dimanche 20 mai 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 52

Ils avaient bien progressé. Ils avaient traversé les champs qui s’étendaient à perte de vue. Personne ne les avait arrêtés. Ils n’avaient vu aucun seigneur. Siemp baignait dans la plaisir de la marche en cette journée tiède. Avec leurs grandes échasses, ils furent près des collines de fer quand tomba la nuit. Elles devaient leur nom aux nombreuses mines. C’était un lieu stratégique. Les seigneurs y étaient nombreux et les soldats encore plus. La région était parcourue de routes pour les chariots. Presque sans forêt, il fallait emmener le minerai plus loin pour qu’il soit traité. Ils croisèrent des chariots qui se dépêchaient d’arriver. De loin en loin, il y avait des relais pour eux. Siemp ne les aimait pas. Aux ordres des seigneurs, ils représentaient un danger pour qui voulait voyager sans se faire remarquer. Il s’interrogeait sur la meilleure manière d’agir. Soit ils continuaient jusqu’à la prochaine maisonnée avec le risque qu’on remarque que des Oh’men voyageaient la nuit, soit ils prenaient le risque de s’arrêter dans un relais, mais il fallait une bonne excuse. Il n’eut pas à choisir. Un garde de relais, les vit passer et les interpella :
   - Vous devriez vous arrêter… l’étoile de Lex arrive !
Siemp répondit en ralentissant simplement :
   - Nous nous arrêterons au prochain relais. Sans mon novice nous serions arrivés…
Et se tournant vers Koubaye, il ajouta à haute voix :
   - Allez dépêche-toi et ne tombe plus !
Quand ils furent hors de vue, Siemp expliqua à Koubaye qu’il leur fallait s’arrêter. Les gardes échangeaient les nouvelles et surveillaient les routes. Il était trop dangereux de continuer. Ils allaient se faire remarquer davantage en bravant les bayagas qu’en s’arrêtant. Ils rattrapèrent un chariot et se retrouvèrent en même temps que lui à la porte du relais. C’est tout juste si on les regarda. Ils démontèrent, rangèrent les échasses dans la cour, pendant que tout le monde faisait manœuvrer le chariot. Il fallait fermer les portes avant que ne brille l’étoile de Lex. Siemp compta les chariots. Il fit remarquer à Koubaye qu’il n’y aurait peut-être pas de place pour eux. Les bouviers étaient prioritaires. C’est ce qui arriva. On leur indiqua le tas de foin pour dormir. Même pour manger, ils furent relégués dans le couloir avec un tabouret pour table. Siemp ne fit pas de remarque, Koubaye non plus. Le chef du relais semblait surtout intéressé par les histoires colportées par les bouviers. Il ne s’approcha d’eux qu’une fois, pour les faire payer. La servante fit comme son patron. Siemp dit en aparté à Koubaye qu’elle essayait de se faire remarquer par l’un des maîtres d’attelage.
   - Si elle se fait épouser… Elle sera une dame respectable et respectée. Les bouviers et surtout les maîtres d’attelage sont des gens importants et souvent riches.
Koubaye sentit l’orgueil des hommes et le désir des femmes. En dehors du pouvoir et de l’argent, les esprits autour de lui ne pensaient qu’à satisfaire leurs besoins. Il les vit ripailler, se saoûler et finir par monter dans les chambres accompagnés par l’une ou l’autre des servantes. Koubaye et Siemp s’éclipsèrent avant que les pots à bière ne soient vides. Ils retrouvèrent le calme avec les bêtes à l’esprit placide, heureuses de ne plus tirer de charge et d’avoir à manger.
   - Il faut qu’on parte avant que le soleil ne soit levé. L’étape de demain sera longue.
Une fois qu’il eut dit cela Siemp se tourna vers le mur et s’endormit. Koubaye entendit sa respiration devenir régulière. Il sortit alors l’écrin de la pierre dans son emballage de feuilles. Il n’osa pas l’ouvrir. Cette pierre l’attirait et en même temps lui faisait peur. Trop de violences lui étaient liées. En réfléchissant, il arriva à la conclusion qu’il ne savait pas qui prendrait le pouvoir sur l’autre. En la manipulant, il n’était pas sûr de la contrôler. Il rangea le paquet et s’endormit à son tour en laissant son esprit ouvert vers Riak.
Quand Siemp le secoua, il faisait encore nuit. Koubaye avait mal partout. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas fait autant d’exercice. Dans la salle commune, il n’y avait qu’une servante, et le garde qui somnolait sur une table. Elle leur servit sans un mot un bol d’une bouillie de céréales et retourna s’occuper derrière le comptoir. Ils mangèrent sans un mot et, après un salut de la tête à la servante qui les regardait partir, ils retournèrent vers l’étable pour récupérer leurs échasses. Devant le relais, ils mirent debout l’échelle que Siemp avait repérée la veille. Koubaye grimpa et Siemp lui passa ses écahsses. Puis alors qu’à son tour, il mettait les siennes, le garde sortit.
   - C’est pas fréquent que des Oh’men s’arrêtent ici, dit-il en allant uriner sur les orties
   - Ça ne serait jamais arrivé sans mon apprenti qui a fait une chute. Nous avons perdu du temps à trouver un lieu où il pourrait rechausser. Ils doivent nous attendre à la maisonnée. Il n’est pas bon que le courrier attende.
Ayant dit cela, Siemp donna un coup de rein et se mit en marche :
   - Adieu l’ami !...  Allez et ce coup-ci ne tombe pas ! ajouta-t-il pour Koubaye.
Ils avaient quitté avec soulagement le relais. Marchant à grandes enjambées, ils furent bientôt hors de vue. Le soleil se levait quand ils atteignirent le dernier col.
   - Après, dit Siemp, on va vers les grandes plaines et vers mon pays.
Il y avait de la fierté dans la voix. Il entama la descente. Koubaye lui laissa quelques pas d’avance et s’engagea sur le chemin. Il avait à peine passé le col qu’il sentit la pierre. Cela l’étonna. Il l’avait portée la veille toute la journée sans difficulté et aujourd’hui elle pesait son poids. La descente leur facilitait la progression. Mille pas plus loin, Koubaye trouvait la pierre de plus en plus lourde. Alors qu’ils approchaient de Madine, la ville qu’ils auraient dû atteindre la veille au soir, Koubaye dut ralentir. Siemp, voyant qu’il ne suivait pas, s’arrêta pour l’attendre. Quand il vit la difficulté de Koubaye à avancer, il demanda :
   - Ça ne va pas ?
   - C’est la pierre, elle devient de plus en plus lourde.
Siemp essaya de soulager Koubaye en lui prenant. Ce fut à son tour de ne plus pouvoir accélérer. Ils étaient en vue des premières maisons de Madine, quand Siemp dut s’arrêter à son tour.
   - C’est impossible ! déclara Siemp. Il y a de la magie là-dedans.
   - Sûrement, dit Koubaye. Nous ne sommes plus très loin, portons-la à deux.
Ils déchaussèrent et utilisant les échasses comme une civière, ils mirent la pierre dessus. Koubaye avait insisté pour mettre des branchages dessus. Il était préférable qu’on ne les voit pas entrer dans Madine avec juste un petit paquet. Ils atteignirent la maison des Oh’men avec difficulté sans susciter d’intérêt chez les rares passants. Par contre la mère de la maisonnée fut tout de suite intriguée par ce drôle de paquet qui faisait ployer les échasses. Il fallut trois hommes forts pour le poser sur une des pierres qui servaient de siège. Sa première question fut de savoir comment les Oh’men allaient tenir leur parole de livrer ce qu’on leur avait confié. Et puis, prise d’une inspiration subite, elle se tourna vers les nouveaux arrivants et leur demanda :
    - Vous avez mangé ?
L’estomac de Koubaye profita de ces paroles pour rappeler qu’il n’avait rien reçu depuis la veille. Ses borborygmes firent sourire la mère de la maisonnée qui les invita à entrer. Siemp déclara qu’ils repartiraient dès le repas fini. Ils eurent droit à un solide en-cas et au flot des questions de la mère de la maisonnée. Cela dura un moment. Ils furent interrompus par l’arrivée d’un Oh’men venu des grandes plaines.
   - Quel est le tate qui a laissé ses échasses comme ça ?
Les présents sursautèrent sous l’injure.
   - Que veux-tu dire ? demanda la mère de la maisonnée.
   - Un tate a abîmé ses échasses et les a laissées traîner !
Siemp et la mère de la maisonnée échangèrent un regard perplexe et sortirent en toute hâte voir ce qui déclenchait la colère du nouvel arrivant. Quand il vit ses échasses, Siemp jura. Elles étaient brisées… non écrasées étaient plus juste. Sous le paquet le bois avait éclaté. Siemp jura à nouveau et essaya d’en dégager une, sans y parvenir. Tous les présents tentèrent de l’aider sans réussir à faire bouger les choses. Il fut nécessaire de prendre une barre à mine pour enfin faire glisser le paquet qui avait maintenant un poids incroyable.
Koubaye, qui avait fini de manger, arriva à son tour. Il regarda la scène et dans son esprit, une vérité s’imposa. La pierre de Bénalki était trop loin du lac et des siens. Il s’approcha des Oh’men qui ne cessaient de s’interroger.
   - Bénalki ne voulait pas !
Tous les regards se tournèrent vers lui.
    - Le sage a cru bien faire en me la confiant, mais les conséquences sont là. La pierre est maintenant chargée du poids des événements qu’elle a traversés…
Siemp ne savait que penser. Tous les autres regardaient Koubaye comme s’il était devenu fou.
   - Qu’est-ce que tu racontes, petit ?
   - Dans ce paquet, il y a une pierre particulière…
Tous les regards étaient maintenant braqués sur lui.
   - … mais il faut garder le secret !
   - Tu as ma parole, petit, dit la mère de la maisonnée. Tous les présents se tairont. Explique !
   - La pierre est un cadeau de la déesse Bénalki à son peuple. On est maintenant trop loin. La magie qui la constitue pèse de plus en plus lourd.
   - Qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peut même plus la bouger !
   - Il faudrait de l’eau.
Un Oh’men alla rapidement chercher un seau.
   - Et maintenant ?
   - Il lui faut de l’eau en lien avec le lac. Cette eau, dit Koubaye en désignant le seau, vient d’où ?
   - De notre puits, répondit la mère de la maisonnée.
   - Ça n’ira pas… elle n’a pas de lien avec le lac. Elle ne vient pas d’un cours d’eau qui y va.
   - Mais ici, aucun ruisseau ne coule vers le lac, il y a les collines de fer !
Koubaye comprit alors pourquoi la pierre avait pesé plus lourd après le col. Elle avait quitté la zone qui alimentait le lac. Elle se desséchait.
   - Demain, j’enverrai un grand marcheur chercher de l’eau du lac. Dans deux jours, il sera là. En attendant, nous allons réfléchir à la suite… Vous ne pouvez pas partir dans les grandes plaines avec des seaux pleins d’eau…
Siemp jura à nouveau. Cet imprévu leur faisait perdre trois jours. Balima devait les attendre. Son maître devait être mécontent. Siemp, qui s’était dit que cette mission serait tranquille, finissait par se demander s’ils y arriveraient…
Les deux jours qui suivirent furent des jours tranquilles pour Koubaye. Madine était une petite ville aux portes des grandes steppes. Plus loin vers l'est, vivaient les tribus Oh’men. Les seigneurs y étaient peu présents. Ils contrôlaient les quelques bourgades qui se donnaient le nom de ville. La terre était pauvre et les troupeaux ne vivaient qu'en se déplaçant tout au long de l'année. Madine jouissait des quelques rivières venant des collines de fer. Après, l'eau devenait rare. La maisonnée Oh’men de Madine était grande et très fréquentée. C’est là qu’on venait en attendant de vendre ses bêtes ou de recevoir ses marchandises. Koubaye avait joué avec les jeunes de son âge à rassembler les bêtes ou à les séparer d’enclos en enclos au gré des achats et des ventes. Habillé comme un Oh’men, il s’était vite intégré. Ce fut une parenthèse bienvenue. Le soir du deuxième jour, il se dépêcha de rentrer. Le grand marcheur avait dû arriver. Il trouva les hommes autour du paquet. La pierre qui le soutenait avait cassé. Une fissure la traversait maintenant de part en part.
   - La magie qui est là-dedans est puissante. Le paquet va finir sous terre… dit un des Oh’men.
   - On va avoir de l’eau du lac et ça va s’arrêter, répliqua Siemp.
   - Et tu sais t’en servir ? demanda un autre.
   - Mon jeune apprenti est lié à tout cela, il doit savoir.
Koubaye se sentit tout penaud. Il n’en avait pas d’idée. Il savait maintenant tout ce qu’un Oh’men doit savoir sur des bêtes mais il ne savait rien de ce que ferait la pierre avec de l’eau.
   - Le grand marcheur du lac arrive…
Tout le monde se tourna vers l’entrée quand ils entendirent le cri du gardien. Rapidement, le grand marcheur arriva. Sans même déchausser, il tendit une outre bien tendue.
   - Je l’ai remplie ce matin même au bord du lac...
   - Alors je suis sûre que tu n’as rien mangé… tu as été très vite et je t’en remercie. Va, ton repas t’attend.
Le grand marcheur ne bougea pas. Il était comme les autres, il voulait savoir comment cela finirait. Koubaye avait pris l’outre. Il s’approcha du paquet. Il ne savait pas quoi faire. Il la posa sur la pierre à côté du paquet. Rien ne se passa. Il en mit un peu sur sa main. Rien ne se passa. Il la versa sur le paquet. L’eau s’écoula sur les feuilles qui emballaient l’écrin. Rien ne se passa. Il prit l’outre et versa une partie du contenu qui s’écoula par la fente sans plus de résultat. Autour de lui, il entendit les mouvements des uns et des autres qui attendaient. Rien ne se passa. Il se redressa et adressa un regard suppliant à Siemp. Il ne savait plus quoi faire. Siemp manifestement ne savait pas. Koubaye sentit sa détresse. Il allait échouer dans sa mission. Siemp respirait plus fort sous le coup de l’émotion qui l’étreignait. Échouer était un déshonneur. Comment pourrait-il encore faire partie de son peuple ? Koubaye sentit les larmes lui monter aux yeux. Il allait être la cause de l’échec de Siemp. Il envisagea un instant de continuer en laissant la pierre là. Après tout, vu son  poids, personne ne pourrait y toucher. Y toucher … Y toucher… L’idée ! Voilà, il fallait y toucher. Koubaye, après s’être de nouveau mouillé les mains avec l’eau du lac, entreprit de déballer l’écrin, ou plutôt d’enlever les feuilles d’emballage comme il pouvait. Il découvrit, en même temps que les autres, un petit coffre en bois sombre, très travaillé. Les feuilles autour, coincées par le poids, faisaient comme une couronne. Il tenta de le soulever sans y parvenir. Il tourna autour, cherchant l’ouverture. On n’en voyait rien. Koubaye mit les mains sur le coffret. Il ressentit le mouvement, tirer une barre, pousser l’autre puis faire basculer la dernière. Il laissa ses mains faire. Sous le regard des spectateurs, il fit bouger un décor, puis deux et bascula le dernier. Le coffret s’ouvrit livrant son secret. Il entendit le “oh!” de déception que poussèrent quelques uns. Il venait de mettre au jour une pierre tout ce qu’il y avait de plus banale, une espèce de galet rond grisâtre veiné de noir et de blanc à parts égales. Il le toucha sans pouvoir le faire bouger. Si pour les autres rien ne se passa, pour Koubaye, ce fut comme si on avait poussé une porte. Il eut un éblouissement et s’effondra.
Il était dans un pays empli d’une lumière éblouissante. Derrière lui, il y avait la porte ouverte sur la cour de la maisonnée des Oh’men. Il avança, essayant de se protéger les yeux sans vraiment y arriver. La lumière était tellement forte qu’il lui semblait être dans un monde blanc. Quand il se retourna une seconde fois, il vit derrière lui une corde multicolore qui le reliait à la porte. Cela le rassura. Il n’était pas perdu. Il se remit à marcher. De temps à autre, un arc coloré passait à toute vitesse devant ses yeux pour disparaître dans le lointain. Le plus étonnant était cette vibration qu’il ressentait. Cela lui prenait tout le corps. Il s’arrêta un instant, tourna sur lui-même. La porte était devenue invisible, seule la corde multicolore semblait lui indiquer le chemin du retour. Sans savoir pourquoi, il savait la direction où il devait aller. Sous ses pieds, le sol se mit à monter. Koubaye dut faire des efforts pour avancer. La vibration augmentait petit à petit. Il se dit que la source de cette vibration l’attirait. Maintenant, il avançait en s’aidant de ses mains. Ce fut une rude montée. Sans prévenir, le sol disparut devant lui.
Koubaye s’arrêta. Il était au bord du vide. Devant lui, il vit des milliers de lignes colorées. Il les voyait s’agiter en tous sens et se rejoindre au loin derrière une ligne mouvante qui vibrait au même rythme que le sol…
D’un coup, il comprit alors que passait une ligne blanche, grise et noire près de lui. Elle était comme la corde multicolore qui le reliait à la porte. Elle fila vers les autres et tout devint cohérent. La corde rejoignit la ligne mouvante et fut filée avec les autres. Koubaye sentit l’émotion l’envahir. Il était dans l’atelier Rma. Il voyait le tissage du temps en direct. La corde blanche, grise et noire fouetta l’air et s’enroula sur ses jambes et avant qu’il n’ait pu réagir, il volait dans les airs vers la navette.
   - Il revient à lui !
Koubaye reconnut la voix de Résal. La corde blanche, grise et noire qui l’avait attrapé, le représentait. Cela fut une évidence pour Koubaye. La corde de la couleur du galet ne pouvait être que la corde d’un Treïben !
Ce fut la cavalcade autour de lui. Siemp apparut dans son champ de vision.
  - Comment te sens-tu ?
Koubaye se mit assis. Il était bien. Les idées devenues claires s'emboîtaient parfaitement. Il regarda Siemp. Il vit la couleur de sa corde. Il tourna alors son regard vers les autres et vit pour chacun d’eux la couleur des fils que Rma utilisait pour tisser le temps. Il repensa à ce qu’il avait vu. Cette pierre était une porte vers le monde des dieux. Il posa alors les questions sur ce qui s’était passé. Il apprit qu’il était resté deux jours ainsi dans ce sommeil de transe. Siemp avait pensé à ce ce qu’il s’était passé à Sursu. Il s’était mis à chercher un maître et avait fait envoyer un grand marcheur au maître du lac. En attendant, il avait voulu fuir la ville mais Koubaye était devenu aussi lourd que le paquet qui fendait la pierre. Alors que Siemp se sentait complètement désemparé, Résal était apparu. En quatre jours de marche forcée, il avait traversé les collines de fer. En arrivant dans la cour de la maisonnée, il avait ramassé l’écrin sous le regard ébahi des Oh’men et avait demandé où était Koubaye. Siemp, en voulant aller vite, avait en fait perdu du temps. Il n’avait pas attendu Résal à Cercières. Sans Tréïben pour accompagner la pierre, elle ne pouvait quitter le bassin du lac. Le maître l’avait révélé à Résal et lui avait demandé d’accompagner la pierre et Koubaye, où qu’ils aillent. Maintenant qu’ils étaient réunis, ils allaient pouvoir continuer le voyage.
Pendant que les Oh’men se réjouissaient, le mendiant de la place, devant la maisonnée, se leva avec difficulté. Il se mit à boitiller. “Voilà qui était étrange”, pensa-t-il. “Un Tréïben à Madine”. Il se dirigea vers le fort. Le seigneur de Madine aimait ce genre de nouvelle qu’il récompensait d’un repas chaud.

lundi 14 mai 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 51

Si l’apparition du cheval blanc avait sidéré les seigneurs et les bateliers, Riak et les autres essayaient de courir. Leur guide, Baillonde, avait des difficultés à avancer. Les renégats l’avaient un peu trop abîmé. Heureusement pour eux, ils avaient atteint la berge dans une forêt après un village. Baillonde trébuchait souvent. Bemba et Jirzérou devaient le ratrapper. Pour une fois, pensa Mitaou, elle n’était pas la dernière. Jirzérou se sentait perdu. Il n’était plus sur l’eau et ne connaissait pas cet endroit. S’il avait déjà remonté et descendu le fleuve plusieurs fois, il n’était jamais descendu à terre. Ils escaladèrent une colline. Arrivés en haut, ils firent halte pour se reposer. Baillonde avait le souffle court. Riak, qui avait couru la dague à la main, rangea son arme. Tout semblait calme. Elle resta sur ses gardes en voyant un cercle de pierres entourant des restes de foyer. Des gens venaient par ici. Ils s’assirent. Riak demanda :
   - Qu’est-ce qu’on fait ? Et où va-t-on ?
   - C’était bien le cheval de la déesse, n’est-ce pas ? demanda Bemba en aidant Baillonde à s’asseoir.
   - Je ne sais pas, Bemba. Je ne comprends rien, répondit Riak. Ça nous a sauvé la vie, mais je ne sais pas comment c’est venu ni ce que c’est…
   - En tout cas c’était un cheval, dit Mitaou
   - On est encore assez loin du but, déclara Baillonde. J’ai pratiquement échoué.
   - Où est Nairav ? demanda Riak.
   - Il fallait remonter le fleuve jusqu’à la Lebchelle et aller à sa source.
   - On est déjà sur la bonne rive, fit remarquer Jirzérou.
   - Et si on passe par l’est ?
   - Il faut traverser toute la région des grandes plaines. Il y a beaucoup de monde, beaucoup de paysans qui sont prêts à nous dénoncer pour un sac de grains… Sans parler des seigneurs qui les dirigent… répondit Baillonde.
   - Sans compter qu’il va pas courir, fit remarquer Bemba. Ils l’ont salement amoché les autres sur l'île...
Riak se leva et fit les cent pas. Elle n’avait aucune connaissance du terrain, aucune idée du temps nécessaire pour aller à Nairav. Elle sentait juste que le fleuve n’était pas une bonne idée et qu’ils ne devaient pas rester ici longtemps. Les seigneurs se remettraient vite à leur poursuite. Elle s’arrêta devant Baillonde :
   - Saurais-tu le chemin depuis ici ?
   - Non, je ne connais que le passage par le fleuve jusqu’au canyon d’entrée… En fait je n’ai jamais été à Nairav même. Je sais que le monastère est perdu dans le dédale des canyons. Là-bas, un guide local devait nous emmener. Laissez-moi. Je vous ai dit tout ce que je pouvais. Je ne vais que vous ralentir.
   - C’est hors de question… ils vont finir le travail des renégats. Et si tu parles, tu es mort et nous aussi et Nairav aussi…
Riak marcha en rond en réfléchissant. Elle n’avait personne pour la guider. Elle prit son pendentif en main sans y penser. Cela l’apaisa. Elle soupesa les différentes options sans en voir une seule de viable… Dans son esprit, la seule certitude était qu’en restant ici, ils seraient à la merci des seigneurs. Elle s’arrêta brutalement, regarda les autres et dit :
   - On ne peut pas rester ici plus longtemps… On s’en va.
Bemba aida Baillonde à se relever. Jirzérou ramassa une bonne branche en déclarant que cela ferait toujours un bon gourdin. Riak en tête, ils prirent la direction de l’est. Ils marchaient assez lentement. Chacun remuait dans sa tête des pensées moroses. Entre les provisions qu’ils n’avaient pas et leur faiblesse, combien de temps allaient-ils pouvoir échapper aux seigneurs ?
L’après-midi passa sans qu’ils ne rencontrent personne. La forêt était grande. Vers le soir, ils entendirent les premiers aboiements.
   - On arrive près d’un village, dit Mitaou, le cœur plein d’espoir à l’idée de trouver un temple.
   - À moins que ce ne soit des chiens lancés sur nous pour nous trouver, fit remarquer Jirzérou.
Ils avancèrent prudemment. Les aboiements ne bougeaient pas. Ils en conclurent que les chiens devaient être attachés. Bientôt le bois devint moins touffu. Ils firent une halte sur une barre rocheuse qui surplombait une route. Tous se cachèrent. Les aboiements venaient de la droite. Ils exprimaient la colère. Riak, sentant son pendentif pulser, fit signe aux autres de ne pas bouger. Ils s’installèrent contre les arbres, un peu plus haut, heureux de pouvoir se poser. Baillonde était blanc d’épuisement. Jirzérou, qui n’avait pas l’habitude de tant marcher, ne sentait plus ses jambes. Bemba proposa à Riak de l’accompagner. Cette dernière fit signe que non.
   - Surveille ici, tu seras plus utile.
Riak entama sa descente vers la route, passant de tronc d’arbre en tronc d’arbre. Elle se rapprochait et de la route et du village. Un coude un peu plus loin gênait la vue. Restant toujours à distance de la route, elle fit mouvement vers le village, profitant d’un rocher ou d’un taillis pour courir. Elle se retrouva aplatie sur un rocher, observant l’entrée de ce qui était plus un regroupement de baraquements qu’un village. Deux hommes armés sur leurs chevaux, discutaient avec des piétons. Elle était trop loin pour entendre ce qu'ils se disaient. Son pendentif pulsait plus fort. Des seigneurs ! D'où elle était, elle entendait qu'ils donnaient des ordres. Elle vit un des chevaux renâcler. Son cavalier le reprit en main et brusquement les deux seigneurs prirent la route. Ils passèrent au petit trot devant elle.
   - Tu crois que ces partisans auront compris ? demanda l'un.
   - En tout cas, ils auront assez peur pour ne pas les aider.
Riak entendit le bruit des chevaux diminuer. Son pendentif cessa de bouger. Elle continua à se rapprocher du village. Quelques hommes discutaient encore à l'entrée. Quand elle fut assez près, elle les vit se disperser. Elle remarqua une des bâtisses entourée d'une palissade. Elle semblait un peu plus soignée. Quand elle vit sortir une femme tout en blanc, elle eut un sourire. Une sœur ! Peut-être que là, ils allaient pouvoir recevoir du secours.
Elle revint sur ses pas, restant attentive aux bruits. Elle trouva les quatre autres là où elle les avait laissés. Elle leur fit un bref résumé de ce qu’elle avait vu. Elle remarqua que Bemba semblait réagir à sa description du temple.
   - Dame Riak, Y avait-il une cloche à l’entrée du temple ?
   - Je n’ai pas remarqué, Bemba. Pourquoi ?
   - Les servantes de la Dame Blanche ne s’occupent pas que de temples. Il y a aussi des maisons pour accueillir et des refuges pour les pauvres. Au cœur de cette forêt, je ne vois pas pourquoi, il y aurait un temple, à moins que ce soit une ermite.
   - Nous accueillera-t-elle ?
Baillonde prit la parole :
   - J’ai un laissez-passer de la grande prêtresse.
Joignant le geste à la parole, il sortit un petit carré de terre cuite du sac qu’il portait en pendentif. Si Riak et Jirzérou n’en avaient jamais vu, Bemba et Mitaou s’inclinèrent profondément.
   - Évidemment avec un tel sésame… nous serons accueillis, mais attendons que la nuit soit là pour y arriver. Moins nous serons vus et plus nous serons en sécurité.
Ils se déplacèrent prudemment, laissant la lumière diminuer. Ils atteignirent le rocher où Riak s’était posée quand le soleil se coucha. Ils attendirent un peu que la lumière diminue encore. Quand tout ne fut plus qu’en noir et blanc, ils atteignirent l’entrée du temple. Bemba frappa à la porte et ouvrit. Elle les fit entrer rapidement et avait refermé la porte avant que n’apparaisse la sœur avec sa lumière. Celle-ci éleva la voix en demanda qui ils étaient. Riak qui voulait de la discrétion faillit la frapper quand Baillonde montra son laissez-passer. Dans la lumière de la bougie, il brilla comme s’il était en or. La sœur mit immédiatement un genou à terre en reconnaissant ce qu’on lui montrait :
   - Un envoyé de la grande prêtresse ! Je suis tout à son service...
   - Fais-nous rentrer que personne ne nous voie.
La sœur s'exécuta avec rapidité. Ils se retrouvèrent dans une petite pièce presque nue.
   - Où est-on ? demanda Riak.
   - Vous êtes à Frill. C’est un hameau perdu du comté de Serpre.
   - Il y a la cloche, dit Bemba.
La sœur regarda Bemba d’un air interrogatif.
   - Oui, je suis une servante du temple, une noire et blanche et elle est une novice. Lui, tu as vu son laissez-passer? L’autre est un tréiben qui nous aide et elle est la noble hôte que la grande prêtresse nous a confiée…
La sœur eut un éclair de compréhension dans le regard.
   - Vous !... Vous êtes les renégats dont les seigneurs ont parlé cet après-midi… C’est affreux… Comment ?... Mais comment on va faire ?
Riak ne comprenait rien, pas plus que Jirzérou.
   - Vous pourriez nous expliquer ?
   - Ah, Noble Hôte, dit la sœur, vous êtes ici dans une maison du chemin de Diy.
Riak eut un air complètement ahuri…
   - C’est un chemin de pèlerinage pour les malades qui ont un Woz.
   - Et c’est quoi ça ?
   - C’est une maladie fait des taches sur la peau. Tout le monde en a peur… Celui qui attrape un Woz est mis au ban de la société quel que soit son rang. Il ne peut y revenir que s’il est guéri.
   - Jamais entendu parler, dit Riak.
   - Vous venez des hauts plateaux, dame Riak, dit Bemba. Le Woz y est inconnu. Ici, dans les plaines, il fait peur. Même les seigneurs en ont peur.
    - Donc personne ne viendra nous chercher ici.
    - Non, dame Riak. Personne n’osera.
    - Alors, allons dormir…
C’est à ce moment-là que s’éleva la voix de Mitaou :
   - On pourrait peut-être faire un office… avant ?
La sœur eut un grand sourire :
   - Avec plaisir, cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu cette joie… Viens, j’ai même une tenue propre pour toi… C’est celle que je portais avant que je ne vienne ici...
Riak avait soupiré mais elle comprenait le désir de Mitaou qui avait vu son monde bouleversé depuis qu’elles s’étaient rencontrées. Elle venait d’une famille assez aisée de la région de Rusbag. Elle était arrivée trop longtemps après ses sœurs et son frère pour que sa venue soit une réjouissance. Elle avait rapidement senti que le mieux, pour elle, était de se faire toute petite. Elle avait vu ses sœurs se faire marier aux beaux partis de la région et son père courir après les faveurs de ceux qui comptaient. Elle n’avait ressenti la tranquillité que trop rarement, et à chaque fois dans le temple. Alors qu’elle venait d’atteindre ses douze printemps, elle avait surpris une conversation entre ses parents. Comme on parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille. Elle frissonna à l‘écoute des paroles de son père qui supputait les chances qu’il avait de la marier au vieillard Hantamé dont l’avarice proverbiale cachait mal la richesse. Le lendemain, lors de la cérémonie de passage d’âge au temple, elle avait annoncé haut et fort à sa famille qu’elle avait entendu l’appel de la Dame Blanche. Le père l’avait rabrouée trop tard. La mère supérieure, qui accueillait une famille non loin de là, était intervenue. Elle avait demandé d’un ton sec au père de baisser le ton et avait ajouté en radoucissant sa voix qu’avoir une none pouvait être une vraie bénédiction pour une famille, surtout si elle avait les faveurs de la Dame Blanche. Ils étaient rentrés chez eux sans donner de réponse à la mère supérieure. Mitaou ne sut jamais ce qui avait décidé son père à l’envoyer au temple. Est-ce que la mère supérieure l’avait convaincu ? Est-ce que les manœuvres d’approche d’Hantamé avaient échoué ? Ce qui était sûr, c’est qu’elle s’était retrouvée un petit matin à la porte du temple avec son bagage et la consigne de devenir mère supérieure. Après un temps de découverte qui avait été un vrai moment de calme et de plaisir, elle avait été admise à devenir novice. Elle avait déchanté. Elle avait appris parfois à ses dépens qu’il y avait des clans, des meneuses, des suiveuses et que, comme chez elle, le pouvoir et l’argent occupaient beaucoup les esprits. Si Riak lui faisait peur par tout ce qu’elle vivait, elle lui donnait aussi l’occasion de voir quelqu’un qui ne semblait pas chercher le pouvoir mais que le pouvoir cherchait. Intérieurement, elle avait dû s’avouer qu’elle aimait bien Riak qui lui donnait de l’attention et du respect, sans parler de Bemba qui l’avait prise sous son aile.
Si le repas fut frugal, il fut pris tranquillement dans une atmosphère de paix. La sœur qui portait le nom de Paci, écouta l’envoyée de la grande prêtresse. Elle était présente à Frill depuis de nombreuses années. Elle raconta comment, ayant attrapé un Woz, elle avait fait le chemin de Diy. Sa communauté l’avait mise à l’écart, lui avait fourni le solide bâton de marche et la grande pèlerine qui devait la couvrir entièrement. Elle était partie, allant de maison du chemin en maison du chemin, jusqu’à Diy. La découverte de Diy avait été un choc pour elle. On y arrivait par un sentier qui s’enfonçait dans une faille entre les montagnes. C’était le seul passage possible. Elle avait fait les dernières journées en compagnie des mêmes personnes. Leur groupe grossissait au fur et à mesure que se rejoignaient les différents chemins. C’est en une colonne de pèlerines qu’ils avaient traversé la faille. Ils s’étaient arrêtés juste à sa sortie, comme tous les arrivants faisaient en découvrant la plaine qu’était Diy. Au centre était la ville, tout autour des champs et surtout, entre eux et la ville, il y avait le cimetière, immense terrain sans végétation, parsemé de milliers de stèles plus ou moins ruinées. C’est alors qu’étaient apparus les gardiens, bêtes étranges tout en crocs et en hurlements. Tous avaient repris en courant la descente vers Diy. Les gardiens les avaient poursuivis jusqu’à mi-pente et étaient remontés vers la faille. En bas, des silhouettes avaient tourné la tête vers eux. Paci n’avait rien et ne fut pas dépouillée. Les autres furent mis à mal et au traumatisme d’arriver dans ce lieu s’ajouta la perte du peu qu’ils avaient. Les assaillants avaient disparu très vite quand un groupe organisé s’était approché. Armés de gourdins, ils semblaient menaçants. Un homme se détacha de l’ensemble et s’approcha :
   - Je suis désolé ! Nous sommes arrivés trop tard pour vous protéger des pilleurs. D’habitude les groupes arrivent quand le soleil décline. Vous avez bien marché...
   - Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? demanda un des marcheurs tout en frottant ses bosses. Vous ne faites rien pour les pourchasser ?
   - Je n’ai pas assez d’hommes pour patrouiller dans le cimetière. Mais venez, ne restons pas là, allons à la ville.
   - Mais où est la fontaine de guérison ? demanda une femme d’une voix suraiguë.
L’homme eut un rire triste :
   - C’est une légende… Tout le monde la cherche mais personne ne la trouve.
   - On a fait tout ça pour rien, intervint un des marcheurs qui s’était bien défendu.
   - Non, vous comme moi, n’avons pas le choix. Dehors nous sommes pourchassés. Ici, on peut encore vivre en paix…
   - Mais la guérison ? insista la femme.
   - Elle arrive parfois, nul ne sait pourquoi, ni pour qui. Elle arrive et celui, ou celle qui est guérie peut remonter la pente sans crainte, les gardiens la laisseront passer. Si vous n’êtes pas guéri, n’essayez pas, ils vous réduiraient en pièces.
Le groupe fut abasourdi. Ils avaient mis tellement d’espoir dans ce pèlerinage et pour finir, ils arrivaient dans un cul-de-sac.
Paci avait retrouvé d’autres sœurs et une mère. Il y avait un petit temple. Elle aurait retrouvé un rythme de vie presque normal sans le Woz. La maladie tuait doucement, mais elle éclaircissait les rangs des habitants inéluctablement. Les soeurs s’occupaient des enterrements. La mère avait disparu puis les sœurs une à une. Paci était restée seule au bout d’un an. Il y avait un flot régulier de nouveaux arrivants qui découvraient, atterrés, l’endroit où ils étaient contraints de rester. Il y avait eu aussi des morts déchiquetés par les gardiens. Pour Paci, enterrer leurs restes était la tâche la plus difficile. Une autre sœur était arrivée pour mourir presque aussitôt, laissant Paci à la solitude. Elle avait trouvé une sorte d’équilibre dans les tâches simples de sa vie simple.
Un jour, en allant chercher la dépouille d’un homme qui avait préféré les gardiens à l’attente de la mort, elle avait noté que ces derniers, pour une fois, ne lui avaient pas montré les crocs. Sur le coup, elle n’y avait pas fait attention. Elle n’y avait repensé que le soir. Le lendemain, elle avait été à l’accueil avec de l’avance et avait monté la pente. Un gardien était venu la renifler et avait fait demi-tour pour regagner sa tanière dans les roches. Elle était quand même redescendue avec les nouveaux. Elle avait alors vécu un moment crucial de sa vie. Elle avait le choix, partir ou rester. Elle était restée dans l’incertitude un moment. Une mère était arrivée. C’était une vieille femme marchant avec difficulté. Elle l’avait accueillie et s’était occupée d’elle. Elle s’était ouverte de son dilemme. La mère l’avait alors guidée dans son choix. C’est ainsi que Paci avait quitté la vallée de Diy le lendemain de la mort de la vieille nonne.
À son retour dans le monde dit normal, elle n’avait pas réussi à se réhabituer aux gens. Elle avait obtenu un ermitage qui était aussi une maison du chemin de Diy. Elle accueillait les pèlerins du mieux qu’elle pouvait et assurait une présence auprès des charbonniers de Frill. La maladie de Woz ne lui faisait plus peur. Elle l’avait vaincue et ne risquait plus rien. Les habitants du village, s’ils sollicitaient ses conseils, laissaient toujours de la distance avec elle. Ils lui amenaient des provisions mais personne ne la touchait ni n’entrait dans l’enceinte du temple.
Paci partagea sa chambre avec eux, refusant qu’ils dorment dans la zone d’accueil des pèlerins. Le lendemain, elle dit à Baillonde :
   - J’ai pensé toute la nuit. Le mieux est que vous partiez par le chemin de Diy. Vous pourrez contourner la capitale sans danger
   - Mais comment ? demanda Mitaou.
   - En vous habillant comme des pèlerins…
Mitaou poussa un cri en entendant cela. Bemba avait pâli en entendant la proposition :
   - Mais la maladie de Woz… si on l’attape ?
   - Je ne vois pas d’autre possibilité. Les seigneurs d’hier vont revenir aux nouvelles aujourd’hui. Il faut que vous soyez partis avant qu’ils n’arrivent. Les habitants ne feront pas attention à des pèlerins mais signaleraient le moindre étranger.
    - Ça ne me plaît pas, dit Baillonde. Je dois conduire Riak à Nairav, pas lui donner un Woz.
    - Elle a raison, coupa Riak. Nous n’avons pas le choix. Rma filera ce qui doit être filé. Nous quitterons le chemin de Diy dès que possible, mais en attendant, il nous protégera. As-tu assez de vêtements pour nous ?
   - Noble Hôte, j’y ai justement pensé. J’ai des pèlerines neuves pour donner à ceux dont les affaires sont trop délabrées et j’ai même une clochette qui a été abandonnée, il y a bien longtemps.
Paci montra sur le mur, une baguette au bout de laquelle pendait une clochette bien ternie par le temps.
   - Alors ne perdons pas de temps, plus nous serons loin, mieux cela sera, déclara Riak. 
Le soleil n’avait pas atteint son zénith qu’ils avaient quitté Frill.

dimanche 6 mai 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 50

La pirogue du maître était ancienne et très ornée. Elle était assez large pour que le maître se tienne assis sous un dais rouge en hauteur en laissant un passavant généreux. Ainsi on le voyait de loin. À ses pieds, trois apprentis le servaient et recueillaient ses enseignements. Devant il y avait cinq rangs de rameurs et autant derrière. Les paroles-cris avaient été dites. Dès que sa pirogue eut atteint le cours principal de la Suaho, d’autres embarcations approchèrent pour donner leurs offrandes et recevoir qui un conseil, qui un enseignement. Les visiteurs montaient à bord, passaient devant un disciple qui recevait l’offrande et à qui ils exposaient le motif de leur venue. Ce dernier allait voir le maître qui répondait ou qui faisait venir le demandeur. Entre deux visites, la lourde barque avançait avec lenteur et majesté.
Koubaye, habillé en disciple, assis sur un tabouret au pied du maître, écoutait et découvrait la vie du delta et de ses habitants. À côté de lui, Siemp essayait de ne pas bouger. Lui, l’homme des grands espaces et des grandes courses, souffrait de cette immobilité. Le troisième était Résal. Le maître l’avait fait asseoir juste à côté de lui et avait posé sa main sur son épaule. Résal en avait été très troublé. Pour la première fois de sa vie, il se tenait à côté d’un des plus hauts savoirs et écoutait ses enseignements. Dazem avait lui été très étonné de ce voyage, mais en disciple obéissant n’avait rien objecté. Les raisons du maître étaient profondes et il voyait tellement plus loin que lui qu’il lui accordait une confiance aveugle. Comme à chaque sortie, il assurait la réception des offrandes et des demandeurs.
La barque de la tribu des Tonda s’était prudemment écartée en voyant sortir la pirogue du maître. Koubaye les avait vus s’éloigner vers le lac. Il s’était alors détendu et avait laissé son esprit suivre les méandres de la pensée du maître. Assis bien droit, il semblait regarder un monde que les autres ne voyaient pas. Il parlait doucement mais sans discontinuer. Il s’arrêtait parfois laissant passer de longs moments de silence puis reprenait le fil de son discours. Si Résal qui était le plus proche du maître semblait hypnotisé, Siemp restait tendu. Koubaye le sentait toujours sur le qui-vive. Quand un visiteur venait interroger le maître, Siemp en profitait pour inspecter les environs.
Si le corps de Koubaye voyageait tranquillement sur la Suaho, son esprit voyageait entre deux mondes. Il y avait le monde habituel avec toutes ses représentations et ses jugements et le monde de la réalité de son ressenti intérieur. Écouter le maître lui permettait d’éclairer ce qu’il ressentait.
Quand le soir fut venu, ils firent escale dans un petit village au bord de la rivière qui avait décoré la grande maison de fleurs et de lumière en l’honneur du maître. La pirogue accosta. Dazem leur avait expliqué comment tenir leur rôle de disciples du maître. Lui et Résal marcheraient juste devant le maître, chacun d’un côté. Siemp et Koubaye resteraient derrière, tête baissée sous le capuchon rabattu. Ils seraient les disciples silencieux. Siemp avait demandé des explications sur ce qui arriverait si quelqu’un les interrogeait. Le maître avait répondu qu’on n’interrogeait pas un disciple silencieux. L’initiation nécessitait un temps de silence et de méditation. Ils étaient ces disciples et devraient toujours rester ainsi derrière lui, sans rien dire, sans rien regarder, mains dans les manches et tête dans l’ombre de la capuche.
Dans la nuit qui tombait, à la lueur vacillante des torches, le maître et ses disciples parcoururent la haie d’honneur qu’on leur avait faite. La soirée fut longue. Assis sur des rondins dans l’ombre, derrière le maître, Siemp et Koubaye virent défiler tout ce que la tribu comptait comme gens importants. Quand l’heure de l’étoile de Lex arriva, le maître exprima le désir de se retirer. On les conduisit au bout de la grande maison. Des nattes avaient été tendues comme des murs, délimitant un espace privé pour le repos du maître. D’autres nattes posées à même le sol leur serviraient de lit. Koubaye se retrouva près de la séparation. Il vit le maître s’asseoir en position de méditation près d’un poteau. Dazem fit de même contre le mur. Résal, après avoir observé ce qu’ils faisaient, tenta le même type de posture. Koubaye et Siemp s’allongèrent. Ils eurent droit à un rondin comme oreiller. En attendant que le sommeil arrive, Koubaye écouta les bruits. Dans la grande maison, le conteur avait commencé ses récits. Il entendit parler de la première Bébénalki et puis il entendit d’autres récits sur le début des origines des Tréïbens et sur la naissance de Bénalki, fille de Youlba.
Le conteur parlait des temps avant les temps.  Rma déjà filait. Il avait commencé à tisser le monde. Les fils primordiaux s’entremêlaient en suivant son inspiration et son désir. D’un fil sombre, il avait fait sa trame, l’éclaircissant de navette en navette. Thra était né de ce dessin primordial. Puis d’autres fils étaient venus enrichir sa palette. Les dieux étaient nés.
Thra modelait la terre et Youlba, tout à sa colère de n’être pas la première, la parcourait en hurlant. Les montagnes étaient nées du désir de Thra de contenir Youlba, mais elle avait contourné les montagnes et hululait dans les défilés. Elle avait fait de l’eau du ciel son armée. Alors Thra avait dessiné les rivières et les fleuves pour emmener les eaux vers le repos de la mer. Avec l’eau du sol, Thra avait nourri la terre et avait fait naître les plantes. Il en avait décoré la terre. Là où maintenant, il y avait le lac, Thra avait fait sa pépinière, créant toutes sortes de plantes et de fleurs. Youlba en avait conçu de la jalousie. Thra avait mis à l’est les grandes plaines qui épuisaient ses vents et asséchaient ses nuages. Elle en conçut une colère encore plus grande. Elle tempêta tant et plus qu’elle devint enragée. Thra, qui habitait alors le mont des vents, vit arriver du haut de sa plus haute tour, un immense ouragan. Quand il vit que les grandes plaines n’en venaient pas à bout, il courut à sa pépinière. Il y arriva quand les premiers vents frappèrent ses arbrisseaux, les arrachant comme on fauche les blés. Thra se jeta dans le combat face à Youlba qui libérait ses cataractes.
En ces temps où les hommes n’existaient pas, nul ne put décrire la violence des dieux. Rma entremêla les fils de Thra et de Youlba. Il leur donna la couleur de la boue. Quand ils eurent épuisé leur colère et leurs forces, Thra et Youlba se retirèrent laissant derrière eux une vaste étendue de boue et sans vie. Rma en fit un nouveau fil, sombre et dense. Quand la boue se décanta, Rma tissa une vie de terre et d’eau, fille de la colère de Youlba et de Thra. C’est ainsi que naquit Bénalki. Déesse, fille des dieux, elle régna sur ce monde informe. Thra dota sa fille du pouvoir de faire naître les plantes de la terre et de l’eau. Youlba, quant à elle, promit à sa fille de toujours lui donner l’eau et le vent. Quand Bénalki fut lassée de voir pousser les plantes et couler l’eau, elle s’inventa des serviteurs pour la distraire. Ainsi naquirent les Tréïbens.
L’esprit de Koubaye flottait. Il vivait un rêve étrange où se mêlaient Rma le fileur de temps, Thra, Youlba et les autres dieux. Riak y était comme un oiseau volant au milieu des filets que tendaient les uns et les autres, à la fois libre et obligée de suivre un chemin que les obstacles lui dessinaient.
Le matin, il avait la tête lourde. Après un repas léger, le maître s’installa sous un dais devant la grande maison. Il y avait déjà la queue pour lui parler. Ils virent ainsi défiler toute une humanité qui cherchait des réponses. Koubaye dut rester immobile presque toute la journée comme un bon disciple assis derrière son maître à écouter la bonne parole. Il sentait l’esprit de Résal captivé par chacune des sentences du maître.
Au milieu de la matinée et au milieu de l’après-midi, ils eurent le droit de suivre le maître qui faisait une promenade. Dans la soirée, ils eurent droit d’assister à la fête organisée en l’honneur de la visite du maître.
Koubaye fut heureux le lendemain matin de reprendre la navigation. S’ils n’allaient pas très vite, ils avançaient vers le mont des vents au son des enseignements du maître.
Pour une journée de navigation, il y avait une journée à terre dans un village. Le cérémonial était le même. Koubaye sentait Siemp bouillir de cette inaction. Il jouait pourtant son rôle à merveille.
Ils mirent trois jours à atteindre Cercières. Là, la réception fut grandiose. La tribu était accueillante et honorée de recevoir la visite du maître. Siemp cherchait comment partir sans trouver. Ils étaient en permanence autour du maître. Après la fête quand le maître se retira pour se reposer, Siemp l’aborda :
   - Maître !
   - Oui, homme des grands espaces ?
   - Nous devons continuer notre voyage vers le mont des vents… et je ne vois pas comment partir. Partout, il y a la foule qui vous entoure, qui nous entoure...
   - Ne sois pas inquiet. Demain je ferai ce qu’il faut… Maintenant il nous faut nous reposer.
Le lendemain, le maître, devant les requérants, donna cérémonieusement un paquet à Siemp et Koubaye en leur demandant d'aller chez les grands-marcheurs. Ils saluèrent le maître en faisant une profonde révérence. Les gens les laissèrent passer. Ils regardèrent à peine les deux disciples qui s’éloignaient, tout impatient de pouvoir être reçus.
Il fallut beaucoup de retenue à Siemp pour ne pas courir. Quand il arriva devant la maison des grands marcheurs, il se fit reconnaître. Koubaye l'entendit soupirer de satisfaction en retirant ses habits de disciple. Bientôt ils se retrouvèrent avec la mère de la maisonnée pour échanger les nouvelles. Si le treïbénalki et la bébénalki occupaient une grande place, les mouvements des seigneurs faisaient l'objet de toutes les attentions. La mort de ceux qui s'étaient noyés avait déclenché une répression. Les tréïbens s'étaient réfugiés sur leurs bateaux comme d'habitude. Les autres avaient fui quand ils avaient pu. Les seigneurs cherchaient les complices. À Cercières, leur influence était moindre. Il leur faudrait être prudent malgré tout.
Koubaye écoutait les nouvelles d’une oreille distraite. Siemp, qui avait porté le paquet pendant tout le trajet, l’avait posé. Koubaye l’avait ramassé et depuis le tournait et retournait dans ses mains. Il sentait une émanation de puissance. Il laissa son esprit vagabonder. Il se sentit emporté dans un maelström de couleurs et de mouvements. Le monde vivait des bouleversements. Il était pierre, caillou, rocher roulant, ballotté de droite et de gauche dans un espace sens dessus dessous. La puissance de la terre le poussait quand la puissance de l'eau le tirait. Dans un dernier soubresaut, il fut propulsé avec un geyser d'eau vers le haut. La force de la terre imprégna sa trame la plus profonde. Arrivé au sommet, l'éclair qui le frappa remplit ce qui restait de sa nature. Dans le calme qui suivit, la pierre sédimenta doucement, pulsant d'énergie. C'est alors que vint la main qui le recueillit. Il devint jeu, allumant des traces multicolores dans l'eau où le lançait la main. Ce fut un temps de joie. Les lancers s'épuisèrent. Il se retrouva simplement posé.
Et puis, alors que petit à petit les sédiments le recouvraient, la main vint le chercher. Elle ne le lança pas mais le donna aux petits êtres qui peuplaient le grand lac. Si tous soupçonnaient sa puissance, aucun ne sut la maîtriser. La pierre fut l'enjeu de guerres et de conflits jusqu'au jour où le premier des sages confectionna l’écrin qui encore aujourd'hui la contenait.
   - Koubaye ! Koubaye !
Koubaye regarda Siemp qui l’appelait, l’air inquiet. Lui était encore dans le récit de la pierre de Bénalki. Il mit un peu de temps à retrouver le réel, se sentant encore comme le caillou qui était dans la boîte. Il expliqua à Siemp et à la mère de la maisonnée que le colis devait le suivre jusqu’au mont des vents. Les autres le regardèrent comme s’il n’avait pas toute sa tête. Et puis la mère de la maisonnée demanda à voir ce qui était inscrit sur le paquet. Koubaye lui donna. Les signes, tracés sur les grandes feuilles d’un arbre du marais qui servaient d’emballage, lui étaient étrangers. Il les avait vus, avait trouvé joli le dessin qu’ils formaient. La Oh’men qui dirigeait le relais les parcourut. Elle déclara :
   - Il a raison, le maître demande que ce dépôt qu’il nous confie soit gardé au mont des vents pour le protéger.
Koubaye ajouta :
   - Il ne faut pas qu’on reste ici. Les seigneurs regroupent leurs forces. Déjà leurs espions sont à l’affût de tout ce qui est inhabituel.
Siemp le regarda bizarrement, étonné par la fermeté de la voix de Koubaye et par son ton de commandement. Il se tourna vers la mère de la maisonnée et demanda s’ils pouvaient partir sans attendre.
   - Aller à la prochaine maisonnée demande une journée. Si vous partez maintenant… l’étoile de Lex sera levée avant que vous ne soyez arrivés.
    - J’entends tes arguments, la mère, mais il nous faut partir.
La mère de la maisonnée n’ajouta rien et commença à donner les ordres pour leur départ, étonnée quand même qu’un Oh’men tel que Siemp se laisse commander par un petit jeune comme Koubaye. Elle les emmena à la réserve des échasses. Ils choisirent les plus grandes et les plus rapides et dès que les musettes furent prêtes, ils partirent.
Siemp fut heureux de retrouver le plaisir de ces grandes enjambées et du vent sur sa peau. Il en aurait couru de plaisir. Il ne vit pas l’homme qui, l’air de rien, vint demander au portier si les disciples du maître étaient encore dans la maisonnée.

dimanche 29 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 49

L’irruption des bayagas et la mort de Dorget avaient mis Riak au rang d’envoyée des dieux. Floks avait repris conscience bien après les évènements. On lui avait raconté ce qu’il s’était passé et comment son ami était mort.
   - J’ai combattu une envoyée des dieux et je suis encore vivant…
Dans sa logique, il comprenait comment ce petit bout de rien du tout avait pu le vaincre. Il comprenait aussi qu’il avait eu de la chance. Lui, qui ne faisait confiance qu’à sa force dans les combats et qui toujours s’en était sorti grâce à elle, prit conscience qu’il aurait pu devenir Tréïbénalki ou mourir comme Dorget. Autour de lui, les autres renégats découvraient cette réalité. Ces quatre-là étaient à part. Ils avaient à voir avec les dieux et n’étaient pas tout à fait du même monde qu’eux. Clète n’avait qu’une idée en tête. Comment s’en débarrasser ? Pour lui, plus longtemps ils resteraient et plus il lui serait difficile de garder le contrôle de ses troupes. Il voyait bien comment les uns et les autres répondaient avec empressement à la moindre des demandes. Il n’avait jamais obtenu une telle obéissance. Il entrevit une solution quand des gardes lui amenèrent un homme qu’on avait surpris à errer trop près de l'île. Le Tréïben qui l’accompagnait était mort en tentant de fuir. L’homme était entravé, les mains dans le dos. Son visage tuméfié signifiait que ceux qui l’avaient attrapé avaient commencé à le torturer pour obtenir des renseignements.
   - Il a dit qu’il venait chercher Bébénalki, lui dit un des gardes
 Clète regarda l’homme qu’on avait fait s’agenouiller.
   - Ici, les intrus, on les élimine après les avoir soigneusement fait hurler...
   - Je suis venu car j’ai reçu des ordres de la grande prêtresse elle-même, dit l’homme en tremblant.
Clète sursauta. La grande prêtresse avait commerce avec la déesse blanche. Personne n’osait l’attaquer de front. Même les seigneurs se gardaient bien de le faire, préférant passer par des hommes de mains comme les renégats. Cette Bébénalki devenait de plus en plus encombrante. Le garde frappa l’homme pour avoir parlé sans autorisation. Il s’effondra au sol en criant. Clète reprit, à l’intention du garde :
   - C’est bien, Yoni, de lui apprendre la politesse. Mais ne l'abîme pas trop… Il a peut-être encore des choses à nous dire.
Clète s’approcha de l’homme qui grimaçait au sol, il le prit par les cheveux et tira :
   - Alors comme ça, tu reçois tes ordres de la grande prêtresse… Tu dois être quelqu’un d’important alors… D’après toi, combien donnerait la grande prêtresse pour te récupérer ?
   - Rien… Elle ne donnera rien. Je ne suis qu’un simple serviteur, juste fidèle…
   - Alors ta fidélité va te perdre. Je viendrai t’écouter quand tu hurleras… Tu verras les renégats ont mille manières pour faire chanter les suppliciés...
   - La Déesse n’aimera pas et Rma tranchera ton fil si je ne transmets pas mon message. Après tu feras ce qu’il te plaira.
   - Tu crois qu’en me menaçant… répliqua Clète en le frappant.
   - Je te répète ce qu’a dit la grande prêtresse.
Clète arrêta de le frapper. Il se mit à réfléchir. Il se tourna vers un autre garde :
   - Va chercher la Bébénalki. Et on va voir s’il dit vrai !
Le garde partit en courant. Clète se retourna vers le prisonnier :
   - On va chercher la fille aux cheveux blancs. Sache qu’ici, on la considère comme une envoyée de Bénalki, notre déesse. Espère qu’elle t’écoute…
Après un dernier coup de pied, il fit signe d’éloigner l’homme. Les gardes le traînèrent dehors et le jetèrent dans les buissons d’épineux qui bordaient le terrain.
Dans la grande maison, Riak avait du mal à supporter toutes les marques de déférence qu’on lui adressait. Elle n’avait pas réfléchi quand elle avait interpelé les bayagas. Elle en mesurait maintenant les conséquences. Un garde se jeta à ses pieds :
   - Oh Bébénalki, que la déesse te protège ! Je viens pour te porter le message de Clète. Il souhaite te voir, rapidement si tu le peux.
Un peu agacée, Riak lui répondit :
   - Relève-toi ! Je te suis.
Fier comme un paon de guider l’envoyée des dieux, le garde la précéda. À la lumière du jour, elle découvrit les environs. La grande maison n’était pas la seule construction. Il y avait d’autres bâtisses sur pilotis, moins grandes, tout autour. Le garde se dirigea vers l’une d’elle. Riak, en montant les marches qui y menaient, vit un homme ligoté dans les buissons. Arrivée en haut, le garde lui indiqua un siège et se retira. Clète apparut entouré de deux hommes. Il s’essuya la bouche et dit :
   - Sois la bienvenue, Bébénalki. J’ai un dilemme. Nous avons intercepté un homme qui a pénétré sur notre territoire sans y être invité… D’habitude, c’est la mort qui les attend. Mais là… Il aurait un message pour toi… de la part de la grande prêtresse…
Riak sursauta. La grande prêtresse avait donc plus de pouvoir qu’elle ne pensait. Était-ce le guide pour aller à Nairav ? Clète, sans attendre sa réponse, avait fait signe. Elle vit entrer l’homme qu’elle avait vu dans les épineux. Il était en triste état, couverts d’écorchures et de bleus. Il fut jeté au sol sans ménagement.
   - Parle ! ordonna Clète. Elle est là !
L’homme se redressa comme il put :
   - Noble Hôte, je suis celui qui vous attendait à la descente du bateau. Je connais le chemin que vous devez emprunter. Vos compagnes sont Bemba et Mitaou. Elles doivent venir avec vous. La grande prêtresse a insisté sur ce point.
Riak sentit son cœur battre plus vite. Elle allait pouvoir continuer son chemin. Elle s’approcha de l’homme et se pencha vers lui. Elle lui murmura à l’oreille :
   - Et quel est ce lieu ?
   - Nairav, Noble Hôte. Nairav !
Riak se redressa. Elle regarda autour d’elle. Le regard brillant de Clète la mit en alerte. Il fallait qu’ils partent. Le plus vite serait le mieux.
   - Cet homme est envoyé par les dieux ! Libérez-le !
Les gardes regardèrent vers Clète qui donna son accord d’un signe de tête. On coupa ses liens. L’homme qui était à genoux, tenta de mettre debout. Riak vint l’aider pour qu’il y arrive. Elle se tourna vers Clète :
   - Rma tisse un chemin pour moi. Il me faut le suivre. Cet homme est venu me le rappeler. Il me faut partir avec mes compagnons.
Clète eut un trop grand sourire :
   - Alors nous allons fêter ton départ et demain je mettrai un équipage à ton service. Où doit-il vous conduire ?
Riak, qui soutenait l’homme, lui répondit :
   - Il me le dira demain… Là, je vais l’emmener afin qu’il se repose.
Clète haussa les épaules. En s’adressant à ses hommes, il ordonna qu’on aide la Bébénalki pour emmener l’homme. Elle s’éloigna vers une autre maison, sans voir Clète discuter avec un de ses lieutenants.
Riak fut heureuse de se reposer un peu. Bemba entreprit de soigner l’homme. Mitaou s’était isolée derrière des paravents pour dire tous les offices qu’elle avait manqués. Clète avait mis à leur disposition une des bâtisses non loin de la grande maison. Il avait prévenu Riak. Il y aurait une fête le soir pour son départ. En attendant, elle appréciait de ne plus voir tous ceux qui venaient se prosterner devant le lieu où elle était pour faire brûler qui une petite bougie, qui un peu d’encens. Si les dieux réclamaient la Bébénalki, certains regrettaient son départ. Une vieille femme annonçait déjà partout que la Bébénalki l’avait guérie de ses rhumatismes rien qu’en posant son regard sur elle… Plus elle entendait ces bruits, et plus Riak souhaitait partir. Elle n’aimait pas Clète. Son instinct lui disait de se méfier, mais son pendentif ne brûlait pas. La journée se passa dans le calme et le repos. Quand le soleil fut au Zénith, tout un groupe en procession leur amena de quoi manger, un véritable festin de privation comme lui dit Jirzérou. Il expliqua que la viande était rare sur l’île hormis le poisson et le crocodile. Un plateau couvert de viandes appétissantes ne pouvait s’expliquer que par le désir de la combler en lui offrant ce mets rare qu’était la viande de bovidés.
L’homme de la grande prêtresse se réveilla dans l’après-midi. Couvert de bleus et d’écorchures, il apprécia la viande et ce qui allait avec. Bemba et Riak refirent les pansements qui le nécessitaient. Quand on lui demanda où il fallait aller, il ne voulut pas répondre :
   - Vous le saurez, Noble Hôte, quand nous aurons quitté ce lieu de malheur et que nous serons en sécurité.
Comme il refusait d’aller à la fête, on décida que Bemba et Mitaou resteraient avec lui. Jirzérou et Riak se préparèrent et quittèrent la maison au coucher du soleil. Derrière eux, Bemba fit une porte avec un des paravents et la bloqua.
Riak et Jirzérou furent accueillis comme des Dieux. Riak fut tout de suite mal à l’aise. Elle pensa : “Trop c’est trop !”. Elle en eut vite assez des compliments et des libations des uns et des autres. Elle n’arrivait pas à supporter tout ce décorum qui lui semblait sonner faux. Jirzérou profitait pleinement des offres qu’on lui faisait et buvait beaucoup. Avant le milieu de la nuit, la moitié des participants étaient fin saouls. Jirzérou s’était endormi appuyé contre une table. Riak avait fini par maîtriser le cérémonial. Bien que ne comprenant pas la langue, elle avait compris. Elle accueillait maintenant chacun de ceux qui venaient la saluer d’un sourire courtois. Elle écoutait sans mot dire ce que disait la personne qui lui faisait face. Joignant les mains, elle saluait puis mettait ses mains sur la tête de son vis-à-vis. Elle disait quelques mots de remerciements ou d’encouragements que l’autre ne comprenait pas mais qu’il accueillait en souriant, puis venait la libation. On avait donné à Riak une longue paille qu’elle trempait dans la jarre d’alcool qu’on lui offrait. Celui qui lui faisait face faisait de même et chacun devait aspirer le plus longtemps possible. Si Riak faisait semblant, ne consommant que quelques gouttes, celui qui offrait la jarre buvait, buvait, buvait jusqu’à ce que Riak cesse de boire.
Riak, au fur et à mesure que la nuit avançait, sentait son énergie monter. L’heure de Lex était passée depuis longtemps quand Clète vint à son tour. Sa garde l’encadrait. Il salua RIak, faisant l’effort de lui parler en langue commune. Après un long et plat compliment, il lui dit :
   - Tu seras contente, Bébénalki. Demain un bateau à dix rameurs te mènera là où tu dois aller. Je t’ai choisi des hommes forts et endurants.
Riak désigna tous les corps affalés autour d’elle :
   - Ton effort me va droit au cœur mais s’ils sont comme ceux-ci…
Clète se mit à rire :
   - Non, non, ils ne sont pas là. Ils ont l’honneur de partir avec toi. Alors ils se préparent dans une des petites maisons à entreprendre le voyage de la Bébénalki…
Clète aspira un peu par sa paille.  Riak fit de même. Il fit allusion plusieurs fois à la destination sans que Riak ne réagisse. Elle pensa qu’heureusement elle l’ignorait. L’insistance de Clète lui semblait suspecte. Quand ils eurent tiré plusieurs fois sur leurs pailles, Clète demanda la permission de se retirer. Riak se retrouva quasiment seule au milieu de la grande maison devenu pareille à un gigantesque dortoir. Elle s’appuya un instant sur la table et s’y endormit aussi.
Elle se réveilla au chant du coq. Elle avait les muscles endoloris de s’être mal posée. Elle se sentait raide et fatiguée. L’idée du départ proche la réconforta. Elle secoua Jirzérou qui se réveilla de mauvaise grâce en râlant, pour se confondre en excuses quand il reconnut Riak. Ils sortirent de la grande maison où quelques silhouettes commençaient à évoluer d’un pas incertain. Quand ils arrivèrent à la maison de Bemba, dix rameurs les attendaient. Ils s’étaient rangés de part et d’autre de l’allée tenant leurs grandes rames comme des lances. Riak passa au milieu de cette haie d’honneur pour monter chercher Bemba et les autres. Elle fut surprise de reconnaître Floks. Dans la maison, tout était prêt pour le départ. Mitaou et Bemba avaient fait un tas de leurs vêtements pour adopter la tenue des femmes Tréïben. Le guide avait meilleure mine, même si un de ses yeux était à moitié fermé en raison d’un hématome. Riak vit à leurs mimiques combien elles étaient soulagées de la revoir.
   - Les rameurs sont en bas… On part tout de suite.
Le bateau était une longue barque avec cinq bancs de nage, suivait un abri et en poupe un barreur s’occupait de la rame gouvernail. Elle possédait même un mât. La voile était carguée. Le barreur les aida à monter et rapidement ils s’éloignèrent. Riak fut soulagée de ne pas avoir vu Clète. Elle ne se sentait pourtant pas entièrement rassurée. Le guide, qui s’appellait Baillonde, se refusa à toute déclaration tant qu’il verrait les iles. Propulsée par ses dix rameurs, la barque avançait vite. Le guide avait simplement dit d’aller vers Sursu. Ils avaient de l’eau et des provisions pour trois ou quatre jours. Quand ils furent assez loin pour que, même une parole cri ne puisse parvenir au bord, le guide expliqua qu’il leur fallait remonter le fleuve en allant vers le sud jusqu’à la capitale. Le barreur sursauta en entendant cela. Il retourna et mit cap au sud. Personne ne fit attention quand il lâcha deux insectes ailés aux élytres verts. Il les regarda s’éloigner un moment et se concentra à nouveau sur sa rame. Régulièrement les rameurs se reposaient. La journée passa tranquillement. Jirzérou put dessoûler. Riak en profita pour dormir. Le guide surveillait que le barreur gardait bien son cap. Quand la nuit tomba, les rameurs et le barreur se firent un abri pour dormir. Riak à la poupe contempla le lac. Elle vit l’étoile de Lex se lever. Les autres étaient dans l’abri. Elle était la seule dehors pour voir l’ombre sombre s’approcher de l’embarcation. Il n’y eut même pas un choc quand elle toucha le bois de la barque. Riak entrevit le lent déplacement de l’eau. L’ombre sombre mettait le bateau en mouvement. Lentement, ils accélérèrent. Sans roulis ni tangage, ils avançaient rapidement. Riak se prit à sourire. Le voyage serait moins long que prévu. Elle rentra elle aussi à l’abri. Les autres s’étaient installés pour la nuit. Elle fit de même.
Au matin, la barque était presque échouée sur un de ces îlots de jacinthes d’eau. Les rameurs et le barreur regardèrent vers l’abri avec crainte. Jamais le bateau n’aurait pu dériver tout seul jusqu’à être en vue de Sursu. Ils murmurèrent entre eux. Les bayagas revenaient souvent dans leur conversation à voix basse. Le guide sortit de l’abri. Il fit signe au barreur :
   - On va remonter le fleuve et je te dirai où t’arrêter.
Ce dernier acquiesça. Dès qu’ils eurent fini de manger, les rameurs dégagèrent la barque et reprirent le chemin du fleuve. Ils virent bientôt la tour de guet qui était construite à l’embouchure du fleuve. La tension monta d’un cran. Leur barque était banale. On ne voyait pas les passagers, tout semblait calme. Les rameurs sentaient les premiers effets du courant et forçaient plus. Bemba et Mitaou se cachaient du mieux qu’elles pouvaient. Jirzérou avait accepté de rester calme et de ne défier personne. Le guide et Riak guettaient à l’avant de l’abri. Chacun de son côté. Tout semblait normal. Les barges défilaient les unes derrière les autres et les petites embarcations, comme la leur, se faufilaient entre elles. Ils virent bien passer un bateau des seigneurs. Il allait vite vers l’amont et ne s'intéressa pas à eux. En haut de la tour de guet, les gardes, adossés au parapet, semblaient en grande discussion. Ils passèrent sans se faire remarquer. La tension descendit. Ils prirent un régime de croisière. Dans l’abri, on se félicita de ce passage sans encombre.
   - Il y a d’autres dangers. Celui-là était le pire, fit remarquer le guide. D’ici ce soir, nous pourrons si nous le voulons continuer à pied. Dès que nous aurons dépassé le défilé des roches noires, nous serons plus en sécurité.
   - Et c’est quoi, ce défilé ?
Il y avait une certaine anxiété dans la voix de Mitaou.
   - Il n’y a pas de danger à y naviguer. Le fleuve reste assez large. Les berges sont en roches noires et on ne peut y accoster. Une avarie dans ces parages est toujours plus compliquée à gérer.
   - C’est loin ?
   - Nous y serons au milieu du jour si nous continuons comme cela.
L’ambiance sur la barque se décontracta. Ils doublaient de temps à autre une barge qui remontait difficilement le fleuve. Bemba voulut savoir comment elles faisaient pour passer les roches noires. Le guide lui expliqua qu’il y avait un port en aval. Les barges y faisaient halte, le temps de trouver assez de pirogues pour les remorquer dans le défilé.
    - D’ailleurs le voilà !
Ils regardèrent tous. Moins d’une dizaine de barges attendaient. Ils virent des bateaux de seigneurs. Le guide fit refermer les panneaux. Avec Riak et Jirzérou, ils observèrent à travers les fentes.
   - Ils font un contrôle, déclara Jirzérou. Ce sont les bateaux de Sursu. Je les vois. Ils doivent chercher de la contrebande ou autre chose…
   - Si c’est nous, on n’est pas bien…
   - Ils sont trop occupés, un des capitaines semble s’énerver.
La barque continua sans ralentir et personne ne fit attention à elle. Ils passèrent la porte des roches noires et naviguèrent entre des berges de blocs de pierre noire usés par le temps. Le courant restait calme. Ils croisèrent une barge descendante, puis une autre sur laquelle se disputaient les marins. Le barreur avait décidé de faire halte après les roches noires pour reposer les rameurs et manger. Le guide avait laissé Bemba remonter les panneaux latéraux. Le fleuve était très calme et il n’y avait plus de bateau autour d’eux. Jirzérou fut le premier à s’en inquiéter :
   - Je n’ai jamais traversé les roches noires sans voir personne.
Sa remarque mit tout le monde en alerte.
   - Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Riak.
   - On n’a pas le choix. Il faut qu’on continue, répondit le guide.
Le cri d’alerte du barreur qui désignait un point devant eux les mit sur le qui-vive. Riak regarda en amont et découvrit une barre de bateaux bloquant le fleuve.
    - Demi-tour, cria le barreur, cadence de fuite…
Les barreurs se penchèrent sur leurs rames et tirèrent plus fort. La barque vira rapidement et prit de la vitesse en entrant dans le courant. Jirzérou cria à son tour en voyant la flottille des seigneurs ramant à leur rencontre.
   - On est faits comme des rats !
Riak dégaina sa dague. Son pendentif se mit à lui brûler la poitrine. Mais à part se battre pour mourir dignement, elle ne voyait pas ce qu’elle allait pouvoir faire. Le découragement la saisit. Mitaou se mit à sangloter. Bemba se dit prête au combat. Les renégats voyant cela choisirent de sauter à l’eau. La barque tangua tellement que Riak se retrouva à l’eau. Jirzérou lui lança un cordage qu’elle attrapa. Leur embarcation était ingouvernable et allait droit sur les bateaux des seigneurs. On entendait déjà les cris de victoire. Déjà, ils brandissaient leurs arbalètes
Riak, tout en tentant de remonter à bord, se mit à pleurer de rage. Si la première larme tomba sur le bateau, les autres se mêlèrent au fleuve. Riak prit conscience que quelque chose se passait en entendant Mitaou crier de surprise. Le fleuve blanchissait sous la barque. Riak sentit quelque chose de dur sous ses pieds et, y prenant appui, elle sauta à bord. Les premiers carreaux finirent dans l’eau. La bordée suivante se planta sur la barque, heureusement sans toucher personne. Ils n’eurent pas le temps de s’en inquiéter. Sous leurs pieds, l’eau était devenue solide. La barque se souleva en même temps qu’émergeait un être de glace. Mitaou criait de peur en demandant ce qui se passait. Sur les bateaux des seigneurs, les cris de victoire s’étaient tus. Riak vit devant eux se dresser l’encolure d’un grand cheval blanc. La tête dépassait l’eau comme une tour. La barque était maintenant à plusieurs pieds au-dessus de la surface et montait toujours. Bemba se jeta à genoux en criant :
   - Le cheval de la déesse blanche… c’est le cheval de la déesse blanche !
Riak ne comprenait rien pas plus que les autres. Ils durent se cramponner quand brusquement leur monture partit au galop. Secoués en tous sens, ils essayaient de se maintenir. L’animal de glace semblait galoper dans le fleuve. Devant lui, la vague souleva et éparpilla les bateaux des seigneurs, renversant ceux qui étaient trop près. Ils parcoururent ainsi le défilé des roches noires, laissant derrière eux des seigneurs médusés et apeurés. Le cheval de glace dépassa la sortie du défilé. Dans la barque brinqueballée, ils virent tous les bateaux amarrés qui avaient été retenus là. Le cheval de glace poursuivit sur sa lancée. Il dépassa le premier virage et commença à fondre. Quand ils touchèrent à nouveau l’eau, ils avaient assez de vitesse pour aller s’échouer sur la berge. Sans attendre, ils prirent la fuite.

dimanche 22 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 48

Le vent avait trop faibli pour qu’ils arrivent dans la journée. Quand la nuit tomba, la pluie arriva. Bientôt ils furent trempés. Koubaye fut le premier à signaler des lumières dans le lointain. Résal mit le cap dessus. Le tonnerre grondait au loin quand ils arrivèrent sur la plage. Sous la pluie battante, ils traînèrent la pirogue assez haut pour qu’elle soit en sécurité. Résal bloqua Siemp et Koubaye qui allaient se précipiter vers la maison. Il cria un message. Quand la porte de la maison s’ouvrit, ils se précipitèrent. Koubaye n’avait jamais vu de maison sur pilotis, ni de maison aussi longue. Si Résal fut bien accueilli, Koubaye et Siemp n’eurent pas le sentiment d’être les bienvenus. Ils restèrent isolés dans un coin de la grande salle pendant que les hommes de la tribu s’entretenaient avec Résal. Assis sur des tabourets bas, Siemp et Koubaye mangeaient en silence quand l’oreille de Koubaye se mit à réagir en captant des mots comme Tréïbénalki ou Bébénalki. À partir de ce moment-là, les hommes se mirent à regarder vers eux. Résal racontait avec exaltation ce qu’il venait de vivre. À la fin du discours de Résal, le chef de la tribu se leva et se dirigea vers Koubaye. Il s’inclina avec raideur et les invita à partager la boisson de l’amitié. Les femmes approchèrent avec une grande cruche. On servit une coupe et on la présenta à Koubaye. Résal venait de le prévenir :
   - Tu trempes au moins tes lèvres  mais surtout ne refuse pas...
Koubaye eut l'impression de mettre le nez dans un bac à poissons. L’odeur était piquante et le peu qu’il aspira lui brûla la bouche. Il rendit le bol au chef qui en but une longue rasade et qui la passa à Siemp. La coupe passa ainsi de main en main et chacun buvait. Quand elle était vide une femme la remplissait. Puis de nouveau ce fut au tour de Koubaye de boire. De nouveau, il trempa les lèvres et ressentit la brûlure. Résal avait aussi expliqué que le rite ne s’arrêterait qu’une fois la jarre vide. Petit à petit, les hommes s’écroulaient ivres-morts. Siemp s’était endormi, Résal ne valait guère mieux. Le chef, comme Koubaye, résistait. Alors que Koubaye ne faisait que boire du bout des lèvres, le chef ingurgitait l’alcool en grande lampée. Koubaye n’aimait pas l’impression qu’il ressentait. L’effet de la boisson sur lui, le mettait en contact avec l’esprit de tous les présents. Heureusement beaucoup dormait et leurs pensées décousues restaient en périphérie des perceptions que Koubaye avait. Les pensées du chef restaient étonnamment claires. Koubaye percevait les interrogations de l’homme. Tout tournait autour d’une question : était-il meilleur pour sa tribu de l’aider ou pas ? Les seigneurs semblaient prêts à acheter cher tout ce qui avait trait à la Bébénalki. Mais d’un autre côté, les renégats, avec lesquels il entretenait des relations intéressées, pouvaient être dangereux s’il fricotait avec les seigneurs.
Les femmes s’étaient jointes aux libations à la moitié de la jarre. Autour du chef et de Koubaye, les gens s’endormaient où ils tombaient. Les bougies étaient maintenant presque éteintes. Dans la quasi- obscurité le chef but une dernière fois et brutalement s’écroula. Koubaye avait l’impression que le monde tournait autour de lui. Il se leva en titubant un peu. Il repéra Siemp et Résal. Ils étaient endormis, simplement posés sur le sol. La nuit était très avancée. Koubaye ne voulait pas s’endormir maintenant. Il se mit à marcher en rond. La seule pensée était de surtout ne pas s’asseoir. Ce fut pour lui un long moment de solitude. Quand il eut l’impression qu’il ne pourrait pas faire un pas de plus, il entendit chanter les premiers oiseaux. Tout en ayant l’impression qu’il allait s’écrouler, il alla secouer Siemp. Celui-ci se réveilla en grognant. Koubaye le secoua plus fort :
   - Debout, il faut partir tout de suite…
Siemp se mit sur son séant :
   - Qu’est-ce qui nous presse comme ça ?
   - Ici, on n’est pas en sécurité…
En entendant cela, Siemp fut immédiatement sur le qui-vive. Autour de lui ce n’était que ronflements et respirations bruyantes de corps avinés. Il regarda Koubaye et lui dit :
   - Va nous attendre à la pirogue, on arrive.
Koubaye ne se le fit pas répéter et se dépêcha de sortir. Il faillit tomber en descendant l’échelle de la maison. Il se traîna vers la pirogue. Il y arriva en même temps que Siemp qui poussait un Résal mal réveillé devant lui. Il le houspillait pour lui faire accélérer le mouvement. Au passage, il attrapa Koubaye par un bras et le fit monter dans la pirogue :
   - Allonge-toi et dors !
Koubaye ne se fit pas prier. Siemp le recouvrit d’une protection et poussa la pirogue pendant que Résal préparait sa pagaie. Bientôt, il n’y eut plus que les bruits de la nature, à peine troublée par le son des pagaies entrant dans l’eau. Résal interrogea Siemp :
   - Et on va où ?
   - On va remonter la rivière avant de continuer vers l’est.
   - Par la Suaho ?
   - Tu vois un autre chemin?
   - Il faut traverser tout le delta…
   - Et alors ?
   - Si le chef de la tribu qu’on vient de quitter nous signale comme ennemis, on ne passera jamais.
   - Koubaye ne se sentait pas en sécurité. Avançons tant qu’on peut. Si tu entends des cris d’alerte, on s’arrêtera.
La lumière montait doucement pendant qu’ils ramaient en silence. D’autres pirogues les croisèrent. Certains faisaient un signe de bonjour, d’autres ne disaient rien. Ils remontaient un des bras principaux de la Suaho. Le delta avait de multiples ramifications et seuls ceux qui les connaissaient bien pouvaient s’y aventurer. Résal, qui avait plusieurs fois navigué par ici, connaissait quelques coins discrets. Ils pouvaient s’y réfugier et naviguer de nuit. La tâche était difficile sans visibilité. Il ne l’avait jamais tenté.
Les cris-paroles commencèrent en milieu de la matinée. Siemp sursauta en pensant qu’il ne se ferait jamais à ce mode de communication. Il interrogea Résal qui expliqua que des tribus échangeaient des nouvelles des leurs. Il y en eut d’autres tout aussi inintéressantes. Il fallut attendre que le soleil soit à son zénith pour que Résal cesse de pagayer et se mette à être attentif à ce qui se disait. Le message fut long et Siemp impatient de savoir. Résal prit enfin la parole :
   - Les seigneurs sont furieux. Ils ont perdu plusieurs des leurs à Tragen mais la Bébénalki et le Tréïbénalki auraient disparu dans l’attaque d’un village sur la rive sud…
   - Une attaque ?
   - Oui, les renégats attaquent régulièrement des villages. Ils ne font pas de prisonniers. Alors les tribus se défendent contre eux et même parfois font des raids de représailles. Quand les renégats attaquent, le mieux est de fuir vite et loin si l’on veut rester en vie.
   - D’accord, Résal, mais on sait ce qu’ils sont devenus ?
   - Non, les paroles-cris ne disent rien.
   - Riak va bien !
La voix de Koubaye interrompit la discussion des deux hommes. Ils le regardèrent avec étonnement. Koubaye, qui se réveillait, avait pris la conversation en route et avait parlé de manière péremptoire. Le silence tomba sur la pirogue. N’osant pas l’interroger, ils se remirent à pagayer.
Ils s’arrêtèrent un moment dans un petit chenal pour manger. L’endroit était calme et discret. La pluie n’était pas revenue.
   - On va naviguer combien de temps ? demanda Koubaye.
   - Plusieurs jours ! Et il faudra pagayer car nous remontons le courant. Cela nous obligera à rester près des bords… Ce n’est pas bon pour la sécurité.
   - L’endroit est désert, fit remarquer Siemp.
   - Il faut rester attentif. Les tribus sont jalouses de leur territoire.
Ils repartirent sans traîner. Les deux hommes pagayaient en cadence. Koubaye essayait de tenir le rythme sans vraiment y parvenir. Résal avait parlé de se déguiser en Treïben. Siemp avait refusé. Il était Oh’men. Koubaye avait alors demandé à Résal de lui parler de son peuple. Comment les tribus se reconnaissaient-elles ? Et comment, ils pourraient se fondre dans le paysage. Au fur et à mesure que Résal racontait, Koubaye découvrit un monde complexe où la manière de parler, les vêtements, les comportements marquaient votre appartenance à un groupe ou à un autre. Ils parlaient tout en pagayant, avançant régulièrement. Ils étaient sur le bras principal du delta de la Suaho. Il y avait ceux qui, comme eux, remontaient le courant en se tenant près des bords et ceux qui profitaient du courant central pour se laisser descendre vers le lac.
   - Tu vois la pirogue qui vient, dit Résal en montrant une embarcation chargée de bois, est de la tribu du haut delta. On le voit à la couleur qu’ils ont utilisée pour la coque et à leurs vêtements.
   - Et celle qui suit ?
   - Elle vient de la région de Tragen. La tribu là-bas utilise une toile plus sombre pour faire des voiles.
   - Et nous ?
   - Nous, on est une difficulté. Vous êtes des étrangers, je suis Treïben. Donc, je suis votre guide et je vous emmène avec une pirogue noire signe que je navigue la nuit. Ceux qui nous croisent en concluent que vous fuyez.
   - Et alors ?
   - Certains vont nous éviter, d’autres seront prêts à nous aider. Enfin certains seront capables de nous attaquer pour nous faire prisonniers et nous revendre au plus offrant…
   - Comme ceux qu’on croise en ce moment… déclara Koubaye.
Résal et Siemp examinèrent les bateaux autour d’eux.
   - Allons plus vite ! s’exclama Résal.
Il leur fit prendre le premier bayou sur leur droite. Bientôt, ils furent perdus dans un dédale de petites îles. Ils passaient devant des cabanes isolées au milieu de la végétation. Les gens les regardaient tout en vaquant à leurs occupations. Arrivés à un croisement, Résal fit faire un tour complet à la pirogue avant de la lancer vers la berge. Rapidement, ils débarquèrent et tirèrent l’embarcation au sec dans un bosquet de joncs. Résal leur fit signe de se coucher au sol. Entre les herbes, ils virent arriver une barque avec une dizaine de rameurs. Elle s’arrêta au milieu du croisement et à son tour entreprit de tourner sur elle-même.
   - Par là ! dit un des rameurs en désignant une direction.
Ils entendirent plonger les rames dans l’eau et virent la barque reprendre de la vitesse. Résal fit signe à tout le monde de ne pas bouger. Siemp et Koubaye restèrent allongés sur la mousse du sol. Sans la crainte de se faire découvrir, l’expérience aurait été agréable. Le temps passa. Alors que Koubaye relevait la tête pour regarder où ils étaient, il entendit à nouveau des coups de pagaies. Il s’aplatit une nouvelle fois au sol. La barque revint et de nouveau s’immobilisa au milieu.
   - Tu nous as emmenés dans un cul-de-sac, râlait un des hommes.
   - Ils doivent être loin, dit un autre.
   - Dommage, ajouta un troisième. Il m’a semblé qu’il y avait deux étrangers…
   - C’est pas la peine de pleurnicher ! On les a ratés, on les a ratés !
À ce moment-là, les trois fugitifs eurent la peur de leur vie. Un homme arrivait derrière eux tranquillement, une canne à pêche sur l’épaule. Il se fit interpeller par la barque :
   - Oh ! Vieil homme ! T’as pas vu une pirogue noire naviguer dans le coin.
   - Une pirogue noire naviguer… Non, j’ai rien vu de tel, dit l’homme en marchant entre Siemp et Résal. Je viens pêcher, ici c’est un bon coin. Ya jamais personne ou presque qui passe par ici. C’est des culs-de-sac partout.
   - Ok grand-père ! Bonne pêche !
   - Que Bénalki vous protège ! leur répondit le vieil homme en s’installant sur une souche au bord de l’eau.
La barque s’éloigna doucement par où elle était arrivée, pendant que l’homme lançait sa ligne dans l’eau.
Personne ne bougea. Le pécheur était immobile. Résal finit par se mettre à genoux. Le danger semblait écarté. Il s'approcha du vieil homme :
   - Je suis Résal de la tribu de Sursu. Je vous remercie de votre discrétion à notre égard.
   - Crois-tu, jeune écervelé que je ne sache pas reconnaître un Sachant…
Résal jeta un coup d’oeil étonné vers Siemp et Koubaye qui se levèrent à leur tour.
   - Seriez-vous… ?
   - Oui, je suis !
Koubaye s’approcha et salua l’homme qui lui tournait le dos.
   - Comment savez-vous ?
   - Écoute en toi... tu as la réponse.
Koubaye se concentra et sursauta. L’homme était aveugle et était le maître du savoir des Treïbens. Un jeune garçon arriva en courant :
   - Maître ! Maître !
Et s’arrêta, interdit devant ces étrangers.
   - Parle, Dazem.
   - Maître, la Bébénalki est chez les renégats.
   - Ah ! Quelle étrange nouvelle !
Le maître se tourna vers Koubaye.
   - Que sais-tu ?
   - Elle ne risque rien. Eux non plus, tant qu’ils ne lui feront rien.
Cela fit rire le maître.
   - Les temps des nouveaux fils sont arrivés. Rma a fait de nouvelles navettes. Quant à vous, vous allez avoir besoin de mon aide. Ceux qui sont venus sont de la tribu des Tonda. Ils savent que nous sommes sur des bras morts du delta. Ils vont attendre que vous sortiez.
Le maître releva sa ligne et la rangea.
   - Dazem !
   - Oui, Maître !
   - Va et fais préparer ma pirogue… Et envoie des paroles-cris pour annoncer que je sors pour me rendre à Cercières.
Résal se confondit en remerciements. Il expliqua à Siemp et Koubaye que Cercières était au début du delta. De là, ils pourraient rejoindre le mont des vents à pied.

dimanche 15 avril 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 47

Riak avait aimé ce voyage de nuit, le vent dans les cheveux. Devant elle, noir sur sombre, elle avait reconnu l’ombre avec qui elle avait croisé le fer dans la grotte sans toit. Les autres bayagas étaient restées derrière eux près des pirogues retournées. Plusieurs fois, ils avaient croisé d’autres embarcations qui leur avaient laissé le passage. Jirzérou avait dirigé la navigation vers la rive sud du lac. Il y avait là une série de villages de pêcheurs où il pensait qu’il serait facile de se cacher. Ils y arrivèrent au petit matin. Quand les premières lueurs du jour apparurent, l’ombre qui les précédait disparut. La pirogue perdit de sa vitesse. Riak sentit Mitaou et Bemba se détendre. Elle ressentit aussi la fatigue de cette nuit et aspirait au repos. Jirzérou manœuvra la pirogue dans les herbes. Ils descendirent la voile et le mât et finirent à la pagaie. Ils abordèrent enfin la terre ferme. Un bosquet dense les accueillit.
   - Reposons-nous un peu, dit Jirzérou. Tout à l’heure j’irai voir au village le plus proche si nous pouvons avoir de l’aide.
Bemba proposa de prendre la première veille. Riak approuva. Jirzérou renchérit :
   - Il faut faire attention, même si je crois que nous ne risquons rien…
Le sommeil les gagna rapidement. Même Bemba s’endormit malgré sa volonté de lutter. Des paroles-cris les mirent en alerte. Le soleil était haut dans le ciel.
   - On est presque au milieu du jour et je n’ai pas fait les rites, se lamenta Mitaou.
   - Chut ! lui fit Riak, laisse Jirzérou écouter.
Cela dura longtemps avant que Jirzérou ne se tourne vers elles.
   - Les nouvelles sont bonnes et mauvaises… Bonnes car les bayagas n’ont fait qu’une bouchée de ceux qui nous poursuivaient. Mauvaises car Sursu est prévenue et son gouverneur s’est mis sur le pied de guerre. Ordre est donné de nous tuer à vue, et ....
Il s’interrompit d’autres paroles-cris se faisaient entendre. À quelques centaines de pas d’eux, une voix les relaya. Jirzérou eut un sourire :
   - Ça, c’est bon pour nous. Il y a un crieur du sacré dans le village. Personne ne nous dénoncera chez lui. Venez !
Le petit groupe se mit en marche. En approchant du village, ils découvrirent une maison sur pilotis avec un totem planté devant. Tout semblait calme. Jirzérou les fit longer la haie et ils ne sortirent à découvert que devant l’habitation. Quand l’homme les vit entrer, il sauta sur ses pieds et se prosterna :
   - Bénalki me bénit !
Tout aussi rapidement, il jeta un coup d’œil dehors et ferma le rideau qui lui servait de porte. Il s’agita beaucoup dans sa maison pour préparer quelque chose à manger tout en racontant son bonheur d’avoir été choisi pour les accueillir. Tout en l’écoutant, elles apprirent ce que Jirzérou n’avait pas encore dit. Les seigneurs étaient déjà en chasse. La région était calme et les seigneurs peu nombreux. Mais la région manquait de foi en Bénalki. On avait promis une récompense et trop de gens seraient prêts à tout pour la toucher, même dans ce village. Le crieur du sacré soupira en disant cela. Il se plaignit amèrement de la dureté de son rôle dans un village plein de quasi-incroyants. Quand Jirzérou lui apprit qu’ils venaient de Tragen, l’homme eut du mal à le croire. La traversée du lac demandait trois jours quand la brise du nord soufflait bien. Une nuit ! La déesse avait œuvré ! Quand il annonça qu’ils ne pourraient pas rester dans la maison à cause des risques de dénonciation, Riak fit la moue. Elle ne se voyait pas repartir ou plutôt, elle ne voyait pas Mitaou repartir sans repos.
   - Il faut pourtant qu’on dorme !
   - Vous allez pouvoir vous reposer ici, oh Bébénalki. Mais dès que la lumière descendra, il faudra trouver un abri ailleurs. Les villageois viennent me voir pour que je les guide des conseils de la déesse. Il ne faut pas qu’ils vous voient.
   - Bien, dit Riak, nous partirons au soleil couchant. Maintenant dormons !
Le crieur du sacré s’inclina à nouveau :
   - Je laisse de quoi vous restaurer et moi, je vais aller vous chercher un abri plus sûr pour la nuit. 
Ayant dit cela, il sortit rapidement. Riak regarda Jirzérou :
   - On peut lui faire confiance ?
   - Normalement oui, répondit ce dernier.
   - Tu es comme moi, tu as senti sa peur.
   - Oui. Je ne sais pas quoi en penser.
   - Il faut rester sur nos gardes et trouver le chemin de Nairav.
   - Ça va être difficile, les Tréïbens ont peu la notion de ce qui se passe loin du lac.
   - Si au moins on savait vers où chercher, se lamenta Mitaou…
   - Dame Riak va trouver, répliqua Bemba.
   - Je vais veiller, dit Riak. Reposez-vous !
Elle prit des fruits sur la table et alla s’asseoir près du rideau de l’entrée. Elle soupira. Il y a encore quelques jours, elle était une banale paysanne dans sa vallée et maintenant Rma la faisait naviguer au gré de son tissage. Elle croqua dans le fruit. Il avait un goût doux et sucré. Le temps passa lentement. Il lui devenait difficile de lutter contre la somnolence. Bemba la secoua gentiment :
   - Dame Riak, allez vous reposer, je prends la suite.
Riak se leva et alla vers les nattes où dormaient Mitaou et Jirzérou. Elle s’y allongea et très vite s’endormit.
Le poids et la chaleur de son pendentif la réveilla. Avant même qu’elle ne soit complètement réveillée, elle était debout, l’arme à la main. Autour d’elle tout était calme. Bemba surveillait ce qui se passait par la porte et ne semblait pas alarmée. Pourtant le danger était là. Elle le sentait maintenant nettement. Elle réveilla Jirzérou doucement. Il comprit immédiatement et se mit à regarder par les fentes des parois de la hutte. Bemba, en entendant le mouvement dans la pièce, s’était aussi mise debout et scrutait plus attentivement dehors. Elle chuchota :
   - Je ne vois rien...
   - Là, dit Jirzérou, ils arrivent par derrière pour aller sous la maison.
Riak colla son œil à une fente. Des Treïbens arrivaient, armés de lances. Ils progressaient lentement pour ne pas faire de bruit.
   - Il doit y avoir un seigneur avec eux, murmura à son tour Riak en regardant au sol.
Elle souleva les nattes qui recouvraient le sol. Elle vit que de la terre battue recouvrait des solives faites de troncs de baliveaux. Si les ennemis ne pouvaient pas attaquer par-là, eux ne pourraient pas fuir non plus. Elle fit le tour de la pièce. Elle ne trouva aucune échappatoire. Il ne restait que la porte et la fenêtre, à moins de découper le mur. Après restait le problème de traverser l’espace découvert entre la hutte et le couvert. Riak jura entre ses dents. Ils s’étaient fait piéger. Restait à savoir si s’était par le crieur du sacré ou par un villageois qui les aurait vus…
   - Ils vont bientôt attaquer, dit Jirzérou, couchez-vous !
Un homme, qui était monté silencieusement, arracha le rideau de la porte et les lourdes sagaies jaillirent dans la pièce. Bemba s’était jetée en arrière. Jirzérou et Riak étaient déjà à terre. Le premier attaquant qui se présenta fut accueilli par un coup violent du gourdin qu’avait attrapé Bemba. Il s'effondra sur le sol. Un deuxième tenta de passer mais Jirzérou qui avait récupéré une des sagaies lui planta dans la poitrine. Il bascula en arrière tombant sur ceux qui tentaient de monter. Jirzérou, muni d’une autre lance, se précipita vers la porte pour la lancer. Riak lui fit un croc-en-jambe qui le fit s’étaler juste avant qu'une flèche ne siffle par la porte. Il fit un roulé-boulé sur le côté et remercia Riak d’un signe.
   - Il y a un seigneur en bas. Il a son arc, lui dit-elle.
C’est à ce moment-là que Mitaou se dressa sur son séant, les yeux encore tout embrumés de sommeil :
   - Qu’est-ce qui se passe ?
   - NE BOUGE PAS ! lui cria Bemba.
Riak se pencha en avant pour essayer de voir dehors. Elle n’eut que le temps de se reculer pour éviter une lance.
   - Détruisez le plancher, ordonna une voix en bas, on va les faire griller.
Immédiatement, des coups résonnèrent sous leurs pieds, ébranlant les troncs et faisant tomber la terre battue. Jirzérou attrapa une sagaie plantée dans un des murs et, courant vers la porte, la lança en criant :
   - QUE BÉNALKI VOUS MAUDISSE !
Riak, qui observait à travers une fente de la cloison, vit un des guerriers sauter en arrière pour éviter la lance et entendit les autres rigoler. Un d’eux répondit :
   - Elle nous bénit ! Votre capture va nous rapporter gros.
Tandis que les coups sous leurs pieds détruisaient le plancher, Riak vit des Treïbens faire des allers-retours avec des brassées de bois et de paille. Elle mit la main sur son pendentif toujours aussi chaud qui lui brûlait la poitrine. Elle ne voyait pas quoi faire. Elle lisait la même détresse dans les yeux des autres. Elle essaya de faire le vide en elle pour entendre Koubaye. En pleine journée, pouvait-elle y arriver ?
Alors qu’elle entendait les premiers craquements du feu qu’on allumait, elle ressentit la paix en elle. Une pensée l’emplit : “ Du mal viendra le bien !” Elle ouvrit les yeux pour découvrir la fumée qui commençait à traverser les nattes du sol. Elle se répéta tout haut :
   - Du mal viendra le bien !
Les autres la regardèrent sans comprendre.
   - Ça veut dire quoi, dame Riak ? On va brûler vive ! s’exclama Mitaou en pleurant.
   - Le mal vient ! répondit Riak dont l’esprit était empli de cette pensée.
Elle avait à peine fini de parler que des cris de guerre jaillirent autour du village. En regardant dehors, ils virent jaillir tout un groupe de guerriers Treïbens, le visage peint en noir.
   - Des renégats ! s'exclama Jirzérou.
Bientôt sous leurs pieds ce fut la confusion.
   - Sortons ! ordonna Riak.
Sans attendre elle avait sauté sans prendre l’échelle. La dague à la main, elle se retrouva au centre d’une mélée. Les villageois fuyaient poursuivis par les renégats. Le seigneur avait tué un de ces derniers et se battait avec un autre. Riak courut vers lui en hurlant :
   - IL EST À MOI !
Le renégat et le seigneur la regardèrent. Le renégat rompit le combat pour aller vers le village. Riak se retrouva face au seigneur. Il avait une épée et elle n’avait que sa dague. Il était grand, massif, et son armure le rendait lent. Riak était fine et rapide. Elle se lança dans un combat virevoltant qui déstabilisa le seigneur. C’était un guerrier aguerri, aux réflexes affutés. Il toucha Riak une fois alors qu’elle se précipitait sur lui, mais son épée était maintenant trop loin, alors que Riak venait de se coller à lui, et dans un mouvement tournant, lui planta sa dague dans le cou à la jointure de son casque. Elle se dégagea aussi vite qu’elle s’était approchée. Le seigneur était tombé à genoux, dans ses yeux toute l'incompréhension du monde.
La maison du crieur du sacré s’embrasa. Jirzérou arriva près de Riak. Bemba soutenait Mitaou qui toussait sans arriver à reprendre haleine.
   - Fuyons, dit le Treïbénalki, les renégats ne valent pas mieux que les seigneurs.
Ils se dirigeaient vers la lisière de la forêt proche quand ils furent bloqués par un nouveau groupe de renégats. Jirzérou avait deux lances tout comme Bemba. Riak avait sa dague et l’épée du seigneur. Même Mitaou, qui avait ramassé l’arc et les flèches, semblait armée. Ils furent rapidement cernés. Un grand Treïben au visage peint en noir se détacha du groupe qui les menaçait avec des arcs :
   - Le Treïbénalki et la Bébénalki… ! Voilà une belle prise...
Il se tourna vers les autres du groupe :
   - … Notre expédition va être fructueuse. Les seigneurs donneront cher pour eux...
Riak fit un pas en avant. Les arcs se bandèrent plus fort. Le chef des renégats se mit à rire :
   - Tu sais, Bébénalki, vivante ou morte, ils paieront autant. Alors lâchez vos armes !
Mitaou fut la première à le faire, avant de s’effondrer inconsciente par terre. Bemba était en rage. Elle planta ses lances devant elle de toute la force dont elle était capable. Jirzérou hésita. Valait-il mieux mourir là ou espérer une issue heureuse ? Il savait que les renégats torturaient leurs prisonniers avant de les tuer. Riak mit fin à son hésitation en lui disant :
   - Laisse tomber tes lances.
Jirzérou les laissa tomber. Riak resta seule, cheveux au vent :
   - Tu veux l’épée, viens la chercher !
Elle la planta devant elle. Le chef ricana et avança vers elle. Il tenait à la main un sabre. Elle le vit raffermir sa prise. Quand il fut tout près, elle recula d’un pas. Il prit l’épée et la jeta en arrière.
   - La dague maintenant !
Elle avait une forte envie de lui passer à travers le corps, mais elle lui tendit en la tenant par la lame. Il la prit et l’examina.
   - Belle arme. Je sens qu’elle m’ira très bien !
Il se retourna vers son groupe et ajouta :
   - Attachez-les !
Quelques hommes se détachèrent du groupe. Ils avaient des liens en mains. Riak sentait son pendentif pulser contre sa poitrine. Sans réfléchir, elle bondit en avant et attrapa le chef qui lui tournait le dos. Sans qu’elle comprenne, elle se retrouva avec sa dague en main et elle l’appliqua sur la gorge du renégat.
    - Vous bougez, il est mort ! déclara Riak
Il y eut un flottement parmi le groupe. Un des Treïbens répondit :
   - Si tu le tues, tu es morte ! Tu ferais mieux de le lâcher.
   - Tu es prêt à jouer sa vie ? lança Riak.
Un des hommes du groupe qui était derrière Riak lâcha sa flèche. Sentant le danger, elle tourna rapidement et le chef hurla en prenant la flèche dans le bras. Les autres se mirent à hésiter. Le chef, qui grimaçait de douleurs, cria pour qu’on tue ce démon qui le tenait.
   - Maintenant ça suffit !
La voix était calme mais impérative. Tous les hommes baissèrent leurs armes. Riak se tourna pour voir qui avait parlé.
   - Dorget, tu es toujours aussi stupide.
L’homme qui s’avançait avait son épée à la ceinture. Derrière lui, tous les renégats qui avaient attaqué le village suivaient, porteurs du butin. Riak lâcha Dorget qui s’éloigna en tenant son bras blessé. Elle se tourna vers le nouvel arrivant.
   - Excusez Dorget, Bébénalki. Il n’a jamais su se comporter. Il est des sacrés que même nous devons respecter.
Il s’approcha de Riak, et prit l’épée plantée dans le sol. Il la soupesa, le regarda et dit :
   - Vous êtes vive et  légère, une telle arme ne vous aurait été d’aucune utilité… sauf si vous vouliez mourir…
   - Qui êtes-vous ? balbutia Riak
   - Je suis celui qui commande cette troupe. Mais venez, ne restons pas là. Les représailles ne vont pas tarder. Les tribus n’aiment pas quand nous venons piller.
Sans attendre, il repartit vers le lac. Riak lui emboîta le pas. Jirzérou récupéra les lances avant de suivre. Bemba s’occupa de Mitaou et rejoignit le groupe. Le chef donna ses ordres, répartissant les renégats dans différents bateaux. Pour finir, il se tourna vers Jirzérou :
   - Le mieux est que je monte avec vous. Ce sera plus facile pour vous guider.
   - Va-t-on à l'île des morts ? demanda le Treïbénalki.
   - Non, nous avons un refuge plus près.
Bientôt toute la flottille s’éloigna des berges. Ils cinglèrent vers l’est  pour s'enfoncer dans un dédale de petites îles. Le soir tombait quand ils accostèrent. Riak n’avait aucune idée de l’endroit où ils étaient. Après le débarquement, les bateaux furent tirés à l’abri des regards venant de l’eau. Suivant toujours le chef qui les guidait, ils arrivèrent à une longue maison basse. L’homme les invita à entrer. Riak passa la première et s’arrêta stupéfaite. L’intérieur bourdonnait d’une activité fébrile. Des femmes faisaient de la cuisine, des enfants couraient partout en criant. Quand ils virent entrer le chef, ils arrivèrent tous en hurlant :
   - Clète ! Clète ! Que nous as-tu ramené ?
Ce dernier leur distribua des morceaux de canne à sucre qu’il avait pillés au village. Seule une petite fille au regard fiévreux ne bougeait pas. Elle le regardait fixement. Il s’approcha d’elle et s’accroupit pour être à sa hauteur :
   - Bonjour Snoza. J’ai invité quelqu’un pour toi.
Tout en disant cela, il désigna Riak.
   - Il s’en fallut de peu que Rma ne coupe le fil de Dorget.
Riak fut encore plus surprise par la voix profonde de l’enfant. Alors qu’elle s’approchait pour la dévisager, elle remarqua ses orbites vides.
   - Snoza n’a plus d’yeux, lui dit Clète, mais elle voit plus loin que notre meilleur guetteur.
Il se tourna vers l’enfant.
    - Elle a les cheveux blancs comme tu l’avais dit.
L’enfant tourna son regard vide vers Riak.
    - Rma trame son chemin vers là où vie et mort se rejoignent. C’est là qu’elle connaîtra la chaîne.
Bemba, qui s’était rapprochée, demanda :
   - Qu’est-ce qu’elle raconte ?
   - Snoza parle toujours par énigme, répondit Clète. À nous d'interpréter.
   - Et qu’interprètes-tu ? s’enquit Jirzérou.
   - Avant notre rencontre, elle m’avait parlé de celle aux cheveux blancs, fille de Bénalki. Sa mise en garde était claire. Si nous touchions au fil de Rma, il n’aurait plus rien tramé avec nous.
   - Je ne comprends rien, dit la petite voix de Mitaou.
   - Sache, jeune nonne, que Rma peut couper le fil de nos vies quand il le veut. Malheur à celui qui s’oppose à lui. Aujourd’hui Snoza dit que vous devez aller là où vie et mort se rejoignent. Alors demain, je vous conduirai sur la route où vie et mort se rejoignent. Ma tribu doit vivre. Mais ce soir fêtons la victoire !
Clète les emmena vers un local en retrait en leur expliquant qu’il fallait revêtir des atours de fêtes en lieu et place des hardes qui les couvraient. Riak et ses compagnons virent que d’autres déjà rajoutaient sur leurs habits usuels qui une cape, qui une robe. Les accoutrements aléatoires qu’ils obtenaient donnèrent à l’assemblée un air complètement irréel. À leur tour, ils fouillèrent dans le tas de fripes qui étaient entassées. Il leur fallut beaucoup de temps pour trouver ce qu’elles cherchaient. Jirzérou avait opté rapidement pour un pantalon de toile blanche. Par contre, trouver de la pierre de lune fut beaucoup plus compliqué. Aucune des trois ne firent attention à son départ, tout occupées qu’elles étaient à soulever des monceaux de vêtements. Mitaou poussa enfin un cri de joie. Elle venait de trouver une tenue de novice propre et presque à sa taille. Elle allait enfin pouvoir se débarrasser de celle qu’elle portait déchirée et couverte de taches. Bemba opta comme Riak pour une tenue de Tréïben traditionnelle. Elles se dirigèrent vers l’autre bout de la grande maison. Des cris et des chants leur parvenaient de là-bas. Elles s’arrêtèrent un instant, interloquées. Devant leurs yeux, s’étalait une véritable cour des miracles. Déjà certains étaient complètement ivres, d’autres jouaient, se battaient, criaient dans un désordre indescriptible. Riak ne savait que penser, ni vers où diriger ses pas. C’est alors que deux gardes manifestement sobres lui indiquèrent une direction. Elle comprit alors que Clète ne les avait jamais laissées sans surveillance. Elles s’avancèrent slalomant entre les groupes, s’attirant des quolibets ou des remarques qui choquèrent les oreilles de Mitaou.
   - C’est elle !
Riak se retourna pour voir qui avait parlé. Dorget, complètement aviné, le bras en écharpe désignait Riak à ses amis :
   - C’est elle, la salope qui m’a fait ça ! Mérite pas de vivre !
Riak vit se lever un colosse :
   - T’inquiète Dorget, l’aura pas l’occasion de recommencer… J’vais te la casser en deux…
Bousculant tout sur son passage, il se dirigea directement sur Riak. Elle regarda autour d’elle pour voir si elle pouvait se dégager. Il y avait trop de monde, trop de tables… Avec une masse pareille, elle ne pouvait s’en sortir qu’en allant plus vite et en étant plus agile que lui… Bemba fit passer Mitaou derrière elle. Il valait mieux la protéger. Elle arracha un bâton à un homme non loin de là qui s’abstint de réagir quand il vit la montagne de muscles qui s’approchait.
   - Suffit, Floks !
Une nouvelle fois, Clète venait d’intervenir. Le dénommé Floks s’arrêta net. Il regarda Clète et lui dit :
   - J’la défie comme notre charte m’en donne le droit.
Ses paroles firent l’effet d’un électrochoc sur l’assemblée. Rapidement un murmure la parcourut… “ Un combat ! Un combat ! “ Avec une rapidité qui surprit Riak un cercle vide se creusa autour d’eux et les paris s’engagèrent.
   - Je te le déconseille Floks ! Elle est mon hôte !
   - C’est mon droit et le je veux !
   - Tu sais qu’après c’est moi que tu combattras…
   - C’est mon droit…
Clète haussa les épaules. Il s’approcha de Riak et lui dit :
   - J’espère que tu es aussi bonne au combat que tu en as l’air !
Il monta alors sur une table et rappela les règles : pas d’armes et tous les coups permis. Riak eut à peine le temps de comprendre que déjà Floks la chargeait en hurlant. Riak l’évita de justesse et recula vivement. Floks freina et repartit vers elle avec le même regard de haine. Si Dorget était complètement saoul, Floks en était loin. De nouveau, elle esquiva. Elle faisait la moitié de sa taille et ne voyait pas comment elle allait s’en sortir. C’est à ce moment-là que son pendentif se mit à bourdonner. Le calme l’envahit. Le monde autour d’elle se mit à bouger comme au ralenti. Elle venait une nouvelle fois d’éviter une charge, sans lui laisser le temps de se retourner, elle lui appliqua un coup de pied à la jointure du genou. L’homme s’effondra dans un grand bruit. La foule hurla et trépigna. Floks se releva. Il massa un instant son mollet tout en cherchant Riak des yeux. Elle courait à l’opposé de lui. Il remit sa lourde masse en route tout en boitant un peu. De nouveau il échoua dans sa volonté de l’attraper et de lui briser les os. Ce fut un autre coup de pied sur l’autre genou qui le fit tomber. Il hurla de rage mais se releva. Il avait encore le bras en appui par terre quand il fut touché au coude qui céda sous le choc. Floks s’écrasa le nez par terre. La foule était en transe. Riak semblait être partout autour de lui, lui assénant coup sur coup. Floks se releva à nouveau. Dorget voyant ce qui se passait, lui tendit un gourdin ce qui fit hurler les spectateurs. Les vociférations reprirent de plus belle. L’arme frappait vite et fort, mais pas assez vite. Si Floks faisait voler la terre du sol, il ne faisait que frôler Riak. Bemba sentit qu’on lui arrachait son bâton et ne réalisa qu’après que Riak était venue le chercher. Alors que Floks réarmait son bras, on entendit un bruit de calebasse qu’on frappe et Riak qui s’immobilisait non loin. Floks oscilla un moment sur lui-même l’air surpris et dans un grand bruit s’effondra inconscient sur le sol. Les spectateurs firent silence puis ce fut la cacophonie la plus complète. À ce moment-là Jirzérou surgit au milieu du cercle de combat, peint en blanc et habillé de blanc, il avait l’air d’un spectre :
   - À genoux ! À genoux devant celle que Bénalki la déesse a choisie.
Dorget s’avança tenant une épée de sa main libre :
    - Jamais !
Le toit explosa à ce moment-là. Un éclair venait de le frapper. Le tonnerre gronda et la pluie se mit à tomber. La foule muette regarda médusée, la silhouette noire qui entrait par le trou. Ce fut un sauve-qui-peut général. Les bayagas étaient là. Riak s’avança la dague à la main. Dorget tremblait de tous ses membres. Il tomba à terre quand l’ombre le toucha. Riak s’écria :
   - Va-t-en ! Je n’ai pas besoin de toi ! Ni de vous ajouta-t-elle en désignant de sa dague les ombres lumineuses qui s’immiscaient dans la longue maison.
Comme de la fumée, les bayagas s’évanouirent. Autour d’elle tous les genoux fléchirent...