samedi 16 décembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 31

Riak marchait, appuyée sur sa canne. La grand-mère l'avait déguisée en vieille femme courbée. Elles avaient passé la journée enfermées dans la chambre à se préparer. La grand-mère était sortie plusieurs fois pour chercher des accessoires pour parfaire le déguisement. À la nuit tombante quand elles quittèrent l'auberge de Gabdam, la grand-mère était contente de son travail. Riak restait en colère. Mais elle avait vu telle joie dans les yeux de sa grande mère quand elle parlait de la grande prêtresse qu'elle n'avait pas osé la décevoir. Elle marchait donc à petit pas comme elle s'était entraînée, tenant le bras de la grand-mère. Les quelques mèches blanc sale qui dépassaient de sa coiffe étaient naturelles dans ce couple de vieilles femmes à moitié courbées qui se soutenaient l'une l'autre. C'est ce que semblèrent penser les soldats qu'elles croisèrent. Elles eurent à peine droit à un regard. La grand-mère, qui en faisait trop, avait même dit à Riak d'une voix assez forte comme si elle parlait à une sourde :
   - Avance tranquillement, mère, on t'a réservé un siège...
La grande prêtresse était au balcon du temple. Elle fit installer Riak devant elle en contrebas dans le jardin. Il était évident que jamais les gardes ne viendraient la chercher là. Même si Riak en convenait, elle avait pris sa dague. Elle ne faisait pas confiance à cette grande prêtresse qui l'avait manipulée comme un jouet. La grand-mère appréciait l'honneur qui lui était fait. Comme elle le disait et le rédisait à Riak :
   - Je n'aurais jamais cru vivre ça.
Hors de l'enceinte, la foule se rassemblait. Le brouhaha passait les murs. Les prêtresses gardaient le silence. Et le temple était un îlot de calme. La nuit était maintenant tout à fait tombée. Le temple était resté dans lumière. Seules rougeoyaient les braises des bâtons d'encens. Riak entendit certaines novices prier pour remercier d'avoir un ciel dégagé. Petit à petit, les lumières furent éteintes. Seules les auberges gardaient des lanternes sourdes. Tout semblait aller pour le mieux quand arriva le premier éclair, bientôt suivi par le tonnerre.
   - Youlba !
Riak se retourna pour voir qui avait parlé. Elle vit une jeune fille qui devait avoir son âge. Son regard exprimait de la peur. Immédiatement, une prêtresse surgit et lui asséna deux violents coups de la longue baguette qu'elle tenait à la main : 
   - Mitaou ! Prie au lieu de crier !
La prêtresse se retrouva à terre avant d'avoir compris. Au-dessus d'elle, une vieille femme cria quelque chose qui fut couvert par le bruit du tonnerre. L'orage se rapprochait. La grand-mère se leva horrifiée. Riak venait de mettre à terre, et une prêtresse, et tous ses espoirs. D'autres prêtresses arrivèrent pour maîtriser Riak. Après en avoir mis deux autres à terre, elle était en passe de tomber sous le nombre quand survint le cri.
Toutes se figèrent et joignirent leurs cris à celui de la foule. Le tonnerre lui-même en fut couvert. Les prêtresses gardiennes retrouvèrent vite leurs esprits ainsi que la grand-mère qui se précipita. Elle s’interposa entre les protagonistes, exhortant les unes et les autres au calme. Le pugilat allait reprendre quand toutes les prêtresses se figèrent. La grande prêtresse venait d'arriver. Même Riak qui s'était demandé un instant si elle sortait sa dague, se mit dans une position d'attente. La grand-mère se précipita pour prendre la défense de Riak. Elle fut arrêtée d'un geste.
   - Mère Keylake a raison… tu es arrogante !
   - C'est l'autre… là ! qui a commencé, répondit Riak.
Il y eut des interjections étouffées tout autour d'elle, vite réprimées quand la grande prêtresse fit un signe de la main.
   - Te rends-tu compte, petite écervelée, que tu es en mon pouvoir…
  - Je ne suis au pouvoir de personne ! Koubaye serait là, il vous le dirait.
  - Et qui est ce Koubaye ?   
 - C'est mon petit fils, intervint la grand-mère. Il doit être avec mon mari à nous attendre. Je vous présente toutes mes excuses, Mère du peuple. Nous allons partir… maintenant.
  - Crois-tu, vieille femme, que les choses soient si simples ?
La grand-mère devint livide. Riak avait dépassé les bornes et elle allait le payer cher.
  - Tu as bien fait de faire ce que tu as fait, dit la grande prêtresse en regardant la grand-mère. Cette enfant n'est pas tienne. Où est sa mère ?
   - Elle est restée au hameau, à une journée de marche d'ici, répondit la grand-mère.
   - C'est pas ma mère, coupa Riak.
   - Mais… bredouilla la grand-mère.
   - Ma mère, c'est sa soeur. Elle, elle m'a recueillie quand le village a été brûlé par ces salauds...
   - Veux-tu dire que tu es orpheline ? interrogea la grande prêtresse.
  - La moitié du village a été massacré et mes parents étaient dedans… la soeur de la mère m'a récupérée et ils ont fait de moi leur fille…
  - Comme le veut la coutume, coupa mère Keylake. Une mère obéissante, tu aurais pu suivre son exemple  !
Riak détestait cette femme. Dès leur première rencontre elle l'avait détestée. Pour Riak, elle puait la frustration et la jalousie.
De nouveau la grande prêtresse leva la main, imposant le silence.
  - La Blanche est revenue, ainsi va le monde. Youlba est présente, pourtant cette année elle n'a pu s'imposer… D'autres forces sont en jeu. Le temps du discernement s'impose. Qu'on fasse venir sa mère et elle sera notre hôte en attendant. Que les justes gestes soient faits !
Ayant dit cela, la grande prêtresse s'en alla. Toutes les présentes s’inclinèrent sauf Riak, raide comme un piquet qui essayait de comprendre ce qu’il se passait.


mardi 5 décembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 30

Koubaye suivait l’homme qui se faufilait dans la foule. Il était grand et sa large carrure facilitait ses déplacements. Il revenait vers le village. Koubaye sentait qu’il devait le suivre. Il essaya de poser des questions à l’homme qui ne répondait pas, se contentant d’avancer. Il s’interrogeait sur la suite. Qu’allait dire son grand-père ? Pourquoi ce besoin de suivre cet homme ? Ses interrogations cessèrent quand l’homme entra dans une maison basse et longue. Il regarda autour de lui. Personne ne semblait s'intéresser à eux. Il poussa Koubaye dans le dos en lui demandant d’entrer et referma la porte soigneusement.
   - Mais qu’est-ce qu’on fait là ? demanda Koubaye.
   - Chutttt ! fit l’homme en écoutant à travers la porte. Suis-moi !
Il suivit un couloir puis ouvrant une porte descendit une échelle. Il attrapa une lampe qui brillait là et s’enfonça dans un couloir qui bientôt tourna vers la droite. Il y avait des portes de part et d’autre. Il en ouvrit une. Il se glissa derrière des étagères, écarta une tenture et disparut emportant toute lumière. Koubaye se dépêcha de faire de même pour se retrouver dans un tunnel. Régulièrement de lourdes tentures barraient le passage. Il y faisait frais. L’air sentait le renfermé. Ils arrivèrent de nouveau dans une cave. L’homme attendit Koubaye avant de masquer la lampe et d’ouvrir la porte. Il écouta le silence.
Tout semblait calme. On percevait quelques bruits dans le lointain, les bruits familiers d’une maison occupée. Satisfait, il s’engagea dans le couloir entraînant Koubaye. De nouveau, à la faible lueur de la lampe, ils suivirent un couloir. L’homme prit une échelle posée au sol et pendant que Koubaye tenait la lampe, il la posa le long du mur. Avec précaution, il monta jusqu’au plafond et entreprit de soulever doucement une trappe. Les bruits de la maisonnée devinrent audibles. L’homme souleva la trappe complètement et fit signe à Koubaye de le suivre. De plus en plus intrigué, il monta à l’échelle en tenant la lampe. L’homme la lui prit, souffla la bougie et la posa sur une étagère. Il referma la trappe avec lenteur.
   - Ici, on ne risque rien. Viens !
Avant que Koubaye n’ait pu poser une question, il s’était dirigé vers une porte et l’avait ouverte. Ils se retrouvèrent dans une cuisine. La femme, qui était aux fourneaux, se retourna en entendant la porte. Elle vit l’homme et Koubaye, et ne parut pas surprise. D’un doigt, elle désigna un passage et dit :
   - La deuxième...
   - Merci, dit l’homme.
Passant dans un couloir, il s’arrêta devant la lourde tenture qui fermait le passage. Il vérifia que le couloir était vide et, la soulevant, poussa Koubaye devant lui.
Koubaye comprit alors qu’il se trouvait dans une auberge. La pièce était emplie d’hommes qui le dévisageaient.
   - C’est lui, dit l’homme en laissant tomber la tenture derrière lui.
   - Bien, Siemp, reste dans le couloir et préviens si quelqu’un arrive.
Siemp ressortit laissant Koubaye seul sous les regards scrutateurs de ceux qui étaient là. Il remarqua qu’ils étaient tous aussi mouillés que lui. Avant que quelqu’un n’ait dit un mot, on entendit des bruits de pas dans le couloir. Koubaye sentit la tension monter d’un cran et retomber quand des voix saluèrent Siemp. La tenture se souleva laissant passer deux personnes. Le plus âgé, après un bref regard vers l’assistance, se tourna vers Koubaye.
   - Alors c’est toi !
L’homme fit le tour de Koubaye en l’examinant et ajouta :
   - Ton grand-père m’a parlé de toi.
Koubaye le regarda interloqué.
   - J’étais à côté de toi quand tu as fait la prédiction. C’est arrivé et pourtant le charpentier m’a juré que ça aurait dû être impossible.
Koubaye sentit son coeur accélérer. L’homme tournait toujours autour de lui.
   - Sorayib a raison, tu es un garçon étonnant.
L’homme s’arrêta et regarda le groupe assis :
   - Votre opinion ?
Tout le monde se mit à parler en même temps. La cacophonie fut interrompue par la silhouette encapuchonnée assise dans un coin, appuyée sur le mur. Il leva la main et tout le monde se tut, même l’homme qui tournait autour de Koubaye s’arrêta.
   - Tu te nommes Koubaye, demanda l’homme encapuchonné. Est-ce cela ?
   - Oui, répondit Koubaye étonné par cet intérêt.
   - Mon nom est Lascetra. Je suis Celui qui sait.
Koubaye sursauta. Devant lui se tenait l’homme détenant le plus haut savoir du pays.
   - Il t’arrive de dire des choses avant qu’elles n’arrivent, est-ce vrai ?
   - Oui… Maître ?
   - Appelle-moi simplement Monsieur.
   - Oui… Monsieur.
   - Comme aujourd’hui ? Tu dis et cela arrive.
   - Oui, Monsieur, mais…
   - Mais ?
   - Mais je ne le dis que si je sais que c’est ce qui arrivera.
   - C’est un savoir difficile.
   - Oui, Monsieur. 
   - Depuis quand sais-tu que tu sais ?
   - Je l’ai toujours su, Monsieur.
   - Merci de tes réponses, Koubaye.
Lascetra se leva doucement. Les autres firent de même. Il s’approcha de Koubaye et lui mit la main sur l’épaule :
   - Il est préférable pour toi, et pour nous, que tu sois mis à l’abri. Être un sachant est difficile et parfois dangereux dans un pays où règnent les seigneurs.
Koubaye lui jeta un regard interrogatif.
   - Je te comprends, Koubaye. Tout ceci est difficile pour toi, mais indispensable.
   - Mais pourquoi ? demanda Koubaye.
  - Il n’y a pas eu de Sachant depuis des générations. Tu es à la fois une chance pour le peuple et un risque pour sa survie. Pour l’instant avec ce qui se passe au palais du roi, révéler la présence d’un Sachant serait un trop grand risque.
Koubaye ne comprenait pas ce qui se passait. Son monde lui échappait. Il pensa à son grand-père. Où était-il ? Pourquoi personne n’était là pour lui ? Lascetra sembla deviner ses pensées.
   - J’ai demandé à ton grand-père de faire ce qu’il avait à faire… sans s’occuper de toi.
   - Mais pourquoi ? demanda encore une fois Koubaye.
  - Parce que nous allons prendre en main ton éducation. Tu vas aller au mont des vents et là tu apprendras ce qui est nécessaire.
Lascetra se tourna vers l’homme qui était arrivé en dernier :
   - Balima, tu le prends sous ta coupe. Pars maintenant. Il est préférable qu’il ne reste pas.
Koubaye aurait voulu dire… mais les mots ne venaient pas, il aurait voulu crier comme tout à l’heure sur l’estrade mais sa gorge était trop nouée. Il vit les hommes sortir les uns derrière les autres. Il resta seul avec Balima et Siemp qui pénétra à son tour dans la pièce.
   - Je ne te présente pas Siemp, dit Balima, tu l’as suivi. Il va te conduire au mont des vents. Je vous rejoindrai là-bas.
   - Je voudrais dire au-revoir à ma grand-mère.
   - Tu as entendu ce qu’a dit Lascetra. Il est notre Dernier Savoir. Il est préférable que tu ne restes pas.
Koubaye sentit les larmes lui monter aux yeux. Il refusa de les laisser couler.
   - Alors, allons-y ! dit-il d’une voix enrouée.

samedi 25 novembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 29

Riak avait sursauté en entendant le cri du garde. Jusque-là, elle était restée stoïque sous la pluie qui la détrempait, prenant exemple sur ses voisines. C’est en voyant le regard des autres qu’elle avait commencé à s’interroger. Puis elle avait vu les coulées noires sur sa tenue blanche. Elle se sentit comme mise à nue. Elle était là, exposée au regard, en pleine lumière. Autour d’elle, tout alla très vite. Elle entendit plus qu’elle ne vit le remue-ménage. La voix de la grand-mère surgit sur sa droite :
   - Tiens, mets cela et suis-moi !
Riak se retrouva couverte d’une lourde cape sombre. Pendant que les rayons de soleil éclairaient le rocher du roi Riou, le silence se fit dans l’assemblée et dans la plaine. La grand-mère la prit par le poignet. Elle avait aussi revêtu une cape semblable. Elle l’attira à travers le groupe de femmes qui les laissait passer vers le bord de la plateforme. Une échelle dépassait d’une trappe qu’on avait ouverte :
   - Descends par là et attend-moi en bas.
Riak se retrouva dans l’ombre. À moitié courbée, elle attendit, tendant l’oreille pour entendre le bruit des soldats bousculant les hommes. La grand-mère la rejoignit et lui dit :
   - On va par là !
Les deux femmes étaient déjà loin quand l’escalier s’effondra. Elles arrivèrent chez Gabdam avant que la foule ne bouge. La salle était vide. Elles allèrent se réfugier dans la chambre. Riak tremblait de peur et de colère. La grand-mère la calma en lui parlant doucement tout en la déshabillant. Elles se séchèrent et se réchauffèrent. À côté dans la grande salle, les gens arrivaient petit à petit. On entendait le brouhaha des conversations et les bruits des servantes qui allaient et venaient.
   - Le plus sûr serait de partir maintenant pour nous mettre à l’abri au village, dit la grand-mère...
Riak ne put cacher sa déception. Elle n’avait rien vu ou presque de la fête et puis elle allait rater sa première salutation à la Dame blanche en tant qu’adulte.
   -... mais on ne pourra pas saluer la Dame blanche avec les autres...
Riak commençait à échafauder toutes sortes de plans dans sa tête pour rester quand même, quitte à se battre et à jouer de la dague.
   - … Ce serait très dommage. Il est très important que tu sois là pour vivre cette salutation.
Les derniers mots de la grand-mère la firent sortir de ses cogitations enfiévrées.
    - Pourquoi est-ce si important ?
  - Tu es appelée, par tes cheveux blancs, à jouer un rôle dans le culte de la Dame blanche. La Constellation blanche est le signe de sa vitalité et sa vitalité coule dans toutes les femmes de notre peuple mais plus dans celles qui ont la chevelure blanche comme la tienne.
Riak resta sans voix. Elle ne se voyait pas en prêtresse. Elle en avait entendu parler. Enfermées dans un monastère dans une des montagnes éloignées près de l’horizon, elles consacraient leur vie à honorer la Dame blanche.  Elle ne se voyait pas du tout dans ce rôle. Elle le dit à la grand-mère.
   - Je comprends tes réticences, mais Youlba est en colère. La grande prêtresse pense que ta venue la met en colère.
Riak fut interloquée. On parlait d’elle sans elle. Elle n’aima pas l’idée.
   - Je ne suis pas faite pour être dans un temple. Je suis faite pour les grands espaces et pour la liberté.
   - Peut-être, Riak. Si par hasard tu es celle qui doit devenir grande prêtresse, nous le saurons ce soir.
   - Comment ça ?
   - La grande prêtresse se fait âgée. Elle fut comme toi, une jeune fille aux cheveux blancs et la grande nuit de la fête, Youlba a montré sa colère à sa présence ici. Déjà ce matin, tu as été mise en pleine lumière, il est nécessaire de te préparer pour cette nuit.
Riak allait répondre quand on frappa à la porte. Les deux femmes se figèrent. Les coups recommencèrent tapant selon un rythme particulier. La grand-mère se détendit et alla ouvrir la porte. Une femme âgée en tenue de fête entra, suivie de deux autres vieilles. Riak sentit immédiatement une antipathie envers les deux vieilles. La première entrée semblait un peu absente. La grand-mère s’inclina et fit signe à Riak de faire pareil. Riak ne bougea pas.
   - C’est la grande-prêtresse ! Incline-toi ! lui dit la grand-mère.
Riak inclina vaguement la tête tout en scrutant les trois femmes.
   - Elle est bien arrogante, dit une des vieilles endimanchées.
  - Elle s’est retrouvée en pleine lumière à la salutation du Roi Riou, dit la deuxième. Je ne crois pas qu’elle soit celle qui doit venir après vous.
La femme âgée dégagea sa coiffe, libérant une chevelure blanche abondante qui descendit en cascade jusqu’à sa ceinture :
   - Je vous entends, fidèles secondes mères. Elle est jeune et l’arrogance est l’apanage des jeunes. Plus ennuyeuse est la lumière du matin.
    - Oui, Mère du peuple, cela n’est jamais arrivé depuis le début de notre ordre.
   - Je t’entends, Mère Keylake. Cela est à prendre en considération. Elle a les cheveux blancs et longs de la lignée des Mères du peuple.
   - Cela ne suffit pas, dit l’autre avec une pointe d’acrimonie dans la voix
   - Je t’entends, Mère Algrave. Cela ne suffit pas.
Si Riak n’aimait pas les deux acolytes de la grande prêtresse, cette dernière l’intriguait.
   - Montre-moi comment tu es, dit la grande prêtresse à Riak.
Riak qui avait une simple chemise sur elle la regarda sans comprendre. La grand-mère alla chercher une bougie pour la ramener. Riak faisait face à la grande prêtresse. La grand-mère mit la bougie entre elles deux, laissant le reste de la pièce dans la pénombre.
   - Enlève-ta chemise, murmura la grand-mère.
   - Jamais, répondit Riak.
Derrière la grande prêtresse, les deux vieilles s’agitèrent. La grande prêtresse fit un signe de la main qui les fit se calmer instantanément. Riak sentit l’autorité qui émanait de celle qui se tenait devant elle.
   - Donne-moi ta main, dit-elle à Riak en lui tendant la sienne.
À contre-cœur Riak lui prit la main. Elle fut étonnée par la douceur de la main qu’elle prit. Autant le visage était ridé, autant celle de la main était fine et contrastait avec sa peau habituée aux travaux. Elles se regardèrent dans les yeux. Riak était bien décidée à ne pas baisser les yeux la première. La grande-prêtresse eut un petit sourire. Riak se sentit comme aspirée par ce regard. Pour Riak le monde se résuma à ces deux yeux bleus qui la fixaient.
   - Déshabille-toi, dit la grande-prêtresse d’une voix douce.
Elle défit les agrafes qui retenaient sa chemise au niveau des épaules. Celle-ci tomba à ses pieds dévoilant sa nudité.
   - Oh ! fit la mère Keylake.
Hormis ses mains et son visage, Riak était presque aussi pâle que ses cheveux. La grande-prêtresse la fit tourner vérifiant que les cheveux atteignaient le creux des reins.
   - Remets ta chemise, dit-elle enfin en lui lâchant la main et en claquant des doigts.
Riak reprit contact avec le monde. Elle était nue devant de parfaites inconnues. Sa chemise était à terre. Elle ressentit une bouffée de colère et comme un désir de tuer. Elle aurait bien sauté sur sa dague. Pensant à sa grand-mère, elle se retint, ré-agrafant aussi vite que possible sa chemise sur ses épaules.
    - Elle est femme et son poil est blanc, dit la grande-prêtresse, nous verrons ce soir. Allons maintenant.
Elle se retourna vers la porte sans rien ajouter. Les deux autres la suivirent. Juste avant que la mère Algrave ne ferme la porte, elle dit à la grand-mère :
   - Prépare-la et vous nous rejoindrez !
La grand-mère salua en acquiesçant. Riak était debout au milieu de la pièce, raide comme une statue et juste éclairée par la bougie. Elle écumait de rage.
   - Quel grand honneur, dit la grand-mère. La grande-prêtresse...

mercredi 15 novembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 28

La grand-mère avait tout de suite compris que quelque chose s’était passée. Elle avait pris Riak à part et l’avait emmenée dans la petite chambre que Gabdam avait réservée pour eux. Elle avait juste donné l’ordre à son mari de faire manger Koubaye. Il l’avait regardée avec étonnement sans répondre puis avait reporté son attention sur son petit-fils. Il ne lui fallut pas longtemps pour amener Koubaye à tout raconter. Son petit-fils avait parlé avec réticence, laissant des blancs et des zones d’ombre dans son récit. Sa peur était palpable. Sorayib lui dit des paroles rassurantes et lui commanda une friandise en dessert, “remède souverain pour les peurs” lui avait-il dit. Il l’envoya se coucher quand il vit sa femme revenir dans la salle commune.
   - Il a eu très peur, lui dit-il.
   - Pas elle, répondit-elle. Elle possède une arme.
Sorayib en resta interloqué.
   - Elle possède une arme et elle sait s’en servir.
Ils mirent en commun ce qu’ils avaient appris l’un et l’autre, reconstituant à peu près ce qu’il s’était passé, comblant le blanc de leurs propres expériences de la vie nocturne lors de la fête. Puis la discussion revint sur l’arme. Sorayib ne l’avait jamais remarquée.
   - Moi non plus, lui répondit sa femme, jusqu’à ce soir. Ses cheveux blancs sont un danger. L’homme lui a arraché sa coiffe. Le bruit va se répandre qu’il y a une cheveux blancs à la fête. Cela va lui faire courir des risques. On ferait peut-être bien de rentrer à la maison.
   - Il est trop tard pour se mettre en route et avec la salutation du roi Riou au lever du soleil, on ne pourra pas partir comme cela. Gabdam est trop fin pour ne pas faire le lien. Comment pourrait-on la cacher ? Elle n’est pas prête à affronter le monde les armes à la main…
   - Evidemment non ! Elle est à peine nubile. Mais elle peut se mettre en danger sans le vouloir. J’ai pensé à teindre ses cheveux, il me reste de cette huile sombre qui fera merveille.
Sorayib sourit. Sa femme avait souvent de très bonnes idées. Ses savoirs étaient peut-être moins grands que les siens, mais elle avait cette inventivité qu’il admirait.
   - Il faudra qu’elle accepte de poser son arme, si elle n’a pas sa cape.
  - Elle ne voudra pas. Cette dague représente pour elle quelque chose que je ne comprends pas. J’ai vu aussi autour de son cou une chaîne que je ne lui connaissais pas. Quand je l’ai interrogée, elle s’est braquée. Là-aussi il y a un secret. Koubaye connaît peut-être les réponses.
   - Il faudra l’interroger, mais sans éveiller ses craintes...
Sorayib baissa la voix.
   - ...Je crois de plus en plus que c’est un sachant. Il m’a dit que demain Youlba verrait sa victoire se défaire. Je n’ai pas compris. Il y avait dans ses yeux une telle certitude que je n’ai pas osé poser plus de question. Bon allons dormir. Il nous faut nous lever tôt pour saluer le roi Riou.
   - Tu as raison. Tout le monde doit dormir hormis quelques soiffards attardés...

Pendant que Sorayib et sa femme se dirigeaient vers leur chambre sous le regard de Gabdam qui finissait ses rangements, Virme interrogeait un sergent au garde-à-vous.
   - Tu es sûr de ce qu’il a dit ? Il avait peut-être trop bu.
   - Non, Monseigneur, il a ameuté tout le monde sur la présence d’une sorcière.
   - Vous ne l’avez pas vue ?
  - Non, Monseigneur, mais nous sommes arrivés assez tard sur les lieux. Tout avait été piétiné et les chiens n’ont rien relevé.
   - Je n’aime pas ça, grommela Virme entre ses dents. Verme arrive demain. S’il sait qu’une sorcière se promène en liberté…
Virme marcha de long en large pendant un moment en réfléchissant. Il maudissait cette nouvelle. Verme risquait encore de lui faire des reproches. Il aurait préféré continuer à boire tranquillement. Il pensait avoir fait tout ce qu’il avait à faire en faisant massacrer tout un village où vivait une enfant aux cheveux blancs et voilà qu’on lui annonçait une nouvelle sorcière, armée qui plus est. Non Verme ne serait pas content de cette histoire. Il y avait maintenant trop de monde dans la plaine pour qu’ils puissent la retrouver facilement. Virme se tourna vers le sergent toujours au garde-à-vous.
   - Tu vas faire prévenir les indics, qu’ils préviennent tout de suite s’ils voient une femme voilée. La sorcière n’osera pas sortir les cheveux au vent. Les troupes de Verme sont déjà là, envoie un messager au commandant, qu’il vienne me voir. Il nous faudra leur aide.
Le sergent salua et sortit. Virme, resté, seul se servit à boire. Les oracles n’étaient pas favorables cette année. Les pluies avaient trop duré, le complot contre le roi avait été éventé et puis maintenant cette sorcière... Ce n’était pas le moment qu’il se fasse remarquer. Des têtes tombaient. Il espérait avoir pu convaincre les envoyés royaux de sa fidélité. Il avait senti leur mépris. Cela l’arrangeait qu’on le prenne pour un imbécile et un ivrogne. On se méfie moins des imbéciles. Restait maintenant à donner des gages de sa loyauté envers la couronne. Il jura tout en finissant son verre. Il aurait bien massacré tout le monde. L’option était tentante mais la fête le lui interdisait. Une erreur et il aurait une émeute ou pire une révolte. La nuit sombre s’avançait pendant que Virme ruminait en buvant.

Sorayib réveilla tout le monde bien avant l’aube. Il entraîna Koubaye dans la grande salle en lui expliquant que les femmes devaient se préparer pour la salutation. Gabdam et son équipe étaient déjà debout. Ils purent s’installer ainsi tranquillement dans un coin de la salle pour manger. La soupe était chaude et épaisse et réveilla Koubaye. D’autres personnes arrivaient qui du couloir des chambres, qui de dehors. Ils venaient se faire servir et échanger des nouvelles. Koubaye parlait quand son grand-père le fit taire en lui demandant d’écouter. Accoudé au comptoir, un homme d’armes parlait d’une sorcière qu’il devait chercher.
   - C’est un soiffard de Talsmak qui en a parlé. Il a une belle plaie à la gorge.
   - Talsmak ? interrogea Gabdam.
   - C’est un méchant village à dix jours de marche vers l’est. Si tu veux mon avis, on y trouve plus de bandits que d’honnêtes gens ! Tiens ! Remets-moi la même chose. Je ne voudrais pas attaper la mort avec cette pluie qui menace.
   - Et la sorcière ?
   - Ah ! Elle ! Et bien, personne ne l’a vraiment vue. Certains ont parlé d’un serviteur qui l’accompagnait mais on n’a rien vu. Moi, j’dis qu’elle reviendra pas aujourd’hui mais là-haut, ils ont décidé autrement. Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille. Si j’suis pas à mon poste à l’aube ça va barder pour moi.
Il posa deux petites pièces sur le comptoir et sortit en sifflotant.
Koubaye était atterré. Il pensait que ce qui était arrivé serait aussitôt oublié. Si les soldats les cherchaient, ils n’avaient aucune chance de s’en sortir. Le grand-père le regarda en souriant. Koubaye était resté la main à moitié levée et la bouche ouverte de saisissement.
    - Tu ferais mieux de finir ton bol, entendit Koubaye.
Il sursauta mais se sentit nerveux. Sorayib se pencha vers lui pendant que Koubaye reprenait son repas.
   - Il va vous falloir faire attention ! Tous ceux qui sont la plaine ne sont pas d’un grand savoir. Je ne sais pas combien ont dépassé le cinquième savoir, mais il n’y en aura pas beaucoup. Eux savent mais les autres croient encore trop à ces balivernes des seigneurs sur les femmes aux cheveux blancs. Mais voilà les femmes !
Koubaye se tourna vers la porte du couloir. Il ne les reconnut pas. Elles étaient en habits de fête. Sa grand-mère portait une robe toute brodée aux couleurs du clan et Riak… et bien Riak était méconnaissable. La silhouette informe sous sa cape était devenue une belle jeune femme revêtue d’une robe presque blanche avec juste les premières broderies de son clan. Elle portait une coiffe simple qui laissait voir des cheveux d’un noir profond. Koubaye s’interrogea sur ce miracle mais ne dit rien. La salle commune n’était pas le lieu pour poser ces questions. Sorayib se leva pour accueillir son épouse. Il avait le regard fier de la voir ainsi parée. Koubaye fit de même avec retard et félicita Riak qui eut un petit rire gêné.
   - C’est Grande-mère qui a voulu que je me pare ainsi, dit-elle comme une excuse.
Koubaye bafouilla que ce n’était pas grave et qu’elle était magnifique, qu’il ne disait pas cela pour la flatter...
   - Cesse de bredouiller, Koubaye, lui dit sa grand-mère avec un sourire, et va nous commander à manger.
Il ne se le fit pas dire deux fois, trop heureux de se sortir de cette situation qui l’embarrassait.
Quand ils furent servis, le grand-père les pressa. Il ne voulait pas arriver en retard. Lui aussi avait revêtu les habits de son clan. Il était magnifique, pensa Koubaye. Il se voyait déjà plus grand porter la cape brodée sur la tenue de fête. Ils marchèrent dans la nuit s’éclairant d’une lanterne, petit lumignon dans une marée de lumignons.
Gabdam avait donné à Koubaye les coupes et à Sorayib le pichet. On ne pouvait pas fêter le roi Riou sans une coupe ou un verre à la main. Ils furent bientôt à la limite du village. La plaine était couverte de petites lumières tremblotantes. Quand ils approchèrent de la tribune, Koubaye eut la surprise de voir les gens faire de la place pour que son grand-père et les siens puissent passer. Il prit alors conscience de la grandeur du clan de sa famille. Il se sentit fier d’être là. Il vit aussi les regards se porter sur Riak. Elle tenait les yeux baissés, faisant attention de ne pas tomber. Elle était gênée d’être là au vu et au su de tout le monde. Elle savait que ses cheveux blancs pouvaient la mettre en danger. Elle suivit la grand-mère qui alla vers l’arrière de l’estrade, rejoignant d’autres femmes. Quand tout le monde fut en place, Sorayib demanda à Koubaye de tenir les coupes pendant qu’il les remplissait. L’aube pâlissait à l’horizon découvrant un ciel nuageux. Les commentaires allaient bon train, entre les optimistes et les pessimistes.
   - Le soleil va avoir du mal à se dégager, dit l’un.
  - Oui, dit un autre, Je crains Youlba. Ce qui se passe à la cour du roi des seigneurs peut lui donner envie d’intervenir.
Koubaye tendit l’oreille. Des inconnus parlaient ainsi à voix basse. Il avait vu les signes discrets pour les autres, évidents pour lui, lors des saluts. Son grand-père faisait partie de ces gens dont Koubaye sentait les grands savoirs.
   - Encore un peu et le soleil va sortir, dit une voix grave sur sa droite.
   - Le vent se renforce, fit remarquer quelqu’un.
   - Youlba…, murmura son voisin en se tournant vers le nord.
Koubaye, comme tous les présents, regarda dans cette direction. Chargés de pluie et crachant des éclairs, de noirs nuages semblaient se précipiter vers eux. Un mur de pluie s’avança vers eux, noyant de gris le paysage. Personne n’avait amené de quoi se protéger de la fureur de Youlba. Derrière le premier rideau de pluie qui les détrempa, un vent froid les glaça installant un grésil. Les cristaux de glace leur firent fermer les yeux. Koubaye comme les autres se retourna, dos aux précipitations. Il vit avec horreur la chevelure de Riak. La teinture n’avait pas tenue, coulant sur la robe qu’elle noircissait, elle dévoilait la blancheur naturelle des cheveux.
À ce moment-là, le soleil se leva. Ses premiers rayons passèrent entre les montagnes au loin et les nuages. Ses rayons rasèrent la terre, éclairant comme un phare Riak, la blanche. Il y eut un cri en contre-bas de la tribune :
   - La Sorcière !
Koubaye vit le geste d’un garde montrant du doigt Riak. Comme un couteau tranchant, les rayons flamboyant du soleil illuminèrent le rocher du Roi Riou. Koubaye réagit avec un peu retard. Tous les hommes levèrent qui son verre, qui sa timbale ou sa coupe, voire son pichet. Le silence se fit simplement rompu par les cris des gardes essayant de progresser vers la tribune. La bousculade se rapprochant d’eux, Koubaye, le visage cinglé par le grésil, détourna son regard du rocher que l’ombre commençait à recouvrir. Deux groupes de soldats arrivaient au pied de l’escalier renversant les hommes et les femmes qui gênaient leur progression. Il remarqua que personne ne se poussait. Il voyait les corps tomber dans l’herbe. La lumière rasante éclairait les éclaboussures qui lui apparaissaient avec une netteté étonnante. Il murmura à mi-voix :
   - L’escalier ne va pas tenir...
Le pas lourds des hommes en armes fit résonner les premières marches. Le premier allait atteindre la plateforme quand le bois des marches céda dans un craquement sonore. Il y eut des cris et des jurons mêlés de tintement de métal. Koubaye ne vit plus qu’un méli-mélo de corps enchevêtrés se débattant. Il se tourna vers Riak et ne la vit plus. Cherchant sa grand-mère des yeux, il constata sa disparition.
Youlba redoublant de colère, déversa des trombes d’eau sur leur tête noyant tout le paysage dans un gris froid uniforme.
Koubaye se sentit désemparé quand une main attrapa son poignet. Une voix inconnue lui dit :
   - Suis-moi.
L’homme l’entraîna vers l’autre bord de la plateforme. Tout le monde les laissait passer. Derrière eux le tumulte des soldats se transformait en plaintes et en gémissements. D’autres qui arrivaient, se mirent en devoir de les aider à se dégager. Dans la plaine, c’était comme un sauve-qui-peut pour aller se mettre à l’abri.

dimanche 5 novembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 27

La saison des grandes pluies avait du mal à céder la place. Les vieux parlaient du temps des encore plus vieux qui avaient déjà vu cela. Ils péroraient, prédisant une mauvaise année. Pourtant, dans la plaine, les préparatifs de la Fête suivaient leur cours. Certains marchands installaient des estrades devant leur boutique pour éviter la boue. Gabdam devenait nerveux. Il avait fait rentrer des barriques et des barriques de provisions. Ce ciel bas lui faisait craindre de ne pas rentrer dans ses frais. D’autres taverniers venaient des environs monter des tentes pour en faire des débits provisoires.
Là-haut, Koubaye et Riak étaient impatients de descendre s’amuser. Burachka et sa famille avaient choisi de rester pour s’occuper des bêtes. Koubaye fut jaloux de la famille de Trumas quand il vit qu’ils étaient déjà partis pour la fête alors que Sorayib ne voulait descendre que pour le premier jour. Il en parla à son grand-père alors qu’ils rentraient des pâtures cachées. Sorayib avait expliqué que Buracka ne voulait pas courir le risque de rencontrer ses agresseurs. Elle avait peur de ce qui pourrait arriver. En restant ici cette année bien que ce ne soit pas son tour, elle se protégeait. Tchuba aussi préférait jouer la sécurité en restant sur la montagne. Il ne tenait pas non plus à être confronté aux troupes des seigneurs.
Quant à Trumas qui aurait dû rester garder le hameau, il avait profité de la situation pour descendre avant que quelqu’un ne se ravise.
   - Et puis tu sais, Rma entremêle curieusement ses fils. Quand la pluie est encore là, Youlba n’est pas loin. Elle n’aime pas notre peuple et elle pourrait venir gâcher la fête…
Koubaye fut horrifié par cette idée. Tout dieu qu’elle était, elle n’avait pas le droit de perturber la fête. Intérieurement, il bouillonnait, rêvant que Thra venait à leur secours… mais Thra, le dieu de la terre, ne pouvait que supporter les colères de Youlba. Il l’avait bien vu quand ils s’étaient retrouvés dans la grotte. Il passa par une phase d’abattement qui ne dura pas. Il rêva que le Roi des dieux viendrait à leur secours et leur rendrait justice en faisant revenir le roi Riou.
Enfin vint le temps du départ. Tôt le matin avant même que ne soit levé le soleil, Riak et Koubaye étaient prêts. Sorayib et sa femme avaient préparé les provisions pour la route et pour les trois jours suivants. Tout le long du voyage, ils répétèrent les consignes aux jeunes, leur fixant un rendez-vous tous les soirs chez Gabdam. Riak avait droit à une dose supplémentaire de recommandations. Elle avait une grande cape et une capuche lui cachant le visage et les cheveux mais en plus, la grand-mère lui avait fait une coiffe comme les filles du nord qui mettait à l’abri le blanc de ses cheveux.
   - C’est pas le moment qu’on les voit. Il y aura trop de seigneurs, trop de gens à leur solde sans parler des gens de notre peuple qui croient à leurs sornettes. N’oublie pas Riak, il en va de ta sécurité !
   - Oui, Grande-mère, je sais. Je ne dois pas toucher aux boissons fortes, me méfier des garçons et surtout ne jamais montrer mes cheveux. Ne t’inquiète pas, ajouta-t-elle, je resterai avec toi. Je ne connais personne en bas.
Quand ils arrivèrent en bas de la cascade, le jour se levait. Le ciel était nuageux, mais quelques plages de soleil égayaient le sol ça et là. Ce qui impressionna le plus Riak fut le nombre de gens qui marchaient vers la plaine. Koubaye joua les anciens en lui disant que c’était normal et qu’il y en aurait encore plus quand ils seraient en vue du village :
   - Tu vas voir... la plaine est noire de monde !
Bientôt, ils rejoignirent le chemin principal et furent dans le flot des marcheurs. Quelques chariots avançaient péniblement dans la boue en grinçant. Les charretiers juraient, maudissant la pluie qui rendait les routes difficiles.
Le soleil perça à travers les nuages quand ils furent bloqués. Plus personne n’avançait. Koubaye se tordit le cou pour essayer de voir ce qui se passait. Un peu plus loin des musiciens commençaient à jouer des airs populaires entraînant les gens à danser autour d’eux. De proche en proche, la nouvelle leur parvint. Les seigneurs avaient mis un octroi. Si la somme était symbolique, le geste n’en était pas moins mal perçu par la foule qui devenait de plus en plus dense. Sur un mamelon, un peu plus loin une troupe de soldats, l’arme au poing, surveillait les opérations.
Si certains dansaient, d'autres criaient leur colère. La foule débordait du chemin, envahissant les prairies autour. La pression augmenta sur les barrières. Une première céda, puis une deuxième. Il y eut des cris de victoire et les gens se précipitèrent pour atteindre le village. La troupe fit mouvement pour endiguer le flot. Les soldats traversèrent la route au pas de course pour aller vers la rivière. Ils n'étaient pas partis que déjà les barrières autour du mamelon cédaient à leur tour. Débordés par la foule, ils firent face, entourant le percepteur, prêts à défendre leur vie. Leur courage ne suscita que de l’indifférence. Tout le monde se pressait pour arriver et avoir une bonne place dans la plaine qui pour sa tente, qui pour son commerce, qui pour rejoindre sa famille ou ses amis. Il fallait être là et se montrer. Les grands savoirs étaient présents mais leurs noms ne s’échangeraient que sous le manteau entre gens dont le savoir était à peine moins grand.
Riak et Koubaye étaient loin de penser à tout cela. Quand brusquement la foule s’était remise en marche, ils avaient fait comme les autres, ils avaient couru. C’est ainsi qu’ils étaient arrivés au village bien avant les grands-parents qui s’étaient contentés de marcher. Riak avait pris la main de Koubaye pour qu’ils ne se perdent pas l’un l’autre. Elle avait ralenti dès l’entrée dans le village. Elle ne l’avait pas reconnu. Partout des étals et des marchandises, parsemés de crieurs essayant d’attirer le chaland. Elle avait dit son étonnement devant une telle transformation.
   - Et demain ce sera encore mieux. La fête commencera vraiment. Quand le soleil se sera levé et que nous aurons salué le roi Riou, alors ce sera merveilleux...
D’un coup Riak s’arrêta et regarda Koubaye qui lui expliquait tout ce qu’ils allaient pouvoir faire toute la nuit. Koubaye s’arrêta lui aussi de parler et la regarda. Elle semblait avoir peur. Il l'interrogea. Riak répondit :
   - Et les bayagas !
  - On ne risque rien… Sorayib me l’a dit l’année dernière. L’étoile de Lex reste couchée pendant ces journées…. ou plutôt ces nuits… Alors tout le monde peut se laisser aller…
Riak n’eut pas le temps de répondre. Un colporteur l’avait abordée lui montrant des étoffes chamarrées. Les deux jeunes ne purent s’en débarrasser. L’homme avait vu briller les yeux de Riak devant ces belles choses. Il avait abandonné quand une femme d’âge mûr lui avait demandé à les voir.
Ils passèrent la journée à parcourir la fête, se saoulant d’impressions. L’excitation les tenait debout malgré la fatigue qui leur alourdissait les jambes. Ils étaient à cet âge entre deux âges, trop grands pour jouer avec les groupes d’enfants qui couraient partout et trop jeunes pour avoir les préoccupations des adultes. Riak avait expliqué à Koubaye qu’elle vivait sa première fête. On ne l’avait jamais emmenée, seul son père avait fait plusieurs fois le voyage. Koubaye s’était alors senti investi d’une mission. Il lui fit découvrir les coins et recoins de la fête. Ils passèrent ainsi du temps devant des bateleurs et autres saltimbanques. Riak fut impressionnée par les jongleurs et surtout par le lanceur de couteaux. Elle aurait bien aimé s’entraîner à cela mais où trouver de telles armes. Elle comprenait bien que ce n’était pas avec les méchantes lames qui leur servaient tous les jours qu’elle pourrait faire cela. Elle vit quelques marchands d’armes qui en proposaient. Les prix leur étaient inaccessibles pour eux qui avaient à peine de quoi acheter le repas pour la journée. 
Comme tout le monde, ils se réfugièrent à l’abri quand les nuages déversèrent leur cargaison de pluie. Si certains continuaient à vendre et à acheter, la plupart scrutaient le ciel commentant la météo. Si certains optimistes promettaient le soleil pour le lendemain matin, la majorité s’interrogeait sur sa présence pour la salutation au roi Riou. Quant aux pessimistes, ils déversaient leur oracles de malheur dans les oreilles de tout un chacun. Youlba allait laisser aller sa colère, et la pluie, comme ce soir, cacherait le soleil, et la salutation au roi Riou ne pourrait avoir lieu, et le retour de la constellation blanche subirait le même sort, et la terre ne donnerait pas son fruit, et…. Ils continuaient ainsi jusqu’à ce qu’un homme de haut savoir intervienne en demandant simplement quel était son niveau de savoir personnel. Riak avait pouffé quand elle avait vu la tête du pseudo oracle en entendant la demande d’un vieil homme à la face ridée comme une vieille pomme.
A la fin de l’averse, Koubaye avait demandé à Riak à mi-voix :
   - Tu ne veux pas rentrer dormir un peu ? Il se fait tard. J‘ai faim !
Il n’osa pas parler de sa fatigue. Après tout, il était presque un homme et il n’avouerait pas à Riak qu’il ne sentait plus ses jambes. Cette dernière, tout aussi fatiguée, s’amusait trop. Elle lui proposa de passer la nuit dehors à dormir dans un coin tranquille. Koubaye fit la moue :
   - Tu sais, si les bayagas ne viendront pas, il y a d’autres dangers qui rôdent. Mon grand-père m’a dit que nombreux voleurs profitaient de la nuit pour détrousser les gens…
   - Je sais, répondit Riak, la grande-mère m’en a parlé aussi. Mais quand je vois tous ces gens qui s’amusent, qui rient, qui chantent ou dansent … je me dis qu’elle exagère un peu…
     - On est très loin de l’auberge… et on ne sait jamais… On nous a demandé de ne pas nous faire remarquer…
Riak fit la moue mais acquiesça. L’arrêt sous l’auvent du marchand pendant le temps de l’averse avait réveillé des crampes dans ses jambes. Elle sentait le poids de la fatigue. Après tout, l’important était d’être dehors pour le lever du jour. Ils reprirent leur déambulation en se rapprochant de l’auberge. Autour d’eux, il y avait de moins en moins de monde. Les échoppes fermaient les unes après les autres. Ils devaient maintenant écarquiller les yeux pour voir où ils allaient. La zone qu’il traversait était vidée pour la nuit. Un peu plus loin sur la droite, il y avait les lueurs d’une tente tripot. Les hommes y buvaient force bières et parlaient trop fort. Koubaye fit signe à Riak de passer plus au large. Ils ne virent pas l’ombre dans l’ombre. L’homme surgit brutalement devant eux. D’une voix grasseyante, il les interpella :
   - Alors les gosses, on traîne… Z’auriez pas un peu de monnaie ?
   - Non… non, bafouilla Koubaye, on est à deux pas de chez nous…
L’homme eut un rire aviné :
   - Te moque pas gamin, y a rien par là ! Aller aboule le fric avant que je me fâche.
   - Foutez le camp, intervint Riak d’une voix dure
   - Ah mais y a une demoiselle… Mais ça change tout, ça, ma belle… On va un peu prendre de l’avance sur la fête, toi et moi, pendant que ton copain va filer…
Tout en disant cela, l’homme attrapa le bras de Riak à travers la cape. Elle sentit sa poigne, il sentit sa rage et avant qu’il ne comprenne, il avait une lame sur la gorge.
   - Sale porc… c’est toi qui vas filer !
Elle lui entailla le cou sur une bonne largeur de main. Sous la morsure de la douleur, l’homme se dégagea en tirant sur la cape, la faisant tomber et arrachant la coiffe de Riak. Sa chevelure blanche se répandit sur ses épaules alors que la lune perça à travers les nuages lui donnant un éclat irréel. L’homme recula précipitamment en hurlant :
   - Une Sorcière ! UNE SORCIÈRE !
Du tripot, des cris lui répondirent. Koubaye voyant cela, ramassa rapidement la cape et, attrapant la main de Riak, la tira à l’ombre. Il lui remit tant bien que mal la cape et ils se mirent à courir pendant que les ivrognes envahissaient la zone en hurlant et en réveillant tout le monde.
Quand ils furent loin, cachés entre deux bâtisses, Koubaye dit à Riak :
   - Alors là… pour la discrétion c’est raté ! Je ne sais pas ce que va dire mon grand-père…
   - J’allais quand même pas le laisser faire !
   - Non, répondit Koubaye, mais de là à sortir ton couteau…
   - Et bien, il y regardera à deux fois maintenant avant de chercher des ennuis à quelqu’un…
   - On aurait pu lui laisser notre argent et partir…
   - Tu rigoles… tu l’as vu quand il a découvert que je n’étais pas un garçon
Koubaye dut en convenir. Il tremblait intérieurement. Ils attendirent un moment ainsi à l’abri des regards. Quand l’agitation fut calmée, ils reprirent leur route vers l’auberge. Si Koubaye scrutait les ombres, Riak avait la dague à la main...

jeudi 26 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 26

Ils étaient rentrés à la nuit tombée sous une pluie battante. La cape de Riak était déchirée là où la lance avait pénétré. Pour éviter l’interrogatoire, Koubaye était entré dans la maison en disant :
   - On a vu un Seigneur sur son cheval… Alors on s’est caché jusqu’à ce qu’il disparaisse mais il s’est arrêté dans la prairie au-dessus du rocher du roi Riou…
Il avait ainsi continué à raconter, soutenue par Riak, leur attente, leur peur jusqu’à ce que le cavalier ait disparu, hors de leur vue. La grand-mère n’avait pas été plus loin dans ses interrogations. Sorayib était rentré encore plus tard que les enfants. Lui aussi avait parlé de traces de chevaux. Manifestement un groupe de cavaliers était passé par le col du vent pour redescendre par le chemin de la cascade. C’était très inhabituel. Il avait rencontré les traces en revenant de la pâture des longues pattes. Il les avait suivies jusqu’à la cascade et avait vu les silhouettes en bas qui semblaient se diriger vers le village. Les adultes avaient discuté toute la soirée de ce que cela pouvait signifier.
La pluie avait duré trois jours entiers, détrempant à nouveau tout. Koubaye fut rassuré. Si le cheval était parti loin, même le meilleur des chiens ne pourrait pas retrouver la trace. Il s’interrogeait lui aussi sur ces événements sortant de l’ordinaire. Qu’est-ce que les seigneurs préparaient ? La grande fête arriverait bientôt avec la nouvelle saison.
Les hommes profitèrent de l'amélioration de la météo pour aller au village en bas. Ils y allèrent avec des bêtes de bât pour remonter des provisions. Le grand-père avait donné ses ordres à Koubaye pour gérer les troupeaux en son absence. Koubaye avait accompagné son grand-père avec Tchuba, Résiskia et Trumas jusqu’à la cascade. Il avait eu droit à une dernière recommandation :
   - Si tu vois des seigneurs, ou simplement leurs traces, cachez-vous !
Koubaye avait acquiescé avant de reprendre le chemin de la maison. Ils devaient être absents trois ou quatre jours pas plus. En attendant, la peur venait de s’inviter dans sa tête. Koubaye retourna en guettant comme si le danger était imminent. Sa grand-mère qui le trouvait nerveux, lui en fit la réflexion. Il se défendit en jurant qu’il était tout à fait normal et que tout allait bien. L’inquiétude le fit mal dormir cette nuit-là, malgré tout le travail fait dans la journée.
Le lendemain, il rencontra Séas qui allait aussi s’occuper des troupeaux. Ils n’eurent pas le cœur de se chamailler comme ils le faisaient habituellement. Séas aussi guettait. Son père l’avait aussi mis en garde. La journée se passa pourtant tranquillement. Ce n’est que le soir qu’ils furent en alerte. Riak fut la première à repérer le convoi. Elle courut prévenir les garçons qui se dépêchèrent d’aller sur le rocher qui surplombait la vallée.
   - Tu vois quelque chose, demanda Riak à son frère qui était tout en haut ?
   - Il y a des hommes à pied qui montent avec des bêtes.
   - C’est des seigneurs ? s’enquit Koubaye, qui se hissait à son tour sur le sommet du rocher.
   - Difficile à dire, il commence à faire sombre. Ça pourrait être mon père et les autres.
   - Mais ils ne doivent rentrer que dans deux jours, s’inquiéta Riak.
   - Alors, c’est grave, trancha Koubaye. Riak, va prévenir les autres qu’ils se cachent. Dès qu’on en sait plus, on vient vous donner les nouvelles.
Pendant que Riak partait en courant vers les habitations, les deux garçons redescendirent avec discrétion du rocher et se mirent en route pour s'approcher du groupe qui montait.
Forts de leur savoir-faire de discrétion, ils ne furent pas repérés par ceux qui arrivaient. C’est avec soulagement qu’ils reconnurent les voix de leurs proches. Les quatre hommes discutaient d’évènements quand les deux garçons se firent remarquer.
   - Qu’est-ce que vous foutez-là ? leur demanda Tchuba.
  - On vous a vus de loin, mais on n’était pas sûr que ce soit vous, répondit Séas. La frangine a prévenu tout le monde là-haut. Ils doivent être cachés à l’heure qu’il est. 
   - C’est sûrement inutile, dit Sorayib, mais c’est une bonne chose.
  - Qu’est-ce qui se passe, demanda Koubaye ? C’est pas normal que vous reveniez si tôt et avec la moitié des provisions.
Sorayib apprécia le sens de l’observation de son petit-fils. Il lui répondit :
   - Au village, c’est l’effervescence. Il y a des seigneurs en armes partout. Ils ont retrouvé un cheval mais pas son cavalier. Ils s’en prennent à tout le monde. Il valait mieux qu’on ne reste pas.
Koubaye sursauta. Le cheval ! Il avait pensé que la bête se perdrait dans les bois, mais elle était arrivée jusqu’au village.
   - Et qu’est-ce qu’ils font ?
   - À l’auberge, j’ai appris qu’ils avaient tenté de suivre la piste avec les chiens mais sans succès. La pluie a tout effacé. Le seigneur qui a disparu faisait partie du groupe qui est passé dans la vallée l’autre jour. Virme a fait venir des troupes pour fouiller la région, mais ils ont peur car avec la Fête qui approche...
Koubaye comprit son grand-père à demi-mots. Les gens commençaient à arriver. Des tentes se montaient et plus le temps passait et plus le risque d’émeute augmentait. Après les émeutes suivrait la répression… Sorayib lui avait raconté qu’un début de révolte avait eu lieu, il y bien des années. Les seigneurs avaient perdu des hommes et la répression avait été féroce. Personne n’avait envie de revivre cela, et en même temps les gens en avaient assez de supporter les seigneurs. Il n’eut pas le temps de s’approfondir sur la question. Son grand-père le missionna pour aller porter la nouvelle dans les caches. Aujourd’hui, ils ne risquaient rien.
Les jours suivants, Riak fut désignée pour guetter. Enveloppée de sa cape, elle restait sans bouger ou presque au sommet du rocher. La pluie revenait encore parfois mais heureusement en cette fin de saison, plus souvent sous forme de bruine. La première alerte survint au bout de deux jours. Riak somnolait à moitié quand elle sentit le médaillon de Thra frémir contre sa peau. Elle se redressa et vit la troupe qui remontait le sentier de la cascade. Avec la lenteur nécessaire, elle quitta son poste avant de courir  à toute vitesse porter l’alerte.
Quand les seigneurs passèrent dans le hameau, il n’y avait plus personne. Ils jetèrent un coup d’oeil aux maisons mais ne s’arrêtèrent pas. Sorayib, qui les observait de loin, les entendit parler entre eux. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Koubaye, plus léger, était en haut d’un arbre. Plaqué contre le tronc, il était indiscernable sous sa cape couleur bois. Il voyait aussi les cavaliers avancer. Devant eux un homme tenait des chiens en laisse. Il jura entre ses dents, espérant qu’ils n’allaient pas aller vers le rocher du roi Riou. Quelques sons lui venaient de leur conversation. Il reconnaissait les gutturalités de la langue. Il ressentit une bouffée de colère. Et puis, il eut cet éblouissement. Il sut ce qu’ils cherchaient. Koubaye ne comprenait pas le sens des paroles. Pourtant des pensées s’imposèrent à lui comme une vérité. Le cavalier perdu était le messager d’un complot contre le roi des seigneurs. Virme ne voulait surtout pas être pris pour un des comploteurs même si c’était probablement la vérité. Il avait peur pour sa sécurité maintenant que la forfaiture était découverte. Ceux qui traversaient le village étaient des soldats de la garde royale et ne tenaient pas Virme en grande estime.
Quand ils furent passés, Koubaye retrouva la sensation de l’écorce sur sa joue et celle de la précarité de sa position dans l’arbre. Les seigneurs étaient partis vers le col du vent. Ils cherchaient la piste.
Sorayib et Koubaye suivirent la piste jusqu’au col du vent. La dernière fois qu’ils les virent, ils descendaient vers la rivière.

Riak avait repris ses factions. Il y eut d’autres alertes. À chaque fois le médaillon de Thra l’avait prévenue. Elle les avait vus avant qu’ils ne la voient. C’étaient toujours des groupes peu nombreux ou des cavaliers solitaires. Le sentier du col du vent était impraticable pour une armée. Ces incursions des seigneurs dans le petit monde fermé de leur hameau inquiétaient beaucoup la grand-mère. Sa formule favorite était de dire :
   - Rma a dû se mélanger dans ses fils.
L’inquiétude était montée et ne redescendait pas. Quand Riak signalait un groupe Sorayib ou Koubaye le suivait. Plusieurs fois, ils étaient passés près des pâtures discrètes où étaient les seconds troupeaux. Sorayib était retourné au village. Même Gabdam l’aubergiste ne savait rien de particulier. Il confirma au grand-père la nervosité de Virme :
   - Il en a perdu le boire et le manger… avait-il déclaré à Sorayib. Il a toujours le teint aussi jaune mais il a les habits qui pendent. Je ne sais pas que ce nous file Rma. Les temps sont étranges. Ils ont plus peur d’eux que de nous...
   - Une guerre de succession ?
   - Possible, on dit que Vrenne se verrait bien jouer un grand rôle.
   - Sera-t-il là pour la fête ?
 - Oui, je le sais par Sibs. Il viendra même avec son armée. On a demandé de monter des baraquements autour de la citadelle pour loger les troupes.
Cela avait fait tiquer Sorayib. Trop de soldats allaient envenimer l'atmosphère. Certains avaient le sang chaud et, l’alcool aidant, rêvaient d’en découdre. Si les troupes de Vrenne étaient trop visibles, la fête serait gâchée.
Ce serait de mauvais augure si cela arrivait. À quoi jouait Rma ? Il commençait à croire sa femme qui pensait que le fileur de temps, filait des fils noirs.

dimanche 15 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 25

La grand-mère fut beaucoup plus curieuse. Elle ne s’adressa pas à Koubaye. Quelques jours après leur retour, elle déclara à Riak qu’elle avait besoin d’elle pour l’aider, et sans en avoir l’air, tout en faisant ce qu’elles devaient faire, elle l’interrogea tranquillement. Riak finit par lâcher quelques infos qu’elle croyait innocentes. La grand-mère continua l’interrogatoire en la poussant dans ses retranchements. Riak biaisait autant qu’elle pouvait. Elle avait l’impression que la grand-mère savait tout…
   - Tu sais, Riak, il est des choses que tu ne peux pas cacher…
Riak jeta un regard en biais à la vieille femme qui continuait à remuer ce qui cuisait.
   - Vous avez été dans la grotte effondrée la nuit.
   - Mais… mais comment pouvez-vous dire cela ?
   - Je t’ai observée… Tes affaires deviennent trop petites et bientôt tu ne pourras plus cacher que tu es une fille…
Riak se mordit les lèvres. Elle sentait bien que son corps devenait autre depuis son retour. Elle ne savait pas que penser, ni que faire. Si la grand-mère avait vu cela alors les autres allaient aussi le découvrir. Elle mit la main sur la dague qu’elle portait toujours depuis son retour.
   - Tu peux laisser la lame au fourreau, Riak. Je ne suis pas une ennemie.
Riak, surprise, retira brusquement sa main tout en regardant la grand-mère qui lui tournait encore le dos. Comment savait-elle ?
   - N’oublie pas, jeune fille, que mon savoir est grand. Tu as vécu dans la grotte interdite et tu y étais la nuit…
   - Oui, mais nous n’avons fait qu’y dormir…
  - Cela suffit à ce que tu te transformes… Comme Koubaye… Le pauvre, il va falloir que je rallonge encore ses pantalons…
   - Qu’allez-vous faire avec mes parents ?
  - Je vais aller les voir… mais sans toi. Je leur dirai que je te garde sous ma coupe pour m’aider. Burachka peut compter sur l’aide de Pramib, et ton père a son fils et Résiskia pour faire ce que les hommes doivent faire. Une bouche de moins est une bonne chose dans nos montagnes.
   - Et je devrai faire quoi ?
   - Toi… Rien ! Juste m’écouter et m’obéir.
Riak fit la grimace. Elle préférait courir les bois et les montagnes avec Koubaye pour faire ce que les hommes doivent faire.
   - Ta déception est grande mais sache qu’il vaut mieux que cela soit ainsi, et puis à partir de maintenant… 
La grand-mère laissa sa phrase en suspens. Elle se leva, alla vers unes des armoires et sortit une grande cape qu’elle tendit à Riak :
   -... Tu garderas cela toujours pour sortir qu’on ne voit ni tes formes ni ta chevelure qui devient encore plus pâle qu’elle ne l’était.
Riak prit la cape. Elle la mit sur son dos. Elle traînait presque par terre mais sa capuche lui couvrait tous les cheveux. Seules ses chaussures trahissaient sa féminité.
   - Pourquoi faut-il que je me cache ?
   - Pour ta protection. Rma file de drôles de fils. La pluie qui n’en finit pas est une malédiction mais tu es là avec ta chevelure blanche et cette dague… La trame du temps est altérée. Si un seigneur te voit...
La phrase resta en l’air comme une lourde menace. Riak savait comme Koubaye la cruauté des maîtres.
   - Ils ne viennent jamais par ici, ou pas souvent. Je pourrais me cacher.
La grand-mère se mit à rire :
    - Crois-tu que Youlba t’épargnera, elle qui a fait tuer toutes les femmes aux blancs cheveux ?
Riak rumina un moment ce qu’elle venait d’entendre. Les deux femmes continuèrent leur ouvrage en silence. Seul le feu qui crépitait occupait l’espace sonore.
   - En fait, je n’ai pas le choix…
  - Non, Riak, pas vraiment. De minuscules fils ont pris leur place dans le tissu de Rma bien avant que tu ne sois et, aujourd’hui, il me faut te protéger, même contre toi.
Riak eut un pâle sourire.
   - Que vont dire Koubaye et Sorayib ?
   - Koubaye sera heureux que tu restes, ma fille, et Sorayib… j’en fais mon affaire. Maintenant mets la cape et va me chercher de l’eau…
   - Bien, grande mère.
Riak se recouvrit de la cape, mit la capuche et sortit le seau à la main.
Restée seule, la grand-mère se prit à sourire… Le vieux savoir allait-il enfin servir ?

Les pluies commencèrent à s’espacer. Koubaye était un peu jaloux de la relation entre sa grand-mère et Riak. Pourtant il appréciait toujours leurs vagabondages dans la nature. Ils allaient régulièrement s‘occuper des troupeaux, maintenant que ceux-ci restaient en forêt ou dans les combes retirées des plateaux éloignées. Malgré sa cape et sa capuche, Riak courait et se déplaçait sans difficulté. Sa famille ne s’était pas opposée à son départ d’autant plus que Pramib était enceinte.
   - Il n’a pas plu depuis trois jours. C’est la fin de la saison des grandes pluies ?
   - Bientôt, on approche de la fête de la plaine.
  - Oui, répondit Riak, mais je ne serai plus avec les enfants. Il me faudra saluer le lever de la princesse. Grande mère m’a dit qu’elle me ferait une nouvelle cape pour cette occasion.
À chaque fois que Riak disait “Grande mère”, Koubaye avait un pincement au cœur. Sa mère lui manquait...
Ils ramassaient du bois dans la forêt derrière la barre où trônait le roi Riou. Même si les seigneurs et leurs sbires ne patrouillaient que rarement dans ces collines, ils faisaient attention de ne ramasser que du bois mort. Koubaye montrait à Riak certaines branches qu'ils avaient préparées avec son grand-père.
   - Tu vois, cela deviendra un bon manche pour la pioche, et celle fera une bonne fourche.
Chargés de leurs fagots, ils commençaient à descendre dans la prairie quand surgit le cavalier. Ils se figèrent. L'homme se dirigea droit sur eux. Son cheval était grand et noir. Tout en lui était orienté vers la guerre. Il portait un sombre pourpoint de cuir recouvert de plaques de métal. Sur la tête, cachant son regard, un heaume de métal était orné d'une queue de cheval. Il était ceint de deux épées et une lance courte dépassait de son harnachement. Koubaye regarda où fuir. Ils étaient trop loin de la forêt. Le cavalier les aurait rattrapés avant. Il se tourna vers Riak. Il ne vit que son regard étincelant de haine. Koubaye eut peur.
   - Il n'est pas bon de se promener avec tant de bois, dit l'homme quand il fut à portée de voix.
   - Mais ce n'est que du bois mort, bafouilla Koubaye..
   - C'est toujours ce que vous répondre, peuple de menteurs.
   - Je vous jure, seigneur, que ce n'est que des branches tombées.
 - On va bien voir, répliqua l'homme en dégainant une épée.
Il força son cheval et du plat de son épée, fit tomber, et Koubaye, et son fagot. Se tournant alors vers Riak, il n’eut pas le temps de recommencer sa manoeuvre.  Elle avait déjà lancé le fagot à la tête du cheval qui fit un écart. Le cavalier dut batailler pour rester en selle. Une fois la maîtrise de sa monture reprise, il se tourna vers Riak, la traitant de saloperie. Celle-ci resta immobile au milieu de la prairie comme une statue. Rangeant son épée et dégageant sa lance courte, le cavalier la chargea. Koubaye hurla :
   - NON !
Le cheval, au galop, faisait voler les mottes d’herbes. Riak ne bougea qu’à la dernière seconde. Elle avait dégrafé le col de sa cape et d’un geste rapide et sûr, elle entoura la pointe de la lance avec. Se laissant tomber au sol, elle obligea l’homme à lâcher son arme. Celui-ci, avant même d’avoir fait faire demi-tour à son cheval, avait sorti son épée. De nouveau, ils se firent face. Le cheval fumait dans la fraîcheur du matin. Riak debout, avait laissé sa cape et la lance à terre. Elle avait dégaîné sa dague. Koubaye la voyait déjà à terre le crâne ouvert. Il regarda un instant ce face à face entre la silhouette massive de ce centaure et la frêle stature de Riak. Il se releva doucement, pendant que l’homme dévisageait Riak :
   - Une sorcière aux cheveux blancs… Tu es une sorcière aux cheveux blancs !
Koubaye avait fini de se lever quand le cavalier s’était mis à charger. Se précipitant pour essayer d’attraper la lance, il ne réussit qu’à s’étaler par terre. Il sentit le tremblement du sol. Il releva la tête quand l’éblouissement le surprit. À travers un étincellement kaléïdoscopique de silhouettes d’armes de tous genres, il vit se cabrer le cheval. Le cavalier, à terre, se releva aussi vite qu’il put. Dégainant sa deuxième épée, il fit des moulinets en tous sens, tournant le dos à Riak. Celle-ci sans hésiter s’approchant, rapide et féline, lui planta sa dague entre les deux omoplates. L’homme tomba à genoux. Prenant appui sur ces deux épées, il se retourna à moitié pendant que le monde retrouvait son aspect habituel. Il regarda Riak, murmura “ Sorcière!” et s’écroula le nez dans l’herbe. Le cheval avait fui. Ils le virent galoper vers la forêt où il disparut.
Riak et Koubaye se regardèrent. Riak debout avait encore sa dague ensanglantée à la main. Koubaye se releva en tremblant, tenant la cape et la lance :
   - Qu’avons-nous fait ? Mais qu’avons-nous fait ? bredouilla-t-il.
   - On a fait ce qu’il fallait faire, répondit Riak d’un ton dur.
  - Mais tu ne te rends pas compte, ils vont venir le venger et quand ils vont le trouver, ils vont nous massacrer !
   - Alors… il ne faut pas qu’ils le trouvent !
Koubaye regarda Riak sans comprendre. Pour lui, ils allaient forcément partir à sa recherche et, en remontant la piste, arriver sur son cadavre. Riak, essuyant sa dague sur les vêtements du mort, réfléchissait tout haut :
   - Il devait être seul, sinon, les autres seraient déjà là. On va l’enterrer. Ils ne viendront pas près de la barre du rocher du roi Riou. Ils auront trop peur d’une révolte. Viens, on va le traîner là-bas. Il n’est pas plus lourd qu’une carcasse de longue patte. 
Ils prirent chacun un pied et se mirent en devoir de le descendre vers la barre rocheuse. Arrivés là, ils choisirent un endroit discret et se mirent à creuser.
   - On va tout enterrer, on ne gardera rien, comme cela personne ne le saura. Ce sera un secret entre nous.
Koubaye admirait l’optimisme de Riak. Avec la lance dont il se servait comme d’une bêche, il creusait d’autant plus vite qu’il ressentait la peur de la suite. Cela leur prit un bon moment pour creuser un trou de bonne profondeur. Riak dit alors à Koubaye :
   - Cela suffit, Thra, le dieu de la terre, nous protègera.
Koubaye donna un dernier coup dans le sol faisant jaillir une dernière pelletée. Il y eut comme un éclair. Interloqués, ils se penchèrent.
   - Un médaillon, dit Riak en ramassant l’objet !
Ils se regardèrent par-dessus le trou.
   - On dirait qu’il est en or, fit remarquer Koubaye. Thra est avec nous, il nous offre ce gage de sa protection. Fais-voir !
Riak lui tendit l’objet. Koubaye l’eut à peine en main qu’il le lâcha en poussant un cri.
   - Il est brûlant !
Riak le regarda sans comprendre. Elle ramassa le médaillon.
   - Mais non, il est froid !
Koubaye approcha sa main de celle de Riak :
   - Je sens sa chaleur d’ici !
De nouveau, ils échangèrent un regard surpris.
   - C’est Thra qui te le donne…  reprit Koubaye. Il n’est pas pour moi.