vendredi 16 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 39

Quand Siemp revint, toute la ville ne parlait que de ce lieutenant qui avait affronté le bayagas et qui était devenu fou. Le malheur avait frappé les seigneurs. Sur la trentaine de soldats survivants à l'effondrement, vingt avaient péri cette nuit-là. Leurs viscères avaient recouvert les chemins, éclaboussant les maisons. De mémoire d’homme jamais les bayagas n’avaient ainsi frappé dans la ville ni aussi fort. On parlait bien d’un téméraire ou deux qui avaient ainsi laissé leur vie en affrontant les bayagas mais on ne savait que dire devant ce carnage. Si les habitants vivaient dans la crainte, les seigneurs vivaient dans la terreur sous les ordres d’un lieutenant fou.
Siemp se hâta vers la maison des Oh’m’en. Ses pensées allaient vers Koubaye. Il se reprocha de l’avoir laisser. Son maître lui ferait des reproches, lui rappelant que sa mission était de le protéger quelles que soient les circonstances. Du haut de ses échasses, il vit la maison de loin. Il y avait encore de la fumée qui montait de la cour. Il se mit à courir. A son arrivée, la première chose qu’il vit fut Koubaye installé comme un roi et qui mangeait. Il déchaussa rapidement et vint aux nouvelles.
    - Que s’est-il passé ?
   - Je ne sais pas, répondit Koubaye. J’étais malade et quand j’ai été mieux, ils m’ont traité comme un roi.
La servante, qui approchait avec des plats chauds qu’elle installa sur la table, parla en langue Oh’m’en sans se douter que Koubaye en comprenait le sens.
   - Grafba a répondu à nos prières et il est celui qui dit quand Grafba agit !
Devant une affirmation aussi péremptoire, Siemp demanda des explications. La mère de la maisonnée lui expliqua comment elle aurait dû mourir et comment les bayagas l’avaient épargnée et même secourue. Elle termina son récit en disant :
   - Les dieux parlent par leurs messagers et Koubaye en est un.
Siemp prit peur :
   - L’as-tu dit à quelqu’un ?
   - Je t’avais donné ma parole. Personne ne sait ce qui s’est passé hormis les Oh’m’en.
   - Alors que cela reste ainsi. Mon maître m’a donné des ordres.
   - Nous ferons ce que tu dis. Mais à ceux qui vont questionner, que vais-je répondre ?
   - Mère de la maisonnée, ne mens pas mais ne parle pas de Koubaye.
   - Les Oh’m’en sauront.
   - Que Grafba est un dieu puissant ? Ils le savent déjà.
   - Vespro, qui s’est occupée de lui, l’a surnommé Grafbigen, celui qui parle au nom de Grafba.
  - Alors que pour les Oh’m’en il soit Grafbigen, le héros des sagas anciennes, revenu pour sauver le peuple. Demain nous repartirons. Quand j’ai quitté Ruinaze, le gouverneur faisait préparer une troupe. Ils seront là dans quatre ou cinq jours. Mais je te laisse te reposer et que Grafba continue à te protéger.
Siemp connaissait son peuple. Dans quelques années, les récits raconteraient comment Grafbigen avait sauvé une ville entière.
Ils repartirent le lendemain. Ils étaient en retard sur ce que Siemp avait prévu. L’important était de repartir. Koubaye avait trop d’importance pour que les seigneurs le découvrent. Du haut de leurs échasses, ils avaient une vue sur la ville. Ils passèrent non loin du pont de fortune fait sur la rivière. De l’autre côté, ils virent les seigneurs derrière leurs remparts de fortune. Ils entendirent les cris incohérents du lieutenant qui hurlait :
   - NON ! PAS ÇA ! ARRRRRRRRHHHHH !
Des silhouettes se précipitèrent vers lui. Même la sentinelle cessa de les surveiller pour regarder ce qu’il se passait.
   - Les grands-marcheurs m’ont dit qu’il n’aurait pas dû…
   - Pas dû quoi, Koubaye ?
   - Qu’il n’aurait pas dû défier Grafba. Grafba, c’est le dieu de ton peuple ?
   - Oui. On le prie avant même le roi des dieux.
   - Ah ! Pourquoi ?
   - Parce que Grafba veille sur les Oh’m’en.
Tout en écoutant Siemp, Koubaye apprenait de ce qu’il disait. Des légendes se racontaient dans sa tête. Il voyait le temps des dieux avec les yeux de Oh’m’en. Grafba était un des dieux cadets, fils du dieu des dieux. Ses frères aînés étaient bien plus grands et bien plus forts. Ils avaient pris ce qu’ils voulaient. Ainsi Thra était devenu de le dieu de la terre, toujours à se chamailler avec Youlba qui, en tant qu’aînée des dieux femmes, voulait la prépondérance et jalousait l’aîné des dieux mâles. Grafba aimait les grands espaces et avait élu domicile dans le pays des Oh’m’en. Le peuple qui vivait là, lui avait rendu hommage, simple mais sincère. Grafba avait répondu à leurs prières. Il leur avait suscité un intercesseur, Grafbigen. Les sagas parlaient de ses pérégrinations et des hauts faits de Grafba.
Leur avancée était facile. Ils suivaient la grande voie vers Ruinaze pendant la matinée puis la quitteraient pour bifurquer à nouveau vers le sud-est. Le mont des vents était encore loin. La région était calme. Siemp sentit que Koubaye ne suivait pas le rythme. La moindre côte le ralentissait. Il fit plus de pauses et décida de s’arrêter un peu plus tôt. La petite ville Fasrue avait une maison. Ils y arrivèrent dans l’après-midi.
Koubaye avait les traits tirés de quelqu’un de trop fatigué. Siemp, après avoir déchaussé, avait fait les salutations d’usage auprès de la mère de la maisonnée. Les informations avaient atteint Fasrue et elle lui demanda des nouvelles. Ils étaient les premiers Oh’m’en à arriver de là-bas. Les autres gens qui étaient passés par ici parlaient d’un massacre des seigneurs par les bayagas autour de la maison des Oh’m’en de Teimcen. Siemp lui expliqua qu’il était parti à Ruinaze et qu’il n’avait pas assisté aux événements et que Koubaye, qui était sur place, était pris par les fièvres. Il raconta que Grafbigen avait intercédé car les seigneurs étaient injustes et que les bayagas avaient obéi à Grafba.
   - L’homme a dit que ce n’était pas l’heure de Lex et qu’il était en train de rentrer quand il a entendu les cris. Est-ce vrai que les bayagas ont épargné ceux qui n’étaient pas des seigneurs ?
   - Mieux que cela, ils ont soigné la mère de Tiemcen qui avait reçu un coup d’épée. Quand nous sommes partis, on annonçait la venue d’une armée des seigneurs. Les gens vont fuir et les Oh’m’en vont aller se réfugier ailleurs. S’ils restent, ils vont subir la vengeance. La mère de Tiemcen ne veut pas mettre au défi Grafba de la sauver une deuxième fois.
   - Elle est sage. Grafba est notre dieu, pas notre serviteur, lui déclara la mère de la maison de Fasrue.
Siemp et Koubaye se reposèrent jusqu’au lendemain. Sachant qu’ils passaient près de Salfin, la mère de la maisonnée leur donna ce qu’elle avait pour cette destination. Au petit jour ils reprirent le chemin vers le mont du vent. Koubaye apprécia la baisse de rythme. Ils traversaient les grandes plaines, parsemées de collines arrondies. Les champs s’étendaient de part et d’autre de la route. Ils doublaient régulièrement des chariots. De loin en loin ils apercevaient une patrouille de seigneurs. Siemp prenait alors le temps de marcher doucement pour qu’ils aient changé de place ou simplement bifurcait pour les éviter. Aller à Salfin représentait une étape courte. Et quand malgré toute son attention, ils furent arrêtés par la patrouille, Siemp put justifier de la nécessité de son déplacement pour aller à Salfin. Un grand-marcheur avec un apprenti, chargé de courrier n’éveilla pas la curiosité du chef du détachement. Ils découvrirent Salfin lové autour de son lac. La journée avait été belle et le chemin tranquille. Siemp expliqua à la mère de la maisonnée qu’il lui fallait du courrier ou des colis pour aller plus loin. Maintenant qu’ils rentraient dans les grandes plaines du centre entourant la capitale, cela devenait nécessaire. La présence des seigneurs était beaucoup plus forte que dans les marches extérieures.
Salfin était en dehors des grandes routes. Les gens ne savaient rien de Tiemcen et ce qui s’y était passé. Les nouvelles progressaient à la vitesse des transports. Les Oh’m’en étaient ceux qui les transmettaient le plus vite. On venait chez eux pour faire du transport léger ou pour avoir les nouvelles. À Salfin les gens vivaient tranquillement. Il y avait un fort mais le seigneur local était tombé amoureux d’une locale. Cela donnait une ambiance particulière plus douce que dans le reste du royaume. Ils y restèrent deux jours avant d’avoir quelque chose à emmener à Rubsag.
Rubsag était plus au sud que la route directe mais évitait de passer par la capitale. Siemp craignait qu’après l’histoire de Tiemcen les seigneurs n’y soient trop nerveux. La journée commença sous le soleil. La route de Salfin à Rubsag était longue. Il ne fallait pas traîner. Siemp avait repris un pas plus soutenu. Koubaye qui avait refait ses forces à Salfin suivait sans rechigner. Les champs étaient bien entretenus et ceux qu’ils croisaient les saluaient. Quand le soleil fut au plus haut, ils se posèrent dans un bosquet et mangèrent comme d’habitude sans déchausser. Ils étaient tous les deux chargés de paquets pour un commerçant de Rubsag. Koubaye s’interrogeait sur ce qu’il transportait bien que Siemp lui ait dit que cela ne le regardait pas. La journée touchait à sa fin alors que le soleil commençait à être assez bas et à vouloir passer derrière les collines. Les ombres s’allongeaient. Siemp fut-il trompé par leur évolution ? Koubaye ne le sut jamais. Lui, qui avait soigneusement évité toutes les patrouilles, ne vit pas le cavalier sous les ramures. Ce n’est que lorsqu’il les interpella que Siemp et Koubaye le découvrirent. Il les arrêta. Siemp sut qu’ils ne pourraient pas fuir. Les chevaux étaient plus rapides et plus stables que les échasses. Le cavalier avança vers eux. Il avait l’arme à la main. Dans son dos, il portait un grand arc. Siemp enregistrait tout cela en réfléchissant aux possibilités qui s’offraient pour fuir.
   - Qu’est-ce que vous transporter et où allez-vous ?
   - On a des colis pour un marchand de Rubsag du nom de Mouk le grand.
   - Et lui, c’est qui ?
De son épée, il désigna Koubaye.
   - Un apprenti ! Il fait ses premiers voyages.
   - Il n’a pas l’air d’un Oh’m’en. Comment peux-tu me prouver que ce n’est pas un renégat que tu aides à fuir ?
   - J’ai l’ordre de transport pour nous deux. Il est du clan de ma mère. Son nom est Grafbigen.
   - J’ai bien envie de te croire. Il se fait tard et l’étoile de lex se lève tôt en cette saison...
Koubaye sentit en lui l’espoir que le cavalier ait le désir de rentrer avant l’heure des bayagas. Ils pourraient ainsi rejoindre la maison des Oh’m’en avant la nuit.
Le cavalier avait pris les papiers des mains de Siemp qui le dépassait du haut de ses échasses. Siemp vit qu’il prenait tout son temps pour regarder, trop longtemps à son goût...
   - Tout cela me semble bel et bon… mais si ton apprenti au nom imprononçable est bien un Oh’m’en… alors il sait… mettre pied à terre sans tomber....
   - Mais seigneur, il ne pourra pas rechausser ici et Rubsag est loin quand on est à pied…
Le sourire disparut brusquement de la face du cavalier :
   - Tu contestes ?
Siemp envisagea un instant de se battre mais cela ne dura qu’un instant. Il ne faisait pas le poids devant un chevalier.
   - Non, seigneur.
Il fit signe à Koubaye de descendre de ses échasses :
   - Montre que tu es un Oh’m’en.
Koubaye répondit à Siemp dans sa langue :
   - Il rigolera moins quand il rencontrera le bayagas.
Il se retrouva sur ses deux pieds, sac au dos, tenant ses échasses et son bâton.
Le seigneur gronda :
   - Il a dit “bayaga” ! Qu’est-ce qu’il a dit ?
Siemp répondit :
   - Il a dit qu’il fallait se méfier des bayagas.
Le cavalier partit d’un grand rire…
   - Ça, c’est votre problème…
Il riait encore quand il mit son cheval au galop, alors que le soleil disparaissait derrière les collines.
   - Tu vas courir jusqu’au bosquet là-bas. Je pense qu’il y a des arbres assez bas pour que tu puisses rechausser.
   - Le soir est là, lui répondit Koubaye et les bayagas aussi.
Siemp regarda autour de lui l’ai effrayé :
   - Mais l’étoile de Lex…
   - Rma file le temps comme il l’entend… Je sens les bayagas dans les ombres des bois autour.
Siemp regarda Koubaye l’air encore plus étonné. Au loin, ils entendirent un hennissement de terreur. Koubaye se tourna vers la direction du bruit comme s’il pouvait voir ce qui arrivait.
   - Les bayagas !
Siemp lui aussi regarda par là. Il était complétement déstabilisé.
Dans le bosquet, ils ne trouvèrent pas d’arbre pour que Koubaye puisse rechausser.
   - Là, dit Koubaye en désignant le sol, un chemin ! 
 Siemp du haut de ses échasses ne voyait rien. Il déchaussa aussi. Il valait mieux qu’ils soient deux pour affronter les bayagas. Il regarda les traces que lui montrait Koubaye. Il ne vit rien de particulier. Pour Koubaye, c’était évident. Il reconnaissait les traces cachées d’un chemin. Il évoqua Sorayib. Il en eut les larmes aux yeux. Siemp se méprit sur ce qui se passait et essaya de le réconforter. Koubaye le détrompa et lui expliqua que son grand-père lui avait appris à lire les signes laissés par ceux qui ne voulaient pas être suivis. Ils traversèrent un champ et se retrouvèrent dans un bois plus touffu. Siemp, qui craignait qu’il n’y fasse déjà trop sombre pour s’y repérer, fut étonné de cette luminosité changeante. Il suivait Koubaye qui allait d’un endroit à l’autre faisant des tours et des détours. Ils avaient laissé leurs échasses dans le bosquet près de la route et se déplaçaient rapidement sous les ramures. La nuit était presque tombée quand ils arrivèrent à une clairière. Au centre, ils virent la masure. Siemp fut soulagé. Il n’aimait pas ses lueurs mobiles et changeantes qui occupaient la périphérie de sa vision. Quand il frappa à la porte, elles disparurent et la nuit fut complète.

jeudi 8 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 38

La mère de la maisonnée des Oh’m’en avait pris les larmes de Koubaye pour de la fatigue et de la sensiblerie :
   - Tu es trop fatigué. Va dormir. Demain, ça ira mieux !
Couché dans le noir, Koubaye vit défiler des visages. Il savait que tous ces gens étaient morts. Ils se mélangeaient. Certains étaient des victimes des seigneurs, certains avaient péri dans l'inondation et d'autres dans l'effondrement de la falaise. Pour Koubaye cela ne faisait aucune différence. Il se sentait inondé de leurs peurs, de leurs souffrances. La nuit fut éprouvante. Il dormit peu.
Siemp le secoua comme d’habitude avant l’aube. Koubaye se sentait fatigué et nauséeux. L’idée de marcher toute une journée lui apparut comme un impossible. Pourtant il suivit Siemp dans la salle commune où la mère de la maisonnée avait servi des bols de cette soupe fumante et épaisse que mangeaient les Oh’m’en avant de partir. Elle leur permettait de marcher sans s’arrêter tout le jour. Assis et avalant son déjeuner par petites cuillerées, Koubaye écoutait les autres parler des événements qui avaient eu lieu. Il ne prêtait qu’une oreille distraite tant il se sentait mal. Une sorte de souffle emplissait ses oreilles. Son estomac semblait refuser chaque bouchée. Les nausées s’amplifiaient et il commençait à sentir le monde tourner autour de lui.
Quand Siemp vit vomir Koubaye, il sut qu’il ne pourrait pas repartir le jour même. La mère de la maisonnée prit en charge Koubaye. La fièvre le prit dans la soirée. Elle prépara pour lui des tisanes et des cataplasmes. Elle désigna une femme de la maison pour rester auprès de lui. Pendant plusieurs jours, elle le veilla et prit soin. Pendant ce temps, la ville pansait ses plaies. Les seigneurs se faisaient discrets puisque seuls ceux qui étaient hors de la citadelle avaient survécu. Ils n’avaient plus de maître. Alors que Koubaye délirait, un jeune lieutenant se présenta à la porte des Oh’m’en. Intriguée, la mère de la maisonnée l’accueillit du haut de son balcon :
   - Descends, femme, lui dit-il.
Elle s’exécuta. Même dans les circonstances actuelles, il était préférable de ne pas les contrarier. Elle sentait qu’il ressentait la peur ainsi que son escorte. Elle voyait les soldats regarder nerveusement tout autour d’eux. Quand elle fut arrivée à sa hauteur, elle le salua, omettant de lui donner un titre comme le voulait l’usage. Il tiqua mais ne releva pas.
   - Tu vas mettre un grand-marcheur à ma disposition.
   - Que voulez-vous qu’il fasse ?
   - Qu’il porte cela à Ruinaze, répondit-il en tendant un cylindre scellé aux deux extrémités. Je reviendrai demain soir chercher ce qu’il ramènera.
La mère de la maisonnée blémit. Ruinaze était à une grande journée de marche et on était déjà en milieu de matinée. La tâche était impossible. En mettant les formes, elle lui fit remarquer. Le lieutenant eut un sourire narquois en entendant la mère de la maisonnée se soumettre.
   - Demain soir ! Ou cette maison brûlera !
Ayant dit cela, il tourna les talons et partit. La mère réunit tous les Oh’m’en dans la grande salle et leur dit :
   - Vous avez tous entendu. Doit-on fuir ou tenter l’impossible ?
   - En partant tout de suite, en courant tout le jour et en passant par les collines de Gunmal, un Oh’m’en solide peut le faire, dit un jeune. 
Tous les grands-marcheurs s’entre-regardèrent. Qui avait la force de faire cela ?
Ce fut Siemp qui prit la parole :
   - Il faudra me montrer le chemin à travers les collines. Je ne les connais pas.
Siemp n’aima pas dire cela. Il se sentait pris entre deux fidélités, celle due à son peuple et celle due à son maître. Il allait devoir laisser Koubaye. Même si ce dernier était au plus mal et ne pouvait pas bouger, c’est à lui que Balima l’avait confié. Il espérait pouvoir être de retour au troisième jour, peut-être au quatrième. Tout allait dépendre de l’effort qu’il allait devoir faire aujourd’hui.
La mère de la maisonnée donna les ordres. On lui prépara des provisions rapides à manger et énergétiques. Un des jeunes lui prépara une grande écorce gravée avec tous les détails topographiques. Un autre se prépara pour l’accompagner sur le début du chemin.
Avant de partir, il passa voir Koubaye. Celui-ci était toujours inconscient, couvert de sueurs. Les fièvres, comme disaient les gens de Tiemcen, n’avaient pas cédé.
   - Va, lui dit la mère de la maisonnée. Je le traiterai comme un Oh’m’en
Siemp, accompagné d’un jeune, partit en courant sur les grandes échasses. Son compagnon n’avait que des échasses habituelles et devait faire trois pas quand Siemp n’en faisait que deux. Ces grandes échasses demandaient encore plus de savoir faire que les autres.
La mère de la maisonnée les regarda s’éloigner. Autour d’elle, chacun essayait de se sortir du chaos de l’inondation. En rentrant, elle alla vers l’autel du dieu des Oh’m’en qui ressemblait à un échassier et mit un bâton d’encens. Il allait brûler deux jours.
À l’entresol, on vérifiait et on nettoyait ce qui en avait besoin. La rue bruissait de tous ceux qui faisaient de même. Les uns et les autres colportaient les nouvelles. Le pont était détruit comme le château. Les seigneurs survivants avaient établi leur camp sur la rive opposée à la ville, fouillant les décombres de la falaise à la recherche de ce qui pouvait être récupéré. Il ne leur restait qu’un cheval et une trentaine d’hommes sous les ordres d’un jeune lieutenant manifestement dépassé par les évènements. Des troncs d’arbres avaient été jetés entre les deux berges de l’éboulement pour permettre le passage des piétons. On avait aussi mis en place un bac. La vie reprenait lentement. Beaucoup de familles comptaient leurs morts. Dans toute la ville, on voyait des processions. Ils allaient vers le temple. Les prêtresses de la dame blanche accueillaient les uns et les autres, essayant de trouver une place pour chaque corps. Dehors on amenait du bois pour le bûcher. Comme les seigneurs étaient réfugiés sur l’autre berge, on osait apporter au temple les corps des pendus. En temps normal, cette action était interdite. On avait l’obligation de les laisser pourrir sur place pour l’exemple.
La mère de la maisonnée avait mis des offrandes au dieu Grafba. Perché sur ses hautes pattes, avec un corps d’homme couvert de plumes, il tenait à la main le grand bâton d’équilibre à la tête de héron. Tous les Oh’m’en nommaient ainsi “le héron” les grands bâtons qu’ils utilisaient pour marcher sur les échasses. Elle avait mis des fruits et des graines pour le remercier de la bienveillance qu’il avait eue pour ses enfants en arrêtant l’inondation avant que l’eau n’atteigne l’étage. Elle mit aussi du lait et du sucre pour Koubaye. Elle avait donné sa parole à Siemp. Il était maintenant aussi sacré que Grafba.
Le lendemain la journée fut longue. Chaque fois qu’un grand-marcheur arrivait, tout le monde avait le cœur en émoi. Pour occuper les siens et les mettre à l’abri, la mère de la maisonnée les expédia faire diverses courses avec interdiction de rentrer avant la nuit. En milieu d’après-midi, il ne restait qu’elle, deux grands-marcheurs qui se reposaient avant de repartir le lendemain, la servante et Koubaye. Quand le soir arriva sans nouvelle de Siemp, elle décida de faire transporter Koubaye à l’abri. Elle fit préparer un litière et l’installa dessus. Il était encore dans l’entresol quand les soldats arrivèrent. La mère de la maisonnée sursauta. Elle ne les attendait pas si tôt. Elle se porta à leur rencontre, salua respectueusement le lieutenant en lui faisant remarquer qu’il était un peu tôt pour que le grand-marcheur venu de Ruinaze soit là.
   - Je sais, mais je suis venu l’attendre.
Il avait dit cela avec un sourire sardonique qui donna des frissons dans le dos de la mère de la maisonnée. Elle regarda la dizaine de soldats se déployer autour de la maison. Elle rentra dans la cour suivie du lieutenant. Elle appela la servante qui s’occupait de Koubaye, lui demandant d’amener une table et des sièges. Elle sortit en portant deux tabourets, suivie de deux grands-marcheurs portant l’un une planche et l’autre des tréteaux. Ils dressèrent la table. La servante ramena des boissons et des timbales. Si le lieutenant prit place à la table, ses hommes restèrent en faction. Avec le soir qui venait, montaient de noirs nuages si bien que la lumière baissa rapidement obligeant à allumer les lampes. La tension montait au fur et à mesure que passait le temps. La nuit était presque complète quand le lieutenant se leva et dit :
   - Le courrier n’est pas là !
   - Seigneur, l’heure de Lex est encore loin…
   - Sache, vieille femme, que je n'attendrai pas jusque-là. Je te laisse le temps pour un de mes hommes d’aller jusqu’au camp et de revenir…
Il fit signe à un des soldats d’approcher. Il lui dit quelques mots à l’oreille. Le soldat se mit au garde-à-vous et partit en courant. La mère de la maisonnée se mordit les lèvres. Quand elle avait entendu le lieutenant, elle pensait avoir plus de temps. Ses pensées allèrent vers Koubaye. Siemp lui avait confié et il allait être victime de son manque de prévoyance.
    - Je vais aller implorer Grafba. Il aidera le grand-marcheur...
    - C’est ça, c’est ça ! Il ne te protègera pas de ma colère.
La mère de la maisonnée se glissa entre les deux grandes portes de l’entresol. Koubaye était toujours allongé le front couvert de sueur. Elle interrogea la servante du regard.
   - Il délire toujours. Je ne comprends pas ce qu’il dit mais il n’arrête pas de marmonner.
Les grands-marcheurs, qui étaient restés, hochèrent la tête. Le délire était mauvais signe. Les fièvres malignes emportaient souvent des jeunes dans la force de l’âge.
   - Porte un nouveau pot de boisson au lieutenant. Je vais implorer Grafba.
La mère de la maisonnée alluma trois brins d’encens et, multipliant les courbettes, (elle) supplia le dieu des Oh’m’en. Une fois fini, elle s’approcha de Koubaye et lui toucha le front. Il était brûlant. Siemp ne serait pas content et son maître encore moins. Elle ne savait pas ce qu’il représentait. Elle avait donné sa parole et n’allait pas pouvoir la tenir. Elle se redressa et fit face. Elle ferait tout ce qu’elle allait pouvoir faire et si besoin se sacrifierait pour le protéger. Un hôte était sacré !
Dans la cour, le lieutenant, assis, buvait un verre en jouant avec les traces d’eau sur la table. Son épée était posée à plat dessus. Bientôt on entendit une cavalcade. Les soldats arrivaient au pas de course. La mère de la maisonnée se raidit. Le lieutenant finit son verre, se leva lentement et prit son épée. La mère de la maisonnée était prête. Elle espérait juste que le premier coup serait mortel. Elle avait peur de souffrir. Elle ferma les yeux.
Le bruit des échasses frappant le sol les lui fit rouvrir. Un grand-marcheur entra en courant avant de s’affaler sur la terrasse, hors d’haleine. Il défit son sac à dos et le lança en bas. Le lieutenant l’attrapa au vol et l’ouvrit. Les gardes qu’il avait appelés entrèrent à leur tour dans la cour. Pendant que le grand-marcheur déchaussait, le lieutenant avait sorti le cylindre de bambou. Il l’examina. Le sceau était intact. Il reconnut la marque du gouverneur de Ruinaze. Il coupa le ruban et sortit le parchemin. Il en parcourut le contenu et sourit. Des renforts allaient arriver. Il rangea le parchemin dans le tube et s’apprêta à sortir de la cour :
   - Tuez-les tous et brûlez-moi ce repaire de rebelles !
La mère de la maisonnée n’eut pas le temps de bouger. L’épée d’un soldat la cloua au sol. Les autres se ruèrent sur les portes qui se fermèrent devant eux. Les deux grands-marcheurs à l’intérieur avaient mis la barre de sécurité. Les soldats essayèrent de la forcer sans succès. À l’intérieur, les Oh’m’en savaient qu’ils disposaient d’un peu de temps. La porte était faite de ce bois qui venait du fond des rivières de chez eux. Imprégné d’eau et de limon pendant des années, il était devenu dur et résistant comme l’acier. En haut, le dernier arrivé avait retiré l’échelle qui permettait d’atteindre la terrasse où il avait déchaussé. Il ferma à son tour les portes et les volets en les bloquant avec les barres. Il fallait tenir jusqu’à l’arrivée de l’étoile de Lex. Le temps allait être long. Déjà en bas, les soldats avaient mis le feu à la réserve dans la cour et apportaient du bois pour l’empiler contre la porte.
La servante entendit Koubaye s’agiter. Elle se précipita pour s’occuper de lui. Il faisait des grands gestes désordonnés et hurla : BAR LOKA !
Brutalement le silence se fit dehors. Puis vinrent les premiers cris, les premiers hurlements. À travers les fentes de la grande porte, ils virent de rougeoiements entrecoupés d’éclairs bleutés. Les hurlements des soldats s’éloignaient. Sous la porte, une nappe de lumière dorée s’insinua. Elle s’écoula comme une eau allant vers la litière. Les Oh’m’en s’en écartèrent. Elle enveloppa le corps de Koubaye. Dehors les cris étaient de plus en plus lointains et de moins en moins nombreux. La servante tremblait de tous ses membres en murmurant :
   - Les bayagas ! Les bayagas !
Dehors le silence était complet. Des pulsations bleutées agitèrent la nappe de lumière. Cela dura un moment. Les Oh’m’en osaient à peine respirer. Lentement la nappe de lumière se retira. La salle se retrouva plongée dans le noir. On entendit alors comme un gémissement. Les grands-marcheurs se regardèrent. Cela venait de dehors. Le plus courageux s’approcha de la porte. Il entendit distinctement le bruit qui venait de l’autre côté. Il fit quelque chose de fou qu’il ne put jamais expliquer. Il ouvrit la porte. La servante cria de peur, mais la mère de la maisonnée s’écroula à l’intérieur. Le grand-marcheur repoussa le battant et vint la soutenir.

vendredi 2 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 37

Koubaye avait tout de suite aimé cette manière de se déplacer. Il maniait les échasses comme un Oh’m’en de naissance au grand étonnement de ceux qu’ils croisaient. Vivant dans un vaste pays de plaines aux sols pauvres, ils avaient développé ce moyen de déplacement. Ils en avaient fait leur gagne-pain. Comme ils allaient vite, ils faisaient du transport. Ils avaient un réseau de relais dans toutes les villes ou presque. Les gens venaient jusqu’à la maison des “grands-marcheurs” pour y déposer courrier et paquets. Siemp avait été un grand-marcheur avant d’entrer au service de Balima. Siemp ouvrait la route et Koubaye le suivait. Les chemins du pays étaient suffisamment bons pour qu’ils avancent vite. En une journée de grand-marcheur, on parcourait quatre distances de “petit-marcheur”. C’est ainsi que les Oh’m’en désignaient les gens sans échasse. Le voyage aurait été ennuyeux si Koubaye ne découvrait chaque jour de nouvelles choses et de nouveaux paysages. Le soir, ils s’arrêtaient dans une maison d’Oh’m’en. Après un repas rapide, Koubaye partait dormir. Chaque nuit, il se réveillait et ressentait la présence de Riak et ses sentiments.
Après avoir quitté Smé, ils traversèrent une région de collines. Si certaines étaient boisées, la plupart étaient couvertes de terrasses pour permettre la culture. La route n’était pas droite mais sinuait entre les accidents de terrain en longeant les ruisseaux et les rivières. Ils atteignirent Delfa qui était le chef-lieu de la région. Sur la colline la plus proche de la ville, les Seigneurs avaient fait construire une place forte. Sur sa motte le donjon se dressait comme une menace vers le ciel. La maison des Oh’m’en était légèrement en périphérie adossée au poste de garde qui surveillait la route. Comme tous ceux qui entraient et sortaient, ils avaient dû se plier au contrôle. Siemp avait une sacoche de courrier que la mère Oh’m’en de Smé lui avait donnée, et Koubaye était présenté comme un apprenti grand-marcheur. Ils étaient arrivés au bon moment, les gens se dépêchaient de rentrer avant la nuit. Le garde les avait à peine regardés. Le lendemain, munis d’une nouvelle sacoche, ils étaient repartis. Ils suivaient maintenant la rivière.
   - Ce soir nous serons à Tiemcen. La mère de la maisonnée m’a dit, avant le départ, que les seigneurs étaient sur les dents. Il y a eu une révolte dans un village non loin et un des leurs a été tué. Ils dressent des gibets pour un oui ou pour un non.
Koubaye, en entendant Siemp, eut des images qui lui passèrent devant les yeux. Des corps pendaient sans vie, accrochés aux branches des arbres ou aux poutres des maisons. Le château des seigneurs surplombait la rivière, dressant fièrement ses murailles sur la falaise qui bordait l’eau. Koubaye eut la vision des silhouettes jetées du haut des remparts. Elles battaient des bras et des mains comme si elles essayaient de voler. Il cria quand il les vit s’écraser sur les rochers de la rivière. Siemp s'arrêta en l’interrogeant. Koubaye s’était appuyé sur un arbre et reprenait sa respiration. Ses yeux ne voyaient pas Siemp. Il murmura :
   - Cela s’arrêtera quand la falaise s’effondrera…
Siemp ne comprit pas le sens de ces paroles, mais après lui avoir demandé si cela allait bien, ils se remirent en route. Le temps était doux. La marche facile. Ils rencontrèrent un autre grand marcheur. Siemp s’arrêta pour lui parler. Ils utilisèrent la langue des Oh’m’en. C’était une langue aux tonalités sifflantes comme un chant d’oiseau. Koubaye ne comprenait pas ce qui se disait. Il ressentait la peur du grand marcheur, la course qu’il avait dû faire pour échapper à une patrouille de soldats. Siemp en l’entendant s’assombrit. La journée était déjà bien entamée et il n’y avait plus de maison de Oh’m’en entre le lieu où ils étaient et Tiemcen. La rencontre fut malgré tout assez brève. L’autre grand marcheur portait un sac à dos dont le contenu ne pouvait attendre. Ils le virent repartir vers Smé à grandes enjambées. Siemp se tourna vers Koubaye :
   - Il faut qu’on arrive à Tiemcen ce soir mais il faudra qu’on prenne des précautions. Je vais marcher un peu devant toi et tu me suis à distance. S’il y a un danger, je te ferai signe et tu te cacheras.
Koubaye acquiesça et ils se remirent en route. Siemp prit de l’avance. Koubaye le suivait avec plus de difficultés. Marchant seul, il allait plus vite. Koubaye devait presque courir pour ne pas le perdre de vue. La route, et tous ses tournants, ne facilitait pas les choses. L’après-midi se déroula sans encombre. Çà et là, ils virent des silhouettes qui se cachaient. Koubaye ressentit leur peur et conclut qu’ils fuyaient la région. Alors que la lumière commençait à baisser, ils virent leurs premiers pendus. Siemp avait ralenti. Il s’arrêtait parfois pour scruter la route et repartait. Des colonnes de fumée, çà et là, signalaient des fermes et des maisons en feu. Koubaye vit Siemp stopper de nouveau pour regarder la route devant lui. Il scruta aussi les collines environnantes et le ciel. Il fit signe à Koubaye de le rejoindre. Cela faisait un moment qu’ils n’avaient vu personne.
   - On va passer par là. Le chemin conduit en haut de la colline et on devrait pouvoir voir la ville et ses environs.
Sans attendre, il s’engagea dans la forêt. Siemp y marchait rapidement alors que Koubaye devait faire des efforts pour ne pas se taper dans les branches ou ne pas tomber à cause des irrégularités du terrain. Quand il parvint en haut, Siemp était déjà en train de regarder. Ils dépassaient à peine la cime des arbres mais la vue était dégagée. La vision qu’il eut dans le soleil couchant le laissa sans voix. Il n’avait jamais vu de lac. Au pied de la colline, une grande étendue d’eau miroitait dans le soleil couchant. Il trouva cela beau et en même temps, il sentit que c’était terrible. Il demanda à Siemp qui semblait un peu désemparé :
   - C’est Tiemcen ?
   - Oui et non. Je ne comprends pas. Il a dû arriver quelque chose. La rivière semble avoir débordée…
Il resta un moment silencieux et puis ajouta l’air étonné :
   - … et puis je ne vois pas le château en haut de la falaise. Viens !
Ils redescendirent rapidement. Siemp était inquiet. Koubaye le sentait mais ne comprenait pas pourquoi. Siemp avait perdu toute prudence et avançait à grandes enjambées obligeant Koubaye à courir. Après un dernier tournant, ils découvrirent la ville.
Elle était inondée. Siemp regarda quelques instants l’agitation des gens qui allaient et venaient cherchant à sauver ce qui pouvait l’être. Il n’y avait pas l’ombre d’un soldat. Reprenant sa marche, il se mit à marcher dans l’eau. Bientôt, ils ne croisèrent que des bateaux de fortune. Les femmes pleuraient, les hommes avaient le visage fermé. Koubaye eut bientôt de l’eau jusqu’en haut des échasses. Il commençait à craindre de s’enfoncer dans l’eau quand ils atteignirent la maison de Oh’m’en. Le portail était ouvert, et sur le balcon quelqu’un leur fit signe quand il les vit. Ils venaient juste de déchausser quand il y eut un grand bruit. Et brutalement l’eau baissa entraînant tout. Ils virent des embarcations être emportées par le courant avec leur chargement plus ou moins fragile. Siemp se tourna vers celui qui les avait accueillis :
   - Mon nom est Siemp, je suis porteur d’une sacoche. Qu’est-ce qui s’est passé ?
  - Mon nom est Drafte. La mère de la maisonnée t’expliquera. Entrez, je dois rester pour veiller avant le lever de l’étoile de Lex.
Siemp, la sacoche sur l’épaule, passa la porte. La grande salle était encombrée de toutes sortes de choses. Il alla vers la femme qui donnait les ordres et se présenta.
   - Reposez-vous, nous mangerons plus tard et je répondrai à vos questions.
L’agitation dura encore un moment. Koubaye dormait à moitié quand on servit le repas. Siemp en tant que dernier arrivé se retrouva à la droite de la maîtresse de maison. Elle s’adressa à Siemp :
  - Tiemcen connaît malheurs sur malheurs. Il y a d’abord eu, voilà dix jours, la mort du lieutenant. La répression des Seigneurs a été brutale. Nous avons été épargnés parce que nous portons les missives vers la capitale. Cela se calmait un peu quand un garde a été attaqué, ici, en pleine ville, il y a deux jours. Depuis, c’était le carnage. Beaucoup se sont cachés quand ils ont entendu le hurlement du seigneur du haut des remparts du château…
   - Je n’ai pas vu le château, la coupa Siemp…
  - Il s’est effondré, ou plutôt la falaise s’est brutalement effondrée dans la rivière. La terre en a tremblé. Quand on a vu les gardes se précipiter pour aller au secours du seigneur, on a failli crier de joie… Mais l’éboulement a coupé la rivière et l’eau est montée très vite, noyant tout et tous.
Elle se tourna vers sa gauche :
   - Degermane, tu es venu par le sud. Raconte ce que tu as vu.
  - Et bien, je longeais la rivière quand la terre a tremblé. J’ai vu disparaître la falaise et la rivière s'assécher. Quand je suis arrivé au coude, le pont avait disparu, le château avait disparu. La poussière retombait et la rivière était à sec. Un mur de pierre, de terre et de débris se dressait devant moi, barrant le passage. J’ai alors fait le tour par le chemin du moulin qui contourne la colline du sud. L’eau avait déjà envahi tout le bas quartier et j’ai couru devant elle pour arriver ici et prévenir.
   - Heureusement pour nous, nous avons pu ainsi sauver beaucoup de choses. Isach a suivi l’eau qui partait. Il a vu que la rivière s’est frayée un nouveau chemin dans l’éboulis. Mais la ville pleure ses morts. Il y avait les pendus, maintenant il y a aussi les noyés.
Koubaye, qui s’était réveillé, se mordit la lèvre. Il avait dit et la falaise était tombée. Sa haine des seigneurs avait fait des noyés. Des larmes coulèrent sur ses joues...

lundi 29 janvier 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 36

Dans le temple, comme lui expliqua Mitaou, il y avait le pavillon qu'on n’ouvrait qu'une fois par an pour la fête. C'est là qu'elles se rendirent. Elles pénétrèrent dans le hall d'accueil. Il y avait plusieurs personnes attendant. Riak reconnut des prêtresses et des servantes. Dans un coin, il y avait plusieurs bicolores pour assurer la sécurité. Et il y avait des gens en vêtements ordinaires. Quand Riak pénétra dans la salle, tous les regards se tournèrent vers elle. Mitaou la conduisit dans un coin. Les regards se détournèrent quand le rideau de la salle de la grande prêtresse se souleva. Une dame sortit à reculons en saluant et en remerciant. La mère Keylake sortit peu après. Du regard, elle parcourut la salle et se dirigea vers un groupe venu de l'extérieur. Elle les invita à entrer.
   - Regardez bien, comment ils font le salut. Il vous faudra faire de même, murmurait Mitaou à l'oreille de Riak.
Les différents groupes qui attendaient se refermèrent sur l'espoir déçu d'être l'appelé. Riak dont la patience n'était pas le fort, avait du mal à ne pas bouger. Mitaou tentait de la calmer par des paroles qui exaspérait Riak. Alors que son énervement montait d'un cran, elle vit arriver une bicolore. Elle était presque deux fois comme Riak. Elle portait un bâton à la ceinture. Riak sentit la peur de Mitaou. Quand elle fut tout près, la bicolore s'inclina pour saluer Riak. Pantalon noir, tunique blanche, à l'inverse des novices, sa manière de bouger évoquait la souplesse des loups. Si Mitaou s'était mise en retrait, pour avoir déjà eu à faire avec elle, Riak salua la nouvelle venue d'un mouvement de tête.
  - Je vous salue, Noble Hôte. Mon nom est Koulfa. Puis-je vous importuner quelques instants ?
  - Je vous écoute, répondit Riak.
  - J'étais dans le groupe qui est intervenu l'autre soir. Vous avez une technique de combat efficace. Qui a été votre maître ?
   - Je n'ai pas de maître.
   - Alors, il vous en faudra un. Un tel don est comme la pierre de diamant. Il faut le travailler pour qu'il brille de tous ses feux. 
Elles furent interrompues par le mouvement du rideau. La même scène se répéta avec le même résultat. Appelée par une bicolore, Koulfa était repartie vers son groupe. Riak de nouveau, fut confrontée à l'attente. Elle sentait l'énervement monter en elle. C'est à ce moment-là qu'elle vit entrer la prêtresse qui l'avait menacée. Quand leurs regards se croisèrent, Riak put voir la flamme de colère dans les yeux de Loilex. Peu après, une novice et une prêtresse pénétrèrent ensemble dans la salle. À une mèche de cheveux dépassant de la coiffe, Riak comprit que les quatre chevelures blanches étaient présentes. Si la novice et la mère Fannebuis étaient ensemble et semblaient en grande conversation, Loilex était seule dans son coin. Elle avait pris une position méditative. Pourtant Riak, à chaque fois que son regard passait dessus, sentait l'ambition et la haine des autres. Cela lui mettait les nerfs à vif.
De nouveau le rideau se souleva, laissant passer la mère Keylake, suivie par ceux qui avaient été reçus. Ils sortaient à reculons en saluant. Quand ils passèrent près de Riak, leur air extatique en disait long sur leur satisfaction. La mère Keylake qui les suivait dit à Mitaou de faire entrer Riak. Mitaou s'inclina devant Riak et l'invita à se présenter devant la grande prêtresse. Dédaignant le protocole, Riak se dirigea vers le rideau et entra, Mitaou horrifiée sur ses talons. Tout s'était passé si vite que Koulfa n'avait pas eu le temps d'intervenir. La grande prêtresse, assise derrière sa table de travail, regarda Riak entrer et vaguement faire une révérence. Derrière elle, Mitaou fit une révérence impeccable. Selon le protocole, on n'avait pas le droit de parler sans avoir été interrogé. La grande prêtresse leva la main pour imposer le silence à Riak, puis elle dit à Mitaou :
   - Va attendre derrière le rideau, ma fille. Je t'appellerai.
Mitaou fit une nouvelle révérence et sortit à reculons. Restée seule avec Riak, la grande prêtresse lui dit :
   - Tu es comme un poulain fougueux qui a besoin d'être dressé. Non, tais-toi. Sais-tu que si tu sors du temple, tu es morte. Les seigneurs connaissent aussi les légendes et les prophéties.
Riak, réduite au silence, savait que la grande prêtresse avait raison. Elle ne devait d'être en vie qu'en raison de son isolement. Ces deux jours de fête lui avaient ouvert les yeux. Dehors la chasse aux cheveux blancs était ouverte.
   - Sais-tu combien de jeunes comme toi sont tuées dans le royaume ? Moi, je le sais et à chaque fois, je me pose la même question… et si c'était l’avatar de la Dame blanche ? C'est un des rôles de notre ordre de sauver celles qui sont porteuses du signe de la Dame.
   - J'ai survécu jusqu'à aujourd'hui. Je pourrais continuer.
 - Comme tu le dis, jusqu'à aujourd'hui. Actuellement, nous sommes quatre vivantes. Mais tu es différente. Tu es porteuse d'une puissance que je ne connaissais pas. Tu m'intrigues, mais tu as besoin d'être disciplinée. Sache que je le ferai.
   - Et si je refuse…
  - Alors tu perdras tout. Le temple ne pourra rien pour toi. Notre position est forte et fragile. Forte car le peuple est pour nous. Nous attaquer provoquerait une révolution. Mais, en même temps, nous ne sommes que tolérées par les seigneurs. Alors réfléchis bien. Demain, ou après demain, viendra ta mère… Oui, je sais qu'elle ne l'est que par adoption mais elle t'a élevée, alors je déciderai de ce que je peux te proposer.
La grande prêtresse agitait une petite cloche à la tonalité aigre. Immédiatement Mitaou entra.   
   - Fais entrer mère Fannebuis, mère Loilex et Inali, la novice et retire toi. Je ferai reconduire Riak.
Mitaou fit une nouvelle révérence et sortit. Peu après, Loilex entrait la première. Elle s'inclina plus profondément que ne l'exigeait le protocole et avant qu'elle n'ait ouvert la bouche, la grande prêtresse lui imposa le silence. Fannebuis entra à son tour. Elle s'inclina en saluant sobrement. Inali pénétra la dernière, elle fit une révérence impeccable et se mit vers le fond de la pièce. La grande prêtresse leur fit signe de s'approcher. Quand elles furent toutes les quatre près de la table, elle dit :
   - Les informateurs m'ont prévenue. En aucun cas vous ne devez quitter l'enceinte du temple. Les seigneurs recherchent Riak qui est mon hôte, mais votre chevelure fait de vous des proies pour leur haine.
Fannebuis prit la parole :
   - Notre Mère, nous devions partir aujourd'hui avec le premier convoi !
   - Je sais. Mes ordres sont formels. Vous restez !
   - Votre sagesse est immense, dit Loilex. Nous ferons ce que vous demandez.
   - J’obéirai, Notre Mère, ajouta Inali.
La grande prêtresse regarda Riak.
   - Je crois que je n'ai pas le choix, dit cette dernière, … grande prêtresse.
   -  Bien, maintenant laissez-moi. Inali, tu reconduiras Riak.

dimanche 21 janvier 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 35

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La matinée n'était pas ensoleillée mais il ne pleuvait plus. Youlba était allée porter ses combats ailleurs. Les bruits du village et de la fête passaient le haut mur. Le jardin où Riak se promenait faisait triste mine après toute la pluie reçue. Mitaou la suivait encore tout étonnée de l'honneur qui lui avait été fait. Tout cela grâce à Riak. Une autre invitée arriva dans le jardin. Comme Riak, elle était suivie par une novice. Sa silhouette empâtée laissait deviner son manque d’exercice. Contrairement à Riak, sous la tunique blanche et rouge, elle portait ses habits. Ce qu'on en voyait montrait la richesse de la propriétaire. D'âge mûr, elle avait l'habitude de donner des ordres. Sa voix claqua, sèche et impérieuse quand les deux hôtes se rencontrèrent. Elle ordonna aux nocives de s'éloigner. Quand elle fut seule avec Riak, elle la prit par le bras comme feraient deux amies et lui dit d'une voix plus mielleuse :
   - Je suis la femme de Khanane, prince de la descendance du roi Riou. Je fais ma retraite comme chaque année. La grande prêtresse a la bonté de m'inviter pour la fête. Nous ne nous connaissons pas. Quelle est votre lignée ?
Le seul contact de cette femme avait révulsé Riak. Tout son discours la mettait mal à l'aise. Elle ne savait que répondre.
  - Je suis Riak, femme de personne. La grande prêtresse m'a invitée à cause de mes cheveux blancs.
 - Je me doutais, chère enfant, des intentions de notre hôtesse. Elle ne peut s'empêcher de recueillir toutes celles qui ont cette blanche chevelure. Au moment où nous devisons ensemble, vous êtes la quatrième… mais je bavarde, je bavarde et je ne vais pas avoir le temps de faire ma méditation. Permettez-moi de vous laisser…
À peine avait-elle dit cela qu'elle lâchait le bras de Riak et qu'elle sortait du jardin, suivie de la novice qui courait pour la rattraper. Quand Mitaou se fût rapprochée de Riak, elle lui dit :
  - Méfiez-vous d'elle. Soko, la novice qui doit la guider, m'en a dit du mal. Le retour de la Princesse ne l'intéresse pas. Seules la puissance et la richesse trouvent grâce à ses yeux.
   - Je crois que j'avais compris, répondit Riak.
Elle se promena un moment. Étant habituée à être toujours occupée, Riak se trouva vite à court d'idée de déplacement. Elle dit à Mitaou qui la suivait toujours :
   - Je vais aller me reposer.
   - Bien, Noble Hôte, je vais vous conduire à votre chambre et je viendrai vous chercher pour l'audience.
Arrivée dans la chambre, une fois le rideau tiré, de nouveau, elle ne sut plus quoi faire. Machinalement, elle mit la main sur le médaillon. Elle se mit à chantonner doucement la mélodie qu'elle avait entendue à la cérémonie du matin. Elle se mit à danser et rapidement, se retrouva dans un état second.
Un bruit de pas la ramena à la réalité. Elle se sentait essoufflée et avait les joues rougies par l'exercice. Les pas s'arrêtèrent devant le rideau. Ce n'était pas Mitaou. Une prêtresse entra. Elle avait l'air furieuse. Elle pointa un doigt accusateur sur Riak et lui déclara :
    - Je te préviens tout de suite ! Quoi qu'il arrive, c'est moi qui serais la prochaine grande prêtresse. Alors ne te mets pas en travers de mon chemin...
Ayant dit cela, elle ressortit aussi vite qu'elle était entrée. Riak n'avait pas bougé, sidérée par cette apparition. Elle eut à peine le temps de se remettre que Bemba entrait.
    - C’est bientôt l'heure de votre audience et je ne voudrais pas que votre tenue ait le moindre défaut.
   - La femme de Khanane m'a dit qu'il y avait déjà trois personnes avec les mêmes cheveux que moi. Qui sont-elles?
   - Ah, vous avez rencontré la pimbèche… personne ne l'aime celle-là. La grande prêtresse n'a pas le choix. Il faut bien ménager la susceptibilité de Khanane. Il est influent. C'est un descendant du roi Riou. Mais la pimbèche a raison. Vous n'êtes pas la seule, Noble Hôte, à avoir cette blanche chevelure. Il y a d'abord notre mère à toutes, la grande prêtresse et puis il y a la mère Fannebuis. Elle, c'est une crème. Jamais un mot plus haut que l'autre et en plus elle a une belle voix. Bon elle a pas inventé l'eau chaude, mais elle est gentille, surtout avec les noires...
Bemba babillait tout en préparant Riak à la rencontre avec la grande prêtresse.
   - … Les noirs, c'est nous les servantes. Bien sûr ya aussi les bicolores. Vous avez les novices et puis les nonnes gardiennes… mais vous en connaissez certaines… mais si, rappelez-vous, Noble Hôte, celles que vous avez bousculées, la nuit de la salutation. Ça on peut dire que vous les avez impressionnées. Avant une mauvaise chute, j'étais comme elles… c'est pour cela que je m'entends toujours bien avec… d'ailleurs c'est Koulfa une bicolore, qui me disait que la mère Loilex avait toutes ses chances de devenir la prochaine grande prêtresse. Fannebuis n'a pas la stature et elle le sait. Elle ne se mettra pas contre la Loilex. Elle a trop peur. Quant à la dernière c'est encore une bicolore comme Mitaou. En plus elle est très jeune dans sa tête… le bruit court déjà que la Loilex est très énervée depuis votre arrivée, d'ailleurs Koulfa avait envie de voir pour parler certaines techniques de combat que vous avez utilisées quand vous….
Bemba s'arrêta net au milieu de la phrase et elle reprit :  
   -  Ah, Noble Hôte, vous voilà parfaite pour aller voir Notre Mère à toutes.
À peine avait-elle fini sa phrase que Mitaou entrait.



dimanche 14 janvier 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 34

Riak se réveilla avant l'aube. Elle avait rêvé de Koubaye. Cela lui avait rendu un peu de paix intérieure. Elle prit la résolution de faire tout son possible pour que tout se passe bien. Quelque part dans le temple, une petite cloche sonna. L'aube était encore très pâle. La servante, toute de noir vêtue entra dans la pièce. La novice, en habit blanc et noir, pliait sa paillasse. Bemba lui dit :
   - Le bassin pour les ablutions de la Noble Hôte va arriver. Est-elle réveillée ?
   - Je vais voir, répondit Mitaou.
Riak tira le rideau qui séparait l'alcôve de la pièce. Les deux femmes s'inclinèrent :
   - Nous vous saluons, Noble Hôte.
Riak sentit qu'elle ne connaissait pas le protocole qui gouvernait la vie de ces femmes. Elle était dans une grande ignorance de ce monde. Elle ne connaissait que ce que la majorité des gens savait. Les prêtresses blanches priaient pour le retour de la Princesse et la restauration du royaume. Le reste était complètement flou.
     - Que dois-je répondre, demanda Riak ?
   - “Je vous salue”, lui dit Mitaou. Votre tenue est inadaptée, Noble Hôte. La mère intendante  vous a fourni un nécessaire.
Bemba qui était sortie un instant revint avec des vêtements blancs et rouges qu'elle posa sur un coffre. D'autres servantes en noir arrivèrent portant bassin et seaux pleins d'eau. Elles posèrent le bassin et le remplirent d'eau fumante et parfumée. Riak regarda cela avec étonnement.
   - À quoi ça sert ?
   - À vos ablutions, Noble Hôte.
Riak avala sa salive en comprenant qu'elle allait devoir se déshabiller et entrer dans le bassin. Bemba s'approcha d'elle et l'aida à retirer ses habits grossiers de vieille femme qu'elle avait gardés. Quand elle fut en chemise elle l'invita à entrer dans l'eau. Mitaou s'était éclipsée, suivant la cohorte des autres servantes. Riak prit plaisir au contact de la tiédeur. Elle entendit une autre personne entrer.  Celle-ci murmura quelques mots à l'oreille de Bemba et s'approcha du bassin. Riak était allongée dedans, la tête reposant sur un coussin.
   - Permettez, Noble Hôte, que je vous prépare.
Bientôt Riak se retrouva nue, prise en charge par des mains douces et bienfaisantes. Elle vécut un moment de bien-être comme elle n'en avait jamais connu. Quand elle sortit de l'eau, on l'enveloppa dans un linge chaud et la servante, qui l'avait lavée, l'aida à revêtir ce que la grande prêtresse lui avait fait porter. Riak n'avait jamais rien porté d'aussi fin. Elle avait l'impression de ne rien porter ou presque.
   - Ne vous inquiétez pas, Noble Hôte, on se fait très bien à cette tenue, lui dit la servante habilleuse. Vos vêtements vous seront rendus quand vous sortirez du temple.
À ce moment-là, Mitaou entra, suivie d'une nouvelle nuée de servantes qui débarrassèrent la pièce. Riak était trop occupée à écouter la novice pour faire attention aux chuchotements des servantes qui échangeaient des commentaires sur la blancheur de sa peau et de ses poils. Elle suivit Mitaou qui la conduisit vers la salle de cérémonie tout en lui expliquant le déroulement des rites et ce qu'elle aurait à faire. Elles entrèrent dans la grande tente montée pour le temps de la fête. Des servantes s'activaient pour disposer le nécessaire pour le rite. Riak se retrouva sur une estrade sur la gauche de l'estrade principale. Elle fut bientôt rejointe par deux femmes, chacune suivie par une novice. Elles regardèrent Riak, l'air étonné. Elles aussi avaient une robe blanche et une tunique rouge. Elles saluèrent Riak d'un geste de la tête. Alors que l'une d'elle allait dire quelque chose, la novice qui l'accompagnait lui prit le bras et lui fit signe de se taire. À ce moment-là, les novices entrèrent et prirent place en face des invités. Riak reconnut la mère des novices qu'elle avait bousculée. D'un regard aigu elle vérifia que toutes ces jeunes soient bien alignées. Déjà les servantes entraient se disposant au fond de la tente en silence. Puis vinrent les prêtresses, toutes de blanc vêtues. Elles se rangèrent devant l'estrade principale. C'est alors que le tambour se fit entendre. Riak ne l'avait pas vu en arrivant. Elle découvrit que quelques prêtresses étaient rassemblées dans un coin avec des instruments de musique. Le tambour battait comme un coeur, une pulsation lente et sourde. La grande prêtresse entra, suivie des deux que Riak n'aimait pas. Elle se plaça debout face aux autres. Elle était la seule à ne pas porter le voile blanc sur la tête. Ses cheveux en tenaient lieu. Immédiatement, une servante posa un brûle-parfum devant elle, et une autre lui tendit la boîte d'encens.
Tout se figea. Seul le tambour battait. Dehors une trompe sonna. C'était le signal. Le soleil venait d'éclairer le rocher du roi Riou. Mitaou l'avait expliqué à Riak. La grande prêtresse mit l'encens sur les charbons ardents. Une épaisse fumée s'éleva du brûle-parfum. La grande prêtresse fit un signe de la main. Le tambour fut rejoint par les gongs. Elle entama alors le premier chant. Riak, qui ne le connaissait pas, était dispensée de le chanter. Mitaou derrière elle et toutes les autres se joignirent au chant. Ils parlaient de salutations aux dieux. Bientôt Riak sentit l'encens. Cela lui piqua le nez. Elle eut peur d'éternuer. Son médaillon se mit à lui peser sur la poitrine. Le rythme de la musique changea. Ce deuxième chant était le chant que la Princesse chantait tous les matins aux temps heureux. Riak, qui ne l'avait jamais entendu, eut l'impression de le connaître. Elle se mit à le fredonner. Mitaou s'approcha d'elle rapidement, lui demandant de faire silence. Seule la grande prêtresse avait le droit de le chanter à cet office. Le reste de la cérémonie se passa sans autre incident pour Riak. Ce fut une suite de récitatifs, de chorals ou de chants a capella.
Le médaillon était chaud sur sa poitrine. Mitaou lui tapa légèrement sur l'épaule et lui fit signe de la suivre quand la tente de cérémonie se fut vidée. Riak s'aperçut que les deux autres invitées étaient déjà parties. Elle sentit la novice irritée. Elle lui posa la question. Mitaou l’éluda. Au nombre de recommandations qu'elle fit pour le repas qui venait, Riak comprit que la faute qu'elle avait faite en chantant quand il ne le fallait pas, mettait Mitaou en difficulté.
   - On mange le matin après l'office de la salutation et le soir avant le lever de l'étoile de Lex.
   - Et entre les deux, qu'est-ce qu'on fait ?
   - On étudie les chants et les textes rituels. On prépare les offrandes aux dieux et les amulettes pour qui en fait la demande.
   - Et moi ?
   - Vous, Noble Hôte, vous pourrez méditer ou vous promener dans le jardin.
Riak trouva la perspective peu engageante. Elle n'était jamais restée sans rien faire. La salle à manger du temple était petite. Et le service se faisait par groupe. En tant qu’invitée, elle allait manger avec la grande prêtresse, en premier. Mitaou était la plus impressionnée des deux. Dans la pièce, sur une estrade, la grande prêtresse et ses deux adjointes avaient pris place avec elle, mais sur le côté une prêtresse mangeait avec elles. Mitaou expliqua à Riak un peu plus tard qu’elle dirigeait le temple du village. De chaque côté, deux longues tables. Les deux autres invitées étaient d'un côté et Riak de l'autre.
Le repas se passa sans difficulté. La nourriture restait simple mais bonne. Alors que la grande prêtresse en se levante donnait le signal de la fin du repas, elle fit signe à Mitaou qui se précipita et s'agenouilla devant elle.
   - Je recevrai Riak en audience après les rites d’offrandes.
Et elle la congédia d'un geste. Quand Mitaou revint près de Riak, elle était bouleversée. La grande prêtresse lui avait parlé...

vendredi 5 janvier 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 33

Koubaye avait marché toute la journée derrière Siemp. Ils étaient passés rapidement par l'auberge pour prendre le maigre bagage de Koubaye et saluer Sorayib. Les adieux avaient été brefs. Koubaye était parti le coeur lourd. Son grand-père aussi était ému. Il l'avait rassuré en lui disant qu'il allait apprendre bien plus au mont des vents qu'il n'en aurait appris en restant ici toute sa vie.
Siemp n'était pas un homme bavard. Il était pourtant attentif. Beaucoup plus grand et plus massif que Koubaye, il avait fait attention de ménager son jeune compagnon en faisant des pauses régulièrement. Koubaye, qui cherchait à savoir, posait des questions durant ces moments. Il recevait des réponses courtes et évasives, globalement peu informatives.
Il apprit que Siemp était un vieux serviteur de Balima. Il comprit que ce dernier avait de hautes fonctions car il connaissait les grands savoirs et que, depuis peu, on, et Koubaye avait entendu Lacestra, lui avait confié la gestion de la maison des savoirs du mont des vents. Siemp servait de coursier et, avait-il annoncé :
  - C'est la première fois que j'emmène un colis aussi bavard.
Koubaye n'avait plus osé l'interroger. Ses pensées étaient alors revenues sur la vie qu'il quittait. C'est alors que l'image de Riak s'était imposée à son esprit. Il n'avait même pas eu le temps de lui dire au revoir. Qu'allait-elle penser ? Il repensa aux derniers moments sur l'estrade. Il avait vu déteindre les cheveux de Riak et après quelques cris, il y avait eu la bousculade. Depuis, il était sans nouvelle. Tout en marchant, il essaya d'invoquer son image sans parvenir à un résultat. Puis la fatigue aidant, il devint comme une machine à marcher. Sa seule pensée était de continuer d'avancer.
Quand la nuit tomba, Koubaye espérait l'arrêt à chaque maison. C'est aux toutes dernières lueurs du jour qu'ils atteignirent un hameau. Au centre, la grande maison était une auberge. Ils y entrèrent. Cela réveilla Koubaye. Il n'avait connu que celle du village et il était curieux de découvrir d'autres lieux. Il fut déçu. Il retrouva une salle de même genre et, s'il ne connaissait personne, il vit bien que ceux qui venaient là, ressemblaient beaucoup à ceux qui fréquentaient l'auberge de Gabdam. Siemp commanda deux repas. Son air bourru et ses réponses brèves découragèrent les tentatives de communications de l’aubergiste. Quelques uns parlaient à haute voix. Koubaye entendit parler de la pluie, des récoltes et de la mauvaise humeur de Youlba. Plus le dîner avançait et plus son excitation diminuait. Alors qu'il finissait sa galette, il ressentit la fatigue comme une chape. Quand Siemp se leva de table, Koubaye le suivit jusqu'à un petit réduit garni de deux paillasses. Il était à peine couché qu'il dormait déjà. Il n'entendit pas Siemp partir, pas plus qu'il ne l'entendit revenir.
Il se réveilla en pleine nuit. Le noir était complet. Il entendait la respiration régulière de Siemp qui dormait. Il s'assit sur sa paillasse recherchant ce qui avait pu le réveiller. Il resta un moment comme cela, laissant son esprit libre d'aller et venir. Il pensa à Riak. Il eut comme un éclair devant les yeux. Il sut. Il sut sa détresse et sa peine, sa colère et sa curiosité. Il sut qu'elle se sentait seule. Alors il murmura :
   - Où que tu ailles, quoique tu fasses, j’en aurai le savoir. Sois sans peine et garde ta colère. Ce qui va t’advenir sera l'écheveau de Rma.
Devant ses yeux, la lumière s’adoucit. Il savait Riak en paix.
Le jour n'était pas encore levé quand Siemp le réveilla. Une fois le repas fini, ils reprirent la route. À la première pause, Koubaye demanda :
   - On va marcher comme ça combien de jours ?
Siemp le regarda, sembla réfléchir un moment et articula :
   - Quatre jours pour atteindre la plaine, et après on ira plus vite. Bien, assez parlé, on repart.
Et sans rien ajouter, il avait remis son baluchon sur l'épaule et s'était remis en route. Koubaye se dépêcha de le suivre. Il pensait : “Plus de quatre jours de voyage… Le monde est-il si vaste ?” Comme souvent quand son esprit était préoccupé par une question, le savoir venait. Il coulait en lui comme un ruisseau, clair et limpide. Le mont des vents était loin, très loin. Même s'ils marchaient plus vite dans la plaine que sur le chemin de montagne qu'ils suivaient, il faudrait presque une lunaison pour y arriver. Il eut un instant de découragement et puis il pensa que Rma saurait bien tisser les fils du temps pour croiser les destins.
Le paysage changeait. Siemp avait pris par le col Difna. Il coupait la montagne au plus court. Koubaye et les siens habitaient la chaîne de montagne au nord du pays. Plus on s'y enfonçait plus les sommets étaient hauts et enneigés. À leurs pieds, on avait la plaine du roi Riou. Là où avait eu lieu la funeste bataille. Cette plaine rejoignait le fleuve Polang qui servait de frontière, avant, avec le royaume des seigneurs. En descendant le fleuve Polang, on rejoignait assez facilement le reste du royaume à travers les gorges du Tianpolang. Un large passage bordé de falaises. C'est par là que passaient les chariots et les gens qui avaient le temps. Tout le commerce entre les deux royaumes y passait.
Pour rejoindre la plaine du roi Riou, on devait passer le saut du Cannfou. La rivière Cann qui courait dans la plaine du roi Riou, donnait naissance à une cascade haute comme dix hommes. Les chariots déchargeaient à ses pieds dans la ville qui portait le nom de la cascade et on chargeait les bêtes et les hommes pour continuer le voyage vers les hautes terres. Le roi Verne avait pris les gorges du Tianpolang dès le premier assaut. Le roi Riou avait dû faire passer son armée par le col de Difna. Le chemin était bien tracé, Siemp et Koubaye avançaient bien. Ils s'étaient arrêtés dans le premier relais et devaient passer le col pour atteindre le deuxième. Koubaye aurait bien aimé passer par l'autre chemin. Il avait nourri le secret espoir de voir sa mère. Aujourd'hui l'étape allait être dure. Siemp lui avait prédit la souffrance et il n’en menait pas large. La montée était raide et longue. Les pauses avaient diminué. Ce soir, l'étoile de Lex revenait et avec elle, les bayagas. Siemp les craignait beaucoup, Koubaye plus du tout depuis cette nuit dans la caverne effondrée. Il savait qu'il ne risquait rien. Il savait leur nature. La pluie les rejoignit avant le sommet, faisant soupirer Siemp. Il avait mis une cape épaisse et avait repris son chemin au même rythme. Koubaye n'avait rien d'autre que son manteau. Il en releva le col et mis son bonnet, peinant pour tenir le rythme. Siemp ne s'arrêta même pas au sommet. La descente fut difficile. Koubaye glissa et tomba plusieurs fois. Siemp se rattrapa quelques fois sans que ces malheureuses expériences ne le fassent ralentir. C'est exténué que Koubaye atteignit le hameau du deuxième relais.
Comme la première nuit, il ressentit chez Riak un mélange d'étonnement et de colère, de plaisir et de peurs.
Au matin, Siemp lui fit presque un discours :
   - Aujourd'hui, on va quitter la montagne. Devant nous c'est le coeur du royaume. On va aller beaucoup plus vite dès qu'on aura atteint Smé. Je vais t'apprendre comment les Oh’m'en se déplacent. Le mont des vents est vers l’ouest.
Koubaye sut alors que Siemp était un Oh’m’en et que dans son coeur, la nostalgie de sa steppe était grande. Il ressentit dans ses muscles ce qui devait être fait pour se déplacer comme eux. Cela le fit sourire. En attendant, ils reprirent leur marche. Le chemin était plus facile, plus large, plus fréquenté. La terre était plus riche sur ce versant et des champs en terrasse succédaient aux champs en terrasse. Ils traversèrent un paysage de collines de moins en moins hautes. À chaque petit col, Koubaye découvrait un peu plus la grande plaine. Le soir, ils furent à Smé. Contrairement à ce qu'il pensait, ils n'allèrent pas dans une auberge. Siemp frappa à un haut portail sculpté. Une petite porte s'ouvrit. Un homme de même stature que Siemp les dévisagea et s'adressa à eux dans un idiome que Koubaye ne connaissait pas, la langue des Oh’m’en. Siemp lui répondit dans la même langue. Aussitôt, avec un sourire, le portier les invita à entrer. La cour était assez vaste et entourée de hauts murs. La maison avait un étage. Le portier cria quelque chose en s'adressant à quelqu'un dans la demeure. Immédiatement une femme en sortit et vint embrasser Siemp en exprimant une grande joie. Puis elle se tourna vers Koubaye, le regarda de la tête aux pieds et dit quelque chose à Siemp. Celui-ci répondit en langue commune :
   - Mon maître m'a demandé de l'emmener rapidement au mont des vents. Il pourrait marcher comme un Oh’m’en.
Le femme répondit :
   - Sait-il ?
   - Il n'a jamais quitté la haute vallée !
   - Alors il faut qu'il essaye.
Elle se tourna vers le portier en lui donnant des ordres en langue Oh’m’en. Celui-ci courut sous l'auvent qui longeait le mur extérieur et revint avec une brassée de perches. Koubaye les regarda faire, intrigué. Siemp lui dit :
   - Suis-moi !
Au bord de la maison, il y avait un escalier montant à une petite terrasse. Siemp s'assit sur le bord, les jambes pendantes et fit signe à Koubaye de faire de même. Le portier disposa rapidement quatre perches près de chacun. Siemp dit à Koubaye :
   - Fais comme moi.
Avec dextérité, il attacha les deux plus courtes à ses pieds, saisit les deux longues et d'un coup de rein, il se retrouva debout au milieu de la cour. Koubaye, qui l'avait regardé, fit de même. Quand Siemp le vit debout comme lui, il se mit à marcher en longeant le mur. Koubaye le suivit. Et quand Siemp se mit à courir, Koubaye le suivait encore. Siemp se laissa tomber en avant, et avant de se retrouver face contre terre, il avait défait ses échasses et atterri sur ses deux pieds. Quand Koubaye fit de même, la femme applaudit. Elle dit alors à Koubaye :
   - Le maître de Siemp a raison. Tu n'es pas un garçon commun. C'est un honneur pour moi de t'accueillir sous mon toit. J'envoie un marcheur tout de suite pour préparer votre route. En attendant entrez et reposez-vous !