vendredi 21 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 18

Koubaye avait fait comme le grand-père lui avait dit. Il avait voyagé avec le minimum de précautions. Pendant la saison des hautes neiges, les seigneurs ne venaient jamais, et les traces ne duraient pas. En prenant le chemin le plus direct bien que le moins sûr, il avait réussi à faire ce qu'il devait faire. Il était rentré tard mais, au grand soulagement de la grand-mère, ils avaient pu fermer la porte avant que ne se lève l'étoile de Lex.
Pendant le repas, Koubaye dut raconter par le menu tout ce qu'il avait fait dans la grotte.
   - Demain, il faudra s'occuper des chevaux, et si la neige s'abstient de tomber, tu pourras aller voir les longues pattes dans la grotte.
La grand-mère grimaça sans faire de commentaire.
   - Je ne pourrais pas aller avec toi, j'ai encore trop mal pour faire le trajet. Il faudra que tu fasses bien attention au passage du col. Avec toute cette neige, le sentier sera mauvais…
Le grand-père resta un moment sans parler comme s'il réfléchissait. Puis il reprit :  
   - Tu ne pourras pas tout faire… même en te dépêchant. Tu feras en sorte qu'ils aient à manger et tu rentreras. Pour le nettoyage, nous irons plus tard.
Koubaye acquiesça sans rien dire. Il était déjà trop fatigué et pensait surtout à aller dormir. Le lendemain fut un jour de soleil. Les nuages avaient disparu. Il ne restait dans le ciel que quelques formations filamenteuses blanches. Quand il ouvrit la porte, la lumière entra à flot dans la maison. Derrière lui, le grand-père arriva en claudiquant, heureux de pouvoir s'appuyer sur  son solide bâton de marche. Sorayib donna ses dernières consignes. Koubaye les ėcouta avec attention, se récitant intérieurement la liste des choses à faire. Puis il partit. La luminosité de la neige était tellement forte qu'elle obligea Sorayib à aller se réfugier dans la maison.
Koubaye commença son travail dès qu'il fut aux enclos. Il trouvait les bêtes nerveuses. Il fit le tour des barrières sans rien voir d'anormal. Le temps restait beau. Seul le vent soufflait en continu, augmentant la sensation de froid. En milieu de matinée, il retourna à la maison se réchauffer. Il en profita pour parler de la nervosité des bêtes.
   - Le grand bélier aussi ?
   - Surtout lui, répondit Koubaye.
   - Alors c'est mauvais signe, enchaîna le grand-père. Les loups ne sont pas loin et il les sent…
Koubaye se remémora ce qu’il avait fait. Il était certain d'avoir bien remis les branches d’épineux et dans son esprit, les loups étaient bien loin. Il en fit part à son grand-père. Il sentit le regard de ses deux grands-parents sur lui. Il se défendit en expliquant qu'il ne voyait pas d'attaque de loup.
    - La meute est passée. Elle monte vers le nord. Elle se hâte d’y arriver. Les grands troupeaux de boeufs velus commencent à descendre.
Les deux grands-parents se regardèrent. Koubaye les étonnait toujours.
La grand-mère lui servit un grand bol de soupe fumante :
   - Tiens, réchauffe-toi ! Tu iras aux autres enclos après.
Koubaye avala sa soupe encore très chaude et se dépêcha de sortir. S'il voulait un peu de temps pour lui, il lui fallait se presser.
Quand la porte fut refermée, la grand-mère s'approcha de son mari.
   - Qu'en penses-tu?
Sorayib resta un moment en silence. Puis lentement il dit: 
 - La petite chez Burachka a peut-être raison. C'est un Sachant.
   - Mais ça n'existe plus ! On n'en a pas vu depuis….
La grand-mère laissa sa phrase en suspens. Son mari reprit :
   - Oui, ça fait tellement longtemps qu'on en a perdu la mémoire. Pourtant, savoir en reconnaître un est le fondement de l'enseignement du cinquième savoir.
La grand-mère dut en convenir. Quand le Dieu des dieux le décidait, naissait un Sachant. C'était un honneur et une bénédiction pour la famille. Ils allaient rentrer dans la caste très fermée des proches du pouvoir. Dès que le bruit se répandrait, Koubaye serait interrogé par les grands sages de ces familles. S'il était reconnu comme tel, alors toute la famille serait honorée. Si cela se révélait être faux, le châtiment était à la hauteur de l'injure faire au Dieu des dieux.
   - Rassure-toi, on n'est pas encore au conseil des sages.
Koubaye fit deux autres apparitions. Il eut droit à chaque fois à sa soupe brûlante. Il ne signala rien de particulier. Les bêtes se calmaient. Les loups, si loups il y avait, étaient bien loin. Demain il pourrait aller s'occuper des gros animaux dans leur grotte. Sa grand-mère ne l'entendait pas de cette oreille. Il y avait les loups, il y avait là la grotte et Sachant ou pas, elle avait peur pour lui. Elle se heurta au grand-père qui n'entendait pas perdre plus de bêtes. Se sentir inutile était terrible pour lui. Jamais il ne s'était retrouvé dans cette situation de ne pas pouvoir faire. Il bouillait intérieurement. Il essaya de rester le plus calme possible pour expliquer à sa femme que le choix n'existait pas. Koubaye devait y aller, un point c'est tout. La discussion fut orageuse. Le grand-père resta sourd à tous les arguments. Il fallait soigner les bêtes. Leur survie en dépendait.
À la nuit quand Koubaye rentra, le climat de la maison sentait l'orage. Comme il était relativement tôt, il osa demander la permission d'aller voir les enfants de Pramib.
   - T’as qu'à poser la question à ton grand-père… puisqu’ il décide de tout !
Koubaye fut très étonné par le ton agressif de sa grand-mère. Il se tourna vers son grand-père qui lui fit un signe de tête affirmatif. Il n'en demanda pas plus et s’éclipsa rapidement.
Chez Burachka, tout semblait plus calme. Il faisait froid comme toujours. Pourtant tout le monde rigolait. L'arrivée de Koubaye n'y changea rien. On lui donna un bol et quelqu'un y versa la soupe fumante. On lui passa le fromage et la conversation reprit. Résiskia racontait comment il avait échappé aux sbires d'un seigneur. Malgré sa diction particulière, il savait très bien raconter et faisait rire tout le monde. Bientôt Koubaye se mit à rire autant que les autres.
Dans la maison au-dessus, on en était loin. Sorayib et sa femme se disputaient. Il défendait l'avenir. Le froid tirait trop de bêtes pour en prendre plus et il ne pouvait s'en occuper. Elle défendait l'avenir de Koubaye. S'il restait dans les grottes, il serait perdu et l'avenir aussi. Aucun des deux ne voulait lâcher.
   - Je n'ai plus l'âge de me louer comme saisonnier, déclara Sorayib. Sans troupeau on ne survivra pas autrement…
   - Je préfère faire la servante que le perdre, lui rétorqua sa femme.
    - Si c'est un sachant…
   - On ne le sait pas et je ne veux pas que les bayagas le touchent.
   - Il restera dans la grotte avec les bêtes…
   - Non, non, non...
Quand Koubaye rentra bien avant l'étoile de Lex, son grand-père l'attendait. Il trouva par contre curieux de découvrir sa grand-mère déjà enfermée dans son alcôve. Sorayib lui fit signe de s'asseoir. Koubaye lui jeta un coup d'oeil interrogatif…
   - Il faut s'occuper des grandes bêtes de la grotte. Et je ne peux toujours pas marcher. Tu es assez grand pour y aller et en revenir dans la journée. Il te faudra plusieurs jours mais si le temps se maintient, tu auras vite fini…
   - Mais, Grand-père, si je dors sur place…
  - Non, l'interrompit Sorayib, tu dois être de retour chaque soir…
  - Mais, pourquoi? La grotte est grande et les bêtes la chauffent bien.
  - Tu n'auras pas toujours autant de chance que lors de ta première nuit. Par le toit effondré, les bayagas peuvent entrer… et il en est de terribles...
Koubaye se sentit frissonner. Son grand-père lui raconta les méfaits des bayagas. Grand était le nombre de ceux qui avaient été retrouvés morts, le visage horriblement déformé par un rictus de peur ou d'horreur. Plus grand encore celui de ceux dont la raison avait disparu dans la rencontre. Ceux qui détenaient les hauts savoirs avaient trouvé les rites qui protégeaient. Mais encore à ce jour, rares étaient ceux qui les maîtrisaient assez pour passer toute une nuit dehors. Quand Koubaye atteindrait ces niveaux, libre à lui de tenter l'expérience. En attendant, ils comptaient sur lui et surtout sa grand-mère pour bien se conduire et faire ce qu'il y avait à faire.

mardi 11 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 17

Les jours passaient inexorablement. La grand-mère avait un peu assoupli son contrôle en permettant à Koubaye de rencontrer les voisins. Ils étaient aussi occupés que lui. Burachka n’avait pas encore de maison. Ils campaient toujours dans la grange. Tchuba et  Résiskia avaient calfeutré du mieux qu’ils pouvaient les murs et le toit.
Cela ne suffisait pas à avoir chaud, même quand on était six dans la pièce. Chez Burachka la corvée de bois était vitale… et longue. Chaque jour, il fallait aller de plus en plus loin ramasser le bois mort. Cela occupait les trois hommes presque à temps plein. Chaque tempête les mettait en danger. Leurs réserves de bois étaient toujours trop justes. Quand Koubaye venait, Tchuba donnait aux enfants un temps de récréation. Séas qui se considérait toujours comme le chef de par son âge et son savoir, appréciait de plus en plus ces visites. Burachka leur laissait un coin de la pièce. Ils jouaient aux osselets ou aux jeux de mains. Séas, qui était mauvais perdant, se bagarrait souvent avec Koubaye. Il avait toujours le dessus. À force de manier la hache et la scie, il avait des muscles d’homme alors que Koubaye restait plus frêle. Riak intervenait aussi, essayant de calmer les garçons, ce qu’elle n’arrivait pas à faire. Alors elle rentrait dans la bagarre et faisait preuve d’une vivacité et d’une intelligence dans le pugilat qui mettaient les deux garçons au sol. Souvent Pramib ou Burachka intervenaient pour séparer tout le monde et si cela ne suffisait pas à les calmer, pour distribuer des corvées.
La saison des hautes neiges méritait bien son nom. Le froid restait mordant et les tempêtes redoutables.
Les troupeaux fondaient. Ceux qui étaient dans les parcs mouraient de froid et ceux qui étaient dans les grottes mouraient de faim. Sorayib faisait tout ce qu’il pouvait pour aller dans les grottes le plus souvent possible. Un soir, alors que le vent commençait à hurler, il s’arc-bouta pour fermer la barrière. Sa lutte fut victorieuse. Les branchages prirent leur place. Soulagé, il se retourna alors qu'une bourrasque arrivait. Son manteau, mal fermé, s’enfla, entraînant Sorayib. Il tomba lourdement sur le sol. Une explosion de douleurs lui traversa la cheville. Il hurla de surprise et de souffrance. Le vent le traîna d'autant plus facilement que le sol gelé était en pente. C'est en attrapant un arbuste qu’il arrêta la glissade. Accroché à deux mains au tronc, il reprit sa respiration. Sa cheville lui faisait mal. Il respira profondément plusieurs fois l'air glacial laissant les élancements se calmer. Il savait qu'il ne devait pas traîner trop longtemps dehors. S’aidant de l'arbre, il se remit debout. Avec beaucoup de précautions, il posa le pied par terre. Quand il appuya son poids dessus, il ressentit les pulsations douloureuses. Accroché, il regarda vers la maison. Il estima le temps dont il aurait besoin pour faire la centaine de pas qu'il devait faire. Il grimaça. Avec le vent et la pente, la tâche lui sembla rude. Sans lâcher son arbre, il fit un pas et sentit son pied glisser. Sorayib jura. Il reprit son équilibre grâce à sa prise sur le tronc. Il jura à nouveau. Il n'atteindrait jamais la maison et allait faire comme ses bêtes, mourir de froid. Déjà, malgré toutes les couches de vêtements qu'il avait sur lui, il sentait le froid. Il savait que cela ne durerait qu'un temps puis viendrait l'envie de se laisser aller et viendrait la fin.
Le vent l'empêcha d'entendre la porte de la maison s'ouvrir. Koubaye venait de sortir. Avant de quitter l'abri de l'auvent, il attacha la corde comme lui avait dit la grand-mère. Muni de deux courtes pioches, il commença sa lutte face au vent hurlant. Il avançait en plantant une pioche et en se hissant dessus puis en recommençant. Malgré le froid intense il avait très chaud. La nuit était tombée. Seul le hurlement du vent lui emplissait les oreilles. Sans le fanal que lui avait confié la grand-mère, il aurait été dans le noir.
Avec la neige et le vent, Sorayib ne remarqua la lumière qu'à vingt cinq pas de lui. Il s'était accroupi pour garder sa chaleur. Il s'interrogea. Était-ce Koubaye ou sa femme ? Il connaissait aussi ce qu'il fallait faire. Celui qui venait devait être attaché et ses pioches courtes fixées à ses mains. Il devait attendre. Le temps lui parut ralentir tellement la progression était lente. De son côté, Koubaye s’économisait. Aller jusqu'à l'enclos serait long et déjà il souffrait des bras. Il planta une nouvelle fois sa pioche courte et fut surpris de voir une main se poser sur la sienne. Sorayib hissa Koubaye à sa hauteur. Il le serra dans ses bras. Il tenta de lui hurler les explications sans parvenir à faire passer le message. Les bourrasques incessantes emportaient tout. Ils s’arrimèrent l'un à l'autre. Prenant une des deux pioches courtes, le grand-père et son petit-fils entamèrent la descente.
Le lendemain, Sorayib pouvait à peine poser le pied par terre. La grand-mère vint le soutenir. Ils mangèrent en silence, chacun enfermé dans ses réflexions. Quand la table fut débarrassée des reliefs du repas, Sorayib se tourna vers Koubaye :
   - Tu vas aller voir les moutons. Avec ce que j'ai fait hier, ça devrait aller. Vois si tout va bien et reviens.
   - Oui, grand-père. Et s'il y a des animaux morts… qu'est-ce que je fais ?
   - Si tu as la force, sors-les de l'enclos. Youlba s'est calmée, tu devrais pouvoir.
C'est ainsi que Koubaye se retrouva à s'occuper des bêtes. Si dans l'enclos des moutons dont il s'occupa le matin, il n'eut qu'à dégager la neige, dans l'enclos des longues pattes, il y avait un cheval mort. Koubaye était revenu chercher des instructions. Il dut harnacher une jument pour tirer l'autre bête hors de l'enclos. Quand il rentra, heureux d'avoir fait tout ce qu'on lui avait demandé, il remarqua la gêne entre ses deux grands-parents. La grand-mère avait des gestes vifs et des remarques désagréables. Le grand-père était mutique, le regard perdu dans le vague.
   - Assieds-toi et mange ! On verra le reste après.
Koubaye ne la fit pas répéter comme il pouvait le faire quand il voulait la taquiner.
Quand Sorayib eut fini sa soupe, il poussa son écuelle. Il jeta un coup d'oeil à sa femme. Elle lui répondit par un regard noir.
   - Demain tu iras à la combe Lawoden et à la grotte des moutons. Et tu feras du mieux que tu peux. Puis tu rentres me dire comment ça s'est passé.
  - Oui, Grand-père.
 - Le lendemain, si le temps le permet, on... enfin tu t’occuperas des longues pattes.
  - Mais Grand-père, je pourrais rester sur place… ça serait moins fatigant et j'aurais plus de temps.
La grand-mère ouvrit la bouche comme si elle voulait parler. Le grand-père la coupa en faisant un geste de la main.
   - Suffit ! On ne va pas redire ce qu'on a déjà dit. Koubaye va aller voir les moutons puis il reviendra avant la nuit…
Et se tournant vers son petit-fils, il ajouta d'un ton sans appel :
    - ...et tu seras rentré avant la nuit.

dimanche 2 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 16

Les jours suivants, les tempêtes succédèrent aux tempêtes.
   - Youlba est en colère, déclara la grand-mère.
   - Ne dis pas cela, répliqua le grand-père. Nous ne sommes pas en guerre.
   - Nous ne sommes pas en paix non plus.
   - C’est depuis l’arrivée de la fille aux cheveux blancs, intervint Koubaye.
Les grands-parents le regardèrent, surpris.
   - Pourquoi dis-tu cela, l’interrogea la grand-mère.
Koubaye baissa les yeux :
   - J’ai toujours entendu dire cela…
   - Et tu l’as entendu chez nous ?
   - Non, grand-mère, mais tous les autres le disent.
   - Et bien les autres sont des disciples des seigneurs… Sache que la vérité est bien différente. Ce bruit a été répandu par les seigneurs pour combattre la vérité.
En disant cela, elle regardait le grand-père qui lui fit un petit signe de tête d'acquiescement.
   - Ce que tu dis, Koubaye, n’est pas digne d’un deuxième savoir. Alors je vais te dire ce qui est vrai.
Koubaye n’en crut pas ses oreilles. Il allait recevoir l’enseignement et monter d’un échelon sur l’échelle des secrets. Séas n’aurait qu’à bien se tenir...
La grand-mère continua son travail tout en parlant. Elle commença par un long discours sur les devoirs de celui qui sait et qui doit se taire. Koubaye trouva toutes ces circonvolutions lassantes. Il voulait savoir, pas être assommé de recommandations. L’après-midi avançait. Le grand-père dit :
   - Je vais voir les bêtes.
Koubaye eut le désir de partir avec lui, tellement le ron-ron des paroles de sa grand-mère lui donnait sommeil. Il n’osa pas le suivre craignant de la fâcher. Pourtant l’air froid l’aurait réveillé. Il suivit des yeux le grand-père qui sortait. Il le vit pousser la tenture et ouvrir la porte. Le vent et la neige en profitèrent immédiatement pour envahir la pièce sans pour autant entamer la chaleur que le poêle répandait avec générosité. La voix de la grand-mère devenait de plus en plus lointaine. Koubaye se sentait flotter. Il était comme une barque sur l’océan des mots, allant et venant au gré de leurs vagues. Bientôt il fut au pied du château. Un cheval venait droit sur lui. Il n’eut que le temps de se pousser. Il reconnut l’animal. C’était le cheval du roi. Il n’existait pas d’autre animal aussi blanc. Mais le roi était à la guerre ! Sa pensée n’était pas terminée qu’il se retrouva sur le champ de bataille, les oreilles emplies de cris et de fracas. La tempête soufflait. Il leva les yeux au ciel et entre-aperçut, planant au-dessus de la mêlée comme une géante, la silhouette de Youlba la jalouse. Elle allait punir le père d’avoir une fille trop belle. Cette simple idée le ramena au pied du château. Des serviteurs arrivaient en courant, hurlant de revenir à celle qui s’enfuyait. Koubaye comprit alors que la princesse avait pris le cheval de son père. Il vit arriver les cavaliers chargés de la poursuivre. Sans rien demander, il se trouva pris en croupe. Les muscles puissants de la bête qu’il chevauchait avaient beau jouer l’accord du galop parfait, le cheval blanc prenait de l’avance. Dans sa tête, il se mit à encourager la monture : “Plus vite ! Plus vite ! Plus vite !...” Ce fut comme un martèlement dans son cerveau. Il fut cheval dont la cavalière fuyait son destin. Ses muscles jouaient sous sa peau. La vitesse lui grisait le cerveau. Il avait les poumons en feu mais le désir de celle qui le montait était tellement fort que rien ne pourrait l’arrêter de courir. Le temps disparut, l’espace sembla se dissoudre dans un brouillard blanc. Il n’y eut qu’un mot : “ Viens !” La voix qui venait de le prononcer était puissance pure. La cavalière démonta et, prenant le cheval par les rennes, s’en alla dans la lumière, étoile au milieu des étoiles. Alors Koubaye vit la princesse, toute de blanc vêtue. Ses cheveux étaient clairs comme la neige.
La voix de sa grand-mère devint plus claire. Koubaye eut l'impression de se réveiller. Déjà la lumière baissait. Il savait par-delà les mots. Plus jamais il ne traiterait les cheveux blancs de sorcières. Il venait de comprendre que l'emprise des seigneurs allait bien plus loin que la force brute. Ils avaient tenté de changer les croyances de son peuple. Sa haine envers eux augmenta. Il se mit à rêver d'un savoir où il puiserait pour les chasser.
Une brusque bourrasque de neige et de froid l'interrompit dans son soliloque intérieur. La porte livra le passage à une sorte de bonhomme de neige. Koubaye reconnut sans peine son grand-père qui secoua son manteau lourd de neige.
   - N’en mets pas partout, lui dit la grand-mère !
Elle se tourna vers Koubaye :
   - Prépare la table, qu'on puisse manger.
Le grand-père qui poussait la neige dans la fosse à côté de la porte, prit la parole :
   - Le temps s'améliore. Demain, nous sortirons les bêtes mortes.
   - Il y en a beaucoup ?
   - Déjà trop! Quand s'en viennent les hautes neiges, s'en vient le malheur !
Koubaye connaissait le proverbe. C'était la première fois qu'il le vivait.

La neige laissa la place au vent. Il soufflait en permanence, gelant bêtes et gens. Chaque matin, il fallait sortir les bêtes mortes de l’enclos. Koubaye était effrayé de voir fondre le troupeau. Son grand-père était plus fataliste. C’était le troisième hiver de hautes neiges qu’il vivait. Il raconta à Koubaye comment il avait failli mourir lui-aussi la première fois.
“Une fois, son père lui avait donné l’ordre d’aller dans les grottes s’occuper des moutons. Il avait dû lutter contre le vent toute la matinée pour atteindre la vallée. Malgré les nombreuses épaisseurs de ses vêtements et la marche, il avait eu froid, très froid. En arrivant à la grotte aux moutons, il découvrit plusieurs cadavres dans les rochers qui y menaient. Il avait couru jusqu’au passage pour découvrir que la porte de branches d’épineux était entrebâillée. C’est alors qu’il avait commis l’erreur. Il n’avait pas fait de feu, pour partir plus vite à la recherche des brebis égarées. Alors qu'il suivait les traces dans la neige, il avait commencé à trembler. Cela n'avait pas duré. Bientôt, il ne sentit plus rien au niveau de son visage. Dans son esprit, il n'y avait plus qu'une pensée, trouver les moutons. Alors que des flocons recommençaient à tomber, il s'appuya sur un arbre pour se reposer. L'esprit vide, il ferma les yeux un instant.
C'est la douleur qui le réveilla. Ses mains, ses pieds mais aussi son nez et ses oreilles lui faisaient mal. C'est comme si un millier de guêpes l'avaient criblé de leurs dards. En ouvrant les yeux, Sorayib avait découvert qu'il était allongé. Un feu de braises entretenait une chaleur lourde. Sorayib avait du mal à remuer bras et jambes. Il tomba dans une succession d'éveils et d’endormissements douloureux. À chacun de ses réveils, le feu brûlait toujours. Quand il put s'asseoir, il resta le dos posé contre la paroi. Il détailla l'endroit. Il était dans une pièce troglodyte dont une des parois était recouverte d'une couverture. La faim lui tenaillait le ventre.  Autour de lui, il y avait du bois, de la paille mais rien de comestible. Il voulut se lever. À peine dressé, il eut un vertige. Il retomba lourdement. Il vit la tenture se soulever. Sorayib fut heureux de voir son père se glisser dans la pièce.
   - Ah ! Tu es réveillé…
Il lui glissa un bol dans les mains. Soulevant un pot que Sorayib n'avait pas vu, il lui servit un brouet épais et fumant. Une fois rassasié, il demanda :
   - Qu’est-ce qui s'est passé?
   - Tu as oublié les règles… mais les règles ne t'ont pas oublié…
Son père lui avait donné un autre bol. Pendant que son fils mangeait, il reprit la parole :
   - Quand viennent les hautes neiges et que le froid casse les pierres, il faut toujours penser à se réchauffer. Tu as eu de la chance… J'allais vers la grotte aux longues pattes…”
   - Tu vois, Koubaye, si mon père, n'avait pas décidé d'aller s'occuper des longues pattes, tu ne serais pas là… je serais mort, ce jour-là et je n'aurais jamais rencontré ta grand-mère.
Koubaye et son grand-père laissant les carcasses des animaux morts, rejoignirent la maison. Dans la douce chaleur, dans la bassine sur le feu, mijotait une soupe. La grand-mère avait préparé deux grands bols et mis des galettes sur la table.
   - Je vous attendais, dit la grand-mère.
Le grand-père eut un sourire et regarda Koubaye :
   - Si on n'était pas rentrés… elle serait venue nous chercher.
   - Elle n'oublie pas les règles !
   - Non, jamais, elle n'oublie jamais les règles...
Le temps des hautes neiges s’étirait. Koubaye était toujours occupé. Ses grands-parents trouvaient mille et une choses à lui faire faire. Il rêvait régulièrement de la caverne effondrée. Il en avait parlé une fois à sa grand-mère qui avait été désagréable. Elle lui avait exceptionnellement fait des reproches. Il l’avait regardé un instant sans comprendre et avait filé sans demander son reste pour aller faire ses corvées. Ce jour-là, elles avaient été longues et pénibles. Il était parti se coucher épuisé et s’était endormi comme une masse. En plein milieu de la nuit, il s’était réveillé. De nouveau, il avait rêvé de la caverne. Il s’y était endormi et les bayagas étaient venus. C’est au moment où l’un d’eux ouvrait une gueule énorme et pleine de dents qu’il s’était réveillé en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Dans la nuit, il resta un moment à reprendre souffle avant de s’apercevoir qu’on parlait non loin de lui. C’était la voix de ses grands-parents. Il pensa qu’il n’avait pas dormi longtemps puisqu’ils n’étaient pas encore couchés. Le grand-père demandait à sa femme d’alléger le travail de Koubaye. Il le trouvait épuisé.
   - Je ne veux pas qu’il retourne à la caverne! Une fois c’est déjà trop. Tu as vu, il a grandi et je suis sûre que son esprit aussi.
   - Tu ne peux aller contre Rma. Il entremêle les fils du temps comme il le veut...
Koubaye n’écouta pas la suite. Il pensa que la caverne l’appelait par ses rêves récurrents. Il fallait qu’il trouve le moyen d’y aller, malgré tout.

mardi 20 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 15

Koubaye remonta le vent. Dans son esprit, un vent aussi froid ne pouvait venir que de l’extérieur. Sa branche de feuluit brillait avec éclat. Le courant d’air l’attisait. C’est presque gelé qu’il arriva dans une grande salle. Il y faisait jour et la neige y virevoltait. Plissant les yeux, il regarda vers la lumière. Ses yeux s’accoutumèrent. Une partie du toit de la grotte s’était effondrée laissant entrer les éléments extérieurs. Koubaye en fut dépité. Ce n’était pas la sortie. Il grelottait à cause du froid intense. Il pensa à l’homme dans la glace et se dit qu’il allait finir comme lui. Un coup de vent plus violent le fit se retourner pour offrir son dos à la fureur des éléments. Son regard découvrit une niche dans la paroi. Il vit du bois. Claquant des dents, il s’approcha. Il escalada la haute marche et se retrouva au calme. Le vent ne rentrait pas ici. Bien que tremblant de tous ses membres, il rassembla du petit bois et de la mousse. Il battit le briquet. Il lui fut difficile d’allumer le feu. Il avait du mal à souffler sur les premières braises. D’un coup, une petite flamme apparut. Rapidement, il mit des brindilles et des branchettes dessus. Quand le feu s’éleva clair et crépitant, Koubaye commença à enlever ses vêtements humides et froid. La chaleur s’éleva vite dans cette alcôve de pierre. Il put alors regarder et détailler le lieu. Manifestement, il était dans une grotte faite de main d’homme. De part et d’autre de l’entrée de ce lieu, il y avait des sculptures pour accrocher un tissu. Il y mit son manteau. Au-dessus, un passage plus noir montrait que la suie avait déjà noirci la roche. Le vent soufflait et sifflait dans la grande salle, entraînant la neige vers l’autre bord. Koubaye après avoir regardé un moment les volutes de fumée se faire entraîner vers les couloirs, se pencha sur sa musette. Il en tira ses provisions. A la chaleur du feu, il avait cessé de trembler. Il mangea tranquillement. Devant lui ses vêtements fumaient. Il alimentait le feu. Derrière son manteau, la nuit tombait. Il pensa à l’étoile de Lex. Avec ce trou béant dans le toit de la grotte, les bayagas pouvaient-ils entrer? Il n’eut pas le temps de se questionner plus longtemps. Il s’endormit avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans le ciel.
Il se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Les braises étaient encore chaudes. Ses affaires étaient sèches. Il s’habilla rapidement. Le vent était moins fort mais la neige tombait toujours. Le froid restait intense En récupérant son manteau, il sursauta. Sa grand-mère l’avait retaillé dans un manteau en peau de cheval que son grand-père ne portait plus. Il en connaissait tous les détails. Le cuir en était usé par endroits et puis il y avait les trous. Il regarda mieux. La fourrure, hier toute passée, avait retrouvé son lustre.  
Koubaye eut peur. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Il reconnaissait son manteau. Les déchirures avaient disparu et du grand trou qu’il avait fait en s’accrochant dans une branche la saison dernière, il ne restait qu’un espace où il passait à peine un doigt. Il scruta la grotte avec plus d’attention. Il ne vit rien de suspect. Hormis le tunnel qu’il avait suivi pour venir, il y en avait un autre, en haut d’un petit éboulis. Il enfila son manteau pour ne pas geler. Il était souple et chaud. Aux braises, il alluma une nouvelle branche de feuluit et escalada l'éboulis.
Il était dans un tunnel bien sec. Ça et là, des traces d’outils prouvaient qu’il avait été élargi. Il trouva même des vieux restes de crottin. Il trouva aussi d’autres couloirs. Ils étaient plus étroits, moins creusés. Il resta sur son chemin, là où des grandes bêtes auraient pu circuler. Il avançait rapidement pensant à ses grands-parents. Il fut interrompu dans ses pensées par un petit ruisseau qui glougloutait depuis une vasque creusée dans la paroi. Il avait entendu l’eau qui coulait depuis un moment. Il enjamba la rigole qui évacuait le trop plein. Il fit quelques pas et crut entendre… Non, il ne croyait pas, il entendait bien le hennissement d’un cheval. Il avança plus rapidement. Une vague lueur apparut au détour d’un virage. Il se mit presque à courir. Au dernier moment alors qu’il entendait nettement les bêtes et qu’il sentait l’odeur du troupeau, il eut peur. Qui occupait cette caverne ? N’y avait-il que les bêtes ? Il éteignit son feuluit. Une fois arrivé à la fin du tunnel, il se tapit dans un recoin. Il jeta un œil. Il ne vit d’abord que les bêtes. Les chevaux d’un côté qui comme toujours se bousculaient un peu et de l’autre les bovins. Il sentait leur chaleur qui irradiait. Une longue fente en hauteur donnait de la lumière. Il resta là un moment. Tout semblait calme. Il reconnaissait les bêtes. Il commença à bouger. Un bruit le stoppa net. Il se renfonça contre la paroi. Il venait d’entendre le raclement du métal sur la pierre. Deux jeunes étalons se chipotèrent un peu couvrant de leurs claquements de sabots le petit bruit qu’il avait entendu. Le troupeau remua pour laisser de la place aux deux protagonistes.
   - SUFFIT !
La voix avait claqué comme un fouet. Koubaye fut inondé de joie.
   - Grand-père… Grand-père...
Le vieil homme regarda son petit-fils arriver avec des yeux étonnés.
   - Mais… Mais… t’es passé par où ?
   - J’ai traversé la montagne.
   - Tu as traversé la montagne…
Le grand-père répéta la phrase comme s’il lui fallait du temps pour comprendre. Puis il regarda Koubaye, il s’accroupit devant lui, le prenant par les épaules :
   - Tu viens d’où exactement ?
   - J’ai quitté la maison et j’ai été dans la grotte aux moutons. J’ai vu un chemin sous la montagne, alors je l’ai suivi.
   - Mais tu es parti quand ?
   - Hier, pourquoi ?
   - Tu as dormi sous la montagne ???
   - Oui, dans la grotte sans toit.
   - Personne ne va par là… il y a des esprits qui rôdent…
Koubaye pensa à son manteau. Il allait poser la question quand son grand-père se releva :
   - Bon, tu es là, sain et sauf. Nous allons dormir ici, et demain, nous rentrerons. As-tu mis assez de fourrage aux moutons ?
   - Oui, ils pourront rester comme cela plusieurs jours.
   - Parfait, demain, la tempête sera calmée. On pourra rentrer.
   - Grand-mère doit être très inquiète !
  - Sûrement Koubaye, mais nous serons avec elle demain.
Ils travaillèrent encore toute la journée pour nettoyer la grotte. Éreinté, Koubaye s’endormit comme une masse, sans avoir eu le temps de raconter son périple.
Quand il se réveilla, la nuit était noire. Le vent était tombé dehors. À côté de lui, il entendait le souffle régulier de son grand-père qui dormait. Il se retournait pour dormir quand les chevaux bougèrent. Koubaye sentit leur nervosité. Immédiatement, il fut en alerte. Il guetta ce qui pouvait ainsi les rendre nerveux. Il eut l’impression de voir une silhouette au milieu des chevaux. La faible luminosité que le croissant de lune faisait entrer dans la grotte ne suffisait pas à lui permettre de bien voir. Il plissa les yeux sans succès. Il pensa à l’étoile de Lex. Elle devait être levée. Les bayagas pouvaient-ils entrer dans la grotte. Il frissonna à cette idée. Sa raison lui souffla que son grand-père ne dormirait pas aussi tranquillement si les bayagas pouvaient se promener dans la grotte. De nouveau, il eut cette impression d’entre-apercevoir du coin de l’oeil une silhouette vaguement lumineuse. Il tourna la tête et ne vit plus rien. Les chevaux se calmèrent. Ce fut autour des bovins de bouger. Les chevaux ! Les bovins ! Ce qui bougeait là se dirigeait vers le tunnel que Koubaye avait emprunté. Il eut beau scruter, il ne vit plus rien. Les bêtes se calmèrent. Koubaye se rendormit. Dans son rêve, l’homme de glace se mettait debout et lui faisait signe d’avancer. “ Va ! Va ! Va vers ce qui dort !” Ce fut un tel impératif qu’il se réveilla.
Dehors l’aube pointait.
Le retour fut difficile. Il était tombé beaucoup de neige. Le grand-père connaissait parfaitement les lieux et choisit les meilleurs passages. Ils firent plusieurs ruptures dans leurs trajets. Une fois, ils passèrent sous des sapins où la neige ne s’était pas déposée, sortant  et entrant à plusieurs endroits, laissant de belles traces visibles pour brouiller la vraie. Ils firent aussi plusieurs fois marche arrière dans leurs propres pas et profitèrent d’une branche basse pour sauter plus loin. Le trajet et les fausses pistes leur prirent la journée. Le soleil était bien bas quand ils virent la maison.
La fumée montait verticalement. Le vent absent rendait le froid plus supportable. Le grand-père arrêta Koubaye :
   - Tu ne parles pas de ce que tu as fait sous la montagne. Il n’est pas bon qu’elle s’inquiète davantage.
Koubaye acquiesça. A posteriori, il ressentit la peur.
Quand ils arrivèrent à la porte, le grand-père reprit la parole :
   - L’étoile de Lex est encore loin, elle n’a pas dû barricader la porte.
Il dit cela avec un grand sourire et un clin d’œil. Koubaye ne put s’empêcher de sourire à son tour. Le grand-père toqua à la porte et l’ouvrit. Une bonne odeur de soupe leur flatta les narines. Koubaye sentit immédiatement sa faim. La grand-mère qui remuait la soupe dans la marmite se retourna. Son visage s’éclaira quand elle les vit. Elle enveloppa le grand-père d’un regard de soulagement et d’affection. Puis elle se tourna vers Koubaye. Il la vit froncer les sourcils. “Ça y est !“ pensa-t-il “je vais me faire disputer”.
La grand-mère s’approcha de lui, lui prit le bras pour le faire tourner sur lui-même et déclara en regardant le grand-père :
   - Il est allé dans la grotte effondrée !
Le grand-père ne répondit rien.
   - Et ne me dis pas le contraire ! Regarde, il a grandi et puis le manteau est redevenu comme neuf !
Koubaye se mordit la lèvre inférieure :
   - Grand-père n’y est pour rien… C’est moi qui…
  - Il ne devait pas être absent si longtemps, le coupa la grand-mère, ni t’attirer dans la grotte aux longues pattes.
   - Écoute, dit le grand-père…
   - Non, je n’écoute pas, s’il a réveillé les esprits perdus de Thra…
Le grand-père changea de couleur en entendant sa femme.
   - S’il a réveillé les esprits perdus de Thra, nul ne peut savoir ce qui va arriver. 
Koubaye regarda ses grands-parents se disputer. Il ne comprenait pas. Qui étaient ces esprits perdus ? Il n’osait pas intervenir. Il savait que cela ne se faisait pas. Un premier savoir ne devait pas interroger de plus grands savoirs. Il avait l’obligation de se taire et d’attendre qu’on l’éclaire. Pourtant il brûlait de comprendre. 

mardi 6 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 14

Koubaye avait trouvé la grotte sans difficulté. La tempête avait hurlé toute la nuit. Au matin, quand il regarda dehors, la neige avait effacé les reliefs. Il avança avec prudence, prenant exemple sur les chèvres sauvages. Il allait de rocher en rocher, remerciant les esprits du vent de s'être calmés. Il remonta la pente jusqu’à la crête. L’autre versant était d’un blanc immaculé. La neige poussée par le vent de la nuit s’y était accumulée. Du rocher où il était monté, Koubaye découvrit l’autre vallée. Elle était plus large que la combe Lawouden. Il voyait par-delà la forêt qui démarrait à mi-pente. Le sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons lui sembla bien loin. Il soupira. La saison des hautes neiges portait bien son nom. L’épaisseur du manteau qui recouvrait la pente allait lui rendre la progression beaucoup plus lente. Il commença par longer la crête rocheuse pour rejoindre la forêt au plus près. Quand il arriva à une plaque de neige, il s’accrocha au rocher d’une main et mit le pied dans la neige. Il se sentit s’enfoncer sans rencontrer de résistance. La neige poudreuse se tassait dans un bruit mou. Il en était à mi-cuisse quand il ressentit un plan dur. Il s’appuya dessus. Quand il commença à bouger pour y descendre sa deuxième jambe, il entendit comme un craquement. La masse de la neige se mit en mouvement. Son corps fut entraîné. Accroché au rocher, il résista autant qu'il put. Pendant l'espace d'un instant, sa main resta crispée sur la prise, puis ses doigts lâchèrent l'un après l'autre. Il se sentit glisser. Déjà plus bas, le grondement sourd de l'avalanche se répercuta d'un bord à l'autre de la vallée. Il prit de la vitesse dans la pente. Il commença à paniquer. Jusqu'où allait-il aller?
Il n’eut pas le temps de crier que déjà il s'enfonçait dans une congère.
Ce fut le silence.
Enfoncé à mi-corps dans la neige, il se dégagea. Il observa ce qui l’entourait. Il était à l’orée de la forêt. L’avalanche s’y était perdue. Seule une partie avait été retenue par une barre rocheuse et il avait fini dedans. Il rejoignit avec peine les premiers troncs et progressa dans le sous-bois. Sa marche était difficile. Il essayait de trouver les chemins les moins recouverts. Il lui fallut la matinée pour arriver en bas de la pente. Il quitta l’abri de la forêt pour marcher sur ce qu’il savait être des prairies. De nouveau, il dut lutter pour poser un pas devant l’autre. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’il réussit à atteindre le but qu’il s’était fixé. La lumière était déjà bien basse quand il arriva au sapin tordu. Il lui fallut quand même un petit moment pour repérer le repli qui cachait l’entrée de la grotte. Il soupira en passant le porche. Il avait réussi avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans la nuit.
La grotte aux moutons était calme. Les bêtes bêlèrent doucement quand il entra dans la salle principale. Il vit qu’il y avait du fourrage et de l’eau. Son grand-père était passé par là. Koubaye était fatigué. Il retrouva la corniche où il avait déjà dormi et s’allongea. Le sommeil le prit rapidement.
Quand il se réveilla, il se demanda où il était. La mémoire lui revient en entendant les bruits du troupeau. Dans le noir, il battit le briquet. Quand la mèche fut bien rouge, il alluma la bougie. Les bêtes s’agitèrent un peu. Il sortit de sa musette de quoi manger. Il pensa à sa grand-mère. S’il restait trop longtemps absent, elle allait connaître de nouveau la peur de la disparition. Le mieux était de rentrer. Il en était arrivé là dans ses pensées, quand l’image de son grand-père dans une grotte se présenta devant ses yeux. Ce dernier était avec les longues pattes, peinant pour les faire bouger et les faire boire. Il vit de sombres couloirs et de bruyantes cascades. Il eut la certitude d'un chemin. Finissant de manger, il prépara sa musette. Dans un coin de la salle, il alla fouiller dans les provisions. Il trouva les branches de feuluit. Il eut un sourire. Avec ça, il allait pouvoir marcher longtemps sans voir le jour. Si la bougie éclairait mieux, les branches de feuluit donnaient une lumière bleutée qui durait longtemps. Son grand-père lui avait montré l'arbre et la manière de couper les branches pour en garder toute la sève.
Il alluma la première à la bougie avant de l’éteindre et la coinça dans une anfractuosité du rocher. La lumière avait chuté. Il se déplaçait dans un monde de formes bleutées aux ombres immenses. Il rangea soigneusement tout dans la grotte avant de se mettre en route.
Il commença son voyage en suivant le chemin déjà connu qui l’amena vers la source qui alimentait la grotte en eau. Il avait repéré que le tunnel continuait en descendant. Dans la lueur fantomatique du feuluit, il avança en tâtant les murs. Le passage se resserrait doucement. Les irrégularités de la voûte et des cloisons lui imposaient de faire attention de ne pas se cogner. Il marcha un long moment. Sa vue s’adaptait à la faible lumière du feuluit. Il y avait autour de lui d’autres boyaux plus ou moins étroits. Il les inspectait sans pour autant s’y attarder. Ces chemins de traverses n’étaient pas pour lui. Il le sentait. Certains tunnels étaient plus grands. Koubaye s’arrêtait et écoutait. Il cherchait le bruit de l’eau qui chute. Il était persuadé que son chemin allait vers ce bruit. Il dut escalader et descendre des escarpements parfois très raides. Une fois, il avait jeté la branche de feuluit avant de s’engager dans la descente d’une paroi. Il avait été rassuré quand il l’avait vu luire doucement environ deux hauteurs d’homme plus bas. Quand il déboucha dans une grande salle, il fut envahi par le sentiment d’échec. Il n’aurait pas dû être là. Koubaye ne s’interrogeait pas sur ce qu’il ressentait. Depuis qu’il avait des souvenirs, il vivait avec ces ressentis. Il fit demi-tour. Il s’était trompé quelque part et n’avait pas entendu. Il fut étonné de ne pas se reconnaître. Le chemin du retour ne ressemblait pas à celui de l’aller. C’est en arrivant à la paroi qu’il se repéra. Au pied du mur rocheux, il retrouva les traces qu’il avait faites dans la boue. Boue ! Eau ! Il se figea sur place, ouvrant grand ses oreilles. Il fut déçu de ne rien entendre. Il approcha son feuluit de la boue et chercha d’où venait l’eau. Alors que la première fois, il avait suivi la pente, il se retrouva à longer la paroi. La faiblesse de l’éclairage ne lui permettait pas d’avoir une vision d’ensemble. Pas à pas, il avançait, remontant le cours de l’eau. Quand il avait descendu la paroi, il pensait être dans un grand couloir. La vérité était différente. Il était dans un salle de bonne taille. L’air y était frais et humide. Il osa crier. Sa crainte de se faire repérer l’en avait empêché jusque-là. La vibration de son cri se répercuta plus loin sur l’extrémité de la cavité. Il garda la paroi à sa droite, à portée de lumière. A sa gauche, le vide noir renvoyant l’écho du bruit de ses pas. De petites rigoles en flaques de différentes tailles, l’eau qui le guidait, le faisaient remonter la pente. Au détour d’un couloir, il entendit le bruit. La cascade était quelque part devant lui. Le couloir qu’il suivait, brusquement se rétrécit, devenant bas de plafond. Bientôt, il fut dans un boyau où il fut obligé de ramper. Il jura. Il allait être plein de boue. Il continua pourtant. Le passage devint si étroit, qu’il dut pousser sa musette devant lui. Au moment où il commençait à désespérer de pouvoir passer, le plafond se releva. L’air était plus froid. De nouveau Koubaye jura. Mouillé comme il l’était, il risquait de geler s’il sortait comme cela. Il n’avait rien pour faire du feu. Il profita d’une petite plateforme sèche pour allumer sa seconde branche de feuluit. Il posa ce qui restait de la première branche et continua à suivre le bord de cette galerie. Le froid devenait plus intense comme le bruit de cascade. L'air devint humide. Koubaye enfila sa veste devant-derrière pour se protéger de la morsure du courant d'air qui menaçait de le geler. Quand le bruit devint clair, il sut qu'il était dans la salle de la cascade. L'air était empli de gouttelettes qu'un courant d'air entraînait vers sa gauche. Le filet d'eau qu'il avait suivi n'était qu'une minuscule partie de ce qui tombait. Le principal du ruisseau filait plus bas. Koubaye leva le feuluit au-dessus de sa tête pour repérer un passage. Il ne vit que la colonne d'eau qui chutait. L'air était si froid que des stalactites de glace brillaient faiblement quand il les éclairait. C'était bien la cascade qu'il avait vue dans sa vision. Il jura. La paroi était trop raide pour être escaladée. Il allait se tourner vers l'autre côté de la grotte quand il vit un reflet rouge dans la glace.
Koubaye grelottait. Malgré cela, il fut très intrigué par ce qu'il voyait. De la glace rouge ! Ce n'était pas naturel. Il se rapprocha de la paroi. Si quelqu'un était venu, c'est qu'il y avait un passage. Il remit sa veste normalement, accrocha sa musette pour l'avoir dans le dos et prit la branche de feuluit dans la bouche.
Il tâta la paroi, recherchant des prises. Il s’éleva un peu mais retomba immédiatement. Quand il atterrit sur le sol, il glissa et se retrouva le nez dans la boue. Il jura et se remit à rechercher la voie pour passer. Il fit plusieurs tentatives pour s’élever sans y parvenir. Il finissait invariablement par terre, étalé sur le sol boueux de la caverne. Dans sa chute, il lâchait la branche de feuluit qu’il devait aller ramasser plus loin.
Au quatrième essai, il n’avait pas progressé. Ses vêtements étaient simplement gorgés d’eau. Heureusement les efforts qu'il avait faits lui donnaient chaud. Il finit par se dire que jamais il ne pourrait passer par là. D'ailleurs personne n'aurait pu passer par là. Il leva sa branche de feuluit pour examiner la paroi à distance de la cascade. Une vague ombre attira son attention. Il se rapprocha. Effectivement, il pouvait s'agir d'une corniche à plus d'une hauteur d'homme. Remettant la branche de feuluit entre ses dents, il entreprit de la rejoindre. Il fit beaucoup d’efforts mais bientôt il fut dessus. Il avança prudemment éclairant le sol de sa baguette. Il se rapprocha ainsi de la cascade. Quand il fut à l'extrémité, la plus étroite, il assura ses pieds et tendit la branche de feuluit pour retrouver cette glace rouge qui l'avait intriguée. Quand il découvrit ce qu'il cherchait, le sursaut qu'il fit, faillit lui faire perdre pied.
Dans ces tunnels au milieu de nulle part, il venait de découvrir une écharpe rouge. Toujours agrippé à sa paroi pour ne pas tomber, il étendit sa branche de feuluit le plus loin possible pour tenter de découvrir autre chose. Toute son agitation ne servit à rien. Il revint avec précaution sur ses pas. Lorsque la corniche fut plus large, il s'accorda une pause pour réfléchir. Devait-il essayer de remonter dans la grotte aux moutons ou tenter de passer cette cascade vers un autre chemin ? Tout en réfléchissant, il regardait la paroi, promenant son feuluit. Un détail attira son oeil. Il s'approcha et éclaira mieux. Une empreinte de pas se dessinait sur un relief. Il leva la tête mais le noir lui boucha la vue. Il éleva son feuluit, repéra d'autres prises possibles. Sans plus réfléchir, il mit la branche de feuluit dans sa bouche et commença à s'élever. Il fut vite réchauffé. L'escalade était difficile et lui demandait toute sa force. Dans le petit halo bleuté de lumière, il découvrait au fur et à mesure le chemin qu'il devait grimper. Il arriva ainsi à une autre corniche. Il y faisait très froid. Le courant d'air qui l'avait accueilli en bas venait de ce couloir. Rapidement, il enfila sa veste à l'envers et s'enveloppa dans la couverture. Bien qu'humide, elle coupa le vent. Avant de s'engager dans le tunnel, il explora un peu derrière lui. Le sol se couvrait rapidement de glace. Avec prudence, il s'en approcha. La moindre chute pouvait s'avérer mortelle. Il tendit sa lumière. Un autre reflet de couleur l'étonna. Voulant en avoir le coeur net, il avança sur un sol gelé. L'eau avait coulé par là. Avec le vent qui lui fouettait le dos, la température était glaciale. C'est en frissonnant qu'il continua sa progression. Il arriva au bord d'une grande vasque. C'est elle qui fournissait la cascade par son débordement. Les bords en étaient gelés. Prudemment il posa un pied après l'autre, tâtant la solidité de chaque pas. Il n'en crut pas ses yeux. Dans la glace il découvrit le corps d'un homme. Il promena sa branche de feuluit pour mieux voir. Le reflet venait bien de là. Une boucle de ceinture brillait doucement. L'homme était couché là dans un trou d'eau rempli de glace. Seul le bout du fourreau de son arme dépassait. Incrédule Koubaye le toucha. Sous ses doigts l'objet était réel. C'est lui qui avait reflété la lueur. Koubaye se pencha longuement pour l'observer. Il s'agissait d'un homme encore jeune, habillé pour affronter le rude hiver. Comment était-il arrivé là ? Que s'était-il passé ? Ses habits étaient ceux de la région. Koubaye se dit que ces tunnels devaient servir plus qu'il ne le pensait. Il aurait voulu prendre un objet pour le ramener à son grand-père. Il n'osa pas. On ne pillait pas les morts. Celui qui faisait cela mécontentait Thra, le dieu de la terre et Rma tranchait le fil de son histoire. Il observa une dernière fois l'homme qui reposait là et repartit.

lundi 22 mai 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 13

Koubaye n’osa pas parler avec sa grand-mère de cette fille aux cheveux blancs qui l’avait traité de Sachant. Les bruits qu’il avait entendus ça et là lui faisaient peur. Ces gens-là portaient le mauvais oeil. Il observa ses grands-parents qui continuaient à vaquer à leurs occupations sans se soucier de la présence de la sorcière non loin. Depuis qu’elle était là, les tempêtes succédaient aux tempêtes. Le vent soufflait en rafales violentes chassant la neige le long de la vallée. Chaque jour, sortir pour aller soigner les bêtes étaient une épreuve. Souvent, le début d’après-midi était une période favorable. Le grand-père s’absentait parfois jusqu’au lendemain pour aller voir ses troupeaux cachés. La grand-mère ne disait rien, mais Koubaye sentait sa peur.
Ce soir-là, alors que la lumière diminuait, Koubaye vit sa grand-mère s’agiter. Elle parlait trop, rangeait ce qui était déjà à sa place. Koubaye ouvrit la porte. Le vent soufflait. Il retint le vantail pour ne pas qu’il soit arraché. 
   - Ferme ça, Koubaye ! Il ne rentrera pas ce soir.
Koubaye resta un instant avant de se battre pour fermer la porte.
   - Non, il ne rentrera pas. Il est avec les moutons dans la grotte.
La grand-mère regarda Koubaye d’un air interrogateur.
   - Tu le vois ?
   - Non, Grand-mère. Je sens les animaux heureux de sa présence.
La grand-mère sourit à Koubaye et lui ébouriffa les cheveux. Koubaye fut heureux… un instant. Il savait qu’il n’avait rien vu, ni rien sentit. Il pensa à la douleur de sa grand-mère si le grand-père ne rentrait pas. Le deuxième soir, le vent soufflait encore et Koubaye parla encore des moutons. Avec la tempête, le grand-père ne pouvait pas quitter son troupeau. La grand-mère ne dit rien, mais garda le sourire. Le troisième jour alors que le vent était moins violent, elle alla plusieurs fois à la porte scruter dehors.
   - Il aurait dû rentrer. Qu’est-ce qu’il fait ? C’est la première fois qu’il s’absente aussi longtemps dans les collines derrière.
   - Il rentrera demain, lui dit Koubaye. Les juments ont besoin de soins.
   - J’espère que tu vois bien, répondit la grand-mère.
   - Moi aussi, murmura Koubaye pour lui-même.
Le lendemain, Koubaye fut heureux de constater que le vent était enfin tombé. Si le ciel restait bas, il ne neigeait pas. Koubaye scruta le ciel. Les nuages ne filaient plus mais avaient des formes filamenteuses. La neige allait revenir. Il se mit à espérer que son grand-père allait arriver. Quand ce fut l’heure du repas de midi arriva, ils mangèrent en silence. Koubaye savait que sa grand-mère pensait comme lui. Allait-il rentrer ?
Les premiers flocons tombèrent quand la lumière déclina. Koubaye sentit la peur lui nouer le ventre. La nuit tombait quand il ouvrit la porte pour scruter dehors. Il ne vit qu’un rideau noir moucheté du blanc des flocons.
   - Vois-tu quelque chose, lui demanda la grand-mère.
   - Il fait trop noir pour que je voies, répondit-il.
   - Ah !
La voix de la grand-mère recelait toute sa déception. Koubaye aurait tellement aimé la rassurer, lui dire quelque chose. Il se sentait tellement sec intérieurement comme si sa peur avait asséché le courant de ses pensées. Ce fut la grand-mère qui trouva les mots :
   - Loin est l’étoile de Lex, il va arriver. Viens manger.
La soupe mijotait dans la marmite sur le feu. Elle alla la chercher pendant que Koubaye prenait les écuelles sur l’étagère. Il en laissa une. Son coeur se serra. Son grand-père ne serait pas le premier qui disparaîtrait ainsi. La saison des neiges ne faisait pas de cadeau. Hommes et bêtes payaient un lourd tribut. Seuls les seigneurs la traversaient sans s’en soucier, réfugiés qu’ils étaient dans leurs châteaux, pillant les maigres ressources du pays. La colère contre les seigneurs lui fit oublier sa peur le temps du repas.
Celle-ci revint s’installer avec l’arrivée de l’étoile de Lex. Comme tous les soirs, la grand-mère barricada la porte. Elle avait peur des bayagas. Elle se tourna vers Koubaye avec un pâle sourire :
   - Ne t’inquiète pas, il reviendra demain… La neige a dû le retarder. Allons-nous coucher.
Koubaye eut du mal à trouver le sommeil. Il fit le rêve qu’il sortait chercher son grand-père malgré l’étoile de Lex. Les bayagas avaient des faciès épouvantables. Koubaye se réveilla en sursaut. Qu’avait-il vu ? Ou entendu ? Il écouta dans le noir. Il entendit la respiration calme de sa grand-mère de l’autre côté de la pièce. Il resta un moment à guetter il ne savait quoi. Le sommeil le prit.
C’est le bruit de sa grand-mère préparant le petit-déjeuner qui le réveilla. La neige finissait de fondre dans la marmite avec des sifflements de vapeur. Koubaye entendait le bruit régulier du couteau découpant les lamelles de viandes et les carrés de pâte que sa grand-mère allaient jeter dans l’eau dès qu’elle se mettrait à bouillir. Passant sa tête entre les deux rideaux qui fermaient son lit, Koubaye la vit prendre des bouses dans la grande panière pour alimenter le feu. Il pensa qu’elle se penchait beaucoup. Bientôt il serait de corvée pour la remplir. L’air se réchauffait déjà dans la pièce. Koubaye se pelotonna sous ses couvertures. Il ferma les yeux pour un instant, cherchant un sommeil qui s’enfuyait. Il vit l’image de son grand-père. Il sut qu’il devait partir à sa recherche. Il se redressa et sauta du lit pour s’habiller.
Pendant qu’il mangeait, il dit à sa grand-mère :
   - Je vais aller chercher grand-père… Je me suis trompé… C’est à moi de le faire…
La grand-mère mangeait en silence. Koubaye se sentait mal à l’aise face à son mutisme.
   - Je n’aurais pas dû dire…
   - Tu as vu, lui dit la grand-mère.
   - En fait j’ai surtout senti…
   - Ne t’inquiète pas ! Que tu aies vu ou que tu aies senti, c’est pareil pour moi. La neige est là et il faut commencer par s‘occuper des bêtes. Ton grand-père est vivant sinon, je l’aurais ressenti.
Koubaye grimaça. Il aurait préféré partir tout de suite. Malheureusement pour son désir, quand il ouvrit la porte, il découvrit que la neige lui arrivait au-dessus du genou. Il soupira et commença à jouer de la pelle. Il fallait qu’il aille jusqu’à l’enclos et qu’il s’occupe des bêtes. Le vent soufflait encore, inclinant la chute des flocons. La neige était encore légère et il avança vite. Les moutons s’étaient rassemblés sous l’auvent. Koubaye s’activa pour leur mettre du fourrage et nettoyer les parties dégagées. Puis il alla s’occuper du gros bétail. Il revint à la maison en milieu de l’après-midi. La grand-mère l’attendait. Elle lui servit à manger et avait préparé des affaires sèches.
   - Ne va pas trop loin. Il faut que tu sois rentré avant que ne se lève l’étoile de Lex.
   - Je vais me dépêcher…
  - Commence par la grotte de la combe Lawouden. Si la nuit arrive trop vite, tu pourrais t’y réfugier. Et si ton grand-père s’est fait prendre par la nuit, il y est.
Koubaye remercia sa grand-mère. Sous les flocons épars, il remonta le chemin qu’il avait dégagé. Son grand-père avait sûrement fait attention à ses déplacements. Il fallait qu’il fasse de même. Il s’enfonça en forêt derrière l’enclos.
Koubaye pensa qu’ils vivaient un hiver de hautes neiges. Malheur à celui qui n’aurait pas rentré assez de fourrage. Il en avait entendu parler comme chaque année. Les gens supputaient toujours avant l’hiver sur sa rigueur. Les hivers de hautes neiges arrivaient trois à quatre fois par génération. A chaque fois, hommes et bêtes souffraient et mouraient beaucoup.
Sous les grands arbres, le sol aurait dû être presque dégagé. Avec tout ce qui était tombé depuis trois jours, il enfonçait jusqu’au genou comme s’il avait marché en plaine. Difficile de brouiller les pistes dans ces conditions. Il fit, quand même, plusieurs fois des fausses pistes. Il avançait puis reculait dans ses traces jusqu’à une branche basse qu’il avait repérée et en s’accrochant à elle, repartait dans une autre direction. Ça n’était pas parfait. La neige qu’il faisait tomber de la branche, indiquait clairement à des yeux entraînés ce qu’il avait fait. Il ne pouvait pas faire mieux et d’ici demain, plus rien ne se verrait. Les flocons qui tombaient encore auraient tôt fait de dissimuler ces détails. Il progressa ainsi plusieurs heures sans trouver de trace de son grand-père. Il monta ainsi jusqu’à la crête qui séparait leur vallée de la combe Lawouden. Le vent y était plus fort, balayant les rochers. Cela lui rendit la progression plus facile. Il alla ainsi jusqu’au rocher du chien. Il savait que de là, il aurait une vue dégagée sur les alentours. Quand il l’atteignit, il comprit qu’il n’aurait pas le temps de revenir à la maison. De nouveau le ciel se chargeait de ces noirs nuages de bourrasque. Il jura : “Une nouvelle tempête!” L’arrivée de la fille aux cheveux blancs était vraiment de mauvais augure. Avant de descendre vers la grotte que sa grand-mère lui avait indiquée, Il scruta aussi loin qu’il put le paysage. Il s’orienta du mieux possible, cherchant les repères que son grand-père lui avait appris. Il vit le grand sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons. Si le temps le permettait, il irait demain. Il prit le chemin de la descente en espérant que le blizzard les éviterait cette fois.

samedi 29 avril 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 12

Koubaye se réveilla excité à l’idée d’aller voir ceux qui étaient arrivés. Avant, il y avait le cérémonial du premier repas. C’était une soupe chaude, garnie de viande pour avoir de l’énergie pour la journée.
   - La neige est arrivée dans la nuit, dit le grand-père. Il va falloir déblayer
Koubaye se précipita vers la fenêtre pour regarder. Tout était blanc. Sans bruit, sans tempête, la neige avait tout recouvert. Il essaya d’estimer son épaisseur. Il pensa : “ Genou ou mi-cuisse”. Cela le désola. Il n’allait pas pouvoir descendre aider Résiskia. Avec toute cette neige, le pierrier était impraticable. Cela voulait dire aussi, qu’il n’avait pas de raison pour voir les nouveaux arrivants… Le grand-père le coupa dans ses réflexions. Il venait de finir sa soupe quand il dit :
   - Faut débarrasser la neige et voir si Burachka a besoin...
Il laissa sa phrase en suspens. Koubaye pensa que son grand-père était aussi curieux que lui. Il fut ravi de travailler à pousser la neige. Il y mit un entrain qui fit sourire le vieil homme. En milieu de matinée, ils avaient dégagé ce qu’il fallait pour eux et pour les bêtes. Pour celles qui étaient en forêt, la situation était différente. Dans les grottes, elles ne risquaient rien. Il faudrait juste redoubler de précautions pour y aller. 
Enfin, ils purent descendre. Koubaye bouillait d’impatience. La neige continuait à tomber mollement. La marche n’était pas aisée. Koubaye suivait son grand-père qui choisissait avec soin le chemin. Ils enfonçaient jusqu’à mi-mollet. La descente fut plus longue que ce que Koubaye pensait. Enfin, il vit la cabane de Burachka. Il fut soulagé de constater que le chariot était là et tout blanc. Il fut soulagé. Si la neige avait recouvert le dessus du chariot, cela voulait dire qu’ils étaient arrivés avant que l’étoile de Lex ne monte dans le ciel. De la fumée montait de la cabane. Les alentours avaient déjà été dégagés. Ils s’approchèrent sans parler. Leurs pas crissaient dans la neige. Des voix arrivaient d’en bas. Résiskia ne travaillait pas à la reconstruction. Cela sembla logique à Koubaye. Il y avait trop de neige.
Arrivés à quelques pas de la cabane, le grand-père héla Burachka. Celle-ci sortit pour les accueillir. Elle salua le grand-père avec cérémonie et ébouriffa les cheveux de Koubaye qui râla pour la forme. Ils la suivirent dans la cabane. Il y faisait chaud autour du feu. Koubaye devina quatre silhouettes assises sur des tabourets.
   - Voici, Tchuba, mon oncle, dit Burachka...
L’homme se leva à moitié pour saluer. Il tenait un bol de soupe fumante et se rassit immédiatement pour continuer à manger
   -  … Sa femme, Pramib…
Contrairement à son mari, elle posa son bol et s’inclina devant le grand-père.
   - Je suis flattée de vous rencontrer, Sorayib. Vous êtes célèbre dans tous les clans.
Le grand-père s’inclina à son tour :
   - Votre tartan est respecté dans tous les clans et l’accueillir est toujours un honneur.
Koubaye suivit l’échange des salutations mais son regard allait déjà vers les autres silhouettes. L’un était un garçon qui se présenta sous le nom de Séas et l’autre une fille au teint pâle et aux cheveux clairs. Elle marmonna son nom si bas que Koubaye ne le comprit pas. Il faisait sombre mais chaud dans la cabane. Pourtant elle avait gardé sa couverture sur le dos. Koubaye se focalisa sur Séas. Il devait avoir à peu près son âge. Il en fut heureux. Il allait pouvoir jouer avec quelqu’un comme lui.
Sur un signe de son grand-père, il sortit, bientôt suivi par Séas et sa soeur. Ils ne savaient pas bien ce que voulaient les adultes. Allaient-ils parler des mystères plus profonds que ceux qu'ils connaissaient ? Koubaye entraîna les deux autres vers les enclos. Leurs pas craquaient dans la neige.
   - Moi, je suis un deuxième savoir, déclara Séas, en se rengorgeant.
Koubaye eut envie de l’écraser là, contre un rocher. Il savait qu’il ne le pouvait pas. Un hôte était sacré.
Il chercha une parole cinglante :
   - Tu rigoleras moins quand un bélier te chargera…
Séas se mit à rire.
   - Qu’est-ce que tu crois ? Nous aussi on avait des bêtes…
   - Oui, mais pas une race de montagne....
   - Et tu crois que tu vas me faire peur ? Y sont où tes monstres ? Par là ?
Séas désignait l’enclos de Burachka. Le troupeau était serré contre le rocher qui le protégeait du vent du nord. Il s’en approcha à grand pas, continuant à se moquer de Koubaye. Les moutons ne s’intéressèrent pas à lui avant qu’il ne touche à la fermeture de l’enclos. Comme dans toute la région, Burachka avait mis des branches couvertes de piquants pour éloigner les loups. Séas se piqua en voulant les enlever. Il jura et sa colère monta d’un cran en voyant le sourire de Koubaye. Faisant fi de la douleur, il lança les branchages à droite et à gauche pour se frayer un chemin. Des bêlements s’amplifièrent. Les moutons les plus près de la barrière s’agitèrent pour se diriger vers le reste du troupeau. Séas entra dans l’enclos faisant des grands moulinets de ses bras en hurlant :
   - Alors, vous m’attaquez ???
Les moutons bêlèrent plus fort encore en se serrant contre le rocher. Séas ne vit plus qu’une masse compacte de laine s’agitant pour s’éloigner de lui. Il se retourna avec un rictus de victoire :
   - C’est ça tes monstres ?
Koubaye était mortifié. Les moutons n’étaient que des moutons…
   - Tu n’es qu’au premier savoir et tu me dois obéissance !
La fille se redressa :
   - Séas, il est notre hôte !
Séas se tourna vers sa soeur :
   - Il n’est pas notre hôte… il n’est qu’un voisin.
Le ton de mépris révolta Koubaye. Il tapa du pied en hurlant :
   - Maintenant !
Séas le regarda sans comprendre, puis sentant la terre trembler, il se retourna. Un bélier, le plus gros des béliers qu’il n’ait jamais vu, le chargeait. Il essaya de l’esquiver mais il fut touché à la hanche et fit un vol plané. Il se releva en boitant, regardant Koubaye avec incrédulité. Il n’eut pas le temps de parler, le bélier revenait à la charge. Séas sauta de côté atterrissant dans les épineux. Ses cris attirèrent les adultes qui sortirent de la cabane.
Koubaye se mordit la lèvre. Il allait se faire punir. La fille, qui avait regardé ce qu’il s’était passé, s’avança à la rencontre de son père et du grand-père. En passant devant Koubaye, elle lui dit :
   - Ne dis rien, Sachant.
Koubaye ne comprit pas ce qu’elle voulait dire.
   - Que se passe-t-il, demanda le grand-père ?
Tchuba prit sa fille par le bras et lui dit avec colère :
   - Qu’avez-vous fait ?
   - Tu me serres trop, répondit la fille en se dégageant. Ton fils a voulu faire le malin. Comme toujours ! Et ça n’a pas plu au bélier.
Le grand-père regarda Koubaye dans les yeux et lui demanda :
   - Dit-elle vrai ?
Koubaye baissa les yeux.
   - Il ne voulait pas croire que nos bêtes sont plus fortes que celles de la plaine.
Le grand-père se redressa et regarda Séas qui se débattait encore dans les branches épineuses.
   - Allons le délivrer…
   - Tu es trop bon, dit Tchuba. Je laisserai bien cette tête brûlée se débrouiller tout seul !
Malgré ses dires, Tchuba suivit le grand-père. Quand ils se furent un peu éloignés, Koubaye se tourna vers la fille :
   - Que voulais-tu dire ?
   - C’est pourtant évident. Tu es un Sachant. Tu sais et tu fais. Ma grand-mère m’en a parlé. Rares sont les Sachants. Et quand apparaît un Sachant dans le monde cela veut dire que Rma va utiliser de nouveaux fils pour tisser le temps.
   - Mais toi qui es-tu ?
   - Je suis Riak, aux cheveux blancs.
Koubaye sursauta. Une cheveux blancs ! Ils accueillaient une sorcière dans leur vallon…