dimanche 27 décembre 2015

les mondes noirs : 13

Un bruit la fit se retourner. Elle tiqua à la vue du grand prêtre qui arrivait. Il était imposant pour un mâle. Il avait le pouvoir que lui conférait l’Idole. Il était le seul à pouvoir la toucher. Il marchait à grands pas. Il dépassa la reine sans même la regarder. Il s’approcha de la statue dorée. La reine, qui voyait pour la première fois l’Idole dans la lumière, fut étonnée par sa taille. Elle ne la connaissait que dans le temple, dans la salle sombre aux senteurs d’encens. Le grand prêtre fit de nombreuses salutations et quand il fut à portée de main de la statue, il poussa un grand cri. Les gardiens qui l’accompagnaient le virent tomber. Ils coururent lui porter secours. La reine sentait qu’elle perdait le contrôle de la situation. Elle avait marché trop vite pour que ses gardes soient là. Elle regarda les gardiens relever le grand prêtre et le soutenir. Son visage était décomposé. Elle sentit une joie mauvaise l’envahir. Elle pensa que ce pauvre fou croyait peut-être ce qu’il professait. Cela faisait longtemps qu’elle avait perdu la foi de son enfance dans cet Idole censée la protéger des mondes noirs. Elle n’y voyait qu’un tas de pierre recouvert d’or. Elle pensa même un instant qu’elle allait pouvoir mettre la main dessus à la faveur des événements qui arrivaient.
Les gardiens revenaient en soutenant leur maître qui reprenait quelques couleurs.
- Allons, grand prêtre, on va bien arriver à la ramener à sa place, lui dit-elle quand il approcha.
Le grand prêtre la regarda avec des yeux hagards et lui répondit :
- Pauvre folle ! Nous sommes perdus ! L’homuncule a disparu. Les mondes noirs vont nous engloutir.
La reine eut presque envie de rire. Pourtant quelque chose la retint. Si ces vieux fonds de superstition étaient vrais. Elle claqua des doigts. Immédiatement une amazone vint à sa hauteur.
- Prends avec toi une escouade et va sur les frontières. Puis reviens me faire ton rapport.
Le royaume occupait un vaste plateau aux bords abrupts. Il n’existait qu’un passage à sa connaissance pour en descendre : l’escalier lumineux. Les autres endroits avaient été soigneusement barricadés. La reine comptait plus sur ces falaises pour les isoler des mondes noirs que sur la prétendue protection de l’Idole. Pourtant, elle ne pouvait se départir d’une angoisse sourde. Quelque chose n’allait pas. Elle chassa l’insecte qui tentait de la piquer et tenta de faire le point. Fallait-il envoyer l’armée dans les mondes noirs chercher ce mâle bleu maintenant que l’Idole était ici ? Elle pesa le pour et le contre. Elle se fit à nouveau piquer par une bestiole. Elle se retourna en entendant un cri. Sa dame première était entourée d’une nuée d’insectes volants et tentait par de grands gestes de les éloigner. Elle repensa à ce qu’avait dit le paysan. Une source coulait non loin. L’eau devait attirer les nuisibles. Elle chassa de nouveau un insecte de sa robe. Elle ne connaissait pas cette race. Cela ressemblait aux mouches qui périodiquement apparaissaient en ville, mais en plus gros avec une sorte de rostre. Elle écrasa la bête qui s’aplatit dans un bruit de carapace qui casse, laissant une trace rouge sang sur sa robe. La reine recula. Autant ne pas rester là. Elle ne pouvait rien faire de plus. Après quelques pas, elle regarda vers l’Idole. Sans l’homuncule, elle était vraiment un tas de pierre. Sa dame première la suivait. Elle remarqua que sa robe était constellée de tâches de sang. La reine s’arrêta pour l’attendre. La nuée d’insectes hématophages volait un peu plus loin. Elles étaient maintenant à l’abri de leurs méfaits.
- Je n’ai jamais rien vu de pareil, lui dit sa suivante. J’ai cru mourir !
Son visage était boursouflé par les piqûres.
- Nous devions être trop près de l’eau, répondit la reine.
- Je ne crois pas. Je connais cet endroit, jamais je n’avais vu cela.
La reine regarda sa suivante d’un drôle d’air. Elle n’aimait pas ce pressentiment qui ne la quittait pas. Son instinct étant peut-être sa meilleure arme, elle décida de le suivre.
- Rentrons, il faut que l’armée parte tout de suite.
Elle fit, toujours au pas de course de ses porteurs, le retour. À peine arrivée au palais, elle distribua les ordres, convoquant le conseil, ordonnant de réunir tous les clans pour une assemblée. Elle se dirigea vers le balcon des discours, laissant derrière elle toutes ses suivantes dont les robes, trop étroites suivant la mode actuelle, ne leur permettaient pas de faire de grandes enjambées. La reine leur cria avant qu’elles ne soient trop loin derrière :
- Que les amazones viennent immédiatement me faire leur rapport, dès leur retour.
Surgissant sur le balcon, elle surprit tous les mâles qui s’étaient mis au repos. Les goulques glapirent si fort qu’on les entendit dans toute la ville. Ce fut un chaos complet pendant un moment pendant que tous se remettaient debout. La reine n”attendit pas le retour au calme pour exhorter les mâles. Elle fut d'autant plus convaincante qu’ils perçurent sa peur. Les mâles royaux en furent assez perturbés pour laisser les mâles bleus prendre la tête du cortège. C’est aux accents guerriers d’une chanson de marche qu’ils se dirigèrent vers l’escalier de lumière. Loin derrière, les gens de l’intendance se regardaient les yeux emplis de peur.

mardi 22 décembre 2015

Les mondes noirs : 12

La reine se dirigea à grands pas vers ses appartements, derrière elle, la première dame courait presque.
- Tu es sûre ? demandait la reine.
- Oui, le messager est formel. Il l’a vue.
- Préviens Karvach. Il pourrait être utile.
Devant elle, les portes s’ouvraient seules. Quand elle pénétra dans la pièce, un homme se jeta à terre en demandant pitié.
- Si tu dis vrai, ta vie n’est pas menacée, lui dit la reine, maintenant parle !
L’homme resta le front à terre comme on le lui avait dit. Il ne devait en aucun cas lever les yeux vers la reine. Il tremblait tout en parlant :
- J’étais sorti pour conduire mes bêtes vers la source. Nous sommes près des mondes noirs. C’est notre seule source propre. J’avais remarqué de loin que le bosquet ne semblait pas comme d’habitude, mais dans le noir, je ne voyais pas bien. Je me suis approché car mes bêtes semblaient renâcler. Je suis passé devant elles. J’ai pris un licol et j’ai tiré pour faire avancer la première. Ç'a été dur. Mais petit à petit, elles avançaient toutes en suivant celle que je forçais. C’est quand elle s’est cabrée pour ne plus avancer que je suis tombé....
La reine tapa du pied, les détails du récit l’exaspéraient.
- Dépêche-toi… ma patience à de courtes limites...
L’homme se mit à trembler encore plus :
- Ben c’est là que j’lai vu… Toute dorée comme ça… ça peut-être qu’une statue royale. Alors j’ai prévenu la chef...
La première dame prit la parole :
- La chef a tout de suite compris l’importance de ce qu’il avait trouvé. Elle a vérifié ses dires et est montée en personne prévenir le palais. Dès que j’ai su, j’ai envoyé des gardes royaux et la quatrième dame. Elle m’a confirmé. C’est bien l’Idole qui est près de la source.
La reine fit un geste de la main comme si elle balayait une poussière. Immédiatement, on fit sortir l’homme.
- Il faut que je voie cela de mes yeux, dit-elle. Faites patienter les troupes.
La reine reprit son pas de course pour se diriger vers l’antichambre. Les serviteurs couraient dans tous les sens. La sortie de la reine imposait tout un cérémonial qu’ils allaient avoir du mal à mettre en place. Personne ne devait baisser les yeux sur elle. Il fallait contrôler tous les espaces surélevés pour s’assurer de la chose et puis, il fallait les gardes pour faire plier les genoux récalcitrants.
Quand elle arriva dans le grand vestibule, sa chaise à porteur était prête, les troupes des gardes étaient là, même si elles étaient moins ordonnées qu’à leur habitude.
- Et au pas de course, dit la reine en montant dans sa chaise.
Sur la place, les mâles présents eurent juste le temps de mettre un genou à terre. Le temps qu’ils formulent leur étonnement, l’équipage de la reine était loin.
Devant les trompes sonnaient. Tous ceux qui étaient penchés pour voir ce qu’il se passait, se retiraient vivement et se cachaient. Tout le monde savait que Karvach s’occupait des récalcitrants. Elle passa devant d’autres clans et devant le temple de l’Idole pour arriver dans la plaine couverte de cultures.
- HALTE !
Ce fut comme un coup de fouet. Tout le monde se figea.
- LÀ !
La reine montrait quelque chose sur le bord du chemin. Un éclaireur courut examiner ce que montrait la reine. Quand il revint son front était soucieux. Il fit la génuflexion et dit :
- Ma reine, mes paroles disent la vérité. Je n’ai jamais vu de pareilles traces. Elles sont gigantesques et munies de douze griffes.
La reine sursauta. Elle avait souvent vu les pieds de l’Idole. Elle s’était, plus jeune, amusée à compter les griffes. Il y en avait douze bien régulières à droite et onze plus une à gauche. Elle interrogea l’éclaireur :
- Oui, ma reine, c’est tout à fait cela, la douzième griffe à gauche est anormale.
- COUREZ ! hurla-t-elle, COUREZ OU CRAIGNEZ MA COLÈRE !
Les porteurs n’eurent pas besoin d’autres encouragements. Ils se mirent à courir aussi vite qu’ils le pouvaient. Quand ils arrivèrent près de la source et que la reine descendit, ils pensèrent qu’ils n’auraient pas fait plus. Haletant, pliés en deux, ils se laissèrent tomber à terre pour reprendre leur souffle pendant que la souveraine courait vers la source, suivie de près par la première dame. Elles s'arrêtèrent comme stupéfaites en voyant la grande statue de l’Idole posée là dans son écrin de verdure. Elle était presque aussi haute que les arbres environnants. Pour la reine, on était face à un impossible. Ce tas de pierre ne pouvait pas bouger.

jeudi 17 décembre 2015

Les mondes noirs : 11

Le lendemain, jour du départ, tous les mâles dominants étaient rangés en bon ordre devant la porte du clan. Dame Érausot se montra sur la terrasse surplombant la place. Les mâles dominants mirent un genou à terre et prononcèrent le serment d'allégeance à la dame du clan. Dame Érausot leva le bras pour montrer l'amulette du clan. Chavda qui était à côté d'elle, éclaira ce que Dame Érausot tenait en main. On vit briller la pochette bleu profond qui était censée contenir l'amulette du clan.
- Que l'Idole soit votre force, que le bleu de vos amulettes soient le réceptacle de sa puissance. Vous serez le fer de lance de ceux qui ramèneront les criminels pour que la justice soit faite.
Les mâles dominants se levèrent en poussant une grande clameur. Avec un temps de retard, leurs serviteurs virent joindre leur voix à celles de leurs maîtres. Seuls ceux de l’intendance gardèrent le silence. La peur se lisait sur leurs visages.
Lourdement, les groupes se mirent en route. Les autres clans les regardèrent passer. Certains applaudissaient au passage les encourageant, d’autres restaient claquemurés derrière leurs hauts murs. Tout dépendait du degré d’alliance avec le clan bleu. Dame Érausot savait que, derrière les murs, dans chaque conseil, on supputait leurs chances de revenir et de ramener l’idole. Les mâles dominants marchaient fièrement. Ils arboraient leurs tenues de combat, faites d’un cuir dur réhaussé de plaques de métal. Ils avaient une épée longue au côté, des coutelas à la ceinture. Derrière les serviteurs portaient les armes de rechanges, les lances et le bardât nécessaire pour cette campagne. L’intendance suivait en un troupeau informe. Chacun portant une lourde charge. Ils passèrent ainsi devant quatre clans avant de rejoindre la place d’armes devant le palais de la reine. Les y attendaient les gardiens et les goulques, ainsi que la troupe royale. Sous les oriflammes, les mâles royaux étaient impeccablement alignés. Les goulques trémulaient et les gardiens essayaient de les faire tenir tranquille. Cela faisait un remue-ménage bruyant et malodorant. On avait enlevé les colliers habituels des goulques pour les remplacer par des colliers plus légers avec moins de contrôle qu’elles puissent aller dans les mondes noirs. Quand parut la reine et que hurlèrent les mâles royaux, les goulques s’agitèrent encore plus et glapirent, glaçant le sang des moins hardis. Les mâles dominants bleus se rangèrent derrière la troupe royale. Les serviteurs et l’intendance se répartirent au fond de la place et dans les rues adjacentes. La reine leva le bras pour imposer le silence.
- Nobles mâles, vous allez partir à la recherche de notre bien le plus précieux. Notre Idole qui depuis des lustres défend nos frontières et notre pays a été violenté par celui-là même qui aurait dû lui rendre hommage. Un mâle bleu...
De la place, on vit une femme se pencher à l’oreille de la reine et murmurer quelque chose. Même de loin, on vit son visage se décomposer. Elle rentra brusquement laissant le balcon des discours vide. Les spectateurs restèrent stupéfaits. On n’avait jamais vu, ni entendu une telle chose. Déjà en soi, le vol de l’Idole était un sacrilège sans nom. La conduite de la reine venait rajouter à la confusion. Après un temps d’attente, les gens se mirent à s’agiter sur la place. Les goulques elles-mêmes, semblaient mal à l’aise.

samedi 12 décembre 2015

Les mondes noirs : 10

À son retour dans l’enceinte du clan, Dame Érausot était plutôt satisfaite. Karabval n’allait pas causer la perte du clan. Mieux, le vol de l’Idole affaiblissait la position de la reine. Bien sûr, ça allait coûter très cher, mais à part Dame Longpeng et maintenant elle, personne ne savait ce que possédait vraiment le clan. Le point le plus intéressant, que la reine avait imposé en pensant l’affaiblir, se révéla être la nécessité d’envoyer les mâles dominants dans les mondes noirs. Dame Érausot savait que ses mâles dominants vivaient sur leurs acquis. Elle ne leur faisait plus confiance pour défendre le clan. Elle avait obtenu, il y a quelques lustres, une compensation pour s’être fait évincer d’une meilleure place au conseil par celle qui était devenue dame première. Si pour tous, il s’agissait surtout d’une corvée, Dame Érausot en avait fait un atout. Elle avait réformé en profondeur l'élevage des jeunes mâles, les rendant plus que fidèles à sa personne. C’était cette génération qui piaffait derrière les vieux barbons pérorant sur leurs exploits passés. Ils allaient même être heureux de partir, ces imbéciles, croyant ainsi échapper à Chavda.
En s’asseyant sur le siège suprême, elle eut un sourire de satisfaction. Depuis le temps qu’elle pensait qu’elle le méritait ! Elle regarda celles qui restaient du conseil, évaluant pour chacune le degré de loyauté et les risques de coup-bas. Il faudrait qu’elle désigne quatre nouvelles dames pour remplacer les mortes. Ses pensées glissèrent alors sur les servantes premières et secondes. Des noms lui apparurent comme plus sûrs que d’autres mais un nom réveilla son instinct de tueuse : Chimla. Même si son rang n’était que troisième servante, elle avait rempli bien des missions pour dame Longpeng. Dame Érausot n’oubliait jamais rien et surtout pas ce genre de fidélité. Alors qu’elle faisait un compte-rendu à celles qui étaient devenues ses conseillères, elle fit dans sa tête la liste des noms des servantes qui suivraient les mâles dominant avec l’intendance. Chimla y tenait la première place.
Elle distribua ses ordres. Les intendantes furent convoquées. Chavda eut la mission de préparer les mâles dominants pour la campagne dans les mondes noirs. Les deux femmes se comprenaient à demi-mot. Depuis leur enfance, elles s’étaient soutenues l’une l’autre. Chavda avait su se battre très tôt. Elle avait été remarquée par la chef des amazones-novices pendant un combat d’enfant. Attaquée par des plus grandes, elle avait fait preuve et d’intelligence dans le combat et d’une remarquable capacité à encaisser les coups sans tomber. L’adulte était intervenue avant que les quatre grandes ne blessent trop sérieusement Chavda. Elle en avait fait son élève favori. C’est-à-dire à la fois celle qui encaissait le plus mais aussi celle qui s’endurcissait le plus en apprenant toutes les fourberies utiles dans toutes les sortes de combat. Érausot de son côté profitait de la protection de Chavda face aux agressions coutumières et cette dernière profitait de la capacité manoeuvrière de son alliée dans les cycles qu’elles traversaient. Cela avait fait d’elles deux, la paire la plus crainte de cette génération. Elles avaient, une fois sorties des cycles enfantins, gravi les échelons. La disparition prématurée des quatre premières adversaires de Chavda, toutes retrouvées quasi dépecées, avait fait sa légende. Intégrée dans la garde des amazones, Dame Longpeng l’avait rapidement nommée chef. Elle avait fait merveille. Sa poigne de fer et ses entraînements incessants avaient fait des amazones du clan bleu la force la plus redoutable de tout le pays. Les mâles dominants n’avaient pas apprécié. Ils étaient restés en retrait. Il n’était pas bon de contrarier Dame Longpeng. L’un ou l’autre avait bien essayé d’en finir avec Chavda mais on l’avait retrouvé dépecé. La peur tenait les autres en respect.

Chavda avait organisé la troupe des mâles dominants pour son départ. Suivant les ordres de Dame Érausot, elle avait laissé les jeunes mâles de côté. Elle avait par contre accepté que les mâles dominants partent avec leurs serviteurs. Elle avait présenté cela comme si elle avait lâché une concession. Dame Érausot lui avait conseillé de commencer par être intransigeante avant de céder, leur donnant l’impression qu’ils remportaient une victoire. Déjà, elle avait courir le bruit qu’ils étaient les seuls à pouvoir affronter les mondes noirs avec un bon espoir de survie. Ce qui avait flatté leur vanité que Dame Érausot trouvait surdimensionnée. La nécessité d’aller vite avait rendu la négociation à la fois plus âpre et aussi plus facile. Il fallait aboutir avant que n’intervienne la reine.

lundi 7 décembre 2015

Les mondes noirs : 9


La reine se tenait sur le qui-vive. Que lui avait préparé Dame Longpeng. Si une délégation du clan bleu arrivait maintenant, ce n’était pas le hasard. Elle se tenait très droite sur son trône. Elle les regarda arriver. Elle reconnut les dames du premier cercle, celui du conseil. Dans sa tête les pensées allaient à toute vitesse. La situation était grave si Dame Longpeng envoyait une délégation de son conseil. La question était de trouver où était la chausse-trappe. Un détail alerta la reine. Celle qui marchait en tête se tenait trop droite, trop fière. Ce n’était pas son habitude. Elle la connaissait. Si son nom lui échappait sur l’instant, elle la faisait surveiller depuis un moment. Cette dame avait un ego démesuré et une ambition incommensurable peut-être même pire que Dame Longpeng. Pourquoi lui envoyait-on cette personne ? La reine se pencha vers un conseiller qui s’approchait. Ce dernier lui murmura à l’oreille :
- Il y a eu des évènements graves au clan bleu. Tous les membres ont été rappelés dans les murs. Je n’ai pas réussi à en savoir plus.
Se redressant la reine planta son regard dans celui de celle qui avançait. Elle vit une lueur fugace dont elle sut si elle était de colère, d’ambition ou de mépris. La dame se mit à genoux selon le protocole. Si les autres finissaient couchées au sol, elle resta simplement à genoux. La reine tiqua. Cette dame prenait la posture de Dame de clan. Dame Longpeng était donc morte. Une joie mauvaise l’inonda, enfin débarrassée de cette épine plantée dans son orgueil. Elle détailla dame… Dame Érausot. Son nom se présenta à son esprit en même temps que revenait ce que ses espions lui avaient présenté. Dame Érausot était comme un fauve tapi à l'affût. Le fauve avait saisi sa chance. Il lui fallait revoir ses plans.
Elle se pencha vers son conseiller :
- Dites au chef des armées d’attendre mes ordres avant de lancer quelque chose.
La reine se leva, descendit les deux marches et s’avança vers la délégation. Elle dit alors d’un ton enjoué, tout en invitant du geste son interlocutrice à se relever :
- Dame Érausot, quel plaisir de vous voir ! Ainsi le clan bleu va bénéficier de vos sages conseils. J’espère que Dame Longpeng n’a pas souffert.
- Son pauvre cœur n’a pas supporté les mauvaises nouvelles. Il en a été transpercé. Malheureusement notre première dame en a perdu la tête de la voir ainsi. C’est contrainte par les évènements que je me suis dévouée pour cette si lourde tâche.
Ainsi parla Dame Érausot en se relevant. “Redoutable !” pensa la reine. L’image d’une goulque s’imposa à son esprit mais une goulque sans collier, une goulque sauvage. “Je vais te passer le collier” se promit-elle.
- Asseyons-nous et prenons une collation.
Joignant le geste à la parole, la reine s’assit en faisant un signe aux serviteurs. Dame Érausot s’assit très droite, très raide. Les deux sièges étaient proches tout en étant à une distance suffisante pour que les deux femmes ne puissent pas se toucher
- Ma reine…
Les paroles semblèrent avoir du mal à sortir. Cela éveilla la méfiance de la reine. Que lui préparait Dame Érausot ? Elle vérifia discrètement son poignard. La sécurité était ôtée. Elle scruta son interlocutrice pour essayer de deviner si elle avait une arme. La robe que portait Dame Érausot était bleue, bien sûr. Elle évoquait le ciel juste avant que ne disparaisse la lumière. Elle était très ajustée et ne pouvait cacher une arme que n’auraient pas vue les gardes qui fouillaient les entrées.
- Ma reine….
Brusquement Dame Érausot tomba à genoux, posa sa tête sur ceux de la reine, tout en relevant ses longs cheveux pour dégager son cou dans une attitude de soumission complète.
- Ma reine, je demande protection et aide pour moi et mon clan.
La reine se retrouva sans voix un instant puis prononça les paroles consacrées :
- Ton clan devient mon clan, tes mâles deviennent mes mâles et nos forces unies vaincront l’adversité.
Tout en disant cela, elle jurait intérieurement, injuriant en pensées dame Érausot qui lui coupait l’herbe sous le pied. Cette vieille formule n’avait pas été employée depuis des lustres et des lustres. Le dernier clan qui l’avait utilisée était le clan vert quand les barbares venus des montagnes avaient dévasté leurs terres. Elle connaissait le protocole. Le cou offert de son ennemie était une vraie invitation à le trancher, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas aller contre ce qui faisait les fondements de sa fonction. Elle posa la question rituelle :
- Dame Érausot, fille du royaume, quel est ton ennemi ? Qu’il soit mon ennemi !
- Ma reine… Un des nôtres, protégé de Dame Longpeng, a volé le talisman du clan. Notre Dame le portait sur elle, mais au moment de sa mort, elle ne portait que le talisman du voleur. Notre clan ne peut rester sans protection. Je suis venue à tes pieds demander la protection spéciale de l’Idole.
C’était donc ça ! La garce profitait que l’annonce de la disparition de l’Idole n’avait pas été faite pour venir se mettre au seul endroit que la reine ne pouvait atteindre. La reine enrageait intérieurement. Si la protection du clan bleu lui donnait des droits, cela lui donnait surtout des devoirs. Elle demanda néanmoins d’une voix douce :
- Quel est le nom de ton voleur ?
- Karabval ! Un jeune mâle de deuxième rang, connu pour son insubordination et ses frasques. D’après mon enquête, il a quitté le territoire du clan hier avec le talisman sacré. Et le malheur a fondu sur nous. Dame Longpeng est morte. Sa première dame est morte et la peur est notre compagne.
Redoutable ! Cette garce était redoutable pensa la reine. Elle réfléchit rapidement. Elle ne pouvait pas envoyer l’armée dans le territoire du clan bleu avec ce que venait de faire Dame Érausot. Mais elle ne pouvait pas laisser entendre qu’elle avait appelé l’armée pour rien.
- Dame Érausot, fille du royaume, ton malheur est mon malheur et ton voleur est mon voleur. Il a fait bien pire que cela. Il s’est servi du talisman sacré de son clan pour voler l’Idole. L’armée est sur le pied de guerre pour le retrouver. Ses complices sont morts. Lui a fui dans les mondes noirs…
Dame Érausot eut le bon goût de sembler horrifiée en apprenant ces nouvelles. Elle savait que la reine ne lui pardonnerait pas ce qu’elle venait de faire. Elle attendait d’entendre les exigences de la reine. Elle avait fait le pari du moindre coût de son attitude. Bien sûr, les intendants de la couronne allaient essayer de piller les richesses du clan bleu et la reine choisirait les mâles qui seraient intégrés dans son cheptel. Tout cela était préférable à la disparition du clan. Dame Érausot connaissait l’histoire aussi bien que la reine. Un clan avait subi, il y a longtemps, le déshonneur d’avoir profondément transgressé les lois royales. Son anéantissement par l’armée avait été complet. Dame Érausot savait que sans le talisman du clan, ils étaient vulnérables. Sa puissance était très grande, moins que celle de l’Idole, puisqu’il en tirait sa force. Il avait rendu le clan bleu très puissant. L’Idole était l’idole. Son pouvoir était immense et ne dépendait de personne. Les prêtres en étaient les gardiens. Seule la reine pouvait la solliciter. Seulement, l’Idole était le maître et sa réponse était son désir… Ce qui n’était pas toujours ce que souhaitaient les hommes. Dame Érausot n’avait pas de souvenir d’un appel à la puissance de l’Idole. Elle la vivait comme une entité, certes très puissante, mais surtout absente. Les derniers évènements semblaient lui donner raison. La reine continuait son discours :
- … la contribution du clan bleu sera la clef de la réussite de l’expédition. Les mâles du clan et leur intendance appuieront avec force les troupes de l’armée.
Dame Érausot encaissa la nouvelle sans rien montrer. Si elle pensait être mise en coupe réglée par les intendants de la reine, elle ne pensait pas envoyer ses mâles se faire tuer dans les mondes noirs. Le discours de la reine continua sur le même ton préparant l’action des troupes. Le clan bleu allait être en première ligne sans même son talisman pour le protéger.

mercredi 2 décembre 2015

les mondes noirs : 8

La reine écoutait les yeux plissés. Ce signe de concentration intense mettait mal à l’aise Kricht et Sschmall. Ils faisaient leur rapport devant la reine après l’avoir fait devant le grand prêtre. Ce dernier les avait aussi soigneusement préparés que possible à rencontrer la reine. Elle avait le don de comprendre ce qu’on ne voulait pas lui dire et avec deux imbéciles comme ceux-là, le grand prêtre craignait le pire. L’ambiance était lourde et les cris de leurs compagnons n’étaient pas là pour les encourager.
La reine s’était fait préciser le déroulement des évènements. Lors de la première veille de la nuit, quelque chose était arrivé. Les gardiens, même torturés, avaient tous parlé de l’Idole en marche. La reine avait une foi minimum et ne croyait pas que ce tas de pierres pouvait bouger. Quelque chose l’avait mis en mouvement. Ce quelque chose avait à voir avec la bande de la taverne du puits sans fond. Ses informateurs connaissaient tout de cette bande. Ils savaient sur chacun des membres, le clan d’origine, la position hiérarchique, les antécédents judiciaires et pour certains, ils savaient même leurs capacités à se battre ou à voler. Mircht avait donné l’alerte. Il avait découvert l’absence de l’Idole en venant prendre son tour de veille. Ses cris avaient réveillé les goulques et les goulques avaient réveillé tout le monde. Kircht, Sschmall et leurs patrouilles étaient intervenus dès les premiers cris. Ils ne payaient pas de mine mais avaient fait ce qui devait être fait. La bande de la taverne du puits sans fond avait présenté des signes suspects. D’abord, ils n’étaient pas saouls et ils avaient tous fui en voyant les gardiens sortir patrouiller avec les goulques. Ils avaient vu la bande s’égayer comme un vol de moineaux. Devant cette évidente culpabilité, ils avaient donné la chasse et, devant le refus de coopérer de tous, les avaient exterminés sauf un. Kricht et Sschmall n’en menaient pas large. Tout le monde connaissait la rivalité entre la reine et le clan bleu, ou plus exactement entre la reine et Dame Longpeng.
Ils auraient bien raconté tout ce qu’ils savaient à la reine mais le grand prêtre devait un service à Dame Longpeng. Il leur avait interdit de citer le nom de Karabval, tout en sachant que ni Kricht ni Sschmall n’avaient les nerfs assez solides pour tenir tête à la reine.
Le grand prêtre écoutait les gaffes des gardiens. La reine les amenait là où elle le voulait et le nom de Karabval fut prononcé. Il vit le sourire sadique de la reine à cette nouvelle. Elle allait pouvoir enfin la coincer, cette Dame Longpeng, qui avait toujours si bien manoeuvré que l’arc-en-ciel des clans commençait maintenant par le bleu.
La reine préparait dans sa tête son plan d’action pour abattre le clan bleu, tout en se faisant préciser des détails comme le nombre de morts et le nom des clans impliqués.
- Qu’on convoque l’armée, dit-elle. Personne ne peut rester dans les mondes noirs. Il a dû réussir à rentrer à son château.
Autour d’elle, les serviteurs se précipitèrent. On ne faisait pas attendre la reine si on tenait à la vie. Kricht et Sschmall, toujours agenouillés devant le trône, tremblaient de peur. Ils pensaient avoir été oubliés mais n’osaient pas bouger. Kricht aurait donné beaucoup pour être avec ses goulques à patrouiller sur les toits du temple à son habitude. Quant à Sschmall, il se répétait comme un mantra : “Ne pas bouger ! Ne pas bouger !”
Le chef de l’armée arriva ventre à terre, suivi par son état-major. Il s’inclina profondément sans pour autant mettre les genoux à terre. Kricht qui n’avait toujours pas relevé la tête, voyait juste ses bottes et son sabre. Les soldats étaient moins grands que les gardiens. Pour s’être parfois battu avec, il savait qu’ils compensaient leur manque d’allonge et de puissance par un entraînement de tous les jours à la limite du supportable. Tout le monde savait qu’il y avait des morts. Cela rendait l’armée presque invincible.
- Tu sais ? dit la reine.
- Oui, ma reine. Je sais, mais je ne sais pas qui.
- Le clan bleu trempe là-dedans. Je veux que tu récupères un de leurs mâles. Karabval !
Le chef de l’armée sursauta :
- Le préféré de Dame Longpeng ?
- Celui-là même et je le veux vivant.
- Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il en s’inclinant pour prendre congé.
- Emmène ces deux-là… ils peuvent te donner des indications.
Le chef de l’armée toucha l’épaule de Kricht :
- Venez !
Kricht et Sschmall sortirent derrière le groupe de l’état-major, tête basse comme deux enfants pris en faute. Ils dépassaient les soldats de plus de deux têtes sans se sentir en sécurité. Le grand prêtre n’avait rien dit en leur faveur. Ils avaient échoué dans leur mission.  Verraient-ils la fin de la journée ?
Leur groupe croisa une délégation du clan bleu qui entrait. Kricht et Sschmall eurent la même pensée. Ils ne seraient pas les seuls à connaître la tempête.

vendredi 27 novembre 2015

Les mondes noirs : 7

La première dame fut la première à la poignarder. Sans même prendre le temps de retirer son poignard de la poitrine de Dame Longpeng, elle fouilla son surcot. Elle jura et continua son inspection sous la chemise. Elle jura à nouveau, mais ne put se redresser. La quatrième dame venait d’abattre son sabre court sur sa nuque. La tête roulait au loin pendant que giclait le sang. Chimla retint un cri. Pour faire bonne mesure, la quatrième dame assassina deux autres dames du conseil.
- Mon nom de règne sera : Dame Érausot. Quelqu’un veut ajouter quelque chose ?
Sa posture menaçante, sabre haut, découragea les autres femmes qui mirent genou à terre pour prononcer le serment de soumission. Nul ne se faisait d’illusion. Ce serment était purement formel, à la moindre faute, la nouvelle Dame serait éliminée.
Chimla s’était précipitée pour soutenir la tête de Dame Longpeng agonisante. Elle poussa le cadavre de la première dame. Elle vit sa maîtresse ouvrir les yeux, la regarder et les refermer.
- Écoute, murmura-t-elle. Fais bon usage de ce que je vais te dire. Tu seras le moment venu une très bonne Dame du clan bleu, mais pour cela, il te faudra le talisman du clan que m’a volé Karabval.
Chimla comprit à peine les dernières paroles, tellement elles furent dites à voix mourante. Quand elle releva la tête pour regarder ce qui se passait, les gardes étaient entrées. Ces amazones étaient les guerrières les plus féroces du pays. Grâce à elles, le clan bleu avait traversé bien des crises. Leur chef regarda la situation et mit genou à terre. Tout le monde comprit alors d’où venait le sabre court que nul n’avait le droit de porter dans la salle du conseil.
- Chvada, tu seras pour moi, celle que tu as été pour Dame Longpeng et pour te remercier de tes loyaux services, tu superviseras aussi les gardes mâles.
Chvada ne put contenir un sourire en s’inclinant. Son pouvoir s’étendait. Dame Érausot fit un signe pour qu’on évacue les corps. Les servantes s’agitèrent et on installa les sièges un peu plus loin sur le dallage.
- CHIMLA !
La voix claqua comme un fouet.
- Fais-moi ton rapport et ne te permets pas ce que tu osais avec Dame Longpeng.
Chimla s’inclina et débita son rapport sans rien omettre de ce que lui avait dit Kricht. Elle raconta aussi sa rencontre avec Cigmal. Dame Érausot la questionna sur le lien qui l’obligeait face à Cigmal.
- Bien sûr, tu es liée par le code des honneurs, mais peut-être faudra-t-il un jour rompre ce lien.
Cette remarque sonna comme une menace. Chimla ne s’y trompa pas. Le plus simple pour Dame Érausot ne serait pas de tuer Cigmal. Chimla sortit à reculons en s’inclinant tous les trois pas. Elle vit Chvada s’avancer et murmurer à l’oreille de Dame Érausot qui, l’espace d’un instant, eut l’air déconfit. Chimla comprit que la fouille des deux corps n’avait pas permis de trouver le talisman. Pourtant Chvada glissa quelque chose dans la main de Dame Érausot qui se dépêcha de l’enfouir dans son surcot.

dimanche 22 novembre 2015

Les mondes noirs : 6

Chimla fit un semblant de révérence et reprit sa course. Elle n’avait pas donné l’information principale mais ne doutait pas que Cigmal la trouverait rapidement. Il ne fallait plus perdre de temps. Le clan bleu était en danger. Elle prit des couloirs moins sûrs mais aussi plus rapide. Tous les sens en alerte, elle évita plusieurs fois des rencontres plus ou moins agréables avant d’arriver en vue du palais du clan bleu. Elle montra patte blanche au portier. On appelait ainsi ce rituel propre à chaque clan.
Les portiers étaient des brutes épaisses et sans intelligence. Elles ne connaissaient que le morceau de cuir avec lequel on les avait élevées. Chaque clan élevait ses portiers avec un cuir dont l’odeur était infalsifiable. Chacun dans le clan en avait un morceau et c’est lui que Chimla devait montrer à chaque fois qu’elle rentrait. Le portier la regardait, la reniflait et se détournait. Malheur à celui qui ne l’avait pas. Les portiers avaient le corps plus dur que la pierre et bloquaient alors le passage laissant le soin aux gardes d’intervenir.
Chimla se précipita, sous le regard étonné des gardes, peu habitués à la voir courir ainsi. Elle bouscula même un mâle dominant qui exprima vertement ce qu’il allait lui faire dès qu’il l’aurait attrapée. Elle connaissait les lieux par cœur et prit les raccourcis lui évitant le flot des serviteurs. C’est ainsi qu’elle déboucha près de celle qui gardait la porte de Dame Longpeng. C’était heureusement une fille qui lui devait des services, elle se fit reconnaître et tout essoufflée lui demanda d’ouvrir la porte sans attendre.
Dame Longpeng était en conférence avec ses dames premières. Elles étaient le conseil qui gouvernait le clan. Elle s’interrompit au milieu d’une phrase en voyant entrer Chimla comme une flèche sans respecter les conventions. Cette dernière se jeta au sol avant d’être à bonne distance et finit son parcours en glissant sur les coudes et sur le ventre :
    -  Dame Longpeng… C’est une catastrophe !
Dame Longpeng fit taire d’un geste les dames premières qui manifestaient bruyamment leur désaccord à cette interruption.
    -  Parle Chimla !
    -  Karabval est compromis avec la bande de la taverne du puits sans fond.
Ce fut une cacophonie dans la salle du conseil. Toutes les dames parlaient en même temps, seule Dame Longpeng se taisait. Elle était devenue livide. Elle qui s’était mise debout pour imposer le silence se laissa tomber lourdement sur son siège. Le bruit mou qu’elle fit, imposa un silence complet plus efficacement que des cris.
    -  Nous sommes perdus… murmura-t-elle.
Chimla en fut peinée pour elle. Dans ce monde sans pitié, Dame Longpeng l’avait toujours épargnée. Elle remarqua pour la première fois ces rides profondes sur le visage de sa maîtresse. Dame Longpeng était une vieille femme. Ce fut un choc pour Chimla qui l’avait toujours considérée comme un roc inébranlable dirigeant le clan bleu.

mardi 17 novembre 2015

Les mondes noirs : 5

Elle fut brutalement arrêtée dans sa course. Quelqu’un venait de lui attraper le bras. Elle se retourna pour fusiller du regard celui qui venait de la stopper. Elle jura intérieurement. Cigmal du clan jaune ! Elle allait devoir jouer serré. Cigmal était un des mâles dominants de son clan.  Il se tenait dans le premier cercle de Dame Ségaze. Chimla grimaça de douleur.
 -   Lâche-moi ! Tu me fais mal. Je vais être en retard.
 -   Tout doux, ma belle. N'oublie pas ce que tu me dois.
Chimla se mordit la lèvre inférieure. Elle n'était  pas prête de l'oublier. Cigmal lui avait sauvé la vie. C'était un hasard mais elle était depuis définitivement liée par le code des honneurs.
 -    Quelqu’un m’a dit que tu avais vu ton gardien amoureux…
 -    Et alors… j’essaye juste de savoir ce qui se passe.
 -    Et tu cours comme une folle voir Dame Longpeng ! Ne me prends pas pour un idiot. Que sais-tu?
Chimla se débattit pour faire lâcher Cigmal, mais elle savait que si elle partait, il avait le droit de la tuer avant qu’elle n’ait fait trois pas.

 -    Rien qui intéresse le clan de Dame Ségaze!
 -    Ce n’est pas à toi de juger cela, ne m’impatiente pas !
 -    C’est la bande de la taverne du puits sans fond qui serait derrière tout ça.
Cigmal fronça les sourcils. Cette bande était composée d’un ramassis de vauriens dont certains du clan jaune. Ce n’était pas une bonne nouvelle. Il lui fallait en savoir plus.
 -    Que sais-tu d’autre ?
 -    Les gardiens les ont presque tous tués, mais certains seraient dans les mondes noirs, ce qui revient au même.
 -    Tu n’as pas tort, et ton amoureux prognathe n’a rien dit d’autre ?
 -    Il avait peur pour sa vie. La reine a donné carte blanche à Karvach.
Cigmal eut un rire mauvais :
 -    Qu’on élimine des gardiens est une bonne affaire pour les clans. Va et cours vers ta maîtresse, j’ai à faire. On se retrouvera.

jeudi 12 novembre 2015

Les mondes noirs : 4

La suivante n’en demanda pas plus et prit la fuite pour aller exécuter l’ordre. Karabval était un cas particulier dans le clan. Le moindre mâle qui aurait fait ce qu’il faisait aurait été éliminé. Il avait un pouvoir particulier sur Dame Longpeng. Tout le monde cherchait son secret.
La suivante courut le long des couloirs. Elle devait voir Kricht. Elle savait qu’il n’était pas parmi ceux qui avaient fauté. Elle l’avait rendu fou amoureux par un filtre que lui avait donné sa maîtresse. Elle avait compris qu’il était parti en patrouille. Elle le rencontra alors qu’il arrivait à la porte du temple. Il était un géant parmi les géants. S’il avait eu autant d’intelligence que de prestance, il aurait probablement commandé tous les gardiens. S’il était reconnu pour être le meilleur, cela n'empêchait pas les autres de se moquer de lui... derrière son dos. Elle grimaça. Il était avec Sschmall. Elle n’aimait pas Sschmall. Son regard lubrique la mettait mal à l’aise ainsi que ses sous-entendus. Pourtant elle s’avança minaudant pour attirer l’attention de Kricht. Elle fut soulagée de voir que son compagnon avait l’air trop préoccupé pour lui parler. Elle remarqua les goulques. D’habitude, elles ne demandaient qu’à rentrer. Aujourd’hui, elles rechignaient et sans sa ceinture de commande, Kricht ne les auraient pas dominées.
 -    Salut, mon grand ! Comment vas-tu ? minauda-t-elle.
 -    Ah ! C’est toi, Chimla. J’vais pas avoir le temps. On a couru après l’voleur mais l’est parti dans les mondes noirs.
Chimla sursauta. Les mondes noirs étaient à la fois leur protection et leur malheur. Si aucun étranger ne les traversait, personne ici n’en était revenu.
 -    Et c’est qui ce fou ?
 -    Tu dois pas connaître… C’est un mâle du clan bleu.
Pour Chimla se fut comme un électrochoc. Si pour Kricht, elle était une des nombreuses suivantes de la reine, Chimla appartenait  viscéralement au clan bleu. Elle se fit plus câline. Kricht n’avait pas la tête à la bagatelle. Il savait qu’il risquait de finir entre les mains de Karvach.
 -    Écoute, Chimla, C’est pas que j’voudrais pas, mais là j’ai pas l’temps.
 -    Allez, dis-moi… que j’me fasse mousser auprès des copines, répondit-elle avec un sourire enjôleur.
 -    Ah ! Ya pas ! T’sais y faire ! Mais tu m’retrouves après ton service….
 -    Quand tu veux et où tu veux… tu sais que j’peux rien te refuser...
Pour avoir l’information, Chimla était prête à tout. Elle lui fit un rapide baiser sur les lèvres en lui laissant plonger le regard dans son décolleté. L’effet fut immédiat. Le visage de Kricht se congestionna.
 -    Tu dragueras plus tard, lui cria Sschmall, on nous attend.

Kricht quitta à regret Chimla en lui disant :
 -    C’est la bande de la taverne du puits sans fond… Y’en a qu’un qui nous a échappé…
 -    Et qui ?
Kricht passait déjà sur le pas de la porte quand il répondit :
 -    Karabval !
Chimla retint un cri. Elle partit en courant vers Dame Longpeng. Karabval dans les mondes noirs ! La nouvelle était d’une importance capitale. Que sa bande de vauriens se soit fait massacrer par les gardiens et que Karabval ait disparu désignait le clan bleu comme coupable.

samedi 7 novembre 2015

les mondes noirs : 3

Tous les courtisans étaient sur le qui-vive. Il n’était pas bon de traîner sur le chemin de la reine. Mais il n’était pas bon non plus de ne pas savoir ce qui se passait et ce qui se tramait. Trop de gens s’étaient retrouvés avec un poignard dans le dos par ignorance. C’était un jeu subtil d’évitement ou de rencontres furtives.
Dame Longpeng était de celles qui étaient passées maître dans l’art de jouer à ce jeu. Elle avait envoyé ses suivantes rappeler à certains toutes les faveurs qu’ils devaient et surtout tout ce qu’ils risquaient à ne pas obéir. Toutes les grandes familles de la cour faisaient de même. Les couloirs furent rapidement remplis de gens. Chacun mettait ses réseaux en œuvre. La nouvelle du vol de l’Idole se propagea à la vitesse d’un feu de paille par grand vent. Dame Longpeng en eut un rictus de contentement. Elle allait pouvoir pousser ses prétentions devant cette reine qu’elle haïssait. Sans l’Idole, la royauté vacillait sur ses bases. L’Idole donnait le pouvoir mais en contrepartie, les rois et reines lui devaient protection. L’Idole était l’avatar, le réceptacle de la divinité sur cette terre. Ses suivantes ramenaient les informations. Dame Longpeng les triait et donnait ses ordres. Tout son clan était sur le pied de guerre. Ce vol était une chance de s’approcher du pouvoir suprême. La déroute des gardiens la combla de joie. Elle grimaça en apprenant que Karvach s’en occupait. Elle soupesa le risque qu’il trouve des indices de ce qui s’était passé. Il n’avait à sa disposition que les gardiens en poste ce soir-là. Elle pensa que ce n’étaient que des pions manipulés par un vrai joueur. Elle passa en revue dans sa tête, les différents clans, cherchant si l’un d’eux aurait pu préparer et surtout réussir une telle action.
- Ma Dame, dit Kinch. Les gardiens torturés semblent raconter n’importe quoi. Ils disent avoir vu bouger l’Idole. 
Dame ricana en entendant ce récit. L’Idole ne pouvait bouger toute seule. Ce n’était qu’un tas de pierres recouvertes d’or. Le vrai pouvoir de l’Idole était dans l'homuncule scellé dans son thorax là où un homme aurait eu un cœur. Elle était une des rares à connaître la vérité sur l’Idole et à la mépriser. Ce tas de cailloux n’avait d'intérêt que par la peur qu’il engendrait dans le peuple. Si elle affichait une foi inébranlable dans la divinité, elle n’y croyait absolument pas, comme les autres chefs de clan. Seule la puissance lui faisait courber l’échine. 
- Combien en a-t-il tué ?
- Il n’en restait plus que cinq quand je suis partie, Ma Dame. Tous ont raconté la même chose et pourtant Karvach n’a pas ménagé sa peine. J’ai commencé à entendre les cris en arrivant par le couloir des cuisines.
Dame Longpeng apprécia la performance. Vraiment Karvach était doué. Le meilleur bourreau du clan ne lui arrivait pas à la cheville. Elle eut un léger regret de ne pouvoir l’avoir à son service en entendant cela. Le plus important n’était pas là. S’il n’arrivait pas à tirer d’autres informations, on ne saurait jamais la vérité. Elle reprit ses supputations. Qui pouvait être derrière tout cela ? Une autre suivante entra.
- Vos ordres sont exécutés, Ma Dame. Nos hommes de main ont éliminé les gêneurs.
- Bien, et nous quelles sont nos pertes ?
Chaque crise était  l’occasion de se débarrasser de ceux qu’on ne pouvait atteindre facilement. La désorganisation engendrée était propice à ces coups de main.
La suivante cita quelques noms que Dame Longpeng balaya d’un revers de la main, rien que des proies prévues. Aucun des hommes du conseil n’était dans la liste.
- Seul Karabval manque à l’appel, Ma Dame.
Le front et les joues de Dame Longpeng s’empourprèrent. La suivante s’aplatit encore plus. La colère de sa Dame était redoutable.
- Trouvez-le ! dit-elle les dents serrées. Et amenez-le !

lundi 2 novembre 2015

Les mondes noirs : 2

Les hurlements de la reine couvraient ceux des gardiens achevant de mourir sur les pals. La garde noire menaçait les autres. La reine les avait fait rassembler en un troupeau, tous les gardiens présents dans le temple cette nuit-là. Légèrement détaché du lot, Mircht n’en menait pas large. Il n’avait eu la vie sauve que parce qu’il avait donné l’alerte. L’Idole avait disparu quand il était arrivé pour assurer la deuxième veille. Son cri avait réveillé les goulques qui somnolaient et leurs rugissements avaient fait le reste.
- Qu’on me trouve ceux qui gardaient la pièce sacrée !
Le chef de la garde noire fit une grimace d’assentiment. Il s’avança vers les gardiens agenouillés, et hurla sa demande. Les gardiens tremblèrent.
Tant que l’Idole était là, ils étaient intouchables. Tout le monde, même la reine, leur devait le respect. Ils en avaient bien profité, pillant et détroussant en toute impunité. Certains même s’étaient attaqués à l’entourage royal. On les avait retrouvé morts égorgés. Le coupable n’avait jamais été puni. Les goulques, elles-mêmes, à la vue perçante et à l’odorat infaillible, n’avaient pas pu suivre de trace. Quand Karabval avait laissé entendre que c’était l’Idole qui avait fait cela pour se venger des gardiens qui la déshonoraient, cela avait engendré une double rumeur. “Les pouvoirs de l’Idole étaient sans limite” était la première. La deuxième faisait de Karabval le tueur mystérieux.
La perte de l’Idole les laissait aussi démuni qu’un smoul sans sa coquille. Les gardiens pourtant gardèrent le  silence. Le rictus de Karvach s’agrandit. Il adorait torturer et aujourd’hui, il allait se rassasier.
La reine était partie quand il commença ses basses besognes sur le premier de ses prisonniers. Étalé sur une planche, dépouillé de ses vêtements et surtout de sa ceinture, le gardien tremblait de peur. Si leur race était grande, celle qui fournissait la garde noire était encore plus grande. Karvach avait la réputation d’avoir tué une goulque à mains nues. Quand on voyait sa carrure et les énormes battoirs qui lui tenaient lieu de mains, quand on observait les griffes qui les prolongeaient, on ne pouvait que le croire. Il entreprit d’ailleurs de faire parler le gardien en lui découpant la peau avec.

mardi 27 octobre 2015

Les mondes noirs : 1

Quand les goulques arrivèrent près de l’escalier lumineux, elles s’arrêtèrent. Ces bêtes aux longues pattes puissantes, au mufle court bardé de crocs, connaissaient leur territoire. Elles ne pouvaient descendre les marches. Leurs colliers déjà pulsaient d’une sombre couleur. Une marche plus bas, la douleur leur aurait scié le cou. Elles regardèrent en arrière, tout en grondant leur colère de ne pouvoir suivre leur proie. Elles attendaient les gardiens. L’une d’elle n’en tenant plus, risqua une patte sur la marche inférieure. Elle glapit de douleur et de terreur, s’effondrant quand son collier l’étrangla. Les autres reculèrent gondant de plus belle. Un bruit de course les fit se retourner en partie. Les gardiens arrivaient. Les goulques baissèrent leurs têtes cornues dans un signe de soumission. Ceux qui arrivaient étaient des êtres géants, massifs et prognathes. Leur course ébranlait le sol. Ils s’arrêtèrent comme les goulques en haut de l’escalier lumineux.
- L’ordure a pris la fuite dans les mondes obscurs, dit le plus grand.
Son habit était rouge comme le sang, il tenait à la main un long cimeterre. La lame en était ternie par endroit par les traces de sang séché.
- Ouais ! Mais on a éliminé les autres, répondit celui à l’habit aussi noir que son cœur.
Il hurla quand le plat de la lame du gardien aux habits rouges lui frappa les lèvres :
- Ta gueule, Sschmall. La reine s’en fout. L’Idole est partie. Cette ordure doit l’avoir avec lui.
Sschmall pâlit autant que sa peau sombre le permettait.
- J’vais pas là-dedans, hurla-t-il en désignant la tache noire à leurs pieds. Kricht ! Tu peux pas me demander ça !
- Et qu’est-ce tu crois ? Qu’la reine va te prendre par la main ? On f’ra c’qu’elle dit ! Magne, on rentre !
Les lourds gardiens se mirent en marche. Kricht toucha sa boucle de ceinture, là où un cabochon jaune semblait pulser. Les goulques glapirent sous la douleur et lâchant leur veille en haut de l’escalier, elles vinrent se ranger contre les jambes des colosses.
Leurs pas résonnèrent sur les pierres de la rue dans un silence de mort. Ils ne virent personne. D’ailleurs personne n’aurait osé sortir quand les gardiens et les goulques erraient.

dimanche 18 octobre 2015

Les mondes noirs : introduction

Immobile en haut de l’escalier lumineux, il regardait la tache noire qui s’étendait au pied de la butte. La ville s’arrêtait là, après commençait le no mans land. Il vérifia ses armes. Son sabre glissait sans effort dans son fourreau. Ses couteaux, répartis tout au long de sa personne, étaient bien assurés. Quant à sa lance, il l’avait soigneusement aiguisée le matin même.
Il descendit les marches avec lenteur, sentant bien monter les odeurs des miasmes qui régnaient dans ces bas-fonds.
Il hésita sur la dernière marche. C’était, il le savait, le dernier support solide avant le sol incertain composé à moitié d’eau et à moitié de choses innommables.
Il prit une grande inspiration et posa enfin le pied sur quelque chose de spongieux. Ses yeux s’accoutumèrent à la nuit, discernant les ombres qui allaient devenir des formes. Tous ses sens en éveil, il guettait. Le danger était là. La seule question était : quand arriverait-il ?

samedi 3 octobre 2015

Césure 12

Ce fut le choc qui me réveilla. Un homme avait buté sur mes jambes, s’étalant de tout son long sur le chemin. Je bondis sur mes pieds l’aidant à se relever. Il semblait à moitié assommé par le choc. Je le fis asseoir à côté de moi. Il se laissa faire. Le soleil était déjà haut dans le ciel. De nouvelles questions m’assaillirent. Comment avais-je pu dormir aussi longtemps ? Pourquoi ne m’avait-il pas vu ?
L’homme grommela quelque chose. J’en oubliais mes interrogations. Il jeta sur moi un regard incrédule et apeuré.
- Quel est ton nom ? lui demandais-je.
- Cléophas…
Il parut prêt à ajouter quelque chose sans qu’aucun son ne sortit de sa bouche.
- Tu n’es pas romain, me déclara-t-il.
Je fis non de la tête, étonné qu’on me pose cette question. Et puis je compris en le détaillant mieux. Le teint sombre et la barbe broussailleuse, je devais lui paraître étranger avec mes cheveux châtains et mon teint clair. 
- Que faisais-tu là, par terre ?
- Je dormais.
Il se massa à nouveau la tête et tenta de se lever sans y parvenir.
- Il faut que je parte, dit-il dans un souffle.
Je l’aidais à se lever mais il titubait. Je lui passais un bras sous l’épaule et je me mis à marcher au même pas.
- Je t’accompagne, lui dis-je, je n’ai rien d’autre à faire.
Le soutenant à moitié, je me mis en avancer avec lui. Au bout d’une centaine de pas, il sembla aller mieux. Nous marchions lentement. L’homme semblait préoccupé. Ses regards inquiets lui montraient-ils des dangers ? Je ne savais quoi dire mais nous faisions de nombreux détours par de petites venelles.
- Je ne vois rien, lui dis-je, après que nos détours nous aient ramenés en arrière.
- Je sais que je tremble probablement pour rien, mais après ce qu’il s’est passé…
Mon regard se chargea d’interrogation.
- Qui est ton maître ? m’interpella-t-il.
- Je n’ai pas de maître ! protestais-je.
Il me regarda comme s’il ne me croyait pas.
- Tu es sûr que tu n’es pas romain? reprit-il.
- Je viens d’ailleurs… lui répondis-je.
- Tu dois dire vrai… tu n’as pas l’accent.
Il ajouta quelques mots en “us” et en “a” que je ne compris pas. Je répondis par un silencieux sourire.
- Alors tu n’es pas venu pour la Pâques ?
Moi qui n’avais jamais fêté Pâques, je fis non de la tête.
- Je suis ici par hasard. Mon pays est beaucoup plus loin. Et j’aimerais bien le retrouver, ajoutais-je à voix basse....
Comme nous approchions des portes de la ville, il redoubla de précautions. Il ne se détendit qu’une fois loin des gardes. Ma méconnaissance des us et coutumes lui avait rendu service. Les gardes s’étaient divertis à mes dépens, le regardant à peine.
Cléophas m’avait alors parlé des évènements, de l’arrestation de son mentor. J’avais reconnu sans peine la situation dont parlait toute la cathédrale. Je n’osais pas lui dire que je connaissais la suite, me bornant à commenter ses dires sur ce qui s’était passé.
Nous marchions depuis peu quand un homme se retrouva à notre hauteur, marchant du même pas.
- De quoi discutez-vous en marchant ? nous demanda-t-il
- Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci, lui répondit Cléophas
- Quels événements ?
-Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.
Notre nouveau compagnon parut contrarié, nous reprochant de ne pas comprendre. Dans la clarté du soir, il nous parla d’une voix calme et tranquille nous expliquant les évènements à la lumière des textes anciens. Il cita des gens que je ne connaissais pas, d’autres dont j’avais vaguement entendu parler. À l’écouter tout avait une cohérence parfaite. Par moment pendant que Cléophas semblait digérer tout ce qu’il avait entendu, notre nouveau compagnon me parlait. Ma vie lui semblait connue et elle aussi semblait prendre sens à travers le récit qu’il en faisait.
Nous marchâmes ainsi jusqu’au soir. Cléophas avait repéré une auberge pour la nuit mais notre compagnon semblait vouloir aller plus loin.
- Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.
Je fus heureux de la remarque de Cléophas. C’était la première fois que je me sentais à ma place dans ce curieux monde. L’homme ne se fit pas plus prier et entra avec nous. Manifestement, Cléophas était connu dans l’auberge. On lui indiqua rapidement une table et on nous amena coupe et bols pour le repas. La servante posa le pain sur la table ainsi qu’un pichet de vin. Sans plus attendre notre compagnon prit du pain, dit une bénédiction et le rompit. Puis versant du vin dans une coupe, il dit une autre bénédiction et nous partagea le pain et le vin. Ce fut comme si un éclair emplissait la pièce. Aveuglé, je fermais les yeux.

Bip… Bip… Bip…
- Docteur ! Docteur ! Le malade du 15 se réveille !
Il y eut des bruits de pas précipités autour de moi. J’ouvris les yeux sur un plafond blanc. L’espace sonore était envahi de bip, d’ordres, de cris. Un visage passa dans mon champ de vision :
- Serrez-moi la main, si vous m’entendez !
Je pris conscience de mon corps. Ma main, où était ma main? Cela dura un instant d’éternité et puis je retrouvais toutes mes sensations. Une main serrait la mienne, je la serrais en retour. Une pulsation douloureuse me tapait dans le crâne.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demandais-je d’une voix que je reconnus à peine.
- On vous a retrouvé dans le brouillard. Vous avez reçu un morceau de gargouille sur la tête.
- Ah ! Et alors !
- Voilà trois jours que vous êtes dans le coma… mais maintenant cela va aller… reposez-vous. Je reviendrai tout à l’heure.
La main quitta ma main. Je sentais le poids de mon corps et sa raideur. Une gargouille… j’avais pris un morceau de gargouille sur la tête…. Cela me fit rire. Peut-être était-ce une gargouille du nord !

mardi 22 septembre 2015

Césure 11

Quand ma vue se stabilisa j’étais sur une place. La tension était palpable. Une foule en colère bouillonnait autour de moi. Jeunes et vieux semblaient s’être rassemblés pour faire justice. J’entendis Des paroles sans tout comprendre. La Loi disait que… Sans comprendre précisément les mots, je comprenais parfaitement que, ce que disait la Loi, était terrible. On y parlait de mort en oubliant la vie. Je me frayais un chemin parmi ces braillards, évitant de les bousculer, choisissant les passages où les poings n’étaient pas fermés sur des pierres. Je me retrouvais au premier rang d’une sorte d’arène délimitée par la foule. Au centre de ce cercle improvisé, deux personnes se tenaient dans des attitudes différentes. Debout une femme, raide de peur, jetait des regards anxieux à tous les hommes qui formaient un mur vociférant l’entourant de toutes parts. Elle tentait par des gestes maladroits, d’ajuster une robe qu’elle n’avait manifestement pas eu le temps de mettre correctement. Devant elle, un homme se tenait accroupi. Il dessinait sur le sable. L’enchaînement des courbes faisait un tracé harmonieux que je reconnus tout de suite. L’enfant du désert avait bien grandi. Il avait cette même attitude, calme et sereine, ne défiant personne. Il semblait étranger à la scène.
Le premier cercle des participants criaient haut et fort son indignation devant cette femme prise en flagrant délit d’adultère. Ils recrachaient comme un venin cette loi qu’ils n’avaient pas digérée. Ils en appelaient aux pères de leurs pères pour punir ces turpitudes. Devant cette foule hostile la femme tenant sa robe déchirée, gardait la tête baissée. Je ne savais quoi dire ni que faire quand brusquement il se leva. À ses pieds, les dessins attirèrent mon regard et celui de la femme.
Un silence se fit, encore plus inquiétant que le tohu-bohu précédent. La femme jeta un regard circulaire chargé de peur et de défi. Je vis des mains blanchir en serrant plus fort les pierres ramassées.
Plusieurs hommes sortirent du rang pour porter leurs accusations. La tension monta encore d’un cran. Je compris le piège. Ce n’était pas elle qui était visée. Bien sûr, elle avait transgressé la loi et cette loi punissait de mort par lapidation ceux qui le faisaient. Le plus important était ailleurs. C’était un combat sans merci entre les accusateurs et l’homme qu’était devenu l’enfant du désert. Soit il disait de la laisser aller et c’est lui qu’on lapiderait pour trahir la Loi, soit il la condamnait et il serait en contradiction avec ses propres paroles.
L’homme se leva. Il regarda autour de lui non pas une foule mais des hommes, ses yeux accrochant un à un les regards. Comme tout le monde, je retins ma respiration...
- Que celui qui n’a jamais péché, lui jette la première pierre.
Se baissant, il se remit à dessiner sur le sol.
Je m’attendais à beaucoup de choses mais pas à cela, les autres non plus d’ailleurs. Il y eut un moment de flottement. Des regards interrogatifs furent échangés. Le temps fut comme suspendu. Puis on entendit le bruit d’un caillou tombant à terre. Je me tournais juste à temps pour voir une couronne de cheveux blancs s’éloigner. D’autres suivirent dans le silence. On était loin des vociférations. Chacun était maintenant seul avec sa propre conscience.
J’entendis sur ma droite quelqu’un murmurer :
- On va pas partir comme ça ?
Un grognement lui répondit. L’homme qui l’avait poussé se détourna pour s’éloigner.
Il y eut un cri de rage poussé par un colosse. Il jeta sa pierre avec une telle violence qu’elle s’enfonça dans la terre à ses pieds. Se retournant, il s’en alla presque en courant bousculant tout et tous sur son passage.
Pendant ce temps, celui dessinait semblant étrangement étranger à ce qui se passait. Ses doigts couraient, traçant des semblants de mots sur le sol sableux. Je m’éloignais aussi, doucement sur la pointe des pieds. Personne ne fit attention à moi… Pourtant j’eus la sensation qu’il ne me quittait pas des yeux.
J’errais encore dans la ville ne sachant vers où diriger mes pas quand survint la nuit. C’était une nuit profonde sans lumière pour guider mes pas. J’avançais à tâtons. Cela me rappela mes premiers pas dans la cathédrale. Je désespérais de retrouver une issue. De nombreuses questions se bousculaient dans ma tête, sur ma vie, mes actes, mais surtout revenait sans cesse la question du pourquoi j’étais là.
Le découragement me prit après plusieurs heurts dans des obstacles aussi invisibles qu'improbables dans ce néant. Je me couchais là contre le mur, appelant la mort puisque ma vie s’était enfuie, ne me voyant pas continuer ainsi de situations incroyables en rencontres sans à venir. 

mercredi 9 septembre 2015

Césure 10

On amena un âne déjà chargé pour le voyage. Sedma prit la bride et après un dernier signe à son maître, il se mit en chemin. Je lui emboîtais le pas.
- Le prochain point d’eau est à deux jours, me dit mon guide, alors que nous allions redescendre une dune.
J'acquiesçais de la tête, levant les yeux pour voir la prochaine difficulté sur le chemin et jetant un coup d’œil en arrière. Dans le soleil, trois silhouettes avançaient vers le camp d’Abraham et le chêne de Mambré.
Notre marche était régulière. Nous étions au milieu de rien, sous un ciel sombre transpercé d’un pâle soleil. L’âne nous suivait la tête basse mais le pas sur. Mon guide évitait certaines zones.
- Mauvais sable ! me disait-il.
Le premier puits sembla surgir d’un horizon sans relief. Le lendemain ressembla à la veille et au jour d’avant, me laissant croire que le jour d’après serait pareil. Je marchais comme l’âne, la tête basse mais le pied moins sûr. Un point attira mon attention une des rares fois où je tentais de regarder au loin. Je le montrais à Sedma :
- As-tu vu ? Qu’est-ce ?
- J’ai vu. On dirait un voyageur et sa monture, à moins que ce ne soit le vent qui nous joue des tours.
Une impression étrange me serra le cœur. C’était une émotion forte, une attente anxieuse.
- Est-il dangereux ?
- Si c’est le vent, nous ne risquons rien.
Sa réponse ne fit qu’augmenter ma peur. Notre chemin se dirigeait vers cette forme au loin. Après quelques milliers de pas, il fut évident que cela venait vers nous. Le vent n’avait rien à voir dans l’histoire. Je tentais de détailler ce que je voyais sans pouvoir préciser.
- Ils sont plusieurs ?
- Je dirais deux, répondit Sedma. Un homme marche devant.
Les paroles de mon guide me permirent de préciser ce que je voyais. Oui, c’était bien un homme qui marchait devant. Sa silhouette carrée se prolongeait d’un solide bâton bougeant au rythme de sa marche. Il devait être grand. Derrière, je pariais pour un âne portant sa femme à moins que cette petite forme ne soit sa fille.
Notre rencontre eut lieu quand le soleil était au zénith. Après les salutations d’usage, nous partageâmes le sel et le pain. L’homme voyageait avec sa femme et son fils. Ils revenaient de la lointaine Égypte. Pendant que nous parlions, la femme installa le bivouac. Ses gestes étaient doux et précis. L’enfant la regardait jouant tranquillement. L’homme n’était pas bavard et la conversation avait tourné court. Je m’étais levé, supportant mal ce silence qui se prolongeait. Le vent soufflait par petites rafales. Je m’approchais de l’enfant pour voir son jeu. Il traçait des signes dans le sable. Je m'accroupis à côté de lui. Je commençais à suivre son doigt agile qui courait sur le sol traçant d'étranges figures qu'il effaçait pour en recommencer d'autres. Son père avait juste dit leur fuite devant la violence mortelle et aveugle d'un dirigeant obsédé par sa peur de perdre son pouvoir. Ayant appris sa mort, il revenait vers le pays de ses pères, sentant bien qu'il serait toujours un étranger dans un pays qui ne l'avait jamais attendu.
Les doigts de l'enfant virevoltaient au-dessus de la terre comme des hirondelles chassant dans la lumière du soir. Plus je le regardais, plus je devenais attentif. Même s'il n'avait pas dit un mot, ce que dessinait l'enfant me regardait.
J’y vis comme un visage aux yeux doux et accueillants. Je retrouvais mon âme d’enfant, m’émerveillant de chaque nouveauté dans un monde où pour moi, tout était nouveau. Chaque instant était magique. Je m’entendis rire de cette petite voix haut perchée que j’avais perdue depuis bien longtemps. De nouveaux traits apparurent. Un instant, rien qu’un instant j’eus peur. Ma gorge se serra au souvenir de ce mensonge qui avait fait tant de malheurs autour de moi. Ce ne fut pas le faciès terrifiant de ce vieil homme qui avait pris plaisir à m’humilier qui se dessina sous mes yeux, mais un visage de bonté et de tendresse dont le regard me rassura, m’enveloppa, me transforma.
Ce fut comme si une grande main ferme tenait la mienne et me guidait dans ce dédale où je m’étais perdu moi-même. Tout se brouilla autour de moi.

dimanche 23 août 2015

Césure 9

Le poisson nous avait vomis sur une plage de sable blond au milieu de nulle part. Je me dirigeais vers la dune qui me barrait la vue. Je la gravis. J’étais au bord d’un désert. Le vent venait de la mer. Il était assez fort et soulevait des petits nuages me fouettant les jambes. Je lui tournais le dos et me laissais pousser vers l’intérieur. Quelques maigres pousses parsemaient le sable, s'accrochant au sol de toute la force de leurs racines. Je vis au loin, des formes qui m’évoquèrent un troupeau. Elles m’attirèrent. En m’approchant, je distinguais mieux. C’était du petit bétail. Leurs cris me parvinrent avant que je puisse les détailler. Un homme, surgi de nulle part, se dressa devant moi. Sa peau était sombre sans être noire. Il tenait une lance à la main. Je montrais mes mains vides en signe de paix.
Il me dit en me barrant la route :
- Attends !
Il émit un long sifflement. J’en déduis qu’il devait prévenir. Nous attendîmes un moment la réponse. En l’entendant, il me sourit :
- Va, le maître sera heureux de te voir. Sa tente est un peu plus loin.
Je repris ma marche. J’avais l’espoir d’arriver bientôt. Il fut déçu. Après une dune venait une colline qui précédait une autre dune. Un autre berger me vit. Il ne s’approcha pas. Simplement il tendit le bras vers là où je devais aller. Alors que je commençais à trouver le temps long, je vis, du haut d’une dune, le campement.
Alors que je descendais la dernière dune, un vieillard sortit de la tente près d’un arbre qui, bien que tordu, poussait vigoureusement. Le vieil homme avait son bâton à la main. Vu sa démarche, ce bâton était plus un signe de pouvoir qu’une aide à la marche. Il vint vers moi :
- Veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Viens et repose-toi sous cet arbre. Tu pourras prendre un peu de pain et de repos avant de continuer plus loin.
Je me retrouvais assis sur des coussins posés sur un tapis au pied d’un chêne qui avait poussé là, malgré les difficultés. Quelqu’un m’avait lavé les pieds pour enlever la poussière du désert. Quelques dattes avaient été posées juste à côté de ma main. Le vieillard me faisait la conversation pendant que des serviteurs s’agitaient autour de nous. Le soir arriva avant que je n’ai pu repartir. Je vis arriver un chevreau rôti ainsi que des galettes. Je lui racontais mon périple. Le vieil homme, ses serviteurs et ses bergers m’écoutèrent avec attention, s’étonnant de l’étrangeté de mon récit. Les mots comme ordinateur ne leur disaient rien. Par contre les cavaliers ou les monstres leur semblèrent plus familier. Quand je parlais du signe sur mon front, le vieillard hocha la tête :
- Il te faudra marcher vers l’Horeb…
De sa main, il me montra une direction.
- … là, dans le souffle ténu, tu auras ce que tu cherches. Je te donnerai un guide car tu es étranger au pays.
Puis, il me raconta son histoire, comment il était parti de son pays, comment il avait prospéré en écoutant cette voix étrange qui lui parlait et comment il s’était séparé de son neveu quand leurs troupeaux étaient devenus trop nombreux pour la terre qu’ils foulaient. À ma question sur ce qu’était devenu son neveu, il me répondit :
- Il a levé les yeux et regardé le pays. Il a trouvé que la plaine et ses villes étaient riches et agréables à regarder. Il réside maintenant à Sodome.
Le nom résonna négativement en moi. Je fis la grimace. En me voyant ainsi réagir, le vieil homme reprit la parole :
- Le cri qui monte de Sodome est grand. Les pauvres y sont maltraités et l’étranger n’y est pas accueilli. Mon neveu ne connaît pas la paix que je connais près de mon arbre.
Il sembla, après avoir dit cela, s’enfoncer dans une méditation, les yeux fixés sur le feu. Je me retins de parler et fit de même.
Quand je sortis de cet état, le jour était levé. J’étais seul allongé sur le tapis. Je me dressais sur mon séant. Un homme s’approcha vivement.
- Mon nom est Sedma. Je suis envoyé par Abraham, mon maître, pour te guider jusqu’à l’Horeb.
Je me mis debout. À ce moment-là, le vieil homme sortit de sa tente. Sedma se précipita pour le saluer.
Après lui avoir rendu son salut, Abraham s’approcha de moi :
- Le soleil se lève pour toi aujourd’hui. Que tes pas soient bénis.

jeudi 13 août 2015

Césure 8

Elle était sombre et agitée. L'arc-en-ciel se détachait nettement sur le ciel que les nuages avaient rendu d'un gris profond. Son pied affleurait une petite île non loin.
J'explorais les environs du regard. Je vis un bateau.
Une évidence s'imposa à mon esprit. Je le mis à l'eau sans rien demander à personne.
Je passais avec difficultés les premières vagues qui déferlaient bruyamment sur la plage, remuant les galets. Je m'arc-boutais sur les avirons, faisant avancer la barque avec difficulté. Je m'encourageais en pensant que la progression serait plus facile un peu plus loin.
Une fois la barre passée, rien ne s'arrangea. Les vents étaient contraires. Je luttais, essayant de rejoindre l'autre rive. La violence des vagues était telle que la barque se remplissait. La colère m'envahit. Je me mis à jurer de plus en plus fort. Mes mouvements suivirent ma pensée. Ils devinrent désordonnés faisant chavirer la barque. J’eus à peine le temps de prendre une respiration qu’un monstre surgit des profondeurs. Ouvrant une gueule géante, il m’avala d’un coup. Le passage dans sa gorge me fit perdre le peu de conscience que je possédais encore.
- Alors, toi aussi tu as désobéi.
La voix qui résonnait à côté de moi était indubitablement humaine. Un homme me donnait des petites claques sur la joue pour me réveiller. Je tâtais tout autour de moi pour le rencontrer. Nous étions sur une planche flottant sur je ne savais pas quoi.
- Qui êtes-vous ? demandais-je
- Je suis un pauvre pécheur ayant refusé de faire ce que mon Maître demandait. j’ai voulu fuir…
Sa voix trahissait son émotion.
- J’ai pris le premier bateau qui partait loin, mais quand la tempête est arrivée… Les marins m’ont désigné comme le coupable…
Je me mis assis pour mieux écouter.
- Le sort m’avait désigné. La colère des flots était due à ma faute. Pour me la faire expier, ils m’ont jeté à la mer.
- Et le poisson vous a avalé…
- Oui, le poisson m’a avalé.
Il se tût. Comme lui, je gardais le silence. Que pouvions-nous faire dans cet estomac ?
- Avez-vous désobéi aussi ? me demanda-t-il.
- Je ne sais pas. J’étais sur une barque pour tenter de rejoindre le pied d’un arc-en-ciel quand j’ai chaviré.
- Et c’est tout ?
- Je ne comprends pas.
- Jamais les bêtes des profondeurs ne sortent pour si peu. Je suis prophète et j’ai refusé d’être celui qui porte la parole, surtout pour annoncer ruines et destruction.
Il me serra la main avec force entre ses mains.
- Je sais maintenant que j’ai eu tort. Ma fuite était une rupture. Loin de mon Maître, je ne suis rien. Sans son aide, je ne suis rien, je ne peux rien. Aujourd’hui des profondeurs, je crie vers Lui, espérant son salut. Et vous arrivez…
Me voir désigné comme un signe me mit mal à l’aise. Depuis le début, je me trouvais ballotté de lieu en évènement sans comprendre. Cette cathédrale était étrange. Était-ce de la magie ?
Mon étrange compagnon reprit son monologue.
- Il est maître de la vie et de la mort, maître des poissons et de l’abîme. S’il vous y précipite, si les vagues vous engloutissent, c’est que vous vous êtes éloignés de sa face. Moi, je me souviens de mon Maître et ma prière va jusqu’à lui…
J’écoutais ses paroles, sorte de litanie dont je ne comprenais pas tout. Je n’avais pas les clés pour le comprendre. Manifestement, mon compagnon me prenait pour un envoyé de son maître, pour celui qui ferait ce qui est bien pour qu’il s’en sorte. J’ignorais depuis combien de temps il était dans le ventre de ce poisson. Ce que je savais, c’est que je ne voulais pas y rester. Déjà, il me fallait de la lumière. Je fouillais par habitude dans mes poches à la recherche de quelque chose pour m’aider. Mes doigts se refermèrent sur le briquet que j’avais acheté la veille, si je pouvais désigner ainsi le jour précédant mon entrée dans les dédales de cette église. Je voulais m’en servir pour allumer mon barbecue. Je l’avais complètement oublié. L’idée me sembla tellement incongrue en ce lieu que je me mis à rire. Cela interrompit mon voisin qui discourait toujours sur la nécessité d’accomplir le vœu qu’il avait prononcé.
C’était un de ces briquets à allumage piezo électrique. Le mot m’avait toujours enchanté. Je le préférais au système de roue et de pierre qu’utilisaient les plus simples. Il y avait pour moi quelque chose de magique à appuyer sur un cristal et à en faire jaillir une étincelle. Je dus m’y reprendre en plusieurs fois pour faire jaillir la flamme. L’allumeur cliqueta plusieurs fois ne produisant que de brefs éclairs bleus. L’allumage me surprit presque. Cette petite flamme, jaillissant dans les ténèbres, fit pousser un cri de surprise à mon compagnon. Je le détaillais maintenant que je le voyais. Il était plus petit et plus râblé que moi, habillé d’une sorte de robe et le visage mangé par une barbe noire.
- Vous êtes capable de faire jaillir la lumière… Vous êtes un envoyé du Maître.
Je pris conscience qu’il ne disait pas Maître mais un nom curieux que je serais incapable de répéter. Je le traduisais par cette notion de Maître. Il fallait que ce soit un grand personnage pour inspirer un tel respect à ses serviteurs. Moi qui n’étais qu’un mécréant, je me promis de chercher s’il parlait de Dieu ou d’un autre ?
Autour de nous flottaient d’autres objets hétéroclites que je ne reconnus pas. Seule la planche où nous étions était assez grande pour nous porter. Je me baissais pour voir sur quoi nous flottions. L’odeur était agressive. Quand le briquet s’approcha de la surface, il y eut un petit “woouf” et une flammèche bleue prit naissance d’une tache noire. Je me reculais vivement, déstabilisant notre fragile esquif et nous précipitant dans le lac nauséabond. Lorsque nous refîmes surface, la flammèche était devenue incendie se déplaçant de tache noire en tache noire. J’eus peur de me faire brûler. Je plongeais à nouveau quand de violents mouvements m’entraînèrent sans que je puisse résister. De nouveau je perdis connaissance.
La fraîcheur de l’eau me réveilla. J’étais ballotté au gré des vagues sur une plage. Au loin une silhouette s’éloignait, criant :
- J’arrive Ninive.
Je me relevais péniblement, m’y reprenant à plusieurs fois pour éviter le ballottement des vagues qui me déséquilibrait.

dimanche 2 août 2015

Césure 7

J’étais dans une sorte de friche. J'entr'aperçus une silhouette de sanglier qui fuyait. Mon arrivée brutale lui avait fait peur. Une fois debout, je dépassais les plantes qui se révélèrent être des pieds de vigne. Elle avait été dévastée et les bêtes sauvages l’avaient envahie. Je m’avançais vers la porte que je devinais un peu plus loin. Ce qui avait dû être un jardin était devenu un roncier dans lequel je peinais pour avancer. Il me fallut un temps infini pour traverser les différents rangs de la plantation. J’atteignis enfin le bord du muret. Une trace de bête me permit de rejoindre ce qui avait été la porte. Un peu plus loin, je vis une silhouette courbée au pied d’un arbre. On voyait une sorte de houe se soulever et retomber périodiquement avec un bruit mat. Je m’approchais.
Un homme débarrassait le sol des mauvaises herbes. Il se releva en m’entendant arriver. Il posa son instrument à terre, s’appuya sur le manche en s’épongeant le front. Quand je fus près de lui, il me salua.
- Sois le bienvenu, étranger.
- Bonjour, répondis-je.
Si le visage était avenant, ma crainte était réelle. Dans ce monde étrange, comment reconnaître un démon ? Je ne voulais pas revivre ce que je venais de passer.
- C’est un bel arbre, dis-je, pour meubler le silence.
- Oui, il a bien poussé, mais il ne donne pas de fruit. Mon maître à son dernier passage était mécontent. Il voulait le couper.
L’homme ne semblait pas dangereux, il avait un parler rocailleux comme le sol sur lequel nous étions.
- J’ai beaucoup peiné pour le faire pousser, alors j’ai pris sa défense.
- Et alors ?
- Le maître m’a laissé encore un an. Je vais finir de préparer la terre puis je mettrai du fumier au pied. Il devrait donner du fruit. Sinon, je ne pourrai éviter de le couper. Ce n’est pas la peine qu’il épuise le sol. Le maître a raison.
Je désignais la vigne non loin :
- Et le maître de cette vigne, ne gâche-t-il pas une bonne terre ?
L’homme regarda un moment vers l’enclos. Il eut un regard de tristesse.
- C’est une bien triste histoire.
Il me fit signe de le suivre. Il alla un peu plus loin s’asseoir. Sortant du pain et de l’eau d’une musette, il m’invita à prendre place à côté de lui. 
- Il y a quelques années, j’ai vu arriver le propriétaire de cette terre. Il a fait planter de la vigne et l’a mise en fermage. Il habitait loin d’ici et il est reparti. Ses fermiers ont travaillé dur pour que la vigne soit belle et donne du fruit. Quand est venu le temps de la vendange, personne n’est venu réclamer son dû. Ils ont continué à exploiter sans ménager leurs efforts. Ils ont vendu la récolte en leur nom. Cela a duré deux ou trois ans. Puis un automne est arrivé un étranger, comme toi. Mais lui avait des lettres de mission. Il venait chercher ce qui était dû au maître.
- Ça n’a pas dû leur faire plaisir à vos voisins !
- Pour sûr ! Ils avaient tout dépensé pour eux. Je n’ai jamais revu cet homme. Ils m’ont dit qu’il était reparti chez le maître. Au début je les ai crus. Mais… mais ils avaient changé. Ils ne parlaient plus comme des fermiers qui doivent un fermage. L’année d’après, quand un nouveau serviteur est venu réclamer pour le maître, il a aussi disparu. Je n’ai rien dit. Faut dire que j’avais rien vu. Mais l’année d’après, quand est arrivé ce jeune bien habillé comme un monsieur de la ville, je me suis caché et j’ai observé. Ils l’ont eu par surprise d’un coup de gourdin sur le crâne. Je l’ai vu s’effondrer comme je vous vois. Je ne suis pas sorti de ma cachette… Je ne voulais pas finir comme lui…
L’homme s’interrompit un moment comme s’il était perdu dans ses pensées.
- Qui était ce jeune ? demandais-je
- C’était le fils du maître. Ah ! S’ils pensaient se débarrasser du propriétaire en tuant ses serviteurs et son fils, ils se sont lourdement trompés. Quand j’ai vu arriver la troupe de gardes armés, je me suis enfui. Ils m’ont rattrapé comme ils les ont tous attrapés. Mon maître est intervenu pour moi. Il m’a fait raconter tout ce que je savais. Le propriétaire de la vigne est entré dans une colère comme j’en avais jamais vu. Ils ont tous été exécutés. Quant à la vigne… depuis, elle est abandonnée.
- L’histoire est triste, mais ces mécréants méritaient leur punition.
- Pour ça ! Oui ! Et plutôt trois fois qu’une.
L’homme continua son repas en silence.
- Va-t-elle rester comme cela ? demandais-je pour relancer la conversation.
- J’ai vu un nouveau fermier, il y a peu. Il s’occupe déjà d’une autre terre pour ce propriétaire. Son maître lui a donné celle-ci en fermage en plus de l’autre. Il a l’air courageux. Quand reviendra la saison, je pense qu’il ne ménagera pas sa peine…
La pluie se mit à tomber, doucement puis de plus en plus fort. L’eau ruisselait à présent sur le sol.
- Un vrai déluge, dis-je en parlant fort pour couvrir le bruit de l’eau.
L’homme sourit :
- C’est assez fréquent, mais ça ne dure pas. On va bientôt voir le signe.
- Quel signe ?
- Et bien, l’arc-en-ciel ! Tu ne connais pas cela.
Devant mon air ahuri, il poursuivit :
- Tu es bien un étranger. Tu ne sais pas que, quand paraît ce signe, la pluie s’arrête et le monde reprend vie. On dit même qu’au pied de l’arc-en-ciel, on y trouve ce qu’on cherche.
Il avait dit la fin avec l’air sentencieux de celui qui sait.
- Alors c’est là que je dois aller, dis-je en me levant.
L’arbre, un figuier à ce qu’il me semblait, ne nous offrait qu’une protection trop légère. La pluie maintenant nous dégoulinait dessus malgré le feuillage. Je commençais à m’éloigner.
- Que le ciel te soit favorable, me dit l’homme. Ce que tu cherches est là.
Il me montrait une direction. Effectivement, lentement apparaissaient les couleurs. Je me mis en marche après un dernier salut.
Ce pays était déroutant. La pluie ruisselait sur mon corps sans le mouiller. Elle courait à terre, suivant la pente du terrain. Je me fis la remarque que nous allions dans la même direction.
Bientôt les rigoles se fondirent en un ruisseau qui devint de plus en plus large. J'en suivis le cours. L'arc-en-ciel était toujours là, devant, comme une invitation à poursuivre. Je dus m'arrêter quand je me retrouvai face à la mer.

vendredi 24 juillet 2015

Césure 6

Ce fut une longue marche. J’étais resté longtemps sur le qui-vive. Je voyais des ombres fuir devant la flèche de feu. J’avais fini par comprendre que ce qui fuyait avait plus peur que moi. Cela m’avait curieusement rassuré. Je marchais maintenant comme un automate. J’avançais régulièrement suivant la direction sans plus me poser de question, la tête vide.
Je repris conscience quand on me bouscula. Un jeune garçon courait en riant aux éclats. Je m’arrêtais. La flèche s’était plantée au-dessus d’un abri vers lequel se précipitait l’enfant en pagne. Je regardais autour de moi, d’autres jeunes arrivaient. Comme le premier, ils rayonnaient de joie. 
Je scrutais l’abri. Je n’y vis que des silhouettes à peine éclairées par le feu de la flèche qui faisait comme une étoile dans la nuit.
Je m’approchais. Ceux qui m’avaient précédé chantaient leur joie à pleine voix. Je me retrouvais au dernier rang des spectateurs. Sous un simple auvent, une femme allongée, tenait dans ses bras un bébé.
J’eus l’impression d’avoir déjà vu cette scène quelque part. Les souvenirs de ma vie semblaient s’effacer. Je me posais la question de la réalité du monde. Le monde réel était-il avant ou après que j’ai franchi la porte ?
- Moi aussi, je me poserais la question de savoir si tout cela est bien raisonnable.
Je me tournais vers le personnage qui avait parlé. Il était plus grand que ceux qui s’agitaient joyeusement tout autour. Un capuchon lui cachait en partie le visage.
- Vous avez déjà vu un roi naître dans un endroit pareil ?
En disant cela, il ôta sa capuche. Son visage était plus jeune que ne le laissait penser sa voix. Je ne pouvais que lui donner raison.
- Ça ne fait pas sérieux, répondis-je
Le visage de mon interlocuteur s’éclaira :
- Ah ! Enfin quelqu’un de sensé dans ce monde de fous.
Je me sentis flatté par le compliment. L’homme me prit par le bras et m’entraîna. Je me laissais faire. Il se mit à deviser sur la royauté et sur les devoirs des rois.
- Un roi qui se mêle au peuple, ce n’est plus un roi, c’est un copain. Comment voulez-vous donner des ordres ? Donnez-vous des ordres à vos copains ?
- Bien sûr que non ! répliquais-je
- Vous voyez bien, reprit-il, comme vous n’accepteriez pas d’ordre de vos amis. Vous les voyez vous dire : “fais ceci !” ou “fais cela”. C’est déjà assez dur de supporter les chefs, n’est-ce pas?
Je répondis de nouveau oui. Nous nous étions éloignés des autres et de leurs cris. Je pensais à la vie d’avant et aux difficultés avec le chef, avec les chefs. Pendant ce temps mon nouvel ami parlait, parlait. Il ne s’arrêta même pas quand nous arrivâmes devant une porte, sombre et noire. J’eus un mouvement de recul…
- Ce n’est rien, il faut une porte pour nous protéger de tous ces fous. Mais entrez, vous verrez…
Disant cela, il entrouvrit la porte. Je vis une lumière chaude et dorée
- Vous êtes mon invité…
Je me laissais conduire par la main. Quand je passais le seuil, la chaleur m’envahit. Depuis que j’avais passé la première porte, c’était bien la première fois que j’avais chaud. Nous fîmes quelques pas. La chaleur augmenta. Mon affable ami ne souriait plus, ces traits semblaient fondre, révélant de hideuses cicatrices agrémentées de bubons suintants. J’arrachais ma main de la sienne, ou plutôt de ses griffes.
- Que crois-tu, misérable ? hurla le démon aux cheveux écarlates en me poursuivant alors que je fuyais à toutes jambes vers la porte.
Je me cramponnais à la poignée, la secouant en tous sens, sans la faire bouger d’un iota. Derrière moi, le rire qui jaillit me glaça le sang.
- Tu as passé librement la porte, tu es à moi ! me déclara-t-il en s'approchant tranquillement.
Je cherchais frénétiquement à droite et à gauche si je voyais une issue. Je m’élançais croyant voir une possible voie de sortie, je ne réussis qu’à me taper contre un mur. J’étais comme une souris dans le vivarium d’un boa. Je finis par m'effondrer dans un coin en murmurant :
- Mon dieu ! Mon dieu !
Le rire sardonique qui jaillit de l’être qui déjà se délectait de ma peur, me glaça le sang.
- Bien, dit une petite voix derrière moi, le mieux est que tu me donnes la main.
Je me retournais, dans la pénombre, une petite silhouette me tendait la main. Je la saisis comme un noyé s’empare d’une bouée.
Il y eut un hurlement de dépit derrière moi. Le monstre frappa le sol, le faisant trembler.
- Ne restons pas là, il souffre à chaque fois quand je lui retire ses proies.
La voix avait des accents de tristesse en me disant cela.
- Vous le plaignez !
- Bien sûr… Il fut un temps où nous étions amis…
Le personnage fit un geste. Une galerie s’ouvrit devant nous. En deux pas, nous y étions. Pendant que le passage se refermait, le hurlement se mua en jurons.
Je tenais toujours la petite main fraîche qui m’avait saisi.
- Qui êtes-vous ?
- Juste un psychopompe qui passait au bon moment… me répondit-il.
Je fis une grimace, moi qui avais dit que jamais je n’irai voir de psycho-machin-chose, voilà que j’étais redevable à l’un d’entre eux.
Le rire qui jaillit était frais comme une cascade.
- Vous ne me devez rien, dit-il comme s’il lisait dans mes pensées. Votre chemin est assez long comme cela. Je ne fais que ce que je sais faire, simplement.
Le temps passa. L’ange psychopompe marchait régulièrement. Je me mis presque à somnoler tout en avançant. Je ne sais pas combien dura ce moment.
Brutalement, il s’arrêta. Penchant la tête d’un côté, il se mit à écouter. J’ouvris tout grand mes oreilles. Seul le silence vint les remplir.
- Qu’est-ce…
L’ange m'interrompit d’un doigt sur la bouche. Sa posture d’intense concentration dura encore quelques instants.
- Il me faut vous quitter. IL me dit que quelqu’un d’autre a besoin de moi.
L’ange avait mis tellement d’emphase dans son “IL” que je pensais à mon patron. La secrétaire du service employait exactement le même ton.
- Je vais te laisser aller tout seul au bout. Tu vas continuer un moment. Tu ne risques rien, le passage est sécurisé. Au bout, tu trouveras les portes du ciel. Il te fera entrer.
Ce deuxième “il” était dit sans fioriture, un autre ange psychopompe ? J’en étais encore à m’interroger que mon guide était déjà parti. Je ne lui avais même pas demandé son nom. Je repris ma marche un peu dépité.
Maintenant que j’étais seul, je détaillais un peu plus l’endroit où je me trouvais. Le sol était régulier, d’un dallage grossier, les murs étaient de pierres appareillées avec désordre, par contre impossible de savoir d’où venait la lumière. Elle était, un point c’est tout.
Je me remis en marche, sans enthousiasme. Depuis que j’avais passé cette porte, je ne comprenais plus rien. J’essayais de faire le point. Avant, avant… avant… j’étais… j’étais… des images venaient en désordre. Je voyais un bureau, une terrasse. Je ressentais que je n’aimais pas le premier mais me plaisais sur la seconde. J’eus envie de la revoir. Un verre de boisson fraîche m’attendait, il y avait du plaisir. Ici, j’étais… j’étais… étais-je encore dans la basilique ? Et puis où me conduisait vraiment ce couloir ? Qui était ce “il” qui me ferait entrer ? D’ailleurs entrer où ? Les paroles du psychopompe me revinrent en mémoire… : “Au bout tu trouveras les portes du ciel”. C’est ce qu’il avait dit : “...les portes du ciel”. Donc “il” serait Saint Pierre avec ses clés. Mais c’était pour les morts !
Cette idée me glaça le sang. Je ne voulais pas être mort. Plus j’avançais et plus cette idée de passer les portes du ciel m’inquiétait. Il fallait que je trouve un moyen pour me sortir de là…
Le couloir se prolongeait interminable. Il fallait que je trouve une sortie. Une frénésie me prit. Je me mis à courir. Il devenait urgent de trouver une issue.
Dans ma hâte, j'accélérais et accélérais encore. Autour de moi, les murs devenaient flous. Je savais sans savoir pourquoi je le savais, que le voyage était encore long. J’allais si vite que je ne vis pas le muret. Je butais dedans et me retrouvais en vol plané. Mon atterrissage fut rude. Heureusement des plantes avaient amorti ma chute. Je me relevais pestant contre tout cela, regardant autour de moi pour me situer.