mercredi 15 novembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 28

La grand-mère avait tout de suite compris que quelque chose s’était passée. Elle avait pris Riak à part et l’avait emmenée dans la petite chambre que Gabdam avait réservée pour eux. Elle avait juste donné l’ordre à son mari de faire manger Koubaye. Il l’avait regardée avec étonnement sans répondre puis avait reporté son attention sur son petit-fils. Il ne lui fallut pas longtemps pour amener Koubaye à tout raconter. Son petit-fils avait parlé avec réticence, laissant des blancs et des zones d’ombre dans son récit. Sa peur était palpable. Sorayib lui dit des paroles rassurantes et lui commanda une friandise en dessert, “remède souverain pour les peurs” lui avait-il dit. Il l’envoya se coucher quand il vit sa femme revenir dans la salle commune.
   - Il a eu très peur, lui dit-il.
   - Pas elle, répondit-elle. Elle possède une arme.
Sorayib en resta interloqué.
   - Elle possède une arme et elle sait s’en servir.
Ils mirent en commun ce qu’ils avaient appris l’un et l’autre, reconstituant à peu près ce qu’il s’était passé, comblant le blanc de leurs propres expériences de la vie nocturne lors de la fête. Puis la discussion revint sur l’arme. Sorayib ne l’avait jamais remarquée.
   - Moi non plus, lui répondit sa femme, jusqu’à ce soir. Ses cheveux blancs sont un danger. L’homme lui a arraché sa coiffe. Le bruit va se répandre qu’il y a une cheveux blancs à la fête. Cela va lui faire courir des risques. On ferait peut-être bien de rentrer à la maison.
   - Il est trop tard pour se mettre en route et avec la salutation du roi Riou au lever du soleil, on ne pourra pas partir comme cela. Gabdam est trop fin pour ne pas faire le lien. Comment pourrait-on la cacher ? Elle n’est pas prête à affronter le monde les armes à la main…
   - Evidemment non ! Elle est à peine nubile. Mais elle peut se mettre en danger sans le vouloir. J’ai pensé à teindre ses cheveux, il me reste de cette huile sombre qui fera merveille.
Sorayib sourit. Sa femme avait souvent de très bonnes idées. Ses savoirs étaient peut-être moins grands que les siens, mais elle avait cette inventivité qu’il admirait.
   - Il faudra qu’elle accepte de poser son arme, si elle n’a pas sa cape.
  - Elle ne voudra pas. Cette dague représente pour elle quelque chose que je ne comprends pas. J’ai vu aussi autour de son cou une chaîne que je ne lui connaissais pas. Quand je l’ai interrogée, elle s’est braquée. Là-aussi il y a un secret. Koubaye connaît peut-être les réponses.
   - Il faudra l’interroger, mais sans éveiller ses craintes...
Sorayib baissa la voix.
   - ...Je crois de plus en plus que c’est un sachant. Il m’a dit que demain Youlba verrait sa victoire se défaire. Je n’ai pas compris. Il y avait dans ses yeux une telle certitude que je n’ai pas osé poser plus de question. Bon allons dormir. Il nous faut nous lever tôt pour saluer le roi Riou.
   - Tu as raison. Tout le monde doit dormir hormis quelques soiffards attardés...

Pendant que Sorayib et sa femme se dirigeaient vers leur chambre sous le regard de Gabdam qui finissait ses rangements, Virme interrogeait un sergent au garde-à-vous.
   - Tu es sûr de ce qu’il a dit ? Il avait peut-être trop bu.
   - Non, Monseigneur, il a ameuté tout le monde sur la présence d’une sorcière.
   - Vous ne l’avez pas vue ?
  - Non, Monseigneur, mais nous sommes arrivés assez tard sur les lieux. Tout avait été piétiné et les chiens n’ont rien relevé.
   - Je n’aime pas ça, grommela Virme entre ses dents. Verme arrive demain. S’il sait qu’une sorcière se promène en liberté…
Virme marcha de long en large pendant un moment en réfléchissant. Il maudissait cette nouvelle. Verme risquait encore de lui faire des reproches. Il aurait préféré continuer à boire tranquillement. Il pensait avoir fait tout ce qu’il avait à faire en faisant massacrer tout un village où vivait une enfant aux cheveux blancs et voilà qu’on lui annonçait une nouvelle sorcière, armée qui plus est. Non Verme ne serait pas content de cette histoire. Il y avait maintenant trop de monde dans la plaine pour qu’ils puissent la retrouver facilement. Virme se tourna vers le sergent toujours au garde-à-vous.
   - Tu vas faire prévenir les indics, qu’ils préviennent tout de suite s’ils voient une femme voilée. La sorcière n’osera pas sortir les cheveux au vent. Les troupes de Verme sont déjà là, envoie un messager au commandant, qu’il vienne me voir. Il nous faudra leur aide.
Le sergent salua et sortit. Virme, resté, seul se servit à boire. Les oracles n’étaient pas favorables cette année. Les pluies avaient trop duré, le complot contre le roi avait été éventé et puis maintenant cette sorcière... Ce n’était pas le moment qu’il se fasse remarquer. Des têtes tombaient. Il espérait avoir pu convaincre les envoyés royaux de sa fidélité. Il avait senti leur mépris. Cela l’arrangeait qu’on le prenne pour un imbécile et un ivrogne. On se méfie moins des imbéciles. Restait maintenant à donner des gages de sa loyauté envers la couronne. Il jura tout en finissant son verre. Il aurait bien massacré tout le monde. L’option était tentante mais la fête le lui interdisait. Une erreur et il aurait une émeute ou pire une révolte. La nuit sombre s’avançait pendant que Virme ruminait en buvant.

Sorayib réveilla tout le monde bien avant l’aube. Il entraîna Koubaye dans la grande salle en lui expliquant que les femmes devaient se préparer pour la salutation. Gabdam et son équipe étaient déjà debout. Ils purent s’installer ainsi tranquillement dans un coin de la salle pour manger. La soupe était chaude et épaisse et réveilla Koubaye. D’autres personnes arrivaient qui du couloir des chambres, qui de dehors. Ils venaient se faire servir et échanger des nouvelles. Koubaye parlait quand son grand-père le fit taire en lui demandant d’écouter. Accoudé au comptoir, un homme d’armes parlait d’une sorcière qu’il devait chercher.
   - C’est un soiffard de Talsmak qui en a parlé. Il a une belle plaie à la gorge.
   - Talsmak ? interrogea Gabdam.
   - C’est un méchant village à dix jours de marche vers l’est. Si tu veux mon avis, on y trouve plus de bandits que d’honnêtes gens ! Tiens ! Remets-moi la même chose. Je ne voudrais pas attaper la mort avec cette pluie qui menace.
   - Et la sorcière ?
   - Ah ! Elle ! Et bien, personne ne l’a vraiment vue. Certains ont parlé d’un serviteur qui l’accompagnait mais on n’a rien vu. Moi, j’dis qu’elle reviendra pas aujourd’hui mais là-haut, ils ont décidé autrement. Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille. Si j’suis pas à mon poste à l’aube ça va barder pour moi.
Il posa deux petites pièces sur le comptoir et sortit en sifflotant.
Koubaye était atterré. Il pensait que ce qui était arrivé serait aussitôt oublié. Si les soldats les cherchaient, ils n’avaient aucune chance de s’en sortir. Le grand-père le regarda en souriant. Koubaye était resté la main à moitié levée et la bouche ouverte de saisissement.
    - Tu ferais mieux de finir ton bol, entendit Koubaye.
Il sursauta mais se sentit nerveux. Sorayib se pencha vers lui pendant que Koubaye reprenait son repas.
   - Il va vous falloir faire attention ! Tous ceux qui sont la plaine ne sont pas d’un grand savoir. Je ne sais pas combien ont dépassé le cinquième savoir, mais il n’y en aura pas beaucoup. Eux savent mais les autres croient encore trop à ces balivernes des seigneurs sur les femmes aux cheveux blancs. Mais voilà les femmes !
Koubaye se tourna vers la porte du couloir. Il ne les reconnut pas. Elles étaient en habits de fête. Sa grand-mère portait une robe toute brodée aux couleurs du clan et Riak… et bien Riak était méconnaissable. La silhouette informe sous sa cape était devenue une belle jeune femme revêtue d’une robe presque blanche avec juste les premières broderies de son clan. Elle portait une coiffe simple qui laissait voir des cheveux d’un noir profond. Koubaye s’interrogea sur ce miracle mais ne dit rien. La salle commune n’était pas le lieu pour poser ces questions. Sorayib se leva pour accueillir son épouse. Il avait le regard fier de la voir ainsi parée. Koubaye fit de même avec retard et félicita Riak qui eut un petit rire gêné.
   - C’est Grande-mère qui a voulu que je me pare ainsi, dit-elle comme une excuse.
Koubaye bafouilla que ce n’était pas grave et qu’elle était magnifique, qu’il ne disait pas cela pour la flatter...
   - Cesse de bredouiller, Koubaye, lui dit sa grand-mère avec un sourire, et va nous commander à manger.
Il ne se le fit pas dire deux fois, trop heureux de se sortir de cette situation qui l’embarrassait.
Quand ils furent servis, le grand-père les pressa. Il ne voulait pas arriver en retard. Lui aussi avait revêtu les habits de son clan. Il était magnifique, pensa Koubaye. Il se voyait déjà plus grand porter la cape brodée sur la tenue de fête. Ils marchèrent dans la nuit s’éclairant d’une lanterne, petit lumignon dans une marée de lumignons.
Gabdam avait donné à Koubaye les coupes et à Sorayib le pichet. On ne pouvait pas fêter le roi Riou sans une coupe ou un verre à la main. Ils furent bientôt à la limite du village. La plaine était couverte de petites lumières tremblotantes. Quand ils approchèrent de la tribune, Koubaye eut la surprise de voir les gens faire de la place pour que son grand-père et les siens puissent passer. Il prit alors conscience de la grandeur du clan de sa famille. Il se sentit fier d’être là. Il vit aussi les regards se porter sur Riak. Elle tenait les yeux baissés, faisant attention de ne pas tomber. Elle était gênée d’être là au vu et au su de tout le monde. Elle savait que ses cheveux blancs pouvaient la mettre en danger. Elle suivit la grand-mère qui alla vers l’arrière de l’estrade, rejoignant d’autres femmes. Quand tout le monde fut en place, Sorayib demanda à Koubaye de tenir les coupes pendant qu’il les remplissait. L’aube pâlissait à l’horizon découvrant un ciel nuageux. Les commentaires allaient bon train, entre les optimistes et les pessimistes.
   - Le soleil va avoir du mal à se dégager, dit l’un.
  - Oui, dit un autre, Je crains Youlba. Ce qui se passe à la cour du roi des seigneurs peut lui donner envie d’intervenir.
Koubaye tendit l’oreille. Des inconnus parlaient ainsi à voix basse. Il avait vu les signes discrets pour les autres, évidents pour lui, lors des saluts. Son grand-père faisait partie de ces gens dont Koubaye sentait les grands savoirs.
   - Encore un peu et le soleil va sortir, dit une voix grave sur sa droite.
   - Le vent se renforce, fit remarquer quelqu’un.
   - Youlba…, murmura son voisin en se tournant vers le nord.
Koubaye, comme tous les présents, regarda dans cette direction. Chargés de pluie et crachant des éclairs, de noirs nuages semblaient se précipiter vers eux. Un mur de pluie s’avança vers eux, noyant de gris le paysage. Personne n’avait amené de quoi se protéger de la fureur de Youlba. Derrière le premier rideau de pluie qui les détrempa, un vent froid les glaça installant un grésil. Les cristaux de glace leur firent fermer les yeux. Koubaye comme les autres se retourna, dos aux précipitations. Il vit avec horreur la chevelure de Riak. La teinture n’avait pas tenue, coulant sur la robe qu’elle noircissait, elle dévoilait la blancheur naturelle des cheveux.
À ce moment-là, le soleil se leva. Ses premiers rayons passèrent entre les montagnes au loin et les nuages. Ses rayons rasèrent la terre, éclairant comme un phare Riak, la blanche. Il y eut un cri en contre-bas de la tribune :
   - La Sorcière !
Koubaye vit le geste d’un garde montrant du doigt Riak. Comme un couteau tranchant, les rayons flamboyant du soleil illuminèrent le rocher du Roi Riou. Koubaye réagit avec un peu retard. Tous les hommes levèrent qui son verre, qui sa timbale ou sa coupe, voire son pichet. Le silence se fit simplement rompu par les cris des gardes essayant de progresser vers la tribune. La bousculade se rapprochant d’eux, Koubaye, le visage cinglé par le grésil, détourna son regard du rocher que l’ombre commençait à recouvrir. Deux groupes de soldats arrivaient au pied de l’escalier renversant les hommes et les femmes qui gênaient leur progression. Il remarqua que personne ne se poussait. Il voyait les corps tomber dans l’herbe. La lumière rasante éclairait les éclaboussures qui lui apparaissaient avec une netteté étonnante. Il murmura à mi-voix :
   - L’escalier ne va pas tenir...
Le pas lourds des hommes en armes fit résonner les premières marches. Le premier allait atteindre la plateforme quand le bois des marches céda dans un craquement sonore. Il y eut des cris et des jurons mêlés de tintement de métal. Koubaye ne vit plus qu’un méli-mélo de corps enchevêtrés se débattant. Il se tourna vers Riak et ne la vit plus. Cherchant sa grand-mère des yeux, il constata sa disparition.
Youlba redoublant de colère, déversa des trombes d’eau sur leur tête noyant tout le paysage dans un gris froid uniforme.
Koubaye se sentit désemparé quand une main attrapa son poignet. Une voix inconnue lui dit :
   - Suis-moi.
L’homme l’entraîna vers l’autre bord de la plateforme. Tout le monde les laissait passer. Derrière eux le tumulte des soldats se transformait en plaintes et en gémissements. D’autres qui arrivaient, se mirent en devoir de les aider à se dégager. Dans la plaine, c’était comme un sauve-qui-peut pour aller se mettre à l’abri.

dimanche 5 novembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 27

La saison des grandes pluies avait du mal à céder la place. Les vieux parlaient du temps des encore plus vieux qui avaient déjà vu cela. Ils péroraient, prédisant une mauvaise année. Pourtant, dans la plaine, les préparatifs de la Fête suivaient leur cours. Certains marchands installaient des estrades devant leur boutique pour éviter la boue. Gabdam devenait nerveux. Il avait fait rentrer des barriques et des barriques de provisions. Ce ciel bas lui faisait craindre de ne pas rentrer dans ses frais. D’autres taverniers venaient des environs monter des tentes pour en faire des débits provisoires.
Là-haut, Koubaye et Riak étaient impatients de descendre s’amuser. Burachka et sa famille avaient choisi de rester pour s’occuper des bêtes. Koubaye fut jaloux de la famille de Trumas quand il vit qu’ils étaient déjà partis pour la fête alors que Sorayib ne voulait descendre que pour le premier jour. Il en parla à son grand-père alors qu’ils rentraient des pâtures cachées. Sorayib avait expliqué que Buracka ne voulait pas courir le risque de rencontrer ses agresseurs. Elle avait peur de ce qui pourrait arriver. En restant ici cette année bien que ce ne soit pas son tour, elle se protégeait. Tchuba aussi préférait jouer la sécurité en restant sur la montagne. Il ne tenait pas non plus à être confronté aux troupes des seigneurs.
Quant à Trumas qui aurait dû rester garder le hameau, il avait profité de la situation pour descendre avant que quelqu’un ne se ravise.
   - Et puis tu sais, Rma entremêle curieusement ses fils. Quand la pluie est encore là, Youlba n’est pas loin. Elle n’aime pas notre peuple et elle pourrait venir gâcher la fête…
Koubaye fut horrifié par cette idée. Tout dieu qu’elle était, elle n’avait pas le droit de perturber la fête. Intérieurement, il bouillonnait, rêvant que Thra venait à leur secours… mais Thra, le dieu de la terre, ne pouvait que supporter les colères de Youlba. Il l’avait bien vu quand ils s’étaient retrouvés dans la grotte. Il passa par une phase d’abattement qui ne dura pas. Il rêva que le Roi des dieux viendrait à leur secours et leur rendrait justice en faisant revenir le roi Riou.
Enfin vint le temps du départ. Tôt le matin avant même que ne soit levé le soleil, Riak et Koubaye étaient prêts. Sorayib et sa femme avaient préparé les provisions pour la route et pour les trois jours suivants. Tout le long du voyage, ils répétèrent les consignes aux jeunes, leur fixant un rendez-vous tous les soirs chez Gabdam. Riak avait droit à une dose supplémentaire de recommandations. Elle avait une grande cape et une capuche lui cachant le visage et les cheveux mais en plus, la grand-mère lui avait fait une coiffe comme les filles du nord qui mettait à l’abri le blanc de ses cheveux.
   - C’est pas le moment qu’on les voit. Il y aura trop de seigneurs, trop de gens à leur solde sans parler des gens de notre peuple qui croient à leurs sornettes. N’oublie pas Riak, il en va de ta sécurité !
   - Oui, Grande-mère, je sais. Je ne dois pas toucher aux boissons fortes, me méfier des garçons et surtout ne jamais montrer mes cheveux. Ne t’inquiète pas, ajouta-t-elle, je resterai avec toi. Je ne connais personne en bas.
Quand ils arrivèrent en bas de la cascade, le jour se levait. Le ciel était nuageux, mais quelques plages de soleil égayaient le sol ça et là. Ce qui impressionna le plus Riak fut le nombre de gens qui marchaient vers la plaine. Koubaye joua les anciens en lui disant que c’était normal et qu’il y en aurait encore plus quand ils seraient en vue du village :
   - Tu vas voir... la plaine est noire de monde !
Bientôt, ils rejoignirent le chemin principal et furent dans le flot des marcheurs. Quelques chariots avançaient péniblement dans la boue en grinçant. Les charretiers juraient, maudissant la pluie qui rendait les routes difficiles.
Le soleil perça à travers les nuages quand ils furent bloqués. Plus personne n’avançait. Koubaye se tordit le cou pour essayer de voir ce qui se passait. Un peu plus loin des musiciens commençaient à jouer des airs populaires entraînant les gens à danser autour d’eux. De proche en proche, la nouvelle leur parvint. Les seigneurs avaient mis un octroi. Si la somme était symbolique, le geste n’en était pas moins mal perçu par la foule qui devenait de plus en plus dense. Sur un mamelon, un peu plus loin une troupe de soldats, l’arme au poing, surveillait les opérations.
Si certains dansaient, d'autres criaient leur colère. La foule débordait du chemin, envahissant les prairies autour. La pression augmenta sur les barrières. Une première céda, puis une deuxième. Il y eut des cris de victoire et les gens se précipitèrent pour atteindre le village. La troupe fit mouvement pour endiguer le flot. Les soldats traversèrent la route au pas de course pour aller vers la rivière. Ils n'étaient pas partis que déjà les barrières autour du mamelon cédaient à leur tour. Débordés par la foule, ils firent face, entourant le percepteur, prêts à défendre leur vie. Leur courage ne suscita que de l’indifférence. Tout le monde se pressait pour arriver et avoir une bonne place dans la plaine qui pour sa tente, qui pour son commerce, qui pour rejoindre sa famille ou ses amis. Il fallait être là et se montrer. Les grands savoirs étaient présents mais leurs noms ne s’échangeraient que sous le manteau entre gens dont le savoir était à peine moins grand.
Riak et Koubaye étaient loin de penser à tout cela. Quand brusquement la foule s’était remise en marche, ils avaient fait comme les autres, ils avaient couru. C’est ainsi qu’ils étaient arrivés au village bien avant les grands-parents qui s’étaient contentés de marcher. Riak avait pris la main de Koubaye pour qu’ils ne se perdent pas l’un l’autre. Elle avait ralenti dès l’entrée dans le village. Elle ne l’avait pas reconnu. Partout des étals et des marchandises, parsemés de crieurs essayant d’attirer le chaland. Elle avait dit son étonnement devant une telle transformation.
   - Et demain ce sera encore mieux. La fête commencera vraiment. Quand le soleil se sera levé et que nous aurons salué le roi Riou, alors ce sera merveilleux...
D’un coup Riak s’arrêta et regarda Koubaye qui lui expliquait tout ce qu’ils allaient pouvoir faire toute la nuit. Koubaye s’arrêta lui aussi de parler et la regarda. Elle semblait avoir peur. Il l'interrogea. Riak répondit :
   - Et les bayagas !
  - On ne risque rien… Sorayib me l’a dit l’année dernière. L’étoile de Lex reste couchée pendant ces journées…. ou plutôt ces nuits… Alors tout le monde peut se laisser aller…
Riak n’eut pas le temps de répondre. Un colporteur l’avait abordée lui montrant des étoffes chamarrées. Les deux jeunes ne purent s’en débarrasser. L’homme avait vu briller les yeux de Riak devant ces belles choses. Il avait abandonné quand une femme d’âge mûr lui avait demandé à les voir.
Ils passèrent la journée à parcourir la fête, se saoulant d’impressions. L’excitation les tenait debout malgré la fatigue qui leur alourdissait les jambes. Ils étaient à cet âge entre deux âges, trop grands pour jouer avec les groupes d’enfants qui couraient partout et trop jeunes pour avoir les préoccupations des adultes. Riak avait expliqué à Koubaye qu’elle vivait sa première fête. On ne l’avait jamais emmenée, seul son père avait fait plusieurs fois le voyage. Koubaye s’était alors senti investi d’une mission. Il lui fit découvrir les coins et recoins de la fête. Ils passèrent ainsi du temps devant des bateleurs et autres saltimbanques. Riak fut impressionnée par les jongleurs et surtout par le lanceur de couteaux. Elle aurait bien aimé s’entraîner à cela mais où trouver de telles armes. Elle comprenait bien que ce n’était pas avec les méchantes lames qui leur servaient tous les jours qu’elle pourrait faire cela. Elle vit quelques marchands d’armes qui en proposaient. Les prix leur étaient inaccessibles pour eux qui avaient à peine de quoi acheter le repas pour la journée. 
Comme tout le monde, ils se réfugièrent à l’abri quand les nuages déversèrent leur cargaison de pluie. Si certains continuaient à vendre et à acheter, la plupart scrutaient le ciel commentant la météo. Si certains optimistes promettaient le soleil pour le lendemain matin, la majorité s’interrogeait sur sa présence pour la salutation au roi Riou. Quant aux pessimistes, ils déversaient leur oracles de malheur dans les oreilles de tout un chacun. Youlba allait laisser aller sa colère, et la pluie, comme ce soir, cacherait le soleil, et la salutation au roi Riou ne pourrait avoir lieu, et le retour de la constellation blanche subirait le même sort, et la terre ne donnerait pas son fruit, et…. Ils continuaient ainsi jusqu’à ce qu’un homme de haut savoir intervienne en demandant simplement quel était son niveau de savoir personnel. Riak avait pouffé quand elle avait vu la tête du pseudo oracle en entendant la demande d’un vieil homme à la face ridée comme une vieille pomme.
A la fin de l’averse, Koubaye avait demandé à Riak à mi-voix :
   - Tu ne veux pas rentrer dormir un peu ? Il se fait tard. J‘ai faim !
Il n’osa pas parler de sa fatigue. Après tout, il était presque un homme et il n’avouerait pas à Riak qu’il ne sentait plus ses jambes. Cette dernière, tout aussi fatiguée, s’amusait trop. Elle lui proposa de passer la nuit dehors à dormir dans un coin tranquille. Koubaye fit la moue :
   - Tu sais, si les bayagas ne viendront pas, il y a d’autres dangers qui rôdent. Mon grand-père m’a dit que nombreux voleurs profitaient de la nuit pour détrousser les gens…
   - Je sais, répondit Riak, la grande-mère m’en a parlé aussi. Mais quand je vois tous ces gens qui s’amusent, qui rient, qui chantent ou dansent … je me dis qu’elle exagère un peu…
     - On est très loin de l’auberge… et on ne sait jamais… On nous a demandé de ne pas nous faire remarquer…
Riak fit la moue mais acquiesça. L’arrêt sous l’auvent du marchand pendant le temps de l’averse avait réveillé des crampes dans ses jambes. Elle sentait le poids de la fatigue. Après tout, l’important était d’être dehors pour le lever du jour. Ils reprirent leur déambulation en se rapprochant de l’auberge. Autour d’eux, il y avait de moins en moins de monde. Les échoppes fermaient les unes après les autres. Ils devaient maintenant écarquiller les yeux pour voir où ils allaient. La zone qu’il traversait était vidée pour la nuit. Un peu plus loin sur la droite, il y avait les lueurs d’une tente tripot. Les hommes y buvaient force bières et parlaient trop fort. Koubaye fit signe à Riak de passer plus au large. Ils ne virent pas l’ombre dans l’ombre. L’homme surgit brutalement devant eux. D’une voix grasseyante, il les interpella :
   - Alors les gosses, on traîne… Z’auriez pas un peu de monnaie ?
   - Non… non, bafouilla Koubaye, on est à deux pas de chez nous…
L’homme eut un rire aviné :
   - Te moque pas gamin, y a rien par là ! Aller aboule le fric avant que je me fâche.
   - Foutez le camp, intervint Riak d’une voix dure
   - Ah mais y a une demoiselle… Mais ça change tout, ça, ma belle… On va un peu prendre de l’avance sur la fête, toi et moi, pendant que ton copain va filer…
Tout en disant cela, l’homme attrapa le bras de Riak à travers la cape. Elle sentit sa poigne, il sentit sa rage et avant qu’il ne comprenne, il avait une lame sur la gorge.
   - Sale porc… c’est toi qui vas filer !
Elle lui entailla le cou sur une bonne largeur de main. Sous la morsure de la douleur, l’homme se dégagea en tirant sur la cape, la faisant tomber et arrachant la coiffe de Riak. Sa chevelure blanche se répandit sur ses épaules alors que la lune perça à travers les nuages lui donnant un éclat irréel. L’homme recula précipitamment en hurlant :
   - Une Sorcière ! UNE SORCIÈRE !
Du tripot, des cris lui répondirent. Koubaye voyant cela, ramassa rapidement la cape et, attrapant la main de Riak, la tira à l’ombre. Il lui remit tant bien que mal la cape et ils se mirent à courir pendant que les ivrognes envahissaient la zone en hurlant et en réveillant tout le monde.
Quand ils furent loin, cachés entre deux bâtisses, Koubaye dit à Riak :
   - Alors là… pour la discrétion c’est raté ! Je ne sais pas ce que va dire mon grand-père…
   - J’allais quand même pas le laisser faire !
   - Non, répondit Koubaye, mais de là à sortir ton couteau…
   - Et bien, il y regardera à deux fois maintenant avant de chercher des ennuis à quelqu’un…
   - On aurait pu lui laisser notre argent et partir…
   - Tu rigoles… tu l’as vu quand il a découvert que je n’étais pas un garçon
Koubaye dut en convenir. Il tremblait intérieurement. Ils attendirent un moment ainsi à l’abri des regards. Quand l’agitation fut calmée, ils reprirent leur route vers l’auberge. Si Koubaye scrutait les ombres, Riak avait la dague à la main...

jeudi 26 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 26

Ils étaient rentrés à la nuit tombée sous une pluie battante. La cape de Riak était déchirée là où la lance avait pénétré. Pour éviter l’interrogatoire, Koubaye était entré dans la maison en disant :
   - On a vu un Seigneur sur son cheval… Alors on s’est caché jusqu’à ce qu’il disparaisse mais il s’est arrêté dans la prairie au-dessus du rocher du roi Riou…
Il avait ainsi continué à raconter, soutenue par Riak, leur attente, leur peur jusqu’à ce que le cavalier ait disparu, hors de leur vue. La grand-mère n’avait pas été plus loin dans ses interrogations. Saorayib était rentré encore plus tard que les enfants. Lui aussi avait parlé de traces de chevaux. Manifestement un groupe de cavaliers était passé par le col du vent pour redescendre par le chemin de la cascade. C’était très inhabituel. Il avait rencontré les traces en revenant de la pâture des longues pattes. Ils les avaient suivi jusqu’à la cascade et avait vu les silhouettes en bas qui semblaient se diriger vers le village. Les adultes avaient discuté toute la soirée de ce que cela pouvait signifier.
La pluie avait duré trois jours entiers, détrempant à nouveau tout. Koubaye fut rassuré. Si le cheval était parti loin, même le meilleur des chiens ne pourrait pas retrouver la trace. Il s’interrogeait lui aussi sur ces événements sortant de l’ordinaire. Qu’est-ce que les seigneurs préparaient ? La grande fête arriverait bientôt avec la nouvelle saison.
Les hommes profitèrent de l'amélioration de la météo pour aller au village en bas. Ils y allèrent avec des bêtes de bât pour remonter des provisions. Le grand-père avait donné ses ordres à Koubaye pour gérer les troupeaux en son absence. Koubaye avait accompagné son grand-père avec Tchuba, Résiskia et Trumas jusqu’à la cascade. Il avait eu droit à une dernière recommandation :
   - Si tu vois des seigneurs, ou simplement leurs traces, cachez-vous !
Koubaye avait acquiescé avant de reprendre le chemin de la maison. Ils devaient être absents trois ou quatre jours pas plus. En attendant, la peur venait de s’inviter dans sa tête. Koubaye retourna en guettant comme si le danger était imminent. Sa grand-mère qui le trouvait nerveux, lui en fit la réflexion. Il se défendit en jurant qu’il était tout à fait normal et que tout allait bien. L’inquiétude le fit mal dormir cette nuit-là, malgré tout le travail fait dans la journée.
Le lendemain, il rencontra Séas qui allait aussi s’occuper des troupeaux. Ils n’eurent pas le cœur de se chamailler comme ils le faisaient habituellement. Séas aussi guettait. Son père l’avait aussi mis en garde. La journée se passa pourtant tranquillement. Ce n’est que le soir qu’ils furent en alerte. Riak fut la première à repérer le convoi. Elle courut prévenir les garçons qui se dépêchèrent d’aller sur le rocher qui surplombait la vallée.
   - Tu vois quelque chose, demanda Riak à son frère qui était tout en haut ?
   - Il y a des hommes à pied qui montent avec des bêtes.
   - C’est des seigneurs, s’enquit Koubaye, qui se hissait à son tour sur le sommet du rocher ?
   - Difficile à dire, il commence à faire sombre. Ça pourrait être mon père et les autres.
   - Mais ils ne doivent rentrer que dans deux jours, s’inquiéta Riak.
   - Alors, c’est grave, trancha Koubaye. Riak, va prévenir les autres qu’ils se cachent. Dès qu’on en sait plus, on vient vous donner les nouvelles.
Pendant que Riak partait en courant vers les habitations, les deux garçons redescendirent avec discrétion du rocher et se mirent en route pour s'approcher du groupe qui montait.
Forts de leur savoir-faire de discrétion, ils ne furent pas repérés par ceux qui arrivaient. C’est avec soulagement qu’ils reconnurent les voix de leurs proches. Les quatre hommes discutaient d’évènements quand les deux garçons se firent remarquer.
   - Qu’est-ce que vous foutez-là, leur demanda Tchuba ?
  - On vous a vus de loin, mais on n’était pas sûr que ce soit vous, répondit Séas. La frangine a prévenu tout le monde là-haut. Ils doivent être cachés à l’heure qu’il est. 
   - C’est sûrement inutile, dit Sorayib, mais c’est une bonne chose.
  - Qu’est-ce qui se passe, demanda Koubaye ? C’est pas normal que vous reveniez si tôt et avec la moitié des provisions.
Sorayib apprécia le sens de l’observation de son petit-fils. Il lui répondit :
   - Au village, c’est l’effervescence. Il y a des seigneurs en armes partout. Ils ont retrouvé un cheval mais pas son cavalier. Ils s’en prennent à tout le monde. Il valait mieux qu’on ne reste pas.
Koubaye sursauta. Le cheval ! Il avait pensé que la bête se perdrait dans les bois, mais elle était arrivée jusqu’au village.
   - Et qu’est-ce qu’ils font ?
   - À l’auberge, j’ai appris qu’ils avaient tenté de suivre la piste avec les chiens mais sans succès. La pluie a tout effacé. Le seigneur qui a disparu faisait partie du groupe qui est passé dans la vallée l’autre jour. Virme a fait venir des troupes pour fouiller la région, mais ils ont peur car avec la Fête qui approche...
Koubaye comprit son grand-père à demi-mots. Les gens commençaient à arriver. Des tentes se montaient et plus le temps passait et plus le risque d’émeute augmentait. Après les émeutes suivrait la répression… Sorayib lui avait raconté qu’un début de révolte avait eu lieu, il y bien des années. Les seigneurs avaient perdu des hommes et la répression avait été féroce. Personne n’avait envie de revivre cela, et en même temps les gens en avaient assez de supporter les seigneurs. Il n’eut pas le temps de s’approfondir sur la question. Son grand-père le missionna pour aller porter la nouvelle dans les caches. Aujourd’hui, ils ne risquaient rien.
Les jours suivants, Riak fut désignée pour guetter. Enveloppée de sa cape, elle restait sans bouger ou presque au sommet du rocher. La pluie revenait encore parfois mais heureusement en cette fin de saison, plus souvent sous forme de bruine. La première alerte survint au bout de deux jours. Riak somnolait à moitié quand elle sentit le médaillon de Thra frémir contre sa peau. Elle se redressa et vit la troupe qui remontait le sentier de la cascade. Avec la lenteur nécessaire, elle quitta son poste avant de courir  à toute vitesse porter l’alerte.
Quand les seigneurs passèrent dans le hameau, il n’y avait plus personne. Ils jetèrent un coup d’oeil aux maisons mais ne s’arrêtèrent pas. Sorayib, qui les observait de loin, les entendit parler entre eux. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Koubaye, plus léger, était en haut d’un arbre. Plaqué contre le tronc, il était indiscernable sous sa cape couleur bois. Il voyait aussi les cavaliers avancer. Devant eux un homme tenait des chiens en laisse. Il jura entre ses dents, espérant qu’ils n’allaient pas aller vers le rocher du roi Riou. Quelques sons lui venaient de leur conversation. Il reconnaissait les gutturalités de la langue. Il ressentit une bouffée de colère. Et puis, il eut cet éblouissement. Il sut ce qu’ils cherchaient. Koubaye ne comprenait pas le sens des paroles. Pourtant des pensées s’imposèrent à lui comme une vérité. Le cavalier perdu était le messager d’un complot contre le roi des seigneurs. Virme ne voulait surtout pas être pris pour un des comploteurs même si c’était probablement la vérité. Il avait peur pour sa sécurité maintenant que la forfaiture était découverte. Ceux qui traversaient le village étaient des soldats de la garde royale et ne tenaient pas Virme en grande estime.
Quand ils furent passés, Koubaye retrouva la sensation de l’écorce sur sa joue et celle de la précarité de sa position dans l’arbre. Les seigneurs étaient partis vers le col du vent. Ils cherchaient la piste.
Sorayib et Koubaye suivirent la piste jusqu’au col du vent. La dernière fois qu’ils les virent, ils descendaient vers la rivière.

Riak avait repris ses factions. Il y eut d’autres alertes. À chaque fois le médaillon de Thra l’avait prévenue. Elle les avait vus avant qu’ils ne la voient. C’étaient toujours des groupes peu nombreux ou des cavaliers solitaires. Le sentier du col du vent était impraticable pour une armée. Ces incursions des seigneurs dans le petit monde fermé de leur hameau inquiétaient beaucoup la grand-mère. Sa formule favorite était de dire :
   - Rma a dû se mélanger dans ses fils.
L’inquiétude était montée et ne redescendait pas. Quand Riak signalait un groupe Sorayib ou Koubaye le suivait. Plusieurs fois, ils étaient passés près des pâtures discrètes où étaient les seconds troupeaux. Sorayib était retourné au village. Même Gabdam l’aubergiste ne savait rien de particulier. Il confirma au grand-père la nervosité de Virme :
   - Il en a perdu le boire et le manger… avait-il déclaré à Sorayib. Il a toujours le teint aussi jaune mais il a les habits qui pendent. Je ne sais pas que ce nous file Rma. Les temps sont étranges. Ils ont plus peur d’eux que de nous...
   - Une guerre de succession ?
   - Possible, on dit que Vrenne se verrait bien jouer un grand rôle.
   - Sera-t-il là pour la fête ?
 - Oui, je le sais par Sibs. Il viendra même avec son armée. On a demandé de monter des baraquements autour de la citadelle pour loger les troupes.
Cela avait fait tiquer Sorayib. Trop de soldats allaient envenimer l'atmosphère. Certains avaient le sang chaud et, l’alcool aidant, rêvaient d’en découdre. Si les troupes de Vrenne étaient trop visibles, la fête serait gâchée.
Ce serait de mauvais augure si cela arrivait. À quoi jouait Rma ? Il commençait à croire sa femme qui pensait que le fileur de temps, filait des fils noirs.

dimanche 15 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 25

La grand-mère fut beaucoup plus curieuse. Elle ne s’adressa pas à Koubaye. Quelques jours après leur retour, elle déclara à Riak qu’elle avait besoin d’elle pour l’aider, et sans en avoir l’air, tout en faisant ce qu’elles devaient faire, elle l’interrogea tranquillement. Riak finit par lâcher quelques infos qu’elle croyait innocentes. La grand-mère continua l’interrogatoire en la poussant dans ses retranchements. Riak biaisait autant qu’elle pouvait. Elle avait l’impression que la grand-mère savait tout…
   - Tu sais, Riak, il est des choses que tu ne peux pas cacher…
Riak jeta un regard en biais à la vieille femme qui continuait à remuer ce qui cuisait.
   - Vous avez été dans la grotte effondrée la nuit.
   - Mais… mais comment pouvez-vous dire cela ?
   - Je t’ai observée… Tes affaires deviennent trop petites et bientôt tu ne pourras plus cacher que tu es une fille…
Riak se mordit les lèvres. Elle sentait bien que son corps devenait autre depuis son retour. Elle ne savait pas que penser, ni que faire. Si la grand-mère avait vu cela alors les autres allaient aussi le découvrir. Elle mit la main sur la dague qu’elle portait toujours depuis son retour.
   - Tu peux laisser la lame au fourreau, Riak. Je ne suis pas une ennemie.
Riak, surprise, retira brusquement sa main tout en regardant la grand-mère qui lui tournait encore le dos. Comment savait-elle ?
   - N’oublie pas, jeune fille, que mon savoir est grand. Tu as vécu dans la grotte interdite et tu y étais la nuit…
   - Oui, mais nous n’avons fait qu’y dormir…
  - Cela suffit à ce que tu te transformes… Comme Koubaye… Le pauvre, il va falloir que je rallonge encore ses pantalons…
   - Qu’allez-vous faire avec mes parents ?
  - Je vais aller les voir… mais sans toi. Je leur dirai que je te garde sous ma coupe pour m’aider. Burachka peut compter sur l’aide de Pramib, et ton père a son fils et Résiskia pour faire ce que les hommes doivent faire. Une bouche de moins est une bonne chose dans nos montagnes.
   - Et je devrai faire quoi ?
   - Toi… Rien ! Juste m’écouter et m’obéir.
Riak fit la grimace. Elle préférait courir les bois et les montagnes avec Koubaye pour faire ce que les hommes doivent faire.
   - Ta déception est grande mais sache qu’il vaut mieux que cela soit ainsi, et puis à partir de maintenant… 
La grand-mère laissa sa phrase en suspens. Elle se leva, alla vers unes des armoires et sortit une grande cape qu’elle tendit à Riak :
   -... Tu garderas cela toujours pour sortir qu’on ne voit ni tes formes ni ta chevelure qui devient encore plus pâle qu’elle ne l’était.
Riak prit la cape. elle la mit sur son dos. Elle traînait presque par terre mais sa capuche lui couvrait tous les cheveux. Seules ses chaussures trahissaient sa féminité.
   - Pourquoi faut-il que je me cache ?
   - Pour ta protection. Rma file de drôles de fils. La pluie qui n’en finit pas est une malédiction mais tu es là avec ta chevelure blanche et cette dague… La trame du temps est altérée. Si un seigneur te voit...
La phrase resta en l’air comme une lourde menace. Riak savait comme Koubaye la cruauté des maîtres.
   - Ils ne viennent jamais par ici, ou pas souvent. Je pourrais me cacher.
La grand-mère se mit à rire :
    - Crois-tu que Youlba t’épargnera, elle qui a fait tuer toutes les femmes aux blancs cheveux ?
Riak rumina un moment ce qu’elle venait d’entendre. Les deux femmes continuèrent leur ouvrage en silence. Seul le feu qui crépitait occupait l’espace sonore.
   - En fait, je n’ai pas le choix…
  - Non, Riak, pas vraiment. De minuscules fils ont pris leur place dans le tissu de Rma bien avant que tu ne sois et, aujourd’hui, il me faut te protéger, même contre toi.
Riak eut un pâle sourire.
   - Que vont dire Koubaye et Sorayib ?
   - Koubaye sera heureux que tu restes, ma fille, et Sorayib… j’en fais mon affaire. Maintenant mets la cape et va me chercher de l’eau…
   - Bien, grande mère.
Riak se recouvrit de la cape, mit la capuche et sortit le seau à la main.
Restée seule, la grand-mère se prit à sourire… Le vieux savoir allait-il enfin servir ?

Les pluies commencèrent à s’espacer. Koubaye était un peu jaloux de la relation entre sa grand-mère et Riak. Pourtant il appréciait toujours leurs vagabondages dans la nature. Ils allaient régulièrement s‘occuper des troupeaux, maintenant que ceux-ci restaient en forêt ou dans les combes retirées des plateaux éloignées. Malgré sa cape et sa capuche, Riak courait et se déplaçait sans difficulté. Sa famille ne s’était pas opposée à son départ d’autant plus que Pramib était enceinte.
   - Il n’a pas plu depuis trois jours. C’est la fin de la saison des grandes pluies ?
   - Bientôt, on approche de la fête de la plaine.
  - Oui, répondit Riak, mais je ne serai plus avec les enfants. Il me faudra saluer le lever de la princesse. Grande mère m’a dit qu’elle me ferait une nouvelle cape pour cette occasion.
À chaque fois que Riak disait “Grande mère”, Koubaye avait un pincement au cœur. Sa mère lui manquait...
Ils ramassaient du bois dans la forêt derrière la barre où trônait le roi Riou. Même si les seigneurs et leurs sbires ne patrouillaient que rarement dans ces collines, ils faisaient attention de ne ramasser que du bois mort. Koubaye montrait à Riak certaines branches qu'ils avaient préparées avec son grand-père.
   - Tu vois, cela deviendra un bon manche pour la pioche, et celle fera une bonne fourche.
Chargés de leurs fagots, ils commençaient à descendre dans la prairie quand surgit le cavalier. Ils se figèrent. L'homme se dirigea droit sur eux. Son cheval était grand et noir. Tout en lui était orienté vers la guerre. Il portait un sombre pourpoint de cuir recouvert de plaques de métal. Sur la tête, cachant son regard, un heaume de métal était orné d'une queue de cheval. Il était ceint de deux épées et une lance courte dépassait de son harnachement. Koubaye regarda où fuir. Ils étaient trop loin de la forêt. Le cavalier les auraient rattrapés avant. Il se tourna vers Riak. Il ne vit que son regard étincelant de haine. Koubaye eut peur.
   - Il n'est pas bon de se promener avec tant de bois, dit l'homme quand il fut à portée de voix.
   - Mais ce n'est que du bois mort, bafouilla Koubaye..
   - C'est toujours ce que vous répondre, peuple de menteurs.
   - Je vous jure, seigneur, que ce n'est que des branches tombées.
 - On va bien voir, répliqua l'homme en dégainant une épée.
Il força son cheval et du plat de son épée, fit tomber, et Koubaye, et son fagot. Se tournant alors vers Riak, il n’eut pas le temps de recommencer sa manoeuvre.  Elle avait déjà lancé le fagot à la tête du cheval qui fit un écart. Le cavalier dut batailler pour rester en selle. Une fois la maîtrise de sa monture reprise, il se tourna vers Riak, la traitant de saloperie. Celle-ci resta immobile au milieu de la prairie comme une statue. Rangeant son épée et dégageant sa lance courte, le cavalier la chargea. Koubaye hurla :
   - NON !
Le cheval, au galop, faisait voler les mottes d’herbes. Riak ne bougea qu’à la dernière seconde. Elle avait dégrafé le col de sa cape et d’un geste rapide et sûr, elle entoura la pointe de la lance avec. Se laissant tomber au sol, elle obligea l’homme à lâcher son arme. Celui-ci, avant même d’avoir fait faire demi-tour à son cheval, avait sorti son épée. De nouveau, ils se firent face. Le cheval fumait dans la fraîcheur du matin. Riak debout, avait laissé sa cape et la lance à terre. Elle avait dégaîné sa dague. Koubaye la voyait déjà à terre le crâne ouvert. Il regarda un instant ce face à face entre la silhouette massive de ce centaure et la frêle stature de Riak. Il se releva doucement, pendant que l’homme dévisageait Riak :
   - Une sorcière aux cheveux blancs… Tu es une sorcière aux cheveux blancs !
Koubaye avait fini de se lever quand le cavalier s’était mis à charger. Se précipitant pour essayer d’attraper la lance, il ne réussit qu’à s’étaler par terre. Il sentit le tremblement du sol. Il releva la tête quand l’éblouissement le surprit. À travers un étincellement kaléïdoscopique de silhouettes d’armes de tous genres, il vit se cabrer le cheval. Le cavalier, à terre, se releva aussi vite qu’il put. Dégainant sa deuxième épée, il fit des moulinets en tous sens, tournant le dos à Riak. Celle-ci sans hésiter s’approchant, rapide et féline, lui planta sa dague entre les deux omoplates. L’homme tomba à genoux. Prenant appui sur ces deux épées, il se retourna à moitié pendant que le monde retrouvait son aspect habituel. Il regarda Riak, murmura “ Sorcière!” et s’écroula le nez dans l’herbe. Le cheval avait fui. Ils le virent galoper vers la forêt où il disparut.
Riak et Koubaye se regardèrent. Riak debout avait encore sa dague ensanglantée à la main. Koubaye se releva en tremblant, tenant la cape et la lance :
   - Qu’avons-nous fait ? Mais qu’avons-nous fait ? bredouilla-t-il.
   - On a fait ce qu’il fallait faire, répondit Riak d’un ton dur.
  - Mais tu ne te rends pas compte, ils vont venir le venger et quand ils vont le trouver, ils vont nous massacrer !
   - Alors… il ne faut pas qu’ils le trouvent !
Koubaye regarda Riak sans comprendre. Pour lui, ils allaient forcément partir à sa recherche et, en remontant la piste, arriver sur son cadavre. Riak, essuyant sa dague sur les vêtements du mort, réfléchissait tout haut :
   - Il devait être seul, sinon, les autres seraient déjà là. On va l’enterrer. Ils ne viendront pas près de la barre du rocher du roi Riou. Ils auront trop peur d’une révolte. Viens, on va le traîner là-bas. Il n’est pas plus lourd qu’une carcasse de longue patte. 
Ils prirent chacun un pied et se mirent en devoir de le descendre vers la barre rocheuse. Arrivés là, ils choisirent un endroit discret et se mirent à creuser.
   - On va tout enterrer, on ne gardera rien, comme cela personne ne le saura. Ce sera un secret entre nous.
Koubaye admirait l’optimisme de Riak. Avec la lance dont il se servait comme d’une bêche, il creusait d’autant plus vite qu’il ressentait la peur de la suite. Cela leur prit un bon moment pour creuser un trou de bonne profondeur. Riak dit alors à Koubaye :
   - Cela suffit, Thra, le dieu de la terre, nous protègera.
Koubaye donna un dernier coup dans le sol faisant jaillir une dernière pelletée. Il y eut comme un éclair. Interloqués, ils se penchèrent.
   - Un médaillon, dit Riak en ramassant l’objet !
Ils se regardèrent par-dessus le trou.
   - On dirait qu’il est en or, fit remarquer Koubaye. Thra est avec nous, il nous offre ce gage de sa protection. Fais-voir !
Riak lui tendit l’objet. Koubaye l’eut à peine en main qu’il le lâcha en poussant un cri.
   - Il est brûlant !
Riak le regarda sans comprendre. Elle ramassa le médaillon.
   - Mais non, il est froid !
Koubaye approcha sa main de celle de Riak :
   - Je sens sa chaleur d’ici !
De nouveau, ils échangèrent un regard surpris.
   - C’est Thra qui te le donne…  reprit Koubaye. Il n’est pas pour moi.

mercredi 4 octobre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 24

Riak et Koubaye restèrent immobile un moment dans la nuit noire sous la pluie qui continuaient. Koubaye se remit en mouvement le premier. Il ramassa la seule branche de feuluit qui rougeoyait encore et souffla pour la réactiver. Quand elle eut repris de la vigueur, il la promena tout autour de lui. Le peu qu’il voyait semblait normal, banal. Il prit conscience du bruit du troupeau. Avant de se diriger vers lui, il regarda Riak toujours tendue la dague à la main, le regard dans le vide. Il l’appela plusieurs fois avant qu’elle ne réponde. Elle le regarda les yeux chargés d’incompréhension puis brusquement sembla reprendre vie. D’une geste  fluide, elle fit disparaître la dague sous ses habits et dit :
   - Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
   - On a rencontré les bayagas… et je ne sais pas !
Ils longèrent l’éboulis central pour aller vers le troupeau qui s’était mis à l’abri à l’endroit le plus protégé de la grotte effondrée. Pendant que Riak tenait la branche de feuluit, Koubaye fit le compte des bêtes. Il fut heureux de voir qu’il en manquait moins que ce qu’il craignait. Il trouva le bélier et fouillant dans les sacs dont ils l’avaient chargé, il sortit une nouvelle branche de feuluit.
   - Viens par là, dit-il à Riak.
Quand elle fut près de lui, il lui montra un endroit plus sombre dans la paroi.
   - Regarde, on va pouvoir dormir là…
Ils retrouvèrent l’alcôve et tendirent une couverture devant l’entrée. Koubaye réussit à allumer un feu qui les réchauffa rapidement. Ils se sentaient épuisés mais incapables de dormir.
   - Tu l’as trouvée où, la dague ? 
   - Je suis tombée dessus dans un tunnel.
   - Tu sais où ?
  - On a traversé un ruisseau et j’ai glissé. Je me suis fait mal à la main en tombant. Le feuluit m’a échappé. Quand je l’ai ramassé, j’ai vu un caillou brillant. Ça m’a étonné. En voulant le ramasser, j’ai senti que ce n’était pas qu’un caillou. Mais tu m’as appelée, alors je l’ai mise sous mon manteau.
En disant cela, elle la fit apparaître dans sa main. Koubaye fut à nouveau étonné de la fluidité et de la rapidité du mouvement de Riak. Elle la tendit à Koubaye. Koubaye la reçut avec respect, les paumes vers le haut. Riak l’y posa. Koubaye sentit des picotements dans ses paumes et jusqu’à ses épaules. Des images lui traversèrent l’esprit, des images de combat, de sang et de plaies. Il la laissa tomber. Elle tinta en tombant au sol. Elle ne rebondit même pas, Riak l’avait déjà rattrapée. Elle la tendit à nouveau à Koubaye mais en lui présentant le manche. Il fit très attention en la prenant. Une si belle arme devait être manoeuvrée avec respect. De nouveau il ressentit le picotement et d’autres images lui vinrent à l’esprit. Il voyait de beaux uniformes et de belles robes, il entendit même comme la musique d’une danse. La dague ne pouvait venir que d’une personne…
L’émotion saisit Koubaye, lui serrant la gorge. Les larmes au bord des yeux, il bredouilla :
  - C’est la dague du roi !
Riak le regarda avec des yeux incrédules.
   - Le roi ? Le roi ! Tu en es sûr ?
   - Je la vois dans sa main… Il la portait ce jour-là… Dans la bataille… Celle où Youlba… Par le Dieu des dieux… Qu’allons-nous faire ?
Riak reprit la dague avec douceur et lenteur. Elle la regarda à la lueur du feuluit. Le manche était d’un blanc que le séjour sous terre n’avait pas altéré, les pierres qui l’ornaient, brillaient doucement.
   - Il lui faut un fourreau !
   - Mais on n’a rien d’assez beau, répondit Koubaye !
   - Tu n’as pas récupéré un tube en bois ?
   - Tu veux parler de la vieille flûte ?
   - Oui, la dague pourrait y entrer et serait à l’abri.
Excités, ils retournèrent près des bêtes pour fouiller les sacs. Quand ils eurent trouvé ce qu’ils cherchaient, Riak enfonça la lame de la dague dans le corps de la flûte qui se fendit tout du long. Elle jura. Koubaye lui demanda d’attendre et extirpa d’un sac une sangle de cuir qu’il enroula autour du tube. Il en eut assez pour faire comme une bretelle. Riak fut ravie de voir ainsi la dague à l’abri.
Quand ils furent revenus près du feu qui commençait à baisser, Riak regarda Koubaye et lui demanda :
   - Bar Loka : c’est quoi ?
   - Je ne sais pas. Ce nom s’est imposé à moi quand le bayaga a été tout près.
   - Pourquoi sont-ils partis quand tu as dit cela ?
   - J’ai vu les combats et ce nom est lié aux combats. Mais pourquoi ça a marché… je ne sais pas.
Ils discutèrent encore un peu, se racontant les détails de la rencontre, faisant des suppositions que rien ne pouvait confirmer. Le sommeil les prit sans qu’ils ne s’en rendent compte.
Ils se réveillèrent tard dans la matinée. Le ciel était toujours aussi chargé. Des pluies torrentielles ne restait qu’un crachin. Le troupeau broutait sur l’éboulis. Koubaye souffla sur les braises. Il alimenta le feu pour faire chauffer leur petit déjeuner. Riak se réveilla plus tard. Pendant qu’ils mangeaient, elle demanda :
    - Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?
   - Je suis déjà venu ici. Tu vois, derrière le grand éboulis, il y a en un petit. Là, il y a un tunnel et au bout, la grotte aux longues pattes.
   - On en a pour combien de temps ?
   - On pourrait y être dans la soirée.
   - Et… et tu crois que la sortie est ouverte ?
   - Elle n’est pas du tout comme celle que nous avons quittée… il n’y aura pas d’eau.
Après avoir rassemblé leurs affaires et le troupeau, ils se remirent en marche. Le tunnel était large et la marche assez facile. Bientôt il longèrent un ruisseau, remontant le cours vers sa source. Riak remonta à la hauteur de Koubaye :
   - Et pour les bayagas… qu’est-ce qu’on va dire ?
   - Mais rien, Riak ! Surtout on ne dit rien, sinon on va se faire punir. Pareil pour la dague blanche, moins on la verra et mieux ça sera. Il faut éviter les questions… On peut dire qu’on a dormi dans un tunnel et puis c’est tout.
Riak approuva. Elle rejoignit les moutons, laissant le bouc et les chèvres à Koubaye. Les branches de feuluit avaient beaucoup diminué quand Koubaye cria pour signaler la vasque. Riak fut heureuse d’entendre qu’ils arrivaient.
Koubaye scruta la grotte des longues pattes avant de laisser ses bêtes y entrer. Tout semblait calme et tranquille. L’eau de la vasque avait débordé vers le tunnel, laissant la grotte propre et sèche. Il examina la litière et estima que son grand-père n’était pas venu depuis un moment. Il se dit qu’ils avaient toutes les chances de le voir arriver. Aidé de Riak, il conduisit les bêtes dans une coin de la salle. Avec des cordes, ils firent une séparation entre les troupeaux. Quand tout fut prêt, la lumière du jour avait bien diminué. Ils mangèrent et se couchèrent sur les banquettes de pierre près du tunnel de la vasque.
Koubaye dormit mal. Il rêva de la nuit précédente et de tout ce qu’il leur était arrivé. Son cri lui revenait sans cesse, le réveillant au bord du savoir. Lors d’un de ses réveils, il eut soif. Il battit le briquet et alluma une branche de feuluit. Il alla jusqu’à la vasque pour boire. L’écoulement avait diminué. Il but tout en songeant que la pluie avait peut-être enfin cessé. Quand il revint dans la grotte, tout était calme. Il regarda Riak qui avait fait tomber sa couverture. En la remontant sur elle, il aperçut qu’elle avait la main droite crispée sur la manche de la dague...

À leur réveil, ils reprirent leurs activités. Koubaye espérait que son grand-père allait arriver et qu’ils pourraient repartir tous ensemble. Le jour n’était pas bien vieux quand ils entendirent qu’on remuait les branches qui fermaient le tunnel d’accès. Koubaye fut le premier à accueillir Sorayib. Son étonnement et son soulagement furent palpables. Il leur en expliqua les raisons. Ne les voyant pas revenir,  il avait été dans la vallée où était l’entrée de la grotte du petit bétail. Il n’avait même pas pu accéder au pied de l’accès. Un glissement de terrain avait tout bouleversé. Là où coulait un ruisseau se trouvait maintenant un lac. Tout ce qui avait glissé de la montagne avait obstrué l’entrée de la grotte et le fond de la vallée. Il était reparti avec l’espoir de leur survie dans la montagne. Aujourd’hui, son idée était de lâcher les bêtes et partir à leur recherche à travers les tunnels. À leur tour, les jeunes lui racontèrent comment l’eau était montée, et comment ils avaient fui tout en suivant une chevrette. Le grand-père s’en était étonné mais Riak lui avait répondu que Koubaye avait vu. Sorayib avait alors posé un regard chargé d’admiration sur son petit-fils. C’est elle encore qui avait glissé dans son récit qu”ils avaient dormi au milieu de nulle part au sec dans un tunnel.
   - Mais on a perdu beaucoup de bêtes là-dessous, avait ajouté Koubaye.
Le grand-père les avait rassurés. Les bêtes, il y en aurait d’autres, eux étaient irremplaçables.
Après avoir rangé la grotte, ils firent sortir les bêtes. Tout était détrempé. Ils menèrent les troupeaux vers des clairières un peu plus en hauteur sur des terrains mieux drainés. Et enfin, ils prirent le chemin de la maison.

dimanche 24 septembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 23

Koubaye ne comprenait rien au chemin de la chevrette. Ils passaient de tunnels où ils pouvaient marcher debout à des boyaux où les plus grandes des bêtes avaient du mal à passer.
Ils avaient perdu toute notion du temps. De nouveau la chevrette avait disparu. Heureusement, elle était rattachée à Koubaye par sa longe. Il était fatigué. Il sentait à la tension de la corde qu’elle s’était arrêtée. C’était à chaque fois la même chose, elle allait aussi loin qu’elle pouvait, grimpant les éboulis et les escarpements en se jouant. Puis une fois dans le noir, elle attendait que lui arrive la lumière des feuluits. Elle leur avait fait traverser plusieurs cours d’eau souterrains. Koubaye essayait de conserver le maximum de bêtes. Lors d’une pause, il avait tenté de les compter. Cela lui avait laissé un goût amer. Il en manquait beaucoup. Son grand-père ne serait pas content. Il pensait à sa réaction en grimpant l’éboulis. Il faisait attention à ne pas tomber, tout en ne laissant pas trop de liberté à son guide dont il sentait l’impatience. Presque en haut, il se retourna. dans le noir, il vit la silhouette de Riak vaguement éclairé par son feuluit qui poussait les bêtes dans la pente. Koubaye traînait toujours le bélier et le bouc chargé de leurs affaires. Tout était mouillé depuis qu’ils avaient traversé et même suivi une sorte de ruisseau. Riak était même tombée dedans, éteignant son feuluit. Cela les avait obligés à avancer assez longtemps à la simple lueur de celui de Koubaye. Dès qu’ils avaient retrouvé un sol juste humide, ils avaient rallumé avec difficulté un nouveau rameau.
   - Il va falloir qu’on s’arrête…
La voix de Riak avait résonné dans le couloir.
   - J’en peux plus !
  - Encore un effort, il y a un petit courant d’air dans un des couloirs… on ne doit pas être loin d’une sortie.
Riak soupira bruyamment. Elle n’ajouta rien. Elle savait que Koubaye avait eu raison de partir. Elle était fatiguée, non épuisée serait plus juste. Les bêtes trébuchaient autant qu’elle. Ils auraient des blessures à soigner. La nouvelle d’une sortie prochaine lui redonna un peu de courage. Elle escalada l’éboulis en s’aidant des mains. Arrivée en haut, elle chercha des yeux la lueur de l’autre feuluit. Koubaye était déjà reparti. Il semblait même lutter avec la chevrette qui le tirait en avant. Elle y vit un présage favorable.
Koubaye fut étonné par la tension sur la longe. Son guide semblait impatiente d’aller de l’avant. Qu’avait-elle senti ? Il la retint du mieux qu’il put pour que ce qui restait du troupeau suive. Le couloir était maintenant facile à parcourir. Koubaye sut qu’ils étaient dehors quand il reçut la pluie sur la tête. Il faisait nuit, mais il sentait le vent tournoyer autour de lui. Il se retourna et cria :
   - Ça y est ! On est dehors !
Sa joie fut de courte durée. Il avait entendu l’écho de son cri. Il s’arrêta, essayant de percer la nuit et la pluie. Étaient-ils dehors ou pas ? Il cria dans plusieurs directions, à chaque fois l’écho lui revint. Riak l’avait rejoint :
   - Qu’est-ce qui se passe ? Il pleut ça ne veut pas dire qu’on est dehors ?
   - On est dehors sans l’être… enfin, je crois…
La chevrette tirait toujours. Koubaye la suivit. Elle escalada un monticule. À la lueur de son feuluit, Koubaye découvrit qu’elle broutait. Il leva sa lumière sans rien découvrir de plus. Il rejoignit Riak :
   - Faut qu’on trouve un abri. Je ne sais pas l’heure mais l’étoile de Lex ne doit pas être loin.
Riak frissonna à l’évocation :
   - Par où on cherche ?
  - La chevrette tire par là, répondit Koubaye en tendant le bras, on va dans l’autre sens. Il doit bien y avoir une paroi...
Riak éclaira le sol de son feuluit et avança avec prudence. Elle s’était trop cogné, trop fait mal en tombant. Elle voulait se poser et dormir. Quand la lumière augmenta, elle crut que Koubaye la rejoignait. Elle leva les yeux et poussa un petit cri. Une flammèche bleutée se trouvait devant elle. Elle se redressa et regarda autour d‘elle. Il y en avait d’autres, éclairant l’endroit comme l’auraient fait mille feuluits. Koubaye tenant haut sa branche lumineuse, semblait aussi étonné qu’elle. Elle lui cria :
   - C’est quoi ces trucs ?
   - Je… je sais pas...
Koubaye reconnut la grotte au toit effondré. C’est là qu’il avait passé cette nuit avant de retrouver son grand-père. Les grandes pattes ne devaient pas être loin. Cette pensée fut immédiatement remplacée par l’apparition de toutes ses choses qui semblaient grandir et prendre consistance. La vérité s’imposa à lui dans toute son horreur… Des bayagas… c’étaient des bayagas. Toutes ces formes dansaient autour d’eux un ballet aérien, les frôlant dans des crépitements désagréables. Riak et Koubaye se rapprochèrent. Il les fit manoeuvrer pour atteindre l’alcôve dans laquelle il avait passé la nuit. Un des ectoplasmes devint rouge accélérant sa danse. A chacun de ses passages près d’eux, ils ressentirent une brûlure sur la peau. A chaque pas, ils se rapprochèrent de ce qu’ils espéraient être un abri. Les bayagas changeaient. Ils perdaient leur transparence. Des dents, des griffes, des mâchoires apparurent au bout d’appendices plus ou moins improbables. Le courage de Koubaye fondait comme neige au soleil. Une voix grinçante émergea du plus proche. Des dizaines de bouches apparaissant un peu partout la proclamaient :
   - N’est-ce pas là, celui qui nous avait déjà défié ….
D’autres bouches répondirent :
   - Mais oui, il était resté caché derrière son manteau...
Koubaye qui protégeait Riak autant qu’il pouvait, marmonna :
   - C’est pas vrai, j’ai juste dormi...
Les formes étaient de plus en plus près, de plus en plus consistantes avec leurs griffes qui passaient si près de son visage. Koubaye se dit que jamais ils n’atteindraient le recoin. Il glissa sa main jusqu’au couteau qu’il portait toujours. D’un coup, il le brandit tout en poussant Riak contre la paroi, tentant de faire de son corps un rempart. Les bouches se mirent à rire, se moquant de son arme de pacotille. C’est alors qu’apparurent des lances et des épées. Koubaye transpirait de peur devant ces armes tournoyantes. Une des bayagas plus solidifiées que les autres s’avança, faisant tournoyer ses épées. Quand l’une d’elle s’abattit sur Koubaye, il y eut un violent bruit d’acier rencontrant l’acier. Riak avait surgi, le poignard à la main. Le temps sembla s’arrêter. Les bayagas s’immobilisèrent. Koubaye regarda Riak. Ce qu’elle tenait en main était une dague de bonne taille. Il n’en avait jamais vu d’aussi belle. Son grand-père et lui n’avaient que de méchants couteaux qui s’affutaient mal. Dans cette pénombre l’acier luisait. Riak, debout, rejeta le capuchon qui la protégeait de la pluie. Ses cheveux blancs s’étalèrent sur ses épaules. Les bayagas frissonnèrent. Un murmure les parcourut :
   - La dague blanche est revenue… la dague blanche est revenue… La DAGUE blanche EST REVENUE… LA DAGUE BLANCHE EST REVENUE...
Le cri maintenant résonnait dans la caverne renvoyé par l’écho de toutes parts. D’autres formes arrivèrent. De toutes les couleurs, brillant comme des flammes, d’autres bayagas se coulaient dans la  caverne, reprenant la phrase.
   - Qu’est-ce que c’est que cette dague, demanda Koubaye au milieu du brouhaha ?
   - Elle est à moi. Je l’ai trouvée et je vais pas laisser ces machins faire leur loi.
Plus affreuses les unes que les autres, les bayagas se solidifièrent tout autour d‘eux. Les bouches récitaient la litanie, tantôt murmurant, tantôt hurlant. La cacophonie était terrible.
Riak tenant toujours son arme, restait tendue, prête à frapper. Koubaye, le dos au mur, fut le premier à voir la forme sombre pénétrer dans la grotte. Quand elle toucha le haut du monticule d'effondrement, le silence se fit de proche en proche et les bayagas s’écartèrent pour laisser un chemin. La forme sombre sembla se solidifier au fur et à mesure de son approche. Elle aurait eu un aspect presque humain sans tous ces bouts de lances qui lui sortaient de partout. Koubaye en était sidéré. Riak immobile, le regard farouche, attendait de pied ferme ce qui arrivait. Quelques bagayas planaient encore au-dessus d’eux éclairant l’ensemble d’une faible lumière changeante. Une odeur écoeurante de chairs en décomposition avait envahi l’espace. Plus cela approchait et plus cela évoquait un seigneur en armure, mais une armure qu’on aurait hachée, transpercée, bosselée, écrasée, torturée. Le bayaga s’arrêta à une distance d’épée de Riak. Il dégaina lentement une épée noire couverte de rouille et de sanies. Il en toucha la dague. Il y eut un petit bruit métallique, suivi d’étincelles quand le bayaga bougea son épée. Riak restait immobile. Seul Koubaye, juste derrière elle, voyait tressaillir les muscles de sa mâchoire. Le bagaya continuait à frotter le bout de son épée sur la dague. Koubaye attendait le début du combat. Jamais Riak ne s’était battue avec une arme. Koubaye essayait de réfléchir à ce qu’il pouvait faire pour les sauver. Il détailla le bayaga noir. L’armure était affreuse, les morceaux de lance qui sortaient de part et d’autre lui évoquèrent les héros vaincus des récits légendaires, ceux qui avaient donné leur vie pour que le roi Riou puisse se sauver. Sa vue se troubla. Des flashs prirent naissance dans ses yeux, déformant sa vision. Devant lui, ce fut un kaléidoscope d’images, de lumières puis vinrent les bruits et les cris d’une bataille. Certaines parties du bayaga devinrent blanches et brillantes. Il entendit le hurlement et il sut.
   - Bar Loka !
Le cri de Koubaye avait figé le bayaga. Puis celui-ci se mit à trembler de tous ses membres. Son épée tinta sur la dague comme une clochette. Son épée se recouvrit de flammes bleues, vertes, jaunes. L’odeur déjà épouvantable se chargea de puanteurs brûlées. Les bayagas autour d’eux se mirent à hurler :
   - LA DAGUE BLANCHE ! LA DAGUE BLANCHE ! LA DAGUE BLANCHE !
L’épée noire du bayaga devient rougeoyante comme un métal à la forge. Il poussa un grand cri, et après un éclair éblouissant, tout devint noir.

lundi 11 septembre 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 22

Riak avait tué deux loups. Koubaye n’en revenait pas. Riak se défendait en disant que le deuxième avait été achevé par le reste de la meute. Ils n’en avaient pas parlé à leur retour. D’un commun accord, ils avaient préféré ne pas inquiéter les adultes. La seule question de la grand-mère avait été de savoir s’ils avaient été dans les tunnels sous la montagne. Quant au grand-père, il les avait interrogés sur l’état du troupeau.
Quelques jours plus tard, alors qu’ils déjeunaient avant de repartir pour les grottes, Sorayib avait demandé :
   - Vous n’avez pas été embêtés par les loups ?
Riak avait répondu avec un sourire candide :
    - On les a entendus hurler, on a vu des traces en revenant mais c’est tout.
   - On est à la saison des hautes neiges et les loups viennent chercher ce qu’ils ne trouvent plus. Ils sont fils de la guerre. Je vais vous donner des épieux… au cas où. J’ai vu leurs traces qui allaient vers la plaine.
Ils s’étaient retrouvés avec deux solides bâtons dont la pointe passée au feu pourrait résister à la charge d’un loup. Le temps avait retrouvé son calme. La journée se passa tranquillement. Riak prenait goût à faire ce que font les garçons. Elle était toujours aussi difficile avec sa famille. Elle passait le plus clair de son temps à aider Koubaye et les siens en expliquant qu’il y avait trois hommes chez Burachka et seulement deux chez Koubaye. Elle appréciait surtout cette liberté d’aller et venir.
Le temps se réchauffait doucement. On s’approchait de la saison de grandes pluies. La neige avait beaucoup fondu. Les trajets devenaient plus faciles.
Riak s’amusait beaucoup à distancer Koubaye. Elle avait appris les techniques pour ne pas laisser de traces et en inventait de nouvelles. Elle surprenait régulièrement Koubaye qui était un peu jaloux de sa discrétion.
Lorsqu’ils étaient retournés à la grotte après l’attaque des loups, ils avaient nettoyé le couloir, enlevant les restes des deux carcasses dans le couloir d’accès. Le troupeau avait fondu de moitié durant cette longue saison froide. Koubaye avait fait le compte du fourrage qui restait et déclaré à son grand-père qu’il y en aurait assez. Il était venu voir et avait confirmé. C’est en sortant de la grotte, alors qu’il remettait les épineux, qu’il avait découvert des dents de loups par terre. Les enfants étaient déjà sortis. Sorayib les avait ramassées.  Il les avait longuement regardées. Plus que des dents, il y avait de l’os avec et un os qui avait été tranché. Il mit sa trouvaille dans une des poches de son manteau et se dépêcha de rejoindre les enfants, s’il pouvait encore les appeler comme ça. Si Koubaye avait été capable de faire ça à un loup alors, ce n’était plus un enfant.
Les premiers nuages apparurent peu après ainsi que les premières pluies. Fines, irrégulières et gelées, elles apportaient surtout du désagrément. Mais le grand-père était heureux. Ses rhumatismes le feraient moins souffrir avec la remontée des températures. Koubaye n’aimait pas cette saison. Tout devenait humide pendant des jours et des jours.
Entre les pluies, la neige continuait à tomber. Le paysage restait blanc. Riak racontait que dans la plaine, la neige disparaissait rapidement. Koubaye pensait qu’ils avaient de la chance au village. Ici le froid et l'humidité pénétraient partout. Malgré cela les bêtes demandaient toujours des soins. Il fallait aller jusqu’aux grottes malgré les chemins de plus en plus glissants. Riak et Koubaye continuaient à s’occuper des ovins à la maison ou dans les grottes. Les animaux devaient encore attendre avant de pouvoir sortir. Le grand-père ne voulait pas qu’ils se blessent en glissant sur les rochers. Riak trouvait l’escalade du pierrier pour atteindre le grotte de plus en plus difficile. Koubaye faisait le fier. Pourtant il appréhendait cette montée autant que la jeune fille. L’un comme l’autre était déjà tombé, se blessant sur les pierres du chemin.
Petit à petit le blanc laissa la place au vert dans le fond des vallées. Le sol était spongieux et la température remontait. On ne voyait plus le soleil toujours caché derrière une épaisse couche de nuages.  La saison des grandes pluies avançait. Koubaye ressentait de plus en plus d’impatience. Il n’attendait que la permission de son grand-père pour sortir les bêtes. Riak ne partageait pas cette impatience. Elle avait entendu qu’elle retournerait chez Burachka à ce moment-là. Elle se refusait à cette idée, préférant la liberté qu’elle vivait à l’enfermement qu’elle craignait.
Ce jour-là, la pluie avait cessé depuis quelques jours et si le ciel était très bas, Koubaye espérait pouvoir atteindre les grottes sans se faire mouiller. Munis de leurs musettes, ils se mirent en route. Le vent se leva quand ils dépassèrent la combe Lawouden. Petit à petit les rafales se firent plus violentes et les nuages plus noirs. La pluie les cueillit au pied du pierrier. Ils finirent sous des trombes d’eau glacée, laissant des traces mouillées dans tout le couloir d’accès. Cela les fit rire. Ils regardèrent l’eau tombant comme un rideau à l’extérieur, heureux que le couloir soit légèrement ascendant. Puis ils s’enfoncèrent sous la montagne.
Les bêtes étaient calmes. Ils se déshabillèrent, enlevant tout ce qu’ils pouvaient de ce qui était mouillé. Dans la grotte, il faisait assez chaud. Les ovins maintenaient une bonne chaleur. Bouger le fourrage, acheva de les réchauffer. C’est Riak qui donna l’alerte :
   - La source ! Elle déborde !
Koubaye courut rejoindre la jeune fille. Le filet d’eau qui coulait habituellement avait fait place à un petit torrent glougloutant, débordant de son lit naturel pour se répandre dans le couloir.
   - Il ne faut pas que ça coule sur les moutons ! dit Koubaye.
   - Mais que veux-tu qu’on fasse ? Pour le moment ça part vers l’extérieur.
Ils continuèrent leur travail. Les animaux commençaient à s’agiter au fur et à mesure que le bruit de l’eau augmentait. Régulièrement, l'un ou l'autre allait voir dans le couloir d'entrée. L'eau y prenait de plus en plus ses aises, et la pluie continuait.
Alors que Riak remontait en décrivant comment la vallée se transformait en rivière, Koubaye se battait avec le fourrage. Il tentait de décoincer une botte de foin bloquée par une stalagmite. Au moment où il parvenait à la faire descendre, Koubaye sentit la terre trembler sous ses pieds. Puis un grondement emplit la grotte et il fit nuit.
   - Koubaye, qu’est-ce qui arrive ?
   - Je ne sais pas… Je ne sais pas…
Les bêtes émettaient des bêlements angoissés tout en s’agitant. Riak tâtonnait pour trouver un repère. Koubaye suivait la paroi pour atteindre la niche où étaient les réserves. Il arriva à battre le briquet et à allumer un feuluit. Ainsi équipé, il alla dans la grande grotte rejoindre les moutons. Il pateaugeait dans l’eau. Le ruisseau de la source n’avait fait que grossir et était devenu un vrai torrent. Koubaye repéra Riak. Il alla vers elle, l’éclairant pour qu’elle se retrouve.
  - On est enfermés ?
 - Il faut que j’aille voir dans le couloir ce qu’il se passe. Tiens, va vers les moutons et essaie de les calmer.
Koubaye lui passa une branche de feuluit qu’il alluma et la laissant aller vers la grotte. Quant à lui, il suivit le ruisseau vers la sortie. Plus il avançait et plus l’eau montait le long de ses jambes. Il s’arrêta quand l’eau lui arriva à mi-cuisse. Il avait à peine atteint la barrière d’épineux. Il savait qu’il fallait encore descendre pour sortir. Il pensa avec horreur qu’ils étaient enfermés. Il resta un moment-là, ne sachant quoi faire. L’eau décida pour lui. Elle avait encore monté, lui mouillant les fesses. Koubaye recula. La grotte allait être inondée. Il remonta rapidement. Il fallait qu’ils sortent de là.
Il repéra Riak grâce à la lueur de son feuluit. Elle était près des chèvres. Il s’approcha d’elle tout en réfléchissant à ce qu’ils pourraient faire.
   - On ne peut pas rester là, lui dit-il. L’eau va tout envahir.
Riak regarda autour d’elle. Koubaye ne voyait pas ses yeux mais devinait sa panique. Plus il réfléchissait et plus il pensait au troupeau. Il ne pouvait pas laisser toutes les bêtes se noyer.
   - On va emmener le troupeau....
   - Mais par où on va passer ?
   - J’ai déjà trouvé un passage… mais avec le troupeau ça va pas être facile. Il nous faut des cordes.
   - Mais comment tu veux qu’on porte tout ça ?
   - On va mettre des sacs sur le dos des moutons…
Joignant le geste à la parole, il se dirigea vers les réserves. Il y avait de vieux sacs et des cordes plus ou moins en bon état.
   - Regarde, il y a tout ça… mais prends les moins mauvais, certains tombent en poussière.
Les deux jeunes s’agitèrent beaucoup, oubliant que l’eau montait inexorablement. Quand ils eurent chargé tous les moutons possibles, Koubaye mit un licol au bélier et au bouc.
Quand ils prirent le couloir, la source débordait toujours et la moitié de la grotte était envahie par l’eau.  Les bêtes ne firent pas de difficultés, trop contentes de quitter la grotte. Ils marchaient à la lueur de deux feuluit. Koubaye ouvrait la marche et Riak suivait au milieu des chèvres. Koubaye se rappelait son premier voyage sous la montagne et certains passages. Il pensa à toutes les difficultés qui les attendaient et se demanda comment il allait faire escalader la corniche à tout son troupeau. Bien qu’ayant perdu beaucoup de bêtes à la saison des hautes neiges, il en restait encore assez pour que cela lui semble impossible.
Au pied du premier escarpement, il fit une reconnaissance. Il fait passer Riak et les chèvres qui escaladèrent les cailloux avec facilité. Riak était tombée plusieurs fois. Elle s’était cognée encore plus souvent, mais elle ne se plaignait pas.
   - En haut, avance un peu à droite dans le plus grand des tunnels, je te rejoins avec les moutons.
Quand la lumière du feuluit eut disparu, Koubaye soupira de soulagement. Riak était en sécurité. Il entreprit de faire monter le bélier qui renaclait un peu. La vingtaine de brebis qui restait le suivit. Arrivé en haut, il les laissa le temps de descendre chercher quelques moutons qui étaient restés. Il dut abandonner sa tâche quand il s’aperçut que l’eau arrivait. Il remonta rapidement. La peur le suivait. La grotte débordait maintenant dans le couloir qu’ils venaient de quitter. Koubaye remonta aussi vite qu’il put. Tant pis pour les moutons qui ne suivaient pas.
Riak l’attendait en haut. Koubaye vit que sa branche de feuluit tremblait.
   - On entend couler l’eau partout, dit-elle. Tu crois qu’on va passer ?
Une image s’imposa à Koubaye, celle d’une cataracte puissante, bruyante. Il sut qu’ils ne passeraient pas là où il était passé seul. Une autre image suivit.
   - La chèvre ! La chèvre qui a une tache brune !
Riak le regarda comme s’il devenait fou. Koubaye se mit à chercher dans le troupeau des caprins, la seule bête qui était tricolore. Quand il l’eut trouvé, il lui passa un licol et se tourna vers Riak :
   - C’est elle qui va nous conduire. Son instinct va nous guider.
Ils se remirent en route confiant leur destin à une chevrette.