dimanche 17 juin 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps… 56

Siemp vécut des jours heureux. Ils progressaient vite et bien. Résal et Koubaye suivaient. Le soir les tribus Oh’Men les accueillaient. Ils pouvaient se reposer sans risque et manger à leur faim. Il n’y eut qu’une alerte. Ils s’étaient rapprochés du fleuve et avaient croisé une route. Les seigneurs y passaient fréquemment. La tribu Oh’Men qui campait à proximité leur confirma qu’ils étaient toujours recherchés. Ils durent patienter avant de pouvoir traverser selon les conseils du chef. Un groupe armé de seigneurs était passé vers le nord. Les coureurs, porteurs de nouvelles, sillonnaient le pays. Ils signalaient tous les mouvements des occupants.
    - Les seigneurs sont partis vers le puits de Dounev. Certains des leurs s’arrêtent le long de la route. Ils viennent voir les troupeaux qui traversent. Ils comptent nos bêtes et surveillent nos mouvements. Attendez un peu. Le coureurs nous diront.
On les avait logés sous une grande tente. Siemp disparaissait toute la journée, laissant Résal et Koubaye seuls sous la toile. Koubaye profitait de ce repos forcé pour entrer en contact avec la pierre. Il méditait. Si son corps était au repos, il avait l'impression que son cerveau entrait en ébullition. En suivant ce que lui montrait la pierre, il traversait des temps oubliés, suivant des cordes depuis longtemps usées.
Résal, de son côté dormait, rêvant de lac et d'eau. Cette fraîcheur le réconfortait. Le monde des Oh’men était trop sec pour lui. Il avait promis à la déesse de suivre Koubaye. Il le faisait. Il prenait conscience que les évènements allaient lui faire vivre des moments qu’il n’avait pas envie de vivre.
Ce temps dura quatre jours. Siemp leur annonça après le repas du soir qu’ils repartiraient le lendemain. Ils allaient longer le fleuve et remonter vers le territoire de la tribu Monao. Siemp respirait la joie en disant cela. Koubaye fut heureux pour lui. Il allait retrouver sa famille.
A l’aube, trois coureurs, porteurs de nouvelles, s’élançaient vers le fleuve, alors qu’un groupe mené par un seigneur venait compter les bêtes du troupeau. Personne ne fit attention à eux. Vêtus des tuniques des Monao avec leur capuchons rouges, ils filèrent. Une demi-journée plus tard, Résal déclara :
   - Ça sent l’eau !
Ils ne leur fallut pas longtemps pour atteindre le sommet de la colline proche et voir les boucles du fleuve qui s’étalaient en bas.
   - On va au fleuve ?
   - Non, Résal, désolé, mais là-bas, répondit Siemp en tendant le doigt vers une des courbes, il y a le port d’Ibim et les seigneurs. On s’approchera de l’eau plus loin. Ne restons pas là. Les coureurs, porteurs de nouvelles, ne s’arrêtent jamais...
Ils se remirent en marche. La proximité de l’eau remplissait Résal d’énergie. Il menait le train à toute allure. Koubaye dit à Siemp :
   - On voit qu’il a hâte d’arriver au bord de l’eau.
Ce dernier acquiesça en riant.
D’autres coureurs se joignirent à eux. Tout en avançant, ils commencèrent à parler avec Siemp, lui donnant des nouvelles de sa parenté, des plus proches, au plus lointain des cousins. Ils arrivèrent au campement bien avant la nuit. Siemp fut accueilli en fils prodigue. Le banquet était prêt. Les coureurs gardiens étaient postés. Les seigneurs ne pourraient pas approcher sans être repérés.
On leur montra leur tente. Elle était grande et richement décorée. Siemp leur expliqua que cette tente n’était montée que pour les invités de marque. La tribu des Manao rendait ainsi hommage à Koubaye qui leur ramenait un des leurs. Résal écouta à peine. Il avait vu non loin, un bras du fleuve et ne désirait qu’aller le voir.
La soirée fut festive. Siemp se retrouva à une place d’honneur. Koubaye et Résal se retrouvèrent entourés de Oh’men parlant leur langue. On leur demanda de raconter le vaste monde. Résal se révéla un excellent conteur. Il racontait Sursu et ses histoires glauques captivant son auditoire y compris Koubaye qui apprit ainsi ce qui lui était arrivé. La nuit, il en rêva. Il vit comme un tas de cordes, de fils et de ficelles de toutes sortes qui lui tombaient dessus.  En entrant à Sursu, il s’était retrouvé comme un moucheron pris dans une toile d’araignée.
Le lendemain, Siemp fut debout aux aurores. Il était impatient. Les siens allaient arriver. Koubaye le vit aller et venir en permanence. Siemp guettait au bord du camp. Au milieu de la matinée, il chaussa ses échasses et s'élança vers le nord. Koubaye se retira sous la tente et ouvrit le coffret. Il ne se lassait pas de voir Rma filer. Ce jour-là, il grimaça. La trame du temps risquait de se déchirer. Riak était en danger. Koubaye s’approcha du tas de fils préparés pour tisser et en intervertit deux en espérant qu’il ne ferait pas de mal. Il avait encore en tête le souvenir de la falaise de Tiemcen. La navette de Rma courut. Le fil cassa et Rma répara la trame du temps, changeant la suite de son tissage. Koubaye eut peur. Rma avait-il vu ce qu’il avait fait ?
   - Koubaye ! Koubaye ! Siemp arrive !
Résal venait de secouer Koubaye. Il ouvrit les yeux et mit un instant à savoir où il était. Puis il se leva et sortit rejoindre Résal qui partait à la rencontre de Siemp. Ils le virent arriver au milieu d’un groupe de grands marcheurs. Koubaye n’avait jamais vu autant de gens perchés sur des échasses. Cela lui évoqua une forêt en marche. Il entendit les rires et les chants de ceux qui arrivaient. Les voir déchausser dans un parfait ensemble eût pour lui, quelque chose d’irréel. Siemp se dirigea vers eux au milieu des siens. Il présenta à Koubaye sa famille. Il était heureux, lui qui ne les avait pas vus depuis si longtemps. À la fin des présentations, il dit à Koubaye à voix basse :
   - Nous repartons demain. Un groupe de seigneurs se dirige vers nous, mais ce soir…
Il éleva la voix,
   -… Chantons et réjouissons-nous car le clan est réuni.
Le chef de la tribu s’était avancé et avait échangé les salutations avec le père de Siemp qui était le chef du clan. De nouveau, Koubaye écouta, étonné cette manière de parler de tout et de rien. Il entendit dans le flot de la conversation qu’un groupe important et bien armé serait là, demain, dans la matinée ou au plus tard en début d’après-midi. Les échanges se faisaient entre différents intervenants donnant une joyeuse cacophonie qui se dirigeait vers la grande tente de réception. De nouveau la fête dura la nuit. Koubaye s’endormit dans un coin, bien avant la fin. Il avait pensé toute la soirée à ce qu’il avait fait. Il s’interrogeait sur la manière de faire de Rma. Comment filait-il le temps ?
Le soleil se leva avant qu’il n’ait la réponse. Quand il sortit de la tente, il fut étonné de voir que le campement avait quasiment disparu. Les bêtes étaient déjà presque toutes parties. Des Oh’men chargeaient celles qui restaient avec les tentes démontées et leurs affaires. Siemp s’approcha de lui avec des sacs à dos :
   - Ne traînons pas. Plus nous serons loin, mieux cela sera. Résal est en train de chausser.
   - Où sont-ils tous passés ?
   - Ils nous protègent. Nous allons suivre leurs traces et quand nous serons assez loin, nous les quitterons. Les seigneurs ne pourront pas nous pister.
Ils chaussèrent à leur tour les échasses et prirent le chemin vers le nord que tous les Oh’men avaient pris. Effectivement, le nombre de traces rendait l’identification d’une trace impossible, d’autant plus que les bêtes suivaient le même chemin et brouillaient tout.
Le vent s’était levé, soulevant des nuages de poussières et faisant de petits tourbillons. Siemp les fit ralentir. Ils avaient quitté la piste principale depuis un moment et marchaient de nouveau vers l’ouest. Il incita Résal à la prudence. S’il se faisait happer par une de ces mini-tornades, il se retrouverait à terre avec tous les risques que comporte une chute brutale. Quand arriva le soir, avec la fatigue, Résal tomba. Siemp et Koubaye déchaussèrent rapidement. Résal se redressait déjà jurant contre sa maladresse. Quand ils furent près de lui, ils firent le bilan des dégats. Résal avait mal un peu partout. Il ne pouvait plus bouger son bras droit, et le long bâton qui l’aidait à tenir son équilibre comme les trop jeunes ou les trop vieux, était cassé en plusieurs morceaux. Pendant que Koubaye aidait Résal, Siemp regardait autour de lui. Ils étaient à une heure de marche du premier arbre pour rechausser, la nuit tombait et le premier abri possible était encore plus loin. Ils allaient devoir marcher à pied jusque-là. Avec de la chance, ils trouveraient un nouveau bâton long pour Résal. Ils se retourna vers les autres. Résal était plutôt pâle.
   - Il a mal, dit Koubaye.
   - Je vois, répondit Siemp, mais on ne peut pas rester ici. Nous avons beaucoup de marche pour atteindre un abri.
   - Je vais l’aider.
   - OK, je prends son sac et les échasses.
Dans le soleil qui déclinait, trois silhouettes avançaient vers l’ouest, marchant sur leurs ombres qui s’allongeaient.
Alors que se levaient les premières étoiles, Résal butait dans les cailloux malgré l’aide de Koubaye. Son bras droit pendait immobile.
   - Il faut qu’on s’arrête, déclara Koubaye.
   - Il faudrait qu’on atteigne l’abri, répondit Siemp.
   - Impossible, répliqua Koubaye.
Siemp jura dans sa langue mais désigna un petit repli de terrain non loin de là. Le vent continuait sa sarabande autour d’eux. Ils mangèrent les galettes qu’ils transportaient. La nuit venue, ils s’allongèrent comme ils purent, se protégeant la tête avec leurs manteaux. Selon Siemp, ils auraient dû arriver à un campement hier soir. Les Oh’men les attendaient. Avec l’épaule de Résal, ils allaient devoir marcher un moment à pied sans les échasses. Koubaye sentit combien cela le contrariait de perdre encore du temps.
   - Balima doit t’attendre, lui dit-il.
   - C’est surtout toi qu’il attend. Nous avons beaucoup de retard sur ce qu’il avait prévu.
   - On ne sait jamais si ce qui arrive va être favorable ou défavorable. C’est peut-être un mal pour un bien.
   - Comment cela ?
   - Seul Rma tisse l’avenir, et tant qu’il n’est pas tissé, qui peut dire ce qu’il sera ?
Le lendemain, ils se levèrent aux premières lueurs de l’aube. Ils avaient froid. Ils se réchauffèrent en marchant. Résal ne pouvait plus bouger son bras, mais il avait moins mal. Siemp pensait qu’il s’était démis l’épaule. Le soleil se levait quand ils atteignirent le premier arbre à rechausser. C’est alors qu’ils virent deux grandes silhouettes au loin. Rapidement les deux grands coureurs furent près d’eux. Ils prirent des nouvelles. Siemp leur résuma la situation. Le plus vieux des deux déclara connaître le marabout qui savait guérir les gens comme Résal. Le plus jeune explique que Talad, le chef de clan saurait quoi faire.
   - On va aller vers l’ouest tout droit, déclara Siemp.
   - Bien, dit le plus vieux, on vous rejoindra là où vous serez.
Ils repartirent aussi vite qu’ils étaient arrivés. L’un vers le nord et l’autre vers le sud-est. La matinée passa doucement. Résal s’essoufflait vite. Ils s’arrêtaient pour lui laisser le temps de récupérer. Le prochain poteau à rechausser était encore loin quand Koubaye signala l’approche de grands coureurs. Ils n’étaient pas seuls, pensa-t-il. Il y avait trop de poussière. Quand ils furent plus près, Siemp eut un sourire :
   - Ils ont amené un bœuf !
Résal ne comprit pas en quoi cet animal allait les aider. C’était une bête massive aux pattes épaisses. Quand elle fut à côté de lui, Résal vit qu’elle était aussi haute que lui et portait un harnachement. Siemp s’entretenait avec ses cousins.
   - Voilà un fils de Chtin, le taureau du clan. Il est solide et rapide. Il est bon que tu puisses tenir ta parole.
Siemp remercia ses cousins, leurs famille, le chef de clan qui était son oncle puis les autres oncles. Cela fit sourire Koubaye de voir tout ce que les Oh’men se disaient pour la moindre des choses. Si cela était nécessaire à la solidarité, cela avait un côté rigide et formel.
Ils installèrent Résal sur le bât que portait l’animal, Siemp et Koubaye de mirent de l’autre côté. Les cousins de Siemp le guidèrent. S’ils étaient secoués, ils allaient aussi vite que les grands marcheurs. Ils furent rapidement près d’un poteau à rechausser. Les cousins quittèrent Siemp quand il eut rechaussé après moult salutations.
Koubaye fut heureux de découvrir un campement au loin, alors que le soleil se couchait dans leur dos. Il était épuisé. Le bœuf était un excellent marcheur. Il avait soutenu un rythme de grand coureur, porteur de nouvelles. Résal s'était finalement installé dans une sorte de hamac, sur le flanc de l'animal. Il s'était laissé bercer par le mouvement. Il avait dormi pendant un bon moment. Les guetteurs les avaient vus. Bientôt tout le camp se mit en devoir de les accueillir. Ils étaient heureux de les rencontrer. Tout le pays Oh’men parlait d’eux. Les seigneurs les cherchaient ce qui en faisait des héros. Les nouvelles du nord étaient arrivées. L’histoire du sauvetage à Tiemcen avait beaucoup impressionné les Oh’men. De nouveau on donna à Koubaye le surnom de Grafbigen.
Ils partirent le lendemain avec des provisions et de l’eau. Heureusement qu’ils avaient le bœuf. Il portait sans rechigner tout ce qu’on lui mettait sur le dos. Il avait bu et mangé la veille. Il pouvait affronter plusieurs jours de privations, ce qui n’était pas le cas des hommes. Ils remontaient vers le nord pour éviter le plus possible le fief du baron Corte. Ce boucher ventru, comme on l’avait surnommé, rendait la vie impossible aux pauvres hères qui n’avaient pas réussi à fuir. 
Le paysage se modifiait. La steppe devint collines. Au loin, les collines devenaient montagnes. Ils étaient entrés dans le territoire du baron Corte. Son fief s’étendait de part et d’autre du fleuve et commandait la seule voie de passage qu’aurait pu prendre une armée venant de l’ouest.
Arrivé en haut d’une colline, Koubaye regarda tout autour de lui. Le mont des vents était là-bas dans les montagnes. On ne le distinguait pas encore. Derrière lui, il jeta un regard sur les steppes qu’il venait de traverser et vit au loin un groupe de grands marcheurs lui faire des grands signes. Il appela Siemp qui, déjà, descendait avec le bœuf.
Il fallut mettre pied à terre. Quand les Oh’men arrivèrent à leur tour, Koubaye reconnut celui qui avait déclaré connaître un marabout. Il en conclut que, parmi les autres, il y avait le marabout. Après les salutations d’usage, un Oh’men entre deux âges, s’approcha de Résal. Il lui examina l’épaule. Il se tourna vers les autres et dit :
   - On va avoir besoin du casque.
Immédiatement, un des assistants mit son sac à terre. Koubaye le vit extraire une sorte de calotte faite de branches entrelacées. Un autre, sur les ordres du marabout, prépara des cordes et des rondins. On installa Résal le dos à un rocher. Le marabout lui mit le casque, cherchant la meilleure position pendant que ses assistants déroulaient les cordes. Résal s’interrogeait sur ce qu’on lui préparait, vaguement inquiet de ne pas comprendre. Un des Oh’men cria. Résal tourna la tête brusquement pour voir ce qu’il se passait. Le marabout profita de l’instant pour lui asséner un violent coup sur le crâne. Immédiatement Résal perdit connaissance. Rapidement, on lui passa des cordes autour du tronc et sous le bras blessé. Le marabout lui attrapa la main et tira brutalement tout en faisant un mouvement de rotation. Koubaye admira la technique. L’épaule, comme par miracle, retrouva son aspect habituel. Le marabout vérifia que le bras bougeait dans tous les sens et se mit en devoir de ranger ses affaires. Il se tourna vers Siemp pendant que Résal reprenait ses esprits.
   - Je lui ai attaché le bras. Il ne faut pas lui enlever la corde avant quatre jours. Sinon, il se redéboitera l’épaule.
Koubaye admira la manière dont ils rechaussèrent leurs échasses sans arbre à rechausser. Deux Oh’men tenaient les échasses et le troisième grimpait. Puis, quand deux furent chaussés, ils tinrent les grands bâtons de marche qu’on appelle “les hérons”, et les Oh’men restés au sol s’en servirent pour grimper comme on grimpe à un arbre.
Quand le marabout fut parti, Siemp examina Résal. Sa tête dodelinait un peu.
   - On va attendre un peu, dit Siemp à Koubaye. Le refuge pour ce soir n’est pas très loin. Il faut qu’il récupère.
Koubaye approuva de la tête. Le bœuf broutait tranquillement non loin de là. Il avait le caractère paisible. Quand Koubaye le touchait, il sentait un mélange de puissance et de calme.
Petit à petit, Résal émergea. Il interrogea Siemp qui lui expliqua la manière d’anesthésier chez les Oh’men. Il fut moins heureux d’apprendre qu’il ne pourrait pas bouger son bras pendant quatre jours, ni faire d’effort avec, pendant toute une lunaison. Siemp l’aida à se relever. Ils chargèrent le bœuf avec Résal et les échasses, et ils se mirent en route.
   - On chaussera quand on trouvera un endroit convenable.
Koubaye fut content d’entendre Siemp parler comme cela. Il ne se voyait pas jouer les acrobates comme les autres Oh’men.
Ils remontaient la colline quand ils entendirent des aboiements au loin.
   - Des loups ?
   - Non, Résal, des chiens, répondit Siemp. Ça, c’est la meute à Corte. Il chasse.
   - Le marabout, court-il vite ? demanda Koubaye.
   - Pourquoi ?
Tout en posant la question Siemp comprit la réponse. Corte chassait le Oh’men.
Koubaye avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il ajouta :
   - Ils sont trop loin pour Corte. Mais nous… nous sommes sur son territoire. Quand il s’apercevra qu’il ne peut rattraper les Oh’men, il se mettra sur notre piste.

lundi 11 juin 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps… 55

Riak mit quelques instants à se rappeler où elle était. Quand elle se redressa, le jour pointait à peine. La grande pièce était calme. Elle regarda l’autre groupe. Tout était calme. Ce fut le claquement du passe-plat qui réveilla tout le monde. De la nourriture venait d’être à moitié jetée sur le plateau. Baillonde fut le premier à s'en approcher. Il y avait des galettes et un saladier rempli d'un brouet plutôt clair. Quelqu'un de l'autre groupe s'approcha. Ils partagèrent les provisions.
   - C'est pas le pire, dit l'homme.
   - Hein ? s'exclama Baillonde.
   - L’accueil… c'est pas le pire qu'on ait eu.
   - Ah ! Nous aussi on a connu moins bien…
Baillonde s'était retourné et regardait vers l'autre groupe. Si deux étaient nue-tête, les autres avaient remis leurs capuchons. De leur côté, Riak, Mitaou et Bemba avaient fait de même. Les deux groupes mangèrent tout en parlant à voix basse. Rapidement le groupe des hommes s'en alla. Riak se sentit soulagée. Ces guerriers étaient-ils vraiment malades ? Dans ses rêves nocturnes, elle avait vu des combats avec ces ombres encapuchonnées. Les autres appréciaient surtout qu'ils n'aient pas cherché le contact.
Ils se mirent en route à leur tour. Baillonde allait mieux et marchait plus facilement. Ils traversèrent beaucoup de forêts et quelques champs. Le soir, ils retrouvèrent l'autre groupe. L'accueil se faisait dans une grange un peu délabrée, pleine de courants d'air. De nouveau, ils étaient dans un hameau de charbonnier. La pauvreté était partout. Dans un coin, il y avait de quoi faire du feu, et quelques provisions. Il fallait aller chercher l’eau au ruisseau plus loin et cuisiner soi-même. Mitaou demanda au moment de goûter le brouet ce que c’était. Baillonde lui expliqua que les charbonniers vivaient en autarcie, ramassant les glands, et les diverses plantes de la forêt. C’est de cette récolte qu’ils tiraient l’espèce de farine qu’ils avaient mis dans la grange pour eux. Ils mangèrent sans enthousiasme. Si cette bouillie remplissait l’estomac, on sentait bien qu’elle ne comblait pas le corps.
La nuit tomba rapidement. Elle fut calme. De nouveau les autres étaient partis très tôt. Le groupe de Riak se mit en marche découvrant la région que tout le monde appelait la grande forêt. Sur des pentes abruptes, les arbres vivaient en liberté. Seuls les charbonniers et les pèlerins du chemin de Diy y passaient. Ils avancèrent ainsi plusieurs jours sans voir d’autres choses qu’un gigantesque taillis parsemé de lianes. Le soir, ils se reposaient dans les bâtiments plus ou moins délabrés ou parfois dans une grotte. Heureusement le chemin restait bien tracé. De temps à autre, ils trouvèrent une branche coupée ou cassée, preuve du passage d’autres avant eux. Baillonde avait estimé qu’ils passaient au nord de la capitale. Le groupe des guerriers, comme Riak l’avait appelé, les distança au quatrième jour. Le soir venu, ils n’étaient pas à l’abri fait sous un grand arbre. Baillonde exprima le sentiment de tous : ils étaient soulagés de ne pas avoir à se cacher. La soirée n’en fut que plus gaie malgré le peu qu’ils eurent à manger. 
  Le jour suivant, ils trouvèrent leurs traces dans une grotte plus loin. Ils n’essayèrent pas de les rattraper. Chacun à son rythme, cela leur convenait. Au soir du septième jour, ils arrivèrent à un carrefour. Un chemin allait tout droit et un autre allait vers la droite. Ils firent une halte, examinant l’un et l’autre sentier, ne sachant lequel prendre. Baillonde se révéla incapable de dire où était le chemin de Diy. Le groupe des guerriers avait pris à droite. Riak avait relevé leurs traces, pourtant le chemin principal, à son avis, allait tout droit. Baillonde était pour continuer tout droit. Mitaou disait qu’elle était complètement perdue. Bemba soutenait Baillonde. Jirzérou était malade de toute cette forêt et voulait le chemin qui en sortirait le plus vite. Riak pensait comme Baillonde et Bemba que le chemin tout droit était le Chemin de Diy, pourtant son instinct lui dictait de prendre l’autre.
   - On va pas discuter jusqu’au retour de la princesse, dit Riak en sortant sa dague. Je vais la faire tourner sur un caillou et là où elle pointera nous irons…
   - Même si c’est en arrière ? demanda Baillonde.
   - Même si c’est en arrière !
Bemba avait été la plus rapide à dénicher un caillou adapté à ce qu’ils voulaient faire. Mitaou fit une invocation à la dame blanche avant que Riak ne la fasse tourner. Elle y mit toute sa force. L’arme tourna un bon moment avant de s’arrêter entre les deux chemins !
Riak jura entre ses dents. Elle allait recommencer quand elle perçut comme un mouvement :
   - Quelque chose ! dit-elle en se levant brusquement l’arme à la main.
Immédiatement tout le monde fut les armes à la main scrutant les bois.
   - Par-là, dit-elle en désignant le chemin de droite.
Ils se mirent à courir avant de plonger dans un taillis. Sur le qui-vive, ils patientèrent un moment avant de reprendre leur route devant le calme de l'environnement, supposant qu’un animal était passé. Ils marchaient l’un derrière l’autre, le chemin étant devenu étroit. Baillonde était en tête avec la clochette comme toujours et Riak fermait la marche. Le reste de la journée fut sans particularité. Le soir venu, ils surent qu’ils n’étaient plus sur le chemin de Diy. Pour être précis, ils n’étaient plus sur le chemin direct. Ils avaient marché sur l’ancienne trace. Le trajet actuel passait plus au nord. Ce vieux tracé se rapprochait de la lisière de la grande forêt, mais on l’avait presque abandonné depuis qu’il y avait plus de hameaux de charbonniers. C’est ce que leur expliqua la vieille femme toute ridée et presque aveugle qui s’occupait de l’accueil. Elle parlait tout le temps, souvent sans que personne ne comprenne ce qu’elle disait. Elle parlait même si personne ne l’écoutait. Elle se parlait, s’expliquant ce qu’elle devait faire et pourquoi. Dans le village, on l’appelait la “ cinglée “. Elle se plaignait des villageois qui ne lui donnaient pas assez pour accueillir et manger à sa faim. Elle parlait de ceux qui étaient passés comme ces drôles d’hommes hier qui étaient restés encapuchonnés toute la soirée, alors que des gens atteints de Woz, elle en avait vu des milliers. Ils devaient être très atteints avec beaucoup de honte en eux, à moins, à moins qu’ils ne soient que des faux malades. D’ailleurs elle en avait connu des faux malades et elle en avait même dénoncé parce qu’à cette époque, c’était pas comme aujourd’hui, il y avait un seigneur au village et il s’occupait bien d’elle. D’accord elle était jeune et belle et il s’intéressait plus à ce qu’elle avait sous la jupe qu’à ce qu’elle disait. Mais ce jour-là, il avait écouté quand elle lui avait parlé de ces gens qui ne se comportaient pas comme des malades. Il les avait fait arrêter et examiner. Et bien, c’étaient des rebelles. Ces gens qui refusent encore le pouvoir des seigneurs. Mais tout cela, c’était bien fini…
Elle prit une respiration et reprit de plus belle sur son malheur de ne plus voir clair et d’avoir des douleurs partout. Riak se tenait toujours en retrait, laissant entre elle et la vieille assez de distance pour qu’elle ne puisse pas la voir distinctement.
Ils furent soulagés le lendemain de partir. Ils traversèrent le village qui se réveillait. Ils virent le château qui était en fait une maison forte un peu plus haut que les autres masures. Le village était le point d’échange entre les charbonniers et le reste du monde. Ensuite ils goûtèrent le silence du chemin. Dans son bail, la vieille femme leur avait décrit la suite de leur voyage. Ils savaient que la route serait facile pendant la matinée puis qu’elle monterait doucement pour passer un petit mont dont ils avaient oublié le nom. Ils pourraient se reposer à l’abri en haut, avant d’entamer la deuxième journée sans village. La suite de la route était plus dure. Les explications beaucoup plus confuses de leur hôte faisaient craindre un passage de rivière particulièrement difficile et d’autres difficultés dont la description était restée floue.
Arrivés le soir en haut du col, ils reconnurent que l’étape avait été facile. L’abri était une grotte aménagée. On voyait bien les traces des outils qui avaient été utilisés pour l’agrandir. Près de l’entrée, il y avait un foyer. Jirzérou et Baillonde allèrent chercher du bois. Riak fit le tour de la caverne. Elle avait été occupée récemment puisque les cendres étaient encore tièdes. Elle pensa au groupe des guerriers. Ils avaient dû être là la veille.
La soirée fut calme. La grotte fermait bien. Ils ne virent pas se lever l’étoile de Lex. Riak se réveilla dans la nuit. Elle écouta un moment la respiration des autres. Tout était calme. Elle était tendue. Le feu rougeoyait encore, éclairant la caverne d’ombres dansantes. Elle se glissa le long de la paroi vers la sortie. Elle avait la dague à la main. Elle bougea silencieusement une des planches qui fermaient l’entrée. Son pendentif vibrait doucement. Elle s’accroupit sous l’auvent de pierre. Le danger était là. Elle scruta la nuit étoilée. Le vent faisait bruisser les arbres. Une chouette hululait dans le lointain. Tout semblait calme. Elle ferma les yeux et prit son pendentif. Elle sentit le monde. L’esprit de Koubaye flottait non loin. À ses pieds dans une anfractuosité, un lézard la guettait. Plus loin, elle prit conscience des animaux qui se tenaient là dans le sommeil, la peur ou l’excitation de la chasse. “Manger !”... “Manger !”... Le message était clair et venait d’au-dessus d’elle. L’être se savait fort. Il sentait la présence des hommes. Il n’avait pas peur. Il en avait déjà rencontré et tous avaient fui. Riak entendit l’ours qui reniflait. C’était une bête énorme au ventre creux et à l'appétit insatiable. Ses pensées se dirigeaient vers elle. L’ours s’interrogeait. Était-ce une proie ? Riak murmura en elle-même, en assurant sa dague et en se préparant à attaquer :  
- Tu n’aimerais pas, je suis trop piquante...
L’ours grogna d’étonnement. Il ne comprenait pas. Il avait ressenti une pensée étrangère dans sa tête et une pensée de danger. Alors qu’il s'apprêtait à descendre, il hésita.
   - C’est ça, mon gros, réfléchis bien !
L’ours grogna à nouveau. Cela ne lui plaisait pas du tout. Il préféra faire demi-tour. Ce n’était vraiment pas une proie.
Riak écouta un moment les déambulations de l’ours qui s’éloignait. La pensée de Koubaye était claire. L’ours n’était pas le danger. Ce fut à son tour de grogner. Dans ce monde tout en ombre qu’elle ressentait en tenant son pendentif, elle vit les filaments de haine comme une traînée de brouillard sur le chemin. Son porteur était plus loin. Elle comprit que la nuit serait calme, mais demain...
Jirzérou se leva le premier. Il prépara des galettes dans la chiche lumière du matin. Quand Riak le rejoignit, il lui dit :
   - Le discours de la vieille était vrai. Jusque-là, ça a été facile.
   - Oui, mais je crains aujourd’hui...
Jirzérou jeta un regard étonné vers Riak :
   - Vous savez quelque chose, Bébénalki.
   - Je sens quelque chose.
Les autres arrivèrent sur ces entrefaits. Ils interrogèrent Riak sur ses paroles.
   - Je ne sais rien de plus, leur déclara-t-elle. Je sens du danger.
Quand ils reprirent le chemin, ils étaient sur le qui-vive. La route descendait en suivant la pente au sein d’une forêt touffue. La visibilité se limitait à voir jusqu’au prochain tournant. Ils avancèrent ainsi la matinée. Baillonde avait cessé d’agiter sa clochette. Riak lui avait dit qu’il valait mieux être discret. Elle les fit marcher sur les bords herbeux pour la même raison. Ils eurent rapidement les pieds mouillés de rosée.
En milieu de matinée, ils découvrirent une grotte qui avait servi de refuge à un groupe. Elle ne contenait rien de particulier. Riak se sentait nerveuse. Elle s’adressa aux autres à voix basse. Ils lui répondirent sur le même ton. En sortant de la grotte, ils progressèrent par à-coups. Riak ou Jirzérou allait jusqu’au virage suivant et appelait le reste du groupe si tout était normal.
Ils arrivèrent sans encombre au bord d’un ravin. Au fond coulait un ruisseau, allant de cascade en cascade. Riak ouvrait la marche quand elle sentit chauffer son pendentif. Elle s’accroupit brusquement provoquant la peur derrière elle. Jirzérou se glissa jusqu’à elle. Il lui murmura à l’oreille :
   - Qu’est-ce qui se passe ?
   - Mon instinct me dit qu’il y a du danger.
Un mouvement un peu plus loin, entre deux arbres, les mit en alerte. Ils n’étaient pas seuls. Un groupe avançait sur le chemin. La couleur des vêtements qu’ils apercevaient fit penser à des pèlerins.
   - Va dire aux autres de ne pas bouger. J’avance un peu. Rejoins-moi après !
Jirzérou se glissa en arrière, pendant que Riak, prudemment, avançait sur le chemin. Par un espace entre les arbres un peu plus loin, elle vit un peu mieux le groupe qui les précédait. Il progressait doucement. Elle eut le sentiment qu’ils portaient un des leurs. Son pendentif était chaud. Elle le prit en fermant les yeux comme la nuit précédente. Le monde devint ombres et tensions. La gorge était un lieu chargé des violences passées. L’endroit était idéal pour une embuscade. Elle se concentra sur le présent et vit les filaments de haine qui tissaient comme une toile d’araignée dans la vallée. Un des points de fixation était là, près d’elle. Elle fixa son attention sur lui. Elle vit l’ombre des hommes. Ils étaient tendus dans l’attente du signal. Leurs esprits étaient emplis de la volonté de tuer. Il y en avait d’autres plus loin. Les pèlerins allaient se faire massacrer. Jirzérou la rejoignit à ce moment-là. Elle lui montra où étaient les ennemis. Il acquiesça de la tête et se mit en mouvement. Agilement, il grimpa dans un arbre alors que Riak se déplaçait à terre. Quand l’homme entendit Riak, il était trop tard. Elle avait déjà lancé son geste. Quand il ouvrit la bouche pour crier, aucun son ne sortit de sa gorge. Un flot de sang lui inondait les bronches. L’autre buveur de sang se leva juste à temps pour se faire égorger par Jirzérou qui le retint pour atténuer le bruit de sa chute. Riak fit signe d’avancer à Jirzérou. Pliés en deux, ils avancèrent rapidement. Ils n’étaient qu’à un virage du groupe quand le signal retentit. Une dizaine de buveurs de sang se précipitèrent. Les pèlerines volèrent. Les armes à la main, le groupe fit face. Le combat s’engagea. Rapidement un des pèlerins fut tué, un autre blessé. Les survivants se groupèrent dos à dos. Les attaquants, largement supérieurs en nombre, se ruèrent en avant en hurlant. Ils ne comprirent pas ce qui se passait. La moitié d’entre eux agonisait avant qu’ils ne comprennent qu’un assaillant s’en prenait à eux. Riak, les cheveux au vent, leur fit l’effet d’une tornade. Si quelque uns continuèrent à s’en prendre aux pèlerins, la majorité tenta d’arrêter Riak, pour leur malheur. Les trois derniers rompirent le combat. Jirzérou en égorgea un, Riak rattrapa le deuxième, mais le troisième eut le temps d’atteindre les chevaux et de fuir au galop. Riak jura. Elle n’avait pas d’arc à portée de main.
Quand elle revint vers le groupe des pèlerins, elle découvrit les soldats du groupe qu’ils avaient déjà rencontrés. Un était mort, un autre ne valait guère mieux. Le troisième était blessé au flanc, un quatrième était à terre. Les deux autres se tenaient droit, regardant cette gamine aux cheveux blancs qui venait d’éliminer une douzaine de buveurs de sang avec une simple dague.
Riak dit à Jirzérou :
   - Va chercher les autres. Il y a un fuyard !
   - Mais qui es-tu ?
Riak se tourna vers l’homme le plus âgé qui venait de parler.
   - Deux morts, deux blessés et les autres qui vont revenir en force. Faut pas rester ici ! Vous n’avez pas le woz, n’est-ce pas !
   - Pas plus que toi, si j’en juge par ce que tu viens de faire. Mais qui es-tu ?
   - Disons une voyageuse.
L’homme la regarda en réfléchissant puis regarda ses compagnons et se lança :
   - Je suis Ubice. Nous sommes les Hommes Libres du Royaume. Je devrais même dire, nous sommes les derniers Hommes Libres du Royaume. Les seigneurs nous pourchassent sans cesse. Mais nous leur faisons payer chaque fois que nous pouvons. Le désir de se libérer du joug de l’envahisseur n’a pas disparu après la défaite. Mon père a participé aux combats. Il est un des rares à avoir survécu. C’est lui qui a organisé nos groupes. Depuis, nous luttons pour la liberté du Royaume et nous ne devons allégeance qu’au Roi, quand il reviendra.
   - Et qu’est-ce que vous faites sur le Chemin de Diy ?
   - Je viens d’aller voir un groupe près de Sursu et nous rentrions. Le Chemin de Diy nous permettait de voyager en toute discrétion. Mais aujourd’hui nous avons été trahis. Les buveurs de sang sont très forts là-dessus.
   - Les buveurs de sang ?
   - Oui, c’est ainsi qu’ils s’appellent eux-mêmes. C’est l’unité d’élite de l’armée des seigneurs. Ils ne craignent rien, ni personne, même pas les bayagas.
Ils furent interrompus par l’arrivée de Jirzérou et des autres. Baillonde demanda :
   - Qui est-ce ?
   - Des gens qui ne nous veulent pas de mal, répondit Riak. On ne peut pas rester ici. Le fuyard avait un cheval. Je ne sais pas de combien de temps on dispose, mais il ne faut pas rester ici.
Elle se tourna vers Ubice :
   - Où allez-vous ?
   - Nous repartons vers la forêt profonde. Après la gorge, nous avons un chemin secret.
   - On préfèrerait aller vers les canyons, répliqua Baillonde.
   - Le buveur de sang sera à Solaire d’ici la fin de journée. S’ils repartent tout de suite, on les aura sur le dos demain matin.
    - Vers où doit-on aller, demanda Riak à Baillonde ?
   - Solaire nous conviendrait mieux que la forêt, répondit-il.
   - Vous êtes fou, dit Ubice, vous allez tomber dans leurs bras. Ils vont vous massacrer. C’est une compagnie complète qui va monter de Solaire. 
Riak prit quelques instants de réflexion et dit :
   - Nous ne pouvons plus nous faire passer pour des pèlerins. Ils ont vu la couleur de mes cheveux. On est plus en danger encore que vous. Si on vous suit, c’est tous les Hommes Libres du Royaume qui sont en danger. On va vous aider à porter vos blessés jusqu’au chemin et puis nous suivrons chacun notre route.
   - Tu as les cheveux blancs et tes compagnes sont des soeurs. Tu fais donc partie du temple de la Dame Blanche ?
    - Non, elle est notre hôte, déclara Bemba. La grande prêtresse nous l’a confiée. Il nous faut la mettre en sécurité.
Ubice regarda Bemba avec étonnement :
   - Je crois qu’elle assure très bien sa sécurité, dit-il.
   - Normal, c’est la Bébénalki, surenchérit Jirzérou.
Ubice semblait de plus en plus perplexe. Il connaissait la grande prêtresse. Il l’avait rencontrée une fois. Elle jouait un jeu dangereux face aux seigneurs. Les Hommes Libres du Royaume bénéficiaient de facilité grâce à cela. Il savait son engagement pour les femmes aux cheveux blancs. Ces hommes avaient ainsi découvert et ramené Loilex dont on disait maintenant qu’elle pourrait devenir la prochaine grande prêtresse. Riak détonnait dans ce paysage. Quand il l’avait vu bouger la première nuit, il avait reconnu une “cheveux blancs”. Il avait pris ce qu’elle faisait pour de la danse. Aujourd’hui, il avait compris qu’elle s’était entraînée au combat. Il ne la voyait pas passer sa vie à prier. Elle se battait mieux que tous ceux qu’il avait rencontrés. Sa rapidité et sa précision faisaient d’elle une arme redoutable. Il aurait bien aimé l’avoir dans son armée, tout en sentant bien qu’elle faisait ses choix et qu’il n’en faisait pas partie. Quant au titre de Bébénalki, Ubice n’avait aucune idée de ce que cela recouvrait. Mais celui qu’on appelait Jirzérou avait une tête de fanatique quand il prononçait ce mot. Il fallait ménager Riak, pensa Ubice. Aujourd’hui, il fallait fuir mais demain, elle pourrait devenir une pièce majeure de son combat contre les seigneurs.
   - Tu as raison, dit-il à Riak, nous ne pouvons rester ici. Il y a plus bas, sur la route de Solaire, un reste de temple. Derrière démarre un vieux chemin oublié que tu reconnaîtras car il est bordé d’arbres de la même espèce. Suis-le, il te mènera près de Solaire.
Il fallut laisser les morts. Ubice et son compagnon valide portaient l’homme à terre. Il s’était cassé la jambe et les avait ralentis. Jirzérou aida celui qui était blessé au flanc. Une fois sortis de la gorge, Ubice et les siens grimpèrent sur une grande dalle de pierre. Arrivé en haut, Ubice sortit un appeau et envoya un signal. Quelqu’un lui répondit. Il se tourna vers Riak :
   - Les miens sont là. Bonne chance à vous. Nous nous reverrons ?
   - Peut-être ! Bonne chance à vous aussi, répondit Riak.  Que le tissage de Rma vous soit favorable !

dimanche 3 juin 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 54

Siemp ne disait rien. Pourtant Koubaye sentait son impatience. On avait donné des échasses à Résal. Il faisait ce qu'il pouvait. On sentait surtout son manque d'habitude. Le chemin était relativement facile. Malgré cela, Résal ne parvenait pas à tenir le rythme. Koubaye riait de le voir ainsi faire des tas de contorsions pour ne pas tomber. Il l'admirait aussi de réussir à le faire. Alors que le soleil atteignait son zénith, Siemp déclara :
   - On ne sera jamais arrivés avant le lever de l'étoile de Lex.
   - Je fais ce que je peux, répondit Résal d'une voix plaintive.
   - Je sais, dit Siemp, mais il vaut mieux prévoir maintenant. Je suis passé là, il y a longtemps. Je crois qu'il y a un abri de Oh’men pas très loin.
Koubaye intervint :
   - Ici, les Bayagas ne sont pas un danger.
   - Si tu le dis, je te crois. Mais il faut prévoir où on peut se reposer.
Ils reprirent leur marche. De loin en loin, on voyait ces troncs plantés qui servaient à mettre les échasses. Ils étaient entaillés de marches avec de petites plateformes pour pouvoir rechausser. Si pour Siemp et Koubaye, l'action était facile, Résal avait besoin de temps. Heureusement, il s'habituait. Sa marche devenait plus facile.
Le paysage était monotone. L'herbe rase s'étendait à perte de vue. Au loin on voyait quelques nuages de poussière signalant la présence d’un troupeau. Ils marchèrent ainsi jusqu'au soir.
Siemp fut le premier à repérer l'abri au pied d’un des rares arbres de la région. Son tronc était sec et noueux. Ses branches s’inclinaient sous les sens des vents dominants qui venaient de la steppe. L’abri était fait en pierres  sèches. Résal fut le premier à déchausser. Koubaye sentit sa joie à retrouver le sol. C'est lui qui portait la pierre. Il la posa sans attendre que les autres l’aient rejoint.
L'abri se composait d'une pièce unique. Il y faisait sombre. Sur la gauche, des banquettes de pierre couvertes de fourrage servaient de lit. De l'autre côté, les bergers avaient installé de quoi s'asseoir à côté d'un foyer. Siemp s'activa. Le puits était dehors. Résal fut chargé d'aller y puiser. Koubaye alla chercher de quoi faire du feu. Le stock de bouses séchées était rangé à l'extérieur. En transportant le combustible, il pensait au bois de sa vallée. Même si les bouses séchées ne sentaient rien, cela restait des bouses, alors que le bois des bûches avait des odeurs merveilleuses de pin ou de chênes. Il y pensait encore en ramenant les bouses à Siemp. Celui-ci avait déjà allumé le feu. Koubaye le  laissa faire. Il alla s'asseoir et commença à jouer avec le paquet contenant la pierre.
Le repas fut frugal.
   - Si on marche comme ça demain, on atteindra un village, dit Siemp.
   - C'est la voie directe ?
Koubaye avait demandé cela d'un air inquiet.
   - C'est la voie des voyageurs. Elle va de village en hameau. Elle est surveillée…
   - Les seigneurs la connaissent.
   - Bien sûr, répondit Siemp.
   - Alors il vaut mieux la quitter…
Siemp eut un sourire. Il se voyait, jeune, courant les steppes sans autres limites que son désir. Même nomades, les Oh’men avaient un territoire. À chaque saison correspondait pour eux, une région, et d'année en année, ils y revenaient. Siemp avait été différent. Il voulait tout voir, découvrir et parcourir le monde entier. Jeune, il avait parcouru tout le pays Oh’men. Plus âgé, il avait été engagé par Balima, et avec lui avait visité tout le royaume. Koubaye l'entraînait dans un monde qu'il ne connaissait pas. Le découvrir en retrouvant les routes de sa jeunesse lui donnait un sentiment de joie. Il posa quand même la question du pourquoi à Koubaye.
   - J’ai ouvert le coffret et écouté la pierre… il vaut mieux quitter les voies des seigneurs. Je sais que tu connais des chemins inconnus des autres. Nous les prendrons, et s'il y a besoin, nous les inventerons.
Dès que le jour se leva, ils partirent à pied, en portant leurs échasses. Koubaye les fit passer sur les rochers jusqu'à ce qu'ils soient assez loin de l'abri. Ce fut un itinéraire fatigant. Plusieurs fois ils durent sauter d'un rocher sur l'autre pour ne pas passer dans l'herbe. Les seules traces qui partaient de l'abri étaient des traces d’échasses sur la route de Friemp, village Oh’men où vivait un seigneur.
   - On est assez loin, dit Koubaye à Siemp. Maintenant guide-nous.
Siemp ne se le fit pas dire deux fois. Il donna une direction et partit d'un bon pas. Résal le suivit. Koubaye choisit de fermer la marche, profitant des deux traces pour mettre les siennes dedans. Son grand-père aurait été fier de lui s'il avait pu le savoir. Sauf pour un excellent pisteur, on ne voyait que la trace de deux hommes. Il leur fallut toute la matinée pour rejoindre un arbre à rechausser.
L'après-midi, ils couvrirent beaucoup plus de distance. Résal lui-même allait plus vite. Koubaye faillit rire en entendant la discussion entre les deux hommes. Siemp, pensant faire un compliment, avait fait remarquer à Résal qu'enfin, il marchait comme un vrai Oh’men. Celui-ci l'avait mal pris, mettant l'accent sur la multitude d'effort qu'il avait fait pour être là. Comme quoi, pensa Koubaye, même avec les meilleures intentions du monde, on ne se comprenait pas toujours.
Quand le soleil étalait leurs ombres sur le sol, Siemp leur dévoila un secret Oh’men. Non loin d'un arbre à rechausser, entre deux rochers, il dégagea une cache. Koubaye en fut le premier étonné. Il était passé à côté sans même la voir. Il y avait un abri de toile complet et quelques provisions.
   - Il manquera juste l'eau. Comme il n'y a pas de puits proche, il faut qu'on se rationne.
Avec les directives de Siemp, le montage de l'abri fut facile. Le vent changea dans la soirée, faisant grommeler Siemp. Il expliqua que les Oh’men classaient les vents suivant leur direction et leur puissance possible. Quand il venait des montagnes de fer, il restait doux. C'était le vent le plus facile. Il s'appelait Djou. Siemp prononçait Djou en faisant traîner la dernière syllabe. Par contre, celui qui venait de se lever était parfois simple brise parfois ouragan. On sentait le respect et une pointe de peur dans les parole du Oh’men quand il le nomma : Oh’Rane. S’il n'avait pas le statut d'un dieu, les Oh’men reconnaissaient qu'il avait sa personnalité et souvent lui faisaient des offrandes pour qu'il reste Oh’Rane sans devenir Oh’Raneka, le colérique. Quand il apparaissait, il pouvait bloquer la vie de tout le pays Oh’men. Les bêtes s’agglutinaient pour l'affronter au lieu d'aller brouter pour être bien grasses. Quant aux hommes, ils se terraient dans les abris. Oh’Raneka pouvait faire voler les cailloux, arracher les arbres, casser les troncs à rechausser. Les remparts des villes à l'est servaient plus à se protéger des humeurs de Oh’Raneka que d'une quelconque invasion.
Le lendemain matin, la colère de Oh’Rane ne s'était pas levée. Avant le départ, Siemp avait montré de loin un gros rocher qu'on ne voyait bien que du haut du tronc à rechausser. Au pied du rocher, sortait une petite source. Insuffisante pour les bêtes, elle suffirait à les désaltérer.
Forts de cet espoir, ils marchèrent vite. Siemp, comme toujours, fut le premier à y arriver. Koubaye le vit déchausser au vol et courir vers la base du rocher. Le temps qu'ils arrivent et qu'ils déchaussent à leur tour, Siemp avait déjà commencé à creuser pour dégager là source. Bientôt un mince filet d'eau coulait dans la cuvette que Siemp avait faite. Ils burent jusqu'à plus soif soir et mangèrent un peu. Ce fut un long travail de remplir l’outre. Ils le firent à tour de rôle pendant que les deux autres se reposaient.
Avant de repartir, Siemp donna une nouvelle direction. Ils marchèrent moins vite que le matin.
De nouveau quand le soir fut venu, Koubaye et Résal virent Siemp chercher des marques au sol.
   - Là ! dit-il, je vois la cache.
Les autres découvrirent l'endroit quand Siemp commença à le dégager.
   - Le vent devient plus fort, il faut bien ancrer l'abri. Si Oh’Raneka se réveille dans la nuit, nous serons bien contents de l'avoir fait.
Malgré le bruit du vent, Koubaye s'endormit rapidement. Il rêva, ou pas. Il ne savait jamais très bien à son réveil, s'il avait vécu la réalité ou si son esprit avait erré dans des lieux improbables. Cette nuit-là, il avait suivi une corde rouge et noire qui l'avait conduit dans une salle sombre. Des géants richement habillés discutaient. Ils parlaient de sang et de mort. Koubaye les reconnut. C'étaient les seigneurs des seigneurs. Puis il les vit rapetisser, rapetisser, rapetisser jusqu'à devenir aussi hauts que son pouce. Plus ils devenaient petits et plus ils s'agitaient, piaillant des ordres que personne n'entendait. C'est alors  que surgit une corde rouge vermillon veinée d'un noir intense et brillant. Comme un lasso, elle les attrapa tous, les liant jusqu'à l'impuissance.  Puis comme un cordage qu'on secoue pour le démêler, elle fut remuée en tous sens, occupant tout le champ de vision de Koubaye, ce qui le réveilla. Il avait le coeur qui battait fort.
Le vent dehors soufflait en fortes rafales, se calmant pour mieux hurler quelques instants plus tard. Koubaye l'écouta un moment. Puis comme toutes les nuits, il sentit l'esprit de Riak. Elle était sur le chemin de son destin. Il avait vu sa corde dans les mains de Ram devenir fil de chaîne. Après, le sommeil le prit.
Au lever du soleil, le temps était calme. Rapidement, Siemp et Résal plièrent l'abri et le cachèrent. Siemp mit les signes de son passage et de ce qu'il fallait pour que la cache soit complète. Ils avaient de l'eau et assez de provisions pour ce jour voire pour deux jours en se rationnant. Ils partirent avant que la chaleur n’arrive. Le terrain faisait des ondulations comme de grandes vagues. Bientôt ils ne furent plus que trois silhouettes perdues dans l'immensité de la plaine. En cette saison, l'herbe jeune et tendre commençait à remplacer celle qui avait séché pendant l'hiver. S'il neigeait peu, le froid pouvait être intense. Ils marchaient au milieu des longues tiges dorées qui déjà partaient en déliquescence, longeant les plages plus vertes des jeunes pousses assoiffées de lumière.
   - Avec toute cette herbe tendre, les troupeaux vont venir. Je ne serais pas étonné d'en voir un, leur déclara Siemp.
   - Chez nous, il y a les paroles-cris pour transmettre les nouvelles… mais ici, comment faites-vous ?
Siemp regarda Résal qui venait de parler. C'est vrai qu'il avait été étonné par le nombre de paroles-cris qu'il avait entendues. Chez les Oh’men, les choses étaient plus simples… et plus compliquées. Il y avait les nouvelles de la vie courante qui se contenaient de signes écrits comme ils avaient laissé sur la cache de l'abri et puis il y avait les grandes nouvelles comme les fêtes ou les guerres ou encore tout ce qui pouvait toucher tout le peuple Oh’men qui étaient annoncées par les tambours. La discussion s'engagea sur les mérites respectifs de l'une ou l'autre des attitudes. Koubaye humait le vent. Il sentait la poussière. Il ne dit rien pour ne pas déranger la conversation des deux adultes. Arrivé en haut d'une de ces vagues immobiles de la terre de Siemp, il s'arrêta pour  l'horizon. Il fut déçu. Il ne vit que l'immensité du paysage. Quand les deux autres arrivèrent, ils dirent comme lui. Cela dura quelques instants, puis Siemp prit la parole :
   - Je sens un troupeau. Les bêtes doivent ruminer sinon on verrait le nuage de poussière.
Il prit encore un temps, jeta en l'air quelques herbes sèches qu'il sortit de son sac, les regarda voler et ajouta en désignant une direction :
   - On va par-là !
Siemp ouvrit la marche. Au sommet de la montée suivante, ils virent le nuage de poussière fait par le troupeau. Ils l’observèrent un moment. Koubaye sentit les bêtes. Elles étaient calmes mais au caractère rugueux. Il y avait aussi des chiens. Quand il se focalisa sur le… les gardiens, il eut un ressenti de dureté. Le mot lui sembla trop fort. Ils pouvaient être durs car leur monde était dur, mais il y avait en eux de la fierté et de la ténacité. Chez Siemp, ces sentiments étaient moins forts. S’il avait gagné en capacité de s'adapter, il n'avait pas perdu sa ténacité. Si sa fierté était toujours présente, il avait aussi de l'admiration pour d'autres peuples. Le pays Oh’men était sa terre. Il n'était plus le centre du monde.
La rencontre se fit en milieu de l'après-midi. Les chiens furent les premiers à s'approcher. Quand ils furent assez près, Siemp siffla un air particulier. Les chiens remuèrent la queue en baissant un peu la tête. Ils vinrent renifler le bas des échasses et retournèrent vers le troupeau. Siemp expliqua à Résal que celui qui ne connaissait pas l'air des chiens avait intérêt à savoir courir vite pour leur échapper. Ces molosses savaient garder les troupeaux contre les loups et les ours. Leur fourrure plus épaisse que celle des moutons les protégeaient des morsures et des coups de griffes. Siemp continua son chemin vers les bêtes. Quand il vit les gardiens sur leurs échasses, il fit une série de gestes de salut auxquels ils répondirent par d'autres gestes.
   - Ce sont des gens de la tribu des Netfasses, dit Siemp. Ils sont en paix avec ma tribu.
Bientôt, ils furent à portée de voix. Un des gardiens siffla pour les chiens une mélodie d'ordres pour qu'ils arrêtent le troupeau. L'autre s'approcha de Siemp :
   - Tu es celui qui voyage avec des étrangers. Les seigneurs semblent très impatients de te retrouver. Tixetre, de la tribu des Roogs qui rentre chez lui, passe la nouvelle.
   - J'ai engagé la parole des Oh’men, sur des terres lointaines.
Koubaye regardait les Oh’men parler entre eux. Des gestes appuyaient chaque parole. Il pensa que les gestes disaient beaucoup. En n'utilisant qu'eux, les Oh’men pouvait discuter de loin. Le plus grand s'appelait Citem et son compagnon était sa conjointe répondant au nom de Fidge. Ils étaient les premiers à bouger leur campement pour profiter de la pousse. Le reste de la tribu allait suivre. D'ailleurs, conseilla Citem, Siemp serait avisé d'aller de troupeau en troupeau jusqu'aux campements d'hiver.
Le soir venu, tout le monde déchaussa. Sur les bêtes les plus fortes, Citem et Fidge avaient entassé leurs affaires. Ils montèrent rapidement l’abri qui se révéla assez grand pour eux cinq. La soirée fut agréable. Les Oh’men étaient heureux d’être ensemble et le fêtaient. Si Koubaye trouva qu’ils buvaient un peu trop de cet alcool qu’ils produisaient, il aima leurs chants. Ils étaient graves et profonds, parlant des choses simples mais vitales de la vie des nomades.
Le lendemain matin, Siemp eut un long entretien avec Citem. Pendant ce temps, Fidge préparait le repas du matin. Ils mangèrent rapidement et chaussèrent les échasses. Siemp après les signes d’adieu donna la direction : plein ouest.
   - Nous devrions rencontrer un autre troupeau à la mi-journée.
Les évènements se déroulèrent comme prévu. La rencontre fut brève. Le Oh’men désigna une direction à Siemp qui fit signe aux autres de le suivre. Koubaye nota qu’il prenait vers le nord-ouest. Siemp leur expliqua un peu plus tard, qu’ils allaient vers le grand troupeau. C’est ainsi qu’on appelait le regroupement des différentes familles. Ils allaient ainsi rencontrer le chef de la tribu des Netfasses. Ils y arrivèrent en fin de journée. Ils avaient vu bien avant la poussière soulevée par toutes les bêtes en mouvement. Ils furent accueillis par les chiens et les guerriers. Siemp savait ce qu’il avait à faire, heureusement pour eux. Il siffla la mélodie des chiens et par gestes répondit aux guerriers dont les arcs bandés les visaient. Un grand gaillard approcha et, après les salutations d’usage, les conduisit vers l’arrière du grand troupeau. Les abris se montaient quand ils arrivèrent près de la grande tente. Si Siemp et Koubaye déchaussèrent comme des Oh’men, il fallut aider Résal.
Ils entrèrent sous la tente. Le repas était en cours. On leur fit signe de s’asseoir, simplement. Ils se retrouvèrent avec un bol rempli de bouillie bien chaude entre les mains. Elle avait un goût épicé revigorant. Le brouhaha était joyeux. Pourtant personne ne leur adressa la parole. Ils regardèrent autour d’eux tout en mangeant. Des gens entraient et sortaient, chacun semblant vivre à son rythme. Koubaye remarqua le vieil homme qui mangeait lentement. Même s’il semblait absent, Koubaye savait qu’il les observait. Il était le vrai chef des Netfasses. Au moment où ils finissaient leur bol, le vieil homme terminait, lui aussi. Il fit un petit geste de la main. Toute de suite quelqu’un se pencha pour l’écouter. Le servant fit oui de la tête et se dirigea à grands pas vers eux. Il invita Siemp à s’approcher. Koubaye et Résal restèrent seuls dans leur coin.
   - De quoi parlent-ils ? demanda Résal.
   - Ils se saluent et chez les Oh’men, il faut y mettre les formes. Ils vont échanger des nouvelles, des petites, des grandes. Les plus importantes seront noyées dans un flot de banalités. Il faut savoir tendre l’oreille pour les reconnaître.
   - Et on repart quand ? Je suis crevé !
   - On repartira demain, je pense, quand Siemp saura ce qui nous attend et aura les chants codes pour la suite.
La conversation se prolongeait. La tente se vidait petit à petit avec la nuit qui tombait. Quelqu’un leur fit signe de le suivre. Il les conduisit à un abri. Résal se coucha rapidement, mais Koubaye ouvrit le coffret et se laissa aller à contempler la Pierre. De nouveau son esprit fut auprès de Rma. Il prit le temps de bien regarder ce qu’il se passait. La corde blanche de Riak servait toujours de fil de chaîne, d’autres cordes interagissaient beaucoup avec elle. En se tournant pour voir le fileur, il remarqua les cordes déjà prêtes pour le futur travail. Il les observa avec soin. Si certaines le firent sourire, d’autres l’inquiétèrent. Tout allait dépendre de comment Rma filerait le temps.
Le lendemain matin, Siemp était d’humeur joyeuse. Il leur expliqua qu’ils ne risqueraient rien pendant la traversée du pays Oh’men. Pourtant les seigneurs les cherchaient. Confinés dans les villages et sur les routes contrôlées, ignorant tout des chemins de traverse et des puits cachés, ils n’étaient pas une menace. Les coureurs, porteurs de nouvelles, étaient partis au pas de course prévenir de leur passage. Ils allaient avoir toute l’eau et toutes les provisions dont ils avaient besoin pour le voyage.
   - Reste un point noir, dit Siemp en se rembrunissant. Entre le pays des Oh’men et le mont des vents il y a le territoire du baron Corte et son surnom est : le boucher ventru. On dit qu’il est aussi mauvais qu’il est gras. Mais nous verrons là-bas. En attendant, marchons !

dimanche 27 mai 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 53

Baillonde avait insisté pour porter la clochette. Elle seule avait appartenu à un malade. Si quelqu'un devait être malade ce serait lui. C'est ce qu'il pensait pendant qu'ils cheminaient sur la route de Diy. Riak trouvait la pèlerine bien agréable. La capuche rabattue sur le visage, le laissant dans l'ombre était une sécurité et dans la fraîcheur du matin, sa chaleur était appréciable. Elle avait compris ce que leur avait expliqué la soeur quand ils avaient croisé des villageois partant avec leurs outils en forêt. Le simple tintement de la clochette les avait fait s'écarter. Bemba n'aimait pas cette situation. La déesse blanche serait-elle contente ? Se faire passer pour des malades… cela pouvait apporter le mauvais oeil. Mitaou fermait la marche. Elle avait reçu de la part de la soeur, le plus beau des cadeaux, un jeu de plaquettes de bois gravées. Sur chacune d'elles, il y avait les indications nécessaires pour réciter les offices. La situation la dépassait complètement. La déesse blanche menait Riak où elle voulait qu'elle soit. Aucun homme ne pourrait s'y opposer. Elle avait décidé de ne plus s'inquiéter. Les hommes ne pouvaient rien, seuls les dieux pouvaient vaincre d'autres dieux. Elle n'était rien ou presque. Aujourd'hui son seul pouvoir était de faire ce qu'elle savait faire du mieux qu'elle pouvait. Elle marchait ainsi l'âme en paix.
La route de Diy était balisée ce qui la rendait facile à suivre. La soeur leur avait expliqué les règles. Il fallait être discret et capable de laisser passer les gens normaux en se mettant sur le côté. Il ne fallait pas entrer dans un village et encore moins dans une ville. La route de Diy évitait tous les lieux un peu trop fréquentés. Certains sur la route avaient de l'argent ce qui leur rendait la vie à la fois plus facile car ils ne dépendaient pas de la charité et à la fois, plus dangereuse. Ceux qui faisaient la route, se battaient pour survivre. Déjà leurs pèlerines neuves allaient attirer l'attention. Il était préférable qu'ils ne se mélangent pas aux autres groupes. Quand Riak avait interrogé la soeur sur l'âge de cette route, elle avait avoué son ignorance. Elle avait révélé que les seigneurs ne connaissaient pas le woz. Ils en avaient découvert l'existence qu'après la conquête. C'est eux qui avaient durci les règles pour les pèlerins et ils n’hésitaient pas à tirer une flèche sur ceux qui se faisaient remarquer.
La première journée fut tranquille. Ils étaient seuls sur la route qui cheminait dans les bois. Ils ne virent personne. Grâce aux provisions données par la soeur, ils ne manquèrent de rien. Quand arriva le soir, ils découvrirent une maison d'accueil bien différente de la veille. Une espèce de dragon revêche officiait à l'accueil. Sa première question porta sur l'argent. Avec de belles pèlerines comme cela, ils devaient en avoir. Ce fut la consternation dans le groupe. Baillonde s’était fait délester de ses pièces par les renégats. Riak, Bemba et Mitaou, dépendant du temple, n’en avaient jamais eues. Seul Jirzérou avait quelques pièces sur lui. Mais il était Tréïbénalki et on lui devait l’accueil. C’est ce qu’il exprima fermement à la grande femme maigre au visage osseux qui leur faisait face.
   - Écoute-moi bien, espèce de comique ! Tréïbenmachin ou pas, ici tu payes, tu manges, tu payes pas, tu fous le camp.
Alors qu’elle disait cela, deux gigantesques gaillards armés de gourdins apparurent dans la pièce. Ils n’eurent pas le temps d’intervenir. Jirzérou avait rejeté la pèlerine et avait sorti son couteau.
   - Tu insultes la déesse !
L’apparition de cette espèce de spectre blanc figea un instant l’action des sbires de la femme. Ils se remirent en mouvement alors que Bemba et Riak entraient en action. Bemba, attrapant le balai qui trainait, attaqua un des assaillants. Riak en deux gestes avait désarmé l’autre en le blessant à la main et lui avait mis la dague sous la gorge.
   - Ça suffit ou je l’égorge !
L’autre garde fut décontenancé et ne vit pas arriver le coup de balai qui l’assomma.
    - Ces balais ne sont pas solides, dit Bemba en jetant son arme improvisée qui avait cassé sous l’impact.
La femme était devenue pâle et sans voix.
   - Allons ! Allons ! On ne va pas se disputer pour ça !
La voix était grave et tranquille, pleine de bonhomie. Tout le monde se tourna vers son porteur. Un bon gros homme, à l’air avenant, venait de faire son entrée.
   - Ma femme est un peu nerveuse depuis qu’un groupe de pèlerins nous a volés… Mais je vois bien que vous n’êtes pas comme eux. Accueillir un Tréïben qui se réclame de sa déesse est chose rare.
L’homme continua ainsi à parler de leur vie tout au service du chemin de Diy, de la joie d’accueillir des gens sensés comme eux dont on voyait tout de suite l'honnêteté. La tension retomba comme par miracle. Les gardes disparurent sans demander leur reste. La femme s'éclipsa pour revenir avec les bras chargés de victuailles. Le repas fut somme toute, joyeux et bien arrosé. C’est un peu en titubant qu’ils se dirigèrent vers le dortoir que leur montra le maître de maison qui n’avait pas cessé de parler, les soulant de paroles autant que de vin.
Baillonde s’effondra sur un des grabats sans même se déshabiller. Mitaou s’éloigna un peu pour dire un office. Jirzérou, qui avait le vin triste, pleurait sur son sort. Riak repéra une alcôve dans un des coins de la pièce. Cela lui évoqua la grotte au toit effondré et sa rencontre avec les bayagas. Elle s’endormit très vite. Le vin qu’elle avait bu lui tournait la tête.
Riak rêva. Elle était dans une grande maison, plus grande que toutes les maisons qu’elle avait déjà vues. Elle errait de pièce en pièce. Certaines étaient petites, emplies de choses simples qu’elle reconnaissait. Il y avait là le quotidien de ce qu’elle avait vécu dans la montagne. D’autres étaient plus grandes, peuplées de gens immobiles, silhouettes floues sur lesquelles elle n’arrivait pas à mettre de visage. Pourtant elle savait qu’elle les avait déjà vues. Et puis elle les vit. Les bayagas peuplaient des pièces entières. Ils étaient de toutes les couleurs. Contrairement à ce qu’elle voyait la nuit, ils avaient des formes verticales aux teintes chatoyantes. Ils brillaient. C’était une véritable foule parmi laquelle, elle se glissa, évitant le contact le plus qu’elle pouvait. D’évitement en évitement, elle s'aperçut qu’ils la guidaient, en ne lui laissant qu’un passage. C’est alors qu’elle entra dans la plus grande pièce qu’elle puisse imaginer. Les bayagas formaient maintenant un mur de part et d’autre d’un chemin dégagé. Au fond, assis sur un siège brillant, la silhouette noire était assise et semblait l’attendre. Riak s’arrêta un instant entre les deux portes. Elle vit qu’elles étaient de pierre gravée. Elle pensa : “Comme un tombeau”. Derrière elle, il y eut comme une clameur et elle se sentit pousser vers l’avant. Elle s’avança droite et fière pour affronter l’ombre noire qui brillait sur son siège doré. Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas, l’ombre se leva et tira son arme de son fourreau. Riak dégaina sa dague, prête à se battre. Dans sa gorge roulait un son, comme le grondement d’un tremblement de terre : “ Barrrrr Loka !”
Alors tout alla très vite. Les bayagas s’évanouirent, la maison immense disparut en un éclair, des silhouettes sombres, au souffle rauque, attaquèrent. Riak évita les haches, planta, trancha, déchira, coupa, dans une danse de mort au rythme effréné, qui ne s’arrêta que quand elle planta sa dague dans la dernière, l’épinglant au mur comme on épingle un insecte. Le cri la réveilla.
Mitaou hurlait à perdre haleine. Bemba sauta sur ses pieds. Une petite lanterne éclairait une scène qu'elle trouva incompréhensible. Le chaos semblait régner. Elle alluma des bougies et prit la mesure de ce qui se passait. Jirzérou dressé sur son séant avait encore le regard aviné. Bemba prit Mitaou dans les bras comme on prend un enfant et entreprit de la calmer. Riak regardait autour d'elle la scène que la lumière dansante des bougies éclairait. Ils s'étaient fait attaquer. Un homme près de la porte agonisait en convulsant. À côté, un autre tentait vainement de remettre ses boyaux à leur place. Plus près d'elle, dans une mare de sang, baignait un homme égorgé. Elle se retourna prenant conscience de son bras toujours levé. Elle tenait la poignée de sa dague. La femme revêche était accrochée au mur, transpercée à hauteur du cœur. Riak tira sur la dague. La femme glissa jusqu’au sol. Le dernier agonisant s’était couché gémissant de plus en plus faiblement. Mitaou pleurait à chaudes larmes sur l’épaule de Bemba.
Jirzérou murmura :
   - Par la déesse !
Il se leva examina la situation et demanda :
   - Qu’est-ce qui s’est passé ?
Bemba tout en consolant Mitaou, répondit :
 - Ils nous ont attaqués... Ces salauds nous ont attaqués. Il a voulu nous endormir avec son repas et son pinard et il a failli réussir. Heureusement que Riak veillait et que Mitaou dormait en travers de son lit.
Jirzérou regarda le grabat à côté de la porte. Il vit le coup de hache à l’endroit où aurait dû être la tête de Mitaou. Il prit conscience des armes par terre. Il reconnut les deux sbires et le maître de maison. Il regarda Riak qui avait le regard un peu vide et qui essuyait machinalement la lame de sa dague à la robe de la femme affalée au sol.
   - On ne peut pas rester ici, dit-il. Il faut partir avant le jour. Heureusement, la maison est assez loin du village. On n’a pas dû entendre les cris.
   - Il n’y a que Mitaou qui a crié, dit Riak. Ces porcs n’ont pas eu le temps. J’ai vu une sorte de cave en arrivant. On va les mettre là. Et on nettoiera un peu…
Pendant que Mitaou sanglotait encore doucement, les trois autres traînèrent les corps vers la cave et lavèrent à grande eau le sol. Quand Riak réussit à ouvrir la porte, une odeur putride les accueillit. Ils inspectèrent la cave, jurant en découvrant des squelettes entassés.
   - Et bien, on va les mettre avec les autres…
   - Regarde celui-là… il n’a que quelques semaines...
Une fois la porte refermée, ils mirent des fagots devant, jusqu’à la rendre invisible. Dans la maison, ils trouvèrent beaucoup de vêtements, de l’argent, des bijoux et de nombreux autres effets comme des armes.
    - Équipons-nous, dit Bemba. Ça rendra le chemin plus facile.
L’aube pointait à peine qu’ils étaient partis. Bemba menait la marche. Elle avait hâte de s’éloigner. Elle entraînait Mitaou qui ne cessait de répéter combien la hache l’avait manquée de peu. Elle en tremblait encore. Jirzérou se répétait qu’il n’avait rien vu venir et qu’il était nul. Il se posait des questions sur son rôle en tant que Tréïbénalki. La Bébénalki ! Elle, elle assurait ! Et tout ça avec juste une dague ! Il regrettait son bateau. il n’aimait cette forêt. On n’y voyait rien. Pour lui le danger pouvait être partout. Le chemin serpentait sans arrêt. Ce fut pire quand ils pénétrèrent dans un bois de sapins. La lumière y était pauvre. Il se sentit étouffer. Sur les aiguilles qui abolissaient les bruits de pas, le silence devint plus pesant encore.
Baillonde avançait tête baissée, portant la clochette. La capuche très rabattue, il n’était qu’une silhouette progressant sans qu’on puisse savoir si on avait affaire à un homme ou à une femme. Il s’en voulait beaucoup d’avoir failli à sa mission. À l’heure qu’il était, ils auraient dû être à Nairav. Au lieu de cela, ils se traînaient dans des bois hostiles. Il s’interrogeait aussi sur la personnalité de Riak. Une “cheveux blancs” qui se battait comme un guerrier ne pouvait quand même pas devenir la prochaine grande prêtresse !
Riak marchait comme une automate. Où était l’enfant de la montagne partant s’amuser avec Koubaye ? Elle se rêvait princesse et elle était devenue guerrière. Ils marchaient depuis le matin en silence ou presque. Seule Mitaou marmonnait des paroles que Riak n’écoutait pas. Bemba la tenait par la main. Elle avait pris un solide bâton et plusieurs poignards et marchait d’un bon pas. Jirzérou devant Riak avait les épaules rentrées et la démarche voûtée. Riak le sentait inquiet et mal à l’aise. Quand ils entrèrent sous les sapins, elle perçut le changement. Le silence devint plus présent. Les oiseaux eux-mêmes semblaient avoir déserté ce lieu. À la limite de son champ de vision, elle perçut des éclats lumineux. Elle pensa immédiatement aux bayagas. Ils étaient là dans les bois sombres. Cela la réconforta plutôt. Depuis la grotte, ils semblaient l’accompagner partout.
Au milieu du jour, ils arrivèrent dans une clairière. Après la presque obscurité, l’éclat du soleil leur fit cligner des yeux. Ils firent une pause. S’installant au soleil, ils en apprécièrent la chaleur.
   - Mange ! Ça te remettra les idées en place.
Bemba tendit à Mitaou une galette avec un morceau de viande séchée. Cette dernière lui jeta un regard où filtrait la colère. Bemba en fut heureuse. Au moins, elle reprenait du poil de la bête. Les autres mangèrent un moment en silence.
   - Qu’est-ce qu’on fait, demanda Jirzérou ?
   - Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ? Mais on continue bien sûr, s’exclama Baillonde. On n’est pas à Nairav.
   - Oui mais, qu’est-ce qu’on va chercher là-bas ?
Tout le monde tourna son regard vers Mitaou qui venait de parler.
   - Je ne sais pas, Mitaou, répondit Riak. La grande prêtresse l’a dit et je ne vois pas d’autre avenir.
   - La grande prêtresse sait tant de choses, ajouta Baillonde. Elle sait ce qui est vraiment bon pour nous et ce qu’il vaut mieux que nous évitions…
   - Oui mais personne ne veut qu’on y aille… regarder, tout le monde nous en veut parce qu’on va là-bas…
    - À moins qu’ils nous en veuillent car on leur fait peur…
Mitaou se retourna pour regarder Bemba qui venait d’intervenir.
   - Comment veux-tu…
   - Regarde ce qui est arrivé, on est encore là. Rma protège nos fils, reprit Bemba. Je suis d’accord avec Baillonde, la grande prêtresse sait ce qu’elle fait.
   - Attention, dit Riak, j’entends du bruit.
Rapidement, tout le monde se tut, mit sa cape et sa capuche et prépara ses armes. Le silence devint total dans la clairière. Pendant un instant, ils doutèrent de l'ouïe de Riak. Ce furent d’abord l’impression d’un murmure. Puis on distingua plus distinctement des voix sans comprendre le sens des paroles.  À n’en pas douter un groupe d’hommes arrivait dans la clairière. Quand ils arrivèrent en plein soleil, ils découvrirent Baillonde, tête nue qui avait une épée plantée devant lui. Ils s’arrêtèrent brusquement. Bien qu’élimés, leurs vêtements étaient propres et bien recousus. Ils se tenaient bien droit et Riak vit que leurs mains sous les pèlerines avaient été chercher les armes.
   - On n’est pas venu pour se battre, dit le premier.
   - On n’est pas là pour se battre, répondit Baillonde.
   - On vient de la région de Delfa, redit l’homme.
   - Nous on arrive de Madine, répondit Baillonde, et on n’a pas toujours été bien accueillis…
   - Alors nous avons la même histoire. On ne veut pas de problème. On va se mettre par-là, expliqua l’homme en montrant l’endroit de la clairière le plus éloigné.
   - Nous restons ici, dit Baillonde.
Le groupe alla s’installer sur un arbre tombé à l’opposé d’où étaient Baillonde et ses compagnons. Chacun reprit sa place tout en gardant un œil sur le groupe en face.
   - Vous avez vu, ils ont des arcs.
Elle chuchotait presque. Riak coula un regard vers les autres.
   - Six hommes, bien armés…
   - Et le port fier, ajouta Baillonde.
   - Et vous en concluez quoi ?
   - Riches et puissants, déclara Baillonde.
   - Alors on va partir maintenant. Autant ne pas nous mettre en danger.
Quand ils prirent le chemin de Diy, les autres avaient sorti leurs provisions. Le plus étonnant était qu'ils avaient gardé leurs capuches baissées.
Une bonne partie de l'après-midi se passa tranquillement. Baillonde avait encore besoin de se reposer régulièrement. Quand le soleil commença à décliner, ils furent rejoints et dépassés par les autres qui marchaient plus rapidement.
   - Ils seront à l'étape avant nous, fit remarquer Bemba.
Riak acquiesça sans plus. Ils firent une pause de plus et le soir était presque là quand ils approchèrent du village. Il y avait une maison tenue par des sœurs. Celle qui les reçut resta loin d’eux et leur fit signe d’aller vers la bâtisse sur la droite.
   - Allez là-bas, vous aurez ce qui vous est nécessaire. Les autres sont déjà là.
Baillonde n’osa pas sortir son laissez-passer. La discrétion lui sembla préférable. Ils se retrouvèrent dans une sorte de grange. Sur un des murs, un passe-plat était installé. Les autres étaient assis à une des tables en train de manger. Quatre avaient brusquement remis leurs capuches quand Jirzérou avait ouvert la porte. Cela mit Riak mal à l’aise. Si son pendentif restait immobile, son instinct lui disait que ce comportement était anormal. Elle interrogea Bemba. L’ouverture du passe-plat lui coupa la parole. Une main posa cinq bols remplis d’un liquide fumant et une miche de pain. Avant même que quelqu’un ait pu s’approcher, le volet claquait dans un bruit sinistre. Baillonde fit signe à tout le monde de s’asseoir. Pendant que les autres s’installaient, il alla chercher les bols.
Ce fut une soirée curieuse. Les deux groupes chuchotaient sans se mélanger, s’observant à la dérobée. Le seul fait marquant fut le regard étonné d’un des hommes quand il découvrit que Mitaou et Bemba disaient un office doucement dans un coin.
Quand la nuit arriva, personne n’alluma de chandelle. Profitant des dernières lueurs du crépuscule, chacun rejoignit son grabat.
Au milieu de la nuit, un des hommes à capuche se mit sur un coude, écoutant le quasi silence. Il sentait un danger. Il allait réveiller les autres quand la lumière de la lune, perçant à travers les nuages, éclaira la grange. Il vit Riak qui semblait danser une dague à la main. Il l’observa un moment. Doucement, il s'allongea et remit son poignard dans son fourreau. Il avait un sourire aux lèvres.

dimanche 20 mai 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 52

Ils avaient bien progressé. Ils avaient traversé les champs qui s’étendaient à perte de vue. Personne ne les avait arrêtés. Ils n’avaient vu aucun seigneur. Siemp baignait dans la plaisir de la marche en cette journée tiède. Avec leurs grandes échasses, ils furent près des collines de fer quand tomba la nuit. Elles devaient leur nom aux nombreuses mines. C’était un lieu stratégique. Les seigneurs y étaient nombreux et les soldats encore plus. La région était parcourue de routes pour les chariots. Presque sans forêt, il fallait emmener le minerai plus loin pour qu’il soit traité. Ils croisèrent des chariots qui se dépêchaient d’arriver. De loin en loin, il y avait des relais pour eux. Siemp ne les aimait pas. Aux ordres des seigneurs, ils représentaient un danger pour qui voulait voyager sans se faire remarquer. Il s’interrogeait sur la meilleure manière d’agir. Soit ils continuaient jusqu’à la prochaine maisonnée avec le risque qu’on remarque que des Oh’men voyageaient la nuit, soit ils prenaient le risque de s’arrêter dans un relais, mais il fallait une bonne excuse. Il n’eut pas à choisir. Un garde de relais, les vit passer et les interpella :
   - Vous devriez vous arrêter… l’étoile de Lex arrive !
Siemp répondit en ralentissant simplement :
   - Nous nous arrêterons au prochain relais. Sans mon novice nous serions arrivés…
Et se tournant vers Koubaye, il ajouta à haute voix :
   - Allez dépêche-toi et ne tombe plus !
Quand ils furent hors de vue, Siemp expliqua à Koubaye qu’il leur fallait s’arrêter. Les gardes échangeaient les nouvelles et surveillaient les routes. Il était trop dangereux de continuer. Ils allaient se faire remarquer davantage en bravant les bayagas qu’en s’arrêtant. Ils rattrapèrent un chariot et se retrouvèrent en même temps que lui à la porte du relais. C’est tout juste si on les regarda. Ils démontèrent, rangèrent les échasses dans la cour, pendant que tout le monde faisait manœuvrer le chariot. Il fallait fermer les portes avant que ne brille l’étoile de Lex. Siemp compta les chariots. Il fit remarquer à Koubaye qu’il n’y aurait peut-être pas de place pour eux. Les bouviers étaient prioritaires. C’est ce qui arriva. On leur indiqua le tas de foin pour dormir. Même pour manger, ils furent relégués dans le couloir avec un tabouret pour table. Siemp ne fit pas de remarque, Koubaye non plus. Le chef du relais semblait surtout intéressé par les histoires colportées par les bouviers. Il ne s’approcha d’eux qu’une fois, pour les faire payer. La servante fit comme son patron. Siemp dit en aparté à Koubaye qu’elle essayait de se faire remarquer par l’un des maîtres d’attelage.
   - Si elle se fait épouser… Elle sera une dame respectable et respectée. Les bouviers et surtout les maîtres d’attelage sont des gens importants et souvent riches.
Koubaye sentit l’orgueil des hommes et le désir des femmes. En dehors du pouvoir et de l’argent, les esprits autour de lui ne pensaient qu’à satisfaire leurs besoins. Il les vit ripailler, se saoûler et finir par monter dans les chambres accompagnés par l’une ou l’autre des servantes. Koubaye et Siemp s’éclipsèrent avant que les pots à bière ne soient vides. Ils retrouvèrent le calme avec les bêtes à l’esprit placide, heureuses de ne plus tirer de charge et d’avoir à manger.
   - Il faut qu’on parte avant que le soleil ne soit levé. L’étape de demain sera longue.
Une fois qu’il eut dit cela Siemp se tourna vers le mur et s’endormit. Koubaye entendit sa respiration devenir régulière. Il sortit alors l’écrin de la pierre dans son emballage de feuilles. Il n’osa pas l’ouvrir. Cette pierre l’attirait et en même temps lui faisait peur. Trop de violences lui étaient liées. En réfléchissant, il arriva à la conclusion qu’il ne savait pas qui prendrait le pouvoir sur l’autre. En la manipulant, il n’était pas sûr de la contrôler. Il rangea le paquet et s’endormit à son tour en laissant son esprit ouvert vers Riak.
Quand Siemp le secoua, il faisait encore nuit. Koubaye avait mal partout. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas fait autant d’exercice. Dans la salle commune, il n’y avait qu’une servante, et le garde qui somnolait sur une table. Elle leur servit sans un mot un bol d’une bouillie de céréales et retourna s’occuper derrière le comptoir. Ils mangèrent sans un mot et, après un salut de la tête à la servante qui les regardait partir, ils retournèrent vers l’étable pour récupérer leurs échasses. Devant le relais, ils mirent debout l’échelle que Siemp avait repérée la veille. Koubaye grimpa et Siemp lui passa ses écahsses. Puis alors qu’à son tour, il mettait les siennes, le garde sortit.
   - C’est pas fréquent que des Oh’men s’arrêtent ici, dit-il en allant uriner sur les orties
   - Ça ne serait jamais arrivé sans mon apprenti qui a fait une chute. Nous avons perdu du temps à trouver un lieu où il pourrait rechausser. Ils doivent nous attendre à la maisonnée. Il n’est pas bon que le courrier attende.
Ayant dit cela, Siemp donna un coup de rein et se mit en marche :
   - Adieu l’ami !...  Allez et ce coup-ci ne tombe pas ! ajouta-t-il pour Koubaye.
Ils avaient quitté avec soulagement le relais. Marchant à grandes enjambées, ils furent bientôt hors de vue. Le soleil se levait quand ils atteignirent le dernier col.
   - Après, dit Siemp, on va vers les grandes plaines et vers mon pays.
Il y avait de la fierté dans la voix. Il entama la descente. Koubaye lui laissa quelques pas d’avance et s’engagea sur le chemin. Il avait à peine passé le col qu’il sentit la pierre. Cela l’étonna. Il l’avait portée la veille toute la journée sans difficulté et aujourd’hui elle pesait son poids. La descente leur facilitait la progression. Mille pas plus loin, Koubaye trouvait la pierre de plus en plus lourde. Alors qu’ils approchaient de Madine, la ville qu’ils auraient dû atteindre la veille au soir, Koubaye dut ralentir. Siemp, voyant qu’il ne suivait pas, s’arrêta pour l’attendre. Quand il vit la difficulté de Koubaye à avancer, il demanda :
   - Ça ne va pas ?
   - C’est la pierre, elle devient de plus en plus lourde.
Siemp essaya de soulager Koubaye en lui prenant. Ce fut à son tour de ne plus pouvoir accélérer. Ils étaient en vue des premières maisons de Madine, quand Siemp dut s’arrêter à son tour.
   - C’est impossible ! déclara Siemp. Il y a de la magie là-dedans.
   - Sûrement, dit Koubaye. Nous ne sommes plus très loin, portons-la à deux.
Ils déchaussèrent et utilisant les échasses comme une civière, ils mirent la pierre dessus. Koubaye avait insisté pour mettre des branchages dessus. Il était préférable qu’on ne les voit pas entrer dans Madine avec juste un petit paquet. Ils atteignirent la maison des Oh’men avec difficulté sans susciter d’intérêt chez les rares passants. Par contre la mère de la maisonnée fut tout de suite intriguée par ce drôle de paquet qui faisait ployer les échasses. Il fallut trois hommes forts pour le poser sur une des pierres qui servaient de siège. Sa première question fut de savoir comment les Oh’men allaient tenir leur parole de livrer ce qu’on leur avait confié. Et puis, prise d’une inspiration subite, elle se tourna vers les nouveaux arrivants et leur demanda :
    - Vous avez mangé ?
L’estomac de Koubaye profita de ces paroles pour rappeler qu’il n’avait rien reçu depuis la veille. Ses borborygmes firent sourire la mère de la maisonnée qui les invita à entrer. Siemp déclara qu’ils repartiraient dès le repas fini. Ils eurent droit à un solide en-cas et au flot des questions de la mère de la maisonnée. Cela dura un moment. Ils furent interrompus par l’arrivée d’un Oh’men venu des grandes plaines.
   - Quel est le tate qui a laissé ses échasses comme ça ?
Les présents sursautèrent sous l’injure.
   - Que veux-tu dire ? demanda la mère de la maisonnée.
   - Un tate a abîmé ses échasses et les a laissées traîner !
Siemp et la mère de la maisonnée échangèrent un regard perplexe et sortirent en toute hâte voir ce qui déclenchait la colère du nouvel arrivant. Quand il vit ses échasses, Siemp jura. Elles étaient brisées… non écrasées étaient plus juste. Sous le paquet le bois avait éclaté. Siemp jura à nouveau et essaya d’en dégager une, sans y parvenir. Tous les présents tentèrent de l’aider sans réussir à faire bouger les choses. Il fut nécessaire de prendre une barre à mine pour enfin faire glisser le paquet qui avait maintenant un poids incroyable.
Koubaye, qui avait fini de manger, arriva à son tour. Il regarda la scène et dans son esprit, une vérité s’imposa. La pierre de Bénalki était trop loin du lac et des siens. Il s’approcha des Oh’men qui ne cessaient de s’interroger.
   - Bénalki ne voulait pas !
Tous les regards se tournèrent vers lui.
    - Le sage a cru bien faire en me la confiant, mais les conséquences sont là. La pierre est maintenant chargée du poids des événements qu’elle a traversés…
Siemp ne savait que penser. Tous les autres regardaient Koubaye comme s’il était devenu fou.
   - Qu’est-ce que tu racontes, petit ?
   - Dans ce paquet, il y a une pierre particulière…
Tous les regards étaient maintenant braqués sur lui.
   - … mais il faut garder le secret !
   - Tu as ma parole, petit, dit la mère de la maisonnée. Tous les présents se tairont. Explique !
   - La pierre est un cadeau de la déesse Bénalki à son peuple. On est maintenant trop loin. La magie qui la constitue pèse de plus en plus lourd.
   - Qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peut même plus la bouger !
   - Il faudrait de l’eau.
Un Oh’men alla rapidement chercher un seau.
   - Et maintenant ?
   - Il lui faut de l’eau en lien avec le lac. Cette eau, dit Koubaye en désignant le seau, vient d’où ?
   - De notre puits, répondit la mère de la maisonnée.
   - Ça n’ira pas… elle n’a pas de lien avec le lac. Elle ne vient pas d’un cours d’eau qui y va.
   - Mais ici, aucun ruisseau ne coule vers le lac, il y a les collines de fer !
Koubaye comprit alors pourquoi la pierre avait pesé plus lourd après le col. Elle avait quitté la zone qui alimentait le lac. Elle se desséchait.
   - Demain, j’enverrai un grand marcheur chercher de l’eau du lac. Dans deux jours, il sera là. En attendant, nous allons réfléchir à la suite… Vous ne pouvez pas partir dans les grandes plaines avec des seaux pleins d’eau…
Siemp jura à nouveau. Cet imprévu leur faisait perdre trois jours. Balima devait les attendre. Son maître devait être mécontent. Siemp, qui s’était dit que cette mission serait tranquille, finissait par se demander s’ils y arriveraient…
Les deux jours qui suivirent furent des jours tranquilles pour Koubaye. Madine était une petite ville aux portes des grandes steppes. Plus loin vers l'ouest, vivaient les tribus Oh’men. Les seigneurs y étaient peu présents. Ils contrôlaient les quelques bourgades qui se donnaient le nom de ville. La terre était pauvre et les troupeaux ne vivaient qu'en se déplaçant tout au long de l'année. Madine jouissait des quelques rivières venant des collines de fer. Après, l'eau devenait rare. La maisonnée Oh’men de Madine était grande et très fréquentée. C’est là qu’on venait en attendant de vendre ses bêtes ou de recevoir ses marchandises. Koubaye avait joué avec les jeunes de son âge à rassembler les bêtes ou à les séparer d’enclos en enclos au gré des achats et des ventes. Habillé comme un Oh’men, il s’était vite intégré. Ce fut une parenthèse bienvenue. Le soir du deuxième jour, il se dépêcha de rentrer. Le grand marcheur avait dû arriver. Il trouva les hommes autour du paquet. La pierre qui le soutenait avait cassé. Une fissure la traversait maintenant de part en part.
   - La magie qui est là-dedans est puissante. Le paquet va finir sous terre… dit un des Oh’men.
   - On va avoir de l’eau du lac et ça va s’arrêter, répliqua Siemp.
   - Et tu sais t’en servir ? demanda un autre.
   - Mon jeune apprenti est lié à tout cela, il doit savoir.
Koubaye se sentit tout penaud. Il n’en avait pas d’idée. Il savait maintenant tout ce qu’un Oh’men doit savoir sur des bêtes mais il ne savait rien de ce que ferait la pierre avec de l’eau.
   - Le grand marcheur du lac arrive…
Tout le monde se tourna vers l’entrée quand ils entendirent le cri du gardien. Rapidement, le grand marcheur arriva. Sans même déchausser, il tendit une outre bien tendue.
   - Je l’ai remplie ce matin même au bord du lac...
   - Alors je suis sûre que tu n’as rien mangé… tu as été très vite et je t’en remercie. Va, ton repas t’attend.
Le grand marcheur ne bougea pas. Il était comme les autres, il voulait savoir comment cela finirait. Koubaye avait pris l’outre. Il s’approcha du paquet. Il ne savait pas quoi faire. Il la posa sur la pierre à côté du paquet. Rien ne se passa. Il en mit un peu sur sa main. Rien ne se passa. Il la versa sur le paquet. L’eau s’écoula sur les feuilles qui emballaient l’écrin. Rien ne se passa. Il prit l’outre et versa une partie du contenu qui s’écoula par la fente sans plus de résultat. Autour de lui, il entendit les mouvements des uns et des autres qui attendaient. Rien ne se passa. Il se redressa et adressa un regard suppliant à Siemp. Il ne savait plus quoi faire. Siemp manifestement ne savait pas. Koubaye sentit sa détresse. Il allait échouer dans sa mission. Siemp respirait plus fort sous le coup de l’émotion qui l’étreignait. Échouer était un déshonneur. Comment pourrait-il encore faire partie de son peuple ? Koubaye sentit les larmes lui monter aux yeux. Il allait être la cause de l’échec de Siemp. Il envisagea un instant de continuer en laissant la pierre là. Après tout, vu son  poids, personne ne pourrait y toucher. Y toucher … Y toucher… L’idée ! Voilà, il fallait y toucher. Koubaye, après s’être de nouveau mouillé les mains avec l’eau du lac, entreprit de déballer l’écrin, ou plutôt d’enlever les feuilles d’emballage comme il pouvait. Il découvrit, en même temps que les autres, un petit coffre en bois sombre, très travaillé. Les feuilles autour, coincées par le poids, faisaient comme une couronne. Il tenta de le soulever sans y parvenir. Il tourna autour, cherchant l’ouverture. On n’en voyait rien. Koubaye mit les mains sur le coffret. Il ressentit le mouvement, tirer une barre, pousser l’autre puis faire basculer la dernière. Il laissa ses mains faire. Sous le regard des spectateurs, il fit bouger un décor, puis deux et bascula le dernier. Le coffret s’ouvrit livrant son secret. Il entendit le “oh!” de déception que poussèrent quelques uns. Il venait de mettre au jour une pierre tout ce qu’il y avait de plus banale, une espèce de galet rond grisâtre veiné de noir et de blanc à parts égales. Il le toucha sans pouvoir le faire bouger. Si pour les autres rien ne se passa, pour Koubaye, ce fut comme si on avait poussé une porte. Il eut un éblouissement et s’effondra.
Il était dans un pays empli d’une lumière éblouissante. Derrière lui, il y avait la porte ouverte sur la cour de la maisonnée des Oh’men. Il avança, essayant de se protéger les yeux sans vraiment y arriver. La lumière était tellement forte qu’il lui semblait être dans un monde blanc. Quand il se retourna une seconde fois, il vit derrière lui une corde multicolore qui le reliait à la porte. Cela le rassura. Il n’était pas perdu. Il se remit à marcher. De temps à autre, un arc coloré passait à toute vitesse devant ses yeux pour disparaître dans le lointain. Le plus étonnant était cette vibration qu’il ressentait. Cela lui prenait tout le corps. Il s’arrêta un instant, tourna sur lui-même. La porte était devenue invisible, seule la corde multicolore semblait lui indiquer le chemin du retour. Sans savoir pourquoi, il savait la direction où il devait aller. Sous ses pieds, le sol se mit à monter. Koubaye dut faire des efforts pour avancer. La vibration augmentait petit à petit. Il se dit que la source de cette vibration l’attirait. Maintenant, il avançait en s’aidant de ses mains. Ce fut une rude montée. Sans prévenir, le sol disparut devant lui.
Koubaye s’arrêta. Il était au bord du vide. Devant lui, il vit des milliers de lignes colorées. Il les voyait s’agiter en tous sens et se rejoindre au loin derrière une ligne mouvante qui vibrait au même rythme que le sol…
D’un coup, il comprit alors que passait une ligne blanche, grise et noire près de lui. Elle était comme la corde multicolore qui le reliait à la porte. Elle fila vers les autres et tout devint cohérent. La corde rejoignit la ligne mouvante et fut filée avec les autres. Koubaye sentit l’émotion l’envahir. Il était dans l’atelier Rma. Il voyait le tissage du temps en direct. La corde blanche, grise et noire fouetta l’air et s’enroula sur ses jambes et avant qu’il n’ait pu réagir, il volait dans les airs vers la navette.
   - Il revient à lui !
Koubaye reconnut la voix de Résal. La corde blanche, grise et noire qui l’avait attrapé, le représentait. Cela fut une évidence pour Koubaye. La corde de la couleur du galet ne pouvait être que la corde d’un Treïben !
Ce fut la cavalcade autour de lui. Siemp apparut dans son champ de vision.
  - Comment te sens-tu ?
Koubaye se mit assis. Il était bien. Les idées devenues claires s'emboîtaient parfaitement. Il regarda Siemp. Il vit la couleur de sa corde. Il tourna alors son regard vers les autres et vit pour chacun d’eux la couleur des fils que Rma utilisait pour tisser le temps. Il repensa à ce qu’il avait vu. Cette pierre était une porte vers le monde des dieux. Il posa alors les questions sur ce qui s’était passé. Il apprit qu’il était resté deux jours ainsi dans ce sommeil de transe. Siemp avait pensé à ce ce qu’il s’était passé à Sursu. Il s’était mis à chercher un maître et avait fait envoyer un grand marcheur au maître du lac. En attendant, il avait voulu fuir la ville mais Koubaye était devenu aussi lourd que le paquet qui fendait la pierre. Alors que Siemp se sentait complètement désemparé, Résal était apparu. En quatre jours de marche forcée, il avait traversé les collines de fer. En arrivant dans la cour de la maisonnée, il avait ramassé l’écrin sous le regard ébahi des Oh’men et avait demandé où était Koubaye. Siemp, en voulant aller vite, avait en fait perdu du temps. Il n’avait pas attendu Résal à Cercières. Sans Tréïben pour accompagner la pierre, elle ne pouvait quitter le bassin du lac. Le maître l’avait révélé à Résal et lui avait demandé d’accompagner la pierre et Koubaye, où qu’ils aillent. Maintenant qu’ils étaient réunis, ils allaient pouvoir continuer le voyage.
Pendant que les Oh’men se réjouissaient, le mendiant de la place, devant la maisonnée, se leva avec difficulté. Il se mit à boitiller. “Voilà qui était étrange”, pensa-t-il. “Un Tréïben à Madine”. Il se dirigea vers le fort. Le seigneur de Madine aimait ce genre de nouvelle qu’il récompensait d’un repas chaud.