vendredi 12 avril 2013

Le roi-dragon était parti. Quiloma l'avait vu une dernière fois.
- Yaé n'a pas pris par le col de l'homme mort. Pourtant il sait que je peux voler plus vite que lui ne marche. Que cherche-t-il ?
- Son avantage est de connaître le pays Blanc. Mais je ne sais pas ce qu'il cherche. Il existe de nombreux chemins.
- Je vais les découvrir, Quiloma. Je te confie la région. Tu as ma confiance. Je sais que tu feras ce qui est bien.
Comme à chaque fois que cela se produisait, Quiloma fut impressionné de voir l'homme au bâton devenir le dragon rouge. De ses puissants battements d'ailes, il prit de la hauteur.
Le roi-dragon appréciait le vol. Il y avait un plaisir certain à sentir les courants du vent qui le portaient. Où pouvait être Yaé ? Si son corps de dragon profitait pleinement des sensations du vol, son esprit d'homme était préoccupé par ce qu'il devait faire.
Il survolait des montagnes entrecoupées de vallées plus ou moins profondes. Les pics rocheux alternaient avec ceux couverts de neige et de forêts. Dans les creux, il distinguait parfois des villages et des macoca. Cela réveilla sa faim. Il repéra une vallée plus large. Un troupeau de ces délicieuses bêtes était à l'orée d'une forêt. Il distingua sans peine celle qui grattait encore la neige sur l'espace dégagé de ce qui devait être une prairie en été. Il fit un cercle descendant sans que la bête ne bouge. N'écoutant que sa faim, il plongea. Au moment où ses griffes attrapèrent le macoca, lui brisant l'échine, il sentit le sol se dérober sous lui. Déséquilibré, il se sentit tomber sans pouvoir jouer de ses ailes. Un piège ! Son instinct le fit se débattre. Il sentit de lourds filets lui tomber dessus et l'entraîner plus bas. Il heurta violemment le sol. S'il ne se fit pas mal, cela attisa sa colère. Il était mal positionné, sur le flanc, la tête coincée dans les larges mailles. La neige avait volé partout, l'enveloppant de brouillard. Il sentit plus qu'il ne vit les lourds javelots. Il les sentit se planter tout autour de lui puisqu'il avait repris sa forme humaine. Il était debout au milieu de filets bien trop grands pour l'enserrer. Le marteau dans une main et le bâton de pouvoir dans l'autre. Il scrutait autour de lui. Les javelots étaient aussi noirs que ceux de Sanki. La neige autour de lui devint noire. Le roi-dragon se mit en mouvement. Il avait repéré un escalier qui allait lui permettre de sortir de cette fosse. Alors que la neige finissait de retomber, il atteignit le bord du piège. Des hommes s'avançaient tout autour tenant d'autres javelots. Personne ne fit attention à l'ombre rapide qu'il était quand il combattait. Les hommes étaient maintenant tout autour de la fosse, javelots prêts
à partir.
- Tu vois quelque chose ?
- Non, y a que la carcasse du macoca.
À cette réponse plusieurs se mirent à regarder en l'air autour d'eux. Le roi-dragon s'était assis sur une souche un peu plus loin pour les observer.
- C'est de la magie ! Un truc aussi gros peut pas disparaître comme ça.
- Le Bras du Prince-majeur nous a prévenus. Sa magie est puissante. Seuls nos javelots peuvent l'atteindre.
- Il faut aller les récupérer.
- Non, ce n'est pas la peine. Dès qu'ils touchent quelque chose, ils le détruisent mais perdent leur pouvoir.
- Il est reparti ?
- Sûrement, je ne vois pas où il pourrait être.
Le roi-dragon détailla l'homme qui venait de parler. Il portait un anneau de pouvoir. Ce n'était ni celui d'un konsyli, ni celui d'un prince. Il était plus grand que la moyenne, plus large aussi. Pour le reste, il était habillé de fourrure de macoca comme les autres. Le roi-dragon pensa que pour avoir été aussi rapides à arriver, les hommes devaient être à l'affût non loin. Ils n'avaient pas l'allure des guerriers. Il pensa à des éleveurs. Quiloma et surtout Éeri lui en avaient parlé. Le pays blanc était composé de provinces avec des éleveurs de macoca assez nombreux, vivant en tribus et se déplaçant beaucoup. Ils étaient la principale source de nourriture. Ailleurs dans certaines plaines plus chaudes l'été, ils y avaient des agriculteurs. Ils faisaient pousser une sorte d'herbe portant des petites graines dont on faisait la farine des galettes. Éeri lui avait expliqué qu'on ne la trouvait que sur ces terrains proches des glaces.
- On refait le piège, Sméloeb ?
- Non, ce n'est pas la peine, il ne reviendra sûrement pas, dit l'homme à l'anneau.
- Je serais vous, je serais moins sûr.
Tous les hommes sursautèrent en entendant la voix du roi-dragon. Tous les regards convergèrent vers lui et vers le bâton de pouvoir qui sembla scintiller. Les javelots qui s'étaient levés, redescendirent. Des spirales colorées jaillissaient des tracés du bâton. Elles firent comme un ruisseau de lumière qui coula vers les hommes qui s'étaient figés, hypnotisés. Bientôt de leurs bouches sortirent comme de légères fumées aux couleurs irisées qui se réunirent pour aller à la rencontre du flot de luminescence issu du bâton. Quand les deux courants se réunirent, il y eut un tourbillon ascendant mélangeant les deux en une colonne qui se mit à briller quand le soleil éclaira le fond de la vallée. En haut la lumière retomba en une fontaine de gouttelettes qui illumina le groupe. Il y eut des cris. Chaque homme touché par cette pluie lumineuse, lâchait son arme et mettait genou à terre. Quand tous furent ainsi soumis, le roi-dragon s'avança. Du bout de son bâton, il toucha l'homme à l'anneau :
- Debout Sméloeb !
Ce dernier se releva en regardant autour de lui. Dans ses yeux on pouvait lire la surprise de ce qu'il voyait.
- Mon roi, dit-il en faisant mine de se remettre à genoux.
- Ça suffit ! Qui t'a donné ces javelots noirs ?
- Une phalange est passée, il y a une lunaison. Elle faisait le tour des campements pour remettre ces javelots. Quand ils ont vu la plaine, ils nous ont fait creuser la fosse et préparer le piège. Il disait qu'un mage allait venir, monté sur un dragon pour se faire passer pour le roi-dragon et qu'il nous fallait les détruire si notre piège attirait le dragon.
- Et maintenant que dis-tu ?
- La lumière du roi a ouvert mes yeux. J'ai vu et je sais. Ma fidélité est à vous. 
- Qui es-tu ?
- Sméloeb, du clan des éleveurs des montagnes vertes. Nos macoca sont les plus beaux et nous avons toujours fourni le palais du Prince-majeur. Toutes nos bêtes sont vôtres, majesté, si vous le désirez.
- Je mangerais tes macoca avant de partir.  Trois me seront nécessaires. Combien y a-t-il de clans comme le tien ? 
- Les montagnes vertes abritent autant de clans qu'une phalange a de guerriers. Chaque clan fait vivre autant de gens que deux phalanges.
- Ton anneau est différent de celui des princes.
- Oui, Majesté, je suis chef de mon clan, et responsable de cette partie de la montagne. J'ai deux mains de clans sous ma surveillance et je dois respect au Styrlming qui dirige notre région. Lui rend compte directement au prince-cinquième Kinrom. Nous fournissons chaque année des guerriers pour les phalanges et les phalanges nous protègent contre les forces du mal.
- Les forces du mal ?
- Oui, majesté, parfois nous avons des attaques des Gowaï, surtout depuis le dernier été et il y a toujours les crammplacs. Heureusement, ils sont moins nombreux.
- Les légendes disent que les crammplacs poilus nous sont soumis.
- C'est vrai, majesté, mais pas quand il n'y a pas de roi-dragon.
- Je suis là ! La paix va revenir.
- Par le maître des dragons que les choses soient comme vous le dites !

mercredi 10 avril 2013

Quiloma était perplexe. La mort des quatre guerriers dans le combat contre le roi-dragon était normale. Ce qui le mettait mal à l'aise était ce qu'il avait vu. Que représentaient les pantins noirs que la flamme pâle avait mis en évidence ? Il en parlait avec la Solvette qui lui répondit :
- Les charcs sont perturbés depuis l'arrivée du roi-dragon. Ils vont et viennent entre ici et le monde blanc. Il y a une force là-bas qui les attire et les repousse à la fois. Le roi-dragon est venu.  Avant lui, le mal est entré dans le monde. Est-il la réponse au mal ? À moins que le mal ne soit venu parce que le roi-dragon arrivait ?
- Jorohery !
- Quoi Jorohery ?
- Il est apparu dans l'entourage du Prince-majeur au moment de la naissance de l'enfant disparu.
- Que veux-tu dire ?
- Avant c'était un obscur serviteur sans importance. Il est devenu le Bras du Prince Majeur rapidement, trop rapidement à cette époque quand a été lancée la chasse aux ravisseurs. Je suis certain que celui que vous appeliez Tandrag est l'enfant disparu et que Jorohery le cherchait. Je ne sais comment il est arrivé chez Chountic, mais je sais qu'il est l'enfant innommé qui a disparu quand le prince-majeur a voulu le recueillir chez lui.
- Et tu n'as rien fait.
- Non, ma persuasion ne date que du retour du roi-dragon. Je l'ai envoyé vers le dragon quand Yas a attaqué sans être sûr de ce que je faisais.    
- Comme toujours, tu as bien agi...
- Je ne sais, la Solvette. Les forces en jeu me dépassent, nous dépassent.
À ce moment là, Sabda entra. La Solvette la regarda :
- Que se passe-t-il ? Tu sembles triste.
- Il part demain ! dit-elle en se réfugiant dans les bras de sa mère.
Discrètement, Quiloma quitta les deux femmes.

lundi 8 avril 2013

Les quatre guerriers furent amenés sur la grande esplanade. Un mur de neige avait été construit pour délimiter l'arène. Ils pâlirent en voyant l'espace qui avait été dégagé. On les descendit sur la neige durcie où étaient posées les armes. Toutes les phalanges étaient présentes ainsi que certaines personnes de la ville. Les condamnés s'équipèrent avec les deux épées et le bouclier rond et petit sur le bras gauche. Ils s'installèrent dos au mur regardant autour d'eux pour voir d'où viendrait l'attaque. Ils sursautèrent quand une grande ombre les survola. Il y eut une grande clameur quand le grand dragon rouge se posa au centre de l’arène. Les combattants étaient face à face. Tous les spectateurs hurlaient aussi fort qu'ils pouvaient. Les quatre hommes se mirent en mouvement. Le dragon se baissant, souffla une flamme claire, presque transparente. Les hommes se protégèrent derrière leurs boucliers. Étonnés, ils se redressèrent. La flamme ne brûlait pas. Devant le spectacle offert, les spectateurs se turent. Devant le dragon, les silhouettes humaines avaient disparu. On ne voyait que quatre pantins noirs s'agitant en tout sens. Quand cessa le souffle, les quatre guerriers réapparurent regardant autour d'eux, surpris du silence. C'est alors qu'on entendit la voix du dragon :
- Regardez bien, vous, loyaux serviteurs. Ces hommes au cœur noir sont nos ennemis. Ce qui les habite est mauvais. Nulle vérité en eux, mais mensonge et violence pour le pouvoir. Qu'ils soient purifiés !
Le souffle brûlant du dragon fit tout fondre, hommes, pantins et neige. Quand il s'arrêta, il ne restait rien. Quiloma hurla :
- Graph ta cron !  Graph ta cron Mjatsa !
Tous mirent genoux à terre en baissant la tête. Ils ne la relevèrent qu'en entendant les puissants battements d'ailes du dragon qui s'élevait dans le ciel.

vendredi 5 avril 2013



- Tu vas te battre ?
- Oui, le choix s'impose à moi. La loi dit et même le roi fait.
- Ces combats ne cesseront-ils jamais ?
- L'homme peut être pacifique mais il est souvent violent. S'il ignore sa violence comment peut-il être en paix ?
- Je sais, Tandrag, je sais. Je comprends ma mère quand elle me parle de sa fatigue à réparer ceux que les autres abîment.
La pièce était dans la pénombre, juste éclairée par le feu. Sabda avait accueilli le roi-dragon pour le dîner. Elle lui avait demandé cette rencontre dès son arrivée. Il était parti pour Tichcou trop vite pour l'honorer.
- Mon nom est autre maintenant, Sabda, comme ton nom devient autre.
- Je ne dois plus t'appeler Tandrag.
- Si cela t'aide, tu as cette possibilité.
- Te rappelles-tu nos rêves quand on voyait le dragon ? « Bô le dragon ! »
Le roi-dragon sourit :
- Oui, « Bô le dragon ! »
Sabda avait avancé sa main et l'avait posée sur la main du roi-dragon.
- Je connais ton désir, Sabda, mais c'est devenu impossible même si un jour cela a pu sembler possible.
Sabda ne bougea pourtant pas sa main.
- Tu as raison, Tandrag, roi-dragon, mais j'aime toucher ta main et me dire que je touche le dragon.
- Tu m'offres le merveilleux, Sabda. Tu es la seule à me regarder avec des yeux où crainte et envie sont absentes. Même la Solvette me regarde différemment d'avant. Quiloma l'influence.
Le roi-dragon referma sa main sur celle de Sabda et la porta à ses lèvres :
- Nos natures sont trop différentes. Si je t'accordais ce que Quiloma a donné à ta mère, tu en mourrais. Une telle pensée m'est intolérable. Un jour tu trouveras le compagnon qui t'est accordé. Tu découvriras alors la richesse de la vie en toi.
Le roi-dragon laissa le silence retomber, seul le feu crépitait. Doucement, il se mit à fredonner, dans le foyer, les flammes prirent de l'ampleur et commencèrent une danse joyeuse. Sabda ouvrit de grands yeux. Son regard alla du feu au roi-dragon qui chantonnait.
- Merveilleux, Tandrag ! dit-elle en osant poser sa tête sur les genoux du roi-dragon.
Longtemps le roi-dragon murmura les airs brûlants du feu, longtemps après que Sabda se soit endormie. Il laissa ses pensées suivre les flammes et se réfléchir dans le feu.
Le prince Yaé était parti. Est-ce un bien ou un mal ? Il était dans l'incertitude. Tichcou semblait être stable. Il allait partir derrière Yaé. Il pouvait compter sur Sstanch et sur Quiloma. Kaltrim serait-il fidèle à sa parole ? Il en avait l'impression comme pour Saÿnnu et Bogachalis. L'avenir demeurait incertain. Il avait rencontré Kyll. Le maître-sorcier n'avait pas pu être rassurant. « Là-bas, avait-il dit, se concentre une force maléfique. Les esprits eux-mêmes en ont peur. »
Le roi-dragon retournait ce qu'il savait en tous sens. Il lui fallait suive Yaé et aller aux cavernes des dragons. Là étaient les réponses ! Au moins quelques-unes.
Quand le matin était arrivé, Sabda s'était levée.
- Merci de ce que tu m'as donné, dit le roi-dragon.
- J'ai fait si peu, dit Sabda.
- Ce que tu as fait est immense. Tu as fait pousser une graine d'humanité dans un cœur de dragon. Pour te remercier, je te laisse mon compagnon.
Le feu rugit dans l'âtre.
- Regarde-le ! Il est heureux d'habiter chez toi. Toujours, il t’accueillera. Toujours, il te chauffera. Toujours, il te défendra.
Sabda se jeta au cou du roi-dragon :
- Merci Tandrag, roi-dragon.
- Les marabouts sont aussi indispensables que l'air, Sabda. Quand tu seras prête, je souhaite que tu tiennes ce rôle dans la ville. Que tes jours soient prospères, Sabda et ton chemin tranquille.
- Que tes jours soient prospères et ton chemin tranquille, roi-dragon.

mardi 2 avril 2013

Les préparatifs pour le départ demandèrent du temps. Quiloma avait pris la direction des choses. Si Bogachalis et Saÿnnu avaient tout de suite trouvé leurs marques, Yaé restait à distance. Le roi-dragon avait demandé à ce que sa phalange et lui soient cantonnés dans un camp provisoire en attendant le départ. Le froid restait très présent à cette altitude, alors qu'à Tichcou, le dégel arrivait.
La phalange noire avait fait un fort de blocs de neige sur l'esplanade qui avait été dégagée près de la pierre qui bouge.
Le roi-dragon avait fait un séjour à Tichcou pendant que Quiloma planifiait l'expédition. Klatrim et Sstanch avait bien commencé l'organisation. Un nouveau convoi de flamintiens était arrivé, avec des vivres et des nouvelles du monde extérieur. La coalition des Izus et du général Saraya réorganisait ses forces pour la nouvelle campagne. Altanayo aurait trouvé refuge près de la côte de la mer sauvage. Dans son cas, les informations manquaient de précision. Le roi-dragon en avait conclu qu'il avait du temps pour régler les problèmes dans le pays blanc. Il avait donné des ordres à Kaltrim pour renforcer Tichcou et en faire une ville royale. Ce dernier avait des idées précises de ce que devait devenir la bourgade. Il demanda l'autorisation au roi-dragon de convoquer les ouvriers nécessaires. Il l'obtint sous-réserve de ne pas vider les coffres et de ne pas présurer la ville avec des impôts trop lourds. Il nomma Sstanch responsable du suivi des comptes. Avant de repartir, il lui fit cadeau d'un cylindre de pouvoir comme à tous les princes-dixième.
- Il sera notre lien. Si tu le prends dans tes deux mains comme ceci et que tu le poses sur ton front. Ta parole me trouvera où que je sois. Tu me feras un rapport chaque fois que deux mains de jours seront passées.
Le roi-dragon était reparti à pied avec l'équipe qui ramenait des vivres à la ville. Suivre le chemin qui remontait la vallée lui permettait de renouer avec certains de ses souvenirs. Il en fut heureux. En arrivant près de la cascade de son enfance, il sentit l'appel. Il s'arrêta au bord du chemin. Fermant les yeux, il posa le front sur le haut du bâton de pouvoir. Dans son esprit, vinrent les paroles de Quiloma lui apprenant que la phalange noire avait disparu. Il vit Quiloma ayant posé son cylindre de bois sculpté sur son front pour lui transmettre l'information. Plus que cela il sentit la culpabilité que ressentait Quiloma pour ne pas l'avoir vu plus tôt. Le roi-dragon sourit. Le vieux prince ne changerait pas. Les intérêts du royaume passaient avant son honneur.
Quand il arriva à la porte de la ville, Quiloma l'attendait.
- J'ai failli, mon Roi !
- Tu te tourmentes pour avoir obéi à mes ordres, Prince Quiloma. Yaé devait faire un choix. Il l'a fait. Depuis quand est-il parti ?
- Au moins trois jours ! Il a laissé quatre mains d'hommes derrière lui pour faire croire à sa présence.
- Les as-tu interrogés ?
- Oui, ce sont les transfuges des autres phalanges. Ils ont parlé d'un langage codé propre à la phalange noire et se sont sentis exclus. Yaé leur a laissé le choix de prononcer le serment noir ou de rester pour jouer la comédie.
- Tu vois, Prince Quiloma, eux aussi ont choisi. Savaient-ils ce qu'ils risquaient ?
- Oui, le konsyli qui est resté, m'a dit préférer la justice du roi à la soumission au maître de Yaé.
- Où sont-ils ?
- Je les ai fait enfermer dans la prison.
- Combien sont partis ?
- Une phalange et deux mains d'hommes.
Les deux hommes remontèrent vers Montaggone. Sabda s'approcha :
- Restes-tu avec nous ? demanda-t-elle.
- Les évènements m'obligent à changer mes projets, Sabda.
- Je ne te verrais pas, alors, ajouta-t-elle, l'air déçu.
- Espère, Sabda. Je te ferai savoir.
Elle les quitta en arrivant à la hauteur de la forge de Kalgar. Le roi-dragon regarda l'intérieur de l'atelier avec nostalgie. Il aurait bien aimé s'arrêter un peu pour s'occuper du feu. Il fit un geste à Kalgar qui lui rendit son bonjour avec un sourire.
Arrivé à la citadelle, le roi-dragon se fit amener le konsyli et les guerriers prisonniers. Le konsyli dès qu'il fut en présence du roi-dragon, mit un genou à terre et posant le poing fermé sur le cœur, il inclina la tête :
- Mon Roi, à toi je me soumets. Mes actes sont sincères et ma fidélité entière.
- Ta salutation est-elle vérité ?
- J'ai douté, mon Roi, mais aujourd'hui, ma soumission est totale.
- Alors approche ! Viens et touche le bâton de pouvoir. Si tes paroles sont vraies, tu vivras. Si tu mens, tu brûleras.
Le konsyli avala sa salive, se leva et s'avança. Levant la main, il la posa sur le sommet du bâton. Il y eut un éclair. L'homme cria en retirant sa main. Il regarda sa paume. Au centre de sa paume, un dragon rouge pulsait ses ondes de douleur.
- Ton serment est vérité, konsyli. Ma marque est sur toi.
On fit avancer les autres guerriers. Si certains avancèrent sans crainte, d'autres refusèrent. Il ne resta bientôt que quatre guerriers, les bas croisés sur la poitrine refusant de prêter serment et de toucher le bâton de pouvoir.
- La loi demande l'épreuve du combat, dit le roi-dragon. Elle aura lieu demain sur l'esplanade du bas. Emmenez-les !
Pendant qu'ils sortaient Quiloma s'approcha :
- Quelles seront leurs armes ?
- Deux épées à chacun.

vendredi 29 mars 2013

Quiloma ressentit le malaise dès son entrée dans la troisième salle. Ses guerriers étaient l'arme au poing et, au centre de la pièce, Yaé était entravé et couché par terre. Le roi-dragon regarda l'homme couché et ses gardiens. Il vit les hématomes et les contusions. Il dit :
- Combien de blessés ?
- Une main d'hommes sans compter les simples contusions.
- Bien, déliez-le et sortez avec la lumière. Le Prince Yaé aime le noir.
- Mais mon roi, il est pire qu'un crammplacs !
- Oui, pourtant telle est ma volonté.
Yaé regarda le roi-dragon d'un œil noir. Les hommes bougèrent lentement et à reculons sans quitter le prince-dixième des yeux. D'un geste-ordre, le roi-dragon dit à Quiloma de se mettre contre la porte.
Une fois la porte refermée, la nuit s'installa. La vision du roi-dragon s'adapta tout de suite. Il vit par contre les deux hommes écarquiller les yeux pour distinguer quelque chose. Le peu de lumière qui passait par les fentes de la porte disparut quand les guerriers mirent une lourde tenture devant. La nuit fut complète.
Quiloma sursauta en entendant la voix du roi-dragon. Il lui était impossible de situer d'où elle venait. Elle semblait faire partie de l'air lui-même. Il dégaina son épée courte, l'oreille aux aguets. Son instinct lui disait que Yaé allait attaquer. Il se baissa guettant le moindre bruit.
- Vois, Prince Yaé comme je te vois.
Des volutes prirent naissance au centre de la salle. Simples ombres, elles ne semblaient pas dégager de lumière. Ombres moins noires que la nuit, on en distinguait comme un reflet. Quelques frottements laissèrent à penser que Yaé se déplaçait. Quiloma se raidit. Pourtant le choc le prit par surprise du côté où il n'attendait rien. Ses réflexes de combattant lui sauvèrent la vie mais il perdit son épée. Il sortit sa dague. Il eut peur. Yaé était le parfait exemple de ces phalanges de francs-tireurs, aussi dangereux que des crammplacs. Un ordre était un impératif que rien ne pouvait interrompre sinon son accomplissement. Yaé ne se soumettrait pas avant d'avoir accompli ce pourquoi on l'avait envoyé, à moins qu'il ne soit mort.
- Tu mets ton espoir dans ta force, Prince Yaé. Regarde ce qui descend. C'est l'image de ton chant.
Malgré lui, Quiloma regarda, le noir brillant des spirales qui naissait près du plafond pour descendre vers le sol. Le bruit métallique et les étincelles qui scintillèrent non loin de lui le prirent encore une fois au dépourvu. Yaé, maintenant armé, avait attaqué à nouveau. Alors que son arme allait toucher Quiloma, un coup de marteau l'avait désarmé, envoyant la lame se planter dans la cloison de l'autre côté. Il y eut des bruits de mouvements rapides et puis plus rien. Seule persistait une luminescence sur l'épée qui vibrait encore.
- La crainte t'est inconnue, Prince Yaé. C'est bien. Tu as choisi la voie noire et obscure. Aujourd'hui tu fais face à qui est plus grand que ton prince. Quel est ton chant ?
Le silence fut la seule réponse. Une ombre se glissa contre la cloison pour arracher l'épée du mur. Quand sa main toucha l'épée, Yaé cria.
- KA MA FIO TAS MABA
TRANCA SIM COMBA...
Ce n'était pas un chant, c'était un hurlement.
- TUE, DE GLACE est ton cœur.

ÉGORGE, FROID EST TON SANG.
NOIRE EST LA VIE.
ROUGE EST LA MORT...
Au centre de la pièce, du bâton planté, jaillissaient des flots d'éclairs rouges et noirs, donnant un aspect irréel aux trois hommes. Yaé se précipita l'arme haute sur le roi-dragon. Son arme vola une nouvelle fois. Souple et rapide, il la récupérait pour recommencer. Quiloma fut subjugué par la rapidité des deux hommes. Si Yaé se déplaçait vite, le roi-dragon semblait être partout à la fois. Le tintement de leurs armes retentissait dans toute la pièce.
- De glace est ton cœur, mais de feu est le mien ! dit le roi-dragon. Froid est ton sang, mais feu est le mien. Alors aujourd'hui choisis ton maître.
Les volutes se teintèrent d'or. La lumière changea à nouveau. Chaque attaque de Yaé rencontrait le marteau du roi-dragon dans un puissant tintement. À chaque fois, Yaé était désarmé. À chaque fois, il plongeait pour récupérer l'épée. À chaque fois les volutes d'or augmentaient. Bientôt la lumière fut assez forte pour voir tous les détails de la pièce. Quiloma se sentait hors jeu. Les deux hommes se faisaient face. Yaé était essoufflé et épuisé, penché en avant. Le roi-dragon était debout face à lui le marteau à la main. Il avança sur Yaé. Celui-ci leva l'épée. Le marteau la fit voler au loin. Yaé se jeta sur le côté pour la récupérer. Il ne l'avait pas atteint que le roi-dragon était debout le pied sur la lame.
- La lumière te fait peur, Prince Yaé. Acceptes-tu de me servir ?
- Jamais !
De nouveau, des vapeurs tels de noirs serpents se tordirent dans l'air. La lumière s'obscurcit.
- Alors, attaque !
Le Prince Yaé se précipita en avant, mais déjà la roi-dragon était passé derrière lui le poussant fermement. Il s'étala par terre. Sa main se referma sur l'épée devant lui. Il frappa de toute sa vitesse en arrière, ne rencontrant que l'acier du marteau dans un tintement de gong. De nouveau désarmé il bondit. Le marteau le cueillit à la tempe. Le prince Yaé s'effondra.
Les éclairs noirs devinrent des vapeurs, les arabesques d'or jaillissant du bâton les absorbèrent.
Quiloma regardait alternativement le roi-dragon et Yaé :
- Est-il mort ?
- Je l'ai rendu inconscient.
Le roi-dragon s'approcha du Prince Yaé :
- Il vivra. Les racines du sombre sont profondes en lui. Sa rage et sa colère sont de bons terreaux pour celui qui sait y planter ses graines de mal. La liberté lui est, pour cela, inconnue. Du temps sera nécessaire à sa découverte. Je vais le lier à moi contre ce mal.
Le roi-dragon retourna Yaé sur le dos, lui mit la main droite sur le cœur. Il prit son bâton de pouvoir qui continuait à déverser des flots d'or dans la pièce et le posa sur la main de Yaé :
- Tsin ta la molvéo
Tsin tal la molvéo
Le chant s'éleva tel un murmure pendant que les volutes d'or enveloppaient Yaé le cachant aux yeux de Quiloma.
- En toi est la source.
En toi est ma source.
En toi se déverse l'or.
En toi se déverse le feu.
En toi habite le dragon-roi.
Ta colère est ma colère.
Ta violence est ma violence.
Le froid de ton cœur est brûlant
Du feu de mon cœur.
Quiloma regardait fasciné le corps de Yaé qui semblait s'imprégner de ce qui le baignait. Quand tout fut fini, le roi-dragon se redressa :
- Il sera prince-dixième. Sa phalange est la phalange noire. Sans ombre, il mourra et ses guerriers avec lui. J'ai mis la lumière en lui,... un peu, assez pour qu'il vive. Son chemin sera long. Là où je vais, il a un rôle à jouer.
Pendant que le roi-dragon ouvrait la porte, Quiloma pensa aux légendes, la phalange noire en faisait partie. Elle était la phalange des parjures et des renégats. La légende la plus célèbre racontait comment ils s'étaient rachetés en servant le roi-dragon. Il pensa aussi à l'autre, la noire légende, peut-être la plus vieille, qui racontait comment la phalange noire avait trahi son roi.

mardi 26 mars 2013

Bagochalis se tenait bien droit, les mains attachées derrière le dos.
Le konsyli chargé de sa garde s'avança vers le roi-dragon et dit :
- Il a tenté de prendre une épée pour s'enfuir.
- Bien, dit le roi-dragon, déliez-le et sortez.
Bagochalis frotta ses poignets, tout en se tournant vers Quiloma et le roi-dragon.
- Explique ! dit ce dernier.
- Le Prince Sanki a reçu mon chant et il avait donné le sien au Prince-majeur. Mon serment n'est pas pour vous.
- Tu es de la famille de Coïtti. Elle a toujours été fidèle aux rois-dragon dans les temps anciens. Pourquoi changerait-elle aujourd'hui ?
L'homme tournait doucement autour de la pièce. La lumière était très faible. Les guerriers étaient sortis avec les torches. Quiloma pensa à un crammplac en cage. Bagochalis ne s'était pas soumis, il attendait le moment favorable.
- Le Bras du Prince-majeur a parlé de vous au Prince Sanki. Il a parlé de votre magie. Il a dit qu'elle n'était qu'illusion. Je crois mon Prince.
- Le bout de bâton de ta ceinture, où est-il ?
- Il a brûlé à votre arrivée, encore une magie.
- Qu'attends-tu ?
- Mon maître !
- Bien alors regarde !
Il dévoila le bâton de pouvoir à l'instant même où Bagochalis venait de décider d'attaquer le roi-dragon. L'homme sembla se bloquer sur place alors que les volutes de lumières s’élevaient dans la pièce jetant des lueurs changeantes sur les murs. Le rouge se mélangeait à du gris. Du orange vint s'ajouter à des arabesques dont la complexité défiait l'esprit humain.
- Bien, très bien ! Avance maintenant Prince Bagochalis.
Les yeux fixés sur le jaune qui venait d'arriver dans les tourbillons aériens, il approcha du centre de la pièce. Quiloma se tenait contre le mur, immobile, le regard aussi fixe que celui du prince-dixième. Le roi-dragon se mit en mouvement. Reculant doucement, il guida Bagochalis jusqu'au centre de la pièce.
- Plus profond, Prince Bagochalis, va encore plus profond et écoute ce que disent en toi ceux qui ont vécu avant toi.
Les volutes se teintèrent de bleu, de violet, et de vert. Elles se tordaient, tourbillonnaient évoquant les fumées d'un feu de bois. Bagochalis se mit à haleter comme s'il souffrait. Il tomba à genoux en se prenant la tête dans les mains.
- Qu'entends-tu, homme fils de prince ?
- Bioulo tamakatis
Casamta bigalis
Sinatal Bagochalis

Le chant était saccadé, grinçant.

- Au pouvoir tu seras
Ton bras tu donneras
Bagochalis ainsi tu vivras

Combattant tu seras
Ta vie tu donneras
Bagochalis tu seras

En chemin tu seras
Ton destin tu donneras
Bagochalis tu seras

Prince tu seras
Ton pouvoir tu donneras
Bagochalis tu seras

Alors que son chant continuait tel un courdy désaccordé, le roi-dragon s'approcha de l'homme à terre et le toucha. Ce dernier hurla et de nouveau les arabesques changèrent. Le noir vint se mêler aux autres couleurs, les altérant, leur faisant perdre leur brillance. D'une voix grave et douce, le roi-dragon se mit à chanter comme une berceuse :

- Tial ban cha, Bagochalis,
Tial ban cha...
Coum tel gat, Bagochalis,
Coum tel gat...

- Sois qui tu es Bagochalis,
Sois qui tu es...
Avec fidélité, Bagochalis
Avec fidelité...
De tes aïeux, Bagochalis
De tes aïeux...
Reçois la vie, Bagochalis
Reçois la vie...
Autour de toi, Bagochalis
Autour de toi...
Regarde-les, Bagochalis
Regarde-les...

Du bâton de pouvoir s'élevait un arc en ciel ourlé d'or. Il sembla se tordre pour se lover dans les creux des volutes qui déjà volaient dans la pièce. Leur rencontre faisait éclater des symphonie de couleurs plus riches les unes que les autres. Bientôt une voix s'éleva, timide au départ, elle gagna en assurance :

- Milta gama voya chima
Milta choya gami chayo...
- Quand naît la lumière se lève l'homme.
Les yeux de lumière révèlent le vrai.
Quand des racines montent la sève,
Plus beau est le litmel.
D'or seront mes rêves
Puisque d'or sont les yeux qui m'ont regardé.
Simple et serein le chant s'éleva pendant que spiralaient les couleurs. Il prit le temps de se dire. Il prit le temps de se recevoir. Le roi-dragon termina la cérémonie par le don d'un cylindre de pouvoir.

Puis de nouveau, il fit jurer la phalange de Bogachalis, tout en écartant ceux qui ne pourraient tenir leur serment.