dimanche 15 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 25

La grand-mère fut beaucoup plus curieuse. Elle ne s’adressa pas à Koubaye. Quelques jours après leur retour, elle déclara à Riak qu’elle avait besoin d’elle pour l’aider, et sans en avoir l’air, tout en faisant ce qu’elles devaient faire, elle l’interrogea tranquillement. Riak finit par lâcher quelques infos qu’elle croyait innocentes. La grand-mère continua l’interrogatoire en la poussant dans ses retranchements. Riak biaisait autant qu’elle pouvait. Elle avait l’impression que la grand-mère savait tout…
   - Tu sais, Riak, il est des choses que tu ne peux pas cacher…
Riak jeta un regard en biais à la vieille femme qui continuait à remuer ce qui cuisait.
   - Vous avez été dans la grotte effondrée la nuit.
   - Mais… mais comment pouvez-vous dire cela ?
   - Je t’ai observée… Tes affaires deviennent trop petites et bientôt tu ne pourras plus cacher que tu es une fille…
Riak se mordit les lèvres. Elle sentait bien que son corps devenait autre depuis son retour. Elle ne savait pas que penser, ni que faire. Si la grand-mère avait vu cela alors les autres allaient aussi le découvrir. Elle mit la main sur la dague qu’elle portait toujours depuis son retour.
   - Tu peux laisser la lame au fourreau, Riak. Je ne suis pas une ennemie.
Riak, surprise, retira brusquement sa main tout en regardant la grand-mère qui lui tournait encore le dos. Comment savait-elle ?
   - N’oublie pas, jeune fille, que mon savoir est grand. Tu as vécu dans la grotte interdite et tu y étais la nuit…
   - Oui, mais nous n’avons fait qu’y dormir…
  - Cela suffit à ce que tu te transformes… Comme Koubaye… Le pauvre, il va falloir que je rallonge encore ses pantalons…
   - Qu’allez-vous faire avec mes parents ?
  - Je vais aller les voir… mais sans toi. Je leur dirai que je te garde sous ma coupe pour m’aider. Burachka peut compter sur l’aide de Pramib, et ton père a son fils et Résiskia pour faire ce que les hommes doivent faire. Une bouche de moins est une bonne chose dans nos montagnes.
   - Et je devrai faire quoi ?
   - Toi… Rien ! Juste m’écouter et m’obéir.
Riak fit la grimace. Elle préférait courir les bois et les montagnes avec Koubaye pour faire ce que les hommes doivent faire.
   - Ta déception est grande mais sache qu’il vaut mieux que cela soit ainsi, et puis à partir de maintenant… 
La grand-mère laissa sa phrase en suspens. Elle se leva, alla vers unes des armoires et sortit une grande cape qu’elle tendit à Riak :
   -... Tu garderas cela toujours pour sortir qu’on ne voit ni tes formes ni ta chevelure qui devient encore plus pâle qu’elle ne l’était.
Riak prit la cape. elle la mit sur son dos. Elle traînait presque par terre mais sa capuche lui couvrait tous les cheveux. Seules ses chaussures trahissaient sa féminité.
   - Pourquoi faut-il que je me cache ?
   - Pour ta protection. Rma file de drôles de fils. La pluie qui n’en finit pas est une malédiction mais tu es là avec ta chevelure blanche et cette dague… La trame du temps est altérée. Si un seigneur te voit...
La phrase resta en l’air comme une lourde menace. Riak savait comme Koubaye la cruauté des maîtres.
   - Ils ne viennent jamais par ici, ou pas souvent. Je pourrais me cacher.
La grand-mère se mit à rire :
    - Crois-tu que Youlba t’épargnera, elle qui a fait tuer toutes les femmes aux blancs cheveux ?
Riak rumina un moment ce qu’elle venait d’entendre. Les deux femmes continuèrent leur ouvrage en silence. Seul le feu qui crépitait occupait l’espace sonore.
   - En fait, je n’ai pas le choix…
  - Non, Riak, pas vraiment. De minuscules fils ont pris leur place dans le tissu de Rma bien avant que tu ne sois et, aujourd’hui, il me faut te protéger, même contre toi.
Riak eut un pâle sourire.
   - Que vont dire Koubaye et Sorayib ?
   - Koubaye sera heureux que tu restes, ma fille, et Sorayib… j’en fais mon affaire. Maintenant mets la cape et va me chercher de l’eau…
   - Bien, grande mère.
Riak se recouvrit de la cape, mit la capuche et sortit le seau à la main.
Restée seule, la grand-mère se prit à sourire… Le vieux savoir allait-il enfin servir ?

Les pluies commencèrent à s’espacer. Koubaye était un peu jaloux de la relation entre sa grand-mère et Riak. Pourtant il appréciait toujours leurs vagabondages dans la nature. Ils allaient régulièrement s‘occuper des troupeaux, maintenant que ceux-ci restaient en forêt ou dans les combes retirées des plateaux éloignées. Malgré sa cape et sa capuche, Riak courait et se déplaçait sans difficulté. Sa famille ne s’était pas opposée à son départ d’autant plus que Pramib était enceinte.
   - Il n’a pas plu depuis trois jours. C’est la fin de la saison des grandes pluies ?
   - Bientôt, on approche de la fête de la plaine.
  - Oui, répondit Riak, mais je ne serai plus avec les enfants. Il me faudra saluer le lever de la princesse. Grande mère m’a dit qu’elle me ferait une nouvelle cape pour cette occasion.
À chaque fois que Riak disait “Grande mère”, Koubaye avait un pincement au cœur. Sa mère lui manquait...
Ils ramassaient du bois dans la forêt derrière la barre où trônait le roi Riou. Même si les seigneurs et leurs sbires ne patrouillaient que rarement dans ces collines, ils faisaient attention de ne ramasser que du bois mort. Koubaye montrait à Riak certaines branches qu'ils avaient préparées avec son grand-père.
   - Tu vois, cela deviendra un bon manche pour la pioche, et celle fera une bonne fourche.
Chargés de leurs fagots, ils commençaient à descendre dans la prairie quand surgit le cavalier. Ils se figèrent. L'homme se dirigea droit sur eux. Son cheval était grand et noir. Tout en lui était orienté vers la guerre. Il portait un sombre pourpoint de cuir recouvert de plaques de métal. Sur la tête, cachant son regard, un heaume de métal était orné d'une queue de cheval. Il était ceint de deux épées et une lance courte dépassait de son harnachement. Koubaye regarda où fuir. Ils étaient trop loin de la forêt. Le cavalier les auraient rattrapés avant. Il se tourna vers Riak. Il ne vit que son regard étincelant de haine. Koubaye eut peur.
   - Il n'est pas bon de se promener avec tant de bois, dit l'homme quand il fut à portée de voix.
   - Mais ce n'est que du bois mort, bafouilla Koubaye..
   - C'est toujours ce que vous répondre, peuple de menteurs.
   - Je vous jure, seigneur, que ce n'est que des branches tombées.
 - On va bien voir, répliqua l'homme en dégainant une épée.
Il força son cheval et du plat de son épée, fit tomber, et Koubaye, et son fagot. Se tournant alors vers Riak, il n’eut pas le temps de recommencer sa manoeuvre.  Elle avait déjà lancé le fagot à la tête du cheval qui fit un écart. Le cavalier dut batailler pour rester en selle. Une fois la maîtrise de sa monture reprise, il se tourna vers Riak, la traitant de saloperie. Celle-ci resta immobile au milieu de la prairie comme une statue. Rangeant son épée et dégageant sa lance courte, le cavalier la chargea. Koubaye hurla :
   - NON !
Le cheval, au galop, faisait voler les mottes d’herbes. Riak ne bougea qu’à la dernière seconde. Elle avait dégrafé le col de sa cape et d’un geste rapide et sûr, elle entoura la pointe de la lance avec. Se laissant tomber au sol, elle obligea l’homme à lâcher son arme. Celui-ci, avant même d’avoir fait faire demi-tour à son cheval, avait sorti son épée. De nouveau, ils se firent face. Le cheval fumait dans la fraîcheur du matin. Riak debout, avait laissé sa cape et la lance à terre. Elle avait dégaîné sa dague. Koubaye la voyait déjà à terre le crâne ouvert. Il regarda un instant ce face à face entre la silhouette massive de ce centaure et la frêle stature de Riak. Il se releva doucement, pendant que l’homme dévisageait Riak :
   - Une sorcière aux cheveux blancs… Tu es une sorcière aux cheveux blancs !
Koubaye avait fini de se lever quand le cavalier s’était mis à charger. Se précipitant pour essayer d’attraper la lance, il ne réussit qu’à s’étaler par terre. Il sentit le tremblement du sol. Il releva la tête quand l’éblouissement le surprit. À travers un étincellement kaléïdoscopique de silhouettes d’armes de tous genres, il vit se cabrer le cheval. Le cavalier, à terre, se releva aussi vite qu’il put. Dégainant sa deuxième épée, il fit des moulinets en tous sens, tournant le dos à Riak. Celle-ci sans hésiter s’approchant, rapide et féline, lui planta sa dague entre les deux omoplates. L’homme tomba à genoux. Prenant appui sur ces deux épées, il se retourna à moitié pendant que le monde retrouvait son aspect habituel. Il regarda Riak, murmura “ Sorcière!” et s’écroula le nez dans l’herbe. Le cheval avait fui. Ils le virent galoper vers la forêt où il disparut.
Riak et Koubaye se regardèrent. Riak debout avait encore sa dague ensanglantée à la main. Koubaye se releva en tremblant, tenant la cape et la lance :
   - Qu’avons-nous fait ? Mais qu’avons-nous fait ? bredouilla-t-il.
   - On a fait ce qu’il fallait faire, répondit Riak d’un ton dur.
  - Mais tu ne te rends pas compte, ils vont venir le venger et quand ils vont le trouver, ils vont nous massacrer !
   - Alors… il ne faut pas qu’ils le trouvent !
Koubaye regarda Riak sans comprendre. Pour lui, ils allaient forcément partir à sa recherche et, en remontant la piste, arriver sur son cadavre. Riak, essuyant sa dague sur les vêtements du mort, réfléchissait tout haut :
   - Il devait être seul, sinon, les autres seraient déjà là. On va l’enterrer. Ils ne viendront pas près de la barre du rocher du roi Riou. Ils auront trop peur d’une révolte. Viens, on va le traîner là-bas. Il n’est pas plus lourd qu’une carcasse de longue patte. 
Ils prirent chacun un pied et se mirent en devoir de le descendre vers la barre rocheuse. Arrivés là, ils choisirent un endroit discret et se mirent à creuser.
   - On va tout enterrer, on ne gardera rien, comme cela personne ne le saura. Ce sera un secret entre nous.
Koubaye admirait l’optimisme de Riak. Avec la lance dont il se servait comme d’une bêche, il creusait d’autant plus vite qu’il ressentait la peur de la suite. Cela leur prit un bon moment pour creuser un trou de bonne profondeur. Riak dit alors à Koubaye :
   - Cela suffit, Thra, le dieu de la terre, nous protègera.
Koubaye donna un dernier coup dans le sol faisant jaillir une dernière pelletée. Il y eut comme un éclair. Interloqués, ils se penchèrent.
   - Un médaillon, dit Riak en ramassant l’objet !
Ils se regardèrent par-dessus le trou.
   - On dirait qu’il est en or, fit remarquer Koubaye. Thra est avec nous, il nous offre ce gage de sa protection. Fais-voir !
Riak lui tendit l’objet. Koubaye l’eut à peine en main qu’il le lâcha en poussant un cri.
   - Il est brûlant !
Riak le regarda sans comprendre. Elle ramassa le médaillon.
   - Mais non, il est froid !
Koubaye approcha sa main de celle de Riak :
   - Je sens sa chaleur d’ici !
De nouveau, ils échangèrent un regard surpris.
   - C’est Thra qui te le donne…  reprit Koubaye. Il n’est pas pour moi.

mercredi 4 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 24

Riak et Koubaye restèrent immobile un moment dans la nuit noire sous la pluie qui continuaient. Koubaye se remit en mouvement le premier. Il ramassa la seule branche de feuluit qui rougeoyait encore et souffla pour la réactiver. Quand elle eut repris de la vigueur, il la promena tout autour de lui. Le peu qu’il voyait semblait normal, banal. Il prit conscience du bruit du troupeau. Avant de se diriger vers lui, il regarda Riak toujours tendue la dague à la main, le regard dans le vide. Il l’appela plusieurs fois avant qu’elle ne réponde. Elle le regarda les yeux chargés d’incompréhension puis brusquement sembla reprendre vie. D’une geste  fluide, elle fit disparaître la dague sous ses habits et dit :
   - Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
   - On a rencontré les bayagas… et je ne sais pas !
Ils longèrent l’éboulis central pour aller vers le troupeau qui s’était mis à l’abri à l’endroit le plus protégé de la grotte effondrée. Pendant que Riak tenait la branche de feuluit, Koubaye fit le compte des bêtes. Il fut heureux de voir qu’il en manquait moins que ce qu’il craignait. Il trouva le bélier et fouillant dans les sacs dont ils l’avaient chargé, il sortit une nouvelle branche de feuluit.
   - Viens par là, dit-il à Riak.
Quand elle fut près de lui, il lui montra un endroit plus sombre dans la paroi.
   - Regarde, on va pouvoir dormir là…
Ils retrouvèrent l’alcôve et tendirent une couverture devant l’entrée. Koubaye réussit à allumer un feu qui les réchauffa rapidement. Ils se sentaient épuisés mais incapables de dormir.
   - Tu l’as trouvée où, la dague ? 
   - Je suis tombée dessus dans un tunnel.
   - Tu sais où ?
  - On a traversé un ruisseau et j’ai glissé. Je me suis fait mal à la main en tombant. Le feuluit m’a échappé. Quand je l’ai ramassé, j’ai vu un caillou brillant. Ça m’a étonné. En voulant le ramasser, j’ai senti que ce n’était pas qu’un caillou. Mais tu m’as appelée, alors je l’ai mise sous mon manteau.
En disant cela, elle la fit apparaître dans sa main. Koubaye fut à nouveau étonné de la fluidité et de la rapidité du mouvement de Riak. Elle la tendit à Koubaye. Koubaye la reçut avec respect, les paumes vers le haut. Riak l’y posa. Koubaye sentit des picotements dans ses paumes et jusqu’à ses épaules. Des images lui traversèrent l’esprit, des images de combat, de sang et de plaies. Il la laissa tomber. Elle tinta en tombant au sol. Elle ne rebondit même pas, Riak l’avait déjà rattrapée. Elle la tendit à nouveau à Koubaye mais en lui présentant le manche. Il fit très attention en la prenant. Une si belle arme devait être manoeuvrée avec respect. De nouveau il ressentit le picotement et d’autres images lui vinrent à l’esprit. Il voyait de beaux uniformes et de belles robes, il entendit même comme la musique d’une danse. La dague ne pouvait venir que d’une personne…
L’émotion saisit Koubaye, lui serrant la gorge. Les larmes au bord des yeux, il bredouilla :
  - C’est la dague du roi !
Riak le regarda avec des yeux incrédules.
   - Le roi ? Le roi ! Tu en es sûr ?
   - Je la vois dans sa main… Il la portait ce jour-là… Dans la bataille… Celle où Youlba… Par le Dieu des dieux… Qu’allons-nous faire ?
Riak reprit la dague avec douceur et lenteur. Elle la regarda à la lueur du feuluit. Le manche était d’un blanc que le séjour sous terre n’avait pas altéré, les pierres qui l’ornaient, brillaient doucement.
   - Il lui faut un fourreau !
   - Mais on n’a rien d’assez beau, répondit Koubaye !
   - Tu n’as pas récupéré un tube en bois ?
   - Tu veux parler de la vieille flûte ?
   - Oui, la dague pourrait y entrer et serait à l’abri.
Excités, ils retournèrent près des bêtes pour fouiller les sacs. Quand ils eurent trouvé ce qu’ils cherchaient, Riak enfonça la lame de la dague dans le corps de la flûte qui se fendit tout du long. Elle jura. Koubaye lui demanda d’attendre et extirpa d’un sac une sangle de cuir qu’il enroula autour du tube. Il en eut assez pour faire comme une bretelle. Riak fut ravie de voir ainsi la dague à l’abri.
Quand ils furent revenus près du feu qui commençait à baisser, Riak regarda Koubaye et lui demanda :
   - Bar Loka : c’est quoi ?
   - Je ne sais pas. Ce nom s’est imposé à moi quand le bayaga a été tout près.
   - Pourquoi sont-ils partis quand tu as dit cela ?
   - J’ai vu les combats et ce nom est lié aux combats. Mais pourquoi ça a marché… je ne sais pas.
Ils discutèrent encore un peu, se racontant les détails de la rencontre, faisant des suppositions que rien ne pouvait confirmer. Le sommeil les prit sans qu’ils ne s’en rendent compte.
Ils se réveillèrent tard dans la matinée. Le ciel était toujours aussi chargé. Des pluies torrentielles ne restait qu’un crachin. Le troupeau broutait sur l’éboulis. Koubaye souffla sur les braises. Il alimenta le feu pour faire chauffer leur petit déjeuner. Riak se réveilla plus tard. Pendant qu’ils mangeaient, elle demanda :
    - Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?
   - Je suis déjà venu ici. Tu vois, derrière le grand éboulis, il y a en un petit. Là, il y a un tunnel et au bout, la grotte aux longues pattes.
   - On en a pour combien de temps ?
   - On pourrait y être dans la soirée.
   - Et… et tu crois que la sortie est ouverte ?
   - Elle n’est pas du tout comme celle que nous avons quittée… il n’y aura pas d’eau.
Après avoir rassemblé leurs affaires et le troupeau, ils se remirent en marche. Le tunnel était large et la marche assez facile. Bientôt il longèrent un ruisseau, remontant le cours vers sa source. Riak remonta à la hauteur de Koubaye :
   - Et pour les bayagas… qu’est-ce qu’on va dire ?
   - Mais rien, Riak ! Surtout on ne dit rien, sinon on va se faire punir. Pareil pour la dague blanche, moins on la verra et mieux ça sera. Il faut éviter les questions… On peut dire qu’on a dormi dans un tunnel et puis c’est tout.
Riak approuva. Elle rejoignit les moutons, laissant le bouc et les chèvres à Koubaye. Les branches de feuluit avaient beaucoup diminué quand Koubaye cria pour signaler la vasque. Riak fut heureuse d’entendre qu’ils arrivaient.
Koubaye scruta la grotte des longues pattes avant de laisser ses bêtes y entrer. Tout semblait calme et tranquille. L’eau de la vasque avait débordé vers le tunnel, laissant la grotte propre et sèche. Il examina la litière et estima que son grand-père n’était pas venu depuis un moment. Il se dit qu’ils avaient toutes les chances de le voir arriver. Aidé de Riak, il conduisit les bêtes dans une coin de la salle. Avec des cordes, ils firent une séparation entre les troupeaux. Quand tout fut prêt, la lumière du jour avait bien diminué. Ils mangèrent et se couchèrent sur les banquettes de pierre près du tunnel de la vasque.
Koubaye dormit mal. Il rêva de la nuit précédente et de tout ce qu’il leur était arrivé. Son cri lui revenait sans cesse, le réveillant au bord du savoir. Lors d’un de ses réveils, il eut soif. Il battit le briquet et alluma une branche de feuluit. Il alla jusqu’à la vasque pour boire. L’écoulement avait diminué. Il but tout en songeant que la pluie avait peut-être enfin cessé. Quand il revint dans la grotte, tout était calme. Il regarda Riak qui avait fait tomber sa couverture. En la remontant sur elle, il aperçut qu’elle avait la main droite crispée sur la manche de la dague...

À leur réveil, ils reprirent leurs activités. Koubaye espérait que son grand-père allait arriver et qu’ils pourraient repartir tous ensemble. Le jour n’était pas bien vieux quand ils entendirent qu’on remuait les branches qui fermaient le tunnel d’accès. Koubaye fut le premier à accueillir Sorayib. Son étonnement et son soulagement furent palpables. Il leur en expliqua les raisons. Ne les voyant pas revenir,  il avait été dans la vallée où était l’entrée de la grotte du petit bétail. Il n’avait même pas pu accéder au pied de l’accès. Un glissement de terrain avait tout bouleversé. Là où coulait un ruisseau se trouvait maintenant un lac. Tout ce qui avait glissé de la montagne avait obstrué l’entrée de la grotte et le fond de la vallée. Il était reparti avec l’espoir de leur survie dans la montagne. Aujourd’hui, son idée était de lâcher les bêtes et partir à leur recherche à travers les tunnels. À leur tour, les jeunes lui racontèrent comment l’eau était montée, et comment ils avaient fui tout en suivant une chevrette. Le grand-père s’en était étonné mais Riak lui avait répondu que Koubaye avait vu. Sorayib avait alors posé un regard chargé d’admiration sur son petit-fils. C’est elle encore qui avait glissé dans son récit qu”ils avaient dormi au milieu de nulle part au sec dans un tunnel.
   - Mais on a perdu beaucoup de bêtes là-dessous, avait ajouté Koubaye.
Le grand-père les avait rassurés. Les bêtes, il y en aurait d’autres, eux étaient irremplaçables.
Après avoir rangé la grotte, ils firent sortir les bêtes. Tout était détrempé. Ils menèrent les troupeaux vers des clairières un peu plus en hauteur sur des terrains mieux drainés. Et enfin, ils prirent le chemin de la maison.

dimanche 24 septembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 23

Koubaye ne comprenait rien au chemin de la chevrette. Ils passaient de tunnels où ils pouvaient marcher debout à des boyaux où les plus grandes des bêtes avaient du mal à passer.
Ils avaient perdu toute notion du temps. De nouveau la chevrette avait disparu. Heureusement, elle était rattachée à Koubaye par sa longe. Il était fatigué. Il sentait à la tension de la corde qu’elle s’était arrêtée. C’était à chaque fois la même chose, elle allait aussi loin qu’elle pouvait, grimpant les éboulis et les escarpements en se jouant. Puis une fois dans le noir, elle attendait que lui arrive la lumière des feuluits. Elle leur avait fait traverser plusieurs cours d’eau souterrains. Koubaye essayait de conserver le maximum de bêtes. Lors d’une pause, il avait tenté de les compter. Cela lui avait laissé un goût amer. Il en manquait beaucoup. Son grand-père ne serait pas content. Il pensait à sa réaction en grimpant l’éboulis. Il faisait attention à ne pas tomber, tout en ne laissant pas trop de liberté à son guide dont il sentait l’impatience. Presque en haut, il se retourna. dans le noir, il vit la silhouette de Riak vaguement éclairé par son feuluit qui poussait les bêtes dans la pente. Koubaye traînait toujours le bélier et le bouc chargé de leurs affaires. Tout était mouillé depuis qu’ils avaient traversé et même suivi une sorte de ruisseau. Riak était même tombée dedans, éteignant son feuluit. Cela les avait obligés à avancer assez longtemps à la simple lueur de celui de Koubaye. Dès qu’ils avaient retrouvé un sol juste humide, ils avaient rallumé avec difficulté un nouveau rameau.
   - Il va falloir qu’on s’arrête…
La voix de Riak avait résonné dans le couloir.
   - J’en peux plus !
  - Encore un effort, il y a un petit courant d’air dans un des couloirs… on ne doit pas être loin d’une sortie.
Riak soupira bruyamment. Elle n’ajouta rien. Elle savait que Koubaye avait eu raison de partir. Elle était fatiguée, non épuisée serait plus juste. Les bêtes trébuchaient autant qu’elle. Ils auraient des blessures à soigner. La nouvelle d’une sortie prochaine lui redonna un peu de courage. Elle escalada l’éboulis en s’aidant des mains. Arrivée en haut, elle chercha des yeux la lueur de l’autre feuluit. Koubaye était déjà reparti. Il semblait même lutter avec la chevrette qui le tirait en avant. Elle y vit un présage favorable.
Koubaye fut étonné par la tension sur la longe. Son guide semblait impatiente d’aller de l’avant. Qu’avait-elle senti ? Il la retint du mieux qu’il put pour que ce qui restait du troupeau suive. Le couloir était maintenant facile à parcourir. Koubaye sut qu’ils étaient dehors quand il reçut la pluie sur la tête. Il faisait nuit, mais il sentait le vent tournoyer autour de lui. Il se retourna et cria :
   - Ça y est ! On est dehors !
Sa joie fut de courte durée. Il avait entendu l’écho de son cri. Il s’arrêta, essayant de percer la nuit et la pluie. Étaient-ils dehors ou pas ? Il cria dans plusieurs directions, à chaque fois l’écho lui revint. Riak l’avait rejoint :
   - Qu’est-ce qui se passe ? Il pleut ça ne veut pas dire qu’on est dehors ?
   - On est dehors sans l’être… enfin, je crois…
La chevrette tirait toujours. Koubaye la suivit. Elle escalada un monticule. À la lueur de son feuluit, Koubaye découvrit qu’elle broutait. Il leva sa lumière sans rien découvrir de plus. Il rejoignit Riak :
   - Faut qu’on trouve un abri. Je ne sais pas l’heure mais l’étoile de Lex ne doit pas être loin.
Riak frissonna à l’évocation :
   - Par où on cherche ?
  - La chevrette tire par là, répondit Koubaye en tendant le bras, on va dans l’autre sens. Il doit bien y avoir une paroi...
Riak éclaira le sol de son feuluit et avança avec prudence. Elle s’était trop cogné, trop fait mal en tombant. Elle voulait se poser et dormir. Quand la lumière augmenta, elle crut que Koubaye la rejoignait. Elle leva les yeux et poussa un petit cri. Une flammèche bleutée se trouvait devant elle. Elle se redressa et regarda autour d‘elle. Il y en avait d’autres, éclairant l’endroit comme l’auraient fait mille feuluits. Koubaye tenant haut sa branche lumineuse, semblait aussi étonné qu’elle. Elle lui cria :
   - C’est quoi ces trucs ?
   - Je… je sais pas...
Koubaye reconnut la grotte au toit effondré. C’est là qu’il avait passé cette nuit avant de retrouver son grand-père. Les grandes pattes ne devaient pas être loin. Cette pensée fut immédiatement remplacée par l’apparition de toutes ses choses qui semblaient grandir et prendre consistance. La vérité s’imposa à lui dans toute son horreur… Des bayagas… c’étaient des bayagas. Toutes ces formes dansaient autour d’eux un ballet aérien, les frôlant dans des crépitements désagréables. Riak et Koubaye se rapprochèrent. Il les fit manoeuvrer pour atteindre l’alcôve dans laquelle il avait passé la nuit. Un des ectoplasmes devint rouge accélérant sa danse. A chacun de ses passages près d’eux, ils ressentirent une brûlure sur la peau. A chaque pas, ils se rapprochèrent de ce qu’ils espéraient être un abri. Les bayagas changeaient. Ils perdaient leur transparence. Des dents, des griffes, des mâchoires apparurent au bout d’appendices plus ou moins improbables. Le courage de Koubaye fondait comme neige au soleil. Une voix grinçante émergea du plus proche. Des dizaines de bouches apparaissant un peu partout la proclamaient :
   - N’est-ce pas là, celui qui nous avait déjà défié ….
D’autres bouches répondirent :
   - Mais oui, il était resté caché derrière son manteau...
Koubaye qui protégeait Riak autant qu’il pouvait, marmonna :
   - C’est pas vrai, j’ai juste dormi...
Les formes étaient de plus en plus près, de plus en plus consistantes avec leurs griffes qui passaient si près de son visage. Koubaye se dit que jamais ils n’atteindraient le recoin. Il glissa sa main jusqu’au couteau qu’il portait toujours. D’un coup, il le brandit tout en poussant Riak contre la paroi, tentant de faire de son corps un rempart. Les bouches se mirent à rire, se moquant de son arme de pacotille. C’est alors qu’apparurent des lances et des épées. Koubaye transpirait de peur devant ces armes tournoyantes. Une des bayagas plus solidifiées que les autres s’avança, faisant tournoyer ses épées. Quand l’une d’elle s’abattit sur Koubaye, il y eut un violent bruit d’acier rencontrant l’acier. Riak avait surgi, le poignard à la main. Le temps sembla s’arrêter. Les bayagas s’immobilisèrent. Koubaye regarda Riak. Ce qu’elle tenait en main était une dague de bonne taille. Il n’en avait jamais vu d’aussi belle. Son grand-père et lui n’avaient que de méchants couteaux qui s’affutaient mal. Dans cette pénombre l’acier luisait. Riak, debout, rejeta le capuchon qui la protégeait de la pluie. Ses cheveux blancs s’étalèrent sur ses épaules. Les bayagas frissonnèrent. Un murmure les parcourut :
   - La dague blanche est revenue… la dague blanche est revenue… La DAGUE blanche EST REVENUE… LA DAGUE BLANCHE EST REVENUE...
Le cri maintenant résonnait dans la caverne renvoyé par l’écho de toutes parts. D’autres formes arrivèrent. De toutes les couleurs, brillant comme des flammes, d’autres bayagas se coulaient dans la  caverne, reprenant la phrase.
   - Qu’est-ce que c’est que cette dague, demanda Koubaye au milieu du brouhaha ?
   - Elle est à moi. Je l’ai trouvée et je vais pas laisser ces machins faire leur loi.
Plus affreuses les unes que les autres, les bayagas se solidifièrent tout autour d‘eux. Les bouches récitaient la litanie, tantôt murmurant, tantôt hurlant. La cacophonie était terrible.
Riak tenant toujours son arme, restait tendue, prête à frapper. Koubaye, le dos au mur, fut le premier à voir la forme sombre pénétrer dans la grotte. Quand elle toucha le haut du monticule d'effondrement, le silence se fit de proche en proche et les bayagas s’écartèrent pour laisser un chemin. La forme sombre sembla se solidifier au fur et à mesure de son approche. Elle aurait eu un aspect presque humain sans tous ces bouts de lances qui lui sortaient de partout. Koubaye en était sidéré. Riak immobile, le regard farouche, attendait de pied ferme ce qui arrivait. Quelques bagayas planaient encore au-dessus d’eux éclairant l’ensemble d’une faible lumière changeante. Une odeur écoeurante de chairs en décomposition avait envahi l’espace. Plus cela approchait et plus cela évoquait un seigneur en armure, mais une armure qu’on aurait hachée, transpercée, bosselée, écrasée, torturée. Le bayaga s’arrêta à une distance d’épée de Riak. Il dégaina lentement une épée noire couverte de rouille et de sanies. Il en toucha la dague. Il y eut un petit bruit métallique, suivi d’étincelles quand le bayaga bougea son épée. Riak restait immobile. Seul Koubaye, juste derrière elle, voyait tressaillir les muscles de sa mâchoire. Le bagaya continuait à frotter le bout de son épée sur la dague. Koubaye attendait le début du combat. Jamais Riak ne s’était battue avec une arme. Koubaye essayait de réfléchir à ce qu’il pouvait faire pour les sauver. Il détailla le bayaga noir. L’armure était affreuse, les morceaux de lance qui sortaient de part et d’autre lui évoquèrent les héros vaincus des récits légendaires, ceux qui avaient donné leur vie pour que le roi Riou puisse se sauver. Sa vue se troubla. Des flashs prirent naissance dans ses yeux, déformant sa vision. Devant lui, ce fut un kaléidoscope d’images, de lumières puis vinrent les bruits et les cris d’une bataille. Certaines parties du bayaga devinrent blanches et brillantes. Il entendit le hurlement et il sut.
   - Bar Loka !
Le cri de Koubaye avait figé le bayaga. Puis celui-ci se mit à trembler de tous ses membres. Son épée tinta sur la dague comme une clochette. Son épée se recouvrit de flammes bleues, vertes, jaunes. L’odeur déjà épouvantable se chargea de puanteurs brûlées. Les bayagas autour d’eux se mirent à hurler :
   - LA DAGUE BLANCHE ! LA DAGUE BLANCHE ! LA DAGUE BLANCHE !
L’épée noire du bayaga devient rougeoyante comme un métal à la forge. Il poussa un grand cri, et après un éclair éblouissant, tout devint noir.

lundi 11 septembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 22

Riak avait tué deux loups. Koubaye n’en revenait pas. Riak se défendait en disant que le deuxième avait été achevé par le reste de la meute. Ils n’en avaient pas parlé à leur retour. D’un commun accord, ils avaient préféré ne pas inquiéter les adultes. La seule question de la grand-mère avait été de savoir s’ils avaient été dans les tunnels sous la montagne. Quant au grand-père, il les avait interrogés sur l’état du troupeau.
Quelques jours plus tard, alors qu’ils déjeunaient avant de repartir pour les grottes, Sorayib avait demandé :
   - Vous n’avez pas été embêtés par les loups ?
Riak avait répondu avec un sourire candide :
    - On les a entendus hurler, on a vu des traces en revenant mais c’est tout.
   - On est à la saison des hautes neiges et les loups viennent chercher ce qu’ils ne trouvent plus. Ils sont fils de la guerre. Je vais vous donner des épieux… au cas où. J’ai vu leurs traces qui allaient vers la plaine.
Ils s’étaient retrouvés avec deux solides bâtons dont la pointe passée au feu pourrait résister à la charge d’un loup. Le temps avait retrouvé son calme. La journée se passa tranquillement. Riak prenait goût à faire ce que font les garçons. Elle était toujours aussi difficile avec sa famille. Elle passait le plus clair de son temps à aider Koubaye et les siens en expliquant qu’il y avait trois hommes chez Burachka et seulement deux chez Koubaye. Elle appréciait surtout cette liberté d’aller et venir.
Le temps se réchauffait doucement. On s’approchait de la saison de grandes pluies. La neige avait beaucoup fondu. Les trajets devenaient plus faciles.
Riak s’amusait beaucoup à distancer Koubaye. Elle avait appris les techniques pour ne pas laisser de traces et en inventait de nouvelles. Elle surprenait régulièrement Koubaye qui était un peu jaloux de sa discrétion.
Lorsqu’ils étaient retournés à la grotte après l’attaque des loups, ils avaient nettoyé le couloir, enlevant les restes des deux carcasses dans le couloir d’accès. Le troupeau avait fondu de moitié durant cette longue saison froide. Koubaye avait fait le compte du fourrage qui restait et déclaré à son grand-père qu’il y en aurait assez. Il était venu voir et avait confirmé. C’est en sortant de la grotte, alors qu’il remettait les épineux, qu’il avait découvert des dents de loups par terre. Les enfants étaient déjà sortis. Sorayib les avait ramassées.  Il les avait longuement regardées. Plus que des dents, il y avait de l’os avec et un os qui avait été tranché. Il mit sa trouvaille dans une des poches de son manteau et se dépêcha de rejoindre les enfants, s’il pouvait encore les appeler comme ça. Si Koubaye avait été capable de faire ça à un loup alors, ce n’était plus un enfant.
Les premiers nuages apparurent peu après ainsi que les premières pluies. Fines, irrégulières et gelées, elles apportaient surtout du désagrément. Mais le grand-père était heureux. Ses rhumatismes le feraient moins souffrir avec la remontée des températures. Koubaye n’aimait pas cette saison. Tout devenait humide pendant des jours et des jours.
Entre les pluies, la neige continuait à tomber. Le paysage restait blanc. Riak racontait que dans la plaine, la neige disparaissait rapidement. Koubaye pensait qu’ils avaient de la chance au village. Ici le froid et l'humidité pénétraient partout. Malgré cela les bêtes demandaient toujours des soins. Il fallait aller jusqu’aux grottes malgré les chemins de plus en plus glissants. Riak et Koubaye continuaient à s’occuper des ovins à la maison ou dans les grottes. Les animaux devaient encore attendre avant de pouvoir sortir. Le grand-père ne voulait pas qu’ils se blessent en glissant sur les rochers. Riak trouvait l’escalade du pierrier pour atteindre le grotte de plus en plus difficile. Koubaye faisait le fier. Pourtant il appréhendait cette montée autant que la jeune fille. L’un comme l’autre était déjà tombé, se blessant sur les pierres du chemin.
Petit à petit le blanc laissa la place au vert dans le fond des vallées. Le sol était spongieux et la température remontait. On ne voyait plus le soleil toujours caché derrière une épaisse couche de nuages.  La saison des grandes pluies avançait. Koubaye ressentait de plus en plus d’impatience. Il n’attendait que la permission de son grand-père pour sortir les bêtes. Riak ne partageait pas cette impatience. Elle avait entendu qu’elle retournerait chez Burachka à ce moment-là. Elle se refusait à cette idée, préférant la liberté qu’elle vivait à l’enfermement qu’elle craignait.
Ce jour-là, la pluie avait cessé depuis quelques jours et si le ciel était très bas, Koubaye espérait pouvoir atteindre les grottes sans se faire mouiller. Munis de leurs musettes, ils se mirent en route. Le vent se leva quand ils dépassèrent la combe Lawouden. Petit à petit les rafales se firent plus violentes et les nuages plus noirs. La pluie les cueillit au pied du pierrier. Ils finirent sous des trombes d’eau glacée, laissant des traces mouillées dans tout le couloir d’accès. Cela les fit rire. Ils regardèrent l’eau tombant comme un rideau à l’extérieur, heureux que le couloir soit légèrement ascendant. Puis ils s’enfoncèrent sous la montagne.
Les bêtes étaient calmes. Ils se déshabillèrent, enlevant tout ce qu’ils pouvaient de ce qui était mouillé. Dans la grotte, il faisait assez chaud. Les ovins maintenaient une bonne chaleur. Bouger le fourrage, acheva de les réchauffer. C’est Riak qui donna l’alerte :
   - La source ! Elle déborde !
Koubaye courut rejoindre la jeune fille. Le filet d’eau qui coulait habituellement avait fait place à un petit torrent glougloutant, débordant de son lit naturel pour se répandre dans le couloir.
   - Il ne faut pas que ça coule sur les moutons ! dit Koubaye.
   - Mais que veux-tu qu’on fasse ? Pour le moment ça part vers l’extérieur.
Ils continuèrent leur travail. Les animaux commençaient à s’agiter au fur et à mesure que le bruit de l’eau augmentait. Régulièrement, l'un ou l'autre allait voir dans le couloir d'entrée. L'eau y prenait de plus en plus ses aises, et la pluie continuait.
Alors que Riak remontait en décrivant comment la vallée se transformait en rivière, Koubaye se battait avec le fourrage. Il tentait de décoincer une botte de foin bloquée par une stalagmite. Au moment où il parvenait à la faire descendre, Koubaye sentit la terre trembler sous ses pieds. Puis un grondement emplit la grotte et il fit nuit.
   - Koubaye, qu’est-ce qui arrive ?
   - Je ne sais pas… Je ne sais pas…
Les bêtes émettaient des bêlements angoissés tout en s’agitant. Riak tâtonnait pour trouver un repère. Koubaye suivait la paroi pour atteindre la niche où étaient les réserves. Il arriva à battre le briquet et à allumer un feuluit. Ainsi équipé, il alla dans la grande grotte rejoindre les moutons. Il pateaugeait dans l’eau. Le ruisseau de la source n’avait fait que grossir et était devenu un vrai torrent. Koubaye repéra Riak. Il alla vers elle, l’éclairant pour qu’elle se retrouve.
  - On est enfermés ?
 - Il faut que j’aille voir dans le couloir ce qu’il se passe. Tiens, va vers les moutons et essaie de les calmer.
Koubaye lui passa une branche de feuluit qu’il alluma et la laissant aller vers la grotte. Quant à lui, il suivit le ruisseau vers la sortie. Plus il avançait et plus l’eau montait le long de ses jambes. Il s’arrêta quand l’eau lui arriva à mi-cuisse. Il avait à peine atteint la barrière d’épineux. Il savait qu’il fallait encore descendre pour sortir. Il pensa avec horreur qu’ils étaient enfermés. Il resta un moment-là, ne sachant quoi faire. L’eau décida pour lui. Elle avait encore monté, lui mouillant les fesses. Koubaye recula. La grotte allait être inondée. Il remonta rapidement. Il fallait qu’ils sortent de là.
Il repéra Riak grâce à la lueur de son feuluit. Elle était près des chèvres. Il s’approcha d’elle tout en réfléchissant à ce qu’ils pourraient faire.
   - On ne peut pas rester là, lui dit-il. L’eau va tout envahir.
Riak regarda autour d’elle. Koubaye ne voyait pas ses yeux mais devinait sa panique. Plus il réfléchissait et plus il pensait au troupeau. Il ne pouvait pas laisser toutes les bêtes se noyer.
   - On va emmener le troupeau....
   - Mais par où on va passer ?
   - J’ai déjà trouvé un passage… mais avec le troupeau ça va pas être facile. Il nous faut des cordes.
   - Mais comment tu veux qu’on porte tout ça ?
   - On va mettre des sacs sur le dos des moutons…
Joignant le geste à la parole, il se dirigea vers les réserves. Il y avait de vieux sacs et des cordes plus ou moins en bon état.
   - Regarde, il y a tout ça… mais prends les moins mauvais, certains tombent en poussière.
Les deux jeunes s’agitèrent beaucoup, oubliant que l’eau montait inexorablement. Quand ils eurent chargé tous les moutons possibles, Koubaye mit un licol au bélier et au bouc.
Quand ils prirent le couloir, la source débordait toujours et la moitié de la grotte était envahie par l’eau.  Les bêtes ne firent pas de difficultés, trop contentes de quitter la grotte. Ils marchaient à la lueur de deux feuluit. Koubaye ouvrait la marche et Riak suivait au milieu des chèvres. Koubaye se rappelait son premier voyage sous la montagne et certains passages. Il pensa à toutes les difficultés qui les attendaient et se demanda comment il allait faire escalader la corniche à tout son troupeau. Bien qu’ayant perdu beaucoup de bêtes à la saison des hautes neiges, il en restait encore assez pour que cela lui semble impossible.
Au pied du premier escarpement, il fit une reconnaissance. Il fait passer Riak et les chèvres qui escaladèrent les cailloux avec facilité. Riak était tombée plusieurs fois. Elle s’était cognée encore plus souvent, mais elle ne se plaignait pas.
   - En haut, avance un peu à droite dans le plus grand des tunnels, je te rejoins avec les moutons.
Quand la lumière du feuluit eut disparu, Koubaye soupira de soulagement. Riak était en sécurité. Il entreprit de faire monter le bélier qui renaclait un peu. La vingtaine de brebis qui restait le suivit. Arrivé en haut, il les laissa le temps de descendre chercher quelques moutons qui étaient restés. Il dut abandonner sa tâche quand il s’aperçut que l’eau arrivait. Il remonta rapidement. La peur le suivait. La grotte débordait maintenant dans le couloir qu’ils venaient de quitter. Koubaye remonta aussi vite qu’il put. Tant pis pour les moutons qui ne suivaient pas.
Riak l’attendait en haut. Koubaye vit que sa branche de feuluit tremblait.
   - On entend couler l’eau partout, dit-elle. Tu crois qu’on va passer ?
Une image s’imposa à Koubaye, celle d’une cataracte puissante, bruyante. Il sut qu’ils ne passeraient pas là où il était passé seul. Une autre image suivit.
   - La chèvre ! La chèvre qui a une tache brune !
Riak le regarda comme s’il devenait fou. Koubaye se mit à chercher dans le troupeau des caprins, la seule bête qui était tricolore. Quand il l’eut trouvé, il lui passa un licol et se tourna vers Riak :
   - C’est elle qui va nous conduire. Son instinct va nous guider.
Ils se remirent en route confiant leur destin à une chevrette.

mercredi 30 août 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 21

Sorayib allait mieux. Il avait repris ses activités habituelles, ou presque. Il utilisait le prétexte de mettre au pas Riak pour se décharger de l'entretien de la grotte aux moutons. Avec la neige qui était revenue en force, il fallait faire des tours et des détours pour y aller sans laisser de trace.  Koubaye devait réfléchir pour deux. Riak ne semblait pas comprendre ces nécessités. Ce qu'avait prévu la grand-mère se révélait vrai. Si Koubaye demandait quelque chose à Riak, elle le faisait. Si c'était un autre, cela dépendait de l'humeur de la jeune fille. Ils marchaient vers la combe Lawouden, quand Koubaye marqua une pause. Il regarda le ciel, renifla un coup.
   - Qu'est-ce qui se passe, lui demanda Riak ? Il faut faire encore des détours ?
   - Non, c'est pas cela, répondit Koubaye. Tu ne sens rien ?
 Riak se mit à renifler le nez au vent.
   - Non, je ne sens rien. Qu’est-ce que tu veux sentir avec ce froid ?
   - Le vent ! Le vent est différent. Il est plein de froid et de colère…
   - De colère ?
   - Oui, de froid et de colère ! Tu ne le sens pas
   - Je ne sens rien. Qu'est-ce que tu veux dire ?
Koubaye fit un tour sur lui-même. Il regarda à nouveau vers le nord.
   - La tempête arrive. Youlba est en colère, déclara-t-il. Dépêchons-nous.
Joignant le geste à la parole, il se mit à courir faisant fi de toutes les ruses. Riak lui emboîta le pas avec un peu de retard.
Les premières bourrasques les bousculèrent non loin de l'éboulis de la grotte aux moutons. Ils utilisèrent les semelles d'épines de roncier noir. Cachés derrière un rocher, ils les mirent sous leurs pieds, puis prirent la paire de rechange et les fixèrent sur leurs gants. Criant pour se faire entendre, Riak dit :
   - Tu ne crains pas ta grand-mère ? On va bousiller nos gants…
   - Vaut mieux ça que de finir congelé…
Koubaye s'élança le premier. Plié en deux, il bloquait un pied entre deux rochers et frappait le sol de toutes ses forces pour que les épines accrochent la glace. Riak le suivait tant bien que mal. Elle glissa plusieurs fois, perdant l'équilibre. Elle voyait Koubaye la distancer, mais trop légère, elle ne suivait pas. Les larmes lui montèrent aux yeux, quand le grésil se mêla au vent. Complètement aveuglée, elle se cachait dans un renfoncement entre deux blocs de roche. Le vent hurlait, la visibilité était nulle. Riak sut qu'elle était perdue. Elle ne tiendrait jamais jusqu'à la fin de la tempête. Elle se pelotonna sur elle-même pour garder sa chaleur. Elle se remémora les phrases des vieux qui disaient que mourir de froid c'était comme s'endormir. La peur envahit son coeur. Elle voulait vivre.
Riak ne garda que des souvenirs flous de ce qui s’était passé ensuite. Elle avait des impressions de lutte, d’effort épuisant et puis ce laisser-aller dans la grotte. Il y faisait tiède et le bruit des bêtes la rassurait. Elle s’endormit.
A son réveil, elle découvrit Koubaye qui faisait réchauffer une soupe. Elle se dressa sur un coude.
-   Ça sent bon !
Koubaye se retourna vers elle :
-   Ah ! Tu es réveillée…
Il versa de la soupe dans un bol et lui amena avec une cuillère.
-   J’ai cru que je n’arriverais jamais à te monter… Mange ! On parlera après.
Riak ne dit rien. Elle prit le bol et commença à manger doucement. C’était chaud. Cela lui faisait du bien. Koubaye s’installa en face d’elle. Il posa des galettes entre eux deux. Il faisait très sombre. La grotte n’était éclairée que par le feu.
-   Il fait nuit ?
-   Oui, répondit Koubaye. L’étoile de Lex est levée.
-   Ah !
Ils reprirent leur repas.
-   J’ai dormi longtemps ?
-   Oui, toute la journée.
De nouveau le silence s’installa entre eux. Les bêtes bougeaient doucement.
-   Tu as tout fait ?
-  Oui, ça a été. Il n’y avait pas de bêtes mortes. Dehors la tempête faisait rage. Dans la grotte, on n’entendait que le lointain sifflement du vent en rafale.
-   Youlba est toujours en colère.
-   Oui, comme si elle voulait engloutir le monde sous la neige. Il faudra dégager l’entrée pour pouvoir sortir.
-   Alors, on est bloqués ici.
-   Oui, j’ai regardé nos provisions. On a de quoi tenir deux, trois jours en faisant attention.
Ils finirent leur bol en silence.
-  Maintenant, il faut dormir, reprit Koubaye. Demain, il fera jour.
Ils se mirent ensemble sous les couvertures de peau de mouton. Le sommeil fut rapide à venir.

Riak se réveilla la première. Une faible lueur envahissait la grotte. Elle s’était éveillée plusieurs fois. Le manque de lumière l’avait vite convaincue de ne pas bouger. Koubaye dormait encore en chien de fusil, tourné vers la paroi. Elle se leva doucement. Le feu était froid. Elle le ralluma et s’attela à préparer la soupe. Les bêtes s'agitèrent. Dehors, on entendait encore des rafales de vent. Elles étaient courtes mais bruyantes.
-   Youlba se calme.
La voix de Koubaye la fit sursauter.
-   On va pouvoir rentrer alors.
-   On mange et on va voir si on peut sortir…
Ils se hâtèrent de manger et allèrent inspecter le tunnel
-   Comment fait-on, demanda Riak quand elle vit que tout le tunnel était bouché par la neige?
-   Il y a la pelle et puis la houe. On va creuser.
Ils retournèrent dans la caverne chercher les outils. La pelle était plus lourde. Koubaye se la réserva. La neige n’était pas tassée. Koubaye creusait avec entrain, ne ménageant pas sa peine. Il envoyait la neige derrière lui et Riak la déblayait en l’étalant et en la tassant. Rapidement, la fatigue se fit sentir et Koubaye dut ralentir le rythme. Quand ses bras se firent lourds, il s’arrêta, et prit appui sur la manche de la pelle pour se reposer.
-   On en a pour la journée…
Riak, qui avait aussi posé son outil, soupira :
-    Et bien, on n’est pas rentrés…
Elle ajouta après un temps de silence :
-   Ils vont s’inquiéter. Tu crois qu’ils vont venir ?
Koubaye regarda Riak, réfléchit un moment avant de dire :
-   Je crois qu’il ne marche pas assez bien pour s’aventurer dans toute cette neige. Mais peut-être que les tiens vont venir… Mais non, jamais mon grand-père ne les conduira ici. Tu as vu, il t’a fait jurer par Thra que jamais tu ne révèlerais où tu allais… Allez, on reprend.
Plus lentement, ils reprirent leur manoeuvre. Quand ils s’arrêtèrent pour manger, Koubaye fit part de son optimisme. Le vent était tombé. Ils allaient pouvoir creuser vers le haut pour sortir.
Tout en mangeant, ils discutèrent, s’étonnant de l’épaisseur de neige, essayant de deviner comment ils allaient retrouver le hameau.
Ils avaient chaud à creuser comme cela. Ils avançaient plus lentement. Les muscles étaient douloureux. Utiliser la pelle pour creuser en hauteur épuisait Koubaye qui s’arrêtait fréquemment. Riak en était satisfaite. Elle avait moins de neige à étaler. Au-dessus de leur tête, la neige devenait lumineuse. Koubaye, dont les épaules brûlaient de douleur, posa sa pelle. Il transpirait beaucoup.
-   Je vais boire un peu, dit-il à Riak.
Il passa derrière elle. Dans le couloir un peu plus loin, il avait posé une cruche pleine de l'eau de la source qui coulait au fond de la grotte. Riak le regarda passer. Elle soupira. Encore un peu et ils auraient fini. Elle espérait que Youlba n'allait pas refaire ce qu'ils venaient de défaire. Elle leva les yeux vers la neige qui restait encore au-dessus d'elle. Elle fut surprise de voir la lumière diminuer brusquement. Le toit neigeux s'effondrait dans un bruit mou. Elle recula d'un pas. Une masse noire sembla surgir du tas de neige. Sans même réfléchir, elle asséna un grand coup de houe dessus. Elle vit rouler quelque chose sur sa droite, sans avoir le temps de comprendre ce que c'était. Une autre masse sombre venait de sauter dans le tunnel. Riak, qui s'était reculée d'un pas, frappa ce deuxième loup horizontalement, lui emportant une partie du museau. Le loup hurla sa douleur et en reculant bloqua le troisième qui arrivait. Elle mit à profit ce moment pour fuir et avec Koubaye, ils mirent la barrière d’épineux au milieu du passage. C'est alors que la peur envahit leurs esprits.
-   Des loups !
Koubaye répéta cela plusieurs fois comme si la réalité avait du mal à pénétrer son esprit. Ils restèrent ainsi un moment. Riak tremblait tellement que Koubaye dut la prendre dans ses bras en lui disant :
-   On est vivants… on est vivants…
Des bruits horribles de craquements et de mastication venaient du tunnel. Les loups s'entre dévoraient.
Une fois un peu calmés, Koubaye et Riak retournèrent près des moutons qui s’agitaient. Derrière eux les loups s'approchèrent de la barrière d’épineux, cherchant une faille qui n'existait pas. Quand la nuit vint, ils en étaient encore à chercher un passage. Dans la grotte, personne ne dormait. Les loups hurlaient dehors régulièrement.
Riak et Koubaye s’assoupirent avant l’aube. Les loups n’avaient pas trouvé d’entrée. Le silence avait pris la place de leurs hurlements. Il n’en était que plus inquiétant.
   - Il fait jour, dit Riak !
   - Oui, répondit Koubaye en s’étirant. Les loups ont dû partir. On ne les entend plus.
   - Sauf s’ils nous attendent… J’aime pas les loups !
Koubaye ferma les yeux un moment puis en les rouvrant, ajouta :
   - Youlba est partie ailleurs et les loups la suivent...
Riak soupira et se détendit. Ils allaient pouvoir sortir et rentrer à la maison.

vendredi 18 août 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 20

Koubaye mit deux jours à s'en remettre, mais le troisième, il dut repartir. Il eut l'impression de vivre le même cauchemar. Son grand-père allait mieux et arrivait à s'occuper des troupeaux près de la maison, grâce à deux bons bâtons qui lui évitaient de glisser.
Koubaye reçut une aide inattendue.
Tchuba était en colère. Riak n'obéissait pas assez à son goût. Elle avait trop tendance expliqua-t-il à la grand-mère, à se défiler et à être introuvable au moment où on avait besoin d'elle. Il avait bien tenté de la punir sans arriver à la faire changer. Burachka lui avait conseillé de demander de l'aide. Il interrogea la grand-mère. Comment faire ?
Koubaye qui rentrait avec le grand-père, n'avait entendu que la fin. Tchuba avait besoin d'aide. Ils étaient allés jusqu'aux grands enclos soigner ce qui restait des chevaux. Le matin, il avait eu le droit de dormir pendant que son grand-père soignait les moutons. Il pensait déjà au lendemain. Il lui faudrait aller s'occuper du troupeau caché. Cela faisait trop longtemps que les moutons étaient sans soin. Le fourrage devait manquer et certaines bêtes seraient sûrement mortes.
Il tendit l'oreille en entendant parler de Riak. Qu'avait-elle encore fait ? Koubaye savait qu'elle défiait constamment l'autorité de son père ou des autres. Elle ne voulait en faire qu'à sa tête.
   - Avoir des cheveux blancs ne t'empêche pas d'obéir, lui rappelait sa mère à toute occasion.
Mais Riak n'obéissait pas. Les coups ou les récompenses avaient le même effet. Elle ne faisait que ce qu'elle voulait.
Toshiba répétait ses explications. On sentait sa colère. Il disait aussi :
   - La seule solution est de lui taper dessus jusqu'à ce qu'elle cède...
Burachka avait refusé. Tchuba était l'homme de la maison, mais il était aussi l'hôte de Burachka. En tant que tel, il ne pouvait pas aller contre ses décisions.
La grand-mère compatissait à ses malheurs. Elle avait pourtant une solution à proposer. Nirvana pouvait compter sur lui, sur Séas et sur Résiskia pour faire le gros travail des bêtes. Elle ne pouvait en dire autant. Elle avait un homme handicapé avec sa jambe et un trop jeune qui ne suffisait pas à la tâche. Tchuba la regarda sans comprendre. La grand-mère lui mit les points sur les “i”. Elle allait faire travailler Riak comme un homme, ainsi elle comprendrait qu'il valait mieux pour elle de faire ce que font les femmes… Tchuba trouva l'idée intéressante sans voir comment on allait pouvoir obliger Riak à se conformer à cette idée. La grand-mère lui expliqua que Riak obéirait à Koubaye. Il suffisait de les observer tous les deux. Quant à Koubaye, il obéissait à ses grands-parents car c'était un bon garçon.
   - Et on va faire quoi, demanda Koubaye ?
La grand-mère regarda son petit-fils dans les yeux :
   - Simplement ce que tu as à faire. Vous serez deux, vous irez plus vite.
   - Et si elle refuse ?
   - Elle ne te refusera pas. Tu n'es pas un adulte…
La grand-mère se tourna vers Tchuba :
   - Envoie-la demain à l'aube.
Devant l'air sceptique de son interlocuteur, elle ajouta :
   - Dis-lui que Koubaye a besoin d'elle.

Koubaye, à peine réveillé, pensait à ses tâches à accomplir, tout en mangeant. Sa grand-mère avait été claire. Riak devait aider. Son rôle serait qu'elle le fasse. Koubaye n'aimait pas ce rôle. Mais il ne pouvait pas contredire sa grand-mère. Il n'avait pas osé lui dire non. Maintenant il était lié par sa parole. Il se demanda comment Riak allait prendre ça…
Elle arriva avant qu'il ait fini de manger. La grand-mère la salua, tout en lui mettant un bol de soupe chaude dans la main. Koubaye lui trouva un air joyeux, ce qui le mit encore plus mal à l'aise.
Ils partirent sous un ciel qui commençait à flamboyer. Si Riak était heureuse de quitter le hameau et ses adultes, Koubaye ruminait de sombres pensées. Chemin faisant, il s'aperçut qu'il était beaucoup plus agréable de marcher à deux. Le temps lui sembla moins long. Une fois à la combe Lawouden, il n'y tint plus et commença à expliquer à Riak ce qu'elle allait devoir faire. Cela la fit rire. Devant l'air dépité de Koubaye, elle lui raconta qu'elle avait surpris une conversation entre ses parents. Elle se doutait bien qu'on ne l’envoyait pas avec lui pour lui faire plaisir.
   - Mais tu te doutais de ce qui t'attendait ?
   - Non, pas vraiment, mais tout vaut mieux que de rester avec eux !
Elle continua ses explications en mettant en cause le jugement des adultes.
   - Il m'envoie avec un Sachant. Ils ne se doutent même pas que Rma peut décider à tout moment de changer la trame du temps...
Koubaye ne comprit pas ce qu'elle voulait dire. Tout à sa joie de la voir de bonne humeur, il préféra ne pas relever. Soulagé de ne plus avoir à porter de secret, il consacra le reste de voyage à discuter de tout et de rien avec elle.
Quand ils arrivèrent à la grotte aux moutons, ils commencèrent par faire le bilan. Il y avait le nettoyage avec l'évacuation des bêtes mortes, l'approvisionnement pour les jours prochains sans oublier de remplir les abreuvoirs. Koubaye apprécia d'avoir quelqu'un avec lui. Ses grands-parents avaient raison. À deux, tout était plus facile. Épuisés de s'être dépêchés, ils firent une pause avant de rentrer. Koubaye sortit de sa musette ces petits fromages secs aux baies rouges qu'il aimait tant. Il partagea avec Riak cette gourmandise. Avant de partir, ils tirèrent dehors les carcasses des bêtes mortes. Ce fut la tâche la plus difficile de la journée. Avec la chaleur de la grotte, elles avaient commencé à se décomposer. Malgré leur répugnance, Koubaye et Riak, munis de cordes et de bâtons, les amenèrent dehors et les poussèrent dans une ravine. Le froid ferait son travail. Ainsi, au printemps, comme chaque année, les nécrophages de tout poil finiraient le nettoyage. Koubaye jura :
   - On a perdu trop de temps à les sortir… Regarde ! Le soleil est déjà très bas.
   - Et alors, lui dit Riak, on rentrera en retard et puis c'est tout.
    - Tu oublies les bayagas !
  - Si tu veux mon avis, c'est un conte pour bonne femme… 
En entendant cela Koubaye se fâcha. Il n'avait aucune envie de vérifier l'hypothèse de Riak. Elle n'insista pas. Ils durent courir pour arriver à temps. L'étoile de Lex se levait quand le grand-père ferma la porte :
   - J'ai prévenu tes parents. Ils savent que tu dois dormir ici au cas où vous rentreriez tard.
Riak haussa les épaules. Déjà elle avait les paupières lourdes. Elle mangea très peu et s'endormit dès qu'elle eut posé la tête sur l'oreiller.

Les deux jours qui suivirent furent aussi très occupés. Le grand-père fit travailler Riak et Koubaye dans l'enclos des grandes bêtes. Si son petit-fils connaissait bien le travail, Riak découvrait. Chaque soir elle s'effondrait sur son lit, épuisée. La grand-mère en était très heureuse. Elle allait faire part de cet état de fait à Tchuba.
À l'aube du troisième jour, les deux jeunes étaient prêts pour aller à la grande grotte. Le grand-père tiqua en ouvrant la porte. Le ciel était couvert. Faisant une grimace, il insista auprès des jeunes pour qu'ils se dépêchent…
   - La neige ne devrait pas tomber aujourd'hui. Ne perdez pas de temps. Il faut que vous soyez revenus avant.
Alors qu'ils n'avaient fait que la moitié du chemin, des flocons se mirent à voleter autour d'eux. Sans même se regarder, ils pressèrent le pas. Koubaye surveillait sans rien dire qu'ils ne laissaient pas de trace. Sur le sol gelé, il fallait  être très malin pour suivre une piste. Avec la neige fraîche, c'était une toute autre histoire. Il dit à Riak :
   - On ne risque rien. Elle ne va pas tenir.
   - Si tu le dis, alors...
Koubaye comprit que pour Riak, ce qu'il disait, devenait une certitude.
Ils continuèrent à marcher vite malgré tout. Il y avait beaucoup à faire, et même à deux, pourraient-ils sortir les carcasses des bêtes mortes ?
La neige cessa bien avant qu'ils arrivent à la grotte. Riak le fit remarquer à Koubaye. Ce dernier s'interrogea. Avait-il le pouvoir de faire avenir les choses ? Ou n'était-ce que le hasard ? Il ne savait toujours pas.
Ils trimèrent comme des fous toute la journée. Heureusement pour eux, qui si les bêtes étaient très affaiblies, une seule était morte. À l'aide d'un des chevaux, le plus docile, ils purent la tirer dehors. Koubaye ramena le cheval dans la grotte malgré ses protestations, ce qui lui demanda des efforts énormes. Riak lui facilita considérablement la vie en proposant au cheval des friandises qu'elle avait dans ses poches. Après cela, ils obstruèrent soigneusement le couloir d'entrée avec les barrières d’épineux, Koubaye expliquant à Riak que si une bête s’enfuyait, il n'oserait même pas rentrer chez lui.
Riak lui répliqua que si le grand-père n'était pas content, il n'avait qu'à le faire lui-même…
Cela fut leur discussion sur une bonne partie du chemin.
Quand ils atteignirent les enclos près de la maison, de gros flocons se mirent à tomber sans bruit. Koubaye sut qu'ils allaient tenir.

mercredi 9 août 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 19

Koubaye avait mal dormi. Les paroles de son grand-père résonnaient encore à ses oreilles. Sa nuit avait été hanté de monstres hideux cherchant à le dévorer. Quand il s'était levé, il n'avait pas trouvé sa grand-mère malgré l'heure matinale. Une soupe fumante l'attendait dans la marmite sur le feu. En regardant autour de lui pour voir où était sa grand-mère, il vit la musette près de la porte avec ses affaires de voyage. Cela le peina de devoir partir sans la voir. Il se servit et manga rapidement. L'aube était là. Le froid aussi. La neige serait dure et glissante. En s'habillant pour sortir, il vit que ses bottes étaient déjà équipées de semelles en fibres de roncier noir. Il en fut heureux. Les épines courtes et fortes du roncier noir accrochaient même sur la glace. Sa grand-mère pensait vraiment à tout. Il couvrait son visage pour sortir quand son grand-père entra. Ce dernier lui fit ses dernières recommandations. Koubaye en retour l'interrogea. Voulant embrasser sa grand-mère, il voulut savoir où elle était.
   - Trop loin pour que tu perdes du temps à la chercher. Va et reviens avant que ne se lève l’étoile de Lex.
Son grand-père lui posa la main sur l’épaule :
   - Va ! Et ne traîne pas.
Koubaye referma la protection de son visage et s’enfonça dans le froid. L’air était immobile. Les épines de roncier noir craquèrent accrochant la couche de glace qui recouvrait la neige. Sans vent, sous ce ciel bas et gris, Koubaye estima qu’il serait à la grotte au milieu de la matinée. Si le manque de lumière protégeait ses yeux, le monde manquait de relief. Heureusement il connaissait le chemin. Un étranger se serait perdu. Il marcha aussi vite qu’il put. Il croisa diverses traces. Celles des loups étaient déjà anciennes. Il n’avait pas peur. Il ne glissa qu’une fois. Il maugréa contre lui. Il avait relâché son attention et avait buté sur une branche qui dépassait. Il avait réussi à s’arrêter rapidement dans un buisson en contrebas. Il s’était relevé avec précaution, avait réajusté sa musette et reprit sa route.
Il avait atteint la grotte comme il l’avait prévu. Cela lui procura un sentiment de fierté. Il allait pouvoir faire ce qu’il avait prévu, ou plutôt ce que son grand-père avait prévu.
Ce fut une journée exténuante. Les bêtes s’agitaient beaucoup. Il fallait nettoyer la grotte, remettre du fourrage, calmer les chevaux et quelques bovins. Cela lui prit tout son temps. Quand arriva le moment du départ, Koubaye se sentait épuisé. Mais il avait promis…
Il se remit en route. Très vite, il sentit son épuisement. Il mit toute son attention et toute son énergie à mettre un pied devant l'autre. La tête vide, il avançait. Quand vint le crépuscule, il n'était pas rentré. Il fallait qu'il aille plus vite. Il serra les dents et accéléra. Il y parvint jusqu'à la première côte. Quand il fut au col, il comprit que s'il continuait comme cela, il ne serait pas à la maison avant le lever de l'étoile de Lex. Essoufflé, épuisé, il regarda le soleil disparaître derrière la montagne. Il ne pourrait jamais courir assez vite… à moins…
C'est en glissant sur sur son manteau, comme sur une luge, qu'il arriva aux enclos des moutons. Il était tombé plusieurs fois, s'était fait mal, mais il frappa à la porte juste à temps.

vendredi 21 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 18

Koubaye avait fait comme le grand-père lui avait dit. Il avait voyagé avec le minimum de précautions. Pendant la saison des hautes neiges, les seigneurs ne venaient jamais, et les traces ne duraient pas. En prenant le chemin le plus direct bien que le moins sûr, il avait réussi à faire ce qu'il devait faire. Il était rentré tard mais, au grand soulagement de la grand-mère, ils avaient pu fermer la porte avant que ne se lève l'étoile de Lex.
Pendant le repas, Koubaye dut raconter par le menu tout ce qu'il avait fait dans la grotte.
   - Demain, il faudra s'occuper des chevaux, et si la neige s'abstient de tomber, tu pourras aller voir les longues pattes dans la grotte.
La grand-mère grimaça sans faire de commentaire.
   - Je ne pourrais pas aller avec toi, j'ai encore trop mal pour faire le trajet. Il faudra que tu fasses bien attention au passage du col. Avec toute cette neige, le sentier sera mauvais…
Le grand-père resta un moment sans parler comme s'il réfléchissait. Puis il reprit :  
   - Tu ne pourras pas tout faire… même en te dépêchant. Tu feras en sorte qu'ils aient à manger et tu rentreras. Pour le nettoyage, nous irons plus tard.
Koubaye acquiesça sans rien dire. Il était déjà trop fatigué et pensait surtout à aller dormir. Le lendemain fut un jour de soleil. Les nuages avaient disparu. Il ne restait dans le ciel que quelques formations filamenteuses blanches. Quand il ouvrit la porte, la lumière entra à flot dans la maison. Derrière lui, le grand-père arriva en claudiquant, heureux de pouvoir s'appuyer sur  son solide bâton de marche. Sorayib donna ses dernières consignes. Koubaye les ėcouta avec attention, se récitant intérieurement la liste des choses à faire. Puis il partit. La luminosité de la neige était tellement forte qu'elle obligea Sorayib à aller se réfugier dans la maison.
Koubaye commença son travail dès qu'il fut aux enclos. Il trouvait les bêtes nerveuses. Il fit le tour des barrières sans rien voir d'anormal. Le temps restait beau. Seul le vent soufflait en continu, augmentant la sensation de froid. En milieu de matinée, il retourna à la maison se réchauffer. Il en profita pour parler de la nervosité des bêtes.
   - Le grand bélier aussi ?
   - Surtout lui, répondit Koubaye.
   - Alors c'est mauvais signe, enchaîna le grand-père. Les loups ne sont pas loin et il les sent…
Koubaye se remémora ce qu’il avait fait. Il était certain d'avoir bien remis les branches d’épineux et dans son esprit, les loups étaient bien loin. Il en fit part à son grand-père. Il sentit le regard de ses deux grands-parents sur lui. Il se défendit en expliquant qu'il ne voyait pas d'attaque de loup.
    - La meute est passée. Elle monte vers le nord. Elle se hâte d’y arriver. Les grands troupeaux de boeufs velus commencent à descendre.
Les deux grands-parents se regardèrent. Koubaye les étonnait toujours.
La grand-mère lui servit un grand bol de soupe fumante :
   - Tiens, réchauffe-toi ! Tu iras aux autres enclos après.
Koubaye avala sa soupe encore très chaude et se dépêcha de sortir. S'il voulait un peu de temps pour lui, il lui fallait se presser.
Quand la porte fut refermée, la grand-mère s'approcha de son mari.
   - Qu'en penses-tu?
Sorayib resta un moment en silence. Puis lentement il dit: 
 - La petite chez Burachka a peut-être raison. C'est un Sachant.
   - Mais ça n'existe plus ! On n'en a pas vu depuis….
La grand-mère laissa sa phrase en suspens. Son mari reprit :
   - Oui, ça fait tellement longtemps qu'on en a perdu la mémoire. Pourtant, savoir en reconnaître un est le fondement de l'enseignement du cinquième savoir.
La grand-mère dut en convenir. Quand le Dieu des dieux le décidait, naissait un Sachant. C'était un honneur et une bénédiction pour la famille. Ils allaient rentrer dans la caste très fermée des proches du pouvoir. Dès que le bruit se répandrait, Koubaye serait interrogé par les grands sages de ces familles. S'il était reconnu comme tel, alors toute la famille serait honorée. Si cela se révélait être faux, le châtiment était à la hauteur de l'injure faire au Dieu des dieux.
   - Rassure-toi, on n'est pas encore au conseil des sages.
Koubaye fit deux autres apparitions. Il eut droit à chaque fois à sa soupe brûlante. Il ne signala rien de particulier. Les bêtes se calmaient. Les loups, si loups il y avait, étaient bien loin. Demain il pourrait aller s'occuper des gros animaux dans leur grotte. Sa grand-mère ne l'entendait pas de cette oreille. Il y avait les loups, il y avait là la grotte et Sachant ou pas, elle avait peur pour lui. Elle se heurta au grand-père qui n'entendait pas perdre plus de bêtes. Se sentir inutile était terrible pour lui. Jamais il ne s'était retrouvé dans cette situation de ne pas pouvoir faire. Il bouillait intérieurement. Il essaya de rester le plus calme possible pour expliquer à sa femme que le choix n'existait pas. Koubaye devait y aller, un point c'est tout. La discussion fut orageuse. Le grand-père resta sourd à tous les arguments. Il fallait soigner les bêtes. Leur survie en dépendait.
À la nuit quand Koubaye rentra, le climat de la maison sentait l'orage. Comme il était relativement tôt, il osa demander la permission d'aller voir les enfants de Pramib.
   - T’as qu'à poser la question à ton grand-père… puisqu’ il décide de tout !
Koubaye fut très étonné par le ton agressif de sa grand-mère. Il se tourna vers son grand-père qui lui fit un signe de tête affirmatif. Il n'en demanda pas plus et s’éclipsa rapidement.
Chez Burachka, tout semblait plus calme. Il faisait froid comme toujours. Pourtant tout le monde rigolait. L'arrivée de Koubaye n'y changea rien. On lui donna un bol et quelqu'un y versa la soupe fumante. On lui passa le fromage et la conversation reprit. Résiskia racontait comment il avait échappé aux sbires d'un seigneur. Malgré sa diction particulière, il savait très bien raconter et faisait rire tout le monde. Bientôt Koubaye se mit à rire autant que les autres.
Dans la maison au-dessus, on en était loin. Sorayib et sa femme se disputaient. Il défendait l'avenir. Le froid tirait trop de bêtes pour en prendre plus et il ne pouvait s'en occuper. Elle défendait l'avenir de Koubaye. S'il restait dans les grottes, il serait perdu et l'avenir aussi. Aucun des deux ne voulait lâcher.
   - Je n'ai plus l'âge de me louer comme saisonnier, déclara Sorayib. Sans troupeau on ne survivra pas autrement…
   - Je préfère faire la servante que le perdre, lui rétorqua sa femme.
    - Si c'est un sachant…
   - On ne le sait pas et je ne veux pas que les bayagas le touchent.
   - Il restera dans la grotte avec les bêtes…
   - Non, non, non...
Quand Koubaye rentra bien avant l'étoile de Lex, son grand-père l'attendait. Il trouva par contre curieux de découvrir sa grand-mère déjà enfermée dans son alcôve. Sorayib lui fit signe de s'asseoir. Koubaye lui jeta un coup d'oeil interrogatif…
   - Il faut s'occuper des grandes bêtes de la grotte. Et je ne peux toujours pas marcher. Tu es assez grand pour y aller et en revenir dans la journée. Il te faudra plusieurs jours mais si le temps se maintient, tu auras vite fini…
   - Mais, Grand-père, si je dors sur place…
  - Non, l'interrompit Sorayib, tu dois être de retour chaque soir…
  - Mais, pourquoi? La grotte est grande et les bêtes la chauffent bien.
  - Tu n'auras pas toujours autant de chance que lors de ta première nuit. Par le toit effondré, les bayagas peuvent entrer… et il en est de terribles...
Koubaye se sentit frissonner. Son grand-père lui raconta les méfaits des bayagas. Grand était le nombre de ceux qui avaient été retrouvés morts, le visage horriblement déformé par un rictus de peur ou d'horreur. Plus grand encore celui de ceux dont la raison avait disparu dans la rencontre. Ceux qui détenaient les hauts savoirs avaient trouvé les rites qui protégeaient. Mais encore à ce jour, rares étaient ceux qui les maîtrisaient assez pour passer toute une nuit dehors. Quand Koubaye atteindrait ces niveaux, libre à lui de tenter l'expérience. En attendant, ils comptaient sur lui et surtout sa grand-mère pour bien se conduire et faire ce qu'il y avait à faire.

mardi 11 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 17

Les jours passaient inexorablement. La grand-mère avait un peu assoupli son contrôle en permettant à Koubaye de rencontrer les voisins. Ils étaient aussi occupés que lui. Burachka n’avait pas encore de maison. Ils campaient toujours dans la grange. Tchuba et  Résiskia avaient calfeutré du mieux qu’ils pouvaient les murs et le toit.
Cela ne suffisait pas à avoir chaud, même quand on était six dans la pièce. Chez Burachka la corvée de bois était vitale… et longue. Chaque jour, il fallait aller de plus en plus loin ramasser le bois mort. Cela occupait les trois hommes presque à temps plein. Chaque tempête les mettait en danger. Leurs réserves de bois étaient toujours trop justes. Quand Koubaye venait, Tchuba donnait aux enfants un temps de récréation. Séas qui se considérait toujours comme le chef de par son âge et son savoir, appréciait de plus en plus ces visites. Burachka leur laissait un coin de la pièce. Ils jouaient aux osselets ou aux jeux de mains. Séas, qui était mauvais perdant, se bagarrait souvent avec Koubaye. Il avait toujours le dessus. À force de manier la hache et la scie, il avait des muscles d’homme alors que Koubaye restait plus frêle. Riak intervenait aussi, essayant de calmer les garçons, ce qu’elle n’arrivait pas à faire. Alors elle rentrait dans la bagarre et faisait preuve d’une vivacité et d’une intelligence dans le pugilat qui mettaient les deux garçons au sol. Souvent Pramib ou Burachka intervenaient pour séparer tout le monde et si cela ne suffisait pas à les calmer, pour distribuer des corvées.
La saison des hautes neiges méritait bien son nom. Le froid restait mordant et les tempêtes redoutables.
Les troupeaux fondaient. Ceux qui étaient dans les parcs mouraient de froid et ceux qui étaient dans les grottes mouraient de faim. Sorayib faisait tout ce qu’il pouvait pour aller dans les grottes le plus souvent possible. Un soir, alors que le vent commençait à hurler, il s’arc-bouta pour fermer la barrière. Sa lutte fut victorieuse. Les branchages prirent leur place. Soulagé, il se retourna alors qu'une bourrasque arrivait. Son manteau, mal fermé, s’enfla, entraînant Sorayib. Il tomba lourdement sur le sol. Une explosion de douleurs lui traversa la cheville. Il hurla de surprise et de souffrance. Le vent le traîna d'autant plus facilement que le sol gelé était en pente. C'est en attrapant un arbuste qu’il arrêta la glissade. Accroché à deux mains au tronc, il reprit sa respiration. Sa cheville lui faisait mal. Il respira profondément plusieurs fois l'air glacial laissant les élancements se calmer. Il savait qu'il ne devait pas traîner trop longtemps dehors. S’aidant de l'arbre, il se remit debout. Avec beaucoup de précautions, il posa le pied par terre. Quand il appuya son poids dessus, il ressentit les pulsations douloureuses. Accroché, il regarda vers la maison. Il estima le temps dont il aurait besoin pour faire la centaine de pas qu'il devait faire. Il grimaça. Avec le vent et la pente, la tâche lui sembla rude. Sans lâcher son arbre, il fit un pas et sentit son pied glisser. Sorayib jura. Il reprit son équilibre grâce à sa prise sur le tronc. Il jura à nouveau. Il n'atteindrait jamais la maison et allait faire comme ses bêtes, mourir de froid. Déjà, malgré toutes les couches de vêtements qu'il avait sur lui, il sentait le froid. Il savait que cela ne durerait qu'un temps puis viendrait l'envie de se laisser aller et viendrait la fin.
Le vent l'empêcha d'entendre la porte de la maison s'ouvrir. Koubaye venait de sortir. Avant de quitter l'abri de l'auvent, il attacha la corde comme lui avait dit la grand-mère. Muni de deux courtes pioches, il commença sa lutte face au vent hurlant. Il avançait en plantant une pioche et en se hissant dessus puis en recommençant. Malgré le froid intense il avait très chaud. La nuit était tombée. Seul le hurlement du vent lui emplissait les oreilles. Sans le fanal que lui avait confié la grand-mère, il aurait été dans le noir.
Avec la neige et le vent, Sorayib ne remarqua la lumière qu'à vingt cinq pas de lui. Il s'était accroupi pour garder sa chaleur. Il s'interrogea. Était-ce Koubaye ou sa femme ? Il connaissait aussi ce qu'il fallait faire. Celui qui venait devait être attaché et ses pioches courtes fixées à ses mains. Il devait attendre. Le temps lui parut ralentir tellement la progression était lente. De son côté, Koubaye s’économisait. Aller jusqu'à l'enclos serait long et déjà il souffrait des bras. Il planta une nouvelle fois sa pioche courte et fut surpris de voir une main se poser sur la sienne. Sorayib hissa Koubaye à sa hauteur. Il le serra dans ses bras. Il tenta de lui hurler les explications sans parvenir à faire passer le message. Les bourrasques incessantes emportaient tout. Ils s’arrimèrent l'un à l'autre. Prenant une des deux pioches courtes, le grand-père et son petit-fils entamèrent la descente.
Le lendemain, Sorayib pouvait à peine poser le pied par terre. La grand-mère vint le soutenir. Ils mangèrent en silence, chacun enfermé dans ses réflexions. Quand la table fut débarrassée des reliefs du repas, Sorayib se tourna vers Koubaye :
   - Tu vas aller voir les moutons. Avec ce que j'ai fait hier, ça devrait aller. Vois si tout va bien et reviens.
   - Oui, grand-père. Et s'il y a des animaux morts… qu'est-ce que je fais ?
   - Si tu as la force, sors-les de l'enclos. Youlba s'est calmée, tu devrais pouvoir.
C'est ainsi que Koubaye se retrouva à s'occuper des bêtes. Si dans l'enclos des moutons dont il s'occupa le matin, il n'eut qu'à dégager la neige, dans l'enclos des longues pattes, il y avait un cheval mort. Koubaye était revenu chercher des instructions. Il dut harnacher une jument pour tirer l'autre bête hors de l'enclos. Quand il rentra, heureux d'avoir fait tout ce qu'on lui avait demandé, il remarqua la gêne entre ses deux grands-parents. La grand-mère avait des gestes vifs et des remarques désagréables. Le grand-père était mutique, le regard perdu dans le vague.
   - Assieds-toi et mange ! On verra le reste après.
Koubaye ne la fit pas répéter comme il pouvait le faire quand il voulait la taquiner.
Quand Sorayib eut fini sa soupe, il poussa son écuelle. Il jeta un coup d'oeil à sa femme. Elle lui répondit par un regard noir.
   - Demain tu iras à la combe Lawoden et à la grotte des moutons. Et tu feras du mieux que tu peux. Puis tu rentres me dire comment ça s'est passé.
  - Oui, Grand-père.
 - Le lendemain, si le temps le permet, on... enfin tu t’occuperas des longues pattes.
  - Mais Grand-père, je pourrais rester sur place… ça serait moins fatigant et j'aurais plus de temps.
La grand-mère ouvrit la bouche comme si elle voulait parler. Le grand-père la coupa en faisant un geste de la main.
   - Suffit ! On ne va pas redire ce qu'on a déjà dit. Koubaye va aller voir les moutons puis il reviendra avant la nuit…
Et se tournant vers son petit-fils, il ajouta d'un ton sans appel :
    - ...et tu seras rentré avant la nuit.

dimanche 2 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 16

Les jours suivants, les tempêtes succédèrent aux tempêtes.
   - Youlba est en colère, déclara la grand-mère.
   - Ne dis pas cela, répliqua le grand-père. Nous ne sommes pas en guerre.
   - Nous ne sommes pas en paix non plus.
   - C’est depuis l’arrivée de la fille aux cheveux blancs, intervint Koubaye.
Les grands-parents le regardèrent, surpris.
   - Pourquoi dis-tu cela, l’interrogea la grand-mère.
Koubaye baissa les yeux :
   - J’ai toujours entendu dire cela…
   - Et tu l’as entendu chez nous ?
   - Non, grand-mère, mais tous les autres le disent.
   - Et bien les autres sont des disciples des seigneurs… Sache que la vérité est bien différente. Ce bruit a été répandu par les seigneurs pour combattre la vérité.
En disant cela, elle regardait le grand-père qui lui fit un petit signe de tête d'acquiescement.
   - Ce que tu dis, Koubaye, n’est pas digne d’un deuxième savoir. Alors je vais te dire ce qui est vrai.
Koubaye n’en crut pas ses oreilles. Il allait recevoir l’enseignement et monter d’un échelon sur l’échelle des secrets. Séas n’aurait qu’à bien se tenir...
La grand-mère continua son travail tout en parlant. Elle commença par un long discours sur les devoirs de celui qui sait et qui doit se taire. Koubaye trouva toutes ces circonvolutions lassantes. Il voulait savoir, pas être assommé de recommandations. L’après-midi avançait. Le grand-père dit :
   - Je vais voir les bêtes.
Koubaye eut le désir de partir avec lui, tellement le ron-ron des paroles de sa grand-mère lui donnait sommeil. Il n’osa pas le suivre craignant de la fâcher. Pourtant l’air froid l’aurait réveillé. Il suivit des yeux le grand-père qui sortait. Il le vit pousser la tenture et ouvrir la porte. Le vent et la neige en profitèrent immédiatement pour envahir la pièce sans pour autant entamer la chaleur que le poêle répandait avec générosité. La voix de la grand-mère devenait de plus en plus lointaine. Koubaye se sentait flotter. Il était comme une barque sur l’océan des mots, allant et venant au gré de leurs vagues. Bientôt il fut au pied du château. Un cheval venait droit sur lui. Il n’eut que le temps de se pousser. Il reconnut l’animal. C’était le cheval du roi. Il n’existait pas d’autre animal aussi blanc. Mais le roi était à la guerre ! Sa pensée n’était pas terminée qu’il se retrouva sur le champ de bataille, les oreilles emplies de cris et de fracas. La tempête soufflait. Il leva les yeux au ciel et entre-aperçut, planant au-dessus de la mêlée comme une géante, la silhouette de Youlba la jalouse. Elle allait punir le père d’avoir une fille trop belle. Cette simple idée le ramena au pied du château. Des serviteurs arrivaient en courant, hurlant de revenir à celle qui s’enfuyait. Koubaye comprit alors que la princesse avait pris le cheval de son père. Il vit arriver les cavaliers chargés de la poursuivre. Sans rien demander, il se trouva pris en croupe. Les muscles puissants de la bête qu’il chevauchait avaient beau jouer l’accord du galop parfait, le cheval blanc prenait de l’avance. Dans sa tête, il se mit à encourager la monture : “Plus vite ! Plus vite ! Plus vite !...” Ce fut comme un martèlement dans son cerveau. Il fut cheval dont la cavalière fuyait son destin. Ses muscles jouaient sous sa peau. La vitesse lui grisait le cerveau. Il avait les poumons en feu mais le désir de celle qui le montait était tellement fort que rien ne pourrait l’arrêter de courir. Le temps disparut, l’espace sembla se dissoudre dans un brouillard blanc. Il n’y eut qu’un mot : “ Viens !” La voix qui venait de le prononcer était puissance pure. La cavalière démonta et, prenant le cheval par les rennes, s’en alla dans la lumière, étoile au milieu des étoiles. Alors Koubaye vit la princesse, toute de blanc vêtue. Ses cheveux étaient clairs comme la neige.
La voix de sa grand-mère devint plus claire. Koubaye eut l'impression de se réveiller. Déjà la lumière baissait. Il savait par-delà les mots. Plus jamais il ne traiterait les cheveux blancs de sorcières. Il venait de comprendre que l'emprise des seigneurs allait bien plus loin que la force brute. Ils avaient tenté de changer les croyances de son peuple. Sa haine envers eux augmenta. Il se mit à rêver d'un savoir où il puiserait pour les chasser.
Une brusque bourrasque de neige et de froid l'interrompit dans son soliloque intérieur. La porte livra le passage à une sorte de bonhomme de neige. Koubaye reconnut sans peine son grand-père qui secoua son manteau lourd de neige.
   - N’en mets pas partout, lui dit la grand-mère !
Elle se tourna vers Koubaye :
   - Prépare la table, qu'on puisse manger.
Le grand-père qui poussait la neige dans la fosse à côté de la porte, prit la parole :
   - Le temps s'améliore. Demain, nous sortirons les bêtes mortes.
   - Il y en a beaucoup ?
   - Déjà trop! Quand s'en viennent les hautes neiges, s'en vient le malheur !
Koubaye connaissait le proverbe. C'était la première fois qu'il le vivait.

La neige laissa la place au vent. Il soufflait en permanence, gelant bêtes et gens. Chaque matin, il fallait sortir les bêtes mortes de l’enclos. Koubaye était effrayé de voir fondre le troupeau. Son grand-père était plus fataliste. C’était le troisième hiver de hautes neiges qu’il vivait. Il raconta à Koubaye comment il avait failli mourir lui-aussi la première fois.
“Une fois, son père lui avait donné l’ordre d’aller dans les grottes s’occuper des moutons. Il avait dû lutter contre le vent toute la matinée pour atteindre la vallée. Malgré les nombreuses épaisseurs de ses vêtements et la marche, il avait eu froid, très froid. En arrivant à la grotte aux moutons, il découvrit plusieurs cadavres dans les rochers qui y menaient. Il avait couru jusqu’au passage pour découvrir que la porte de branches d’épineux était entrebâillée. C’est alors qu’il avait commis l’erreur. Il n’avait pas fait de feu, pour partir plus vite à la recherche des brebis égarées. Alors qu'il suivait les traces dans la neige, il avait commencé à trembler. Cela n'avait pas duré. Bientôt, il ne sentit plus rien au niveau de son visage. Dans son esprit, il n'y avait plus qu'une pensée, trouver les moutons. Alors que des flocons recommençaient à tomber, il s'appuya sur un arbre pour se reposer. L'esprit vide, il ferma les yeux un instant.
C'est la douleur qui le réveilla. Ses mains, ses pieds mais aussi son nez et ses oreilles lui faisaient mal. C'est comme si un millier de guêpes l'avaient criblé de leurs dards. En ouvrant les yeux, Sorayib avait découvert qu'il était allongé. Un feu de braises entretenait une chaleur lourde. Sorayib avait du mal à remuer bras et jambes. Il tomba dans une succession d'éveils et d’endormissements douloureux. À chacun de ses réveils, le feu brûlait toujours. Quand il put s'asseoir, il resta le dos posé contre la paroi. Il détailla l'endroit. Il était dans une pièce troglodyte dont une des parois était recouverte d'une couverture. La faim lui tenaillait le ventre.  Autour de lui, il y avait du bois, de la paille mais rien de comestible. Il voulut se lever. À peine dressé, il eut un vertige. Il retomba lourdement. Il vit la tenture se soulever. Sorayib fut heureux de voir son père se glisser dans la pièce.
   - Ah ! Tu es réveillé…
Il lui glissa un bol dans les mains. Soulevant un pot que Sorayib n'avait pas vu, il lui servit un brouet épais et fumant. Une fois rassasié, il demanda :
   - Qu’est-ce qui s'est passé?
   - Tu as oublié les règles… mais les règles ne t'ont pas oublié…
Son père lui avait donné un autre bol. Pendant que son fils mangeait, il reprit la parole :
   - Quand viennent les hautes neiges et que le froid casse les pierres, il faut toujours penser à se réchauffer. Tu as eu de la chance… J'allais vers la grotte aux longues pattes…”
   - Tu vois, Koubaye, si mon père, n'avait pas décidé d'aller s'occuper des longues pattes, tu ne serais pas là… je serais mort, ce jour-là et je n'aurais jamais rencontré ta grand-mère.
Koubaye et son grand-père laissant les carcasses des animaux morts, rejoignirent la maison. Dans la douce chaleur, dans la bassine sur le feu, mijotait une soupe. La grand-mère avait préparé deux grands bols et mis des galettes sur la table.
   - Je vous attendais, dit la grand-mère.
Le grand-père eut un sourire et regarda Koubaye :
   - Si on n'était pas rentrés… elle serait venue nous chercher.
   - Elle n'oublie pas les règles !
   - Non, jamais, elle n'oublie jamais les règles...
Le temps des hautes neiges s’étirait. Koubaye était toujours occupé. Ses grands-parents trouvaient mille et une choses à lui faire faire. Il rêvait régulièrement de la caverne effondrée. Il en avait parlé une fois à sa grand-mère qui avait été désagréable. Elle lui avait exceptionnellement fait des reproches. Il l’avait regardé un instant sans comprendre et avait filé sans demander son reste pour aller faire ses corvées. Ce jour-là, elles avaient été longues et pénibles. Il était parti se coucher épuisé et s’était endormi comme une masse. En plein milieu de la nuit, il s’était réveillé. De nouveau, il avait rêvé de la caverne. Il s’y était endormi et les bayagas étaient venus. C’est au moment où l’un d’eux ouvrait une gueule énorme et pleine de dents qu’il s’était réveillé en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Dans la nuit, il resta un moment à reprendre souffle avant de s’apercevoir qu’on parlait non loin de lui. C’était la voix de ses grands-parents. Il pensa qu’il n’avait pas dormi longtemps puisqu’ils n’étaient pas encore couchés. Le grand-père demandait à sa femme d’alléger le travail de Koubaye. Il le trouvait épuisé.
   - Je ne veux pas qu’il retourne à la caverne! Une fois c’est déjà trop. Tu as vu, il a grandi et je suis sûre que son esprit aussi.
   - Tu ne peux aller contre Rma. Il entremêle les fils du temps comme il le veut...
Koubaye n’écouta pas la suite. Il pensa que la caverne l’appelait par ses rêves récurrents. Il fallait qu’il trouve le moyen d’y aller, malgré tout.

mardi 20 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 15

Koubaye remonta le vent. Dans son esprit, un vent aussi froid ne pouvait venir que de l’extérieur. Sa branche de feuluit brillait avec éclat. Le courant d’air l’attisait. C’est presque gelé qu’il arriva dans une grande salle. Il y faisait jour et la neige y virevoltait. Plissant les yeux, il regarda vers la lumière. Ses yeux s’accoutumèrent. Une partie du toit de la grotte s’était effondrée laissant entrer les éléments extérieurs. Koubaye en fut dépité. Ce n’était pas la sortie. Il grelottait à cause du froid intense. Il pensa à l’homme dans la glace et se dit qu’il allait finir comme lui. Un coup de vent plus violent le fit se retourner pour offrir son dos à la fureur des éléments. Son regard découvrit une niche dans la paroi. Il vit du bois. Claquant des dents, il s’approcha. Il escalada la haute marche et se retrouva au calme. Le vent ne rentrait pas ici. Bien que tremblant de tous ses membres, il rassembla du petit bois et de la mousse. Il battit le briquet. Il lui fut difficile d’allumer le feu. Il avait du mal à souffler sur les premières braises. D’un coup, une petite flamme apparut. Rapidement, il mit des brindilles et des branchettes dessus. Quand le feu s’éleva clair et crépitant, Koubaye commença à enlever ses vêtements humides et froid. La chaleur s’éleva vite dans cette alcôve de pierre. Il put alors regarder et détailler le lieu. Manifestement, il était dans une grotte faite de main d’homme. De part et d’autre de l’entrée de ce lieu, il y avait des sculptures pour accrocher un tissu. Il y mit son manteau. Au-dessus, un passage plus noir montrait que la suie avait déjà noirci la roche. Le vent soufflait et sifflait dans la grande salle, entraînant la neige vers l’autre bord. Koubaye après avoir regardé un moment les volutes de fumée se faire entraîner vers les couloirs, se pencha sur sa musette. Il en tira ses provisions. A la chaleur du feu, il avait cessé de trembler. Il mangea tranquillement. Devant lui ses vêtements fumaient. Il alimentait le feu. Derrière son manteau, la nuit tombait. Il pensa à l’étoile de Lex. Avec ce trou béant dans le toit de la grotte, les bayagas pouvaient-ils entrer? Il n’eut pas le temps de se questionner plus longtemps. Il s’endormit avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans le ciel.
Il se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Les braises étaient encore chaudes. Ses affaires étaient sèches. Il s’habilla rapidement. Le vent était moins fort mais la neige tombait toujours. Le froid restait intense En récupérant son manteau, il sursauta. Sa grand-mère l’avait retaillé dans un manteau en peau de cheval que son grand-père ne portait plus. Il en connaissait tous les détails. Le cuir en était usé par endroits et puis il y avait les trous. Il regarda mieux. La fourrure, hier toute passée, avait retrouvé son lustre.  
Koubaye eut peur. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Il reconnaissait son manteau. Les déchirures avaient disparu et du grand trou qu’il avait fait en s’accrochant dans une branche la saison dernière, il ne restait qu’un espace où il passait à peine un doigt. Il scruta la grotte avec plus d’attention. Il ne vit rien de suspect. Hormis le tunnel qu’il avait suivi pour venir, il y en avait un autre, en haut d’un petit éboulis. Il enfila son manteau pour ne pas geler. Il était souple et chaud. Aux braises, il alluma une nouvelle branche de feuluit et escalada l'éboulis.
Il était dans un tunnel bien sec. Ça et là, des traces d’outils prouvaient qu’il avait été élargi. Il trouva même des vieux restes de crottin. Il trouva aussi d’autres couloirs. Ils étaient plus étroits, moins creusés. Il resta sur son chemin, là où des grandes bêtes auraient pu circuler. Il avançait rapidement pensant à ses grands-parents. Il fut interrompu dans ses pensées par un petit ruisseau qui glougloutait depuis une vasque creusée dans la paroi. Il avait entendu l’eau qui coulait depuis un moment. Il enjamba la rigole qui évacuait le trop plein. Il fit quelques pas et crut entendre… Non, il ne croyait pas, il entendait bien le hennissement d’un cheval. Il avança plus rapidement. Une vague lueur apparut au détour d’un virage. Il se mit presque à courir. Au dernier moment alors qu’il entendait nettement les bêtes et qu’il sentait l’odeur du troupeau, il eut peur. Qui occupait cette caverne ? N’y avait-il que les bêtes ? Il éteignit son feuluit. Une fois arrivé à la fin du tunnel, il se tapit dans un recoin. Il jeta un œil. Il ne vit d’abord que les bêtes. Les chevaux d’un côté qui comme toujours se bousculaient un peu et de l’autre les bovins. Il sentait leur chaleur qui irradiait. Une longue fente en hauteur donnait de la lumière. Il resta là un moment. Tout semblait calme. Il reconnaissait les bêtes. Il commença à bouger. Un bruit le stoppa net. Il se renfonça contre la paroi. Il venait d’entendre le raclement du métal sur la pierre. Deux jeunes étalons se chipotèrent un peu couvrant de leurs claquements de sabots le petit bruit qu’il avait entendu. Le troupeau remua pour laisser de la place aux deux protagonistes.
   - SUFFIT !
La voix avait claqué comme un fouet. Koubaye fut inondé de joie.
   - Grand-père… Grand-père...
Le vieil homme regarda son petit-fils arriver avec des yeux étonnés.
   - Mais… Mais… t’es passé par où ?
   - J’ai traversé la montagne.
   - Tu as traversé la montagne…
Le grand-père répéta la phrase comme s’il lui fallait du temps pour comprendre. Puis il regarda Koubaye, il s’accroupit devant lui, le prenant par les épaules :
   - Tu viens d’où exactement ?
   - J’ai quitté la maison et j’ai été dans la grotte aux moutons. J’ai vu un chemin sous la montagne, alors je l’ai suivi.
   - Mais tu es parti quand ?
   - Hier, pourquoi ?
   - Tu as dormi sous la montagne ???
   - Oui, dans la grotte sans toit.
   - Personne ne va par là… il y a des esprits qui rôdent…
Koubaye pensa à son manteau. Il allait poser la question quand son grand-père se releva :
   - Bon, tu es là, sain et sauf. Nous allons dormir ici, et demain, nous rentrerons. As-tu mis assez de fourrage aux moutons ?
   - Oui, ils pourront rester comme cela plusieurs jours.
   - Parfait, demain, la tempête sera calmée. On pourra rentrer.
   - Grand-mère doit être très inquiète !
  - Sûrement Koubaye, mais nous serons avec elle demain.
Ils travaillèrent encore toute la journée pour nettoyer la grotte. Éreinté, Koubaye s’endormit comme une masse, sans avoir eu le temps de raconter son périple.
Quand il se réveilla, la nuit était noire. Le vent était tombé dehors. À côté de lui, il entendait le souffle régulier de son grand-père qui dormait. Il se retournait pour dormir quand les chevaux bougèrent. Koubaye sentit leur nervosité. Immédiatement, il fut en alerte. Il guetta ce qui pouvait ainsi les rendre nerveux. Il eut l’impression de voir une silhouette au milieu des chevaux. La faible luminosité que le croissant de lune faisait entrer dans la grotte ne suffisait pas à lui permettre de bien voir. Il plissa les yeux sans succès. Il pensa à l’étoile de Lex. Elle devait être levée. Les bayagas pouvaient-ils entrer dans la grotte. Il frissonna à cette idée. Sa raison lui souffla que son grand-père ne dormirait pas aussi tranquillement si les bayagas pouvaient se promener dans la grotte. De nouveau, il eut cette impression d’entre-apercevoir du coin de l’oeil une silhouette vaguement lumineuse. Il tourna la tête et ne vit plus rien. Les chevaux se calmèrent. Ce fut autour des bovins de bouger. Les chevaux ! Les bovins ! Ce qui bougeait là se dirigeait vers le tunnel que Koubaye avait emprunté. Il eut beau scruter, il ne vit plus rien. Les bêtes se calmèrent. Koubaye se rendormit. Dans son rêve, l’homme de glace se mettait debout et lui faisait signe d’avancer. “ Va ! Va ! Va vers ce qui dort !” Ce fut un tel impératif qu’il se réveilla.
Dehors l’aube pointait.
Le retour fut difficile. Il était tombé beaucoup de neige. Le grand-père connaissait parfaitement les lieux et choisit les meilleurs passages. Ils firent plusieurs ruptures dans leurs trajets. Une fois, ils passèrent sous des sapins où la neige ne s’était pas déposée, sortant  et entrant à plusieurs endroits, laissant de belles traces visibles pour brouiller la vraie. Ils firent aussi plusieurs fois marche arrière dans leurs propres pas et profitèrent d’une branche basse pour sauter plus loin. Le trajet et les fausses pistes leur prirent la journée. Le soleil était bien bas quand ils virent la maison.
La fumée montait verticalement. Le vent absent rendait le froid plus supportable. Le grand-père arrêta Koubaye :
   - Tu ne parles pas de ce que tu as fait sous la montagne. Il n’est pas bon qu’elle s’inquiète davantage.
Koubaye acquiesça. A posteriori, il ressentit la peur.
Quand ils arrivèrent à la porte, le grand-père reprit la parole :
   - L’étoile de Lex est encore loin, elle n’a pas dû barricader la porte.
Il dit cela avec un grand sourire et un clin d’œil. Koubaye ne put s’empêcher de sourire à son tour. Le grand-père toqua à la porte et l’ouvrit. Une bonne odeur de soupe leur flatta les narines. Koubaye sentit immédiatement sa faim. La grand-mère qui remuait la soupe dans la marmite se retourna. Son visage s’éclaira quand elle les vit. Elle enveloppa le grand-père d’un regard de soulagement et d’affection. Puis elle se tourna vers Koubaye. Il la vit froncer les sourcils. “Ça y est !“ pensa-t-il “je vais me faire disputer”.
La grand-mère s’approcha de lui, lui prit le bras pour le faire tourner sur lui-même et déclara en regardant le grand-père :
   - Il est allé dans la grotte effondrée !
Le grand-père ne répondit rien.
   - Et ne me dis pas le contraire ! Regarde, il a grandi et puis le manteau est redevenu comme neuf !
Koubaye se mordit la lèvre inférieure :
   - Grand-père n’y est pour rien… C’est moi qui…
  - Il ne devait pas être absent si longtemps, le coupa la grand-mère, ni t’attirer dans la grotte aux longues pattes.
   - Écoute, dit le grand-père…
   - Non, je n’écoute pas, s’il a réveillé les esprits perdus de Thra…
Le grand-père changea de couleur en entendant sa femme.
   - S’il a réveillé les esprits perdus de Thra, nul ne peut savoir ce qui va arriver. 
Koubaye regarda ses grands-parents se disputer. Il ne comprenait pas. Qui étaient ces esprits perdus ? Il n’osait pas intervenir. Il savait que cela ne se faisait pas. Un premier savoir ne devait pas interroger de plus grands savoirs. Il avait l’obligation de se taire et d’attendre qu’on l’éclaire. Pourtant il brûlait de comprendre.