samedi 20 octobre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...67

Kaja eut fort à faire dans la région de Clébiande. Il pensa que ce n’était pas le hasard si le renégat Cajanobi avait écumé ce territoire. En dehors du colonel du fort de l’ouest qui vivait quasiment en reclus, le territoire était parsemé de petits fortins avec des effectifs qui variaient entre deux et cinq hommes. Kaja et ses hommes allaient de village en village, vérifiant si les soldats se conformaient à ses ordres. C’est en rentrant dans le hameau de Narce qu’il fut arrêté par une femme.
   - Si t’es bien, çui qu’tu dis, alors, t’vas faire queque chose !
Kaja s’était arrêté et avait écouté. Il avait même mis pied à terre. Quand la femme eut fini, il se tourna vers un lieutenant et lui dit :
   - Va me les chercher !
Avec trois hommes, il alla chercher les deux soldats en poste et les ramena devant Kaja. Quand il les interrogea sur les dires de la femme, il comprit qu’elle avait raison. Ils n’avaient pas appliqué la justice mais avaient donné raison à celui qui payait le plus.
   - Allez me chercher le chef du village, ordonna Kaja. Et mettez-moi ceux-là à genoux.
Ce fut sans ménagement que les soldats de Kaja firent s’agenouiller les deux locaux en leur liant les mains dans le dos. Ils tremblaient de tout leur corps. Il fallut du temps pour récupérer le chef du village. Il était aux champs. Kaja comprit que cet homme, Irpa, spoliait les autres pour agrandir ses terres avec l’aide de la police. Bientôt, il y eut tout le village de réuni. Les femmes des locaux implorèrent Kaja de ne pas être trop sévère. Quand Irpa arriva, Kaja vit arriver un homme sûr de sa puissance et de sa place.
    - La femme qui est là m’a raconté une histoire curieuse. Ces soldats-ci, dit-il en montrant les deux militaires agenouillés, n’ont rien pu dire contre. Et toi, que dis-tu ?
   - Cette femme veut me nuire. Ceux-là ont trop peur de rencontrer le colonel Kaja et sont prêts à tout. Personne ici n’a rien à dire contre moi. N’est-ce pas ?
Irpa parlait avec force gestes et prenait les villageois présents à témoins. Il avait cet air de morgue et de supériorité de ceux qui sont certains de la peur qu’ils font naître.
   - T’es qu’un salaud !
Irpa baissa les bras qu’il avait étendus et se retourna pour voir qui avait parlé. C’était un jeune garçon dépenaillé, maigre comme un clou, mais dont les yeux flamboyaient de rage.
   - T’as tué mon père et fait mourir ma mère ! Tout ça parce qu’ils ne voulaient pas te donner notre terre.
   - Tu dis n’importe quoi, Liaco. Tes parents m’ont vendu leur terre. J’ai tous les parchemins.
   - Vendu pour un sac de blé, tu te fous encore de moi…
Il fallut le retenir pour qu’il ne se jette pas sur Irpa.
   - On va tirer ça au clair, dit Kaja.
Il fit signe à son lieutenant d’approcher.
   - Tu me fouilles les maisons des locaux et de cet Irpa, et tu me ramènes tout.
Se tournant vers un autre officier, il dit :
   - Installe-nous des sièges et ce qu’il faut pour juger.
Puis s’adressant à Liaco, il ajouta :
   - Toi, viens avec moi et montre-moi où était cette terre...
Avant qu’Irpa n’ait pu bouger, deux soldats l’avaient encadré.
   - … Bien sûr, en tant que chef, vous suivez !
Accompagné de ses soldats, de Liaco, et d’Irpa, Kaja commença un tour du village puis, prenant un chemin que lui montrait le jeune, s’enfonça dans la campagne. Ils longèrent des parcelles, passèrent des ponts plus ou moins solides, longèrent des bois.
   - Là, dit Liaco. On avait des châtaigniers. 
   - Et où sont les arbres, demanda Kaja en voyant un champ de céréales ?
   - Ce salaud a tout coupé pour faire pousser ça, mais la terre n’est pas bonne, les châtaigniers nous nourrissaient davantage.
   - Je vois, dit Kaja !
Il se tourna vers Irpa.
   - Vous n’aimez pas les châtaignes ?
   - Colonel, c’étaient de vieux arbres à moitié crevés. On m’a donné l’autorisation et j’ai tout nettoyé… à mes frais !
   - Qui a autorisé ?
   - Vos soldats. Ils sont venus, ont vu qu’ils devenaient dangereux avec le pourrissement et m’ont donné l’autorisation.
   - Liaco, combien y en avait-il ?
   - Une bonne centaine !
   - Quel a été le sacrifice ?
   - Le sacrifice… le sacrifice…
Irpa se troubla.
   - J’ai fait ce qu’ils m’ont dit... J’ai versé l’huile et le vin au pied de chaque arbre avant de les couper.
   - De l’huile et du vin, intéressant ! Pas traditionnel mais intéressant !
Irpa avait changé de couleur. Son teint était devenu terreux. 
   - J’en ai assez vu. Remontons.
Il passa près de son lieutenant.
   - S’il dit un mot, fais le taire. Je ne veux plus l’entendre, lui dit-il en désignant Irpa.
Quand ils eurent rejoint le village, l’autre lieutenant avait posé les registres locaux sur un coffre et ramené d’autres documents. Kaja s’approcha du plus gradé des deux locaux.
   - J’ai vu le champ en cause. Il y avait des châtaigniers. Combien ?
   - Oh ! Une petite cinquantaine, répondit-il.
   - Presque une centaine, mon colonel, on était plus près de la centaine, corrigea son compagnon.
Le sergent agenouillé lui lança un regard noir.
   - Cinquante ou cent, ce n’est pas très important, répliqua Kaja. Quel sacrifice pour leur coupe ?
   - Ce que dit la loi, mon colonel !
Irpa avait ouvert la bouche, mais avant qu’un son ne soit sorti, il avait pris un coup de manche de hache de combat dans le ventre et n’avait pu continuer
   - Bien, répondit Kaja en le regardant tomber à genoux. Lieutenant que trouve-t-on dans le registre ?
   - Il est noté un bœuf et autant de poulets que d’arbres.
Il y eut des murmures parmi les villageois qui écoutaient.
   - Il semblerait qu’on manque de témoins, sergent, pour attester de ce sacrifice… Autant d’arbres… il n’y a pas de traces dans les rapports. Je trouve cela étrange, pas vous ?
   - On est très loin de tout ici, les rapports ont pu se perdre.
   - C’est possible, mais alors comment expliques-tu que le chef du village ne s’en souvienne pas de ce bœuf et encore moins des poulets… Cent poulets et même cinquante, ça en fait du bruit…
Le sang reflua du visage du sergent. La première femme prit la parole :
   - J’te l’avais bien dit ! Tous des salauds !
Tête basse, le sergent ne disait rien.
   - J’ai fait qu’obéir, dit son subordonné. J’voulais pas !
   - Tais-toi, Tiltua, gronda  le sergent, sans arriver à le faire taire.
Le subordonné tremblait de peur. Sa logorrhée n'avait pas de fin. Il donnait tous les détails de tout ce qui s'était passé. À l'écouter, Kaja sentait monter de plus en plus de colère. Le sergent n'y tenant plus, se jeta sur lui pour le faire taire. Il le bouscula sans pouvoir faire plus. L'épée de Kaja venait de le clouer au sol. Il fut agité de quelques soubresauts avant de s'immobiliser. Sa femme hurla se précipitant pour le prendre dans ses bras. Kaja récupéra son épée, pendant que les hurlements se transformaient en sanglots. Il se tourna vers les soldats qui tenaient Irpa :
   - Finissons-en !
Irpa hurla pendant que les soldats le traînaient. Sans ménagement, un des gayelers lui étala le bras au sol. La main de Irpa avait à peine touché la terre qu'elle fut fixée par la lance qui la transperça. Irpa poussa un cri de douleur aussitôt suivi d'un deuxième quand une autre lance transperça l'autre main. Du plat de sa hache, un sergent lui fracassa les genoux, puis méthodiquement entreprit de lui casser tous les os. Quand Irpa s'évanouit, le sergent s'arrêta. Les soldats récupérèrent leurs lances. Les villageois s'étaient tus. On n'entendait plus que les sanglots de la femme qui pleurait sur le corps de son mari. Kaja s'approcha du soldat survivant :
   - Tu as le choix, suivre ton chef, ou rentrer dans le rang.
   - J’obéirai, mon colonel. J'obéirai.
   - Lieutenant ?
   - Oui, mon colonel.
   - Qu’on l’affecte au fort d’Esda. Et occupez-vous de ce poste.
Sans attendre plus longtemps, Kaja était reparti. Un des lieutenants s'était approché de lui.
   - Pourquoi avez-vous épargné ce soldat, mon colonel ? Il était aussi coupable que son chef.
   - Oui, lieutenant. L'intérêt est qu'il témoigne. Les autres postes vont régulariser avant notre passage. Je ne suis pas responsable de ce qui a été. Je fais en sorte que les choses changent.
Kaja continua son inspection en suivant le fleuve. Il avait fait un arrêt au fort de Clébiande acceptant l'hospitalité du colonel. Même s'ils avaient un grade identique, Kaja était son supérieur. L'homme tenait à son poste et à sa tranquillité. Son désir de ne pas faire de vague l'amenait à se conformer aux désirs de ses chefs. Depuis l'histoire du fort d’Esda, lui aussi avait entrepris de régulariser tout ce qui devait l’être. Il n'avait participé à aucune des malversations, mais, comme beaucoup, avait laissé faire. Kaja ne lui avait rien dit, tout en notant les changements. En partant, après les remerciements, il lui glissa qu'il trouverait bien s'il contrôlait un peu plus les soldats des villages, par exemple en les rendant beaucoup plus mobiles…
Faire à cheval ce qu'il avait fait en bateau, lui faisait découvrir le monde d'une tout autre manière. Les pauses étaient toujours riches d'enseignements. Les nouvelles allaient vite. Le corps des gayelers commençaient à être connu. Ils avaient des pouvoirs étendus. Quel que soit le grade, on pouvait craindre pour sa vie en cas de manquement. Kaja rencontrait maintenant des casernes en cours de rénovation et des gens qui ne voulaient surtout pas qu'on remette en cause leur honnêteté. Un nombre certain de commandants de place avaient démissionné sous le prétexte avoué qu'ils étaient trop vieux. De plus jeunes les avaient remplacés. Ils avaient d'emblée, refusé les cadeaux offerts par les administrés. Ils avaient lu la circulaire de leur colonel, commandant général de la  police. Tout acte de corruption voulait dire la décapitation pour le soldat quel que soit son grade. La circulaire précisait que pour une tentative de corruption, le coupable, qui avait voulu corrompre, aurait à payer une très forte amende si c'était la première fois, et serait mis à mort si c'était une récidive. Si la corruption s'avérait véridique, la mise à mort serait immédiate, accompagnée de toute la famille si cela portait préjudice à l'état. La confiscation des biens qui allait avec servirait pour moitié à récompenser le militaire qui l'avait dénoncée et pour moitié à avoir les moyens de rénover la police.
Kaja avait rangé les gens qu'il rencontrait en deux catégories, ceux qui étaient heureux de changer et ceux qui avaient peur. Les premiers adhéraient aux ordres et ne lui posaient pas de problème. Il les utilisa comme vivier où il puisait pour remplacer les cadres qui faisaient défaut. Quant aux autres, il les maintenait dans leur sentiment en faisant régner une discipline de fer, comme à Cannfou.
Cannfou était une ville en deux parties. Il y avait la ville basse et la ville haute, entre les deux, la falaise. À force de patience, les gens avaient creusé un chemin étroit et raide. Cela avait été le début. Puis on avait construit les plateformes. C'est sous ce nom qu'on désignait la succession de pentes en bois posées sur des poutres enfoncées dans la roche. Si un animal avec sa charge pouvait s'y aventurer, on ne pouvait en mettre deux et encore moins un chariot. Cela c'était avant les seigneurs. À leur arrivée, ils avaient monopolisé les plateformes. Pour y passer, il fallait payer, cher ! Les seigneurs les empruntaient mais pour les autres, il était plus économique de décharger en haut ou en bas et de recharger après que les portefaix aient fait le voyage. Cannfou aurait probablement sombré dans l'oubli sans le mopran. Cette plante était indispensable aux belles dames de la capitale et d'ailleurs, sans elle, point de beauté. Le mopran ne poussait que dans la vallée et n'avait jamais pu s’acclimater autre part. Son commerce était la principale richesse de Cannfou grâce à la falaise et à sa cascade.
Kaja était arrivé dans la ville basse en pleine crise. Un lieutenant tentait de remettre un peu d'ordre. Le commandant de la place était parti ainsi qu'un nombre certain de ses subordonnés. Il paniquait. Le grand passage était là et il ne savait pas trop quoi faire.  
   - Le grand passage ?
   - Oui, mon colonel. C'est le nom qu'on donne à ce flot de locaux quand ils se déplacent pour leurs simagrées.
Kaja se fit expliquer en détail les modalités de cette transhumance dans la ville.
   - On m'a annoncé l'arrivée de la grande prêtresse et de sa suite pour demain. C'est toujours tendu, mon colonel.
   - Je sais qu'elle bénéficie d'un régime spécial. Qu'en est-il à Cannfou ?
   - Elle a l'autorisation spéciale de prendre les plateformes, elle et quelques vieilles femmes… et puis il y a tous les autres. Vous avez vu tous les gens qui sont là ?
   - J'ai vu la foule dans la ville. Pourquoi sont-ils là ? Ils devraient être en route pour rentrer chez eux.
   - C'est sans compter sur leur fanatisme, mon colonel. Ils sont prêts à se battre pour avoir l'honneur de porter la litière de la grande prêtresse. Si on intervient trop tôt on risque l'émeute, et trop tard on aura le chaos. Le commandant Damaro avait des défauts mais il avait l'habitude de gérer cela. À la montée, on lui a signalé une novice. Un de nos informateurs a vu une fille aux cheveux blancs…
   - Et il ne l'a pas arrêtée ?
   - Non, mon colonel. Quand le commandant Damaro a voulu visiter le dortoir des novices, on a frisé l'émeute. Il a dû négocier. C'est la chef des novices qui est venue. Il a palabré un moment avant de pouvoir entrer. Quand il a fouillé les lieux, il n'y avait que des filles banales…
   - Votre informateur s'était trompé.
   - Pas sûr, mon colonel. Le commandant pense que la fille aux cheveux blancs est montée avec la grande prêtresse et les vieilles.
   - Et pas possible de fouiller les litières, je présume ?
   - Non, mon colonel, trop dangereux. On aurait eu une révolte. Vous pensez qu'au retour, ça va être pareil ?
   - Oui, mon colonel, et je ne sais pas quoi faire.
   - Que valent les hommes qui sont là-haut ?
   - Ils étaient très proches du commandant…
   - Je vois, lieutenant.
Kaja se tourna vers un de ses officiers :
   - Hérer, vous laissez un sergent et deux escouades ici et, avec le reste des hommes nous montons à la ville haute.
   - Vous n'aurez pas le temps de faire monter tout le monde, mon colonel. La nuit est trop proche.
   - Vous avez raison, lieutenant, dit Kaja. Hérer, vous me rejoindrez demain à la première heure. Je monte ce soir avec une escouade.
À son arrivée dans la ville haute, le désordre était indescriptible. Si certains essayaient encore de travailler, la plupart courait dans tous les sens pour accueillir la litière de la grande prêtresse. Une sorte d'hystérie semblait s'être emparée de la ville. Kaja avisa un soldat qui semblait désemparé devant ce spectacle. Sa tenue était loin d'être parfaite mais elle était propre. Kaja le héla plusieurs fois avant qu'il ne réponde.
   - Ah ! Mon colonel, on n'attendait pas votre arrivée avant plusieurs jours.
Kaja allait répondre vertement quand un mouvement de foule fit faire des embardées à son cheval. Les cris annonçaient l'arrivée de la grande prêtresse. Bientôt il vit une foule surexcitée se rapprocher de lui. Le soldat lui fit signe :
   - Venez mon colonel. Ne restons pas ici.
Une fois à la caserne, il découvrit ce dont il avait l'habitude : délabrement et laisser-aller. À part un jeune soldat, à l'uniforme tout propre, il n'y avait personne.
   - Où sont-ils tous ?
   - Avec le grand passage, ils se répartissent en ville avec la mission de surveiller ce qu’il se passe. La première partie du convoi de la grande prêtresse vient d'arriver. L'autre partie arrivera demain. Après-demain commenceront les descentes. Les chariots sont déjà en bas et la grande prêtresse n'aime pas attendre.
   - Cela va durer combien de temps ?
   - Cinq à six jours pour le convoi des nonnes et de leurs invités, et encore autant pour tous les déplacés qui rentrent chez eux. 
   - En attendant, vous allez me montrer où s'installent les gens. 
   - À vos ordres, mon colonel !
C'est à pied que Kaja et ses gayelers suivirent le soldat. Les gens faisaient juste attention à eux pour les éviter. C'est ainsi qu'il découvrit où logeait la grande prêtresse, qu'il vit arriver les chariots des novices et les premiers chariots des nonnes. Tout se passait sous le regard attentif des noires et blanches comme les gens appelaient les gardiennes.
   - L’heure de Lex va arriver, mon colonel.
   - Bien, soldat. Rentrons. Je pense que tes collègues vont faire comme nous. Nous visiterons la grange des novices demain.
À la caserne, Kaja attendit un peu. Avant le lever de l'étoile de Lex, les soldats étaient presque tous là.
   - Qui manque à l'appel ?
   - Le sergent Legacy et son escouade, mon colonel. S'ils étaient trop loin, ils ont cherché refuge quelque part, répondit un sergent.
   - Votre nom, sergent ?
   - Corix, mon colonel.
   - Bien, sergent Corix. Où ont-ils pu trouver refuge dans cette ville bondée ?
   - Sûrement à l'auberge de la Dame Blanche, répondit un des soldats de l'escouade, ce qui fit rire les autres.
Le sergent Corix leur jeta un regard noir qui les fit arrêter.
   - Bien, dit Kaja, nous verrons ça demain. Maintenant j'aimerais vous expliquer les quelques modifications que j'ai décidées…
Kaja commença par un discours puis continua avec des orientations générales pour finir avec les nouvelles instructions pour ville haute.
À la première heure Kaja était debout. Avec son escouade, ils montèrent à cheval et se dirigèrent vers la grange où étaient les novices. Il avait la ferme intention de fouiller les lieux et de vérifier s'il y en avait une qui avait les cheveux blancs. Ils longèrent la falaise et arrivèrent près de la rivière.
   - Vérifiez les autres issues, dit Kaja à ses gayelers.
Pendant qu'ils se déployaient, il se dirigea vers la porte principale. Il dut éviter de nombreux corps allongés. Les gens avaient dormi par terre par manque de place. Il longea le bord de la grange, laissa un soldat devant une fenêtre pour arriver au coin. Alors qu'il découvrait la porte principale, il entendit du bruit. Il éperonna son cheval. Par les portes grandes ouvertes, il vit un spectacle qui le mit en colère. Des soldats, manifestement saouls, avaient forcé l'entrée.
   - DÉGAGEZ, brailla un des soldats, ou je vous embroche.
Kaja reconnut l'uniforme d'un sergent. Il pensa que c'était le sergent Legacy. Il descendit de cheval en attrapant son fouet. Les gardiennes se mettaient en ordre de bataille. Des gens autour de lui commencèrent à se réveiller. Ça allait tourner mal. L'émeute n'était pas loin. Il n'avait qu'une escouade présente. Si un des soldats se faisait blesser, il y aurait un massacre. Kaja s'avança. Personne ne fit attention à lui. Le sergent Legacy se rua en avant mais ne fit qu’un pas. Kaja fit claquer son fouet, lui entoura la cheville, le mettant à terre. Tous les regards se tournèrent vers lui. D’un deuxième coup de fouet, il fit sauter le flacon de la main de l’homme à terre. Sa voix claqua comme son fouet :
   - Rangez vos armes !
Les hommes, qui étaient prêts à se battre quelques instants plus tôt, prirent des airs de gamins fautifs aidés par les ordres et le fouet de leur chef. Kaja parcourut l'assemblée des yeux. Il repéra une tête blanche. Il allait dire quelque chose quand il croisa son regard. Ce fut comme si deux lances lui traversaient le corps. Il ne sut plus quoi dire. C'est en entendant du bruit derrière lui qu'il se retourna. Fendant la foule qui se rassemblait, la grande prêtresse arrivait.
   - Qu’est-ce à dire ? demanda-t-elle à Kaja.
   - Rien de grave, Altesse, répondit-il. Quelques ivrognes qui veulent se rendre intéressants.
Il se tourna vers les soldats qui quittaient la grange :
   - Allez au camp et n’en bougez pas !
Il accompagna ses ordres de quelques coups de fouet bien placés qui les firent accélérer. Il se tourna alors vers la grande prêtresse :
   - Baron Kaja Sink, dit-il en saluant. Mes hommes seront punis. Je ne tolère pas ces conduites.
   - Que faites-vous ici, Baron ? Vous êtes loin de vos terres.
   - Vous avez raison, Altesse. J’avais l’ordre de patrouiller dans la région le temps de votre grand rassemblement. Vous savez comme notre roi tient à la paix.
Ayant dit cela, il salua et repartit vers son campement.

dimanche 7 octobre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...66

Kaja était reparti quelques jours plus tard. Il était allé vérifier dans le bois de son père cet arbrisseau qui poussait à travers la pierre. Il en était revenu bouleversé. C’était effectivement un arbre de la même race que l’Arbre Sacré de Tisréal. Il en frémissait encore. Le bois était donc sacré. Il avait gardé pour lui ce secret. Il préférait attendre d’en savoir plus. Il avait dit à Ganelane qu’il considérait comme sacré le bois où son père allait faire ses offrandes. L’intendant avait comme nouvelle mission d’en surveiller l’accès et d’en interdire la moindre dégradation.
Il rejoignit son poste sans joie. Le vice-vice-roi, comme il appelait le baron Reneur, lui avait donné pour mission de réformer le corps d’armée de la police du royaume. Si les officiers et les sous-officiers étaient des seigneurs, la grande masse des soldats étaient des gens du cru plus attirés par le pouvoir de s’en prendre aux autres en toute impunité que par le sentiment de justice. L’opinion de la majorité des barons était qu’ils étaient, au mieux incompétents, et au pire dangereux.
Il comprit très vite que son prédécesseur était plus enclin à participer aux nombreuses fêtes de la capitale que de s’occuper de son poste. Tout le travail était fait par son subordonné. Le baron Selvag était l’héritier d’une famille qui avait perdu beaucoup de ses terres. Contrairement à son chef qui pouvait aller jouer les jolis cœurs dans les fêtes, Selvag avait besoin de tout son argent pour sauver son domaine. Il avait accueilli Kaja très cordialement. Les premiers documents qu’il lui avait montrés avaient été les invitations pour les fêtes de la semaine. Kaja avait frémi. Il se revoyait entouré de demoiselles cherchant un bon parti sans compter les femmes en mal d’aventures. Il avait alors expliqué à Selvag qu’il voulait voir le fonctionnement de son corps d’armée avant tout. Selvag avait juste relevé un peu son sourcil gauche en signe d’étonnement. Il avait alors amené à Kaja les affaires courantes. Il avait un peu tiqué en voyant la vitesse à laquelle Kaja regardait tout cela mais s’était abstenu de tout commentaire.
Le lendemain, à la première heure, Kaja avait exprimé le désir que Selvag le conduise visiter les différentes casernes. De nouveau Selvag avait eu ce curieux haussement du sourcil gauche. Il avait conduit Kaja à la caserne la plus proche. Kaja avait découvert ce que ne montraient pas les documents, des hommes sales dans les locaux sales. Devant cette tornade qui pénétrait leurs locaux, peu de soldats avaient réagi. Quelques rares saluts et beaucoup d’indifférence avaient été son comité d’accueil. Kaja se tourna vers Selvag :
   - Mon prédécesseur faisait combien d’inspection par an ?
   - Aucune, mon colonel !
   - J’ai visité une fois, une caserne de police avec le vice-roi. L’impression était très éloignée de celle que je ressens ici.
   - Oui, mon colonel. On vous a conduit à la caserne Orodéa.
   - Oui et alors ?
   - C’est la vitrine, mon colonel. Ce ne sont pas des soldats mais des acteurs !
   - Bien, alors Selvag, nous allons faire en sorte que tout cela change !
Il entra dans le bureau de commandement. Il n’y avait personne. Kaja entendit des bruits plus loin dans un couloir. Il s’en rapprocha. Quelques hommes débraillés se baffraient et se saoulaient.
   - J’t’avais dit qu’il avait ce qu’il fallait, déclara un homme, fallait juste insister pour qu’il nous le donne !
Les autres répondirent par un rire gras sauf un qui venait de voir Kaja. Il se leva maladroitement tentant de réajuster sa tenue.
   - Le colo… le colonel !
Les autres se retournèrent alors, sans pour autant poser ce qu’ils tenaient. Blêmes, ils se levèrent tentant de faire face.
   - Lieutenant Berret ?
Selvag leva une nouvelle fois son sourcil gauche. Décidément le baron Sink méritait sa réputation. Il avait fait plus que parcourir les documents, il les avait mémorisés. Un homme s’avança en entendant Kaja :
   - Lieutenant Berret, mon colonel, au rapport !
Il posa prestement la cuisse de volaille qu’il n’avait pas lâchée.
   - Nous faisions une petite fête pour célébrer votre nomination.
   - Je vois, lieutenant, je vois. C’est très gentil à vous… mais…
Kaja avait dégainé brusquement et mit son épée sur la gorge du lieutenant.
   - … Si la prochaine fois que je viens, je trouve votre caserne dans cet état… Je considérerai que c’est un manquement grave à votre devoir.
Le lieutenant avala sa salive avec difficulté. Une telle accusation et c’était la mort.
   - Me suis-je bien fait comprendre, lieutenant ?
   - Oui… Oui, mon colonel !
Tout aussi rapidement, il abattit son épée sur la table qu’il coupa en deux. Il rengaina alors et fit demi-tour.
   - À bientôt, lieutenant... et merci pour la petite fête...
Kaja repartit à grandes enjambées vers le quartier général.
   - Tout est comme cela, Selvag ?

   - À peu de choses près, mon colonel. La corruption et la prévarication sont partout.
   - Il y a bien des hommes de valeur là-dedans !
   - Quelques-uns, mon colonel mais pas beaucoup.
   - Et vous les connaissez, bien sûr.
   - Bien sûr, mon colonel.
   - Je les veux dans la cour le plus rapidement possible, Selvag.
   - Deux jours, mon colonel ?
   - Je patienterai jusque-là.
Il n'y avait que dix soldats, deux jours plus tard.
   - En tout, ils sont plus nombreux, mais les autres ne sont pas dans la capitale, mon colonel.
   - Je me doutais qu'ils seraient peu nombreux… mais pas à ce point-là.
Kaja s'approcha d'eux. Il dégaina et s’approcha du premier :
   - Fais voir ce que tu sais faire !
Le soldat regarda un instant les autres puis Selvag qui lui fit un signe de tête. Le soldat dégaina à son tour et se mit en garde. En quelques assauts, son épée vola à plusieurs pas. Kaja dit :
   - Bien, au suivant !
Quand il eut testé les dix hommes, il leur dit :
   - Vous pouvez être bons, mais pour l’instant vous ne valez pas grand-chose. 
Il se tourna vers Selvag.
   - Trouvez-leur un casernement. Je les entraînerai tous les matins.
Cela dura deux mois. Kaja se partageait entre les réceptions où il devait se rendre et les hommes qu’il dirigeait. D’autres volontaires arrivaient petit à petit. Tout se faisant dans le secret. Selvag, qui avait son réseau d’informateurs, rapportait à Kaja qu’à la cour, on estimait qu’il allait faire comme son prédécesseur. C’est à ce moment-là qu’un des jeunes fils de baron vint le voir. Habillé sobrement, il ne suivait pas la mode d’extravagance qui était en cours chez les jeunes. À sa ceinture, une épée de bonne facture, loin des “jouets” que Kaja voyait tous les soirs. Selvag le fit entrer dans le bureau de Kaja qui l’attendait debout.
   - Je vous écoute, dit-il. 
   - Je voudrais entrer dans la police, baron Sink.
Kaja ne s’attendait pas à sa demande.
   - Et pourquoi ?
   - J’ai un oncle sous vos ordres directs, baron.
   - Ici, il n’y a pas de baron.
   - Oui, … mon colonel.
   - Bien, continue !
   - Il désespérait de ce qu’il faisait et vous êtes arrivés. Aujourd’hui, il retrouve sa fierté de servir. Nous sommes quelques-uns à avoir le même désir.
Kaja l’avait laissé finir son discours et l’avait autorisé à rejoindre les autres. Comme les autres, il l’avait testé. Sa technique était meilleure mais il lui manquait la rage de vaincre. Il fut rapidement défait.
Petit à petit, la caserne Gayeler, qui avait été désertée depuis des années, se retrouva pleine de vie. Kaja avait gardé l’uniforme de la police mais avait fait ajouter un bandeau rouge à chaque bras. L'entraînement était dur et tous n’y arrivaient pas. Les meilleurs montèrent en grade. Alors que s’annonçait la grande migration annuelle du peuple vers la haute vallée de Canfou, Kaja déclencha la deuxième phase de son programme. Salveg le secondait à merveille.
À la cour, on s’étonna  de l’absence de Kaja. Le vice-roi Reneur lui-même, chercha à savoir où il était. Déjà qu’on avait noté la défection de jeunes espoirs. Cela alimenta la rumeur.
Le baron Reneur avait obtenu du roi de Tisréal que Kaja soit sous ses ordres. Son oracle personnel lui avait désigné le baron Sink comme un potentiel concurrent. Reneur avait aussi vu son influence sur les plus jeunes dans les clans et avait pris peur. En l’ayant sous ses ordres et en l’affectant à ce poste, il pensait le circonvenir. Depuis des semaines, il faisait en sorte que Kaja soit invité à toutes les fêtes, sans réussir à le faire céder aux charmes d’une belle ou à le faire s’enfoncer dans la débauche. L’ancien chef de la police avait cédé beaucoup plus vite.
   - Mais je vous assure, Majesté, personne ne semble savoir où il est...
   - Son adjoint le sait !
   - Oui, Majesté, il dit qu’il est parti en inspection dans les provinces…
   - Foutaises, avec tous ces jeunes barons qui ont disparu, il mijote quelque chose… Je suis sûr que Gérère se frotte les mains...
   - Il est comme vous, Majesté, il ne sait rien et s’inquiète. Les jeunes barons disparus viennent aussi des clans qui lui sont fidèles.
La discussion entre le baron Reneur et son espion continua un moment sur le même ton. Mais au bout du compte il dut se rendre à l’évidence. Kaja avait disparu de tous ces lieux habituels comme les autres jeunes barons.
   - Trouve ce qui se passe, Winge !
Ayant dit cela, le vice-roi Reneur s’en alla rejoindre la salle de réception. Avec Gérère, il devait recevoir la grande prêtresse du peuple pour l’autorisation d’organiser leur migration. La réunion n’était que formelle. Un refus de leur part et le pays s’embraserait. Il ne pouvait pas se le permettre, pas tant qu’il partageait le pouvoir. Plus tard, quand il serait seul maître, il aurait la puissance pour montrer à ces gueux qui était le maître.
Pendant ce temps, Kaja était sur les routes. Il allait d’un poste à l’autre inspectant une caserne ici, un fort un peu plus loin, revenant parfois sur ses pas. Son parcours était imprévisible. Encore plus rapide que lui, la rumeur de son passage se mit à courir chez les policiers. Nombreux furent ceux qui les virent s’affairer à nettoyer et remettre de l’ordre. La rumeur parlait du colonel et surtout des sanctions.  L’histoire du fort d’Esda fut rapportée, amplifiée, déformée. On y racontait comment le colonel Sink avait débarqué au fort. La sentinelle, avachie sur la pierre où elle somnolait, avait vu arriver en trombe une poignée de cavaliers. Elle avait à peine eu le temps de se mettre debout qu’elle avait été assommée. En cette heure matinale, la porte était simplement ouverte pour faciliter l’accès de ceux qui préféraient habiter en ville. Kaja avait ravagé le fort avant qu’il n’y ait un semblant de réponse. Les Gayelers surentraînés avaient fait prisonniers tous les soldats présents, sans que ceux-ci n’opposent une résistance réelle. Il y avait quelques blessés mais pas de mort. Kaja avait débarqué dans les appartements du commandant du fort, le trouvant encore dans son lit et c’est quasi nu, qu’il s’était retrouvé dans la cour avec ses hommes. Seul un homme avait une tenue complète et propre ainsi qu’une arme entretenue. Il venait de la ville et avait tenté de se battre dès qu’il avait vu la scène dans la cour. Kaja s’était interposé et lui avait intimé l’ordre de ranger son épée au fourreau après avoir décliné son identité. Devant son chef suprême, l’homme avait obéi :
   - Mon nom est Arko, soldat de première classe du deuxième régiment de la police, mon colonel.
Arko s’était retrouvé au garde-à-vous devant le mur. Kaja s’était alors approché des autres.
   - Ce fort est sale ! Vous êtes sales ! Ce qui vient de se passer est intolérable.
Kaja, rouge de colère, s’adressait aux prisonniers à genoux les mains sur la tête. Il leur adressa une longue diatribe et fustigea leur chef. Alors qu’il commençait à leur parler de punition, le lieutenant gayeler qui l’accompagnait sortit des bâtiments en portant un coffret. Le commandant de la place devint livide. Kaja voyant cela s'interrompit pour l’examiner. Il y trouva des pièces d’or et un carnet. Quand il l’ouvrit, le commandant de la place émit un petit cri. Kaja regarda une page puis deux, en feuilleta quelques autres et, d’un coup d’épée, décapita le commandant de la place.
Il se retourna vers les soldats agenouillés qui tremblaient de peur.
    - Qui savait, demanda-t-il ?
Un silence de mort régnait sur le groupe.
   - Tout le monde savait, mon colonel. 
Kaja se retourna pour regarder le soldat qui avait parlé. Arko, toujours au garde-à-vous, avait fait un pas en avant pour se décoller du mur.
   - Tout le monde savait ?
   - Oui, mon colonel. Tout le monde savait que le commandant monnayait ses faveurs. Notre rôle était de mettre des amendes qu’il annulait si vous veniez avec une pièce d’or.
   - Tu confirmes les écrits que tu as adressés au quartier général ?
   - Oui, mon colonel, mais je n’avais eu de réponse.
Kaja montra le corps se vidant de son sang :
   - Tu as ta réponse. En vertu des pouvoirs qui sont les miens, je te nomme commandant de cette place avec le grade de lieutenant.
Kaja se tourna vers un gayeler :
   - Reb, vous resterez en soutien ici avec vos hommes. Vous connaissez mes ordres.
   - Oui, mon colonel, Justice et discipline !
   - Lieutenant Arko votre mission sera de faire de cette place un exemple pour tout le régiment.
   - Oui, mon colonel, oui !
La rumeur avait fait de ce récit un massacre où un colonel assoiffé de justice décapitait tous les corrompus. La panique avait alors saisi tous les postes au fur et à mesure que la rumeur se répandait.
Kaja se déplaçait tous les jours. Si les commandants de place essayaient de deviner ses mouvements, ils se trompaient le plus souvent. Kaja surgissait quand on ne l'attendait pas, montrant les failles des défenses, et éliminant les plus corrompus. Dans la population générale, on appréciait de voir la police faire son travail. À la cour, c’était différent. Certains profitaient de cet argent. Kaja s’en faisait de solides ennemis. Selvag lui envoyait régulièrement des rapports. Ils avaient mis au point un code entre eux. Ils étaient ainsi les seuls à savoir ce qui était écrit.
Toutes ses inspections l’amenèrent petit à petit vers Clébiande. Il voyait passer les chariots de nonnes et les colonnes de tous ces gens qui allaient vers la haute plaine pour leur cérémonial. Kaja n’avait jamais prêté beaucoup d’attention à cette manifestation. Pour lui, elle tenait plus du folklore que d’autre chose. Pourtant à voir tous ces gens en transhumance, il sentait monter en lui des questions. Il se renseigna sur le roi Riou et la dame blanche, apprenant au détour d’une conversation que les cheveux blancs dans ce pays n’étaient pas ceux de la sorcière blanche mais ceux de la divinité. Il trouva l’idée ridicule. Il se remémorait le récit de la sorcière.
Payatseze, la sorcière, était redoutée de tous les enfants. C’est de sa venue qu’on menaçait les enfants remuants. “ Si tu n’es pas sage, Payatseze t'emmènera dans son pays noir…”. En général cela suffisait à faire tenir l’enfant tranquille. Il y avait pire. La légende du royaume de Tisréal racontait qu’avant, le monde était noir car Payatseze se nourrissait de lumière et seule sa chevelure blanche se voyait. C’est la venue de l’Arbre sacré qui avait levé la malédiction… sur la terre mais pas dans ses profondeurs. On trouvait toujours un conteur pour raconter ce qui arrivait à certains voyageurs imprudents. Les grottes étaient les lieux de prédilection de Payatseze. Elle y venait pour boire la lumière sans oser sortir. Un dénommé Pesoch avait raconté son histoire. Un jour qu’il voyageait d’une province à l’autre pour louer ses bras à la saison des récoltes, il avait été pris par l’orage et s’était réfugié dans une grotte. La nuit était arrivée avant la fin de la pluie. Pesoch ne s’en fit pas, il avait des provisions, du bois sec et même une chandelle de cire pure. Il finissait de manger quand le noir était arrivé. Le feu n’éclairait plus et la chandelle elle-même ne perçait pas ces ténèbres. Pesoch s’était levé brusquement. Il avait tendu les bras en avant et avait senti la chaleur du feu. Ses souvenirs d’enfant avaient refait surface et le nom de Payatseze était venu à son esprit. Il avait décidé de sortir de la grotte. Le feu était devant lui, la sortie juste derrière. Il essaya d’en faire le tour. Avançant à tâtons, agitant les bras devant lui et glissant les pieds au sol, il fit plusieurs pas sans rien voir et sans trouver la sortie. C’est alors qu’il eut la vision qui lui glaça le sang. Une chevelure blanche semblait flotter. N’écoutant que son instinct, il se mit à courir, tombant à plusieurs reprises, s’écorchant et se meurtrissant sur la pierre. Pesoch avait ainsi couru jusqu’à ne plus voir les cheveux blancs de Payatseze. Quand essoufflé, il s’était arrêté, il ne savait plus où il était et encore moins comment sortir. Il s’était assis, essayant de réfléchir. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, il n’avait trouvé qu’une solution : trouver la sortie. Il avait, à quatre pattes, chercher un mur. Il s’était alors remis debout. Lentement, en palpant devant lui des mains et des pieds, il avait commencé à suivre la paroi. Au bout d’un long moment, fatigué, il s’arrêta. Il n’en savait toujours pas plus. S’était-il rapproché de la surface ou bien était-il encore plus perdu ? Il était juste épuisé. Il décida de dormir. Dans le noir et le silence, et malgré le froid, il ferma les yeux. Si le sommeil fut long à venir, il fut aussi noir que les couloirs. Il se réveilla ayant perdu toute notion du temps et de l’espace. Le deuxième jour, si on peut appeler ce temps entre deux sommeils, jour, il reprit sa marche. Puis vint le troisième, rien ne semblait bouger, même l’air semblait figé. Dans ce monde immobile, il fut empli de désespoir. Il allait mourir là, dans le monde de Payatseze et on rajouterait son nom à la longue liste des disparus. Il se mit à pleurer de lourds sanglots comme ceux des enfants car Pesoch avait gardé un cœur d’enfant. Il se mit à rêver de forêt et d’arbres. Ses larmes en tombant se mirent à briller. Ce fut comme un chemin lumineux au sol. Il se leva et le suivit. Il avançait rapidement, si rapidement qu’il ne vit pas la roche qui dépassait du plafond et la heurta de plein fouet. Il entendit le bruit, comme un glas qui sonne et perdit connaissance.
L’eau froide le réveilla avant qu’il ne se noie. Se débattant en tous sens, il fut emporté par le courant et alors qu’après avoir craint de mourir sous terre, il se voyait mourir noyé, il vit une lueur. Bientôt, il émergea dans un bassin entouré d’arbres. Le courant le déposa sur une petite plage et là, Pesoch perdit à nouveau connaissance. Il se réveilla dans la cabane d’un paysan. Ce dernier l’avait trouvé alors qu’il menait son troupeau pour boire. L’ayant chargé sur une de ses bêtes, il l’avait ramené chez lui et l’avait soigné.
   - Où suis-je, demanda Pesoch ?
   - Tu es dans la vallée de la Sacro, répondit le paysan. Et toi, qui es-tu ?
   - Je suis Pesoch, je viens de Temor et j’allais à Romate pour les récoltes.
Le paysan le regarda avec des yeux ronds.
   - Mais Romate est à des jours et des jours de marche d’ici et il y a bien longtemps que les récoltes sont finies. On attend la neige.
Pesoch était resté sans voix. Il avait essayé de se lever sans y parvenir. Il avait alors découvert ses jambes. Elles étaient plus fines que des jeunes troncs. Il avait perdu toute force et tous ses cheveux.
Il avait été le premier d’une série. Les gens disparaissaient pour réapparaître une saison plus tard à des jours et des jours de marche du lieu de leur disparition, maigres, décharnés et chauves. Tous avaient parlé de cette chevelure blanche vue dans les ténèbres.
Bien sûr c’était une légende et Kaja n’y croyait qu’à moitié. Cela l’influençait quand même. Comme tous les seigneurs, il n’aimait pas les femmes aux cheveux trop blancs. Il avait d’ailleurs, parmi toutes les missions que ses soldats devaient accomplir, celle de retrouver les femmes à la chevelure blanche et de les arrêter. Elles devaient être conduites dans un endroit secret. Un de ces endroits où seul le vice-roi savait ce qui s’y passait.

mercredi 26 septembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...65

Le colonel Sink était maussade. Depuis ce jour funeste, où il avait reçu la mission de se mettre au service du baron Reneur, de la bouche même du roi, il avait eu l’impression de perdre sa liberté. Les Sink étaient du clan de Gérère. Kaja avait mis sur pied une unité d’élite faisant de l’ombre aux buveurs de sang. La première décision du baron Reneur avait été de lui enlever son commandement des loups de Sink. Il l’avait fait nommer responsable de la sécurité contre le peuple du royaume de Riou. Gérère n’avait pu intervenir et avait pris cela pour une brimade personnelle. Kaja s’était retrouvé à la tête d’une bande de soldats qui n’avaient aucune motivation. Kaja n’arrivait pas à savoir ce qui prédominait chez eux, la mauvaise foi ou l'incompétence. Sa venue avait été mal vécue. Il dérangeait trop d’habitudes et trop de routines. Il avait pris la dimension des changements à faire et avait décidé de commencer par prendre du recul pour éviter de laisser exploser sa colère qui aurait été à la mesure de sa déception.
Il rejoignit son domaine. L’intendant avait suivi ses instructions et les bénéfices étaient au rendez-vous. Kaja eut le sourire en arrivant sur ses terres. L’atmosphère était paisible et on sentait la terre bien travaillée. Alors qu’il cheminait vers son château, il put croiser des paysans sans que ceux-ci ne fuient. La plupart le saluèrent.
L’intendant l’attendait. Pendant qu’ils déjeunaient, Kaja écouta son rapport. La prospérité revenait doucement après les années noires, comme disaient les gens d’ici. Le château n’avait pas retrouvé son lustre d’antan. Kaja pensait d’ailleurs à quelques changements pour le rendre plus au goût du jour. Ganelane, son intendant, lui rappela que cela coûterait plus cher que les revenus de ses terres. Si Kaja voulait absolument le faire, il avait deux solutions, augmenter les redevances ou défricher de nouvelles terres. Kaja grimaça en entendant cela. La première solution risquait de compromettre le fragile équilibre qu’il essayait de mettre en place. La deuxième signifiait qu’il fallait couper des arbres. Mais les arbres avaient à voir avec le sacré. Il demanda à Ganelane où devrait se faire le défrichage s’il retenait cette solution.
   - Il y a, au-dessus des terres de la vallée de l’Opio, un grand bois…
   - Oui, je le vois…
Kaja se revit courant les champs et les bois. Il avait souvent parcouru ce bout de forêt. Son père avait interdit à quiconque de s’en approcher. Kaja désobéissait souvent pour le parcourir. Il en aimait l’atmosphère et les arbres qui s’y trouvaient.
   - … Je ne sais pas si c’est une bonne idée…, répondit Kaja. Mon père n’aurait pas aimé qu’on y touche.
   - Votre frère y a déjà fait des coupes. Les arbres sont beaux et lui ont permis de sauver le domaine.
   - Un autre endroit ?
Ganelane fit une petite moue et dit :
   - Il y a aussi les terres près de la source des Calvès, mais je ne sais pas si les gens du coin seront d’accord. Il y a une pierre dont on dit qu’elle est la représentation de la Dame Blanche et que parfois, des larmes en coulent pour se mêler à l’eau…
Kaja connaissait aussi cet endroit. Il voyait la pierre dont la forme évoquait vaguement une femme drapée dans une cape. C’est vrai que, sous la mousse, la pierre était blanche.
   - Nous irons voir, dit-il à l’intendant.
Sur la fin du repas, ils passèrent en revue les invités attendus et les visites à faire. Il était un personnage important. Il avait reçu sa mission du roi de Tisréal.
Les chevaux les attendaient. Ils partirent dès la fin du repas. L’intendant avait préparé un itinéraire qui permettrait à Kaja de se montrer un peu partout. Ganelane y tenait beaucoup. Être vu avec le baron Sink à cheval en tournée d’inspection asseyait son autorité. Ils remontèrent un peu la vallée de l’Opio avant de bifurquer vers la source Calvès. Ils traversèrent des champs et des bois. Les paysans s’inclinaient sur son passage ou, s’ils s’arrêtaient, leur offraient des fruits ou une gerbe d’épis.
Quand ils arrivèrent à la source Calvès, les occupants des lieux étaient là. Quand ils entendirent les chevaux, ils se réunirent et se rangèrent devant la masure. La cour de la ferme était propre et les animaux semblaient bien nourris.
   - C’est une famille courageuse, dit Ganelane. Ils sont nombreux et manquent de terre. Ils feraient merveille sur un lopin plus grand.
Kaja hocha la tête :
   - Allons voir, dit-il en faisant avancer son cheval.
Les paysans les suivirent. Arrivé près de la source, Kaja observa les lieux. L’eau coulait dans une vasque au pied d’un muret. La pierre était au-dessus dans une niche. Elle avait vaguement une forme humaine. Kaja ne put trancher entre la très vieille statue érodée par le temps et le hasard d’une forme. Il remarqua quelques fleurs à sa base.
   - Depuis combien de temps n’a-t-elle pas pleuré ?
Ganelane ne savait et interrogea le père de famille. C’était une vieille famille. Le père du père de son père, qui avait déjà servi les barons Sink, disait que son grand-père l’avait vue. Kaja faillit sourire.
Au-dessus de la source, un talus en pente douce conduisait à une espèce de lande. Kaja fit avancer son cheval. Arrivé en haut, il fit un tour d’horizon. Autour de lui, c’était un fouillis d’arbustes et d’herbe. Il n’y avait pas de beau bois, peut-être un ou deux baliveaux à sauver. Il redescendit rejoindre les autres. Il sentait que les paysans attendaient une réponse.
   - Ta famille a bien servi et sert encore bien. Je vois que plus de terre serait utile. Je vais y réfléchir.
Sans laisser le temps de la réponse, il éperonna son cheval, suivi par l’intendant. Ils firent un grand détour pour voir d’autres fermiers. Kaja fut heureux de constater que partout les gens étaient bien nourris et les fermes propres. Arrivés près de la source de l’Opio, ils reprirent le chemin du château. Tout en cheminant, l’intendant parlait de ses projets. Au loin se dressait le bois dont il avait parlé. Ils en prirent la direction. Juste avant, dans un renfoncement de terrain, ils virent une bicoque. Mal en point, elle tirait vers la ruine.
   - Qui habite là ?
   - C’est la vieille Tarset, répondit Ganelane. Elle est à moitié sorcière, à moitié guérisseuse.
   - Allons la voir, répondit Kaja piqué par la curiosité. 
Kaja mena son cheval jusqu’à la cabane. Une vieille femme vint sur le pas de la porte en entendant le bruit.
   - Ah ! Vlà-t-y pas qu’le seigneur vint me voir !
Kaja ne put s’empêcher de sourire, c’était bien celle dont il se souvenait. Déjà quand il était jeune, on l’appelait la vieille Tarset. Elle avait des remèdes contre tout.
    - Mais j’vois plus bien. Descends un peu que j’te vois !
Ganelane regarda cela l’air étonné. Kaja mit pied à terre et s’approcha de la vieille femme.
   - T’es le jeune seigneur Kaja. Et bien c’est tant mieux, tu vaux mieux que ton chenapan de frère… T’es revenu pour rester ou pour partir ?
   - Pour partir, Tarset, pour partir. Tu fais encore tes onguents contre les coups ?
   - Pour sûr, tout le monde en a besoin !
   - Alors j’enverrai quelqu’un en chercher avant mon départ.
Ayant dit cela, il remonta à cheval et se remit en route. Ganelane n’osa pas l’interroger. Ils avancèrent un moment en silence, puis Kaja prit la parole :
   - Fais en sorte qu’elle ne manque de rien et fait retaper sa baraque, je ne voudrais pas qu’elle la prenne sur la tête.
    - Bi… Bien, Seigneur.
Kaja éclata de rire.
   - Quand je pense que c’est elle qui me soignait déjà quand, enfant, j’étais couvert de bleus...
Ils atteignirent le bois. C’était un bout de la vieille forêt comme disait son père quand les arbres étaient les maîtres de la terre. Il fallait la respecter. Les enfants n’avaient pas le droit d’y venir. Seul son père y pénétrait pour faire les rites avant qu’on touche un arbre. Il descendit de cheval et dit à Ganelane en lui tendant les rennes :
   - Attends-moi là.
Il se doutait qu’en son absence des gens y venaient. Aujourd’hui, il préférait y être seul. La futaie était ancienne et les arbres de belle taille. Il marcha un peu et atteignit une sorte de clairière. Quand il vit les souches, il comprit que son frère avait fait couper ces arbres. Il s’avança à la lumière. Au milieu, il vit une pierre fendue qu’un jeune arbre traversait, la vie jaillissant de la roche. L’image lui plut. C’était une pierre plate. Elle ne pouvait venir de cet endroit. Il s’approcha pour la toucher. Brusquement il comprit. C’était l’autel qu’utilisait son père. Il fut ému de penser qu’un arbre avait jailli là où son père faisait ses offrandes. Il ramassa une branche cassée de l'arbrisseau et la mit sous sa tunique. En repartant, il savait que personne ne toucherait à ce bois. L’arbre dans la pierre, la pierre autel, tout cela avait un caractère sacré.
En remontant à cheval, il dit à Ganelane qu’on pouvait défricher près de la source Calvès et qu’il ferait les rites pour les arbres qu’on devrait couper.
De retour au château de multiples activités l’attendaient. Tout le monde voulait son avis et il devait rendre la justice sur ses terres. Il se changea dans la grande salle pendant que les serviteurs installaient la pièce pour en faire le tribunal du baron. Il posa la branche cassée sur un coffre avec ses armes. Revêtu de la toge du jugement, il prit place dans le grand fauteuil. À sa droite, on avait posé le coffre avec ses armes et à sa gauche se tenait le secrétaire qui noterait ses décisions. Son chef d’armes entra. C’est lui qui était chargé de faire respecter l’ordre en l’absence du baron. Sa famille venait aussi de Tisréal mais n’avait pas fait fortune. Il commandait la petite troupe de soldats de la baronnie. Il amenait son lot de voleurs et de bandits. Kaja ne fit que confirmer la punition que son chef d’armes avait déjà donnée. Les cas les plus longs étaient ceux qui opposaient parfois des voisins pour qui le droit coutumier n’avait pas suffi à les départager. Cela lui prit le reste de la journée.
Le soleil était déjà couché quand arrivèrent les premiers invités. Kaja avait encore sa toge de jugement quand son voisin le baron Broquel arriva. Il se leva pour l’accueillir. Ses serviteurs poussèrent le grand fauteuil et le coffre vers le mur et commencèrent à dresser la table. D’autres invités arrivèrent. On leur apporta des rafraîchissements et Kaja joua son rôle d’hôte. Les seigneurs se retrouvèrent sur la terrasse pendant que les serviteurs dressaient la table. Kaja put admirer les grandes manœuvres. Il savait que sa position de célibataire le rendait intéressant. Il en ignorait le degré. Il se rendit compte combien sa supposée position proche du pouvoir le rendait attrayant. Le baron Broquel était venu avec sa fille et son autre voisin, le baron Cikas avait débarqué avec deux nièces. Kaja se sentit comme une forteresse qui voit arriver les armées ennemies. On n’en a pas le désir mais on n’a pas le choix… Il pensa que la soirée allait être longue. Il avait déjà remarqué les regards noirs qu’échangeaient les demoiselles alors que lui avait droit à leurs plus beaux sourires. Alors qu’il aurait aimé parler de choses importantes avec ses voisins, il se retrouva à faire des efforts pour ne pas trop déplaire à ces demoiselles et à leur protecteur. Il ne se voyait pas s’allier à ces familles. La ligne de conduite pour garder de bonnes relations de voisinage venait de se compliquer. 
Quand on lui annonça que le dîner était servi, il fut bien obligé de rentrer en servant de cavalier à l’une des demoiselles. Ce fut la fille de son voisin Broquel qui eut cet honneur. En passant le seuil de la porte, elle rayonnait pendant que les deux autres cachaient mal leur déception.
   - N’est-ce pas que cela fait un beau couple, dit le baron Broquel au baron Cikas.
Ce dernier grommela une réponse. Les deux hommes se supportaient mais ne s’entendaient pas. Leurs terres s’étendaient au nord du domaine de Kaja. Il y avait entre eux une querelle pour une pièce d’eau et un bois. Régulièrement, on apprenait qu’ils s’étaient accrochés à cause des droits de chasse et de pêche. Kaja les avaient invités ensemble pour discuter des actions de nettoyage de la rivière qui traversait leurs terres à tous les trois.
Arrivés dans la grande salle, Kaja amena sa cavalière jusqu’à sa place avant de rejoindre la sienne. Les autres y furent conduits par l’intendant qui avait préparé le plan de table. Kaja était entouré de deux demoiselles qui minaudaient. Le repas fut pour lui difficile à vivre. Il était plus habitué à la rudesse de ses soldats qu’aux circonvolutions qu’employait la gente féminine. Ganelane avait fait venir quelques musiciens qui jouaient en sourdine. Kaja en ressentit les bienfaits pour combler les silences qui parfois s’installaient. Il fut soulagé qu’en enfin fut servi le dessert. La fille du Baron Broquel brancha Kaja sur le pèlerinage. Il put ainsi raconter la beauté de la ville et de l’Arbre sacré.
   - Oui, dit-elle, c’est une ville merveilleuse. Il y a quelques années j’avais accompagné mon père. Nous étions logés près du palais du vice-roi. J'ai adoré me promener dans la ville. Mon père m'avait laissé une petite escorte. Après avoir rendu mes hommages à l'Arbre Sacré… Quel moment merveilleux, n'est-ce pas ! Le voir ainsi en vrai… je n'en revenais pas. J'ai même profité d'un temps le matin, avant les cérémonies. Les serviteurs de l'Arbre nettoyaient, préparaient… Je les ai même vus recueillir les rameaux qui se détachent…
Les deux autres jeunes filles, le nez dans leur assiette, essayaient de ne pas montrer leur agacement. Kaja gardait le sourire, tout en se sentant un peu lassé par l'incessant bavardage de sa voisine. Il gardait une partie de son attention tournée vers les deux barons qui discutaient une nouvelle fois de leur différend territorial.
   -... Quelle générosité de sa part… donner ainsi de son être même pour nous...
Kaja, qui avait un peu décroché du discours de sa voisine, comprit qu'elle parlait encore de l'Arbre Sacré.
   - … vous avez probablement vu aussi avec quel soin les serviteurs de l'Arbre les recueillent. J'ai vu plus tard dans la ville, l'échoppe où on peut en avoir. La contribution est élevée mais mon père dans sa générosité m'a permis d'en adopter une. Mais je vois que, vous aussi, vous avez eu ce bonheur…
Kaja ne comprit pas ce qu'elle disait. Du regard il suivit le geste qu'elle faisait. Il resta sans voix. Elle désignait la branche posée à côté de ses armes. La branche qu’il avait ramenée du bois de son père...

lundi 10 septembre 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...64

Quand le convoi du vice-roi quitta la capitale, cela fit un long cortège de chariots et une foule de cavaliers multicolores. Kaja était l’un d’eux. La foule se pressait le long des rues pour acclamer son souverain. Kaja scrutait les visages cherchant les indices de danger. Il ne croyait pas en la sincérité des acclamations. Il avait trop entendu ses amis et ses pairs parler de l’organisation du déplacement.
L’itinéraire passait par Sursu puis Riega. Il traversait les gorges du Tiapolang et après un arrêt à Clébiande, il atteindrait le royaume de Tisréal. Le but ultime était la ville de Tribeltri. C'est là que l'arbre sacré avait pris racines. Il était unique et seul de son espèce. Son origine se perdait dans la mémoire. Nombreux étaient ceux qui avaient cherché un autre arbre sacré. Les légendes lui attribuaient tous les bienfaits que vivait le royaume. Le blesser ou tenter de le détruire attirait la malédiction sur vous et les vôtres. La félicité suprême pour le royaume viendrait quand on en récolterait les fruits. Les serviteurs de l'arbre en avait déduit que cet événement était une utopie. Seul, ses fleurs ne seraient jamais pollinisées.
Kaja restait tendu. Il gardait le souvenir des récits du passé. Il y avait eu plusieurs attentats contre le vice-roi. Aucun n'avait réussi. Mais toujours cela avait déclenché de la haine et de la violence. Le convoi traversait les villages. À chaque fois, on avait le même cérémonial. Le chef du village saluait le souverain et amenait les cadeaux pour fêter son passage. La routine s'installa. Le seigneur local accueillait le vice-roi et ses proches pour la nuit. Tous les autres campaient comme ils pouvaient. Kaja visitait ses hommes régulièrement, les motivant et les encadrant. Les loups de Sink se devaient d'être irréprochables. Il recevait aussi ses éclaireurs et ses pisteurs. Il avait chargé Stor de recruter des hommes aussi discrets sur lui. Ils avançaient en parallèle du convoi, traquant tout ce qui sortait de l'ordinaire.
Juste avant d’arriver à Sursu, ils avaient ainsi prévenu Kaja qu’ils avaient intercepté un archer suspect. Kaja, après avoir confié la garde rapprochée du prince à Granca devenu capitaine, s’était déplacé dans un village pour interroger l’homme. Il transpirait la haine et ses flèches avaient été trempées dans le purin. Kaja avait frémi en pensant à ce qui serait arrivé si un des membres de la famille régnante avait été touché par un de ces traits. Ils tremblaient tous de peur à l’idée de mourir de pourrissement.
Si l’homme fut traité sans ménagement, il fut la seule victime de sa folie. Kaja ne lança pas de représailles sur son village. Il fut presque soulagé que l’incident arrive en début de parcours. Il se disait que la suite serait plus calme. Il se trompait.
Arrivé à Sursu, où l’arrêt durait plusieurs jours, le prince voulut profiter de la vie. Tous les soirs, il partait faire la tournée des bars et des différents lieux de plaisirs. Kaja et ses hommes le suivaient partout, obligeant au passage, quelques aigrefins à plier bagages ou à rendre des gains aux origines douteuses. Les fêtes que Jobau organisa ces quelques jours furent emplies d’une magnificence qui réjouit les habitants de Sursu tout en déplaisant à son père qui trouvait la manière de faire trop dispendieuse.
   - Tu crois que tu séduis les gens en faisant cela. Que nenni, tu es considéré comme une vache à lait dont il faut profiter. Ce n’est pas comme cela que tu te feras respecter, mon fils.
Kaja était présent quand Jobau s’était fait réprimander par son père. Il s'était défendu, mollement encore, trop imbibé de vin pour avoir les idées claires. Dans la journée de voyage qui avait suivi, Kaja l’avait entendu se plaindre auprès de sa petite cour de courtisans d’être mal traité. Ceux-ci avaient renchéri d’autant plus facilement qu’ils en avaient beaucoup profité.
La route entre Sursu et Riega était bonne et les villages moins nombreux, diminuant le nombre d’arrêts. Kaja, le soir, venait rendre compte au vice-roi de sa mission. Il n’avait pas raconté les frasques de Jobau. Cela n’avait pas été nécessaire : Gérère avait ses propres espions. Le premier soir, après être sorti de Sursu, ils avaient été accueillis dans un château au bord du fleuve. C’était un vieux fort au confort spartiate. Le baron Mocsaf qui l’occupait, était de cette vieille garde pour qui la main devait être de fer dans un gant de fer. Kaja se retrouva à attendre dans l’antichambre, pendant que le vice-roi écoutait les compliments de son hôte. Cela dura un moment. Puis le ton devint moins formel. Kaja, dans le couloir, pouvait entendre ce qu’il se passait dans la salle par les ouvertures de ventilation. Au baron Moscaf qui se plaignait de la mollesse des jeunes et de leur incurie, Gérère, qui manifestement le connaissait bien, confia que son propre fils avait du mal à être à la hauteur et qu’il préférait l’amusement aux choses sérieuses. Kaja eut l’impression d’entendre son père se plaindre de la jeune génération. Il put entrer quand les serviteurs eurent servi les boissons. Il fit son rapport. Il savait que même si Gérère semblait ne pas l’écouter, il enregistrait tout. Alors que Kaja attendait un signe du vice-roi pour se retirer, il l’entendit dire à Moscaf qu’un fils qui ressemblerait au baron Sink serait une bénédiction.
Kaja en fut troublé. Il n’avait ni l’instruction, ni la répartie de Jobau. Il savait que, parmi les barons, la lignée des Chihouaï prônait le gouvernement par la force et la violence. Comme les Sink, les Chihouaï avait des liens de parenté forts avec la famille régnante. Par contre, ils avaient de nombreux représentants et une grande parenté ce qui rendait le clan très influent. Reneur, le patriarche, aurait bien vu son fils, sorte de géant patibulaire, prendre la tête de ce royaume pour en finir avec tous ces rebelles. Il intriguait dans ce sens auprès du roi de Tisréal. Il avait déjà bien avancé ses pions. Un de ses frères était près du grand maître des arbres, un autre cousin était ministre du vice-roi. Et lui-même avait ses entrées au palais.
Kaja regardait tous les courtisans intriguer sans prendre parti pour personne. Cela ne le rendait pas populaire à la cour parmi les intrigants. Il restait droit et fidèle, faisant ce qu’il avait à faire et libre grâce à son domaine. Il y avait bien, parmi les jeunes, quelques exaltés qui lui avaient fait des compliments sur sa conduite et qui lui avaient glissé en aparté que ce serait mieux pour l’avenir du pays si le vice-roi pouvait faire comme lui...
Kaja avait remarqué ces jeunes, qui s’habillaient dans le même style, lui qui s’entraînait dur pour pratiquer les arts de la guerre. Des amis lui avaient parlé de ce mouvement qui touchait surtout les petits barons. Ils voulaient en revenir à plus de justice et plus de paix, “Comme le baron Sink !” ajoutaient-ils. Et ils citaient sa réussite dans sa propriété et son sens de l’honneur. “Tu deviens le chef de file d’un vrai mouvement” lui avait asséné un copain d’enfance. Sink en était gêné. Il ne demandait rien et ne cherchait rien d’autre que de servir son pays.
Cette nuit-là, il dormit mal.
Le lendemain, ils arrivèrent à Riega. Son service auprès de Jobau ne lui laissa pas le temps de réfléchir. La ville n’était pas très grande. Elle avait pourtant son lot de lieux mal famés où l’on pouvait goûter des plaisirs tarifés. Jobau faussa compagnie à ses gardes, obligeant Kaja à le chercher une bonne partie de la nuit. Il ne le ramena au château qu’aux premières heures du jour, aussi discrètement qu’il put. Jobau ne tenait plus debout et délirait, assurant Kaja et tous les autres de son amour. Il se mit à ronfler dès qu’il fut allongé. Kaja laissa néanmoins une escouade près de lui, avec ordre de l’empêcher de sortir.
Ce jour-là, Jobau ne put voyager à cheval. Il resta dans un des chariots. Les gorges de Tianpolang se resserraient en allant de Riega à Clébiande. Cela faisait un entonnoir pour le vent. Plus on avançait, plus il prenait de la force. Kaja se félicitait de l’avoir dans le dos. Les toiles des chariots battaient comme des voiles couvrant le bruit des conversations. En fin de matinée, il avait été voir comment se portait Jobau. Le regard du serviteur vidant la bassine lui suffit pour voir que le fils du vice-roi rejetait une bonne partie de ce qu’il avait ingurgité la veille. Il n’avait pas essayé de le voir, préférant attendre le soir. La journée s’était finie en arrivant à Clébiande. Le château se situait juste là où tombait le vent. Cela étonnait toujours Kaja de ressentir ce brusque arrêt. Il se demandait toujours où filait le vent.
Avant d’aller se reposer, il alla jusqu’au port inspecter les bateaux prévus pour le reste du voyage. Pour lui, la surveillance allait pouvoir devenir plus simple. Jobau serait sur une embarcation, en sécurité. Il fit fouiller de fond en comble le navire prévu, et posta des hommes pour le garder jusqu’à l'embarquement.
Il retourna au château où le banquet battait son plein. Jobau avait retrouvé sa place et sa verve. Kaja pensa que demain, sur le bateau, le serviteur allait encore tenir la bassine…
Il laissa un de ses lieutenants surveiller la soirée et alla se reposer. Il voulait être en forme pour l’embarquement. Les petites heures du matin pouvaient être propices à un attentat. Après, les embarcations navigueraient au milieu du fleuve pour profiter du courant et vu sa largeur, aucun archer ne pourrait frapper Jobau. Pendant quelques jours, ils allaient se laisser glisser pour atteindre le lieu du pèlerinage en plein territoire du Royaume de Tisréal. Il faudrait être de nouveau attentif à la valse des courtisans.
Aux premières lueurs du jour, Kaja était au port. La brume recouvrait l’eau. La nuit, le vent tombait. Le fleuve était lisse comme un miroir. Il fit le tour des sentinelles. Tout était calme. Il savait que Jobau avait rejoint sa chambre sans tenter de sortir. Il avait été retenu au banquet officiel par son père. Une manière que ce dernier avait trouvée pour le punir de ses frasques à Riega. Cela fit sourire Kaja. Il se laissa aller à suivre la routine, surveiller l’embarquement des vivres et des affaires de Jobau, signer les divers formulaires ou régler les inévitables problèmes qui pouvaient surgir. Le capitaine était un tréïben d’un âge certain. Il dirigeait son bateau depuis des années et avait déjà parcouru le fleuve en tous sens. Il avait déjà participé au pèlerinage. Oui, son équipage se ferait discret. Oui, il avait l’habitude des exigences des barons. Oui, il connaissait les usages pour s’adresser à eux. Kaja qui l’interrogeait sourit intérieurement. Il portait le titre de baron mais son uniforme le désignait plus comme un subalterne que comme un des dirigeants du pays. Le capitaine, en lui répondant, exprimait un agacement certain qu’il n’aurait jamais osé montrer devant un baron et sa suite.
Jobau arriva tard dans la matinée. Il suivait son père. Les grandes embarcations avaient été décorées pour l’occasion de fleurs et de branches d’arbres. Le capitaine, en grande tenue, était au pied de la passerelle et se montra presque obséquieux. Kaja demeura tendu jusqu’au largage des amarres. Doucement la barge prit de la vitesse en rejoignant le courant. Autour d’eux, une flottille de canots et de pirogues fines et rapides, portait des hommes en armes et assurait la sécurité. Pendant quelques jours, il allait pouvoir se reposer. Sur le fleuve, la sensation d’immobilité n’était qu’apparente. Les barges allaient plus vite que les chariots. Kaja compta deux jours vers le nord-est pour atteindre le coude, puis deux jours vers le nord-ouest pour atteindre la ville du pèlerinage. Quatre jours de repos ! Lui et ses hommes en avaient bien besoin.
Tribeltri était une belle ville. On y célébrait la divinité sous toutes ses formes. Les rues étaient larges et bordées d'arbres de toutes races, formes et tailles. La ville était séparée en trois par les trois avenues. Il y avait la route du sud, celle de la capitale par où passait le roi de Tisréal quand il venait, et l'avenue du port que prendrait le vice-roi lors de son débarquement. Tout tournait autour du rite. L'arbre sacré occupait le centre de la place vers laquelle convergeaient les avenues. Autour se tenaient les temples et les palais, puis venaient les marchands où l'on pouvait acheter de la graine à l'arbre. Après on trouvait les restaurants, plus ou moins huppés, et les hôtels. Kaja serait logé à la caserne attenante au palais du roi. Il savait déjà que Tribeltri serait noire de monde pour le grand pèlerinage. Le vice-roi serait le premier arrivé. Le roi ne faisait son entrée que deux jours plus tard. Les rues seraient alors bondées. Le peuple venait saluer son souverain et redire sa fidélité au pied de l'arbre sacré. Le vice-roi, comme les autres, referait acte de soumission. Il jurerait fidélité et obéissance au roi et au royaume de Tisréal. Il le ferait au nom de tous les barons de son royaume, charge à lui de l'obtenir. C'était aussi l'endroit des renversements. Le roi avait tous les pouvoirs, y compris celui de révoquer le vice-roi pour nommer un autre dirigeant à sa place. Cela était arrivé une fois. Le vice-roi de l'époque avait été destitué, jugé et exécuté au pied de l'arbre sacré. Les ancêtres de Gérère avaient accusé le vice-roi de l'époque de vouloir faire sécession. Reneur, le chef du clan des Chihouaï, faisait courir le même genre de bruit. Gérère avait dû multiplier les actes de soumission et de fidélité, adressant cadeaux et ambassades au roi.
Kaja sentait la tension monter au fur et à mesure qu'on approchait de Tribeltri. Jobau se rendait sur le bateau de son père. D’autres barons venaient participer à ces réunions. En même temps, Kaja apprenait en écoutant les piroguiers que les Chihouaï faisaient de même. Le soir, les bateaux s’illuminaient pour accueillir les convives et convaincre les indécis. Kaja regardait le jeu des courtisans sans y participer. Ils s’enfermaient dans la grande salle du bateau, bien à l’abri des bayagas. L’alcool y coulait à flot et les invités ne repartaient qu’au petit jour. Une fois l’étoile de Lex levée, Kaja se sentait libre. Plus personne n’entrerait ou ne sortirait du bateau. Jobau ne risquait plus rien. Il avait observé que les tréïbens avaient leurs propres passages. Kaja avait demandé au capitaine l’autorisation de les emprunter. Ce dernier avait été étonné, mais il l’avait accordé. Alors qu’ils approchaient de la frontière cette nuit-là, Kaja s’y risqua. Il suivit le couloir et atteignit le poste de pilotage. Comme le convoi était en retard, le vice-roi avait exigé de naviguer de nuit. Malgré l’inquiétude, les marins avaient obéi. À cette heure tardive, Kaja n’avait trouvé qu’un homme de faction. Il surveillait par une étroite fente ce qui se passait dehors.
   - Vous n’avez pas peur des bayagas, demanda Kaja ?
L’homme se retourna. Dans la faible lueur du fanal, Kaja reconnut le capitaine.
   - Non, commandant. Ce n’est pas la première fois que je navigue de nuit. On ne voit pas toujours les bayagas et puis la fente peut se fermer rapidement.
   - Est-on loin de la frontière ?
   - On l’atteindra en fin de nuit et là nous serons tranquilles. Les bayagas ne la passent pas.
Kaja se mit à regarder dehors.
   - Vous avez de la chance, commandant. En voilà sur tribord.
Kaja dut réfléchir pour savoir de quel côté regarder. Il vit des lueurs diffuses au-dessus d’une autre barge un peu plus loin devant.
   - Vu d’ici, cela ne semble pas trop inquiétant.
   - Non, vu d’ici, mais il ne faudrait pas qu’ils leur prennent l’idée d’approcher. Cela m’est arrivé une fois. J’en frissonne encore.
Tout en disant cela, le capitaine fermait la fente petit à petit. D’un coup, il ferma le volet complètement. À travers les interstices entre les planches de la cabine, Kaja perçut de la lumière. Elle était changeante tant en couleur qu’en intensité. Puis d’un coup, tout fut noir, d’un noir plus sombre que la nuit. Il sentit monter en lui la peur, heureusement cela ne dura pas.
   - Qu’est-ce que c’était ? demanda Kaja.
   - Vous comprenez, commandant, pourquoi on n’aime pas les rencontrer.
   - Pourtant, certains chez nous les affrontent.
   - J’aimerais pas être à leur place.
Comme tout semblait calme, le capitaine entrouvrit la fente.
   - On dirait que c’est fini pour cette nuit.
Kaja était resté impressionné par cette impression qu’il avait eue face aux bayagas. Comme prévu, ils passèrent la frontière aux petites heures du jour.
Dans le royaume de Tisréal, le fleuve s’étalait tranquillement dans une vaste plaine. Les soldats du royaume étaient venus les contrôler. Cela avait plus tenu de la visite de courtoisie que du réel contrôle. Kaja avait pourtant senti leur condescendance. Il n’aimait pas être pris de haut et s’était senti énervé toute la matinée. Le temps s’était pourtant mis au beau. La navigation était calme. Des marins de Tisréal avaient embarqué. Ils guidaient les tréïbens qui prenaient cela avec philosophie. Le capitaine avait expliqué à Kaja qu’il faisait régulièrement du transport entre les deux royaumes. Les marins de Tisréal étaient une obligation parmi d’autres. Cela n'empêchait pas le voyage d’être rentable. 
Ils arrivèrent en vue de Tribeltri comme prévu. Les bateaux avaient rattrapé le retard. Le comité d’accueil les attendait sur la berge. Le vice-roi eut droit à tous les honneurs. Le baron Reneur débarqua avec les siens accueilli par un simple conseiller. À la raideur de sa démarche, on devinait sa colère. Il ne fit aucun esclandre et s’en alla vers son hébergement.
   - Il croyait que le roi allait lui donner ce qu’il voulait… Eh bien, il en est pour ses frais !
Kaja se retourna en entendant Jobau qui semblait jubiler. Kaja le vit aller vers ses courtisans et s’entretenir avec eux. Il ne s’attarda pas à aller commenter. Il lui fallait surveiller le débarquement. Il ne fallait pas traîner, les premiers rites commenceraient au petit jour.
Alors que Kaja organisait la sécurité de la partie du palais dévolue à Jobau, il vit arriver un envoyé du vice-roi.
   - Mon maître m’a envoyé vers vous pour vous porter son désir.
Kaja renvoya le lieutenant qui écoutait ses ordres.
   - Les désirs du vice-roi sont des ordres pour qui est fidèle.
   - Alors soyez son armure demain.
Kaja resta interloqué. Que craignait Gérère pour ainsi lui demander d’être son garde rapproché ? L’envoyé du vice-roi était déjà reparti. Il fit venir Granca et Denbur, ses premiers lieutenants. Avec eux il tint un conseil et prépara la journée du lendemain. Les loups de Sink se réunirent en meute et la meute se prépara au combat dans le plus grand secret.
Avant que le jour ne se lève, ils étaient en place. Kaja rejoignit les appartements du vice-roi. S’il était en grande tenue, il était aussi prêt au combat. Sous l’uniforme, la cotte de mailles pesait sur ses épaules. Son épée avait été affûtée et il avait réparti ses dagues en différents endroits de son corps pour faire face à toute éventualité. Quand le vice-roi apparut en grande tenue d’apparat, il fit signe à Kaja de se tenir près de lui.
   - Jamais à plus d’un pas, Baron Sink !
   - Bien, Majesté.
Le convoi se mit en route. Des serviteurs ouvraient la route avec des flambeaux. Derrière suivaient les nobles barons de la maison du vice-roi selon leurs rangs. Gérère marchait derrière eux. Tout autour de lui se tenait sa garde d’honneur. Kaja les connaissait. Tous ces hommes étaient grands et impressionnants mais manquaient de pratique et d'entraînement. La procession arriva devant l’arbre sacré faisant cercle autour. Les prêtres du lieu étaient là. Ils accueillirent les dons, les disposant autour de l’arbre, suivant l’importance de chacun. Quand vint le tour du vice-roi, il déposa de l’or. Kaja, derrière lui, sortit un couteau, se fit une entaille sur un doigt et laissa couler une goutte de sang sur une des racines. Le prêtre ouvrit des yeux étonnés. Rares étaient les barons à faire cela. Une telle offrande les liait à l’Arbre et l’Arbre leur dictait sa volonté. Cela pouvait prendre des années, mais un jour, il recevrait l’Appel et toute sa vie il deviendrait un serviteur de l’Arbre.
La cérémonie continua avec des chants, des discours et des rites de demandes de bénédictions. Cela dura jusqu’au milieu de la journée. Quand la procession du vice-roi reprit le chemin du palais, ils croisèrent la procession du clan des Chihouaï. Kaja savait qu’ils suivraient le même rituel. Cela durerait deux jours pour que tous les clans aient rendu hommage à l’Arbre sacré. Après quoi viendrait le roi.
Kaja fut libéré de sa mission dès le retour au palais. Le vice-roi ne voulait pas ressortir avant la venue du roi. Il retrouva Jobau. Ce dernier comptait bien profiter de la ville pour s’amuser un peu. Plus vers l’extérieur, il y avait des lieux de plaisirs et il comptait bien y aller. Kaja l’accompagna une partie du temps, mais prépara aussi la cérémonie de soumission. Reneur n’avait rien tenté aujourd’hui et la bénédiction de l’arbre avait été reçue. Kaja en déduisit qu’il n’était pas prêt pour un coup d’état. Néanmoins, il prépara ses hommes à cette possibilité.
Le jour de la soumission arriva. Kaja était nerveux comme tous. Devant les palais, les processions se formaient. Les bannières en tête, les clans du royaume se tenaient prêts. L’attente commença. Le roi se fit attendre jusqu’au milieu du jour. Il remonta l’avenue de la capitale. Ce fut un spectacle grandiose. Le peuple, qui patientait depuis le matin, acclamait son souverain qui passait. Les processions des clans se mettaient en ordre derrière le roi. Le vice-roi prit sa place juste derrière le palanquin royal et devant le clan des Chihouaï. Ils marchèrent ainsi au son des fanfares jusqu’à la place de l’Arbre sacré. Les prêtres avaient disposé le trône au milieu des racines. Devant lui, ils avaient monté une estrade pour que les barons s’avancent et fassent soumission. De part et d’autre, une allée de planches en facilitait l’accès. Le roi fut le premier à monter. Ses gardes l’accompagnèrent. Arrivé sur l’estrade, il se tourna vers l’arbre et fit la révérence, prononçant les paroles de soumission. Pendant ce temps les chefs de clans avaient quitté leur procession et s’étaient avancés restant au pied de l’estrade. Chacun des chefs était accompagné de ses gardes dont le nombre était fonction de sa puissance et de son rang. Kaja aurait pu être l’un d’eux. Il avait choisi de suivre le vice-roi et huit gardes. Reneur s’était avancé à côté, accompagné de son fils et de sept gardes. Derrière eux, les chefs s’étaient rangés en silence. Au premier rang de l’assemblée, tous les barons étaient là, y compris Jobau. Kaja surveillait tout en se pliant au rite. Son épée était prête au combat. Il remarqua que ni Reneur, ni son fils, ni leurs gardes n’avaient leurs armes détachées. Les sécurités étaient nouées sur des armes certes précieuses mais à l’efficacité douteuse.
Quand le roi se releva, toute l’assemblée fit de même. Il s’installa tranquillement sur son trône, des serviteurs arrangèrent son manteau et ses gardes se placèrent de part et d’autre. Quand tout fut en ordre, il fit signe et les trompettes sonnèrent. Gérère monta. Ses gardes lui emboîtèrent le pas. Arrivé devant le roi, il s’agenouilla et prononça les mots de la soumission. Le roi les accepta. Il lui fit signe de rester sur place. Kaja sentit le trouble de Gérère. Ce n’était pas l’habitude. Le roi aurait dû proclamer sa confiance en lui et lui redonner mandat de vice-roi. Au lieu de cela, le roi fit le geste pour que sonnent les trompettes. Reneur s’avança. Il exultait. Gérère était blême. Reneur prit place devant le roi et s’agenouilla pour prononcer les mots de la soumission. Le roi les accepta et se leva, provoquant le silence de l’assemblée. Kaja vit Gérère trembler.
   - Au nom des pouvoirs que me donne l’Arbre sacré, je vous donne mission...
Tout le monde retint son souffle.
   - … À vous baron Reneur, je vous donne pour mission de gouverner… avec l’aide du baron Gérère qui a toute ma confiance, le royaume du peuple de Riou.
Cela fit l’effet d’une bombe. Tout le monde y alla de son commentaire. Kaja se mit à craindre que Gérère ne fasse un malaise. Quand il se tourna vers Reneur, il vit que le sourire avait quitté son visage. Le vieux roi de Tisréal avait bien manœuvré. En séparant ainsi le pouvoir, il le divisait, rendant impuissants les deux clans. Le roi attendit que le brouhaha cesse pour continuer. Cela prit un moment, mais petit à petit le silence se réinstalla sur la place.
   - Quant à vous baron Sink, dont la fidélité ne peut être mise en doute, je vous mets sous les ordres directs du vice-roi Reneur en vous nommant colonel.

mercredi 29 août 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...63

Leur arrivée à la porte de Tianpolang fut annoncée alors qu’ils n’étaient qu’à Riega. Kaja savait qu’il en serait ainsi. Même à marches forcées avec des chariots pour les aider, les armées ne vont jamais aussi vite que le vent des nouvelles. Quand il rencontra le colonel qui dirigeait la place, on lui présenta ce “nouveau roi Riou” comme un de ces aventuriers plus proche du bandit que de la royauté. Il avait utilisé la légende pour rassembler une bande de malandrins qui écumait la région. La population le soutenait plus par peur que par conviction. Pour en avoir déjà combattu, Kaja savait que les choses n’étaient jamais aussi simples. L’homme pouvait très bien être sincère ou vivre dans l’illusion. Le colonel lui montra sur une carte la région que ce renégat écumait. La bande n’avait fait qu’un raid contre la ville. Clébiande était bien défendue et les plus gros dégâts avaient eu lieu dans les faubourgs. Aucun seigneur n’avait été blessé. Par contre, plus loin, les manoirs et les fermes mal fortifiés étaient des cibles pour la bande.
   - Et quel est son nom ?
La question de Kaja surprit le colonel qui dut réfléchir avant de répondre :
   - Cajobi, euh non ! Cajanobi. On dit de lui qu’il a hérité des qualités du roi Riou, dont, bien évidemment il prétend descendre. Je vous souhaite bonne chasse, commandant. Je peux vous garantir qu’il ne passera pas la porte du Tianpolang.
Kaja salua le colonel. Il le sentait plus désireux de préserver sa tranquillité que de partir sur les chemins pour courir sus à l’ennemi. Il passa la nuit dans le fort avec ses troupes.
Dès l’aube, ils se mirent en route. Dès qu’ils se furent éloignés de la ville, ils prirent la formation de combat. Pour Cajanobi, vaincre l’armée du roi était primordial. Une victoire lui ramènerait des partisans. À l’école militaire, on leur avait raconté l’histoire d’un de ces révoltés. Il n’avait pas été arrêté par les troupes de chasse comme celle que dirigeait Kaja. La révolte alors avait pris de l’ampleur et il avait fallu pacifier toute une région en déplaçant tout un corps d’armée et surtout les buveurs de sang qui avaient fait un massacre. Cajanobi n’avait pas été considéré par l’état-major comme très dangereux. On ne lui avait envoyé qu’une troupe de chasse, charge à Kaja de montrer qu’il était le meilleur en réglant le problème.
Kaja marchait avec les éclaireurs et le guide. C’était un autochtone dévoué à la cause des seigneurs. Le colonel l’avait recommandé. Ils atteignirent le premier lieu de pillage en milieu d’après-midi. Ils examinèrent les ruines déjà froides. Les corps avaient déjà été enterrés. Kaja alla jusqu’à la ferme. Elle était encore debout contrairement au manoir, et habitée. Il interrogea les survivants, cherchant à se faire une idée de son gibier.
Ils s’installèrent dans la grange pour la nuit. Kaja convoqua ses lieutenants pour faire le point.
   - Il a plus d’hommes que nous, déclara le plus âgé.
   - Des paysans, mal armés, mal entraînés, répliqua le plus jeune.
   - Granca a raison, dit Kaja, il ne faut pas sous-estimer l’adversaire. Bien menés, ils font du dégât.
   - Oui, mon Commandant, mais le manoir n’avait quasiment pas de défense et vous avez entendu les fermiers, le seigneur Lenka était âgé et n’avait rien prévu. La victoire était facile.
   - Peut-être, répondit Granca, mais il faudra voir les autres lieux de pillage. Nous allons nous battre à un contre trois ou quatre et même si ce ne sont que des paysans, la victoire n’est pas assurée. Tu n’as pas encore combattu pour de vrai, comme la majorité de cette troupe. Alors Denbur prépare-toi, le choc pourrait être rude.  
Dans les jours qui suivirent, ils rencontrèrent plusieurs familles pillées. L’une d’elles était même de l’ancienne noblesse. C’est ainsi qu’on appelait les nobles de l’époque du roi Riou. Ils n’avaient pas disparu lors de la conquête même si beaucoup de familles avaient tout perdu au profit des seigneurs.
   - Des bandits, ce ne sont que des bandits… lui avait dit le vieux noble.
Kaja partageait son opinion. Cajanobi choisissait ses cibles de manière à ne courir aucun risque ou presque. La légende voulait que le nouveau roi Riou parte à la reconquête de son royaume. Ici, nulle notion de territoire libéré, on n’avait affaire qu’à des pilleurs qui devaient avoir un repère quelque part.
Pendant huit jours, Kaja eut l’impression de tourner en rond. Quand ils allaient sur le lieu des attaques, les traces y étaient confuses car trop vieilles. Le pisteur perdait la trace régulièrement. Quand la bande atteignait une route, tout devenait confus.
   - Ils doivent se déplacer en petit groupe les uns après les autres, voire suivre plusieurs chemins différents, avait expliqué le pisteur.
Alors que Kaja craignait de rentrer bredouille, la chance lui sourit. Il s’était arrêté dans une auberge avec ses lieutenants pendant que dehors ses hommes faisaient la pause. On leur avait donné la meilleure table. Kaja ne le remarqua pas, tellement la chose lui était familière. Seul le pisteur y fit attention et s’éloigna en direction des lieux d’aisance. Quand Kaja s’y dirigea, il se fit attraper par le bras et tirer en arrière sans violence mais fermement. Il vit, étonné, son pisteur lui faire signe de se taire et de le suivre. Ils avancèrent un peu et se retrouvèrent derrière la petite cour aux odeurs nauséabondes. Ils n’étaient séparés d’elle que par quelques planches disjointes :
   - Regardez vers la droite, murmura le pisteur.
Kaja vit un homme appuyé contre le mur leur tournant le dos. Il se tourna vers le pisteur, l’air interrogateur.
   - Je suis sûr que c’est un de la bande… J’ai entendu le patron le prévenir de votre arrivée et d’aller se planquer.
Kaja s’interrogea sur la meilleure manière de faire. Soit il l’attrapait et le faisait avouer le lieu du repère. Cela avait l’avantage d’être direct et l’inconvénient de manquer de discrétion. Soit on le pistait jusqu’à son repère, beaucoup plus discret mais aussi plus aléatoire. Il était tout à fait possible de le perdre.
   - Mon commandant, continua le pisteur dans un murmure, laissez-moi le suivre et vous, partez ostensiblement, qu’il se croie en sécurité.
Kaja approuva d’un mouvement de tête et rejoignit la grande salle. Là il se comporta comme il avait vu faire d’autres seigneurs sous le regard étonné de ses lieutenants qui ne l’avaient jamais vu comme cela. Ils jouèrent le jeu, mobilisant les regards sur eux. Si bien que quand ils se levèrent pour sortir, ils sentirent le soulagement des présents. Kaja donna les ordres à sa troupe et monta à cheval, imités par ses lieutenants. Ils s’éloignèrent tranquillement suivis par leur détachement rangé comme à la parade. Quand ils furent assez loin, Kaja expliqua le plan aux lieutenants.
   - Peut-on lui faire confiance ?
Kaja regarda Granca qui venait de poser la question.
   - Probablement pas, c’est un autochtone. Appelle Stor.
Granca se retourna à moitié sur son cheval et fit un signe. Un homme remonta la colonne en courant. Il fit un salut impeccable. Kaja examina d’un œil satisfait l'ordonnancement de son uniforme. Il exigeait le meilleur de ses hommes, il le savait. Cela faisait de sa troupe une unité d’élite. Les meilleurs se disputaient l’honneur d’y servir. Tel était le cas de Stor. On le disait capable d’être plus discret qu’un gersoll, animal pourtant légendaire pour sa discrétion.
   - Tu vas laisser ton équipement et retourner à l’auberge et tu vas suivre le pisteur et celui qu’il piste.
   - Bien mon Commandant.
Rapidement Stor se retrouva vêtu comme un paysan. Kaja le vit se fondre dans la végétation du bord de la route. Il sourit. La suite de sa mission se présentait sous de meilleurs auspices.
Ils durent attendre deux jours avant de voir réapparaître le pisteur. Il avait suivi l’homme suspect et avait effectivement trouvé le repaire des renégats. Kaja l’interrogea longuement sur la topographie du terrain et sur les forces en présence.  Le lendemain Kaja s’enferma avec ses lieutenants. Ils discutèrent de la stratégie tout en s’interrogeant sur l’absence de Stor. Il n’arriva que le jour d’après. Kaja le fit venir et eut un long entretien en présence de Granca et de Denbur. Il présenta la situation assez différemment du pisteur. Les renégats s’étaient constitués un vrai camp retranché. Il fallait suivre un fossé assez long avant d’arriver à une clairière. Stor précisa les points les plus adaptés pour se faire prendre en embuscade. Il avait aussi fait le tour du camp et avait trouvé une voie de repli pour la troupe.
   - Donc si on attaque par le fossé, résuma Kaja, on subit une ou plusieurs attaques de ceux qui seront embusqués et eux pourront fuir par cette espèce de toboggan naturel que tu décris...
   - Oui, mon commandant, c’est cela.
   - En bas du toboggan, c’est comment ?
   - Une sorte de marais. Il faut connaître les passages si on veut passer. Je vois mal des hommes lourdement armés traverser par là.
   - Et le haut du fossé ?
   - Difficile à atteindre sans être vus. J’ai pu le faire, mais je suis seul et la nuit était là. Le terrain est truffé de grottes où je me suis réfugié pour être à l’abri des bayagas.
Kaja laissa Stor partir se reposer. Les lieutenants montraient une mine dépitée.
   - Je vois pas comment faire, dit Denbur.   
   - On va perdre tous les hommes si on s’engage dans ce fossé, ajouta Granca
   - Alors on ne va pas y aller, dit Kaja. On va juste leur faire croire qu’on y va. Faites préparer les hommes. On attaquera quand l’étoile de Lex se couchera…
Leur départ fut remarqué. Kaja était certain que Cajanobi allait être prévenu. Ils partaient avec armes et bagages. Les chariots étaient entre le groupe, sous les ordres de Granca et celui de Denbur. Kaja marchait en tête. Ils se dirigèrent vers le repaire des renégats. Des gens les voyaient passer. Si les regards semblaient indifférents, Kaja s’interrogeait sur les liens avec la bande. Ils arrivèrent au soir dans la forêt qui s’étend sur les pentes du fleuve. Bien que raides les berges n’avaient pas encore pris la verticalité des gorges du Tianpolang. Au sud, elles avaient été aménagées en terrasses pour la culture, tandis qu’au nord, on avait laissé prospérer la forêt y traçant seulement quelques chemins pour les charrettes. Avant la nuit complète, ils avaient trouvé les grottes que Stor avait décrites et s’étaient installé pour la nuit. Personne n’avait dormi. Il fallait préparer l’affrontement du lendemain.
Dès que possible les éclaireurs se mirent en route. On voyait à peine où l’on mettait les pieds. Kaja avait préparé ses hommes pour qu’ils soient les meilleurs et ils l’étaient. Têtes brulées, peu respectueux des bonnes manières, ils étaient selon eux meilleurs que les buveurs de sang, ce qui provoquait régulièrement des bagarres dans les tavernes quand ils osaient l’affirmer haut et fort. Quand survint le signal, les groupes se mirent en route. Si sur le chemin des charrettes, le convoi avançait en rangs serrés à trois de front, de part et d’autre, des voltigeurs se déplaçaient le plus silencieusement possible. La colonne dépassa le premier point d’embuscade. Rien ne se passa. L’attaque eut lieu là où Stor l’avait prévu. Le chemin était bordé de hauts talus faits de sable difficiles à escalader. Les premières flèches clouèrent la troupe sur place. Les tirs cessèrent rapidement dans des bruits de feuillage remué et de branches cassées. Sur le chemin, dans la pâle lumière de l’aube, les soldats reprirent leur marche, toujours en rangs serrés formant des blocs. Il y eut une autre tentative d’attaque qui se solda par le même échec des assaillants. Quand ils arrivèrent dans le repaire des renégats, le soleil se levait. Se déplaçant silencieusement, des soldats jaillissaient d’entre les arbres. Sur le chemin, la colonne arriva. Kaja les regarda entrer. Il sourit. À la lumière naissante, on voyait bien que les soldats n’étaient que des fétus de paille. Pour un bloc de neuf silhouettes, il n’y avait qu’un porteur, au centre, protégé par ses compagnons de paille comme par une armure. Tous les autres, comme une meute de loups, avaient escaladé les crêtes et pendant que l’ennemi se focalisait sur la colonne, ils avaient jailli par derrière, égorgeant tous les archers.
Ils inspectèrent le camp désert. Les occupants étaient partis à la hâte laissant tout sur place. Kaja donna des ordres. Un groupe resta pour tout brûler, pendant ce temps, les autres suivirent la piste des fuyards. Les loups de Sink, comme on allait les appeler, se remirent en chasse. En bas du chemin de fuite dans les marais, on entendait des cris et des bruits de combats. Granca était à l’heure. Kaja fut heureux du bon déroulement de son plan. Denbur et les faux soldats attaquaient par le chemin, pendant que lui et les  voltigeurs nettoyaient le terrain. Granca avait la partie la plus difficile : diriger la chasse dans les marais.
Les loups de Sink avaient chassé pendant trois jours, semant les morts tout le long de leur route. Depuis la conquête, les rois étaient formels : “Pas de pitié. Faites des exemples”. Il n’y avait pas de prisonnier. Tout rebelle attrapé vivant était torturé et laissé pendu par les pieds le long du chemin. Toute personne prise à l’aider subissait le même sort. Le dernier à être attrapé fut Cajanobi. Pour lui la loi était claire. Il se prenait pour la réincarnation du roi, il fallait détruire sa prétention. Il fut écorché vif sur la place de Clébiande devant la foule. Kaja aurait bien gracié quelques renégats plus poussés dans le mouvement par la misère que par leur croyance, mais les ordres... Il fut content de ne pas avoir à s’occuper de Cajanobi. Lui et sa troupe étaient déjà repartis pour la capitale avant l’exécution, après avoir reçu les félicitations du gouverneur de la ville et du colonel.
À son arrivée, il fut reçu par Jobau, le fils du vice-roi. Il fit son rapport et s’ouvrit à lui de ses difficultés à appliquer des ordres ne favorisant pas la paix.
   - Je connais le problème, baron Sink. Ces manières de faire ne sont bonnes ni pour la paix ni pour la prospérité. Les campagnes produisent à peine de quoi payer le tribut et nous nourrir. Mais mon père et les vieux barons refusent de déroger aux traditions.
Les semaines qui suivirent furent très occupées. Son succès lui avait ouvert de nouvelles missions. Le grand pèlerinage approchait. Il fut nommé responsable de la sécurité du Prince.
C’était le temps fort de l’année. On allait rendre hommage au roi. Le Vice-roi et le tribut partaient vers Le Pays. Tisréal était Le Pays. Celui du roi Vergent et des ancêtres des seigneurs. C’est là qu’on rendait hommage à l’arbre sacré. Il était la source du sacré et du pouvoir. Le roi de Tisréal en contrôlait l’accès et par là même, possédait le pouvoir. Gérère faisait le voyage depuis des années pour rendre hommage et montrer sa soumission au roi. La noblesse de Tisréal considérait les seigneurs du royaume de Riou comme inférieurs à elle et le faisait bien sentir. Cette année, le vice-roi voulait que Jobau l’accompagne. Il sentait venir la fatigue de sa vieillesse. Il voulait associer son fils à son pouvoir. Gérère commençait à être inquiet pour sa succession. Les oracles n’étaient plus limpides et leurs paroles ambiguës nourrissaient ses inquiétudes. Le prince Jobau aussi alimentait sa peur. Le vice-roi trouvait son fils trop mou. Ses idées de libéralisation étaient pour Gérère, dangereuses. Elles pouvaient ouvrir la porte à une rébellion plus grave que toutes celles qu’ils avaient connues. D’autres vieux barons rejoignaient son point de vue et tentaient de placer leur rejeton dans la course à la succession. Ces familles, qui avaient des ramifications dans les deux états, intriguaient auprès du roi de Tisréal pour qu’il nomme une autre lignée comme vice-roi.
Le temps du Pèlerinage était loin d’être un temps de paix et de détente. Entre le peuple qui pouvait se révolter et les barons dont il craignait la fronde, Gérère essayait de naviguer au mieux. La famille Sink avait toujours été un fidèle soutien de son pouvoir et il se sentait rassuré que la sécurité de son fils soit entre les mains de Kaja.