mardi 20 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 15

Koubaye remonta le vent. Dans son esprit, un vent aussi froid ne pouvait venir que de l’extérieur. Sa branche de feuluit brillait avec éclat. Le courant d’air l’attisait. C’est presque gelé qu’il arriva dans une grande salle. Il y faisait jour et la neige y virevoltait. Plissant les yeux, il regarda vers la lumière. Ses yeux s’accoutumèrent. Une partie du toit de la grotte s’était effondrée laissant entrer les éléments extérieurs. Koubaye en fut dépité. Ce n’était pas la sortie. Il grelottait à cause du froid intense. Il pensa à l’homme dans la glace et se dit qu’il allait finir comme lui. Un coup de vent plus violent le fit se retourner pour offrir son dos à la fureur des éléments. Son regard découvrit une niche dans la paroi. Il vit du bois. Claquant des dents, il s’approcha. Il escalada la haute marche et se retrouva au calme. Le vent ne rentrait pas ici. Bien que tremblant de tous ses membres, il rassembla du petit bois et de la mousse. Il battit le briquet. Il lui fut difficile d’allumer le feu. Il avait du mal à souffler sur les premières braises. D’un coup, une petite flamme apparut. Rapidement, il mit des brindilles et des branchettes dessus. Quand le feu s’éleva clair et crépitant, Koubaye commença à enlever ses vêtements humides et froid. La chaleur s’éleva vite dans cette alcôve de pierre. Il put alors regarder et détailler le lieu. Manifestement, il était dans une grotte faite de main d’homme. De part et d’autre de l’entrée de ce lieu, il y avait des sculptures pour accrocher un tissu. Il y mit son manteau. Au-dessus, un passage plus noir montrait que la suie avait déjà noirci la roche. Le vent soufflait et sifflait dans la grande salle, entraînant la neige vers l’autre bord. Koubaye après avoir regardé un moment les volutes de fumée se faire entraîner vers les couloirs, se pencha sur sa musette. Il en tira ses provisions. A la chaleur du feu, il avait cessé de trembler. Il mangea tranquillement. Devant lui ses vêtements fumaient. Il alimentait le feu. Derrière son manteau, la nuit tombait. Il pensa à l’étoile de Lex. Avec ce trou béant dans le toit de la grotte, les bayagas pouvaient-ils entrer? Il n’eut pas le temps de se questionner plus longtemps. Il s’endormit avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans le ciel.
Il se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Les braises étaient encore chaudes. Ses affaires étaient sèches. Il s’habilla rapidement. Le vent était moins fort mais la neige tombait toujours. Le froid restait intense En récupérant son manteau, il sursauta. Sa grand-mère l’avait retaillé dans un manteau en peau de cheval que son grand-père ne portait plus. Il en connaissait tous les détails. Le cuir en était usé par endroits et puis il y avait les trous. Il regarda mieux. La fourrure, hier toute passée, avait retrouvé son lustre.  
Koubaye eut peur. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Il reconnaissait son manteau. Les déchirures avaient disparu et du grand trou qu’il avait fait en s’accrochant dans une branche la saison dernière, il ne restait qu’un espace où il passait à peine un doigt. Il scruta la grotte avec plus d’attention. Il ne vit rien de suspect. Hormis le tunnel qu’il avait suivi pour venir, il y en avait un autre, en haut d’un petit éboulis. Il enfila son manteau pour ne pas geler. Il était souple et chaud. Aux braises, il alluma une nouvelle branche de feuluit et escalada l'éboulis.
Il était dans un tunnel bien sec. Ça et là, des traces d’outils prouvaient qu’il avait été élargi. Il trouva même des vieux restes de crottin. Il trouva aussi d’autres couloirs. Ils étaient plus étroits, moins creusés. Il resta sur son chemin, là où des grandes bêtes auraient pu circuler. Il avançait rapidement pensant à ses grands-parents. Il fut interrompu dans ses pensées par un petit ruisseau qui glougloutait depuis une vasque creusée dans la paroi. Il avait entendu l’eau qui coulait depuis un moment. Il enjamba la rigole qui évacuait le trop plein. Il fit quelques pas et crut entendre… Non, il ne croyait pas, il entendait bien le hennissement d’un cheval. Il avança plus rapidement. Une vague lueur apparut au détour d’un virage. Il se mit presque à courir. Au dernier moment alors qu’il entendait nettement les bêtes et qu’il sentait l’odeur du troupeau, il eut peur. Qui occupait cette caverne ? N’y avait-il que les bêtes ? Il éteignit son feuluit. Une fois arrivé à la fin du tunnel, il se tapit dans un recoin. Il jeta un œil. Il ne vit d’abord que les bêtes. Les chevaux d’un côté qui comme toujours se bousculaient un peu et de l’autre les bovins. Il sentait leur chaleur qui irradiait. Une longue fente en hauteur donnait de la lumière. Il resta là un moment. Tout semblait calme. Il reconnaissait les bêtes. Il commença à bouger. Un bruit le stoppa net. Il se renfonça contre la paroi. Il venait d’entendre le raclement du métal sur la pierre. Deux jeunes étalons se chipotèrent un peu couvrant de leurs claquements de sabots le petit bruit qu’il avait entendu. Le troupeau remua pour laisser de la place aux deux protagonistes.
   - SUFFIT !
La voix avait claqué comme un fouet. Koubaye fut inondé de joie.
   - Grand-père… Grand-père...
Le vieil homme regarda son petit-fils arriver avec des yeux étonnés.
   - Mais… Mais… t’es passé par où ?
   - J’ai traversé la montagne.
   - Tu as traversé la montagne…
Le grand-père répéta la phrase comme s’il lui fallait du temps pour comprendre. Puis il regarda Koubaye, il s’accroupit devant lui, le prenant par les épaules :
   - Tu viens d’où exactement ?
   - J’ai quitté la maison et j’ai été dans la grotte aux moutons. J’ai vu un chemin sous la montagne, alors je l’ai suivi.
   - Mais tu es parti quand ?
   - Hier, pourquoi ?
   - Tu as dormi sous la montagne ???
   - Oui, dans la grotte sans toit.
   - Personne ne va par là… il y a des esprits qui rôdent…
Koubaye pensa à son manteau. Il allait poser la question quand son grand-père se releva :
   - Bon, tu es là, sain et sauf. Nous allons dormir ici, et demain, nous rentrerons. As-tu mis assez de fourrage aux moutons ?
   - Oui, ils pourront rester comme cela plusieurs jours.
   - Parfait, demain, la tempête sera calmée. On pourra rentrer.
   - Grand-mère doit être très inquiète !
  - Sûrement Koubaye, mais nous serons avec elle demain.
Ils travaillèrent encore toute la journée pour nettoyer la grotte. Éreinté, Koubaye s’endormit comme une masse, sans avoir eu le temps de raconter son périple.
Quand il se réveilla, la nuit était noire. Le vent était tombé dehors. À côté de lui, il entendait le souffle régulier de son grand-père qui dormait. Il se retournait pour dormir quand les chevaux bougèrent. Koubaye sentit leur nervosité. Immédiatement, il fut en alerte. Il guetta ce qui pouvait ainsi les rendre nerveux. Il eut l’impression de voir une silhouette au milieu des chevaux. La faible luminosité que le croissant de lune faisait entrer dans la grotte ne suffisait pas à lui permettre de bien voir. Il plissa les yeux sans succès. Il pensa à l’étoile de Lex. Elle devait être levée. Les bayagas pouvaient-ils entrer dans la grotte. Il frissonna à cette idée. Sa raison lui souffla que son grand-père ne dormirait pas aussi tranquillement si les bayagas pouvaient se promener dans la grotte. De nouveau, il eut cette impression d’entre-apercevoir du coin de l’oeil une silhouette vaguement lumineuse. Il tourna la tête et ne vit plus rien. Les chevaux se calmèrent. Ce fut autour des bovins de bouger. Les chevaux ! Les bovins ! Ce qui bougeait là se dirigeait vers le tunnel que Koubaye avait emprunté. Il eut beau scruter, il ne vit plus rien. Les bêtes se calmèrent. Koubaye se rendormit. Dans son rêve, l’homme de glace se mettait debout et lui faisait signe d’avancer. “ Va ! Va ! Va vers ce qui dort !” Ce fut un tel impératif qu’il se réveilla.
Dehors l’aube pointait.
Le retour fut difficile. Il était tombé beaucoup de neige. Le grand-père connaissait parfaitement les lieux et choisit les meilleurs passages. Ils firent plusieurs ruptures dans leurs trajets. Une fois, ils passèrent sous des sapins où la neige ne s’était pas déposée, sortant  et entrant à plusieurs endroits, laissant de belles traces visibles pour brouiller la vraie. Ils firent aussi plusieurs fois marche arrière dans leurs propres pas et profitèrent d’une branche basse pour sauter plus loin. Le trajet et les fausses pistes leur prirent la journée. Le soleil était bien bas quand ils virent la maison.
La fumée montait verticalement. Le vent absent rendait le froid plus supportable. Le grand-père arrêta Koubaye :
   - Tu ne parles pas de ce que tu as fait sous la montagne. Il n’est pas bon qu’elle s’inquiète davantage.
Koubaye acquiesça. A posteriori, il ressentit la peur.
Quand ils arrivèrent à la porte, le grand-père reprit la parole :
   - L’étoile de Lex est encore loin, elle n’a pas dû barricader la porte.
Il dit cela avec un grand sourire et un clin d’œil. Koubaye ne put s’empêcher de sourire à son tour. Le grand-père toqua à la porte et l’ouvrit. Une bonne odeur de soupe leur flatta les narines. Koubaye sentit immédiatement sa faim. La grand-mère qui remuait la soupe dans la marmite se retourna. Son visage s’éclaira quand elle les vit. Elle enveloppa le grand-père d’un regard de soulagement et d’affection. Puis elle se tourna vers Koubaye. Il la vit froncer les sourcils. “Ça y est !“ pensa-t-il “je vais me faire disputer”.
La grand-mère s’approcha de lui, lui prit le bras pour le faire tourner sur lui-même et déclara en regardant le grand-père :
   - Il est allé dans la grotte effondrée !
Le grand-père ne répondit rien.
   - Et ne me dis pas le contraire ! Regarde, il a grandi et puis le manteau est redevenu comme neuf !
Koubaye se mordit la lèvre inférieure :
   - Grand-père n’y est pour rien… C’est moi qui…
  - Il ne devait pas être absent si longtemps, le coupa la grand-mère, ni t’attirer dans la grotte aux longues pattes.
   - Écoute, dit le grand-père…
   - Non, je n’écoute pas, s’il a réveillé les esprits perdus de Thra…
Le grand-père changea de couleur en entendant sa femme.
   - S’il a réveillé les esprits perdus de Thra, nul ne peut savoir ce qui va arriver. 
Koubaye regarda ses grands-parents se disputer. Il ne comprenait pas. Qui étaient ces esprits perdus ? Il n’osait pas intervenir. Il savait que cela ne se faisait pas. Un premier savoir ne devait pas interroger de plus grands savoirs. Il avait l’obligation de se taire et d’attendre qu’on l’éclaire. Pourtant il brûlait de comprendre. 

mardi 6 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 14

Koubaye avait trouvé la grotte sans difficulté. La tempête avait hurlé toute la nuit. Au matin, quand il regarda dehors, la neige avait effacé les reliefs. Il avança avec prudence, prenant exemple sur les chèvres sauvages. Il allait de rocher en rocher, remerciant les esprits du vent de s'être calmés. Il remonta la pente jusqu’à la crête. L’autre versant était d’un blanc immaculé. La neige poussée par le vent de la nuit s’y était accumulée. Du rocher où il était monté, Koubaye découvrit l’autre vallée. Elle était plus large que la combe Lawouden. Il voyait par-delà la forêt qui démarrait à mi-pente. Le sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons lui sembla bien loin. Il soupira. La saison des hautes neiges portait bien son nom. L’épaisseur du manteau qui recouvrait la pente allait lui rendre la progression beaucoup plus lente. Il commença par longer la crête rocheuse pour rejoindre la forêt au plus près. Quand il arriva à une plaque de neige, il s’accrocha au rocher d’une main et mit le pied dans la neige. Il se sentit s’enfoncer sans rencontrer de résistance. La neige poudreuse se tassait dans un bruit mou. Il en était à mi-cuisse quand il ressentit un plan dur. Il s’appuya dessus. Quand il commença à bouger pour y descendre sa deuxième jambe, il entendit comme un craquement. La masse de la neige se mit en mouvement. Son corps fut entraîné. Accroché au rocher, il résista autant qu'il put. Pendant l'espace d'un instant, sa main resta crispée sur la prise, puis ses doigts lâchèrent l'un après l'autre. Il se sentit glisser. Déjà plus bas, le grondement sourd de l'avalanche se répercuta d'un bord à l'autre de la vallée. Il prit de la vitesse dans la pente. Il commença à paniquer. Jusqu'où allait-il aller?
Il n’eut pas le temps de crier que déjà il s'enfonçait dans une congère.
Ce fut le silence.
Enfoncé à mi-corps dans la neige, il se dégagea. Il observa ce qui l’entourait. Il était à l’orée de la forêt. L’avalanche s’y était perdue. Seule une partie avait été retenue par une barre rocheuse et il avait fini dedans. Il rejoignit avec peine les premiers troncs et progressa dans le sous-bois. Sa marche était difficile. Il essayait de trouver les chemins les moins recouverts. Il lui fallut la matinée pour arriver en bas de la pente. Il quitta l’abri de la forêt pour marcher sur ce qu’il savait être des prairies. De nouveau, il dut lutter pour poser un pas devant l’autre. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’il réussit à atteindre le but qu’il s’était fixé. La lumière était déjà bien basse quand il arriva au sapin tordu. Il lui fallut quand même un petit moment pour repérer le repli qui cachait l’entrée de la grotte. Il soupira en passant le porche. Il avait réussi avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans la nuit.
La grotte aux moutons était calme. Les bêtes bêlèrent doucement quand il entra dans la salle principale. Il vit qu’il y avait du fourrage et de l’eau. Son grand-père était passé par là. Koubaye était fatigué. Il retrouva la corniche où il avait déjà dormi et s’allongea. Le sommeil le prit rapidement.
Quand il se réveilla, il se demanda où il était. La mémoire lui revient en entendant les bruits du troupeau. Dans le noir, il battit le briquet. Quand la mèche fut bien rouge, il alluma la bougie. Les bêtes s’agitèrent un peu. Il sortit de sa musette de quoi manger. Il pensa à sa grand-mère. S’il restait trop longtemps absent, elle allait connaître de nouveau la peur de la disparition. Le mieux était de rentrer. Il en était arrivé là dans ses pensées, quand l’image de son grand-père dans une grotte se présenta devant ses yeux. Ce dernier était avec les longues pattes, peinant pour les faire bouger et les faire boire. Il vit de sombres couloirs et de bruyantes cascades. Il eut la certitude d'un chemin. Finissant de manger, il prépara sa musette. Dans un coin de la salle, il alla fouiller dans les provisions. Il trouva les branches de feuluit. Il eut un sourire. Avec ça, il allait pouvoir marcher longtemps sans voir le jour. Si la bougie éclairait mieux, les branches de feuluit donnaient une lumière bleutée qui durait longtemps. Son grand-père lui avait montré l'arbre et la manière de couper les branches pour en garder toute la sève.
Il alluma la première à la bougie avant de l’éteindre et la coinça dans une anfractuosité du rocher. La lumière avait chuté. Il se déplaçait dans un monde de formes bleutées aux ombres immenses. Il rangea soigneusement tout dans la grotte avant de se mettre en route.
Il commença son voyage en suivant le chemin déjà connu qui l’amena vers la source qui alimentait la grotte en eau. Il avait repéré que le tunnel continuait en descendant. Dans la lueur fantomatique du feuluit, il avança en tâtant les murs. Le passage se resserrait doucement. Les irrégularités de la voûte et des cloisons lui imposaient de faire attention de ne pas se cogner. Il marcha un long moment. Sa vue s’adaptait à la faible lumière du feuluit. Il y avait autour de lui d’autres boyaux plus ou moins étroits. Il les inspectait sans pour autant s’y attarder. Ces chemins de traverses n’étaient pas pour lui. Il le sentait. Certains tunnels étaient plus grands. Koubaye s’arrêtait et écoutait. Il cherchait le bruit de l’eau qui chute. Il était persuadé que son chemin allait vers ce bruit. Il dut escalader et descendre des escarpements parfois très raides. Une fois, il avait jeté la branche de feuluit avant de s’engager dans la descente d’une paroi. Il avait été rassuré quand il l’avait vu luire doucement environ deux hauteurs d’homme plus bas. Quand il déboucha dans une grande salle, il fut envahi par le sentiment d’échec. Il n’aurait pas dû être là. Koubaye ne s’interrogeait pas sur ce qu’il ressentait. Depuis qu’il avait des souvenirs, il vivait avec ces ressentis. Il fit demi-tour. Il s’était trompé quelque part et n’avait pas entendu. Il fut étonné de ne pas se reconnaître. Le chemin du retour ne ressemblait pas à celui de l’aller. C’est en arrivant à la paroi qu’il se repéra. Au pied du mur rocheux, il retrouva les traces qu’il avait faites dans la boue. Boue ! Eau ! Il se figea sur place, ouvrant grand ses oreilles. Il fut déçu de ne rien entendre. Il approcha son feuluit de la boue et chercha d’où venait l’eau. Alors que la première fois, il avait suivi la pente, il se retrouva à longer la paroi. La faiblesse de l’éclairage ne lui permettait pas d’avoir une vision d’ensemble. Pas à pas, il avançait, remontant le cours de l’eau. Quand il avait descendu la paroi, il pensait être dans un grand couloir. La vérité était différente. Il était dans un salle de bonne taille. L’air y était frais et humide. Il osa crier. Sa crainte de se faire repérer l’en avait empêché jusque-là. La vibration de son cri se répercuta plus loin sur l’extrémité de la cavité. Il garda la paroi à sa droite, à portée de lumière. A sa gauche, le vide noir renvoyant l’écho du bruit de ses pas. De petites rigoles en flaques de différentes tailles, l’eau qui le guidait, le faisaient remonter la pente. Au détour d’un couloir, il entendit le bruit. La cascade était quelque part devant lui. Le couloir qu’il suivait, brusquement se rétrécit, devenant bas de plafond. Bientôt, il fut dans un boyau où il fut obligé de ramper. Il jura. Il allait être plein de boue. Il continua pourtant. Le passage devint si étroit, qu’il dut pousser sa musette devant lui. Au moment où il commençait à désespérer de pouvoir passer, le plafond se releva. L’air était plus froid. De nouveau Koubaye jura. Mouillé comme il l’était, il risquait de geler s’il sortait comme cela. Il n’avait rien pour faire du feu. Il profita d’une petite plateforme sèche pour allumer sa seconde branche de feuluit. Il posa ce qui restait de la première branche et continua à suivre le bord de cette galerie. Le froid devenait plus intense comme le bruit de cascade. L'air devint humide. Koubaye enfila sa veste devant-derrière pour se protéger de la morsure du courant d'air qui menaçait de le geler. Quand le bruit devint clair, il sut qu'il était dans la salle de la cascade. L'air était empli de gouttelettes qu'un courant d'air entraînait vers sa gauche. Le filet d'eau qu'il avait suivi n'était qu'une minuscule partie de ce qui tombait. Le principal du ruisseau filait plus bas. Koubaye leva le feuluit au-dessus de sa tête pour repérer un passage. Il ne vit que la colonne d'eau qui chutait. L'air était si froid que des stalactites de glace brillaient faiblement quand il les éclairait. C'était bien la cascade qu'il avait vue dans sa vision. Il jura. La paroi était trop raide pour être escaladée. Il allait se tourner vers l'autre côté de la grotte quand il vit un reflet rouge dans la glace.
Koubaye grelottait. Malgré cela, il fut très intrigué par ce qu'il voyait. De la glace rouge ! Ce n'était pas naturel. Il se rapprocha de la paroi. Si quelqu'un était venu, c'est qu'il y avait un passage. Il remit sa veste normalement, accrocha sa musette pour l'avoir dans le dos et prit la branche de feuluit dans la bouche.
Il tâta la paroi, recherchant des prises. Il s’éleva un peu mais retomba immédiatement. Quand il atterrit sur le sol, il glissa et se retrouva le nez dans la boue. Il jura et se remit à rechercher la voie pour passer. Il fit plusieurs tentatives pour s’élever sans y parvenir. Il finissait invariablement par terre, étalé sur le sol boueux de la caverne. Dans sa chute, il lâchait la branche de feuluit qu’il devait aller ramasser plus loin.
Au quatrième essai, il n’avait pas progressé. Ses vêtements étaient simplement gorgés d’eau. Heureusement les efforts qu'il avait faits lui donnaient chaud. Il finit par se dire que jamais il ne pourrait passer par là. D'ailleurs personne n'aurait pu passer par là. Il leva sa branche de feuluit pour examiner la paroi à distance de la cascade. Une vague ombre attira son attention. Il se rapprocha. Effectivement, il pouvait s'agir d'une corniche à plus d'une hauteur d'homme. Remettant la branche de feuluit entre ses dents, il entreprit de la rejoindre. Il fit beaucoup d’efforts mais bientôt il fut dessus. Il avança prudemment éclairant le sol de sa baguette. Il se rapprocha ainsi de la cascade. Quand il fut à l'extrémité, la plus étroite, il assura ses pieds et tendit la branche de feuluit pour retrouver cette glace rouge qui l'avait intriguée. Quand il découvrit ce qu'il cherchait, le sursaut qu'il fit, faillit lui faire perdre pied.
Dans ces tunnels au milieu de nulle part, il venait de découvrir une écharpe rouge. Toujours agrippé à sa paroi pour ne pas tomber, il étendit sa branche de feuluit le plus loin possible pour tenter de découvrir autre chose. Toute son agitation ne servit à rien. Il revint avec précaution sur ses pas. Lorsque la corniche fut plus large, il s'accorda une pause pour réfléchir. Devait-il essayer de remonter dans la grotte aux moutons ou tenter de passer cette cascade vers un autre chemin ? Tout en réfléchissant, il regardait la paroi, promenant son feuluit. Un détail attira son oeil. Il s'approcha et éclaira mieux. Une empreinte de pas se dessinait sur un relief. Il leva la tête mais le noir lui boucha la vue. Il éleva son feuluit, repéra d'autres prises possibles. Sans plus réfléchir, il mit la branche de feuluit dans sa bouche et commença à s'élever. Il fut vite réchauffé. L'escalade était difficile et lui demandait toute sa force. Dans le petit halo bleuté de lumière, il découvrait au fur et à mesure le chemin qu'il devait grimper. Il arriva ainsi à une autre corniche. Il y faisait très froid. Le courant d'air qui l'avait accueilli en bas venait de ce couloir. Rapidement, il enfila sa veste à l'envers et s'enveloppa dans la couverture. Bien qu'humide, elle coupa le vent. Avant de s'engager dans le tunnel, il explora un peu derrière lui. Le sol se couvrait rapidement de glace. Avec prudence, il s'en approcha. La moindre chute pouvait s'avérer mortelle. Il tendit sa lumière. Un autre reflet de couleur l'étonna. Voulant en avoir le coeur net, il avança sur un sol gelé. L'eau avait coulé par là. Avec le vent qui lui fouettait le dos, la température était glaciale. C'est en frissonnant qu'il continua sa progression. Il arriva au bord d'une grande vasque. C'est elle qui fournissait la cascade par son débordement. Les bords en étaient gelés. Prudemment il posa un pied après l'autre, tâtant la solidité de chaque pas. Il n'en crut pas ses yeux. Dans la glace il découvrit le corps d'un homme. Il promena sa branche de feuluit pour mieux voir. Le reflet venait bien de là. Une boucle de ceinture brillait doucement. L'homme était couché là dans un trou d'eau rempli de glace. Seul le bout du fourreau de son arme dépassait. Incrédule Koubaye le toucha. Sous ses doigts l'objet était réel. C'est lui qui avait reflété la lueur. Koubaye se pencha longuement pour l'observer. Il s'agissait d'un homme encore jeune, habillé pour affronter le rude hiver. Comment était-il arrivé là ? Que s'était-il passé ? Ses habits étaient ceux de la région. Koubaye se dit que ces tunnels devaient servir plus qu'il ne le pensait. Il aurait voulu prendre un objet pour le ramener à son grand-père. Il n'osa pas. On ne pillait pas les morts. Celui qui faisait cela mécontentait Thra, le dieu de la terre et Rma tranchait le fil de son histoire. Il observa une dernière fois l'homme qui reposait là et repartit.