dimanche 15 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 47

Riak avait aimé ce voyage de nuit, le vent dans les cheveux. Devant elle, noir sur sombre, elle avait reconnu l’ombre avec qui elle avait croisé le fer dans la grotte sans toit. Les autres bayagas étaient restées derrière eux près des pirogues retournées. Plusieurs fois, ils avaient croisé d’autres embarcations qui leur avaient laissé le passage. Jirzérou avait dirigé la navigation vers la rive sud du lac. Il y avait là une série de villages de pêcheurs où il pensait qu’il serait facile de se cacher. Ils y arrivèrent au petit matin. Quand les premières lueurs du jour apparurent, l’ombre qui les précédait disparut. La pirogue perdit de sa vitesse. Riak sentit Mitaou et Bemba se détendre. Elle ressentit aussi la fatigue de cette nuit et aspirait au repos. Jirzérou manœuvra la pirogue dans les herbes. Ils descendirent la voile et le mât et finirent à la pagaie. Ils abordèrent enfin la terre ferme. Un bosquet dense les accueillit.
   - Reposons-nous un peu, dit Jirzérou. Tout à l’heure j’irai voir au village le plus proche si nous pouvons avoir de l’aide.
Bemba proposa de prendre la première veille. Riak approuva. Jirzérou renchérit :
   - Il faut faire attention, même si je crois que nous ne risquons rien…
Le sommeil les gagna rapidement. Même Bemba s’endormit malgré sa volonté de lutter. Des paroles-cris les mirent en alerte. Le soleil était haut dans le ciel.
   - On est presque au milieu du jour et je n’ai pas fait les rites, se lamenta Mitaou.
   - Chut ! lui fit Riak, laisse Jirzérou écouter.
Cela dura longtemps avant que Jirzérou ne se tourne vers elles.
   - Les nouvelles sont bonnes et mauvaises… Bonnes car les bayagas n’ont fait qu’une bouchée de ceux qui nous poursuivaient. Mauvaises car Sursu est prévenue et son gouverneur s’est mis sur le pied de guerre. Ordre est donné de nous tuer à vue, et ....
Il s’interrompit d’autres paroles-cris se faisaient entendre. À quelques centaines de pas d’eux, une voix les relaya. Jirzérou eut un sourire :
   - Ça, c’est bon pour nous. Il y a un crieur du sacré dans le village. Personne ne nous dénoncera chez lui. Venez !
Le petit groupe se mit en marche. En approchant du village, ils découvrirent une maison sur pilotis avec un totem planté devant. Tout semblait calme. Jirzérou les fit longer la haie et ils ne sortirent à découvert que devant l’habitation. Quand l’homme les vit entrer, il sauta sur ses pieds et se prosterna :
   - Bénalki me bénit !
Tout aussi rapidement, il jeta un coup d’œil dehors et ferma le rideau qui lui servait de porte. Il s’agita beaucoup dans sa maison pour préparer quelque chose à manger tout en racontant son bonheur d’avoir été choisi pour les accueillir. Tout en l’écoutant, elles apprirent ce que Jirzérou n’avait pas encore dit. Les seigneurs étaient déjà en chasse. La région était calme et les seigneurs peu nombreux. Mais la région manquait de foi en Bénalki. On avait promis une récompense et trop de gens seraient prêts à tout pour la toucher, même dans ce village. Le crieur du sacré soupira en disant cela. Il se plaignit amèrement de la dureté de son rôle dans un village plein de quasi-incroyants. Quand Jirzérou lui apprit qu’ils venaient de Tragen, l’homme eut du mal à le croire. La traversée du lac demandait trois jours quand la brise du nord soufflait bien. Une nuit ! La déesse avait œuvré ! Quand il annonça qu’ils ne pourraient pas rester dans la maison à cause des risques de dénonciation, Riak fit la moue. Elle ne se voyait pas repartir ou plutôt, elle ne voyait pas Mitaou repartir sans repos.
   - Il faut pourtant qu’on dorme !
   - Vous allez pouvoir vous reposer ici, oh Bébénalki. Mais dès que la lumière descendra, il faudra trouver un abri ailleurs. Les villageois viennent me voir pour que je les guide des conseils de la déesse. Il ne faut pas qu’ils vous voient.
   - Bien, dit Riak, nous partirons au soleil couchant. Maintenant dormons !
Le crieur du sacré s’inclina à nouveau :
   - Je laisse de quoi vous restaurer et moi, je vais aller vous chercher un abri plus sûr pour la nuit. 
Ayant dit cela, il sortit rapidement. Riak regarda Jirzérou :
   - On peut lui faire confiance ?
   - Normalement oui, répondit ce dernier.
   - Tu es comme moi, tu as senti sa peur.
   - Oui. Je ne sais pas quoi en penser.
   - Il faut rester sur nos gardes et trouver le chemin de Nairav.
   - Ça va être difficile, les Tréïbens ont peu la notion de ce qui se passe loin du lac.
   - Si au moins on savait vers où chercher, se lamenta Mitaou…
   - Dame Riak va trouver, répliqua Bemba.
   - Je vais veiller, dit Riak. Reposez-vous !
Elle prit des fruits sur la table et alla s’asseoir près du rideau de l’entrée. Elle soupira. Il y a encore quelques jours, elle était une banale paysanne dans sa vallée et maintenant Rma la faisait naviguer au gré de son tissage. Elle croqua dans le fruit. Il avait un goût doux et sucré. Le temps passa lentement. Il lui devenait difficile de lutter contre la somnolence. Bemba la secoua gentiment :
   - Dame Riak, allez vous reposer, je prends la suite.
Riak se leva et alla vers les nattes où dormaient Mitaou et Jirzérou. Elle s’y allongea et très vite s’endormit.
Le poids et la chaleur de son pendentif la réveilla. Avant même qu’elle ne soit complètement réveillée, elle était debout, l’arme à la main. Autour d’elle tout était calme. Bemba surveillait ce qui se passait par la porte et ne semblait pas alarmée. Pourtant le danger était là. Elle le sentait maintenant nettement. Elle réveilla Jirzérou doucement. Il comprit immédiatement et se mit à regarder par les fentes des parois de la hutte. Bemba, en entendant le mouvement dans la pièce, s’était aussi mise debout et scrutait plus attentivement dehors. Elle chuchota :
   - Je ne vois rien...
   - Là, dit Jirzérou, ils arrivent par derrière pour aller sous la maison.
Riak colla son œil à une fente. Des Treïbens arrivaient, armés de lances. Ils progressaient lentement pour ne pas faire de bruit.
   - Il doit y avoir un seigneur avec eux, murmura à son tour Riak en regardant au sol.
Elle souleva les nattes qui recouvraient le sol. Elle vit que de la terre battue recouvrait des solives faites de troncs de baliveaux. Si les ennemis ne pouvaient pas attaquer par-là, eux ne pourraient pas fuir non plus. Elle fit le tour de la pièce. Elle ne trouva aucune échappatoire. Il ne restait que la porte et la fenêtre, à moins de découper le mur. Après restait le problème de traverser l’espace découvert entre la hutte et le couvert. Riak jura entre ses dents. Ils s’étaient fait piéger. Restait à savoir si s’était par le crieur du sacré ou par un villageois qui les aurait vus…
   - Ils vont bientôt attaquer, dit Jirzérou, couchez-vous !
Un homme, qui était monté silencieusement, arracha le rideau de la porte et les lourdes sagaies jaillirent dans la pièce. Bemba s’était jetée en arrière. Jirzérou et Riak étaient déjà à terre. Le premier attaquant qui se présenta fut accueilli par un coup violent du gourdin qu’avait attrapé Bemba. Il s'effondra sur le sol. Un deuxième tenta de passer mais Jirzérou qui avait récupéré une des sagaies lui planta dans la poitrine. Il bascula en arrière tombant sur ceux qui tentaient de monter. Jirzérou, muni d’une autre lance, se précipita vers la porte pour la lancer. Riak lui fit un croc-en-jambe qui le fit s’étaler juste avant qu'une flèche ne siffle par la porte. Il fit un roulé-boulé sur le côté et remercia Riak d’un signe.
   - Il y a un seigneur en bas. Il a son arc, lui dit-elle.
C’est à ce moment-là que Mitaou se dressa sur son séant, les yeux encore tout embrumés de sommeil :
   - Qu’est-ce qui se passe ?
   - NE BOUGE PAS ! lui cria Bemba.
Riak se pencha en avant pour essayer de voir dehors. Elle n’eut que le temps de se reculer pour éviter une lance.
   - Détruisez le plancher, ordonna une voix en bas, on va les faire griller.
Immédiatement, des coups résonnèrent sous leurs pieds, ébranlant les troncs et faisant tomber la terre battue. Jirzérou attrapa une sagaie plantée dans un des murs et, courant vers la porte, la lança en criant :
   - QUE BÉNALKI VOUS MAUDISSE !
Riak, qui observait à travers une fente de la cloison, vit un des guerriers sauter en arrière pour éviter la lance et entendit les autres rigoler. Un d’eux répondit :
   - Elle nous bénit ! Votre capture va nous rapporter gros.
Tandis que les coups sous leurs pieds détruisaient le plancher, Riak vit des Treïbens faire des allers-retours avec des brassées de bois et de paille. Elle mit la main sur son pendentif toujours aussi chaud qui lui brûlait la poitrine. Elle ne voyait pas quoi faire. Elle lisait la même détresse dans les yeux des autres. Elle essaya de faire le vide en elle pour entendre Koubaye. En pleine journée, pouvait-elle y arriver ?
Alors qu’elle entendait les premiers craquements du feu qu’on allumait, elle ressentit la paix en elle. Une pensée l’emplit : “ Du mal viendra le bien !” Elle ouvrit les yeux pour découvrir la fumée qui commençait à traverser les nattes du sol. Elle se répéta tout haut :
   - Du mal viendra le bien !
Les autres la regardèrent sans comprendre.
   - Ça veut dire quoi, dame Riak ? On va brûler vive ! s’exclama Mitaou en pleurant.
   - Le mal vient ! répondit Riak dont l’esprit était empli de cette pensée.
Elle avait à peine fini de parler que des cris de guerre jaillirent autour du village. En regardant dehors, ils virent jaillir tout un groupe de guerriers Treïbens, le visage peint en noir.
   - Des renégats ! s'exclama Jirzérou.
Bientôt sous leurs pieds ce fut la confusion.
   - Sortons ! ordonna Riak.
Sans attendre elle avait sauté sans prendre l’échelle. La dague à la main, elle se retrouva au centre d’une mélée. Les villageois fuyaient poursuivis par les renégats. Le seigneur avait tué un de ces derniers et se battait avec un autre. Riak courut vers lui en hurlant :
   - IL EST À MOI !
Le renégat et le seigneur la regardèrent. Le renégat rompit le combat pour aller vers le village. Riak se retrouva face au seigneur. Il avait une épée et elle n’avait que sa dague. Il était grand, massif, et son armure le rendait lent. Riak était fine et rapide. Elle se lança dans un combat virevoltant qui déstabilisa le seigneur. C’était un guerrier aguerri, aux réflexes affutés. Il toucha Riak une fois alors qu’elle se précipitait sur lui, mais son épée était maintenant trop loin, alors que Riak venait de se coller à lui, et dans un mouvement tournant, lui planta sa dague dans le cou à la jointure de son casque. Elle se dégagea aussi vite qu’elle s’était approchée. Le seigneur était tombé à genoux, dans ses yeux toute l'incompréhension du monde.
La maison du crieur du sacré s’embrasa. Jirzérou arriva près de Riak. Bemba soutenait Mitaou qui toussait sans arriver à reprendre haleine.
   - Fuyons, dit le Treïbénalki, les renégats ne valent pas mieux que les seigneurs.
Ils se dirigeaient vers la lisière de la forêt proche quand ils furent bloqués par un nouveau groupe de renégats. Jirzérou avait deux lances tout comme Bemba. Riak avait sa dague et l’épée du seigneur. Même Mitaou, qui avait ramassé l’arc et les flèches, semblait armée. Ils furent rapidement cernés. Un grand Treïben au visage peint en noir se détacha du groupe qui les menaçait avec des arcs :
   - Le Treïbénalki et la Bébénalki… ! Voilà une belle prise...
Il se tourna vers les autres du groupe :
   - … Notre expédition va être fructueuse. Les seigneurs donneront cher pour eux...
Riak fit un pas en avant. Les arcs se bandèrent plus fort. Le chef des renégats se mit à rire :
   - Tu sais, Bébénalki, vivante ou morte, ils paieront autant. Alors lâchez vos armes !
Mitaou fut la première à le faire, avant de s’effondrer inconsciente par terre. Bemba était en rage. Elle planta ses lances devant elle de toute la force dont elle était capable. Jirzérou hésita. Valait-il mieux mourir là ou espérer une issue heureuse ? Il savait que les renégats torturaient leurs prisonniers avant de les tuer. Riak mit fin à son hésitation en lui disant :
   - Laisse tomber tes lances.
Jirzérou les laissa tomber. Riak resta seule, cheveux au vent :
   - Tu veux l’épée, viens la chercher !
Elle la planta devant elle. Le chef ricana et avança vers elle. Il tenait à la main un sabre. Elle le vit raffermir sa prise. Quand il fut tout près, elle recula d’un pas. Il prit l’épée et la jeta en arrière.
   - La dague maintenant !
Elle avait une forte envie de lui passer à travers le corps, mais elle lui tendit en la tenant par la lame. Il la prit et l’examina.
   - Belle arme. Je sens qu’elle m’ira très bien !
Il se retourna vers son groupe et ajouta :
   - Attachez-les !
Quelques hommes se détachèrent du groupe. Ils avaient des liens en mains. Riak sentait son pendentif pulser contre sa poitrine. Sans réfléchir, elle bondit en avant et attrapa le chef qui lui tournait le dos. Sans qu’elle comprenne, elle se retrouva avec sa dague en main et elle l’appliqua sur la gorge du renégat.
    - Vous bougez, il est mort ! déclara Riak
Il y eut un flottement parmi le groupe. Un des Treïbens répondit :
   - Si tu le tues, tu es morte ! Tu ferais mieux de le lâcher.
   - Tu es prêt à jouer sa vie ? lança Riak.
Un des hommes du groupe qui était derrière Riak lâcha sa flèche. Sentant le danger, elle tourna rapidement et le chef hurla en prenant la flèche dans le bras. Les autres se mirent à hésiter. Le chef, qui grimaçait de douleurs, cria pour qu’on tue ce démon qui le tenait.
   - Maintenant ça suffit !
La voix était calme mais impérative. Tous les hommes baissèrent leurs armes. Riak se tourna pour voir qui avait parlé.
   - Dorget, tu es toujours aussi stupide.
L’homme qui s’avançait avait son épée à la ceinture. Derrière lui, tous les renégats qui avaient attaqué le village suivaient, porteurs du butin. Riak lâcha Dorget qui s’éloigna en tenant son bras blessé. Elle se tourna vers le nouvel arrivant.
   - Excusez Dorget, Bébénalki. Il n’a jamais su se comporter. Il est des sacrés que même nous devons respecter.
Il s’approcha de Riak, et prit l’épée plantée dans le sol. Il la soupesa, le regarda et dit :
   - Vous êtes vive et  légère, une telle arme ne vous aurait été d’aucune utilité… sauf si vous vouliez mourir…
   - Qui êtes-vous ? balbutia Riak
   - Je suis celui qui commande cette troupe. Mais venez, ne restons pas là. Les représailles ne vont pas tarder. Les tribus n’aiment pas quand nous venons piller.
Sans attendre, il repartit vers le lac. Riak lui emboîta le pas. Jirzérou récupéra les lances avant de suivre. Bemba s’occupa de Mitaou et rejoignit le groupe. Le chef donna ses ordres, répartissant les renégats dans différents bateaux. Pour finir, il se tourna vers Jirzérou :
   - Le mieux est que je monte avec vous. Ce sera plus facile pour vous guider.
   - Va-t-on à l'île des morts ? demanda le Treïbénalki.
   - Non, nous avons un refuge plus près.
Bientôt toute la flottille s’éloigna des berges. Ils cinglèrent vers l’est  pour s'enfoncer dans un dédale de petites îles. Le soir tombait quand ils accostèrent. Riak n’avait aucune idée de l’endroit où ils étaient. Après le débarquement, les bateaux furent tirés à l’abri des regards venant de l’eau. Suivant toujours le chef qui les guidait, ils arrivèrent à une longue maison basse. L’homme les invita à entrer. Riak passa la première et s’arrêta stupéfaite. L’intérieur bourdonnait d’une activité fébrile. Des femmes faisaient de la cuisine, des enfants couraient partout en criant. Quand ils virent entrer le chef, ils arrivèrent tous en hurlant :
   - Clète ! Clète ! Que nous as-tu ramené ?
Ce dernier leur distribua des morceaux de canne à sucre qu’il avait pillés au village. Seule une petite fille au regard fiévreux ne bougeait pas. Elle le regardait fixement. Il s’approcha d’elle et s’accroupit pour être à sa hauteur :
   - Bonjour Snoza. J’ai invité quelqu’un pour toi.
Tout en disant cela, il désigna Riak.
   - Il s’en fallut de peu que Rma ne coupe le fil de Dorget.
Riak fut encore plus surprise par la voix profonde de l’enfant. Alors qu’elle s’approchait pour la dévisager, elle remarqua ses orbites vides.
   - Snoza n’a plus d’yeux, lui dit Clète, mais elle voit plus loin que notre meilleur guetteur.
Il se tourna vers l’enfant.
    - Elle a les cheveux blancs comme tu l’avais dit.
L’enfant tourna son regard vide vers Riak.
    - Rma trame son chemin vers là où vie et mort se rejoignent. C’est là qu’elle connaîtra la chaîne.
Bemba, qui s’était rapprochée, demanda :
   - Qu’est-ce qu’elle raconte ?
   - Snoza parle toujours par énigme, répondit Clète. À nous d'interpréter.
   - Et qu’interprètes-tu ? s’enquit Jirzérou.
   - Avant notre rencontre, elle m’avait parlé de celle aux cheveux blancs, fille de Bénalki. Sa mise en garde était claire. Si nous touchions au fil de Rma, il n’aurait plus rien tramé avec nous.
   - Je ne comprends rien, dit la petite voix de Mitaou.
   - Sache, jeune nonne, que Rma peut couper le fil de nos vies quand il le veut. Malheur à celui qui s’oppose à lui. Aujourd’hui Snoza dit que vous devez aller là où vie et mort se rejoignent. Alors demain, je vous conduirai sur la route où vie et mort se rejoignent. Ma tribu doit vivre. Mais ce soir fêtons la victoire !
Clète les emmena vers un local en retrait en leur expliquant qu’il fallait revêtir des atours de fêtes en lieu et place des hardes qui les couvraient. Riak et ses compagnons virent que d’autres déjà rajoutaient sur leurs habits usuels qui une cape, qui une robe. Les accoutrements aléatoires qu’ils obtenaient donnèrent à l’assemblée un air complètement irréel. À leur tour, ils fouillèrent dans le tas de fripes qui étaient entassées. Il leur fallut beaucoup de temps pour trouver ce qu’elles cherchaient. Jirzérou avait opté rapidement pour un pantalon de toile blanche. Par contre, trouver de la pierre de lune fut beaucoup plus compliqué. Aucune des trois ne firent attention à son départ, tout occupées qu’elles étaient à soulever des monceaux de vêtements. Mitaou poussa enfin un cri de joie. Elle venait de trouver une tenue de novice propre et presque à sa taille. Elle allait enfin pouvoir se débarrasser de celle qu’elle portait déchirée et couverte de taches. Bemba opta comme Riak pour une tenue de Tréïben traditionnelle. Elles se dirigèrent vers l’autre bout de la grande maison. Des cris et des chants leur parvenaient de là-bas. Elles s’arrêtèrent un instant, interloquées. Devant leurs yeux, s’étalait une véritable cour des miracles. Déjà certains étaient complètement ivres, d’autres jouaient, se battaient, criaient dans un désordre indescriptible. Riak ne savait que penser, ni vers où diriger ses pas. C’est alors que deux gardes manifestement sobres lui indiquèrent une direction. Elle comprit alors que Clète ne les avait jamais laissées sans surveillance. Elles s’avancèrent slalomant entre les groupes, s’attirant des quolibets ou des remarques qui choquèrent les oreilles de Mitaou.
   - C’est elle !
Riak se retourna pour voir qui avait parlé. Dorget, complètement aviné, le bras en écharpe désignait Riak à ses amis :
   - C’est elle, la salope qui m’a fait ça ! Mérite pas de vivre !
Riak vit se lever un colosse :
   - T’inquiète Dorget, l’aura pas l’occasion de recommencer… J’vais te la casser en deux…
Bousculant tout sur son passage, il se dirigea directement sur Riak. Elle regarda autour d’elle pour voir si elle pouvait se dégager. Il y avait trop de monde, trop de tables… Avec une masse pareille, elle ne pouvait s’en sortir qu’en allant plus vite et en étant plus agile que lui… Bemba fit passer Mitaou derrière elle. Il valait mieux la protéger. Elle arracha un bâton à un homme non loin de là qui s’abstint de réagir quand il vit la montagne de muscles qui s’approchait.
   - Suffit, Floks !
Une nouvelle fois, Clète venait d’intervenir. Le dénommé Floks s’arrêta net. Il regarda Clète et lui dit :
   - J’la défie comme notre charte m’en donne le droit.
Ses paroles firent l’effet d’un électrochoc sur l’assemblée. Rapidement un murmure la parcourut… “ Un combat ! Un combat ! “ Avec une rapidité qui surprit Riak un cercle vide se creusa autour d’eux et les paris s’engagèrent.
   - Je te le déconseille Floks ! Elle est mon hôte !
   - C’est mon droit et le je veux !
   - Tu sais qu’après c’est moi que tu combattras…
   - C’est mon droit…
Clète haussa les épaules. Il s’approcha de Riak et lui dit :
   - J’espère que tu es aussi bonne au combat que tu en as l’air !
Il monta alors sur une table et rappela les règles : pas d’armes et tous les coups permis. Riak eut à peine le temps de comprendre que déjà Floks la chargeait en hurlant. Riak l’évita de justesse et recula vivement. Floks freina et repartit vers elle avec le même regard de haine. Si Dorget était complètement saoul, Floks en était loin. De nouveau, elle esquiva. Elle faisait la moitié de sa taille et ne voyait pas comment elle allait s’en sortir. C’est à ce moment-là que son pendentif se mit à bourdonner. Le calme l’envahit. Le monde autour d’elle se mit à bouger comme au ralenti. Elle venait une nouvelle fois d’éviter une charge, sans lui laisser le temps de se retourner, elle lui appliqua un coup de pied à la jointure du genou. L’homme s’effondra dans un grand bruit. La foule hurla et trépigna. Floks se releva. Il massa un instant son mollet tout en cherchant Riak des yeux. Elle courait à l’opposé de lui. Il remit sa lourde masse en route tout en boitant un peu. De nouveau il échoua dans sa volonté de l’attraper et de lui briser les os. Ce fut un autre coup de pied sur l’autre genou qui le fit tomber. Il hurla de rage mais se releva. Il avait encore le bras en appui par terre quand il fut touché au coude qui céda sous le choc. Floks s’écrasa le nez par terre. La foule était en transe. Riak semblait être partout autour de lui, lui assénant coup sur coup. Floks se releva à nouveau. Dorget voyant ce qui se passait, lui tendit un gourdin ce qui fit hurler les spectateurs. Les vociférations reprirent de plus belle. L’arme frappait vite et fort, mais pas assez vite. Si Floks faisait voler la terre du sol, il ne faisait que frôler Riak. Bemba sentit qu’on lui arrachait son bâton et ne réalisa qu’après que Riak était venue le chercher. Alors que Floks réarmait son bras, on entendit un bruit de calebasse qu’on frappe et Riak qui s’immobilisait non loin. Floks oscilla un moment sur lui-même l’air surpris et dans un grand bruit s’effondra inconscient sur le sol. Les spectateurs firent silence puis ce fut la cacophonie la plus complète. À ce moment-là Jirzérou surgit au milieu du cercle de combat, peint en blanc et habillé de blanc, il avait l’air d’un spectre :
   - À genoux ! À genoux devant celle que Bénalki la déesse a choisie.
Dorget s’avança tenant une épée de sa main libre :
    - Jamais !
Le toit explosa à ce moment-là. Un éclair venait de le frapper. Le tonnerre gronda et la pluie se mit à tomber. La foule muette regarda médusée, la silhouette noire qui entrait par le trou. Ce fut un sauve-qui-peut général. Les bayagas étaient là. Riak s’avança la dague à la main. Dorget tremblait de tous ses membres. Il tomba à terre quand l’ombre le toucha. Riak s’écria :
   - Va-t-en ! Je n’ai pas besoin de toi ! Ni de vous ajouta-t-elle en désignant de sa dague les ombres lumineuses qui s’immiscaient dans la longue maison.
Comme de la fumée, les bayagas s’évanouirent. Autour d’elle tous les genoux fléchirent...



dimanche 8 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 46

Koubaye s’était réveillé avec le lever de soleil. Il demanda ce qui lui était arrivé. Siemp lui fit un résumé pendant que Résal déchargeait les provisions. La terre était spongieuse. Résal les mena près d’un arbre, ils trouvèrent un coin sec.
   - Quand il pleut trop, le lac monte, et même les arbres ont les pieds mouillés.
Koubaye se proposa de veiller pendant que les deux autres se reposeraient. Bientôt, il entendit les respirations calmes de Siemp et de Résal. Il se sentait encore fatigué mais il avait les idées plus claires. Il se rappelait la vision de la grande ville et puis cet effet de suffocation quand il avait été assailli par tous les bruits, toutes les images tout autour de lui. Sur ce petit bout de prairie, il se sentait au calme. Il écoutait le clapotis de l’eau non loin. Il ressentait la présence des animaux autour. Leurs pensées étaient toutes tournées vers la recherche de nourriture. Il y avait aussi cet esprit primitif dans l’eau. Il était dans l’attente. Le temps lui appartenait. La proie passerait et il aurait de quoi manger. Koubaye se laissa aller. Il s’adossa au tronc. Il somnola un petit moment. Il fut mis en alerte par une sensation désagréable. Des esprits noirs approchaient. Il se leva. Il entendit les coups de pagaie. Il s'accroupit avant de voir la pirogue. D’autres navigateurs nocturnes arrivaient. La violence de leurs esprits ne le surprit pas. Ils n’avaient pas l’intention de s’arrêter par là. Koubaye craignaient qu’ils ne voient la pirogue de Résal. Il réveilla doucement ses compagnons. Résal fut immédiatement sur le qui-vive et fit signe à Siemp de se taire quand il vit qu’il ouvrait la bouche. Koubaye vit la pirogue. Il ne comprit pas tout de suite. Il voyait la pirogue des autres comme s’il était au ras de l’eau et en même temps, il voyait le bout de prairie sur lequel il s’était assis. Dans son esprit arrivaient des pensées interrogatives. Proie ou pas proie ? Il pensa : Proie !
    - Attention ! dit une voix, un croco…
L’attaque du saurien fut fulgurante. Sur leur petit îlot, ils entendirent des cris et des violents bruits d’eau. Et tout se calma très vite.
   - Ils ont fui, dit Koubaye. Ils sont partis de l’autre côté.
Résal le regarda.
   - Tu es sûr ?
   - Oui, tous sauf un.
Koubaye se mit à vomir. Il était encore dans l’esprit du crocodile quand sa mâchoire s’était refermée sur la jambe de l’homme. Il en avait senti toute la terreur et toute la satisfaction de la bête. Il n’entendit pas Résal dire :
   - S’ils nous avaient découverts, nous étions des hommes morts.
   - Comment ça, avait chuchoté Siemp.
   - Nous sommes sur l’île des morts. C’est ici qu’ont été enterrés les chefs de mon peuple. Seuls les réprouvés et les renégats vivent ici. Leur cruauté est légendaire. Je croyais qu’ils ne passaient plus par ici. Notre chance a été ce crocodile.
Ils passèrent le reste de la journée à se relayer pour guetter.
À la nuit tombante, ils repartirent. Koubaye avait ressenti une dernière fois ce que ressentait le crocodile. Il avait failli en vomir à nouveau. Cette sensation d’estomac plein lui avait donné la nausée. Résal manoeuvra la pirogue avec le plus de discrétion possible. Seul le frottement du bois sur les roseaux trahissait leur déplacement. Ils avaient chuchoté toute la journée et ce soir ils se taisaient laissant Résal diriger les opérations. La lumière baissait rapidement les rendant nerveux. Ce soir les étoiles étaient en partie cachées par les nuages et la lune était absente. Il fallait qu’ils soient sortis du dédale des roseaux juste au bon moment. Résal immobilisa l’embarcation à la lisière des roseaux. Il chuchota :
   - On voit encore trop bien. Regardez, une autre pirogue.
À travers le rideau végétal, ils virent glisser une longue embarcation. Ils étaient au moins dix hommes. Il y avait juste un lumignon, au centre, éclairant le visage d’un homme penché sur quelque chose d’invisible à leurs yeux. Danger ! pensa Koubaye. DANGER ! Pourtant, autour de lui, tout était calme. Riak ! Riak était en danger. Il laissa son esprit libre de voguer. Riak était prête à mourir. Ils, mais qui étaient-ils, ne l’auraient pas vivante. L’étoile de Lex était sur le point d’apparaître. Il fit le calme dans l’esprit de Riak et lui chuchota : “Bar Loka!”.
Sur la pirogue devant eux, l’homme près de la lumière se redressa. Il regarda autour de lui rapidement et, se retournant, dit :
    - Il y a danger. Les Bayagas sont dehors. Vite à terre !
Aussitôt, tous les hommes plongèrent leurs pagaies dans l’eau. Koubaye les vit disparaître derrière le rideau de roseau. Résal se retourna vers eux :
   - Le sorcier qui était à bord a senti les bayagas. On ferait mieux de faire comme eux.
   - Non, dit Koubaye d’une voix tranchante, les bayagas sont occupés ailleurs. Ils ne viendront pas ici. Profitons de la peur qui va se dire !
Il avait à peine fini de parler que des cris-paroles retentissaient pour dire la nouvelle. D’autres cris répondirent. Résal poussa une exclamation.
   - Qu’est-ce qui se passe ? demanda Siemp.
   - On a un Treïbénalki qui a déjà plusieurs jours et surtout, une Bébénalki venue d’un autre peuple.
   - Et alors ?
   - La déesse Bénalki se manifeste ! Voilà des centaines de générations que cela n’était pas arrivé. Elle va jeter ses filets et trier ses fidèles...
   - Qu’est-ce que tu veux dire ?
   - Elle va mettre les bons dans ses paniers et laisser les mauvais pourrir au soleil. Tu n’as jamais vu les pécheurs quand ils rentrent de pêche ?
Effectivement Koubaye découvrait. Il comprenait Résal. Le choix était pour bientôt.
Le silence s’abattit sur la pirogue. Ils pagayaient maintenant en silence, guettant dans la nuit noire les bruits qui signaleraient une autre embarcation. Résal leur faisait contourner l’île pour pouvoir aller vers l’est. D’autres pirogues pouvaient naviguer, elles aussi. S’ils passaient sans bruit et sans parler dans le noir de la nuit, on les prendrait pour des éclaireurs renégats. Quoi qu’il arrive, ils ne devaient pas s’arrêter.
Un moment passa avant que Résal ne lance la voile. Il s’orienta et les fit virer de bord. La pirogue dans la brise prit de la vitesse. Siemp qui n’aimait pas cette navigation nocturne demanda :
   - On va arriver quand ?
   - Chut !!!! fit Résal. Quelqu’un !
Au début, ils ne virent ni n’entendirent rien. Puis Koubaye sentit l’ombre plus noire qui glissait sur l’eau. Il la reconnut. Bar Loka ! L’ombre de la grotte. Celle qui était venue croiser le fer avec Riak. Derrière elle, une autre ombre plus dense. Elle fendait la surface laissant un sillage légèrement phosphorescent. Son cœur se mit à battre plus vite. Serait-ce possible ? Brutalement, il dut s’accrocher à son bateau. Résal venait d’empanner pour dégager la route. Il se retourna juste à temps pour voir une tignasse blanche flottant au vent et une silhouette blanche qui tenait la barre. Riak !
Il fut tout sourire. Elle filait vers son destin.
Résal, qui avait quasiment stoppé la pirogue, reprit le vent. Siemp en colère, chuchota pour Résal :
   - Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
   - C’est la barque de la déesse !
   - Tu te moques de moi !
   - N’as-tu pas vu ? La Bébénalki était à la proue et le Tréïbénalki à la poupe…
Sa voix avait pris des accents extatiques. Koubaye intervint :
   - C’est Riak !
Siemp, complètement perdu, se tourna vers Koubaye :
   - Riak ?
   - Oui, la fille aux cheveux blancs dont on a parlé lors de la grande cérémonie !
   - Tu la connais ? demanda Résal. Tu connais la Bébénalki ?
   - Oui, c’est Riak ma quasi sœur !
   - Alors partout où tu iras, j’irai. Je suis ton serviteur. La déesse a choisi et m’a mis au bout de sa ligne. Il me faut aussi accomplir mon destin.
   - Koubaye est Grafbigen, intervint Siemp. Celui qui parle avec notre Dieu.
   - Alors toi comme moi, dit-il à Siemp, nous vivons ce que tout homme voudrait vivre.
   - Que veux-tu dire ? demanda Koubaye.
   - Les dieux reviennent ! répondit Résal et nous serons là pour témoigner.
Koubaye écouta Résal et Siemp se disputer l'honneur de le servir. Chacun d'eux défendait son peuple comme ayant le plus de qualités pour être les premiers au service d'un envoyé des dieux. Koubaye ne comprenait pas. Il n'était qu'un adolescent et eux des adultes. Qui était-il pour qu'une telle discussion ait lieu ? Il n'était pourtant ni roi, ni dieu.
Pendant ce temps, Résal avait remis la pirogue en direction de l’est. Le vent était bon et ils filaient rapidement. Une risée fit tanguer l’embarcation. Siemp se cramponna au bordage et demanda à Résal le temps qu’il lui restait à souffrir. Cela fit rire Résal qui répondit :
   - Avec une telle brise, nous serons près des marais de l’est en milieu de journée.
   - Les marais de l’est ?
   - Oui, au bout du lac, la rivière Suaho fait une sorte de delta. Il y a des roseaux partout et la majorité de mon peuple y vit. Les seigneurs y sont absents ou presque. On les voit de temps à autre, mais rares sont ceux qui aiment assez l’eau pour venir.
   - Et l’autre pirogue… où allait-elle ?
Koubaye dressa l’oreille. Il se posait la même question. Où allait Riak?
   - Si j’ai bien vu, répondit Résal, ils filaient vers le sud. Certains disent que les Tréïbénalki ne peuvent quitter le lac. D’autres disent le contraire. En fait, rares sont ceux qui ont survécu plus de quelques jours…
   - Et la Bébénalki, que risque-t-elle ?
   - Elle ne risque rien à quitter le lac, mais le voudra-t-elle ? Elle est à l’abri tant qu’elle est dessus. J’ai vu un des esprits noirs du lac qui guidait la pirogue.
    - Un esprit noir ! C’est quoi ? demanda Siemp, jamais entendu parler…
    - C’est parce qu’aucun de vous ne voyage souvent la nuit. Nous sommes habitués. J’ai été guetteur sur une barge pendant plusieurs saisons. Quand tu scrutes la nuit pour ne pas taper les autres barges, tu vois les bayagas. Leurs ombres lumineuses se voient de loin, mais parmi elles vivent des ombres sombres. Nous savons qu’elles sont puissantes. C’est ce que disent nos légendes. On raconte comment elles sauvèrent le bateau d’une Bébénalki. Elle s’appelait Trogia et c’est elle qui rassembla les tribus. Les seigneurs avaient vaincu le roi Riou et voulaient occuper notre royaume. Une des tribus, celle qui vivait près de la sortie du lac dans un lieu qu’on appelle maintenant Tragen, s’était dressée contre les seigneurs qui voulaient violer le rocher des sacrifices, un lieu sacré pour y construire un fort. Si Sursu était déjà tombée entre leurs mains, cette rive ne leur appartenait pas. Quand les seigneurs ont débarqué, les Tréïbens ont tué les profanateurs et sacrifié les prisonniers sur le lieu même où devait se dresser la forteresse. Trogia était une des filles de la tribu. Comme tous, elle avait participé aux combats. C’est en soignant les blessés qu’elle est devenue Bébénalki. Elle avait annoncé au chef de la tribu que jamais les seigneurs ne laisseraient passer ce qu’ils venaient de faire. Elle avait raison. C’est l’armée des seigneurs qui est venue… par terre et par le lac, sur des barges conduites par leurs esclaves. Ça a été un massacre. Seule Trogia a pu fuir. Elle était la Bébénalki de la tribu. Quand elle a fui entre les barges, on raconte que les flèches se plantaient dans sa pirogue sans qu’aucune ne la touche. Une ombre noire les attrapait et les fixait sur le bois comme les épines sur un porc-épic. Le soir était là. Ceux qui ont vu témoignent que, avant que ne se lève l’étoile de Lex, l’ombre était là. Les seigneurs ont-ils eu peur ? Se sont-ils dit que ce n’était pas un danger de laisser s’échapper une femme seule ? Ce qui est vrai, c’est qu’ils ne l’ont pas poursuivie. Elle a navigué toute la nuit avançant malgré le manque de vent, tirée par l’esprit noir du lac. Elle raconte que les bayagas sont apparus mais n’ont pas approché. L’esprit noir tirait si fort qu’elle est arrivée au marais de l’est au petit matin. Ses paroles-cris ont été comme un incendie qui a couru dans toutes les tribus. En quelques jours, toutes les tribus avaient envoyé des guerriers et des bateaux. Ce fut la seconde bataille de Tragen...
   - Et alors, s’impatienta Siemp. Les seigneurs sont toujours là.
   - Oui, malheureusement. Si sur l’eau nous allions plus vite qu’eux, les barges portaient trop d’archers et nous ne savions pas nous battre sur terre. Les combats ont duré, duré, duré… Trogia a mené les combats. Beaucoup de Tréïbens sont morts pour pas assez de seigneurs. Quand elle a compris qu’on ne gagnerait pas, elle a réuni les chefs des tribus sur l’île des morts. C’est là que fut intronisé le premier de nos rois. Il a négocié avec les seigneurs une paix des braves. Nous avons gardé notre liberté mais nous devons donner des marins pour servir les seigneurs.
Le silence retomba après ces paroles. Koubaye méditait ce qu’il entendait. Il avait perçu la fureur des combats, la fierté des Tréïbens mourant pour leur tribu. Il avait aussi perçu la détresse des mères et des épouses et la souffrance des blessés. C’est en pensant à tout cela qu’il s’endormit. 

dimanche 1 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 45

Quand Riak revint vers Mitaou, elle semblait furieuse. Cette dernière la regarda entre deux pleurs. Bemba lui demanda :
   - Et alors ?
   - Et alors rien ! Ce foutu capitaine a peur que ne reviennent le seigneur et les autres Tréïbens…
   - Les renégats à la solde des seigneurs…
   - Oui, il m’a dit que quelqu’un devait embarquer et lui dire quand il aurait dépassé le fort de Traben.
   - C’est celui-là ?
   - Non, c’est un fort qui est sur l’autre rive. Il commande l’entrée du lac de Sursu m’a-t-il dit.
   - Alors, il faut qu’on attende.
   - Oui, il le faut et cela m’énerve.
Bemba, qui préparait les bols, reprit :
   - On va manger et on y verra plus clair.
Riak s’assit et prit le bol que lui tendait Bemba. Ce voyage en bateau commençait à lui peser. Elle sentait de plus en plus le besoin de courir sans avoir à faire attention au bord. La nuit commençait à descendre quand elle retourna sur le pont. Elle alla près du capitaine qui scrutait l’eau sans arrêt. La brise était bonne et la barge qui longeait la berge pour éviter le courant remontait doucement vers le lac.
   - On va s’arrêter ?
   - On est bien obligés. La nuit tombe et aucun de mes hommes ne veut affronter les bayagas. Avec une telle brise, c’en est dommage.
Riak sentit comme une proposition.
   - Si la nonne demandait au Treïben… je ne sais quoi, à Jirzérou de tenir la voile...
   - Ça ne marcherait pas. Il faudrait être deux.
Il lui dit cela avec un regard en biais.
   - Et si une de nous, qui sait ce qui doit être su pour les bayagas, décidait de rester…
   - Alors là, je lui dirai qu’on aborde une partie facile du fleuve. Le vent y est régulier. Juste un point. Avec cette bise, vers le milieu de la nuit, on passera près de l’ilôt du Caudaï. Il faut le prendre sur babord…
Il joignit le geste à la parole en montrant de la main la trajectoire du bateau qui devrait s’éloigner de la berge pour prendre le bras du fleuve de l’autre côté de l’île.
   - … Mais il faudrait que la nonne parle au Treïbénalki.
Ayant dit cela, il s’éloigna pour donner des ordres à ses hommes. Riak en profita pour retourner vers la cabine. La lumière était maintenant très faible et sur toutes les embarcations, on allumait les lampes.
Il fallut du temps à Riak pour convaincre Mitaou et Bemba. ce fut Bemba qui appela Jirzérou :
   - La servante de la dame blanche veut te parler. Descends !
L’homme ne se fit pas prier. Il se jeta à genou sous la fenêtre. Mitaou écarta un peu le rideau et du fond de sa capuche dit d’une voix qu’elle voulait ferme :
   - La dame blanche m’a parlé !
En entendant cela, Jirzérou se prosterna, front contre le sol :
   - Qu’elle parle et j’obéirai !
   - Cette nuit, tu feras naviguer la barge.
L’homme frissonna.
   - Ton amulette est puissante et éloignera tous les bayagas.
Toujours le front à terre, il tata son amulette. La fierté l’envahissait. Il allait servir la dame blanche.
   - Tu seras aidé par celle qui voyage avec nous. Elle sait ce qui doit être su. Maintenant va. Que les justes gestes soient faits !
Riak vint le rejoindre. Jirzérou avait le regard halluciné de celui qui a eu une vision. Il alla droit sur le capitaine qui surveillait le montage de l’abri pour la nuit. Sans préambule, il lui dit :
   - Je prends ton bateau pour la nuit. Telle est la volonté de la dame blanche.
Ce dernier s’inclina. On ne discutait pas avec un Tréïbénalki.
Quand se leva l’étoile de lex, Riak et Jirzérou étaient les deux seuls à manœuvrer. Jirzérou, qui aurait pu avoir son propre navire, expliqua à Riak tout ce qu’elle devait faire. Il donnerait les ordres et elle obéirait. Riak sentait le poids de son collier sous ses habits. Il semblait battre comme son cœur. Jirzérou tenait la voile et faisait signe à Riak qu’il avait mise au gouvernail.
La nuit était calme et étoilée. Le capitaine avait raison. Le vent était régulier et la barge glissait tranquillement. Le fleuve à cet endroit était large et profond. Le courant y était faible. Jirzérou lui avait assuré qu’avec une telle bise, ils verraient le fort de Traben dans la matinée.
Les premières lueurs vinrent peu après le lever de l’étoile de Lex. Elles s’approchèrent de la barge. Riak sentit son médaillon devenir lourd à son cou. Bientôt la barge fut comme illuminée. Jirzérou se dressa et cria dans sa langue de paroles-cris :
   - Au nom de la déesse et de la dame blanche, écartez-vous !
Il y eut un frémissement dans la masse indistincte qui les entourait. Riak murmura :
   - Feriez mieux d’éclairer devant !
Le vent se renforça. Lentement, les ombres lumineuses aux formes improbables allèrent danser devant, éclairant le fleuve et les autres bateaux amarrés ici ou là pour la nuit. La barge prenait de la vitesse.
Jirzérou riait tout en réglant la voile :
   - Je domine les bayagas ! Que la déesse soit louée.
Ils passèrent sans difficulté l’îlot de Caudaï. Le vent était assez fort pour les rendre manœuvrant sans l’aide des marins.
Quand se coucha l’étoile de Lex, la lumière des bayagas s’évanouit. Riak sentait la fatigue. Elle luttait contre ses yeux qui voulaient dormir.
Jirzérou cria :
   - ATTENTION ! Barre bâbord toute !
Riak mit du temps à réagir et la barge heurta une autre barge qui était ancrée là. Sa réaction, bien que tardive leur avait éviter un choc frontal. Les deux bateaux se frottèrent durement. Tous les marins furent sur le pont dans l’instant suivant. Il y eut des cris, des ordres, des contre-ordres. On alluma les lanternes. Puis tout se calma quand les deux barges furent à couple. Le capitaine de la barge heurtée vint en fureur à leur bord et s’arrêta net en voyant Jirzérou debout devant lui, le corps peint en blanc.
   - Le...le Treïbénalki...
Son bafouillage entraîna le silence de ses marins. Tous vinrent au bord de leur embarcation voir cet être extraordinaire qui venait de naviguer avec les bayagas. La cacophonie reprit. Certains transmirent en paroles-cris ce qu’il se passait. Quant à Riak, elle alla se coucher.
Bemba vint la réveiller assez brusquement :
   - Noble Hôte ! Noble Hôte !
Riak ouvrit les yeux et mit quelques instants à reprendre pied avec la réalité. Elle regarda Bemba et Mitaou qui avait des mines catastrophées et puis d’un coup, elle se redressa. Son pendentif était chaud et lourd.
   - Qu’est-ce qui se passe ?
   - On est près du fort de Traben et ils ont envoyé deux pirogues légères pleines de soldats…
Avant que Bemba eut fini de parler, Riak était debout et réajustait ses vêtements. Elle mit son masque facial et alla sur le pont. Le capitaine faisait mettre en panne la lourde barge. Le vent avait forci depuis que le jour s’était levé. Le bateau allait vite pour sa taille vers les fines pirogues qui avançaient rapidement, voile baissée, à la force des rameurs. Elle détailla la première pirogue. Deux seigneurs lourdement armés et des Treïbens enrôlés qui forçaient sur leur rames. Elle en compta une quinzaine. La deuxième pirogue semblait être armée de la même manière. Jirzérou du haut du toit de la cabine lançait des imprécations au nom de la déesse et de la dame blanche.
Le premier seigneur banda son arc et sa flèche frappa le toit de la cabine comme un avertissement. Jirzérou avait fait un bond en arrière et trouvé refuge derrière le tonneau d’eau. La pirogue à pleine vitesse vint longer la barge. Ils allaient trop vite pour pouvoir s’amarrer. Les rameurs tentaient de freiner leur embarcation. Quand elle arriva sur l’arrière, Jirzérou sauta. Riak le vit bondir. Elle pensa aux écureuils de la forêt qui sautent d’arbre en arbre en le voyant s’accrocher au mât de la pirogue. La vitesse de son saut ajoutée au mouvement d’un des seigneurs pour se lever fit chavirer la pirogue. Avant que quiconque n’ait pu intervenir, tous les occupants disparaissaient sous l’eau. Immédiatement la deuxième pirogue se détourna pour aller porter secours. Si Jirzérou réapparut immédiatement, les autres semblaient engloutis. Alors que ce dernier nageait pour rejoindre la barge, la pirogue dérivait dans le courant. On vit une tête puis deux ressortir de l’eau en aval. La deuxième pirogue arrivait sur place et déjà des Tréïbens, débarrassés de leurs armes et de leurs habits, sautaient dans l’eau pour secourir ceux qu’on ne voyait pas.
C’est Riak qui aida Jirzérou à remonter à bord. Sur la barge c’était la panique. Tout le monde savait. La mort était au bout du voyage. Déjà d’autres bateaux partaient du port du fort. Le capitaine fit manœuvrer la barge pour la mettre en travers. De toute sa vitesse, elle se glissa dans le trafic assez dense à cet endroit juste avant le lac. Ce fut le sauve-qui-peut général et sur la barge et sur les autres embarcations. Bientôt, ce fut un enchevêtrement indescriptible. La barge fut désertée. Riak attrapa Jirzérou par le bras, et lui dit :
   - Il faut qu’on file ! Viens, on va récupérer les autres !
Elle trouva Mitaou et Bemba cramponnées à ce qu’elles pouvaient pour éviter de tomber.
   - Venez ! VITE !
Elle attrapa Mitaou par un bras. Bemba, toujours pragmatique, attrapa quelques vêtements et elles coururent derrière Jirzérou qui les fit passer de bateau en bateau jusqu’à atteindre le point le plus près de la berge. Avant qu’elles n’aient compris, il les avait poussées à l’eau.
C’est trempées qu’elles atteignirent la berge et qu’elles s’enfoncèrent dans la végétation de roseaux. Jirzérou courait devant suivi de Riak. Mitaou suivait comme elle pouvait, poussée par Bemba qui fermait la marche. Ils couraient en plein marais faisant fuir les animaux par le bruit de leur course. Seul un crocodile tenta de s’opposer à eux alors qu’ils traversaient une zone plus profonde. Jirzérou l’avait senti arriver. Il s’était jeté sur le côté. L’animal gueule ouverte avait raté sa cible et retombait lourdement dans l’eau quand Riak arrivait. Bemba, qui retenait Mitaou pour lui éviter de tomber dans le piège, n’en crut pas ses yeux. Riak avait bondi. Elle marcha sur le dos du crocodile et enfonça sa dague en arrière de sa tête. Il y eut comme un éclair et l’animal, dans un dernier soubresaut, s’immobilisa. Riak,la dague toujours à la main, avait été projetée à plusieurs pas.
Jirzérou, voyant l’immobilité du saurien, le ventre en l’air, s’approcha. La bête, pas très grande, était bien morte. Il se tourna vers Riak en ouvrant de grand yeux.
   - Tu… Vous… C’est pas possible…
Bemba vint à son tour voir. La trace faite par l’arme était noircie comme si on avait passé un fer rouge au travers du corps de l’animal. Elle se releva et regarda Riak d’un air d’incrédulité.
   - Bon, c’est pas le moment de s'arrêter. On n’est pas à l’abri ! leur dit-elle.
Jirzérou sembla revenir à la vie et fit signe de le suivre. Quand ils furent dans le bois qui bordait la roselière, ils firent une halte. Mitaou semblait épuisée. Bemba expliqua qu’elle n’avait pas couru comme cela depuis longtemps. Puis le silence s’installa. Ce fut Jirzérou qui le rompit :
   - Qui êtes-vous ?
   - Je suis Riak aux cheveux blancs, dit-elle en ôtant sa cagoule.
   - Vous êtes celle qui parle aux bayagas !
   - Ils ne me touchent pas.
   - Alors ce n’est pas moi qui les ai fait partir l’autre nuit, dit-il avec un ton déçu. Vous êtes une descendante de la déesse.
   - Je ne crois pas. D’ailleurs aujourd’hui, je ne sais plus qui je suis. Les évènements m’entraînent. Rma m’a mise dans sa navette et je cours d’un bout à l’autre de la lisse.
   - La grande prêtresse a vu en vous, Noble Hôte…
   - Arrête, Bemba ! Je n’ai rien d’un “Noble Hôte”. Je suis Riak, fille de fermier. Appelle-moi par mon nom… et toi aussi Mitaou.
   - Je ne pourrai jamais, Noble... , pardon Dame Riak. Je ne pourrai jamais.
   - Et bien Dame Riak m’ira mieux que noble hôte.
Jirzérou qui n’avait rien ajouté, reprit la parole :
   - Si je suis un Treïbénalki, vous êtes une Bébénalki.
   - Une quoi… ?
   - Une Bébénalki, une fille de la déesse. C’est comme cela qu’on nomme nos guérisseuses les plus fameuses : fille de la déesse Bébénalki.
Avant que les trois femmes répondent. Jirzérou s’était mis à crier à tue-tête.
   - Mais qu’est-ce que tu fais ?
   - J’informe mon peuple, répondit-il. De mémoire de Tréïben, ce n’est jamais arrivé que Bénalki prenne un avatar hors de notre peuple. Vous avez raison ! Rma vous a mis dans sa navette…
Bemba intervint :
   - Avec le bruit qu’il a fait on ferait mieux de partir !
   - Tu as raison, Bemba. Il nous faut aller à Nairav. mais je ne sais pas où ça se trouve.
   - J’ai une idée, dit Jirzérou. Venez !
Ils se remirent en route, longeant la roselière. Jirzérou leur expliqua que le plus facile, parce que personne ne s’y attendrait, était d’aller au village du fort de Traben pour y voler un bateau. Mitaou avait trouvé cela fou, les deux autres avaient approuvé.
Régulièrement des paroles-cris résonnaient. Jirzérou s’arrêtait pour écouter. Parfois elles ne disaient rien d’intéressant. Les autres fois, elles donnaient des informations précieuses sur les mouvements des seigneurs et de leurs acolytes. Le groupe avait ainsi appris que les deux seigneurs de la pirogue renversée n’étaient pas remontés, que la nouvelle d’une Bébénalki venue d’ailleurs se répandait et perturbait les Treïbens.
Alors qu’ils progressaient, une parole-cri les surprit par sa proximité. Jirzérou s’immobilisa, faisant signe aux autres de se cacher. Non loin de là, un Treïben avançait en criant.
   - Qu’est-ce qu’il dit ? chuchota Riak
Jirzérou lui fit signe d’attendre. Quand le message fut terminé, il lui fit signe de le suivre et ils rejoignirent les deux autres. Il imposa le silence encore un moment et il chuchota :
   - C’est un crieur du sacré qui a parlé. Il a dit : “Les serviteurs de Bénalki ont discerné. La Bébénalki et le Treïbénalki doivent être considérés comme sacrés. Malheur à qui ne les aiderait pas. Malédictions à celui qui se dresserait contre eux.”
   - Mais alors on ne risque plus rien, dit Mitaou.
   - Si, malheureusement, déclara Riak. Les seigneurs vont être d’autant plus en colère. Il va nous falloir beaucoup de prudence.
Elle regarda Bemba et Mitaou.
   - Vous avez des amulettes ?
   - Oui, avec les paroles sacrées, répondit Mitaou.
   - Bien, alors vous allez mettre aussi ce que je vais vous donner. Vous en aurez besoin.
Enlevant sa cagoule et son masque, elle se coupa des cheveux qu’elle donna aux deux autres.
   - Nous agirons quand l’étoile de Lex sera levée.
Ils s’étaient rapprochés de Traben dans l’après-midi. Le fort était sur une butte et le village à ses pieds. D’où ils se cachaient, on ne voyait pas le port. Ou plutôt les ports comme leur avait expliqué Jirzérou. Ils se reposèrent jusqu’à la nuit. Si Riak et Jirzérou étaient habillés comme des Tréïbens, Mitaou et Bemba ne pouvaient passer inaperçus. Entre chien et loup, ils se rapprochèrent du village. C’était essentiellement un village de pêcheurs. Il y avait encore une petite activité. Sur la tour du fort, la silhouette du garde se découpait sur le ciel qui s’assombrissait. Jirzérou emmena le groupe derrière un bateau échoué, une ancienne barge dont la cabine tenait encore debout. Ils s'assirent à l'abri des regards, tout en surveillant les mouvements. Dans le port du fort, les bateaux rentraient. Les hommes qui en descendaient avaient l'air fatigué. Cela faisait un brouhaha qui s'entendait de leur cachette. Les pêcheurs remontaient les pirogues sur la plage. Les plus grosses embarcations se balançaient doucement pendant que les hommes rangeaient leurs filets. Jirzérou surveillait les mouvements. Il sursauta en voyant une femme qui regardait dans leur direction. Elle s’arrêta un instant, observa la barge et repartit vers le port. Elle portait des sacs qu’elle posa près d’un homme qui déchargeait une pirogue. Elle échangea quelques mots avec lui. Riak, qui avait rejoint Jirzérou près de la fente d’où il observait le village, eut le coeur qui se mit à battre plus fort quand l’homme regarda la barge. Cela ne dura qu’un instant. Il savait qu’ils étaient là. Le pêcheur n’en continua pas moins son ouvrage. D’où ils étaient, ils ne voyaient pas bien ce qu’il faisait. Il fut le seul à ne pas remonter sa pirogue. Il cria des paroles-cris en direction d’une autre pirogue qui arrivait vers le port et il alluma une lanterne. Quand les deux pirogues furent amarrées, les pêcheurs échangèrent des plaisanteries et s’éloignèrent en riant. Sur le port plus rien ne bougeait. Le guetteur du fort était rentré dans son abri. Mitaou s’agitait. Elle ne pouvait vivre le rite. Tout ce dont elle avait besoin pour le vivre était resté sur la barge. Bemba proposa :
   - On pourrait partir maintenant, il n’y a plus personne !
   - Un des pêcheurs sait que nous sommes là.
Riak n’avait pas fini de parler qu’une silhouette vint sur le port avec une lumière qu’elle posa près de la pirogue. Ils reprirent leur poste d’observation en recommandant aux autres de scruter de leur côté. Avec le peu de lumière qui restait, il était difficile de dire si c’était un homme ou une femme. La silhouette fit plusieurs aller-retour. Elle semblait charger la pirogue.
   - Le pêcheur veut partir tôt demain ? demanda Riak.
   - Ce n’est pas dans les habitudes des Treïbens de laisser une pirogue chargée la nuit. Il veut sans doute repartir avant le lever de l’étoile de Lex.
   - Ce n’est pas bon pour nous. Il va falloir que nous bougions plus vite que prévu.
Riak regarda le ciel. Les nuages cachaient en partie le firmament. Elle déclara :
   - On a un peu de temps. On va s’approcher.
Ils sortirent de la barge et descendirent le long de l’eau. Avec la berge en pente, ils étaient quasi invisibles du village. Il avait en point de vue la jetée, et derrière, la pirogue. Le pêcheur avait laissé sa lanterne qui faisait un halo derrière les pierres de la levée. Mitaou et Bemba suivaient en silence. Jirzérou et Riak se disputaient presque :
   - Je ne peux pas rester comme cela. Il me faut du blanc. Sans ce colorant qui peut savoir que je suis le Treïbénalki.
   - L’étoile de Lex n’est pas levée. Ils peuvent encore nous voir du fort.
   - Oui mais… pour mon peuple…
Riak soupira exaspérée. Ils atteignirent la protection de la jetée sans avoir vu âme qui vive. Jirzérou accroupi contre les pierres poussa un petit cri de joie :
   - Une pierre de la lune.
Riak regarda ce qu’il avait trouvé. Avant qu’elle n’ait pu dire quelque chose, il avait commencé à se frotter les mains dessus et à se les passer sur le corps. Il se couvrait de blanc. Riak jura entre ses dents. Même avec le peu de lumière qui existait, il ne pouvait plus passer inaperçu. Elle jeta un coup d’oeil par-dessus la jetée. Tout était calme, mais là-haut, un garde veillait. Si la chance leur souriait, il regarderait de l’autre côté. Sinon, il faudrait se battre.
   - Quelqu’un vient ! s’exclama Bemba.
Tous se collèrent contre la jetée. Ils entendirent des pas, puis le bruit d’un objet lourd raclant contre le bois. Les pas se firent sonores en tapant sur les pierres de la jetée. Ils étaient deux. Le couple passa au-dessus d’eux sans s’arrêter. Il fit un pause un peu plus loin.
   - Tu crois que le temps te permettra d’aller pêcher demain ? demanda une voix de femme.
   - Le bateau est prêt. Les provisions sont à bord et on vient de charger l’eau, répondit la voix grave d’un homme. Demain le vent sera calme et le lac tranquille.
   - Alors, tu pourras naviguer vite et sans danger.
   - Oui, la voile est neuve et la pirogue bien équilibrée…
L’homme marqua un pause et reprit :
   - Il n’y a que si la Bébénalki passait par là et décidait de partir avec ma pirogue que je serai obligé de rester à terre...
La femme eut un petit rire :
   - Ce serait un honneur pour nous. Mais rentrons, l’heure de l’étoile de Lex approche.
Ils écoutèrent mourir le bruit des pas avant de bouger. Le couple les avait vus et avait préparé le bateau. Riak se tourna vers Jirzérou tout de blanc recouvert et lui dit :
   - Combien de temps pour que les soldats interviennent, s’ils nous voient ?
   - On sera sur le lac avant que les portes du fort ne soient ouvertes.
   - Alors, allons-y !
Elle retira sa cagoule et laissa sa chevelure blanche se répandre sur ses épaules :
   - Ils veulent la Bébénalki, ils vont l’avoir !
Mitaou poussa un petit cri :
   - Mais il vont nous tuer !
   - Fais confiance, lui dit Bemba, Dame Riak sait ce qu’elle fait.
Ils firent trois pas sur la jetée avant que ne fuse le cri d’alarme depuis la tour de guet. Immédiatement les lumières s’allumèrent dans le fort et ce fut le branle-bas.
Pendant ce temps, ils coururent à la pirogue, près de la lanterne. Bemba fit embarquer Mitaou avant de la suivre. Riak monta ensuite pendant que Jirzérou poussait la pirogue dans l’eau. Il grimpa le dernier et ordonna de pagayer. La pirogue sortait du port quand les premiers soldats arrivèrent sur la jetée. Leur flèches furent inefficaces dans la nuit. Un seigneur qui arrivait en courant donna l’ordre de mettre les bateaux à l’eau et de les poursuivre.
Jirzérou, qui avait entendu les ordres criés, s’alarma :
   - L’étoile de Lex est encore assez loin et leurs bateaux sont plus rapides que nos pirogues.
   - Et si on monte la voile, proposa Bemba.
   - Ya pas assez de vent ! répliqua Jirzérou. Pagayez fort, c’est notre seul chance.
Non loin d’eux, il y eut un plouf sonore.
   - C’est quoi ça ? s’inquiéta Mitaou.
   - C’est le fort qui tire avec ses balistes, mais il fait nuit et on ne risque pas grand chose, dit Jirzérou.
Ils entendirent d’autres bruits semblables plus ou moins loin. Quand ils cessèrent, Jirzérou déclara :
   - Ils ont dû sortir les bateaux et le fort ne veut pas les toucher. Pagayez ! Pagayez !
Si Jirzérou et Bemba ramaient avec puissance, Riak sentait bien que son coup de rame manquait d’efficacité. Quant à Mitaou, elle n’avait tout simplement pas la force de servir à quelque chose.
Rapidement les bateaux furent proches d’eux. Jirzérou se leva pour les maudire. Riak aussi se dressa faisant paniquer Mitaou et Bemba. Accrochée au mât, elle sortit sa dague. Elle était prête à vendre chèrement sa peau. D’un coup, dans sa tête, ce fut le calme. Elle sentit l’esprit de Koubaye en son esprit. Le cri ! Il fallait pousser le cri ! Bar Loka ! C’était cela. Le cri de Koubaye…
Elle ne s’entendit pas le pousser mais elle vit les lumières dansantes des bayagas accourir comme poussées par un vent de tempête. Elle entendit les cris de panique et d’effroi sur les bateaux poursuivants. Elle les vit chavirer et elle entendit Jirzérou dire :
   - Pagayons ! Éloignons-nous !
La dernière vision que Riak eut de ses poursuivants fut des bateaux la quille en l’air, entourés de lueurs dansantes.

mardi 27 mars 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 44

Dans la maison des grands-marcheurs, on ne savait que faire. Koubaye semblait délirer. Il était inconscient depuis deux jours et Siemp se sentait désemparé. La mère de la maisonnée qui faisait aussi office de guérisseuse, ne comprenait pas. Elle était juste certaine que ce n’était pas les fièvres de Tiemcen qui revenaient.
Siemp décida de faire appel à un personnage de haut savoir puisqu’il ne savait pas où était son maître, Balima. Cela lui prit une journée pour trouver la bonne personne. Ils arrivèrent à la maison de l’homme alors que le soleil déclinait. Il se fit raconter en détail le voyage. Le nom de Lascetra l’impressionna beaucoup. La nuit était noire quand Siemp eut finit de répondre à toutes les questions. On leur amena un repas. L’homme semblait absorbé par ses pensées et insensible au monde extérieur.
   - Quand il est comme cela, il faut attendre, lui dit la servante.
Elle s’approcha de l’homme, lui mit une cuillère dans la main et lui dit :
   - Mangez, maître.
Machinalement l’homme commença à vider son écuelle. Siemp fit de même en gardant le silence. Il vit le maître s’arrêter en plein geste de monter la cuillère à la bouche.
   - Il faut le sortir de Sursu.
   - Mais c’est impossible, il n’est pas conscient.
   - Il faut le sortir ! s’emporta le maître. Ne comprends-tu pas qu’il est comme une jarre qui se remplit. Il va déborder.
Siemp ne comprenait rien. Le maître posa sa cuillère et donna des ordres pour sortir.
   - Mais les bayagas ?
   - Ne t’occupe pas de cela.
   - Mais… Mais…
   - Ya pas de mais, il est en danger. Son esprit n’est pas prêt à accueillir tout le savoir d’une ville. Vous n’auriez pas dû être là mais au mont des vents… Allez, remue-toi. Quant aux bayagas, ils ne viendront pas avec un Sachant en ville. Sortons.
Siemp suivit le maître qui courait presque. La nuit était noire et les volets fermés. Ils retraversèrent la moitié de la ville. Siemp dut s’identifier formellement pour qu’on consente à lui ouvrir. Derrière lui, le maître disait :
   - Plus vite ! Plus vite !
Quand la porte s’ouvrit enfin, il courut presque, exigeant qu’on lui montre Koubaye. La mère de la maisonnée regarda Siemp qui lui fit un signe d'acquiescement. Quand il arriva près de Koubaye, le maître posa sa canne et se pencha sur lui. Il lui murmura longuement à l’oreille. Tous les présents avaient accompagné ces fous qui avaient bravé les bayagas. Ils virent petit à petit le corps de koubaye se détendre puis sa respiration se faire plus lente, plus ample, puis de plus en plus lente. Quand le maître se releva, il avait l’air épuisé. Il chancelait. Quelqu’un lui glissa un siège. Il se posa lourdement dessus. Il leva les yeux vers la mère de la maisonnée.
   - C’est toi qui lui as donné de la bourdache ?
La mère de la maisonnée, à qui Siemp avait fait un résumé de ce qu’il s'était passé, fut impressionnée.
   - Euh, oui, j’ai cru bien faire…
   - Et tu as bien fait. Tu lui as probablement sauvé la vie. Cette plante a mis son esprit en partie au repos. Sans elle, je ne serais pas arrivé à temps. J’ai soif !
Quelqu’un se dépêcha d’amener de l’eau. Le maître en but de longues gorgées. Il reprit :
   - Il ne peut pas rester là !
   - Demain, nous l'emmènerons loin…
   - Non, ce sera trop tard. La ville aura repris sa vie et lui sera mort. Il doit partir cette nuit.
Cette annonce fit l’effet d’une bombe. Voyager de nuit ! Avec les bayagas ! Le maître était fou.
Ce fut Siemp qui rompit le silence :
   - Bon, mais comment ? Je ne vais pas pouvoir le porter.
   - Par le lac ! Il faut partir par le lac.
   - Personne ne nous aidera cette nuit, dit la mère de la maisonnée.
   - On n’a pas le choix. Si Rma file le temps avec un Sachant alors il y a un fil qui est là pour nous guider.
   - Seuls les Tréïbens vont loin sur le lac, dit un Oh’m’en.
   - Alors allons au port, répondit le maître.
   - Mais les bayagas…
   - Les bayagas ne viendront pas cette nuit pas avec un Sachant dans cet état.
Le maître savait. Dans la ville, tout le monde savait qu’il existait et que son savoir était presque aussi grand que celui qui détenait le Dernier Savoir et qui résidait dans la capitale.
   - Préparez une civière, ordonna la mère de la maisonnée. Si le maître dit qu’on ne risque rien, alors agissons. Si Rma tisse de nouveaux fils, malheur à nous si nous les coupions !
Ce fut comme si on avait donné un coup de pied dans une fourmilière. Certains préparèrent la civière, d’autres les torches. Le plus rapide des grand-marcheurs était parti en éclaireur car il connaissait un Tréïben. Bientôt quatre solides Oh’m’en portaient Koubaye. Quatre autres, dont Siemp, portaient le maître qui avait trop forcé vu son grand âge. Il y avait aussi deux porteurs de falots pour éclairer la route. Ils avaient peur mais ils marchaient. Le maître leur avait dit :
   - Ne craignez rien ! Ce sont ceux qui verront les lumières qui auront peur.
Le groupe marcha en silence. La ville de Sursu, si agitée le jour, leur apparaissait sous un aspect irréel. La progression était d’autant plus facile qu’ils descendaient. Les deux porteurs de lumière ne cessaient d’épier, craignant sans cesse de voir des Bayagas. Quand ils arrivèrent sur le quai, ils eurent la surprise de voir une porte ouverte laissant passer de la lumière. Ils se précipitèrent à l’intérieur. Ils furent à peine rentrés que le propriétaire claquait la porte derrière eux.
   - Maître ! C’est un honneur !
   - Je sais Résal, tu es une canaille et un détrousseur de marchands, mais ce soir tu peux être utile.
   - Maître ! répondit Résal sur un ton de reproche, personne n’a jamais rien prouvé !
   - Je sais, c’est pour cela que nous sommes là.
   - Noram m’a dit que vous cherchiez à faire passer quelque chose hors les murs… il faut que ce soit important pour défier les bayagas…
La maître sourit. Résal était une canaille, mais une canaille qui réfléchissait vite.
   - Il faut que ce jeune homme, dit le maître en désignant Koubaye, soit loin de la ville demain matin.
Résal fit mine de s’offusquer :
   - Vous voulez me faire naviguer de nuit avec les bayagas ?
   - Tu as déjà pris ce risque et ce soir il est inexistant. Les bayagas ne viendront pas.
   - Mais qu’est-ce que je gagne ? Tout le monde sait que vous n’avez pas d’or.
   - Non, mais je peux dire à Rina que tu as retrouvé ton honneur.
Le regard de Résal devint flou. Il avait la possibilité de revenir chez son peuple par la grande porte, lui qui était un réprouvé. Rina était le chef incontesté des Treïbens. Sa parole faisait loi. Que le maître intercède pour lui valait tout l’or du monde. Résal pourrait alors de nouveau vivre comme un vrai Treïben et ne serait plus obligé de sortir son bateau toutes les nuits. Il avait perdu le droit de dormir dedans quand Rina avait déclaré que Résal avait souillé l’honneur des Treïbens.
Le maître le sortit de sa rêverie :
   - Il faut partir au plus vite !
   - Si je pars dans la nuit noire, vous parlerez pour moi.
   - Oui, dit le maître et ce que tu auras fait sera aussi important que l’arrivée du Treïbénalki !
Résal sursauta. Le maître était vraiment d’un très haut savoir. Lui aussi avait entendu les paroles-cris, mais, comme tous les Tréïbens, il n’avait rien dit aux étrangers à son peuple. 
   - À part le jeune, il faut emmener qui ?
Siemp fit un pas en avant.
   - Alors la petite pirogue suffira.
Résal se tourna vers le maître :
   - Les bayagas ?
   - Ils ne viendront pas.
   - Rina ?
   - Va, reviens et je parlerai pour toi.
Résal ouvrit la porte et sortit dans la nuit, suivi de Siemp.

La pirogue noire glissait sans bruit dans la nuit noire. Résal tenait la pagaie qui faisait office de gouvernail. Siemp, assis au milieu, surveillait Koubaye qu’on avait allongé sur une bâche au fond de l’embarcation. Il n’en menait pas large. Siemp n’aimait pas les bateaux. Il avait dû monter dessus une fois ou l’autre pour traverser un fleuve. Il en gardait un souvenir de danger. Le maître lui avait dit que Résal était celui qui connaissait le mieux les bayagas dans les gens de petits savoirs. Siemp avait compris que Résal avait souvent navigué la nuit pour ses trafics. Les Treïbens avaient développé des protections contre les bayagas sous forme de panneaux de roseaux tressés ou sous forme de rouleaux dont on se recouvrait au moindre doute. Koubaye était sous l’un d’eux. Teinte en noir, la paroi souple de roseaux séchés le recouvrait presque entièrement, sauf la tête que surveillait Siemp. Le maître lui avait dit que l’état de catalepsie ne durerait pas assez longtemps pour le transporter en chariot au lever du jour.
Résal avait mis la pirogue à l’eau presque en silence, une fois Koubaye mis dedans. Siemp était monté juste après. Le piroguier avait poussé l’embarcation doucement et sans bruit avec sa longue perche entre les bateaux amarrés çà et là. À cette heure, il y avait encore quelques lueurs s’échappant des cabines et autres abris. Résal passait parfois si près que Siemp pouvait entendre les paroles dites à bord des autres bateaux. On y parlait souvent du Treïbénalki. Puis les bateaux étaient devenus plus rares et les fonds plus importants. Résal avait dressé le mât et envoyé la voile. Il avait alors pris position à l’arrière de la pirogue. Avec une main et un pied, il tenait la pagaie et de l’autre main, il tenait l’écoute. La petite brise qui soufflait les faisait filer rapidement. Quand ils furent assez loin, Résal dit :
   - On va aller jusqu’à l’île de Téomel. Là, on se reposera et on verra.
   - Le maître a dit de s’éloigner beaucoup. 
   - Avec cette brise, on n’y sera pas avant l’aube. On va couper la voie où passent les bateaux. Là, il y aura du danger…
   - Mais pourquoi ?
   - Parce que les barges continuent à naviguer la nuit vers l’aval.
   - Malgré le bayagas ?
   - Oui, les Treïbens savent que les bayagas ne vont pas très loin au-dessus de l’eau et ils savent se protéger.
Le silence était retombé sur la pirogue. Siemp touchait régulièrement Koubaye qui ne réagissait toujours pas. Il restait sur le qui-vive. L’état de Koubaye l’inquiétait. Balima lui avait demandé de veiller sur lui et d’aller vite. Pour le moment, sa mission semblait sur le point d’échouer. Il trouvait que Rma filait d’une étrange manière. Rapidement ses pensées revenaient aux sensations instables de la navigation. Suivant le vent et les vagues, la pirogue gîtait et Siemp se cramponnait.
   - Il ya une lumière là-bas, dit-il. Et puis une autre… On arrive ?
  - Non, pas encore, on arrive sur la route des barges. Il va falloir faire attention. Si l’une d’elles nous touche, nous coulons.
Siemp frissonna à cette évocation. Résal manœuvra pour casser l’erre de son embarcation. Il scruta la nuit et brusquement reprit le vent. La pirogue fit une embardée qui déplut fortement à Siemp qui se mit à avoir peur. Les lumières se rapprochèrent. À la faible lueur des étoiles, il devina des masses sombres. Résal donna un coup de rame qui mit leur bateau parallèle à la barge. La pirogue perdit de sa vitesse et longea le plat bord. Siemp eut l’impression qu’il aurait pu le toucher. Il vit la cabane avec sa lumière. Un homme veillait. Résal lui avait expliqué. Pour gagner du temps, les barges se laissaient glisser dans le courant qui traversait le lac même pendant la nuit. Un Treïben prenait le quart dans la cabane quand se levait l’étoile de Lex. On voyait peu les bayagas ici. Par contre, il fallait être prêt à éviter une collision.
Dans le sillage de la barge, cela tangua fortement. Siemp, accroché au bord de l’embarcation, vomit. Résal dut compenser la gîte que Siemp faisait prendre à la pirogue. Le vent qui soufflait dans le bon sens pour les barges imposait à Résal de tirer des bords. Ils croisèrent de plus loin d’autres bateaux. La pirogue était, à chaque fois, chahutée par les vagues des sillages. Puis l’eau se calma. Résal dit :
   - Il faut rester attentif, certaines barges dérivent.
Siemp, tendu, scrutait le noir de la nuit. La tâche était difficile. Il croyait voir surgir des masses d’un côté ou de l’autre de la pirogue. Et il s’apercevait qu’il n’y avait rien. Au moment où il entendit Koubaye soupirer, il concentra son attention sur lui. À scruter la nuit, il avait oublié de s’occuper de lui. Il mit la main sur sa joue et sentit la peau tiède. Quand il le toucha, il sentit Koubaye bouger. Siemp poussa un soupir de soulagement. Il se tourna doucement vers Résal et lui demanda :
   - C’est encore loin ?
Il y eut un temps de silence comme si Résal réfléchissait et puis vint la réponse :
   - Encore assez, avec ce vent nous y serons à l’aube. Ici nous devrions être tranquilles. Les grandes barges ne peuvent passer. Mais il faut rester attentif… Je ne suis pas le seul à naviguer la nuit.
De nouveau Siemp connut la crainte. De nouveau il s’épuisa les yeux à chercher une embarcation. Dans la nuit noire à peine éclairée des quelques étoiles qui brillaient entre les nuages, il ne vit rien. Il eut un doute une fois encore. Il entendit comme un glissement, un soupçon de clapotis et un vague bruit de bois qui racle sur du bois. Il n’osa pas interpeller Résal. Celui-ci ne disait rien. Il orienta juste la pirogue différemment pendant un moment pour reprendre son cap un peu plus loin.
Siemp s’assoupissait de temps à autre. Il avait beau lutter contre le sommeil, dans ce monde qui semblait hors du monde et du temps, il s’endormait. Quand il rouvrit les yeux un instant plus tard, la lumière commençait à monter. Il découvrît le lac dans sa grandeur. Ils étaient au milieu de l’eau, et autour d’eux, il n’y avait rien. La pirogue et la voile étaient noires. Koubaye avait bougé et dormait maintenant sur le côté. Sa respiration était régulière. Siemp sentit le soulagement et la fatigue l’envahir. Le maître de Sursu avait raison. Pour un Sachant qui n’avait pas appris à protéger son esprit, trop de savoirs d’un coup étaient un poison.
   - On voit l'île, déclara Résal.
Siemp scruta devant eux. Une fine ligne verte se découpait sur l’horizon. Petit à petit, elle grandit et quand ils approchèrent, Siemp découvrit un mur de roseaux. Résal avait descendu la voile depuis que la lumière avait forci. Il ne voulait pas être vu de loin. C’est à la pagaie qu’il engagea la pirogue entre les tiges plus hautes qu’eux.
   - Ne mettez pas les mains dans l’eau, prévint Résal. Il y a des serpents et des carnivores.
Siemp retira brusquement ses doigts faisant tanguer la pirogue. Koubaye grogna mais ne se réveilla pas. Si pour Siemp tout se ressemblait, Résal semblait choisir un chemin qui les amena jusqu’à une surface d’eau libre.
   - On va accoster là. On sera bien pour passer la journée et on repartira ce soir.
   - On va renaviguer de nuit ? demanda Siemp inquiet.
   - On peut aussi attendre demain matin pour partir.
   - Cela me semble une bonne idée. On a voir si Koubaye se réveille.
Il y eut un léger choc quand la pirogue toucha la terre ferme.

dimanche 18 mars 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 43

Riak fut étonnée de voir Bemba entrer dans sa chambre à l’heure de l’office de la salutation au roi. Celle-ci s’inclina et dit :
   - J’ai reçu ordre de vous demander de venir vous chercher.
Riak acquiesça et, au moment de sortir, vit que Bemba rassemblait les quelques affaires qu’elle avait. Bemba la fit descendre dans la cour principale mais immédiatement se dirigea vers l’arrière d’un bâtiment. Là, un chariot attendait. On la fit monter. À l’intérieur, elle trouva Mitaou qui lui tendit une grande cape à capuche et une coiffe.
   - Où va-t-on ?
  - Je ne sais pas, Noble Hôte. Le bouvier est muet ou sourd, ou les deux car il ne répond pas aux questions.
Bemba fut la dernière à monter. Puis le bouvier chargea des caisses qui occupèrent tout l’arrière du chariot au point qu’on ne les voyait pas.
Ils empruntèrent une porte latérale et le chariot cahota sur les mauvais chemins. Riak n’aima pas voyager ainsi sans rien voir. Les grands espaces lui manquaient. Les trois femmes se taisaient. Mitaou avait son âge. Pour Bemba, sa peau sombre et fine rendait plus difficile la détermination. Riak la pensait jeune. Elle avait un corps massif et même si elle ne faisait plus partie des gardes bicolores, elle avait une puissante musculature.
Le chariot s’arrêta brusquement. Autour d’eux on entendait beaucoup d’agitation et de cris. Riak se pensa arriver à une des portes de Riega. Elles sentirent les manoeuvres du chariot et il se mit à reculer. Mitaou prit un air interrogatif et Bemba haussa les épaules en signe d’ignorance. Le chariot s’immobilisa enfin. Les trois femmes attendirent et sursautèrent quand quelqu’un commença à décharger les colis qui occupaient l’arrière de leur véhicule. Riak porta la main à sa dague jusqu’à ce que la tête du bouvier apparaisse. Il leur fit signe de venir. Quand Riak se leva, Il lui fit signe d’attendre et tendit la main vers Mitaou. Il l’aida à descendre et lui montra quelque chose et, par gestes, sembla lui expliquer la marche à suivre. Mitaou se retourna et dit :
   - Il y a un bateau et il faut que l’on monte dessus. 
Bemba intervint :
   - Mettez bien vos capuches. On ne doit pas vous voir.
Riak rangea sa dague et fit descendre sa capuche le plus bas possible. Elles descendirent toutes du chariot pendant que le bouvier rechargeait son chariot. Le bateau était tout prêt. Un homme les aida à sauter sur le pont et leur désigna un abri à l’arrière de la barge. Les trois femmes s’y réfugièrent. On était dans une pièce aussi grande qu’une cellule de temple avec trois couchettes. Dans un coin il y avait un petit passage atteignant un lieu d’aisance.
    - On va rester là combien de temps ? demanda Mitaou.
    - Le temps du voyage… répondit Bemba.
Bientôt les ordres fusèrent dehors et le bateau remua sous les efforts des bateliers. Riak entendit claquer des toiles. S’approchant de la seule fenêtre, fermée par un rideau, elle jeta un coup d’oeil dehors. Sur l’unique mât aussi grand qu’un des sapins de ses montagnes, les marins venaient de lancer une voile qui prenait le vent en se gonflant. Sous l’effort toutes les membrures craquèrent. Ce fut pour elle un moment terrifiant. Elle n’avait jamais navigué et se savoir ainsi à la merci de l’eau lui fit connaître un moment de panique. Bemba arriva derrière elle et écarta le rideau. En faisant cela, elle cacha les deux jeunes filles.
   - Et bien, nous voilà avec les Treïbens.
   - Les quoi ? demanda Riak.
   - Les Treïbens ! C’est une peuplade du lac de Sursu. Ils font le transport sur le fleuve.
   - Sur le fleuve ?
   - Ah ! C’est vrai que tu ne connais rien au pays, fit remarquer Mitaou. Le grand fleuve sur lequel on est, c’est le Prarove. Il vient du mont des vents et finit à la mer dans le pays des seigneurs. Après Riega, les rapides sont si dangereux qu’on décharge tout pour traverser les gorges et puis d’autres bateliers prennent la suite plus bas
   - Et Nairav est près du mont des vents ?
   - Je ne sais pas… répondit Mitaou
   - Personne ne sait vraiment où est Nairav. Seuls ceux qui sont en chemin le découvrent, dit le proverbe.
   - Mais comment va-t-on savoir ?
   - J’irai interroger les bateliers, Noble Hôte, dit Bemba. Pour votre sécurité, il faut que vous restiez ici. Tels sont les ordres que m’a donnés la mère intendante.
La nouvelle contraria Riak. Elle allait encore être enfermée pour des jours dans un espace réduit à ne pouvoir courir.
Lentement la lourde barge se mit en mouvement. Les marins de part et d’autre avec de longues perches aidaient au mouvement. Au milieu du fleuve d’autres barges descendaient en suivant le courant. Bemba referma le rideau, enfermant les deux jeunes filles entre les quatre murs de la pièce.
Débarrassées de leurs grandes capes, les deux jeunes filles tournèrent en rond dans la pièce toute la matinée. Au milieu du jour, Bemba sortit pour aller chercher de quoi manger. Elle revint, portant des bols d’une soupe épaisse. Riak renifla l’odeur étrange et fit la moue.
   - Vous pouvez manger, Noble Hôte, c’est une soupe de poissons. Les Treïbens sont très doués pour la pêche. Le vert ce sont des pousses de roseaux du lac.
Riak goûta avec suspicion. Bemba avait raison. Si l’odeur en était étrange, le goût en était très doux, très agréable. Elle mangea avec plaisir. Mitaou, une fois le bol avalé, demanda si elles ne pourraient pas aller à l’extérieur prendre l’air.
   - Vous n’y pensez pas. Il n’y a que des hommes.
Mitaou et Riak furent déçues. La journée s’étira en longueur. Elles s’ennuyaient. Quand le soir tomba, Riak avait des fourmillements dans tout le corps. Après la soupe du soir, pendant que Bemba était partie reporter les bols, elle regarda par la fenêtre. La nuit était noire. La barge était ancrée non loin de la berge et les marins faisaient du feu sur un petit banc de sable. Tout semblait désert. Elle serra sa coiffe et sortit. Mitaou poussa un petit cri vite étouffé. Le pont était couvert de marchandises en tas plus ou moins réguliers. Riak se glissa de l’un à l’autre comme lui avait appris Koubaye. Elle ressentit le goût des plaisirs interdits. Alors qu’elle revenait vers la cabine, elle vit un homme se glisser vers la porte. Elle crut reconnaître un des marins. Alors qu’il tentait d’ouvrir, Bemba arriva telle une furie. Elle attrapa un bâton qui traînait par là et lui administra une correction qui mit les autres en alerte. Bientôt tout le pont arrière fut couvert par l’équipage. Riak avait trouvé refuge derrière un tas de bois sur l’avant.
Le chef du groupe qui tenait lieu de capitaine s’avança vers Bemba :
   - Tu as bien fait, lui dit-il. J’avais donné ma parole et il nous déshonore.
Se tournant vers les autres Treïbens, il ajouta :
   - Qu’on le jette à terre !
Riak entendit le cri terrifié de l’homme. C’était bientôt l’heure de l’étoile de Lex. Ses protestations et ses cris n’arrêtèrent pas le mouvement. Il fut lié rapidement et abandonné sur la berge. Riak profita du mouvement pour rejoindre l’arrière du bateau. Elle était rentrée avant que Bemba ne revienne. Cette dernière était descendue avec tous les hommes pour s’assurer que le fautif était bien loin des jeunes filles. Mitaou tremblait et pleurait de peur à son retour. Bemba essaya de la rassurer. À travers ses explications hoquetantes, Bemba comprit que Riak était sortie. Elle la regarda avec des yeux de reproche mais Riak lui lança un regard de défi. Bemba baissa les yeux la première. Elle n’était qu’une servante et Riak était un hôte du temple. L’étoile de Lex monta à l’horizon. Le marin abandonné criait et gémissait sur la berge. Les autres avaient monté des cloisons et s’étaient mis à l’abri.
Dans la chambre, tout le monde s’était couché. Riak s’endormit difficilement, se demandant si les bayagas viendraient ou pas cette nuit. Le chef avait expliqué à Bemba le châtiment. En cas de manquement grave, le marin était abandonné, attaché sur la berge. Si le lendemain, il était encore vivant et conscient, on le reprenait à bord. Sinon…
La nuit était noire et sans lune. Riak ouvrit les yeux. Elle pensa à Koubaye, aux bayagas. Dans un état second, elle se leva. Simplement vêtue d’une tunique sombre, elle sortit sur le pont. Elle fut bientôt sur le banc de sable, exécutant une danse aux gestes guerriers. Sur la berge, non loin, gémissait le marin. Une lueur apparut, petite flamme bleue qui vibrait. Une seconde sembla prendre naissance sur la berge dans des teintes rouges. Le marin gémit plus fort. Rapidement une sarabande de feux follets dansaient sur la berge et sur le sable, entourant les deux humains qui y étaient. Riak ne semblait rien voir. Son pendentif brillait d’une lueur rougeoyante. Les formes s’affirmèrent prenant des allures humaines difformes et terrifiantes. L’une d’elle s’était penchée sur le marin sur le sable qui ne faisait que gémir. D’autres s’approchèrent de Riak. L’une d’entre elles dégaina une épée fantomatique, Riak lui fit face, pointa vers elle sa dague. Tous les bayagas s’agitèrent brusquement devant ce geste. Délaissant le marin, l’ombre lumineuse d’un géant sauta sur le banc de sable faisant face à Riak. Dans ce qui lui tenait lieu de main, un cimeterre brillait d’une lueur malsaine. D’un moulinet, il se rua vers Riak qui feinta pour l’éviter. Sa coiffe s’envola dégageant sa blanche chevelure. Riak planta sa dague dans le flanc de son agresseur. Il y eut une explosion d'étincelles. Riak en fut entourée. Ses cheveux brillaient comme des rayons de lune. Il y eut un grand gémissement et toutes les autres lueurs disparurent comme aspirées par sa lumière. Puis la nuit reprit ses droits.
Au petit matin, les marins qui se levaient, allèrent sur la berge. Leur compagnon était vivant. Il leur tint un discours étrange qu’ils lui firent répéter devant leur chef :
   - Je l’ai vu. Je le jure par Bénalki, la déesse de l’eau, j’ai vu la dame blanche. Les bayagas étaient déjà là et elle est apparue survolant l’eau et les chassant. Sa chevelure était plus blanche que la blanche lune. Elle est venue pour que je sois à son service.
Bemba rapporta la nouvelle un peu plus tard dans la chambre. Le Treïben, qui se nommait Jirzérou, se mettait à leur service car elles étaient les servantes de la dame blanche. Celui-là même qui avait essayé d’entrer dans la pièce réservée jurait sur Bénalki de les servir jusqu’à la mort.
   - Mais on ne peut pas le croire, dit Mitaou. Il a essayé d’entrer… il va recommencer. 
   - Le chef des Treïbens m’assure que non. Il a survécu à l’épreuve et il est devenu presque sacré, c’était un Treïbénalki, un homme de la déesse. Personne ne le touchera, personne ne le prendra à son service et aucune femme ne voudra de lui.
   - Il a vu les bayagas, ajouta Riak. Qu’a-t-il vu d’autre ? Je le sens maintenant différent. Qu’on le garde.
Mitaou et Bemba s’inclinèrent. Riak était une hôte du temple.
Jirzérou prit ses quartiers à côté de la porte. Pour les autres marins, il n’était plus de leur monde. Il avait parlé de la dame blanche, avatar de la déesse. Il était à la fois objet d’envie et de peur. Il était maintenant surtout objet de crainte. Jirzérou se rasa les cheveux et la barbe et peignit son corps en blanc. Une fois cela fait, il monta sur le toit de la cabine et, assis, se mit à psalmodier. Rapidement des cris montèrent de chaque bateau qu’ils croisaient. Plus rapide que l’air, le cri sauta de bateau en bateau vers l’aval ou vers l’amont et avant que ne soit arrivée la nuit, tout le pleuple des Treïben sut qu’il y avait un Treïbénalki.
Quand vint le soir, Jirzérou ne quitta pas le toit. Le sort des Treïbénalki était de devenir la proie des bayagas. Ils passaient toutes les nuits dehors. Les plus chanceux avaient ainsi survécu toute une lunaison. Les moins chanceux n’avaient pas résisté à la deuxième nuit. Le capitaine avait expliqué cela à Bemba qui l’avait rapporté aux deux jeunes filles.
La barge s’était rapprochée de la berge à nouveau pour passer la nuit. Les marins avaient remonté leur abri de bois à l’avant de l’embarcation. Quand l’étoile de Lex apparut, il n’y avait que Jirzérou qui attendait stoïquement son sort. Sous ses pieds, dans la cabine, le médaillon de Riak se fit plus lourd. Riak ouvrit les yeux. Elle se leva. Elle écouta un instant le bruit régulier des respirations de ses voisines. Elle ouvrit la porte et se retrouva dehors dans la fraicheur de la nuit. Elle avança doucement sur le pont. Elle leva la tête et vit Jirzérou qui regardait vers la berge opposée. Les lueurs tremblotantes des bayagas couraient dans les herbes. Elle sortit sa dague et retira sa coiffe. Toutes les formes lumineuses se figèrent. Riak, dague pointée vers le ciel, entonna le chant de princesse. Ce fut comme un signal. Ce fut comme si un flot de lumières multicolores se précipitait vers elle. Jirzérou regardait cela comme tétanisé. Quand la barge fut entourée de toutes ces lueurs qui dansaient à l’unisson de la chanson, Riak d’un bond sauta sur le toit de la cabine. Jirzérou se mit à trembler alors que les fantomatiques lueurs se rapprochaient. Il en devinait maintenant les contours horribles et les armes dentelées. Riak dit :
   - Tu es mien serviteur. Ton signe sera ce cheveu que je te donne.
Elle prit un de ses cheveux et le coupa avec sa dague. Jirzérou le reçut comme on reçoit un trésor. Autour de son cou pendait un sac-amulette. Il le prit et le vida par terre. Il y glissa le cheveu.
Le temps qu’il fasse cela, Riak avait disparu. Il était là, seul sur le toit, entouré de bayagas qui s’éloignaient. Jirzérou pleura. L’avatar de la déesse était revenu lui donner sa confiance. C’est là que les autres marins le découvrirent le lendemain, le corps couvert de peinture blanche que les larmes avaient fait couler, endormi mais vivant. Quand il fut réveillé, il répondit à toutes les questions :
   - Je suis le serviteur de la dame blanche.
Les Treïbens utilisaient une langue cri pour parler d’un bateau à l’autre. L’information circula que le Treïbénalki avait passé la deuxième nuit, qu’il avait à nouveau rencontré les bayagas et la dame blanche et qu’il en était devenu le serviteur.
Ce troisième jour de navigation, Riak regarda par la fenêtre toute la journée. Enfin, elle passa l’œil collé aux trous de l’épais rideau qui occultait la fenêtre. Sur d’autres barques et d’autres barges, elle vit des femmes. Elle demanda à Bemba de se renseigner. L’information lui revint avec la soupe du midi. C’étaient les femmes du peuple des Treïbens. Si la plupart restait dans les villages flottants avec les enfants, il était fréquent que d’autres accompagnent leur compagnon dans son périple. Riak dit à Bemba de lui trouver des habits comme elles en portaient. Si Mitaou trouva cela contraire à l’éthique du temple, Bemba répliqua que Riak n’était pas une novice mais une hôte et qu’elle pouvait bien faire ce qu’elle voulait.
En fin d’après-midi, Riak put enfin sortir de la chambre-cabine. Elle portait le pantalon de grosse toile. La tunique, qui lui descendait à mi-cuisse, cachait ses bras jusqu’au poignet. Elle portait le masque traditionnel sur la cagoule et le chapeau à larges bords pour la protéger du soleil. C’était le luxe des femmes Treïbens, avoir la peau la plus claire possible. Sa panoplie était complétée par des gants et des sortes de bottes souples. Même Mitaou avait reconnu qu’à part les yeux, les étrangers ne la verraient pas. L’équipage l’accueillit avec des cris de satisfaction. Pour eux, c’étaient une nonne du temple. Ils vivaient comme un honneur qu’elle ait accepté de se vêtir comme une Tréïben.
Ce fut avec les yeux pétillant de plaisir que Riak put parcourir le bateau et découvrir le fleuve. Elle fut étonnée de la foule d’embarcations de toutes tailles. Cela allait de la pirogue creusée dans un simple tronc à la barge comme celle sur laquelle elle naviguait capable de porter des charges énormes.
La nuit suivante, le médaillon mobilisa à nouveau Riak. Si quelqu’un l’avait regardée dans les yeux, il aurait compris que Riak était somnambule. De nouveau elle sortit et commença à danser les combats. Jirzérou la rejoignit. Son corps couvert de blanc lui donnait un aspect fantomatique. Il avait attrapé une des gaffes que les marins utilisaient. Face à Riak, ils entreprirent un combat virevoltant. Un observateur, mais qui aurait osé braver les bayagas, aurait vu dans la nuit étoilée une ombre blanche s’agiter face à une ombre noire à la longue chevelure scintillante pendant que claquait le bruit de leurs armes.
Quand vint le jour, les marins sortirent avec crainte. Ils avaient entendu les bruits de combat. Quand ils virent que le Treïbénalki était toujours vivant, la peur les saisit. Le capitaine les remit au travail. Il fallait livrer la marchandise. Les autres bateaux s’approchaient et les saluaient d’un cri de respect. Le capitaine répondait à chacun. Il connaissait les règles. Riak profitait de sa tenue pour être dehors. C’est elle qui attira l’attention d’un marin sur une chaloupe qui venait vers eux à grand renfort de rame. Le marin lâcha son bâton de manœuvre et courut prévenir le capitaine. Celui-ci fit descendre la voile et mettre en panne. Riak l’entendit jurer. Son médaillon devenait lourd et lui chauffait la poitrine. Quand la chaloupe fut près de la barge, des Tréïbens en armes sautèrent à bord et amarrèrent les deux bateaux à couple. Un des marins derrière elle, cracha en jurant, insultant à mi-voix les renégats, mais tous mirent un genou à terre en baissant la tête. Riak les imita. Elle jeta de temps à autre un coup d’œil. Un seigneur monta sur le pont et hurla :
   - Qui est le capitaine ?
Ce dernier se leva à toute vitesse et vint s’incliner devant le seigneur.
   - Il parait que tu transportes des gens et que tu as un cinglé avec toi.
Le capitaine ne releva pas l’insulte. Il ne savait que trop ce que voulait dire une révolte.
   - Je ne fais que transporter ce que l’on me donne à transporter, dit-il.
   - Dans la cabine ?
   - Oui, seigneur.
Le seigneur, suivi de deux marins l’arme à la main, se dirigea vers la cabine. Jirzérou qui était sur le toit, l’interpella :
   - N’entre pas. La déesse protège les filles de la dame blanche !
   - Tu bouges, t’es mort !
Le seigneur fit signe à un des soldats qui banda son arc et le mit en joue. Sans attendre, le seigneur pénétra dans la cabine. Riak entendit le cri de Mitaou et vit ressortir le seigneur immédiatement.
   - Ce n’est qu’une novice sans intérêt ! Il n’y a pas plus de cheveux blancs que de déesse ici ! dit-il à un des Treïbens qui l’accompagnaient.
   - Mais lieutenant, les paroles-cris le disaient pourtant.
   - Votre folklore m’emmerde ! On rentre.
Il se dirigea à grand pas vers sa chaloupe suivi des soldats. L’archer fut le dernier à quitter le bateau. Jirzérou, dressé sur le toit, les maudît de ses paroles-cris en faisant des gestes menaçants de sa gaffe. Sur un geste du lieutenant, l’archer tira. La flèche se planta dans la gaffe qu’il agitait toujours devant lui.
   - La déesse me protège, renégat. Reviens vers elle ou tu mourras !
La chaloupe s’éloignait aussi vite qu’elle était arrivée. Riak au loin vit le fort qui commandait ce coude du fleuve. C’est de là que venait la chaloupe. Sur les remparts, il y avait catapultes et balistes. Le capitaine hurla ses ordres pour qu’on reprenne au plus vite la route. Riak, elle, se précipita à l’intérieur de la cabine. Elle trouva Mitaou pleurant à chaudes larmes dans les bras d’une Bemba qui essayait de la consoler.
   - Qu’est-ce qui s’est passé ?
   - Il est entré et sans un mot lui a arraché sa coiffe et l’a laissée tête nue. Ce n’est rien, petite, dit Bemba à l’intention de Mitaou en lui caressant le dos. Ce n’est rien. Il n’a tué personne.
Riak, qui avait des envies de meurtre, prit la parole :
   - Ils cherchent les chevelures blanches… J’espère que les autres sont à l’abri.
   - Vous pouvez faire confiance à la grande prêtresse, Noble Hôte.
“ N’empêche, pensa Riak, si j’étais restée comme hier, il m’aurait trouvée”.
   - La barge est repartie. Je ne sais pas où nous devons aller, mais la présence du Treïbénalki est dangereuse pour nous. Elle attire l’attention. Nous ferions bien de partir.
    - Mais, Noble Hôte, seul le capitaine sait où il doit nous conduire.
    - Et bien, je vais aller lui demander !