qualité de ce qui était servi le prince qui attendait d’être roi se détendit.
L’oracle reprit la parole :
- Le prince Louny qui cherche ce qu’il ne sait pas nous racontera sa quête plus tard. Il serait bon qu’il entende la vôtre prince, futur roi Kayalin.
Ce dernier fit un signe de tête d’approbation.
- Mon pays est à trois yours de bateau de cette île. Depuis touyours nous entretenons des relations étroites avec l’oracle. Quand il exiSte plusieurs prétendants au trône, nous venons iCi. Souvent nous avons évité des guerres. Nous faisons de même quand menaCent les catastrophes. Quand Yourtalin arriva sur le trône, il était yeune et puissant. Il était notre yespoir face à la menaCe des Sérinya. Ils avaient déjà envahi la vallée de Stiefline et nous allions manquer de vivres. Il a trouvé les mots pour que tous nous avancions ensemble. On n’avait pas vu ça depuis… depuis… Ye crois que le grand oracle était encore vivant.    
- Qui est le grand oracle ? interrompit Lyanne.   
Ce fut l’oracle qui lui répondit :
- Il fut le premier et sa vie fut longue et riche de toutes les paroles qu’il a dites. Quand les bateaux seront là, nous irons au pied de la statue que lui a faite la montagne pour la grande divination.
Kayalin reprit la parole :
- Y’étais yeune mais déyà, ye servais. Ye portais les flèches pour les guerriers. Y’ai assisté à la bataille. Les Sérinya étaient comme des sauterelles dans un nouage, avec des lances. Leur armée couvrait la plaine à la sortie de la vallée de Stiéfline. Y’ai cru que yamais ye ne verrai le soleil se lever le lendemain…
Kayalin s’interrompit la gorge serrée à l’évocation de ce souvenir. Il reprit après quelques instants :
- Les Sérinya nous ont laissé nous mettre en place. Yourtalin avait mis en avant tous les porteurs de lances. Il les avait ranyés sur la colline qui fermait la vallée. Face à la marée des ennemis, nous n’avions que dix rangs de guerriers. Voyant notre faiblesse, c’est en hurlant que les Sérinya sont montés à l’assaut. Mais Yourtalin avait misé sur les arcs de sa tribu. Derrière la colline, tous les hommes et toutes les femmes capables de tirer à l’arc s’étaient groupés. Ces arcs étaient si puissants que malgré la distance, ils firent des ravayes dans les rangs des Sérinya qui durent se replier. À chaque assaut,  les archers les ont repoussés. Entre deux nous courions récupérer les flèches. Malgré notre vitesse  et notre souplesse, nombreux furent les yeunes qui tombèrent.
De nouveau Kayalin s’interrompit. Un voile passa devant ses yeux à l’évocation de cette journée.
- Quand se coucha le soleil… la vallée était yonchée des corps des Sérinya. Personne n’a su qui avait lancé la flèche qui avait tué leur roi. Sa mort alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon, nous a donné la victoire. Ainsi commença le règne de Yourtalin.
L’arrivée de serviteurs les bras chargés de nouveaux plats interrompit Kayalin. Il fit silence quelques temps puis après avoir bu, reprit son récit.
- Le début du règne de Yourtalin fut un temps de paix. Le peuple Sérinya avait été repoussé loin des frontières. On pouvait voyayer et faire du commerce. Les paysans faisaient leurs récoltes en temps et en heure… C’est à cette époque que y’ai épousé ma bien aimée Voylin. Ye suis parti avec elle sur l’île de Beryam pour la gouverner au nom de Yourtalin le bien aimé. Nous avons passé les plus belles années de notre vie. Et puis, Yourtalin a fait ce qui est mauvais aux yeux des dieux, mais ye ne le savais pas. Y’ai pris le jour de la grande tempête pour un your de malchance. Dans les yours qui ont suivi, nous avions trop à faire pour nous interroyer. Il nous a fallu une saison complète pour tout remettre en ordre et une année entière pour avoir le temps de penser à autre chose. C’est alors que nous a frappés la deuxième catastrophe. La saison de la pluie avait été abondante, nous nous réjouissions de ce que donnerait la moisson quand sont arrivés les piqueurs. Avec les piqueurs sont arrivées les fièvres. Ye fus le premier touché. Voylin m’a soigné de toutes ses forces avant de tomber malade elle-même. Heureusement nous avions envoyé Voyvoylin sur le mont de l’ïle car les piqueurs n’y allaient pas. Cette saison fut pire que la guerre. Des bateaux partaient tous les yjours pour immeryer les corps au larye. Arriva même le jour, où il n’y eut plus assez de marins pour le faire. Ce furent les yours noirs. Avec la chaleur de la saison du grand soleil, les corps se putréfièrent. Ce fut l’enfer. On ne compta plus les morts, on compta les vivants. Un jour, leur nombre ne diminua pas. Ce fut le premier your de la renaissance. Nous n’étions plus que des squelettes qui bouyeaient encore. Quand nous nous sommes rassemblés dans le palais, toutte la population tenait dans la salle d’audience. C’est alors que Cagnylia, le seul prêtre survivant déclara qu’une faute avait été commise, une faute tellement grande qu’elle avait entraîné notre châtiment à tous. Tout le monde a fait silence pour l’écouter. “Nous sommes passés par le feu de l’épreuve, a-t-il déclaré. Nous sommes purs”. Puis il nous a exhortés à chercher autour de nous ceux qui avaient fait un pacte avec les démons. Notre seule yoie a été de découvrir que ceux que nous avions envoyé sur le mont de l’île étaient presque tous vivants et surtout ma bien-aimée Voyvoylin.
De nouveau Kayallin s’arrêta de parler,la voix trop chargée d’émotions. Puis il reprit :
- Y’avais perdu sa mère. Voylin a été exemplaire jusqu’à ce que les fièvres ne l’emportent. Elle a aidé tous ceux qu’elle pouvait et même au-delà. Ye ne voulais pas perdre ma fille. Y’ai cherché qui pouvait ainsi avoir passé un pacte avec les démons. Les malheurs nous frappaient encore. Nos eaux qui nous avaient donné tant et tant de poissons, étaient maintenant presque désertes. Ce fut une rumeur qui m’alerta. Un de mes serviteurs en parlait avec un autre pendant que ye passais non loin d’eux. Un marin lui aurait dit qu’il avait entendu parler du retour des Sérinya. Ye les ai interrogés moi-même, mais ils ne savaient rien de plus. La nouvelle était assez grave pour que y’en parle avec Cagnylia. Il a intercédé pour nous. Les dieux ont donné leur réponse. Ye devais y aller.
Y’ai réuni des hommes, les plus valides et les plus vaillants. Nous avons embarqué dans la dernière barcasse qui nous restait et nous sommes partis vers la grande terre. La traversée fut longuye et difficile. Les vents nous étaient contraires comme si les démons de la terre et de la mer nous repoussaient autant qu’ils pouvaient. Nous n’avons pas réussi à atteindre le port au cinquième your, alors y’ai donné l’ordre d’accoster. Nous avons touché terre dans les landes de Ryalmak. Ye pensais qu’elles seraient désertes. Les légendes en font la terre des malheurs. Y’ai eu la surprise de la voir couverte de feux de camp. Nous avons presque dû nous battre quand s’est avancé celui dont la mère avait nourri ma jeunesse. Tous ici étaient des réfuyiés qui avaient fui devant les Sérinya. Devant mes reproches d’avoir fui sans se battre, on m’a répondu qu’on ne pouvait pas combattre les siens. Ye suis resté sans voix, yusqu’à ce qu’on m’explique que Yourtalin avait vendu la terre aux Sérinya, mais une terre vide. Son armée, notre armée avait chassé notre peuple, mon peuple pour laisser la place à nos ennemis…
Lyanne sentit la colère vibrer dans les paroles de Kayallin à l’évocation de ce désastre. Nombreux avaient été les morts. Nombreux étaient-ils encore dans ces landes de Ryalmak tout juste bonnes pour abriter les bêtes sauvages.
- C’est alors que y’ai vu un groupe de soldats qui maltraitaient une pauvre femme. Y’ai même pas réfléchi… Ye les ai tous tués. Autour de moi, tous m’ont acclamé. D’autres soldats sont arrivés pour venyer les morts. Ce fut une bataille yénérale que nous avons gagnée. Derrière mes quelques hommes se tenait une foule armée de bric et de broc prête à en découdre pour se venyer de tout ce qu’elle avait subi…
De nouveau Kayallin s’arrêta de parler comme si trop d’émotions l’envahissaient.
- C’est alors que la reconquête a commencé. Ye suis parti des landes de Ryalmak avec quelques escouades et ye suis arrivé devant la capitale avec toutes les troupes que nous avions rencontrées.
Dans la ville, ne restait que la garde proche, tous les autres avaient déserté pour nous rejoindre. C’est alors que nous avons vu les Sérinya. Ce fut un hurlement qui fit trembler les murs de la ville quand ceux qui me suivaient les virent. Y’ai dû batailler ferme pour les retenir et les faire ranyer en ordre de bataille. Notre fougue les a balayés. Eux qui venaient pour défendre Yourtalin furent tous décapités. On fit des pyramides de leurs têtes. Avec la nuit, on fit des feux et ce fut la fête seulement ternie par la disparition de Yourtalin. Certains disaient qu’il avait quitté le fort bien avant que nous arrivions, qu’il était en route pour les terres occupées. Mais personne ne savait. Y’ai laissé la foule se réjouir. Y’ai mis mes hommes à la recherche de Yourtalin. Toute la nuit, ils l’ont cherché sans le trouver. Au petit matin, ils m’ont ramené un serviteur tout tremblant qui nous a avoué l’avoir vu partir. Toute la foule hurla sa colère le lendemain quand y’ai annoncé l’absence de Yourtalin. Tous voulurent partir à sa poursuite. Y’ai dû les ralentir et les organiser. Nous sommes partis dix yours plus tard avec armes et bagayes pour reconquérir notre terre. Sur le chemin nous avons vu arriver l’armée. Ye me suis avancé seul devant eux. Leur chef m’a reconnu. Il est venu parlementer. Cela a pris deux yours mais il s’est ranyé à nos côtés. C’est plein de cette force que nous avons atteint la plaine où nous attendaient les Sérinya. Ce fut une bataille terrible qui dura plusieurs yours. À un moment, nous avancions, à un autre, nous reculions… Et puis, et puis des forces nouvelles sont arrivées. Toutes les tribus étaient là. Ce fut une immense clameur sur le champ de bataille. Alors les combats ont tourné à notre avantage. Plus nombreux que les Sérinya, nous tenions le fleuve. Leurs renforts ne pouvaient pas traverser. Nous les avons massacrés une ligne après l’autre yusqu’au dernier carré.
De nouveau Kayallin s’arrêta pour se désaltérer. Seul l’oracle semblait ne pas être sensible au récit. Lyanne se demanda s’il le connaissait déjà. Son attention se reposa sur l’orateur quand il reprit la parole.
- Y’ai alors découvert Yourtalin au milieu. Y’ai fait arrêter les combats. Ye leur ai laissé le choix, la vie et l’esclavaye, ou la mort. Ils ont choisi la mort. Nous les avons abattus de loin. Les archers à chaque volée, décimaient les rangs encore debout. Seul Yourtalin restait étranyement indemne. À la fin, il ne resta que lui, blessé mais debout. Aucun archer n’osait le mettre en joue. Alors y’ai dit qu’on devait en appeler à l’oracle. C’est comme cela que nous sommes arrivés ici et que Yourtalin a été yugé.
Ce fut le silence derrière ces paroles. Puis, sur un signe de l’oracle, des musiciens se mirent à jouer un air aux harmoniques étranges. Lyanne en sentit le bercement. Ce fut pour lui, comme la voix d’une mère qui console son petit enfant. Il revit la Ville et Talmab quand elle l’avait accueilli pour son apprentissage. “ Quelle étrange musique !” pensa-t-il. Il regarda les autres qui semblaient eux aussi perdus dans des souvenirs aussi doux que les siens.
Voyvoylin prit la parole d’une voix pleine de cette douceur pour demander à Lyanne de parler de sa quête. Cela fit se renfrogner son père pour qui le mot sonnait comme un enfantillage.
La musique s’était arrêtée sans que personne ne remarque à quel moment. Lyanne regarda tour à tour l’oracle, Kayallin et Voyvoylin. Il ne savait pas trop quoi dire après cela.
- Je cherche ce que je ne sais pas. Ma route ne fait que suivre les signes que j’y découvre sans savoir où ils me conduisent. Votre fille, futur roi Kayallin, me demandait si j’étais prince. Je peux dire que je suis roi. Mon royaume est loin d’ici. J’ai déjà beaucoup voyagé pour atteindre cette île.
- Ye n’ai pas vu votre navire, l’interrompit Kayallin.
- Je suis arrivé sur l’autre versant de la montagne et j’ai fait le tour pour arriver ici. J’ai déjà beaucoup appris. J’attends comme vous la montée au sommet. Aurais-je la réponse ? Ou bien encore une fois aurais-je simplement la direction vers où aller ?
Voyvoylin eut une petite moue charmante devant cette réponse. Elle minauda :
- C’est avec plaiyir que ye ferais cette escalade avec vous !
La soirée s’écoula doucement. Voyvoylin semblait tester ses charmes sur Lyanne sous le regard réprobateur de son père qui ne cachait pas son animosité envers cet étranger.
Quand tout le monde se retira, Lyanne partit vers sa chambre et après avoir renvoyé le serviteur, se coula dehors dans l’ombre. Il allait s’envoler quand il entendit des bruits de pas, furtifs. Se perchant sur une branche basse, il examina la silhouette qui s’avançait en rasant les murs. Il sourit de tous ses crocs en voyant la suivante de Voyvoylin qui cognait à sa porte en l’appelant à voix basse. Il l’entendit dire que sa maîtresse l’invitait mais devant son silence, elle repartit tout aussi discrètement.
Lyanne, déployant ses ailes, prit son envol et plongea vers l’endroit qu’il avait repéré. Les Montagnes Changeantes l’attendaient…

lundi 14 juillet 2014



Le premier matin, les serviteurs de l’oracle regardèrent Lyanne d’un drôle d’œil. Il les vit s’interroger. Il entendit même un bout de conversation entre deux hommes qui n’avaient pas conscience qu’il était dans la pièce d’à côté. Ils s’étonnaient de sa présence. Comment avait-il pu arriver sur l’île ? Son arrivée dans le couloir les avait fait fuir. L’oracle, dont il ne savait toujours pas si c’était un homme ou une femme, avait donné l’ordre de le loger dans une des petites maisons qui bordaient la forêt. De l’autre côté de l’esplanade, il vit un groupe de gens. Il pensa aux occupants du bateau. Il n’eut pas le temps de s’interroger sur ce qu’il allait faire. Quelqu’un lui amena à manger. Il s’installa sur un morceau de tronc coupé qui servait de tabouret pour déguster un brouet fait de soupe de crabes. Cela le fit sourire. En face de lui, il vit les autres invités faire comme lui. Pensaient-ils à l’individu dans le sable ? S’il en avait l’occasion, il pensa qu’il lui serait profitable de savoir l’histoire. Quand il eut terminé, un serviteur s’avança :
- L’oracle m’a demandé d’être à votre service et de répondre à vos questions. Mon nom est Trend.
- Bien, Trend. D’où viennent les gens d’en face ?
- Leur royaume est à des jours de navigation sur une grande terre. Ceux-là ont fui en emmenant un personnage qui était garrotté quand ils ont débarqué. L’oracle les a reçus immédiatement. Je ne suis pas autorisé à écouter ce qui est dit quand l’oracle respire les vapeurs de la terre. Je ne sais pas ses paroles. J’ai entendu leurs cris et j’ai vu leur colère. Ils ont immédiatement emmené le prisonnier sur la plage. Je n’en ai pas vu plus. Mais on m’a dit qu’il avait été enterré dans le sable devant la marée montante. Ceux qui logent sur le devant, m’ont dit qu’il avait hurlé jusqu’à ce que l’eau le recouvre.
- Sais-tu pourquoi cela ?
- Non, invité de l’oracle. Seul notre maître le sait et ceux du bateau.
Puis le serviteur lui fit les honneurs de l’habitation. Lyanne en profita pour se glisser dans la vasque naturelle qui était en bordure de la forêt. L’eau qui y coulait était chaude et cela lui détendit bien les muscles. Il se laissa aller. Il aimait ces moments de pure sensation. Ce flottement lui était plus qu’agréable. C’est dans cet état un peu second qu’il entendit arriver d’autres personnes. Elles marquèrent un temps d’arrêt en le voyant, puis leurs pas reprirent leur progression. Ils les entendit échanger des paroles dans une langue chantante. Quand il ouvrit les yeux, il vit deux jeunes femmes habillées de grandes étoffes chatoyantes.
- Bonjour, dit-il.
- Bonyour, répondit la plus jeune.
Son corps mince était enveloppé d’une étoffe aux reflets verts qui s’harmonisait avec ses yeux. Sa compagne beaucoup plus effarouchée, faisait deux fois sa taille. Son habit tirait sur les bruns. Derrière elles, apparurent des guerriers, grands et élancés, armés de lances. Fermant la marche, un grand gaillard portait un casque de fibres séchées orné de plumes. Il regarda Lyanne semblant soupeser en tant que combattant. Il s’adressa à la jeune femme dans une langue aussi chatoyante que son étoffe. Elle se renfrogna et lui répondit sur un ton sans équivoque. Elle était le maître, pas lui. Cela fit sourire Lyanne. Elle le regarda et lui sourit en retour. Puis d’un geste gracieux, elle dénoua le noeud sur son épaule et dans une superbe nudité, se mit à l’eau. Le chef des gardes aboya des ordres et ses guerriers se mirent en faction autour de la vasque dans laquelle il barbotait. L’autre femme, que Lyanne estima être une suivante, fit de même. Puis sans autre cérémonie, elle entreprit de laver la chevelure de sa maîtresse.
- Yous êtes là depuye longtemps ? demanda la jeune femme.
- Je suis arrivé après vous, répondit Lyanne en se redressant.
Son mouvement provoqua une réaction des guerriers qui se mirent en garde.
- Myinda trouve que you êtes danyereux.
- Il a raison. Je suis un être dangereux.
- Ye ne vous ressens pas comme ça. Ye me trompe yamais.
- Vous avez raison aussi. Je suis sans violence envers vous. Vous êtes une belle inconnue.
- Ye suis Voyvoylin, fille de Kayallin et nièce de Yourtalin qui fut yugé et puni.
- L’homme de la plage est… était votre oncle.
- Oui, mon père l’a amené pour le yuyement de l’oracle et l’oracle l’a yuyé mauvais. Il a subi le sort des mauvais.
- Votre peuple aime la justice.
- La yustice est nécessaire, sinon c’est la guerre.
Elle se tourna brutalement vers sa suivante et lui dit d’un ton sec, une phrase qui la fit rougir. Lyanne en profita pour sortir de l’eau.
- Princesse Voyvoylin, nous aurons sûrement l’occasion de nous revoir. Que le jour vous soit favorable.
Lyanne se retourna mais pas assez vite pour ne pas voir la déception qui traversait le visage de la princesse. Il décida de s’enfoncer dans la jungle derrière. Il n’avait pas fait plus de dix pas que Vimes le rattrapa.
- Il ne faut pas, invité de l’oracle !
- Quoi ? demanda Lyanne.
- Il ne faut pas s’enfoncer dans la jungle sans guide ni armes. Il existe trop de mauvaises choses.
- Sois sans crainte, serviteur de l’oracle, toutes ces mauvaises choses m’éviteront.
Devant un tel aplomb, Vimes en resta interdit. Lyanne en profita pour s’éloigner. La végétation était dense et rapidement, il ne vit plus ni les gens ni les bâtiments. Les sens en alerte, il progressa jusqu’à tomber sur une piste. Le soleil était haut dans le ciel. Il s’arrêta au bord. La visibilité était très réduite. D’un côté comme de l’autre, des virages bloquaient toute visibilité. Il examina le sol. Il en déduisit que la pente allait descendant vers sa gauche. Il prit à droite. Bien qu’étroite, la piste était bien marquée. Il monta ainsi un moment sans rencontrer personne. Il trouva la marche monotone. La végétation de part et d’autre était tellement dense qu’il ne voyait rien. Il avait l’impression de marcher dans un couloir dont le ciel serait le plafond. Quand il ressentit la faim, il décida de prendre son envol. Il se retrouva bientôt au-dessus de la forêt. Battant des ailes, il se dirigea vers la mer. Les quelques heures de marche qu’il avait faites, l’avait éloigné de la maison de l’oracle et l’avait rapproché de la montagne fumante. Son instinct lui disait qu’il lui faudrait aller au sommet. Il pensa qu’il était préférable de suivre ce que lui avait dit l’oracle. Inclinant ses ailes, il vira vers la mer. Il monta plus haut dans le ciel jusqu’à être au niveau du sommet. De nouveau, il entraperçut cette silhouette qui l’intriguait. Pourtant son attention fut attiré par une forme au loin. Il battit des ailes pour s’en rapprocher, survolant la mer et ses nuages bas. Il repéra le bateau et comprit pourquoi son oeil avait été attiré. Sa voile était rouge. Le vent bien établi, le poussait à une bonne allure. Lyanne pensa encore une fois aux paroles de l’oracle. Il faudrait bien deux jours pour que ce bateau arrive sur l’île. Cela le rendit joyeux. Voulant éviter de se faire remarquer, il s’éloigna, cherchant dans l’eau une forme allongée caractéristique de ces poissons goûteux qui lui plaisaient bien.
C’est rassasié qu’il retourna vers l’île. Jetant un dernier coup d’oeil en arrière, il remarqua d’autres voiles, rouges elles aussi. Les évènements allaient devenir intéressants. Il atterrit sur la piste près de l’endroit d’où il avait décollé. Reprenant la marche, il se mit à descendre vers les habitations.
Il arriva à la nuit tombée. Sa maison était ouverte, sur le banc, un plateau avec des victuailles et à côté, Trend qui l’attendait.
- Vimes a été inquiet de vous voir partir ainsi, invité de l’oracle, mais notre maître l’a rassuré. Selon lui, vous ne risquiez rien tant que les bateaux ne sont pas là. Demain, il y aura un repas donné quand le soleil sera au zénith. Notre maître vous invite. Il m’a dit de préciser que le prince Kayallin et sa fille serait avec vous.
- Bien, dis à ton maître que je serai présent. Maintenant, serviteur de l’oracle, tu peux te retirer. Je peux me débrouiller seul.
Trend le salua et à reculons, partit vers le grand bâtiment. Lyanne mangea un peu tout en se demandant ce que voulait l’oracle avec cette rencontre. Se retirant dans le noir de sa chambre, il prit son bâton de pouvoir et entra en contact avec les siens.