mardi 4 juin 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...81

Gochan n’en revenait pas. Un sachant dans son monastère était la dernière chose qu’elle pensait possible. Riak lui avait fait le récit de leur rencontre, improbable, au milieu de rien. Elle avait gardé pour elle la vision du léopard des neiges, mais raconté qu’elle avait failli tuer Koubaye qui l’avait surprise. Pour un sachant, Koubaye ne parlait pas beaucoup. Il avait déclaré en arrivant au temple qu’il dirait ce qu’il avait à dire quand Rma filerait les bons fils. Gochan s’interrogeait. Était-il le futur roi ? Comme Landlau, il serait alors un roi-sachant, alliant le pouvoir et le savoir. Où bien était-il simplement le messager qui précède l’arrivée du roi ? Il était arrivé par le sud en traversant les canyons. En cela déjà, son voyage était exceptionnel. Personne avant lui n’avait réussi cet exploit en hiver. Koubaye ne délivrait pour le moment qu’un message :
   - La parole est comme la moisson. Elle arrive à son heure.


Hieron courait à moitié avec son balluchon sur l’épaule. Il lui fallait aller là où on ne le trouverait pas. Un ami était arrivé chez lui un soir juste avant le lever de l’étoile de Lex. Il lui avait dit, alors qu’il posait son sac à dos :
   - La mort est pour les savoirs.
Cette parole tournait dans sa tête. Il avait prévenu les grands savoirs des villages autour du sien, et tous avaient pris la même décision que lui. Jamais il n’aurait pensé entendre cette phrase. Maintenant, il était devenu un fuyard. Il regardait souvent autour de lui. Il était inquiet. La nouvelle se répandait comme une traînée de poudre. Heureusement, les temples avaient proposé leur aide. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. La route de Diy était fermée. Tous ceux qui y vivaient avaient été massacrés. Les buveurs de sang étaient maintenant sur les routes. Hieron s’était enfoncé dans la forêt à une journée de marche de chez lui. Il la connaissait un peu. Elle était difficile d’accès et peu de gens s’y aventuraient. Une fois loin de la lizière, il souffla un peu, s’asseyant sur un tronc cassé. C’est là qu’un couteau le surprit. Avant qu’il n’ait eu le temps de bouger quelqu’un lui avait posé une lame sur la pomme d’Adam. Une voix lui avait murmuré dans l’oreille:
   - Qui es-tu ?
Il avait répondu en tremblant.
   - Je suis Hieron. Je viens d’un village à une journée de marche d’ici.
   - Hieron, dis-tu ! Alors récite-moi le quatrième secret.
Hieron s’exécuta. Ces secrets initiatiques servaient de signes de reconnaissance. Chaque niveau de savoir avait le sien. Il récita le quatrième secret qui était un obscur poème parlant de la couleur des fils dans la navette de Rma. Bien que tremblant, il le récita sans faute.
   - Bien, dit la voix derrière lui.
Le couteau quitta sa gorge. Hieron se retourna pour découvrir celui qui l’avait attaqué.
    - Je suis Rank, le haut savoir de la ville de Falettre. Je me suis réfugié ici dès que la parole d’alerte m’a atteint. Les buveurs de sang sont arrivés chez moi le lendemain. Heureusement, nous n’étions plus là.  À Sursu, le haut savoir n’a pas eu cette chance. Ils l’ont pendu.
Rank se mit en marche. Il ajouta :
   - Viens, Hieron, nous allons rejoindre les autres. Partout dans le pays nous allons organiser des groupes. La population nous soutient. Il faut sauver le savoir.

A solaire, l’hiver passait doucement. On allait se battre, tout le monde le savait. Pour maintenir le moral des troupes, Batogou avait organisé la chasse aux grands savoirs. Suivant les indications de Balima, qu’il gardait dans un cachot, il avait capturé et torturé ceux qui savaient pour leur faire avouer qui étaient les autres. Solaire et ses environs avaient été purgés selon ses dires. Il avait alors étendu le rayon d’action des ses hommes. Les derniers rapports indiquaient le manque de résultats. Des familles entières s’étaient volatilisées. Ils avaient bien massacré un ou deux villages pour l’exemple mais Batogou avaient interdit de continuer. Ce n’était pas le goût qui lui manquait. Il ne voulait pas déclencher une révolte avant que Reneur n’ait le pouvoir entier entre les mains. Il retourna son attention vers les canyons et décida d’envoyer des troupes. Seul un de ses adjoints sembla réticent.
   - Le commandant Brulnoir n’osait plus envoyer ses hommes plus d’une journée et surtout pas la nuit.
Le général avait répondu vertement que la peur allait changer de camp.
Le lendemain, un bataillon était parti pour les canyons. Le froid était intense. La neige s’envolait sous les rafales du vent glacial. Ne restait au sol que la glace. La progression fut difficile. En milieu de journée, ils atteignirent une première grotte. Brulnoir, qui avait été nommé à la tête du détachement pour lui apprendre la courage selon le général, ordonna une pause. Malgré la pénombre, les hommes se précipitèrent à l’abri, se serrant les uns contre les autres pour se réchauffer.
    - C’est pas les rebelles qui vont nous tuer, c’est ce putain de froid !
Brulnoir se retourna pour voir qui avait parlé. Il ne fit aucune remarque, il était plutôt d’accord. Le général lui avait donné l’ordre d’occuper les canyons malgré le mauvais temps. Il n’avait pas eu d’autre choix que d'obéir. Les trois cents hommes posèrent leur sac et chacun essaya de faire démarrer son réchaud. Bientôt les premiers feux démarrèrent. Dehors le vent hurlait.
   - Qu’est-ce qu’on fait, mon commandant ?
   - On obéit aux ordres, Equefor. Est-ce que parmi vos éclaireurs, certains voudraient se risquer dehors pour chercher une autre grotte ?
Le lieutenant Equefor secoua la tête en signe de négation :
   - Ils ne sont pas fous. Il a fallu les menacer pour partir ce matin. Pag, leur chef, m’a dit que les années où se levait le vent du désert, tout gelait. Et c’est ce qui arrive.
   - Il a dit combien de temps ça allait durer ?
   - Il a dit jusqu’au dégel !
Brulnoir jura. Il regarda autour de lui. La fumée des réchauds se dirigeait vers l’extérieur.
    - Il y a un courant d’air… Avec un peu de chance, il y a un tunnel qui débouche ailleurs !
Avec Equefor, ils entreprirent de faire le tour de la salle. Ils trouvèrent rapidement d’où venait l’air. Ce fut la déception. Ce n’était qu’une faille. De nouveau Brulnoir jura. Il retourna près de l’entrée. La lumière était meilleure. Il sortit de son sac un plan de ce qu’il savait des canyons. Il s’était fixé comme but d’atteindre une grotte à une journée de marche. Avec le vent qui soufflait en tempête et le froid qui paralysait les hommes, il n’avait pas fait le quart du chemin en milieu de journée. Jamais ils ne l’atteindraient avant la nuit. La cavité où ils étaient ne pouvait contenir autant d’hommes pour une nuit. Il fallait au minimum atteindre la grande grotte comme l’avait noté une des patrouilles. Sans le vent, il fallait la moitié de l’après-midi.
   - Fais venir Pag !
Equefor se dépêcha d’aller chercher le chef éclaireur. Brulnoir lui posa beaucoup de questions. puis il lui intima l’ordre d’aller et de baliser le chemin jusque là-bas. Il put voir briller un regard de haine dans les yeux de Pag. Pourtant l’homme ne dit rien. Il retourna vers son groupe et bientôt, munis de cordes, ils se dirigèrent vers la sortie. Brulnoir les vit disparaître les uns après les autres pliés en deux tentant de faire face au vent.
Quand la nuit tomba, les éclaireurs n’étaient pas revenus. Le vent avait encore forci. Ils étaient au cœur de la tempête. Brulnoir jura une fois de plus. Il était coincé là avec plus de trois cents hommes. Les réchauds étaient éteints depuis longtemps. Les hommes étaient serrés les uns contre les autres, piétinant sur place. Ils formaient une chaîne ininterrompue avançant doucement. Celui qui était à l'extérieur du groupe finissait par rejoindre le centre de la masse humaine pendant que celui qui était au centre se retrouvait sur les bords. Brulnoir, qui sentait le froid commencer à le gagner, vint y prendre place. La nuit allait être longue.
Aux premières lueurs du matin, ils étaient toujours en vie, marchant comme des automates. Un homme se glissa dans la grotte en profitant d’une relative accalmie du vent. Brulnoir reconnut Pag. Il se détacha du groupe et se dirigea vers lui.
   - La moitié des mes hommes ont crevé de froid, mais vous avez votre foutue trace et une corde en plus pour sous sécuriser.
   - Bien, retourner à Solaire faire votre rapport, nous avançons vers la grotte  suivante.
Brulnoir donna ses ordres. Le bataillon se mit en route. Un lieutenant ouvrait la marche. Accroché à la corde, il était le premier d’une longue file. Dans la grotte qu’ils abandonnaient, ne restaient que quelques corps congelés. Tout en marchant contre le vent, arquebouté sur la corde, Brulnoir réfléchissait. Ils avaient passé la nuit dans les canyons et n’étaient pas morts. Le vent et le froid avaient empêché leurs ennemis de les atteindre. Le général avait donc raison. Ni les bayagas, ni les esprits n’étaient à l’origine des pertes qu’ils avaient subies avant. Brulnoir retrouvait la confiance. Les buveurs de sang étaient les plus forts.
Ayant atteint la grande grotte, Brulnoir décida d’en faire un premier camp. Deux jours plus tard, profitant de l'affaiblissement du vent, deux autres bataillons arrivèrent. En une dizaine de jours malgré le froid, les buveurs de sang s’étaient répandus dans les canyons sans rencontrer d'opposition.
Batogou exultait. Les craintes de ses subordonnées étaient vaines. Avec maintenant deux régiments dans les canyons, ils allaient nettoyer la vermine. Une seul chose le chagrinait. Ils n’avançaient pas aussi vite qu’il le souhaitait.

Kaja lisait les rapports. Manifestement, la chasse aux grands savoirs était ouverte. Les buveurs de sang avaient massacré quelques villages et torturé ceux qu’ils soupçonnaient de détenir les clès des initiations. Il avait donné l’ordre à ses policiers de ne pas se mêler de cela voire de l’éviter dans tous les cas possible. Kaja sentait venir l’affrontement. Serait-il limité aux rebelles ? Il craignait de voir la population entrer en rébellion. Il fallait que sa police soit au meilleur niveau. Il avait demandé à Salvag de donner des ordres dans ce sens. Son adjoint avait suggéré de dissimuler la réalité sous le masque d’une compétition. Il était préférable que ni l’armée, ni les buveurs de sang, ni Reneur ne soupçonnent les qualités guerrières des policiers. L’hiver dans la plaine touchait à sa fin. Dans la vallée de Canfou allait bientôt se rejouer la grande fête des autochtones. Kaja avait été sollicité par la grande prêtresse. Il avait rencontré cette femme aux cheveux trop blancs pour n’être dûs qu’à la vieillesse. Elle avait un regard semblable à la jeune novice qu’il avait entraperçue à Canfou. Elles étaient probablement de redoutables adversaires. La négociation fut âpre. La grande prêtresse voulait moins de surveillance. Kaja avait l’ordre de tout faire pour minimiser l’importance de l’évènement.
   - Il faut quitter le passé, avait-il déclaré à la grande prêtresse.
Cette dernière avait eu un sourire ambigu.
   - Mais nous sommes l’avenir, Baron… Vous savez comme moi que les choses changent. Nous serons prêtes pour le retour du roi...
Kaja n’avait vu là que l’expression d’une femme qui voulait étendre sa puissance. Pourtant, la grande prêtresse avait raison. Les temps changeaient. Des bruits couraient qu’un sachant avait été découvert. Il ignorait ce que cela recouvrait. Par contre, il avait bien compris que cette nouvelle était un facteur de rébellion possible. Il comprenait les buveurs de sang qui, comme disaient ses espions, avaient décidé d’éliminer les rebelles, le sachant et tout ce qui allait avec. Si Kaja les comprenait, il n’admettait pas leurs actions. Le pays aspirait à la paix. Les jeunes barons, dans leur grande majorité, souhaitaient se débarrasser de la tutelle de Tizréal. Dans la population, une nouvelle classe de bourgeois était apparue. Ce sont eux qui avaient le plus apprécié que Kaja réforme la police et mette un frein à la corruption. Ils avaient beaucoup à perdre d’une guerre. Ils classaient Reneur et les buveurs de sang dans le même panier, celui des vieilles manières de faire en inadéquation avec le monde qui advenait. Selvag avait fait espionner l’armée. Quoi qu’il se passe, elle ne bougerait pas. Les généraux avaient été les premiers à piller leurs régiments pour maintenir leur train de vie. Il y a bien longtemps que les soldats ne faisaient plus que parader. Kaja avait beaucoup ri en découvrant que de nombreux soldats n’existaient que sur le vélin des parchemins. Touchant leur solde trop irrégulièrement, ils avaient un autre métier pour faire vivre leur famille. En cas de conflit, ils ne valaient pas plus que les paysans…

Lacestra marchait par des chemins détournés pour rejoindre le village de la haute vallée. Il devait être présent quand reviendrait la grande fête. Il avait fui comme les autres dès qu’il avait su que les mots avaient été prononcés. C’est pendant son voyage qu’il avait appris la trahison de Balima. Un grand marcheur l’attendait à une carrefour. Alors que Lacestra marchait habillé en vieux paysan, le grand marcheur l’avait hélé.
   - Eh ! Toi, vieil homme ! J’ai un message pour toi.
   - Vous d’vez faire erreur, j’suis qu’un p’ve gars qui connait personne, avait répondu Lacestra.
   - Alors tu es bien celui que je cherche. Un jeune gars t’a très bien décrit et m’a même dit ce que tu allais répondre. Tiens, voici ce que je dois te donner.
Le grand marcheur lui avait tendu un rouleau et, sans attendre, il avait sauté sur ses échasses. Avant que Lacestra ne revienne de sa surprise, le grand marcheur était parti en courant vers Rusbag. Lacestra s’était assis à l’abri des regards sur une grosse pierre. il avait déplié le rouleau. Une autre surprise l’attendait. Celui qui avait écrit avait utilisé la langue secrète des plus hauts savoirs. Il regarda la signature et sursauta : le signe du sachant ! Il comprenait ce qu’avait dit le grand marcheur. Lacestra lut le message. Il eut un sourire. Son instinct ne l’avait pas trompé. Koubaye était bien le sachant pour ce temps. Il donnait à Lacestra ordres et explications. Quand il replia le parchemin, il savait ce qu’il avait à faire. Dès qu’il fut arrivé à la ville, il avait donné ses ordres. Tous ceux qui avaient atteint le cinquième savoir devaient fuir. Il fallait qu’ils se regroupent et préparent la lutte. Les ordres du sachant étaient clairs. La guerre aurait lieu. “ Mais il ne faudra pas se tromper d’ennemi ” avait précisé Koubaye. Lacestra essayait de deviner ce que le sachant avait voulu dire sans trouver de réponse satisfaisante.

Rockbrice renifla le vent. Il eut un sourire carnassier. Le vent était sec. La neige allait fondre. Les ennemis allaient venir. Ils allaient voir. Ils allaient mourir. Rockbrice et les siens auraient la gloire.

Dans la combe, au-dessus du village, loin de tout, le grand-père frottait ses rhumatismes endoloris. La saison froide était finie. Les grandes pluies avaient fait leur apparition en leur temps. Elles venaient bien. Ils n’avaient pas eu trop de neige et peu de tempête. Il pensait tout haut dans la grande pièce où régnait une douce chaleur.
   - Dire qu’il y a un an… ils étaient avec nous...
Sa femme soupira.
   - Oui, et on ne sait rien.
Ils continuèrent en silence à accomplir les tâches du matin. Le grand-père avait réduit le nombre de ses bêtes. Il ne pouvait plus s’occuper de toutes. Burachka en avait bien profité en les lui rachetant. Résiskia, l’homme à la langue coupée, s’était installé avec elle pendant que Tchuba et sa famille avait commencé à se construire une maison.
   - Peut-être à la fête ?
   - Je pourrais aller voir Gabdam à l’auberge…
   - Et moi je passerais au temple. La mère supérieure aura peut-être des nouvelles.
   - Peut-être !
Le grand-père se dirigea vers la porte, prit sa pelisse :
   - Je vais vers les enclos.
Il sortit sous la pluie.

mardi 14 mai 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...80

La traversée des canyons en hiver était impossible. Tout le monde le savait, sauf Koubaye. Résal lui répétait sans cesse qu’il allait mourir de froid. Ce qui faisait sourire Koubaye. Il lui rétorquait que de penser à la Bébénalki devrait lui réchauffer le cœur. Entre eux deux, cela devint une plaisanterie récurrente. Koubaye guidait. Il trouvait les passages souterrains et les endroits où abondait le bois mort. Il savait aussi trouver les animaux gelés qui leur servaient de provisions. Leur progression était lente et suivait un parcours chaotique. Koubaye avait assuré Résal de leur arrivée avant le printemps. Ils restaient parfois plusieurs jours au même endroit, soit pour se reposer, soit pour rester à l’abri quand Youlba déchaînait ses colères.
   - Moi qui n’avais jamais quitté le fleuve, je suis aux confins du monde, avait déclaré Résal, un soir.
   - Les canyons ne sont pas le bout du monde.
   - Et après que trouve-t-on ? Pour les treïbens, rien n’existe en dehors du fleuve et de ses rives. Le reste du monde est flou.
   - Si on continue vers le sud, on va arriver à l’autre extrémité des canyons et là commence un désert. Youlba s’y déchaîne en permanence. Rares sont ceux qui y vivent.  L’hiver y est glacial et l’été brûlant.

Selbag, encore couvert de sa chaude pelisse d’hiver, fit irruption dans le bureau de Kaja.
   - Ça se confirme, les buveurs de sang font mouvement.
   - Batogou a conscience qu’il ne va pas combattre que de simples rebelles mal armés et mal organisés.  Et nous que savons-nous ? Ou plutôt que sait-il de plus que nous ?
   - Tous nos informateurs sont sur les dents mais rien. Les troupes font mouvement. C’est tout ce que nous apprenons.
   - J’ai lu les rapports. J’ai compris qu’en dehors des troupes qui défendent la capitale, les autres vont être regroupées dans le fief du baron…
Kaja fouilla parmi les papiers pour retrouver un rapport. Il le parcourut des yeux.
   - Corte… c’est ça… au pied du mont des vents, le baron Corte va accueillir assez d’hommes pour écraser une rébellion dans un pays où il n’y a rien…
    - Pardon, mon colonel, mais on trouve les Oh’men et les tribus des montagnards. Dans les deux cas, ce sont de rudes gaillards. Si les Oh’men sont calmes et bien implantés partout avec leurs grands-marcheurs; les tribus de montagnards ne sont pas soumises et restent incontrôlées, ne payant ni tributs, ni taxes.
   - Ils ne sont qu’une poignée, cette terre est trop ingrate pour porter des milliers d’hommes. Ils sont au plus quelques centaines en comptant femmes et enfants. Pourquoi un bataillon là-bas ? Batogou voudrait-il détruire le mont des vents ?
   - Les ordres qu’ils reçoivent sont toujours incomplets. Le secret de la mission est très bien gardé. Des bruits courent, mon colonel. Ils tiennent autant du récit de bonne femme que du fantasme. On oscille entre une quête du pouvoir absolu et la recherche du plus grand des trésors…
   - Laissons cela. Qu’avons-nous de l’autre côté ? Solaire va bientôt compter plus de buveurs de sang que d’habitants. Trois bataillons complets pour éliminer quelques rebelles, ça ne tient pas debout. Qu’a-t-il trouvé ?
   - La “cheveux blancs” serait là-bas. Celle qui s’est échappée sur le fleuve grâce à un cheval magique serait à Nairav.
   - Ah ! Nairav. Là aussi fantasmes et rumeurs vont bon train. La grande prêtresse affirme qu’il n’y a que quelques dizaines de femmes gardant une relique.
   - Oui, nos indics ont pu vérifier. Elles semblent adorer une sorte de diadème de l’ancien royaume en attendant le retour du roi. Si on attaquait le monastère, il ne tiendrait pas une journée. Là aussi les canyons sont trop pauvres pour nourrir une grosse population. Plus loin, c’est le désert où ne vivent que des nomades. Comme les montagnards, ils sont peu nombreux sur un territoire immense.
   - La relique ! Tu as raison, Selbag ! Elles adorent une relique et attendent leur roi. La cheveux blancs s’est dirigée là-bas. Elles espèrent le retour du roi et Batogou semble d’accord avec elles. C’est une armée royale qu’il se prépare à combattre.
Selbag regarda Sink avec un air d’incrédulité.
   - En plein hiver, alors qu’il y gèle à pierre fendre, aucune armée ne pourrait y arriver.
   - Je suis d’accord avec toi, personne ne peut traverser les canyons en cette saison. Mais regarde, Nairav et le mont des vents sont les deux lieux les plus symboliques de leur religion, si on excepte la vallée là-haut au nord. Quelque chose se noue là !
Ils restèrent tous les deux pensifs un moment. Selbag ne savait que penser des intuitions de son chef. Kaja réfléchissait. Comme souvent, il mit la main dans sa tunique pour toucher la branche de l’arbre sacré qui poussait dans sa propriété. Le monde changeait. De nouvelles puissances arrivaient. Il le sentait. Il décida de suivre son instinct :
   - Selbag !
   - Oui, mon colonel ?
   - On se prépare à la guerre et à la révolte. Je veux que tous nos hommes soient au mieux de leur forme pour la fin de l’hiver. Mais on fait cela discrètement. Il faut augmenter les entraînements et les préparations. Je veux que chaque caserne soit comme une meute affamée, sur le qui-vive et prête à mordre !
Selvag s’empressa d'acquiescer. Pour l’instant, Kaja suivait la prophétie.

   - Les dernières troupes sont arrivées, mon général.
Batogou se retourna vers son adjoint.
   - Et les approvisionnements ?
   - Les convois arrivent petit à petit, mais on a eu des vols.
   - Des vols ?
   - Oui, dans une des granges, des sacs de provisions ont disparu.
   - Et bien, cherchez les voleurs et punissez-les.
   - Nous n’avons pas trouvé par où ils avaient pu passer.
Batogou eut un geste de colère.
   - Doublez la garde et réglez ce problème.
L’homme s'apprêta à sortir quand le général le rappella :
   - Faites-moi venir les chefs de divisions !
En les attendant, il se pencha sur la table où était tracée la carte de ce qu’on savait des canyons. Les trois hommes qui arrivèrent se disposèrent autour.
   - On dirait un labyrinthe… fit remarquer l’un d’eux.
   - C’est tout à fait ça, répondit le général. Ceux qui sont dedans le connaissent par cœur et en profitent. Mais nous allons les déloger. On est en hiver et il fait froid, je sais, mais il me faut le chemin de Nairav…
Les quatre hommes se penchèrent sur la carte et se mirent à poser des questions sur ce qui était sûr et sur ce qui ne l’était pas. Ils furent interrompu par l’aide de camp de Batogou :
   - Bonne nouvelle, mon général ! On a attrapé une des guides.
Devant l’air étonné de son chef, il précisa :
   - Les gens de Solaire la voient passer depuis des années. Elle conduit des groupes de nonnes réprouvées à Nairav. Un des gardes de la ville l’a reconnue…
Batogou eut un grand sourire :
   - Enfin ! Faites ce qu’il faut mais faites-la moi parler…

Gérère était atterré. Jobault avait dépassé les bornes. Cela tombait au plus mal. Un de ses meilleurs soutiens venait de faire défection. Reneur pouvait être fier de sa politique de séduction. Les grands barons se ralliaient à lui petit à petit. Dans son grand bureau, il essayait de contenir sa voix pour ne pas hurler sur son fils :
    - Mais rappelle-toi !
Jobault pleurnichait à moitié. Trop saoul cette nuit-là, la mémoire lui manquait. La seule chose dont il était sûr était de s’être réveillé à côté de la baronne Welda. Ça n’aurait été qu’une frasque de plus, grave évidemment, car on ne cocufie pas les grands barons comme cela, mais là…
   - Je vous jure par la Dame Blanche, père, je n’y suis pour rien.
   - Et tu penses qu’on va te croire ! Tu me dis que tu te réveilles à côté d’une femme baignant dans son sang et déjà raidie par la mort et tu crois que tes simples dénégations vont suffire !
Gérère tournait en rond comme dans une cage, essayant de se calmer et de retrouver son sang-froid. Jobault disait qu’il avait pu quitter la maison sans se faire voir, ce dont doutait son père. Cela ne pouvait être qu’un piège qu’on avait tendu à son fils pour l’atteindre lui. Sink allait intervenir. À ce niveau, le chef de la police ne pouvait qu’être au courant, d’ailleurs, il devait déjà l’être. Gérère connaissait sa loyauté mais savait aussi qu’il dirait la vérité, aussi difficile soit-elle. Et puis, il y avait le mari… Si la baronne Welda était la fille d’un grand baron, soutien puissant pour Gérère, son mari était le fils d’un autre grand baron dont la loyauté ne tenait que grâce à ce mariage. Si ces deux familles lui retiraient leur appui, Gérère serait en situation délicate.
Qu’avait-il fait aux dieux pour avoir un fils comme cela ? Jobault, lui, n’avait qu’une peur. Celle que le mari le défie en duel… L’homme était connu pour son adresse et sa rapidité dans le maniement des armes.

Reneur félicitait un homme qui s’éloigna par une porte dérobée quand ses plus proches conseillers entrèrent.
   - Tout marche à merveille, leur déclara-t-il. Les plans se déroulent comme prévu.
Les hommes s’assirent autour de la table et attendirent la suite. Reneur avant de les rejoindre fit sortir les gardes et les serviteurs. Quand ils furent seuls, il leur exposa l’avancement de ses projets. Comme ses conseillers le savaient, il voulait éliminer Gérère depuis  longtemps et avait enfin trouvé la possibilité avec ce meurtre. Il ne s’étendit pas sur les circonstances, tous les participants savaient qu’il était à l’origine des ennuis de Jobault. L’enquête avait commencé depuis quelques jours. Bien sûr, le chef de la police participait. Un baron demanda :
    - Sink ne risque-t-il pas de nous poser problème ? Il est fidèle à Gérère.
Reneur se mit à rire.
   - Sink est très occupé. Mahar ne le lâche pas…
Il y eut des rires gras autour de la table.
   - … Et puis il a lancé son espèce de challenge entre ses différentes unités…
   - J’en ai entendu parler mais qu’est-ce que c’est ?
   - C’est comme une compétition. Et ça nous arrange bien, elle occupe les policiers. Ils nous laissent le champ libre, même ici dans la capitale. Le peu de temps qu’il lui reste, Sink le passe à essayer de démêler l’affaire… Mais les témoins manquent ou disparaissent. L’important est que Gérère et Jobault soient déconsidérés aux yeux de tous les barons.
   - Et l’armée ?
   - Mon cher Massan, l’armée est à ma botte. Les généraux aiment l’argent et les honneurs. Ils ne bougeront pas, surtout si les buveurs de sang rentrent dans la danse.
   - Et Batogou, où en est-il ?
Reneur se tourna vers ce nouvel interlocuteur.
   - Gérère a accepté de financer sa campagne. Je pense qu’il a essayé de se débarrasser des buveurs de sang pour avancer ses pions contre moi. Mais j’ai été plus vite que lui. Maintenant, c’est lui qui est sur la défensive. Quant à Batogou, il va nous débarrasser des rebelles quels qu’ils soient. Il a laissé un bataillon dans la capitale, au cas où cela serait nécessaire. Il a un autre bataillon en route pour le mont des vents. Une fois qu’il aura écrasé toutes ces superstitions, alors nous aurons le champ libre pour que ce pays ressemble enfin à quelque chose de civilisé…

Mitaou aimait ce temps d'hiver. Les grosses chutes de neige avaient cessé. Malgré le froid intense, elle vivait dans un monde feutré où tout était calme… sauf Riak. Elle trépignait. L'inaction lui pesait chaque jour davantage. Suivre les rites ne la mettait pas en paix. Elle n'était vraiment pas faite pour cette vie. Malgré le froid et la neige, elle continuait à patrouiller dans les canyons. Elle avait besoin de mouvements comme d'autres ont besoin d'air. Souvent le matin, elle partait parcourant les grottes et les canyons. Elle passait voir Ubice et ses hommes qui semblaient hiberner la plupart du temps. La promiscuité et l'ennui les rendaient irascibles. Il y avait des bagarres et même des divisions. Riak y allait seule. Jirzérou, malade, restait dans les grottes. Il souffrait autant de fièvre que de ne pas pouvoir accompagner la Bébénalki dans ses déplacements. Elle lui avait intimé l’ordre de rester au chaud et de se gaver de cette plante au goût atroce censée le guérir. Elle partait des jours entiers au sud du monastère à la recherche des traces de ce messager annoncé par les prophéties.
Devant elle la neige était immaculée. L'air était cristallin et de petits cristaux de glace brûlaient dans le soleil. Riak avait l'esprit léger. Sa recherche ressemblait à une promenade. Elle était près d'un bosquet grignotant les biscuits qu'elle avait emportés le matin. Brusquement elle eut une notion de danger. Elle se releva brusquement, la dague à la main, cherchant autour d'elle. Tout était blanc sur blanc. Ce qui lui avait semblé idyllique prenait maintenant des allures inquiétantes. Son œil fut attiré vers la droite. Derrière le groupe d'arbres, quelque chose bougeait. Elle resta immobile. Le monde sembla se figer. Cela dura quelques instants. Elle le vit. Riak tint son souffle. À quelques pas d'elle, un léopard des neiges, tout de blanc revêtu, avançait avec précaution. Il ne semblait pas l'avoir repérée. Elle admirait sa démarche tout en souplesse et en puissance. L'animal tourna la tête vers elle et sembla la remarquer. Il s'arrêta un instant, leva le museau pour humer l'air. Il resta un moment immobile. Riak ne bougeait plus, osant à peine respirer. C'était extraordinaire. Devant elle se tenait le vivant totem de la royauté de Landlau. Rares étaient ceux qui l'avaient déjà vu. Le léopard lentement se mit en mouvement. Sans se presser, il se dirigea vers Riak. Comme deux petites balles de poils blancs, surgirent les petits. Si leurs démarches manquaient de précision, ils couraient dans tous les sens. L'un d'eux arriva le premier à la hauteur de Riak, et vint lui renifler les bottes. Il tourna la tête vers sa mère comme pour guetter son approbation. Cette dernière avançait d'un pas tranquille. Riak ne bougeait pas. La dague à la main, elle se sentait ridicule. Le deuxième petit arriva et entreprit de jouer avec les cordons du vêtement de Riak. Puis ce fut au tour de l'adulte de s'approcher. Le léopard se frotta contre elle comme l'aurait fait un chat, en ronronnant. Pour Riak, c'était incroyable. Personne ne voudrait la croire. Cela dura un temps qui lui parut très long, puis toute la famille reprit tranquillement sa route. Riak les regarda disparaître. Elle rangea sa dague.
   - Personne ne va me croire, dit-elle à haute voix comme pour se convaincre elle-même de la réalité de ce qu'elle venait de vivre.
   - Elle sait !
Riak sursauta en entendant cette voix. Elle se retourna brusquement dégainant sa dague, prête au combat. Elle interrogea :
   - Qui ?
Seul un rire lui répondit.

samedi 20 avril 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...79

La grande barque voguait tranquillement au milieu du fleuve. Koubaye et Résal tiraient sur leurs avirons en cadence. Non loin d’eux, l'embarcation de Corte suivait le même trajet. Ils avaient quitté Ibim depuis deux jours. Le temps était froid. La neige tombait par moment. Il leur faudrait cinq à six jours pour rejoindre la capitale si tout se passait bien. Le fleuve n’était pas toujours calme. Il avait reçu les eaux de la grande rivière venant des plaines du sud. Tsuel, le capitaine, faisait du transport sur le fleuve. Il allait de Ibim à Canfoo. Il transportait essentiellement des gens et des petites marchandises. Moyennant supplément, il fermait les yeux sur ce qui était à son bord et avait des caches toutes prêtes à différents endroits. Au ras de l’eau, il y avait les bancs de nage. On ne s’y déplaçait que plié en deux. Ceux qui voyageaient là ne payaient que leur nourriture, en contrepartie, ils venaient renforcer l’équipe des rameurs. Sur le pont d’au-dessus, le voyage était beaucoup plus confortable mais beaucoup plus cher. Protégés du vent et de la pluie, le voyageur disposait d’une micro cabine protégée par un paravent léger. Tsuel s’arrêtait dans tous les villages, débarquant et embarquant ceux qui attendaient.
Quand Tsuel avait rencontré Koubaye, il l’avait regardé comme un maquignon juge une bête. Puis il s'était tourné vers Résal en lui disant en langue tréïben :
   - Il n’est pas bien impressionnant. Es-tu sûr de ton coup ?
Koubaye avait repris la parole en lui disant :
   - Si au quatrième jour, tu fais une pause, tu gagneras ton voyage. Si tu ne veux pas perdre cette journée, alors tu perdras tout et surtout ce qui est sous ta cabine...
Tsuel avait sursauté en entendant ces paroles et avait répliqué d’un ton dur en mettant la main sur son coutelas :
   - Que sais-tu ?
   - Calme-toi, Tsuel, était intervenu Résal. Les “grands savoirs” sont des gens habitués au secret. Il te dit cela pour que tu sois gagnant.
Les deux hommes s’étaient éloignés un moment. Résal avait dû user de diplomatie pour calmer la peur de Tsuel. Quand Résal avait demandé à Koubaye ce qui mettait Tsuel dans tous ses états, Koubaye avait répondu qu’il valait mieux pour Résal qu’il l’ignore.
Tsuel avait demandé au maître de nage de garder un œil sur Koubaye. C’était un nain répondant au nom de Mussed. Il était le seul à pouvoir se déplacer sans se baisser dans l’espace étroit des rameurs. C'était son royaume. Il ne le quittait que rarement. Il avait installé Koubaye et Résal sur un banc un peu à part et les surveillait tout en donnant le rythme de nage.  
Au quatrième jour, Tsuel fit échouer la barque. Il accusa le bas niveau de l’eau et rassura ses passagers en leur disant qu’on allait bientôt repartir. La journée traîna en longueur. Koubaye, depuis son banc de nage, entendit les passagers venir se plaindre à Tsuel du temps perdu. Le seul qui ne se plaignait pas venait s’assurer de la bonne tenue de ses provisions. Koubaye comprit que cet homme était le vrai propriétaire des affaires cachées. Tsuel lui répondit que c’était justement pour que ses provisions se portent bien qu’il avait ainsi fait halte. L’homme remercia Tsuel de tant de sollicitude et s’éloigna en sifflotant. La barque fut libérée tard le soir et ne put beaucoup progresser avant la levée de l’étoile de Lex. Résal au moment de s’allonger dit :
   - Corte doit être arrivé à Stradel.
   - Tu as raison, répondit Koubaye. Et Tsuel a bien fait de ne pas être présent. Entre les policiers et les buveurs de sang, il aurait eu des ennuis. Nous quitterons la barque à Stradel. La rivière Lebchelle remonte vers les canyons. Il nous faudra la suivre. Pour le moment le mieux est de dormir...
L'arrivée à Stradel se fit dans la matinée. L'embarcation de Corte occupait la meilleure place. Tsuel fit accoster sa barque un peu à l'écart. La brume, qui occupait le fleuve, avait masqué leur approche. Comme personne ne s'occupait d'eux, Tsuel fit ce qu'il avait à faire. Il fut étonné de ne pas voir les policiers pour le contrôler. Les gens débarquèrent rapidement profitant de cette absence. Koubaye et Résal firent de même. Ils se dirigèrent par des rues secondaires jusqu'à la maison d'un treïben dont Résal avait les coordonnées. C'est là qu'ils apprirent que la veille, il y avait eu un affrontement entre les policiers et les buveurs de sang à propos d'un prisonnier du baron Corte. Leur hôte leur raconta que tous les bateaux avaient été fouillés de fond en comble par les policiers :
   - On voyait bien qu'ils cherchaient quelqu'un. Ils ont été les premiers à monter sur la barque de Corte. Quand ils ont voulu emmener le prisonnier, le baron s'est opposé à eux. Les policiers étaient plus nombreux et ils auraient sûrement réussi sans l'arrivée des buveurs de sang.
Avec force détails, il leur raconta l'affrontement. Si des armes avaient été sorties, elles n'avaient pas été utilisées. Chacun avait montré sa force. Le chef des policiers avait lâché l'affaire... Pour le treïben, il avait des ordres. Il avait vu partir les prisonniers avec Corte et les buveurs de sang. Non, il ne savait pas vers où ils étaient partis. Telle fut sa réponse à la curiosité de Résal. Ce qu’il savait se résumait à la dette qu’il avait envers Résal pour une sombre histoire de trafic. Résal l’avait sorti d’un bien mauvais pas et il ferait ce qui était en son pouvoir pour assurer la suite du voyage.
C’est ainsi que deux jours plus tard, il remontait la Lebchelle dans un canoë. Koubaye avait dit qu’il allait vers Solaire. Résal savait qu’ils allaient plus sud vers les canyons et vers Nérav. Le froid devenait chaque jour plus vif. La neige tombait régulièrement dans ces régions. Si l’affluent qui venait de Solaire restait libre, le reste de la Lebchelle était souvent couverte de glace. Ni la marche, ni le froid n’effrayaient Koubaye. Résal, pour la première fois de sa vie, affrontait un voyage dans une région de glace et de froid. Dès qu’ils eurent dépassé le défilé de l’arbre mort, le froid devint intense. On appelait ainsi ce passage que la Lebchelle s’était creusée dans les collines. Elles formaient une barrière naturelle qui bloquait le froid venu de la région des canyons. Stradel et Solaire se trouvaient du côté le moins froid, Nairav subissait chaque hiver des températures à fendre la pierre. Ils durent s’arrêter peu après. La rivière était gelée. Ils tirèrent au sec le canoë.
   - Il va falloir continuer à pied, déclara Koubaye. Nous allons rester ici pour ce soir et nous préparer. La suite va être difficile.
Résal avait acquiescé. Le froid lui faisait claquer les dents. Koubaye explora le terrain près d’un épaulement. Il cherchait un abri. Il le trouva quelques centaines de pas plus loin. Non loin, il y avait une forêt dense de résineux. Il sourit. Il pourrait faire du feu en utilisant tout le bois déjà à terre. En retournant près de la rivière, il regarda le ciel. Youlba arrivait. Il le sentait. Il pressa Résal. Quand la nuit tomba, le vent se leva et avec lui, arrivèrent les nuages de neige.

Corte était content. Son prisonnier valait de l’or. Pour la première fois, un “grand savoir” comme disaient les indigènes venait de se faire prendre. Il allait enfin pouvoir compter. Depuis des années, il maudissait ses aïeux qui avaient choisi cette terre pauvre et au bout du monde. Les monts du vent étaient impropres à la culture et ne recelaient aucune mine. Quant au pays des Oh’mens, même s’ils lui payaient un tribut, il ne les contrôlait pas. Sa rage de n’être qu’un petit baron sans importance perdu au fond d’un pays sans richesse était alimentée par son orgueil. Il était certain d’avoir un rôle à jouer et ce Balima allait bien le servir. Il avait envoyé un message au vice-roi Reneur. Lui, au moins, serait capable de reconnaître son mérite. Il avait pu vivre dans ses rêves jusqu’à Stradel. L’arrivée de la police l’avait pris par surprise. Il avait maudit ce nouveau chef de la police dont il avait oublié le nom. Dans son fief, Corte avait mal vécu sa nomination. Il y avait eu un avant et un après. Avant la police locale le laissait faire ce qu’il voulait. Après, était arrivé un jeune baron fier d’être au service de cette “nouvelle” police. Lors de leur première rencontre, ce jeune blanc-bec lui avait bien fait comprendre que les temps avaient changé et qu’il était prêt à défendre son territoire contre toute ingérence. Ils s’étaient heurtés plusieurs fois et à chaque fois Corte avait dû céder. À Stradel, les policiers avaient été les premiers à monter sur le bateau. Heureusement, les buveurs de sang étaient arrivés rapidement avant que les policiers n’aient pu prendre son prisonnier. Corte avait vécu la brusque montée de tension entre les deux corps d’armée. Les mains s’étaient crispées sur les épées sans que personne n’ose passer à l’acte. Les deux groupes se défiaent. Corte comprit que la bataille était imminente :
   - Le vice-roi attend le prisonnier !
Les deux chefs de groupe cessèrent de se jauger pour regarder Corte qui venait de parler. Ce dernier s’était mis debout et s’interposa entre les deux.
   - Cet homme est un des “grands savoirs” des indigènes, peut-être le plus grand. Il sait que la révolte couve. Il en a les preuves. Il faut que le général Batogou l’interroge.
Il se tourna vers le policier :
   - Vous avez quelque chose contre ?
À ce moment-là, il y eut des cris et du remue-ménage suivis d’un bruit de corps tombant à l’eau. Un homme se mit à crier :
   -IL S’ENFUIT ! IL S’ENFUIT !
Tous les regards se braquèrent dans la direction des cris. Ceux qui avaient des arcs se mirent en devoir d’abattre l’homme qui avait plongé dans le fleuve. Corte regarda tout autour et fut soulagé de voir que Balima était encore à bord. Ce n’était que son serviteur qui venait de profiter de la confusion pour s’enfuir. Le chef des buveurs de sang fit un geste de commandement. Immédiatement, deux de ses hommes vinrent se saisir de Balima qui resta impassible. Dans l’eau Siemp se débattait comme il pouvait. Entraîné par le courant, il s’éloignait de l'embarcation.
   - Je l’ai eu !
Corte ne vit que la flèche qui dépassait du corps du fuyard. Ce dernier cessa de se débattre et coula. Reportant son attention vers l'intérieur, il toisa le policier :
   - Je pense que vous n’avez plus rien à faire ici. Le lieutenant va s’occuper du prisonnier.
D’une voix emplie d’une colère sourde, le chef de police dit :
   - Je vais faire un rapport au colonel Sink ! Ça ne se passera pas comme cela !
   - C’est ça, allez faire votre rapport !
Le jeune gradé fit un signe à ces hommes et le détachement de police débarqua, laissant Corte avec les buveurs de sang. Corte était très fier de lui. Il se tourna, plein de suffisance, vers le lieutenant et lui demanda de le conduire auprès du général.
    - Il n’en est pas question ! Mes ordres ne concernent que le prisonnier !
Corte resta sans voix. Une telle injustice le sidéra. Il n'allait pas se laisser voler sa chance. Il déclara d'une voix forte, alors que le lieutenant donnait les ordres pour le départ :
   - Cet homme ne va nulle part sans moi !
Le lieutenant se tourna brusquement vers Corte :
   - Et vous allez faire quoi ? C'est pas vos soldats de parade qui vont vous aider… ils font déjà dans leur froc.
Là-dessus, le lieutenant était parti s’occuper du transfert de Balima. Corte s’était repris rapidement. Il l’avait rattrapé pendant que celui-ci faisait fabriquer une chaise-à-porteurs. Il avait négocié et obtenu le droit d’accompagner Balima. C’est la rage au cœur qu’il avait pris la route, entouré de son escorte. Les buveurs de sang étaient partis au petit trot, se relayant pour porter Balima balloté dans l’étroit espace de sa prison portée. Si les deux groupes suivaient la même route, Corte vit rapidement que sa troupe, qu’il pensait digne d’une armée, ne pouvait se comparer aux buveurs de sang. Ses soldats étaient surclassés en tout par les buveurs de sang. Ils n’arrivaient pas à suivre le rythme. Le soir venu, quand Corte donna l’ordre de bivouaquer, il y a longtemps qu’ils avaient perdu de vue l’autre groupe.
Le général faisait route vers Solaire. Le lieutenant devait lui amener le prisonnier dans un village en bordure de la grande forêt. Il tint le délai imparti et arriva à l’heure prescrite. Batagou avait fait dresser les tentes en bordure du village. Elles furent rapidement entourées de palissades formant un camp assez retranché pour faire face à une attaque. Balima n’eut aucun répit. À peine arrivé, il fut conduit devant le général. Poussé plus qu’accompagné, Balima entra dans la tente. Il eut un mouvement de recul vite arrêté par une bourrade dans le dos d’un de ses gardiens. Il était épuisé d’avoir été mené à un train d’enfer. L'atmosphère de la tente était pesante. En regardant le général, il ressentit une intense impression de brutalité. Sur le côté, il découvrit une autre tente accolée, emplie d’instruments de torture.
Il n’attendit pas qu’on lui parle.
   - Je suis là de mon plein gré, affirma-t-il. J’ai choisi de venir pour vous mettre en garde.
Batagou leva un sourcil, l’air vaguement étonné.
   - Parle, je t’écoute.
Balima se lança alors dans un vrai discours, soutenu par sa peur. Tout en se demandant intérieurement s’il avait fait le bon choix, il parla du Sachant qui venait d’être reconnu et de la révolte que cela allait induire. De question en question, il fut amené à parler de tous les “grands savoirs”. Batagou notait les noms et les détails et Balima parlait, parlait…
Quand Corte arriva au camp, déjà des messagers partaient en tous sens. L’effervescence était à son comble. Batagou le fit attendre longtemps et ne le reçut que quelques minutes, le temps de s’assurer que Corte mettait son fief au service des buveurs de sang. Sous le regard aigu du général, il n’osa ni refuser, ni demander quoi que ce soit. Batagou lui annonça, maigre consolation, qu’une fois que les buveurs de sang auraient nettoyé le massif du mont des vents, le territoire lui reviendrait. Tout le temps de son attente, Corte avait entendu des bribes de conversations et compris que les buveurs de sang allaient nettoyer le pays de toutes ces croyances et surtout de tous ces prétendus grands-savoirs. Quant aux rebelles de la région de Nairav, Batagou allait s’en occuper personnellement. Dès que les troupes attendues seraient là, il lancerait l’assaut décisif pour rayer toute rébellion de la carte, y compris cette cheveux-blancs qui se croyait à l’abri là-bas.
“Koubaye avait raison”, pensa Siemp. Il se laissa aller et se mit à couler. Siemp n’était pas d’accord avec son maître mais il l’avait suivi. Avant son départ, il avait rencontré Koubaye en secret pour essayer de lui expliquer ce qu’il ressentait. Ce dernier l’avait laissé parler simplement et lui avait juste annoncé : “ Quand la douleur te vrillera la poitrine, laisse-toi aller, ne bouge plus et tu vivras”. Il n’avait pas eu le temps de poser une question, son maître l’avait appelé. Siemp était parti le lendemain, suivant Balima. A Ibim, son incompréhension avait été totale. Jamais son maître ne s’était conduit comme cela. Leur arrestation en avait été la conséquence immédiate. Les seigneurs les avaient maltraités mais pas trop. Ibim était trop près des clans de Oh’mens. Et puis l’attitude de leurs gardiens avait changé après la rencontre entre Balima et Corte. Siemp ne savait pas ce qui avait été dit. Il s’en doutait un peu. Il avait senti combien Balima était en colère et déçu par Koubaye. Il n’était pas, et il ne serait jamais celui qui conduirait Balima à la place suprême dans la hiérarchie des grands savoirs. La colère est mauvaise conseillère. Siemp se doutait que la rencontre entre Corte et son maître avait tourné à la négociation entre deux assoiffés de pouvoir. Dans la prison le soir, il avait entendu un de ses cousins lui donner des nouvelles. Des messagers prioritaires étaient partis vers la capitale. Ce qui l’avait le plus étonné fut d’entendre que, si certains messages émanaient de Corte, d’autres venaient du chef de la police.
Le séjour en bateau lui avait permis de se reposer. Balima semblait content et rencontrait Corte tous les jours. Les Tréïbens ne se mêlaient de rien. Ils ne s’occupaient que du bateau. Les gardes de Corte restaient calmes. La navigation les rendait mal à l’aise. C’est en arrivant à Stradel qu’il avait été surpris de voir les policiers envahir le bateau. Ils avaient été sortis sans ménagement de leur cabine. Encore plus surprenante fut l’arrivée des buveurs de sang. La bousculade qui s’en était suivie lui avait donné l’opportunité. Il avait sauté à l’eau.
La flèche lui avait transpercé la poitrine alors qu’il essayait de ne pas couler et de reprendre son souffle. Koubaye avait raison. La douleur était intense. Il se laissa couler. Le Sachant l’avait dit. Se laisser couler pour vivre. Il sentit qu’on le poussait. Il ne bougea pas. La poussée devint régulière. Il perdit connaissance.
Il y eut une lumière. Siemp fit un effort pour bouger.
   - Reste tranquille. Tu as eu de la chance. Un dugon t’a ramené à la rive.
Siemp mit tout son énergie à dire :
   - La mort est pour les savoirs.
Il y eut un remue-ménage autour de lui. Il entendit vaguement les gens réagir. Il sombra à nouveau dans l’inconscience l’esprit en paix. Il avait dit les mots nécessaires. Tous ceux qui avaient été initiés au quatrième savoir les connaissaient. Jamais employés bien que toujours enseignés, ces mots étaient l’ultime enseignement du dernier Sachant. “Quand, au bord de la mort, un homme prononcera ces mots, alors le sang des gens de grands savoirs coulera. Malheur à celui qui ne pourra fuir.” Les mots avaient été dits, il fallait organiser la fuite.

dimanche 31 mars 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...78

Koubaye avait accepté de suivre les enseignements de Balima. La guerre n’aurait lieu qu’au printemps lui avait fait remarquer le maître. Cela avait convaincu Koubaye. Il avait néanmoins continué à faire le tour des tribus de montagnards avec Rockbrice. Quand le froid s’était installé et que la neige avait recouvert les vallées basses, il avait retrouvé le plaisir de son enfance de se promener dans la neige. Une nuit, il s’était rendu compte que Riak ne comprenait pas la nature des Bayagas. Leur lien ne suffisait pas à transmettre cette vérité qu’il détenait. Il lui fallait la rencontrer. Balima lui fit remarquer qu’on était en hiver et que personne ne voyageait loin quand il y avait autant de neige. Partir ainsi signifiait aussi renoncer aux enseignements et les conséquences en seraient fâcheuses. Ce jour-là, il ne s’était pas laissé fléchir. Il s’en était allé le lendemain avec Rockbrice qui était parti de son rire tonitruant en disant :
   - Hiver bon pour voyage. Neige faciliter passage.
Balima était parti le jour d’après avec Siemp. Son prétexte était de rencontrer Lascetra pour le prévenir de la gravité de la situation. Selon les codes des grands savoirs, pour la protection même du Sachant dans le royaume occupé, il aurait dû rester à l’abri du Mont des vents.
Koubaye et Résal virent passer Balima et Siemp. Les deux hommes marchaient au fond des gorges de Tsaplya sur l’étroit chemin de neige tassée. Koubaye avait décidé de visiter les tribus des gorges avant de quitter les montagnes. Ils étaient encore en train d’observer les voyageurs quand le vieux Gigyou s’était approché. Koubaye avait vu arriver le vieux chef lors d’un de ces voyages dans la montagne avec Rockbrice. Il fallait rassembler les tribus. Il s’adressa à Rockbrice qui traduisit :
   - Lui dire, temps qui vient, temps de guerre. Temps de guerre, temps de gloire. Mais lui vieux. Vouloir mourir au combat.
Koubaye regarda Gigyou.Le bonhomme était encore fort et alerte mais les premiers signes de la vieillesse se faisaient sentir. Koubaye sentit sa peur de mourir dans la grotte qu’il habitait, seul et cloué au lit comme son père. Il dit à Rockbrice:
    - Dis-lui. Il ne mourra pas dans son lit si sa tribu participe aux combats. Il aura le rôle primordial et s’il réussit, sa mémoire sera honorée pendant des générations.
Gigyou écouta Rockbrice traduire et son visage s’éclaira d’un grand sourire. Il se mit à parler rapidement. Koubaye n’avait pas besoin de la traduction pour comprendre qu’il donnait son accord pour que sa tribu s’unisse aux autres tribus pour faire front commun contre les buveurs de sang qui allaient venir. Koubaye se réjouit lui aussi. Le plan de Bulgach allait pouvoir se réaliser. La tribu de Gigyou vivait au début des gorges de Tsaplya. Personne ne connaissait le terrain mieux qu’eux. Leur rôle serait de faire entrer les buveurs de sang dans les gorges.
Koubaye resta dans les montagnes quelques jours pour voir les chefs de tribus. Puis, accompagné de Résal et de Rockbrice, ils descendirent tranquillement abandonnant la neige derrière eux. Quand ils arrivèrent près des terres du baron Corte :
   - Toi pas avoir peur ! Baron Corte loin vers le nord. 
   - Je sais, Il Dute. Il me faut marcher vite pour arriver avant le printemps.
   - Moi attendre-toi. Toi pas oublier, sonner la cloche quand arriver dans montagne.
Ils s’étreignirent. Résal sentit leur émotion. Il détourna le regard et commença à marcher. Koubaye le rejoignit un peu plus tard. Ils marchèrent en silence jusqu’au soir.
   - Où va-t-on ?
Koubaye regarda Résal avec l’air de quelqu’un qui n’a pas compris la question. Et puis d’un coup, il répondit :
   - Voir Riak !
Résal eut un sourire d’extase. Il allait voir la Bébénalki. Lui, le paria du lac de Sursu, allait voir celle que la déesse avait choisie… Il n’en revenait pas. Il pouvait bénir le maître de Sursu. Ce jour-là, son destin avait changé.
Ils avaient monté leur campement dans un petit bois.
   - Et les bayagas ?
   - Ne t’inquiète pas ! Même si tu en vois les lumières, ils ne viendront pas, répondit Koubaye en s’allongeant. 
Le lendemain, Résal ouvrit la marche. Il sentait l’eau et les guidait vers elle. Cela faisait sourire Koubaye. Mais Résal avait raison, ils iraient beaucoup plus vite en bateau. Ils traversaient les terres du baron Corte. La neige saupoudrait le sommet des collines. Les champs étaient au repos. Ils évitèrent les quelques villages qu’ils trouvaient sur leur chemin. Les gens du cru restaient au chaud. Résal les enviait. Il n’aimait pas le froid vif. Il avait hâte de trouver un bateau. Il lui semblait qu’il y ferait meilleur. Le troisième jour, ils virent le fleuve. Dans le fief de Corte, ce n’était qu’un petit cours d’eau à peine navigable. Résal courut jusqu’à la berge pour l’admirer. Koubaye le rejoignit. Il lui dit :
   - Plus bas, il y a un village. Entre ici et le village, il y a une vieille pirogue.
Résal regarda Koubaye. Il était toujours aussi étonné quand il lui annonçait ce qui allait arriver. Koubaye continua :
   - Elle est abandonnée. Son dernier propriétaire est mort. Il nous faut des rames…
   - Et une voile !
   - Plus tard, Résal, nous la trouverons plus tard quand nous aurons quitté les terres de Corte. Aujourd’hui, il nous faut trouver la pirogue. Nous naviguerons de nuit jusqu’après Ibim.
Résal fit remarquer que, vue la profondeur du fleuve jusqu’à Ibim, une perche serait plus utile. Ils coupèrent deux jeunes arbres bien souples en les déracinant. Koubaye ne voulait pas qu’on accuse les gens d’ici d’avoir coupé illégalement du bois. Ils trouvèrent la pirogue en fin de journée. Le soleil était bas. Il faisait froid. Résal examina l’embarcation et fit la moue.
   - Elle est à moitié pourrie. Elle prend l’eau.
   - J’écoperai, répondit Koubaye. L’étoile de Lex va se lever, allons-y !
La vieille pirogue demanda beaucoup d’effort pour se décoller de la terre où elle pourrissait tranquillement mais finit par rejoindre l’eau. Résal s’empara de la perche et la dirigea vers le courant. L’étoile de Lex se levait quand ils traversèrent le village. On devinait, à travers des portes mal jointes, des lumières. Comme ils s’y attendaient, ils ne virent personne. À la lumière des étoiles, Résal maintenait la vieille pirogue dans le courant. Koubaye écopait. C’est alors que les premiers bagayas arrivèrent. Résal se baissa brusquement quand une forme passa à côté de lui.
   - Ne crains pas, lui dit Koubaye qui s’était accroché aux bords de l’embarcation qui tanguait.
   - C’est plus fort que moi. Ça me fait peur.
Bientôt devant eux, le fleuve s’illumina de tout un arc-en-ciel de couleurs.
   - Regarde, Résal. Notre route est éclairée… La peur des bayagas est assez récente, si l’on peut dire.
   - Comment ça ? Tout le monde a peur des bayagas et à part les buveurs de sang, je ne connais personne d’assez fou pour faire ce qu’on fait.
   - Tu vois bien qu’il ne nous arrive rien de grave.
   - Oui, parce que tu es un Sachant ou parce qu’on accompagne la Bébénalki. Sans cela, je serais réfugié au fond de mon bateau derrière une cloison de protection. Même quand je naviguais sur les barges, je me méfiais.
   -  Pas seulement, Résal. Il fut un temps où la peur des bayagas était plus faible. On les évitait par crainte d’un malheur, c’est tout. Après la mort du roi Riou, les envahisseurs ont rencontré les bayagas et un baron en est mort. La peur l’a tué. Depuis leur peur a contaminé tout le pays.
   - Mais on connait tous des histoires terribles qui sont arrivées à des gens d’ici.
   - Tu as tout à fait raison. Cette réalité est encore moins vieille. Elle date de la grande révolte quand sont nés les buveurs de sang.
   - Les buveurs de sang ! Je les hais.
Résal cracha dans l’eau.
   - Tu n’es pas le seul. Toutes les familles honorent la mémoire de ceux qui sont morts à cette époque-là. Toutes les familles vivent dans la haine des buveurs de sang, mais toutes les familles en ont peur. C’est à cette époque que sont apparues les ombres noires.
   - J’en ai entraperçu quand je naviguais seul la nuit. Il y en a même une qui a longé ma pirogue. J’ai failli hurler quand j’ai vu son aspect dans la lumière de la lune. J’en ai fait des cauchemars pendant des semaines.
   - Pourtant tu en as vu quand nous étions sur le lac de Sursu. Une d’elles tirait l’embarcation de Riak.
   - Oui, mais elle est la Bébénalki et, avec elle, était le treïbénalki. Ils ont des pouvoirs.
   - C’est vrai, Riak a des pouvoirs. Les bayagas lui obéissent.
Résal garda le silence, digérant l’information. Le fleuve s’écoulait tranquille, brillant de reflets sous la danse des bayagas. Il reprit :
   - Tu es un sachant, alors elles t’obéissent.
   - Je les connais par leurs noms, mais elles ne m’obéissent pas. Elles n'obéissent qu’à Riak.
   - Que font-elles devant nous ?
   - Elles nous éclairent le fleuve, comme tu le vois. Elles le font parce qu’elles le veulent bien. Elles le font parce que nous allons voir Riak.
Le silence s'installa. Le fleuve devenant plus remuant, Résal se concentra sur sa conduite. Koubaye s'accrocha de nouveau aux bords. Ils furent secoués pendant un moment puis le calme revint. Ils traversèrent un autre village aussi désert que le premier.
   - Tout le monde est enfermé, dit Résal.
Il commençait à apprécier cette descente du fleuve. Il évoquait des promenades. Sur la fin de la nuit, les bayagas disparurent. Ils cherchèrent un endroit pour se reposer. Ils trouvèrent à l’aube un taillis bien touffu du côté de la plaine. Invisibles, ils entendirent passer des paysans. Ils parlaient de leurs terres et des difficultés avec leur baron qui restait intransigeant avec les taxes malgré les maigres récoltes. La journée s’étira en longueur. Ils dormirent chacun leur tour. Quand tomba la nuit, Résal réveilla Koubaye :
   - Je n’ai vu personne passer sur le fleuve de toute la journée… Il n’y a pas de tréïben par ici ?
   - Non, ils s’arrêtent à Ibim avant la grande cataracte. Ici, il n’y a que les locaux.
Ils poussèrent la pirogue à l’eau. Glissant silencieusement, ils reprirent leur voyage.
   - Au petit jour, on devrait être du côté de chez les Monao.
Résal acquiesça. Il leur faudrait alors passer la cataracte. Il en avait entendu parler sans jamais l’avoir vue. Il ne connaissait personne qui l’avait passée. Les tréïbens s’arrêtaient avant. Il pensa que Koubaye trouverait bien une solution. Il enfonçait sa perche régulièrement pendant que Koubaye consciencieusement écopait. Il avait bouché quelques fissures sans que cela suffise. L’eau entrait quand même, moins peut-être. Il eut un sursaut quand la première ombre lumineuse le frôla, faisant tanguer l’embarcation.
   - Ne crains pas, lui dit Koubaye. Ce ne sont que les bayagas. 
   - Je sais, grommela son compagnon. Elles continuent à me faire peur. Hier, tu as dit que tu les connaissais par leur nom ?
   - Oui.
   - Comment s’appelle celle qui vient de passer ?
   - Laquelle, j’en vois plusieurs.
   - Celle qui a un reflet rouge.
   - Son nom premier est Pronief.
   - On dirait le nom d’un mec des grandes plaines.
   - C’est ou plutôt c’était… Quand Rma a tranché le fil de sa vie, son ombre est restée là. C'est elle que tu vois danser.
Résal se tut. Alors les bayagas étaient les esprits de gens morts. À ce moment-là, la pirogue talonna.
   - Qu’est-ce qui se passe, demanda Koubaye ?
Il avait à peine fini de poser sa question que la réponse lui venait à l’esprit. Résal se mit en devoir de répondre.
   - On est en début d’hiver et il n’y a plus assez d’eau. Nous touchons le fond. Ce n’est pas bon signe. Nous ne pourrons jamais descendre la cataracte à Ibim surtout avec cette passoire.
   - Il y a un village juste avant la chute d’eau, nous nous y arrêterons. Nous retrouverons un bateau à Ibim. Il devrait y avoir assez d’eau.
   - Oui, dit Résal, le fleuve est rejoint par une rivière qui est plus large que lui. Après nous n’aurons plus de difficulté. Le plus dur sera de trouver un bateau.
Une nouvelle ombre lumineuse fit sursauter Résal.
   - Je m’y f’rai jamais !
Il regarda passer les bayagas qui rejoignaient le groupe qui caracolait au-dessus du fleuve.
   - Mais pourquoi ne les voit-on que lorsque brille l’étoile de Lex ?
   - Elle seule brille de cette lumière qui fait que nos yeux les voient.
Quand vint le matin, ils étaient au bord du territoire des Manao. Ils firent halte dans un bois touffu. Ils tirèrent la pirogue du mieux qu’ils purent à l’abri des regards. Résal s’inquiéta, elle restait visible du fleuve. Ils la couvrirent avec les branches mortes et les feuilles qu’ils trouvèrent sur place. Dans la partie où poussaient des résineux, ils se mirent à l’abri des branches basses. À moins de les soulever, personne ne pouvait les voir.
   - Il nous faut encore une nuit pour arriver à la grande cataracte et puis il faudra trouver comment on peut aller à Ibim.
Ils reprirent la route à la nuit tombée. Dès le lever de l’étoile de Lex, les bayagas vinrent danser des sarabandes devant eux, éclairant le fleuve de multiples reflets. Résal poussait sur sa perche pour  progresser plus vite. Il sursauta quand une ombre noire vint se glisser dans la ronde de bayagas.
   - J’ai encore plus peur de cette noirceur.
   - Ne dis pas cela… cela va attirer…
Koubaye n’avait pas fini de parler que l’ombre noire se dirigea vers eux. Son aspect était affreux. Elle semblait faite de charognes agglomérées. Résal tremblait de tous ses membres. Koubaye se mit tant bien que mal debout dans la pirogue qui tanguait dangereusement. L’ombre noire se rapprocha de son visage. Il la regarda sans sourciller.
   - Onguemac ! Ton nom fut Onguemac.
L’ombre tressaillit. Elle gagna en consistance devenant plus dense et en même temps son aspect s’améliora. On devina comme une forme humaine et d’un coup, elle disparut.
   - C’était quoi, ce truc, demanda Résal qui s’était assis, ses jambes ne le portant plus.
   - Onguemac était le nom d’un habitant de Ibim. Comme beaucoup d’autres, il fut massacré lors de la grande révolte.
   - Ils sont nombreux comme cela ?
   - Ils sont nombreux. Leur colère est grande et noire.
   - Il aurait pu s’en prendre à nous.
   - Sa colère n’est pas contre nous et je connais son nom.
Au  bout d’un moment, Résal repoussa dans le courant la pirogue qui s’était échouée contre un banc de cailloux. Koubaye reprit sa corvée d’écopage. La nuit se passa ainsi au rythme du bruit de la perche et de l’écope.
   - Il y a un bois là-bas. Nous allons nous y arrêter. La cataracte n’est plus très loin.
Résal suivit les instructions de Koubaye et poussa la pirogue dans ce sens. Ils furent déçus par l’aspect du bois. Proche du village, il n’avait pas d’endroits assez touffus pour y rester.
   - Laissons-là la pirogue et continuons à pied. Le jour ne s’est pas encore levé.
   - Et si des villageois nous voient ?
   - Ils nous prendront pour des treïbens retournant vers Ibim. Tu en as l’habit et l’aspect, répondit Résal. Et puis nous serons sur le chemin de la descente avant qu’ils ne bougent.
Comme l’avait dit Koubaye, ils furent hors de vue du village quand l’aube se montra. Le chemin était muletier et ils progressèrent vite. Ils s’arrêtèrent à quelques distance de la ville. Ils virent des gardes locaux et des policiers surveiller l’entrée. Résal jura. Koubaye lui fit signe de se taire et de le suivre. Ils prirent une trace dans les hautes herbes. Ils contournèrent la ville par l’ouest. Les remparts étaient en mauvais état et de nombreuses bâtisses s’y étaient adossées. Koubaye se dirigea vers l’une d’elle qui semblait en ruine. Des gens en guenilles traînaient çà et là. Ils les regardèrent passer sans rien dire. Koubaye avait rabattu le capuchon de sa cape. On ne voyait pas son visage. Il fit signe à Résal de se taire. Ce dernier referma la bouche sans prononcer les paroles qu’il avait préparées. Ils se glissèrent derrière des planches, évitèrent les tas de débris avant de s’arrêter.
   - Mais qu’est-ce qu’on…
   - Chut !
Résal se tut à nouveau. Koubaye ferma les yeux, sembla réfléchir un instant et se dirigea vers un coin de la baraque, il souleva de vieilles nippes poussiéreuses. Il se tourna vers Résal avec un grand sourire et lui murmura :
   - C’est là !
Avant qu’il n’ait pu répondre Koubaye avait disparu. À son tour, il souleva le tas de vieilleries et découvrit l’entrée d’un tunnel. Il s’y glissa, laissant retomber ce qui servait de trappe. Le noir fut complet. Il entendit Koubaye battre le briquet. Bientôt une petite flamme dissipa un peu les ténèbres. Après avoir allumé une bougie, Koubaye se mit en route. Il avança dans le tunnel suivi de Résal qui avait sorti son coutelas. Il n’aimait pas ces endroits sans lumière où il se sentait étouffer. Cela ne dura pas longtemps. Ils atteignirent rapidement une cave.
   - On a passé les remparts, nous sommes sous la maison d’un “grand savoir”. Il va nous aider. 
Koubaye continua sa progression et monta le premier à l’échelle. Son irruption dans la pièce causa un grand émoi à la maîtresse de maison qui préparait le repas. Koubaye fit un signe de reconnaissance et la femme se calma.
   - Prenez place, leur dit-elle. Je vais prévenir celui qui sait.
Rapidement elle leur servit un bol de soupe chaude et s’éclipsa. Elle revint accompagnée d’un homme entre deux âges.
   - Mon nom est Essaug. Mon épouse me dit que vous êtes passés par le tunnel. Soyez les bienvenus. Restaurez-vous puis vous me direz votre mission. J’espère pouvoir vous aider.
L’homme leur raconta alors qu’un “grand savoir” était passé il y a quelques jours. Il n’avait pas eu la chance de Koubaye, ils avaient été attrapés, lui et son serviteur, par les gardes du baron Corte qui étaient en ville. Koubaye questionna Essaug et comprit qu’il s’agissait de Balima et de Siemp. Ils allaient partir avec Corte pour la capitale. Son bateau serait prêt demain. Un des gardes lui avait dit que Corte comptait les remettre aux buveurs de sang. Certains avaient voulu monter un commando pour aller le délivrer. Ça ne s’était pas fait à cause du trop grand nombre de soldats du baron. Des messages étaient partis pour les villages le long du fleuve. Corte serait plus vulnérable lors d’une escale. Pendant que Koubaye et Essaug discutaient, Résal fut envoyé en éclaireur sur le port. Sa mission était de chercher un embarquement pour descendre le fleuve, en toute discrétion.
Quand il revint, il entendit la dernière question de Essaug.
   - Mais pourquoi n’a-t-il pas pris le souterrain ? Il le connaissait.
Koubaye ne lui répondit pas. Il regarda vers Résal et lui demanda :
   - Alors ?
   - Les soldats de Corte et les policiers sont sur les dents. Manifestement ils cherchent les “grands savoirs”. Ils arrêtent tout le monde. Je n’ai dû mon salut qu’à un capitaine qui s’est porté garant pour moi. C’est Tsuel. On a déjà fait affaire ensemble. Il peut nous prendre à bord. Je lui ai laissé entendre que je faisais un voyage très rentable…
   - Il attend une gratification, dit Koubaye en souriant.
   - On a toujours été réglo l’un envers l’autre.
   - Je crois voir ce qui pourrait l’intéresser. Quand pourra-t-on embarquer ?
   - C’est là que cela devient difficile. Tous les accès sont contrôlés. On ne pourra passer qu’après le lever de l’étoile de Lex et cela a fait peur à Tsuel. J’ai dû lui en dire un peu plus.
   - Explique !
   - Je lui ai dit que ton savoir était grand et que tu savais les rites face aux bayagas.
   - Et s’il vous dénonce, intervint Essaug ?
   - Je lui fais confiance, répondit Résal.
   - Je te crois, dit Koubaye. nous irons ce soir. Corte et ses prisonniers partiront demain, comme nous. Il nous faudra rester discret.

jeudi 14 mars 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...77

   - Nous avons gagné !
Le général raccompagnait Reneur dans ses appartements.
   - Un peu trop facilement, Batogou. Un peu trop facilement. Je connais Gérère. Il a une idée derrière la tête.
   - En attendant, il a accordé les budgets. J’en finis avec ces rebelles et on s’occupera de son cas.
Reneur eut un sourire.
   - Ton idée est intéressante. Mais il faut voir si cela est possible. Ces soutiens sont puissants, à commencer par Kaja et ses policiers, sans compter l’armée…
   - On a assez de garnisons dans le pays pour s’occuper de la police. Il se croit supérieur… Quand il comprendra, il sera trop tard. L’armée ne bougera pas. Ils sont au repos depuis longtemps et si Gérère croit tenir les généraux, moi je les connais. Leur amour de l’argent et des honneurs les rend manipulables.
   - Très bien, je vais les faire approcher par mes agents. Kaja reste l’inconnu. Il semble insensible à la corruption et a beaucoup de chance. On dit de lui qu’il est protégé par l’Arbre Sacré.
   - Ne t’inquiète pas, quand viendra le jour, mes archers s’occuperont de lui... En attendant, il faudra faire avec.
   - On va le laisser tranquille pour endormir sa méfiance et on verra bien. Je l’ai entendu parler d’ennemis autres que les rebelles, que veut-il dire ?
   - La plupart de nos morts ont eu lieu sur le chemin du retour quand nous poursuivions les rebelles. En cela, il a raison. Il y a, du côté de Nairav et de ses canyons, des combattants puissants et déterminés. Je pense aux gens du désert d’au-delà de Diy. Je n’en vois pas d’autres assez endurants et rapides pour frapper comme ils ont frappé.
   - Vous qui réclamiez de vrais ennemis, voilà des adversaires à la mesure des buveurs de sang.
   - Oui, Majesté. Je vais regrouper mes forces à Solaire, nettoyer les canyons comme j’ai nettoyé Diy et, avec la victoire, vous aurez les mains libres face à Gérère.
Les deux hommes s’éloignèrent dans le couloir tout en discutant. Un serviteur, qui se tenait dans le couloir devant une des portes, partit dans l’autre direction. Personne ne fit attention à lui. Avec son uniforme qui le désignait une des fourmis chargées du nettoyage, il allait partout. Il se dirigea vers une autre aile du palais et commença à frotter le sol d’un couloir. Arrivé devant une porte, il se releva, s’étira et s’accorda une petite pause. Sortant des provisions de son sac, il se tourna vers la cloison comme pour manger tranquille.
Dans le bureau derrière, un policier s’était levé pour se rapprocher de la porte.
   - J’écoute, murmura-t-il.
Le nettoyeur fit le récit de la conversation qu’il avait surprise, sur le même ton sans cesser de machouiller ses provisions. À la fin du récit, il se retourna pour s’appuyer contre le mur. À l’intérieur, le policier vit passer la main du serviteur. Il y déposa des pièces en disant :
   - Très bon travail ! Très, très bon travail ! D’autres pièces suivront si tu ramènes plus d’informations.
Dès qu’il eut la confirmation du départ du serviteur, il fit signe à son collègue qu’il partait pour le quartier général. Selvag était avide de ce genre d’information.

La vie dans les canyons manquait d’attrait. Le froid y était mordant dès qu’on sortait des tunnels. Riak aimait se promener dans la neige. Cela lui rappelait les temps heureux avec koubaye. Jirzérou avait dû apprendre à maîtriser les habits d’hiver. Il s’y sentait toujours engoncé et manquait de souplesse mais il continuait à accompagner la Bébénalki partout. Un compromis avait été trouvé avec Gochan. Mitaou et Bemba étaient maintenant au temple. Il n’y faisait pas plus chaud. La nourriture n’y était pas plus abondante. Seul avantage pour elles, il n’y avait pas d’homme. Riak rentrait maintenant le soir et retrouvait Jirzérou le matin. Narch s’était lié d’amitié avec Ubice qui avait entrepris de faire de ses hommes des combattants capables d’affronter les buveurs de sang. La discipline était rigoureuse et les entraînements quotidiens. Certains avaient essayé de partir. On les avait retrouvés gelés, perdus dans un des canyons, d’autres avaient rebroussé chemin à temps quand ils avaient compris que toute la région n’était qu’un labyrinthe.
Riak, après un office du soir, s’était rapprochée de Gochan.
   - Je voudrais en savoir plus sur le diadème.
   - Je t’ai déjà raconté, répondit la prêtresse.
   - Oui, Mère, mais ce n’est pas sur le passé que je voudrais avoir des informations…
Gochan avait entendu le titre que lui avait donné Riak. Elle était rarement aussi cérémonieuse. Elle s’arrêta, regarda Riak dans les yeux et lui dit :
   - Tu as peut-être raison. Trop de choses se passent pour que tu ignores encore les prophéties que j’ai reçues. Viens nous mangerons ensemble.
Les deux femmes se retrouvèrent dans une petite pièce aux murs épais, avec un brasero qui réchauffait l’atmosphère. Pendant qu’on les servait, Gochan commença son récit :
   - Quand j’étais jeune, je vivais dans un palais. Ma famille est liée à la famille royale. Mes cheveux sont devenus blancs très jeune. Je ne suis pas née comme cela. Pour ma famille, ce fut à la fois un signe de grâce mais aussi un signe de mort. Il ne fallait pas que je reste. À cette époque-là déjà, les filles aux cheveux blancs étaient toutes tuées et leur famille avec, quel que soit son rang. Alors on m’a enfermée dans un temple et j’ai fait mon noviciat. Pourtant je gardais contact avec les miens. J’étais devenue un pion sur l’échiquier de mon père. Si j’étais une cheveux blancs, alors je pouvais être la future grande prêtresse. Mais j’étais jeune et insouciante comme le sont les filles à cet âge. J’ai pris le risque de sortir sans respecter les règles. Et je peux te dire que je ne me souviens plus pourquoi. Je sais juste qu’à mes yeux, ce jour-là, cela m’a semblé la meilleure des idées. Bien sûr, je fus reconnue et pourchassée. Tu connais les histoires qu’on raconte… J’ai fui, aidée par les sœurs... quand elles le pouvaient sans mettre leur temple en danger. Je me suis réfugiée un temps dans la grande forêt. J’y ai vécu un temps en paix. C’et là que j’ai trouvé, par une nuit de pleine lune, le diadème. Je m’étais réfugiée dans des ruines que je connaissais pour me protéger des bayagas. Cette nuit-là, leurs lueurs dansantes illuminaient plus que la lune elle-même. J’ai jeté un coup d’œil dehors entre les pierres des murs branlants. Les bayagas dansaient une sarabande autour d’un arbre au tronc blanc. On était en hiver. Il faisait froid mais pas trop. Je m’en souviens comme si c’était hier. La neige n’était pas encore tombée. Les arbres n’avaient plus de feuilles. Sans cette danse, je n’aurais jamais vu l’arbre. Son tronc était plus blanc que la lune et brillait comme s’il reflétait une lumière. Je suis restée là jusqu’au matin. Quand le soleil s’est levé, je me suis approchée de l’endroit. C’était une petite clairière banale avec en son centre une sorte d'arbrisseau au tronc albâtre. Il n’avait rien de remarquable. Je ne sais pas pourquoi, j’ai creusé là. La terre était meuble comme si on l’avait remuée récemment, pourtant il n’y avait pas d’autres empreintes que les miennes. J’ai trouvé le diadème à deux paumes de profondeur. Il est sorti comme neuf. Aucune salissure ! C’est ce qui m’a étonnée. Je suis restée en admiration devant lui, sans pouvoir bouger. J’étais hypnotisée par une telle beauté. Ce sont les aboiements des chiens qui m’ont ramenée au présent. Je me suis levée brusquement pour fuir. Je suis retombée immédiatement, mes jambes pliées trop longtemps refusaient de me porter. Je me suis mis en boule, serrant le diadème sur mon cœur et pleurant de rage de n’avoir pas anticipé les chasseurs. La meute est passée autour de moi sans s’arrêter. Les chiens ont fouillé les ruines en attendant les cavaliers. Les chefs de meute sont arrivés à leur tour et ne m’ont pas vue. Les cavaliers sont restés un peu plus haut. Je sentais le piétinement des chevaux à travers le sol. Ils n'étaient pas loin. Je me suis crue morte. Et puis ils sont repartis sans venir vers moi, sans même regarder dans ma direction. Alors j’ai compris que le diadème m’avait protégée. Cela ne pouvait être que le diadème perdu du roi Riou que la princesse blanche avait emporté dans sa fuite. J’avais trouvé l’insigne même de la royauté. J’avais été choisie pour le trouver comme tu as été choisie pour recevoir l’épée. Toute ma vie en fut bouleversée. Je savais que j’étais devenue la gardienne de ce trésor. Il a guidé mes pas à travers les canyons alors qu’une fois encore j’étais poursuivie. Comme la première fois, je n’avais pas pris assez de précaution et, dans Solaire, un buveur de sang m’avait repérée. J’ai dû mon salut à ma légèreté. Tu peux sourire, Riak. À cette époque, j’étais aussi mince que toi et j’ai glissé sur la glace du lac quand mes poursuivants bien trop lourds l’ont fait craquer. Je les ai regardés s’enfoncer dans l’eau glacée quand j’ai été à l’abri sur le bord. Je ne me suis pas attardée. D’autres allaient venir et eux ne feraient pas l’erreur. La neige était là et mes traces trop visibles. Il me fallait courir le plus vite possible pour leur échapper. Je n’ai pas remarqué que j’avais pénétré dans les canyons. La roche avait changé et devant moi s’ouvraient des chemins de pierres tranchantes et des couloirs de noirceur pure. Sans réfléchir, j’ai couru suivant ce que je croyais mon instinct de survie alors qu’aujourd’hui, je sais que le diadème guidait mes pas. À bout de souffle, je me suis effondrée dans une grotte sans lumière. Je ne savais ni où j’étais ni où aller. Le sommeil m’a prise là.
Quand je me suis réveillée, le diadème était à mes pieds et luisait doucement, éclairant la salle d’une lueur jaune venue de la pierre qui le couronne. Sur les murs, j’ai vu des écritures. Je m’en suis approchée. On aurait dit des lettres de feu gravées dans la roche. J’ai lu à haute voix le première strophe de ce qui ressemblait à un poème. Au fur et à mesure que je les lisais, les lettres disparaissaient comme si le feu qui les habitait s’éteignait. Elles se gravaient dans ma  mémoire. Je peux encore réciter toutes les strophes que j’ai lues ce jour-là. Ce sont elles qui m’ont guidée et me guident. Ce sont elles qui m’ont fait comprendre que tu étais celle qui devait venir du nord. L’épée est tienne, les bayagas l’ont confirmé. Tu es celle qui porte le nom de fille de Thra, celle à qui les bayagas obéissent. Mais viendra du sud celui qui porte la parole du Dieu des dieux. Lui saura le nom que le Dieu des dieux veut donner au héros qu’il a choisi et il posera le diadème sur sa tête. Alors viendra le temps du renouveau de la royauté selon le roi Riou.
Les deux femmes restèrent en silence un moment. Riak se fit préciser les prophéties. Gochan avait été recueillie par la mère supérieure qui dirigeait Nairav. C’est elle qui avait installé le diadème au milieu de la cour sous la protection des bayagas. Depuis cette époque, Nairav avait acquis la renommée d’être le lieu de la fécondité. On y venait de très loin pour avoir le bonheur d’accueillir un enfant. Et les dons affluaient. Nairav était un temple riche, mais loin des centres du pouvoir. Gochan avait repris le flambeau de la direction et, sous la direction de son intuition qu’elle liait au diadème, elle avait “adapté” les rites à sa convenance.
Elle avait rencontré plusieurs fois la grande prêtresse. Cette dernière avait reconnu en elle la gardienne du diadème et lui avait laissé la liberté de diriger Nairav comme elle le souhaitait… jusqu’au jour où la prophétie se réaliserait. Ce jour-là, avec le retour du roi, elle se soumettrait à la loi commune. C’est-à-dire la stricte obéissance.
   - La moitié de la prophétie s’est réalisée. Avant la fin de l’hiver, l’autre moitié se réalisera. Je le sens. Alors mon rôle sera terminé et le diadème ornera le front de l’élu.

samedi 2 mars 2019

Ainsi parla Rma, le fileur de temps...76

Dans la capitale le temps s’était mis au froid. Kaja avait mis son uniforme d'hiver. Il allait honorer son rendez-vous avec le baron Janga. Il pensa à la jeune fille. Leur rencontre donnait lieu à de multiples interprétations. Tout le monde s’interrogeait sur l’auteur d’un attentat contre la fille de Janga. Personne ne pensait qu’elle était la cible. On l’avait visée pour toucher son père et éteindre la lignée. Cela avait donné du poids à cette branche mineure de la famille du vice-roi Reneur, provoquant une série de grandes manœuvres des barons proches du pouvoir. Dans le camp de Gérère, on penchait plutôt pour une tentative d'assassiner Kaja. Mahar était devenue le centre d’intérêt de la cour, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Son père l’avait emmenée à différentes fêtes et manifestations. Cela lui amenait de la considération et il pouvait tenter de pousser ses propres pions sur l’échiquier du pouvoir. Les clans de la famille de Reneur étaient persuadés d’être dans le sens de l’histoire. Ils étaient “l’Avenir” de ce royaume.
Kaja fut accueilli à l’entrée du château par le maître de maison lui-même, comme il se doit quand on veut honorer un invité. Kaja avait déjà envoyé des hommes pour surveiller. il savait déjà qui était là et qui était attendu. Ses policiers avaient mené leurs investigations faisant parler les serviteurs. La rencontre de Mahar et de Kaja faisait l’objet de beaucoup de commentaires. Certains se demandaient même si elle ne l’avait pas provoquée sur ordre de son père. Y avait-il un désir de Janga de se rapprocher du clan de Gérère et ainsi jouer sur les deux tableaux comme Zwarch, le dilettante ?
Janga l’accompagna dans la grande salle de réception qui occupait tout le premier étage. Kaja y vit le désir de son propriétaire d’étaler sa richesse. Une longue table était dressée pour un banquet. Des invités étaient déjà là. Janga et Kaja se dirigèrent vers eux. Commença alors la série des présentations et des salutations. Ils terminèrent par Mahar qui avait mis sa plus belle robe. Elle avait fière allure, avec des airs de grande dame sans pour autant y réussir. Le lourd tissu doré qui l’entourait contrastait avec son aspect juvénile.
   - Bienvenue, Baron Sink. C’est un plaisir que de vous recevoir dans ma demeure.
   - Tout le plaisir est pour moi, gente demoiselle. Votre père peut être fier de vous, vous êtes la plus belle de ce lieu.
Ils continuèrent ainsi à converser avec d’autres convives. Mahar était sur la défensive. Kaja interpréta ses réponses comme le signe des mises en garde qu’elle avait entendues de la part de son père. D’autres nobles proches du baron Janga. La conversation resta légère et convenue jusqu’à qu’au cri d’un des convives :
   - Il arrive !
Tout le monde se précipita vers les fenêtres. Mahar joua des coudes pour être devant. Kaja s’approcha à son tour et à travers les quelques espaces entre les corps, il vit un cavalier donner son cheval à un palefrenier. Les mouvements incessants des convives ne lui permirent pas de comprendre qui était ce personnage. L’uniforme lui était connu. Il supposa qu’il avait un lien lui aussi avec le baron Janga. Une des jeunes nobles se retourna vers Mahar et lui dit :
   - T’as vu comme il est beau ! T’as de la chance !
   - T’as qu'à le prendre pour toi, Gura, si tu le trouves si beau, répliqua Mahar.
   - C’est pas mon père qui l’aurait invité… tu peux en être sûre. Il n’aurait pas les moyens de financer le régiment.
Mahar haussa les épaules :
   - Il est beau mais faut pas qu’il ouvre la bouche à ce qu’on dit...
Un jeune noble déclara :  
    - Il ne vaut pas son père… ça c’est certain.
La conversation n’alla pas plus loin. Les serviteurs venaient d’ouvrir les deux battants de la porte. Janga entra, accompagné de ses invités. Kaja sursauta ; derrière le jeune homme qui se tenait à côté du baron Janga, il venait de reconnaître le général Batogou. Ainsi ce jeune homme était le fils du général des buveurs de sang. La suite se promettait d’être intéressante. Loin de se précipiter à la rencontre du général, Kaja resta près de Mahar, une coupe à la main. Il considérait la difficulté pour Janga d’accueillir ainsi deux personnalités de haut rang chez lui. Kaja était chef de la police et Batogou était le général en chef de ce corps d’armée qui était un état dans l’état. Kaja prit le parti de saluer le premier. Si, selon le protocole, ils étaient de même rang, Kaja n’était que colonel.
   - Ah, mon cher colonel ! Vous avez vu, je vous ai fait nettoyer le terrain d’un bon tas de vermine, déclara Batogou. Ça simplifiera le travail de votre police.
   - Je reconnais bien là vos brillantes idées, mon général, répliqua Kaja. J’ai été un peu étonné par l’importance de votre engagement. Était-ce bien nécessaire ?
   - Vous les policiers, vous gardez une vision limitée. Les buveurs de sang ont toujours sauvé le royaume.
   - Oui, mon général. Ce fut un grand corps d’armée...
   - Mes amis, vous n’allez pas commencer à parler politique, les coupa Janga. Venez plutôt goûter ce petit vin venu des marges…
Janga les emmena près de la table où l’on servait les vins et les amuse-bouches. Bientôt les deux hommes furent séparés par les autres invités qui vinrent saluer le général.
   - Vous ne semblez pas bien l’aimer, dit Mahar.
Kaja se retourna pour la regarder.
   - C’est un des  grands du royaume. Les buveurs de sang ont sauvé la patrie lors de la grande révolte. Mais aujourd’hui, il n’y a plus ou presque de rebelles. Les quelques poignées qui restent ne représentaient pas un grand danger.
   - Vous ne croyez pas à sa victoire ?
   - Si, si, il est victorieux. Mais au bout du chemin de Diy, y-avait-il autre chose que des malades ?
   - Beaucoup d’hommes sont morts, Baron !
   - Oui, demoiselle, beaucoup d’hommes sont morts et d’une mort atroce m’a-t-on rapporté. Je vois mal les malades dans ce rôle. Il y a autre chose mais je ...    
   - Ne bougez pas, Baron, dit Mahar.
Elle lui avait saisi le bras et se positionnait derrière lui. Kaja regarda autour de lui et remarqua le fils du général qui semblait chercher quelqu’un des yeux. Il était près d’une jeune fille qui lui parlait sans qu’il l’écoute. Cela fit sourire Kaja.
   - Vous ne semblez pas pressé de rencontrer Nélbant. Le fils du général vous ferait-il peur ?
   - Ne riez pas, Baron. Mon père espère sûrement me marier avec lui.
   - C’est un beau parti. Votre père pense à votre avenir.
   - Il pense un peu trop pour moi...
Bientôt on annonça que le repas était servi et tout le monde se dirigea vers la longue table. Si Kaja se retrouva à gauche de Mahar, Nélbant était à sa droite. Durant le repas, Mahar tenta vainement d’ignorer son voisin de droite, sans y arriver. Il ne semblait même pas remarquer les soupirs qu’elle poussait quand il lui adressait la parole. Kaja surprit un ou deux regards noirs que Janga lança à sa fille. Mahar, à chaque fois, tentait de faire bonne figure. Mais quand Nélbant recommençait un de ses discours sur sa bravoure et sur les récits de ses hauts faits, Kaja sentait sa voisine trépigner sur sa chaise. Lui, au contraire, était heureux. Avec quelques questions à l’allure innocente, il en apprit plus sur les intentions des buveurs de sang. Ainsi Batogou pensait que des rebelles se cachaient à Nairav ou dans ses environs. Cela étonna Kaja. Le labyrinthe des canyons était pauvre et ne pouvait pas nourrir une grande population. Il avait lu dans de vieux rapports que le monastère était à peine autosuffisant et que souvent ses occupants se rationnaient en hiver. Comment un endroit presque désertique pourrait-il abriter une troupe assez bien entraînée pour infliger de tel dégâts aux buveurs de sang ? Nélbant ne se posait pas ce genre de question. Il allait participer à la campagne pour écraser les rebelles. Il se couvrirait de gloire et toutes les portes s’ouvriraient devant lui. Il ferait son choix de la belle qui aurait droit à l’immense honneur d’épouser le héros qu’il serait. Mahar faillit éclater de rire devant un tel discours plein de suffisance. Quand elle lui demanda comment il choisirait, s’il ne devenait pas héros. Il répondit que c’était impossible vu sa bravoure. Mais que seules les jeunes filles, qui lui auraient montré combien elles pouvaient être de bonnes épouses, auraient le droit à son attention.
Kaja surveillait discrètement les échanges entre Janga et le général. Batogou avait besoin d’argent pour financer sa campagne. Si Reneur était prêt à lui donner ce qu’il demandait, Gérère avait mis son veto. Depuis le général faisait le tour de ses soutiens pour récupérer des financements. À les voir discuter, Kaja était persuadé qu’un accord allait être trouvé où les deux enfants serviraient de monnaie d’échange. Chacun leur tour, le général et le baron regardaient leur progéniture avec des airs de maquignon. Kaja se demanda si Mahar se laisserait faire.
À la fin de la réception, Kaja prit congé. Mahar se fit un devoir de le raccompagner, son père étant occupé avec le général.
   - Je ne sais pas ce qu’il lui trouve, à ce sabreur, dit-elle à Kaja. Il a négligé tout le monde. Quant à son fils, j’espère ne pas le revoir de sitôt.
   -  Chère demoiselle, quand on voit comment votre père apprécie le sien… je n’en mettrai pas ma main à couper.
Comme une petite fille Mahar se mit en colère. Kaja se mit à rire.
    - Tout doux, demoiselle Mahar. À vous voir ainsi, Nélbant pourrait croire que vous êtes meilleure combattante que lui !
Mahar éclata de rire à son tour.
   - Vous avez raison, Baron. Parlons d’autre chose. Il y a un concert bientôt au grand théâtre. Je serais honorée que vous y soyez en ma compagnie.
Voilà qui n’allait pas plaire à Janga et encore moins au général.
   - L’honneur serait pour moi, demoiselle. Je viendrai vous chercher.
Ils se séparèrent sur ces mots et Kaja salua de loin le général qui parlait encore avec Janga. Son fils, derrière, lui fit mine de ne pas l’avoir vu.
Quelques jours plus tard, leur arrivée ensemble au théâtre fit sensation. Pendant le trajet, Mahar n’avait pas arrêté de parler de Nélbant qu’elle avait su supporter encore deux fois. Elle vivait cette sortie comme une revanche. Kaja sentait bien que, malgré son côté rebelle, le poids de la société était trop fort et qu’elle ferait comme toutes les femmes de la bonne société ce qu’on lui dirait de faire. C’est avec les plus beaux de ses sourires qu’elle se dirigea vers l’entrée au bras de Kaja. Ce dernier savait que, dès le lendemain, les cancans iraient bon train. Il pouvait déjà prédire que cette audace ferait sourire les jeunes qui rêvaient de s’émanciper du carcan des bonnes manières et choqueraient les plus vieux, qui eux, détenaient le pouvoir.
Quand, le lendemain, Kaja reçut l’ordre du Vice-roi Gérère de venir au conseil, il crut qu’on allait lui parler de cette soirée avec Mahar. Il fut étonné de se retrouver dans la salle du conseil avec les deux vices-rois, le général Batogou et les principaux conseillers.
   - Mon cher colonel, j’ai tenu à ce que vous soyez présent pour nous éclairer dans ce moment délicat.
Kaja salua Gérère qui venait de parler puis, il salua Reneur et les autres participants. Gérère continuait à parler :
   - Le général nous demande encore de l’argent pour sa prochaine campagne. Il nous parle de rebelles dans la région de Solaire. En avez-vous entendu parler ?
Kaja se racla la gorge.
   - Oui, majesté, j’ai entendu parler de cette bande de farfelus qui se fait appeler “les hommes libres du royaume”. Ils n’ont jamais eu les moyens d’être dangereux.
Kaja sentit Batogou faire des bonds sur son siège. Mais il connaissait les règles et s'abstint d’intervenir. Au conseil, chacun parlait quand on lui donnait la parole. Il leva la main pour demander le droit de répondre.
   - Je ne mets pas en doute, les lourdes pertes des buveurs de sang. Je ne vois pas ces quelques paysans mal équipés venir à bout de plusieurs escouades bien armées et bien entraînées.
Ayant dit cela Kaja s’assit. Batogou se leva sur un signe de Reneur :
   - Je maintiens ma demande. Il y a là des rebelles qui se préparent depuis des années dans l’ombre sans qu’on les remarque. Maintenant, ils sont prêts. Notre devoir est de les exterminer. Le plus tôt sera le mieux. Ce n’est pas quand leur armée déferlera vers la capitale que nous pourrons les arrêter.
   - Comment expliquez-vous, général, de telles pertes alors que vous nous avez vanté votre victoire à Diy. 
Gérère venait d’interrompre Batogou. Les conseillers présents se répartissaient entre les deux camps. Sur la dizaine présents, seuls deux barons n’avaient pas pris position officiellement et votaient de manière imprévisible. Kaja savait que Gérère tentait de les gagner à sa cause. Ils en avaient parlé lors de l’annonce de la victoire de Diy. Kaja ne croyait pas à une foule de rebelles à Diy. Pour lui, on n’y avait exterminé que des malades. Il s’était même interrogé à haute voix sur le risque de contamination que les buveurs de sang faisaient courir aux autres par leur action. Il avait fait aussi remarquer que ceux qui avaient massacré les buveurs de sang avaient ramassé leurs morts et leurs armes ce qui ne correspondait pas du tout aux hommes libres du royaume. Gérère semblait convaincu par les paroles de Kaja à ce moment-là. Pourtant au fur et à mesure qu’il parlait, le vice-roi se rapprochait des arguments de Batogou. À la fin de son allocution, Kaja ne savait plus quoi penser. Gérère allait-il se ranger du côté de Reneur ? À moins qu’il ne fasse cela que pour déstabiliser son adversaire qui se méfiait toujours. Les échanges se poursuivirent un moment. Kaja ne fut pas surpris par le vote qui accorda des moyens supplémentaires à Batogou pour nettoyer le labyrinthe des canyons de la vermine rebelle. Il suivit le vice-roi quand le conseil prit fin. Il attendit d’être dans les appartements de Gérère pour reprendre la parole et exprimer son incompréhension.
   - Mon cher Kaja, vous avez raison dans votre analyse, mais vous êtes trop naïf.
Kaja ouvrit des yeux étonnés qui firent rire Gérère.
   - Les buveurs de sang sont trop puissants dans ce royaume. Ils représentent le passé et nous empêchent d’avancer. En réduire le nombre ne peut être que bénéfique. Je ne sais pas vraiment qui ils combattent. Ce que je sais, c’est que, pour la première fois depuis la grande révolte, ils ont perdu beaucoup d’hommes.
   - Leur ennemi est puissant, bien organisé et capable de mener plusieurs actions d’envergure en même temps. Les témoins placent toutes les attaques à peu près aux mêmes heures. Les seules survivants sont ceux qui sont arrivés après...
   - Je sais cela, Kaja, vous m’avez développé vos idées. Je ne pense  pas que le royaume soit en danger. Ils sont assez forts pour nous débarrasser de ces rebelles quels qu’ils soient mais ce ne sera pas sans perdre de leur propre puissance. Batogou a obtenu le droit de faire venir à Solaire tous ses régiments sauf celui qui protège la capitale. La situation entre Reneur et moi ne peut durer éternellement.
   - Vous ne pensez quand même pas à une guerre entre vous !
   - Toutes les hypothèses sont plausibles. Il y a beaucoup de morts en ce moment… quoi que fasse votre police, mon cher Kaja. En attendant prenez du bon temps avec cette petite… Mais ne faites pas l’ignorant, mon cher Kaja… La fille de Janga est fort belle et son caractère très affirmé paraît-il !