mercredi 28 novembre 2012

Le temps changea dès qu'ils eurent passé le col. Puissanmarto n'en revenait pas. Devant lui il y avait une vallée profonde et longue qui se prolongeait par un espace dégagé comme il n'en avait jamais vu. Il s'arrêta se faisant bousculer par les suivants. Il se retourna, cherchant du regard un visage connu. Il prit par le bras un autre forgeron dont il savait qu'il avait déjà fait le voyage :
- Que voit-on ?
- C'est la grande plaine comme nous l'appelons. Eux l'appellent Siksag. Les Izuus ont des forteresses mais leurs territoires sont plus loin, là où le soleil est plus chaud. Fais attention, Puissanmarto, les paysans d'en-bas n'aiment pas les étrangers. Et ne regarde pas les femmes mariées, un regard mal interprété et tu te retrouves avec une lame dans le dos. 
L'homme se dégagea et reprit sa marche. Puissanmarto se remit en marche avec la fin du tronçon. Derrière lui, achevant la montée, les files de miburs portaient le fourrage.
La descente fut beaucoup plus longue qu'il ne l'avait pensé. Il ne pleuvait plus. Les nuages étaient bloqués sur l'autre versant. Les dieux semblaient plus doux de ce côté-ci de la montagne. La route était bonne. Les lacets succédaient aux lacets. Il voyait la caravane qui s'étalait en contre-bas. Au loin, il vit même la silhouette de Sacha Salcha montée sur son tracks.
Deux jours plus tard, ils furent en bas. Un ruisseau courait au fond. Ils le passèrent à gué, remontant en face pour se diriger vers un bastion. Ils étaient tenus par des Izuus. La caravane fit étape autour. Des bruits se mirent à circuler. La guerre n'était pas loin. A dix jours de marche la ville de Varos était tombée aux mains du général Saraya. La route directe vers le général Stramts était coupée. Les Izuus discutaient de la meilleure stratégie. Quelques fous dont la fille du gouverneur étaient prêts à aller tailler les ennemis en pièces. Les autres dont Stoumal, plus mesurés, voulaient faire un détour. Puissanmarto entendit les uns et les autres discuter des possibilités pendant que la caravane attendait le résultat des discussions pour repartir. Le chemin le plus sûr était le plus long mais passait par les terres des Izuus. Cela voulait dire rallonger le voyage de toute une lunaison. Le plus court passait par Varos et impliquait le combat. Entre les deux, il y avait le chemin de Mocsar, la ville sur pilotis. Cela voulait dire de passer par la terre des marais. Les guides étaient rares et les chemins changeants.
Quand la caravane se remit en route, rares étaient ceux qui savaient l'option choisie. Puissanmarto avait tenté d'aller interroger l'Izuus géant. Malheureusement, il n'avait jamais réussi à l'approcher. Ce matin-là, il était dans l'incertitude comme les autres à un détail. Son chemin était d'aller dans la vallée du dragon.
- Dans deux jours, si on suit la rivière c'est qu'on va à Varos, disait le vieux au jeune.
- Sinon ?
- On partira vers les monts Hegyek. C'est de l'autre côté qu'on saura si on va chez les Izuus ou à Mocsar.
Puissanmarto calcula qu'il lui faudrait quitter la caravane dans deux jours si elle n'allait pas à Varos. Un homme seul avait plus de chance de passer inaperçu que tout un convoi. Selon ce qu'il avait appris, il lui fallait descendre la rivière sur au moins quatre jours avant de repartir vers les montagnes. Là il lui faudrait trouver une obscure vallée avec une ville du nom de Ticou, ou Chitcoul, il n'avait pas bien compris.
Le premier jour se déroula sans incident. Le soleil brillait rendant la marche agréable. Une légèreté flottait dans l'air. La soirée se déroula calmement. Puissanmarto alla se reposer tôt, laissant les autres raconter les histoires du pays. Il entendit parler de Mocsar, la ville de l'eau. Là-bas, il n'y avait pas de miburs, ni de tracks, mais des catchwas. Dans son demi-sommeil, il ne comprit pas bien ce qu'étaient les catchwas. Ces bêtes servaient à tout ce qui devait être fait par des miburs, mais marchaient sur l'eau. Les habitants eux-mêmes, savaient se déplacer sur l'eau. Le jeune demanda :
- Comment cela est-il possible ? La seule fois où je suis rentré dans l'eau et que je ne touchais pas le fond, j'ai failli mourir.
Le vieux lui répondit :
- Tu verras par toi-même si on passe par là. J'ai été forgeron une saison à Mocsar. L'hiver avait été précoce et le col fermé m'avait empêché de rejoindre la vallée. J'étais redescendu comme on vient de le faire. Le fort des Izuus avait déjà quelqu'un pour forger. On m'a conseillé d'aller à la ville sur l'eau. Le travail n'y manquait pas. Le feu n'est pas leur élément. S'ils connaissent bien l'eau, ils ont peu de métal. Ils achètent aux autres selon leurs besoins. Un forgeron qui arrive se voit toujours embauché, mais m'a dit mon interlocuteur, mais jamais un seul n'est resté plus d'une saison. J'ai mis trois jours pour arriver car un homme seul va plus vite qu'une caravane. J'ai été surpris. Je croyais atteindre une ville et je n'ai rencontré qu'une petite bicoque au bord de l'eau. Un vieil homme était assis là. Il me regardait arriver. Je me suis demandé où j'étais. C'est alors que j'ai vu tout un groupe d'hommes qui semblait glisser sur l'eau. Je me suis approché de la berge pour voir ça. C'est la première fois que j'apercevais un catchwa. Imagine une grande pierre sur laquelle tu pourrais faire tenir vingt personnes et une grande pierre qui flotte. Dessus, il y a une panière en tiges d'une plante des marais. C'est là dedans que je me suis retrouvé. Sous la pierre, il y a le catchwa. Je ne savais pas s'il nageait ou s'il marchait au fond de l'eau. Le catchwam, celui qui dirige le catchwa, se tient devant au-dessus de la tête, à moitié dans l'eau. C'est lui qui guide l'animal. On a avancé sur des chemins d'eau pendant une demi-journée et c'est là que j'ai découvert Mocsar.
Le jeune était suspendu aux paroles de l'ancien. Puissanmarto somnolant à moitié se retourna sans cesser d'écouter.
- Imagine une forêt d'arbres, ou mieux de troncs, simplement de troncs et sur ces troncs des maisons, de toutes les tailles, mais en bois. Je n'ai jamais vu de pierre sauf pour les foyers. J'ai débarqué sur un ponton que le catchwam m'a indiqué. J'ai découvert les restes d'une forge. Comme il y avait même un peu de bois, j'ai essayé de démarrer le feu, sans succès. Si je devais garder un seul souvenir de Mocsar, ce serait celui-là : tout est mouillé, toujours, tout le temps et partout. C'est le premier qui m'a donné du boulot qui m'a fourni le feu. Alors j'ai pu travailler et durant toute cette saison, j'ai toujours veillé à ce qu'il ne s'éteigne pas.
L'homme reprit son souffle, siffla un petit coup de cette boisson forte qui ne le quittait pas et reprit :
- Si tout est mouillé, c'est qu'il pleut. Il pleut tous les jours et pas qu'un peu. Parfois on n'a que du brouillard, mais autrement ça va de la bruine à la tornade. Quand la saison s'est finie, je n'en pouvais plus de l'humidité, des insectes et des gens.
Puissanmarto n'entendit pas la suite. Il dormait.
Le jour qui se leva était morose. Des nuages bas étaient arrivés dans le ciel. Puissanmarto leva le nez pour essayer de prévoir s'il pleuvrait. La caravane se mit en route plutôt difficilement. Comme les autres, Puissanmarto avançait sans entrain. Comme toujours, on mangea en marchant. C'est à ce moment-là que tomba la nouvelle. Le fort Izuus près du gué était détruit. Il fumait encore. Tout le convoi s'arrêta. Les ordres arrivèrent. On mit la caravane en position de défense. Des soldats partirent en reconnaissance. L'attente s'installa, la peur aussi.
Puissanmarto se sentit devenir nerveux. S'il voulait partir, il était au bon endroit mais difficile de quitter les lieux sans se faire remarquer. Il décida de patienter.
Autour de lui, l'opinion générale était que les troupes de Saraya n'étaient pas loin. Chacun essayait de voir ce qu'il allait faire. Les commerçants se préparaient à quitter la caravane. La fréquentation des Izuus ne semblaient pas bonne pour les affaires. Quand la nuit tomba, on manquait toujours d'informations. La caravane avait bien fondu. Restaient ceux qui étaient au service du transport des armes et ceux qui jugeaient que se retrouver seul face à une armée en campagne était trop dangereux. Puissanmarto dormit mal. Quand l'aube pointa, il entendit un cri, puis des bruits de combat. Saisissant son marteau, il grimpa sur une butte non loin de son campement. Il vit. Près du gué, des Izuus combattaient des hommes aux tenues sombres. Les attaquants semblaient avoir l'avantage. Tout bascula quand arriva Sacha avec Salcha. La lame noire fit merveille. Assoiffée de sang, elle semblait voler toute seule. Puissanmarto nota que la fille du gouverneur n'avait même pas eu le temps de revêtir une tenue de combat. Elle était enveloppée dans sa tenue de nuit, tissu léger simplement doublé d'une petite fourrure sombre. La ceinture n'avait pas résisté au premier engagement. Son corps dénudé autour duquel virevoltait le vêtement donnait l'impression d'un...
- On dirait un semi-dieu !
Puissanmarto se retourna. L'ancien toujours accompagné du jeune était là, comme lui, le marteau à la main.
- Un semi-dieu ?
- Oui, si Karya et les autres dieux ne sont connus que par leurs représentations, les semi-dieux ont des corps d'homme avec des ailes. Les légendes racontent leur puissance au combat. D'ailleurs les hommes de Saraya reculent.
Puissanmarto reporta son attention sur le champ de bataille. Les attaquants rompaient le combat et  prenaient la fuite en retraversant le gué. Des tracks les attendaient. Quelques Izzus qui tentèrent de les poursuivre, furent victimes des tirs des archers ennemis. On entendit la voix de Stoumal et la trompe réclamer le regroupement. Aussi vite que cela avait commencé, le calme revint.
- Tu vois, mon gars, c'est pas bon ça ! Le général Saraya va nous tomber dessus.
Le jeune jeta à l'ancien un regard où se lisait la panique.
- T’inquiète, même si on participe, on va s'en sortir.
Puissanmarto remit son marteau à sa ceinture.
- Tu ne dis rien, Puissanmarto, toi qui as vaincu Fahiny ?
- Non, l'ancien, je n'ai rien à dire. La guerre n'est-elle pas toujours un malheur ?
Les ordres arrivèrent peu de temps après. On allait tenter de rejoindre Mocsar. Il fallait faire vite.  Les gardes Izuus retarderaient les soldats de Saraya. Puissanmarto se retrouva embarqué dans le mouvement. Il était difficile de faire bouger rapidement autant de bêtes et d'hommes. Quand la nuit arriva toutes les bêtes avaient traversé. Il était hors de question de s'arrêter. La lune était favorable. On poussa hommes et bêtes et malgré les renâclements, quand ils s'arrêtèrent enfin, ils avaient mis une bonne distance entre eux et le gué. Ils dormirent peu. Le matin arriva avec la pluie. De nouveau on poussa hommes et bêtes. Les Izuus gardaient l'arrière du convoi. Puissanmarto s'était porté en avant. Il aidait les palefreniers à mâter les miburs qui commençaient à fatiguer. Le paysage était fait d'une succession de petites collines qui empêchaient toute vue au loin. C'est à la fin du deuxième jour qu'il découvrit le piège. Une bête était tombée en passant un ruisseau bloquant les autres. Par malheur, le seul passage praticable était bordé de courtes falaises. Un mibur avait glissé et était tombé en travers de la descente. Il fallait le relever avant de pouvoir faire passer les autres. Puissanmarto déjà de l'autre côté avec les premières bêtes, décida d'aller voir en haut de la  colline s'il voyait enfin les canaux de Mocsar. Sa surprise fut totale. Les ennemis n'étaient pas derrière mais devant. Sur la colline en face, il vit les soldats se mettre en place. Avec des gestes lents, il se remit à couvert. Heureusement, des arbustes avaient caché sa progression. Il descendit la pente en courant faisant des grands gestes aux autres. Il bloqua les bêtes qui ne demandaient qu'à s'arrêter. Le chef des palefreniers traversa le ruisseau exprimant bruyamment sa colère. Ses ordres étaient clairs : avancer le plus vite possible. Puissanmarto lui fit le récit de ce qu'il avait vu. L'homme sembla se dégonfler :
« Il faut prévenir les Izuus... » fut la seule chose qu'il trouva à dire. Puissanmarto partit au petit trot pour prévenir en arrière. Il coinça un Ismen sur son tracks et lui donna l'ordre d'aller trouver Stoumal. Ce dernier fut tellement sidéré par le fait de recevoir un ordre d'un prismen, qu'il ne répondit pas mais partit au grand galop. Puissanmarto distribuait les ordres, faisait s'arrêter les différents groupes. Les chefs de tronçons devant son aplomb obéirent comme l'Ismen. Il n'attendit pas de voir si tout se passait bien. Il repartit vers le ruisseau et remonta la colline. Avec précaution, il se mit à observer en face. Les soldats s'étaient bien cachés mais on voyait ça et là de petits signes trahissant leur présence, si on regardait bien. Il ne se retourna pas en entendant des tracks arriver. Il vit Stoumal se glisser à côté de lui :
- Parle !
- On les voit là, et là et puis là-bas près du grand arbre.
- Tu as déjà combattu.
- Je ne sais pas, répondit Puissanmarto.
- Ce n'était pas une question, lui répondit Stoumal. Le gouverneur m'a dit ta mission. Tu as désobéi, tu devrais être loin. Tu mérites une punition mais sans toi, nous serions tombés dans le piège. Le prêtre de Karya m'a prévenu. Ton rêve est trop puissant pour que quiconque se mette en travers. Les dieux nous seront favorables, tu es là. Après la victoire tu partiras accomplir ce qui doit être accompli.
Puissanmarto resta abasourdi. Le chef de la caravane redescendit tout en donnant des ordres. Les discussions portèrent sur le nombre des ennemis. Sacha s'en mêla. Elle s'était fait faire un habit par ses servantes pour le combat. Sur son armure de cuir et de plaques, elle avait fait ajouter une sorte de cape pour redonner l'impression qu'elle avait des ailes. Sa possession de la lame noire et sa prestation lors du premier combat lui rendirent attentive l'oreille de Stoumal. Puissanmarto qui voyait les miburs s'accumuler entre le cours d'eau et la crête, les écoutait distraitement. La stratégie des Izuus se résumait à une charge à dos de tracks. « La victoire ou la mort » semblait être leur devise. Il haussa les épaules et s'éloigna. Le géant se détacha du groupe.
- Tu sembles être d'un avis différent, Puissanmarto.
- Suppose que ce soit l'armée de Saraya en face !
- Nous mourrons avec honneur et notre sacrifice sera honoré.
- Oui, et c'est bien mais inutile. Une fois que vous serez morts, Saraya n'aura qu'à se baisser pour récupérer la couronne de Yas et il aura récupéré toutes les armes...
- Que proposes-tu ?
- Faites une charge !
Le géant le regarda d'un air ahuri. Baissant la voix, Puissanmarto lui exposa son idée. Il se retrouva le nez par terre quand le géant lui donna une grande claque dans le dos en lui disant : « génial ! »
Sacha, Stoumal et les autres combattants Izuus préparèrent leurs tracks. La charge commencerait dans de bonnes conditions, en descente, ils pourraient prendre de la vitesse. C'était indispensable pour avoir une bonne force de frappe à l'arrivée. Jetant un coup d’œil en arrière pour vérifier que tout était en ordre, il ne remarqua pas le manège de Puissanmarto, du géant et de quelques autres.
Quand il abaissa le bras, la terre se mit à trembler sous le choc des sabots. Ils atteignirent le haut de la colline et commencèrent la descente.
Les premières flèches partirent de trop loin. Les tracks prenaient de la vitesse. Stoumal eut un instant de flottement en entendant le bruit de la charge s'amplifier. La terre tremblait de plus en plus fort. Il crut un instant qu'une contre-charge arrivait. A côté de lui, Sacha, Salcha tendue en avant, ne semblait pas se poser de question. Ses yeux noirs cherchaient où frapperait la mort. Il se retourna en voyant les soldats de Saraya commencer à fuir sur toute la largeur de la colline. Il eut une vision incroyable d'un troupeau chargeant. Il sourit. Les miburs lancés au galop leur avaient emboîté le pas. C'est cette vision d'apocalypse de centaines de bêtes les chargeant qui faisait fuir les soldats. Il eut juste le temps de se demander ce qui avait affolé les miburs avant le premier contact.
Puissanmarto, la torche encore à la main, regardait la charge des miburs fuyant le feu. Les lourdes bêtes pouvaient quand elles paniquaient être redoutables.
La suite fut moins glorieuse. Il fallut éteindre les foyers allumés pour affoler les miburs et surtout les récupérer.
Puissanmarto ne le vit pas. Il était parti avant que les combattants ne reviennent.

dimanche 25 novembre 2012

C'est deux jours plus tard que Sacha Salcha le convoqua. Puissanmarto était resté dans le tronçon des Izuus. Le géant ne l'avait pas laissé repartir. Il avait appris que si Sacha Salcha ne commandait pas la caravane, c'était le Stoumal qui commandait, elle avait un rôle prépondérant dans les prises de décisions. La neige avait cessé de tomber. S'il faisait assez froid, la brume et la pluie rendaient le voyage pour le moins inconfortable. En deux soirées, il avait réussi à préparer quatre épées d'entraînement. L'Izmen qui le conduisait, les fit s'arrêter au bord d'une clairière. Puissanmarto put voir Sacha Salcha s'exercer. Elle était vive comme un volpic cherchant sa proie. En face d'elle, quatre Izuus n'arrivaient pas à tenir l'échange sans rompre régulièrement. Quand le dernier Izuus eut rendu les armes, elle eut un regard carnassier et dit :
- Saraya... (Tu serais, Saraya, je ne donnerais pas cher de ta peau !)
Puis elle partit d'un grand éclat de rire. Prenant un linge qu'une servante lui tendait, elle s'essuya le visage et le front. Quelqu'un lui fit un signe pour désigner Puissanmarto. Elle se retourna à moitié.
- Ah ! Tu es là ! Viens !
N'ayant pas d'autres choix, il la suivit. Elle se dirigea vers sa tente. Une foule de servantes préparait son campement. Elle se dirigea vers la table qui était dressée, prit un verre de liqueur et le vida d'un trait.
- Il faut que tu me parles de Salcha !
Ayant dit cela, elle se tourna vers la servante qui s'approchait d'elle :
- Mast...(Excellence, c'est prêt.)
Sans attendre, elle se dévêtit, laissant ses affaires en un tas que les servantes se mirent en devoir de trier et de ranger.
Puissanmarto ne put détacher son regard de ce corps musclé. Il la vit se plonger dans un baquet d'eau fumante. Pendant qu'on lui frottait le dos, elle le regarda et lui fit signe d'approcher.
Il avala sa salive et s'exécuta.
- Parle-moi de Salcha.
- Que voulez-vous savoir, Excellence ?
- Quelle est cette magie qui l'habite ?
- Je ne sais, Excellence. Fahiny m'a volé ma mémoire.
Elle tourna son regard vers lui. Il s'aperçut alors que les yeux de Sacha Salcha étaient devenus complètement noirs.
- Ta lame m'a volée mes yeux bleus.
- Je crois que la magie du feu m'habite. Le feu est exigeant et brûle ce qui lui est nécessaire. Ton désir d'une lame noire avait un prix.
- Tu es un homme étrange, Puissanmarto. Tout le monde disait Fahiny immortelle et invulnérable, tu l'as tuée. Tout le monde disait que les lames noires ne pouvaient plus exister. Les deux seules vraies qui restent sont aux mains du général des Hauts gardes et du général Stramts. Leurs histoires remontent à la nuit des temps. Les légendes parlent des hommes blancs qui forgent les lames noires pour servir les grands êtres. Mais personne n'a jamais vu ces hommes blancs ni ces grands êtres. Et tu arrives et tu me forges une lame noire à la magie puissante. Serais-tu un homme blanc ?
- Non, Excellence, je ne suis qu'un homme comme un autre.
Tout en disant cela, Puissanmarto se posait la question de son destin. Il lui arrivait trop de choses pour ne pas y voir la main des dieux. D'ailleurs Sacha Salcha semblait penser de même.
- Le Dieu Karya doit veiller sur toi. Ses prêtres sont perturbés par ta venue. Si tu n'es pas un homme blanc, serais-tu un des grands êtres de légende ?
- Je suis simplement un homme...
- Tu ne crois pas dans ton destin ?
- Excellence, je n'ai pas de mémoire. Je découvre que je sais forger mais qui étais-je ? Il me vient des rêves mais pas d'autres choses. Je ne sais pas quoi répondre.
La fille du gouverneur se leva. Les servantes se précipitèrent pour l'envelopper dans un linge doublé de fourrure. Puissanmarto ferma les yeux devant la vision de ce corps. Il avala sa salive, sentant monter en lui des vagues de sensations étranges et puissantes. Des bouffées de chaleur l'envahirent. Quand il ouvrit les yeux, elle se dirigeait vers une table dressée non loin, le visage fermé. Deux couverts attendaient. Comme on ne lui disait rien, une servante lui fit signe de partir. Il fut soulagé... et déçu.
Il mangeait solitaire en s'interrogeant sur ce qu'il venait de vivre. L'Izuus géant s'approcha.
- Il y a des choses qu'il faut que tu saches, Puissanmarto. La fille du gouverneur cherche son partenaire. Chez les Izuus, ce sont les femmes qui choisissent. Je sais par une de ses servantes que les prêtres de Karya lui ont dit que celui avec qui elle vivrait serait un être exceptionnel. C'est pour cela qu'elle a convaincu son père de la laisser partir avec la caravane. Dans la vallée, nul n'est exceptionnel, à part toi. Elle avait prévu de te tester ce soir mais ton incertitude l'a heurtée. La prédiction disait que l'homme ne serait pas habité par le doute. J'ai discuté avec Stoumal. Il est préférable que tu rejoignes les forgerons. Demain matin, nous partirons et tu attendras que ton tronçon passe pour te mettre en marche.
Ayant dit cela le géant le laissa avec ses questions

jeudi 22 novembre 2012

Puissanmarto marchait. Depuis plusieurs jours, il suivait le mouvement. Il avait des sentiments mélangés. N'étant ni prismen ni Izuus, il n'était bien avec aucun d'eux. Il lui manquait les petits gestes du quotidien qui signent votre appartenance à un groupe. Il se sentait toujours décalé. On l'accueillait mais on ne fraternisait pas avec lui. Comme à la forge, s'ils avaient reconnu ses compétences, il l'avait vu partir avec soulagement. Il l'avait bien senti dans la manière dont ils l'avaient salué à son départ.
Il marchait avec les tracks et les miburs de l'intendance. C'était une grande caravane. On y trouvait des soldats, des marchands qui profitaient de l'occasion et surtout le convoi de ravitaillement pour le général Stramts. Il y avait tellement de bêtes qu'on avait du mal à les compter. Sa taille même était une protection. Qui se risquerait à attaquer une telle masse ?
Tout en marchant, il repensait à ce qui l'avait conduit là. Quelques temps après avoir forgé une lame noire pour la famille du gouverneur, il avait été convoqué au palais. Comme le premier jour, il avait été introduit dans la grande pièce qui servait de bureau. Il avait attendu longtemps avant d'être admis. Il avait vu passer et repasser des soldats de différents grades, des commerçants, des prêtres, et même la fille du gouverneur. C'est tout juste si elle lui avait jeté un coup d’œil. Quand le haut garde lui fit signe, Puissanmarto se leva et s'avança. Il eut droit comme tous à une fouille. Des bruits couraient dans la ville. On voyait des espions du général Saraya partout. La suspicion était générale. On avait déjà entendu parler de lynchage. Puissanmarto était regardé de travers les rares fois où il allait en ville. Il se rappelait une fois. Devant amener une livraison à la maison de l'intendant du palais, il s'était fait prendre à partie en traversant un marché. Il avait dû son salut à Daholo qui l'avait reconnu. Il avait hurlé :
- Vive le vainqueur de Fahiny ! Vive le vainqueur de Fahiny !
Cela avait désamorcé le mouvement de foule quand d'autres l'avaient reconnu aussi. Pourtant depuis cet épisode, Puissanmarto n'était plus sorti de la citadelle. Pour aller au palais, il avait suivi le détachement qui allait relever les gardes extérieurs. Alors qu'il n'y avait objectivement aucun ennemi à moins de vingt jours de marche, Maskusa semblait en état de siège. Il avait laissé son marteau à la forge et il lui manquait cette lourdeur à la ceinture. Il y pensait alors qu'il attendait debout que le gouverneur veuille bien s'intéresser à lui. Pour le moment, il était en grande discussion à mi-voix avec un personnage tout vêtu de cuir rouge. Derrière, il y avait une autre personne. Puissanmarto n'aurait pas pu dire si c'était un homme ou une femme. Ça avait plus l'aspect d'un arbre que d'un humain.
- Rêves-tu ?
La question le surprit et le laissa sans voix.
- Et bien, tu ne réponds pas ?
Le gouverneur s'adressait à lui en prismen. Cela le fit bafouiller :
- Des fois mais ça n'est pas régulier...
- Miltiatef, le grand prêtre de la caste du Karya sacré, me soutient que tu rêves et que tes rêves ont à voir avec l'avenir.
- Je... Je ne sais pas...
Le personnage vêtu de rouge s'approcha, toujours suivi par son « arbre » sur pattes.
- Trais...(Fais-tu toujours le même rêve?)
On lui traduisit la question. Il ne comprenait pas ce que cela venait faire. Cela le remplissait de crainte. Les prismens trouvaient les Izuus très superstitieux. Ils se méfiaient de ces croyances. On avait droit au fouet et même plus si par hasard, on se moquait de la foi d'un Izuus. Qu'allaient-ils inventer ?
«L' arbre » sur pattes avança. Étendant ses bras recouverts d'écorce comme des branches, il frôla Puissanmarto, tout en chantant une mélopée.
- Schmalaïm tralvet dolba mertel...Schmalaïm tralvet dolba mertel...Schmalaïm tralvet dolba mertel...
La voix était féminine. « L'arbre » était une prêtresse. Sa mélopée parlait de dessins, de vol, de savoirs puissants. S'il ressentait le sens de ce qu'elle chantait, il n'en comprenait pas vraiment le sens.
« L'arbre » arrêta son virvoltement :
- Tral...(Il n'a pas le savoir, mais son rêve en parle. Il a le signe du destin. Le Karya sacré ne peut se tromper. Il est celui qui doit être envoyé !)
Puissanmarto fut soulagé d'entendre ces paroles. Elles n'étaient pas très rassurantes, mais au moins ils ne semblaient pas en vouloir à sa vie.
Le gouverneur se tourna vers lui :
- Puissanmarto, tu as mérité ce nom grâce au haut fait que tu as accompli. Fahiny ne peut plus réclamer de victimes. C'est une grande victoire. Malheureusement, un fléau aussi grand l'a remplacé. Il s'agit d'un monstre volant. Il massacre les troupeaux, volent des bêtes pour assouvir son inextinguible faim. Il a même emporté des enfants. Les hauts prêtres de la secte du Karya sacré ont prié et sacrifié pour demander un signe. Seul un grand héros peut vaincre une telle calamité. L’arbre sacré a révélé ton nom. Le grand prêtre a fait venir, et c'est exceptionnel, la grande médium Dokbalmé. Elle n'avait pas quitté le contact du Karya sacré depuis quatre saisons, mais pour le bien du peuple, le grand prêtre a bien voulu prêter une oreille favorable à ma demande. Le Karya sacré sait toutes choses. Il connaît tes rêves. Dokbalmé qui communie sans cesse avec lui, vient de nous le confirmer. Ton rêve est bien le signe que tu es le héros qui nous débarrassera de ce monstre. Tous les oracles le confirment. J'ai donc décidé pour le bien du peuple que tu partirais dès que possible pour chasser cette bête hideuse. Il vient toujours du côté où le soleil se lève. La saison est trop avancée pour que tu passes par la montagne. Tu partiras donc avec la caravane. Quand tu seras dans la plaine, tu chercheras le monstre et tu en débarrasseras la terre...
Puissanmarto resta un moment sans voix. Aller chasser le monstre volant ? L'idée lui sembla absurde mais en écoutant le gouverneur continuer son discours, il pensa qu'il n'avait pas le choix. Il quitta le palais avec un passe-droit pour rejoindre la caravane. De retour à la citadelle, il avait fait son paquetage. Il n'avait eu le temps d'accumuler. Son balluchon était maigre. Il avait repris son marteau et l'avait fixé à sa ceinture. Les autres lui avaient souhaité bonne chance. Il avait senti la jubilation de Frapnal, même si celui-ci avait essayé de garder un visage impassible.
Sur la grande place d'arme, le gradé à qui on l'avait adressé, lui avait indiqué un secteur. Il avait retrouvé d'autres artisans et d'autres serviteurs. L'accueil avait été assez frais. Personne ne l'avait reconnu, même quand il donna son nom, il n'eut pas plus de succès. On l'envoya chez le responsable du tronçon. C'est comme cela que s'appelait celui qui dirigeait un morceau de la caravane. Il avait commencé par l'engueuler pour ne pas avoir le matériel nécessaire. Puissanmarto avait dû chercher l'équipement pour le voyage. Il dépensa ses maigres économies pour une tente, un bol et d'autres accessoires vestimentaires pour affronter le mauvais temps en montagne.
Ils étaient partis quelques jours plus tard. Puissanmarto ne faisait partie d'aucun des groupes constitués. Il venait de la citadelle mais n'était pas avec les soldats. Il était forgeron mais avait un passe-droit venant du palais. Il devait tuer le monstre qui terrorisait la région mais partait avec la caravane. Tout cela le mettait en marge. Il marchait le plus souvent tout seul, ne rejoignant les autres que pour les pauses repas. Les premiers jours se passèrent comme cela. La caravane grossissait au fur et à mesure de son avance. Puissanmarto découvrit que Maskusa était au bout d'une plaine. A chaque étape de nouveaux miburs se joignaient à eux, avec leur escorte de garçons d'écurie, de soldats, de commerçants et d'aventuriers.
- Bientôt nous allons arriver au croisement, dit un de ses compagnons en s'adressant à un plus jeune. Tu vas voir, on va commencer une partie difficile. Il faut monter pour aller en haut col.
- Mais pourquoi on ne suit pas la rivière ? demanda le jeune qui ne devait pas avoir plus de trois saisons.
- À cause des gorges ! La Slamba se précipite dans des gorges étroites où elle cascade tant que personne ne peut passer.
Effectivement à la fin de la journée, on était arrivé au fort qui gardait le carrefour.
C'est dans la lumière du soir qu'il la vit. Il eut comme un doute. Que venait-elle faire là ? En même temps au loin, une silhouette se détacha sous les nuages près de l'horizon. Le monstre qu'il devait tuer ! La proximité des deux silhouettes le troubla. Que lui voulaient les dieux ?
Le lendemain, dans une routine qui s'installait chacun joua son rôle. La caravane s'ébranla. À sa tête un prêtre de Karya en rouge associé à son médium, toujours revêtu d'écorce, donnait la direction et le rythme. Les bruits le disaient bon guide. Il avait déjà fait au moins trois fois le chemin. L'entourant et assurant le commandement il y avait un contingent de soldats. Il avait reconnu leur chef hier soir. Dans la caravane, son arrivée faisait la rumeur. Puissanmarto entendit ses voisins en parler :
- Sacha Salcha est là.
- Qui ça ?
- La fille du gouverneur de Maskusa ! Elle était déjà une folle de guerre mais depuis que son père lui a fait forger par un mage étranger une lame noire aux pouvoirs immenses, elle ne rêve que de bataille...
Puissanmarto sourit en entendant évoquer le mage étranger. Il ne savait pas bien ce qu'il avait fait. Peut-être eut-il mieux valu qu'il ne la forge pas ! Les dieux en avaient décidé autrement. Plus il réfléchissait à ce qu'il avait fait et plus il pensait qu'il n'y avait pas d'autres choix. Il ne savait pas bien quel dieu remercier pour ce qu'il avait fait, mais comme il avait retrouvé son marteau grâce à un loup, il pensait que les dieux le guideraient pour la suite.
- … Saraya connaît l'art de la guerre et ses sorciers sont redoutables. Le général Stramts est quasiment acculé.
- Oui, mais les légions folles sont encore là. Les fous et folles de guerre sont redoutables.
- Bien sûr, mais leur nombre diminue et Saraya a déjà soumis celui à la peau noire...
- Non, j'ai entendu un messager dire qu'il résistait encore...
- Pas du tout, dit un autre, ils ont fait alliance...
Puissanmarto cessa d'écouter. Comme chaque fois, les bruits les plus absurdes couraient. Comme il était impossible de vérifier, la discussion occupait la majeure partie de la journée. D'ailleurs Puissanmarto se demandait si ce n'était pas la meilleure raison à l'existence de ces rumeurs.
Les deux jours se passèrent en montée continue. L'air devenait plus froid. La neige avait fait son apparition. Petite neige qui ne tiendrait pas ! Puissanmarto savait pour la neige, alors que les autres discutaient à n'en plus finir de ce qui pouvait se passer si elle tenait, si elle ne tenait pas. De temps à autre, il fallait se pousser pour laisser le passage à un tracks au galop. Les messagers allaient et venaient régulièrement pour stimuler tout le monde et transmettre les ordres à un chef de tronçon. Les ordres généraux étaient transmis par des sonneries de trompes, relayées de tronçon en tronçon. Puissanmarto laissait son esprit vagabonder. La neige et le froid lui faisaient plaisir. Un tracks passa à nouveau. Il n'avait pas fait plus de deux cents pas qu'il repassait dans l'autre sens. À nouveau, il le revit revenir. Manifestement, le cavalier cherchait quelqu'un. Il se mit à la hauteur d'un mibur et discuta avec le palefrenier. Se redressant, il regarda dans la direction de Puissanmarto, mit sa bête au trot et s'arrêta à côté du chef des forgerons de la caravane. Celui-ci leva les bras en signe d'impuissance. Le cavalier insista, l'homme plus habitué à commander son équipe qu'à écouter les ordres devint véhément. Puissanmarto entendit les commentaires autour de lui :
- On voit bien que ce n'est qu'un Izmen ! Il n'oserait pas parler comme ça à un vrai Izuus.
Puissanmarto n'avait jamais entendu ce terme. Il ouvrit grand ses oreilles.
- Oui, mais s'il insiste, il aura quand même droit au fouet.
De l'échange, il ressortait qu'un Izmen était un bâtard d'un Izuus et d'une femme prismen. Ils étaient à la fois méprisés car ni vrai Izuus ni vrai prismen, mais aussi enviés car ils occupaient de meilleurs postes que les prismens. Puissanmarto tout occupé à écouter se fit surprendre par le cavalier :
- Toi, viens avec moi !
- Moi ? demanda Puissanmarto.
- T'es bien forgeron ? Alors, tu viens !
Sans attendre de réponse, le cavalier fit faire demi-tour à sa monture. Après un coup d’œil autour de lui, Puissanmarto lui emboîta le pas. Le cavalier se retourna et lui tendit la main. Puissanmarto se retrouva en croupe. Ils remontèrent la caravane au petit trot. Le cavalier avait essayé le galop mais avait failli perdre Puissanmarto. Il avait alors opté pour un trot soutenu. Puissanmarto avait eu peur de tomber lorsque le tracks s'était élancé de toute sa puissance. L'allure actuelle lui donnait envie de vomir. Il luttait en regardant de haut ceux qu'ils remontaient. Ils arrivèrent au moment où le prêtre faisait sonner la trompe pour annoncer l'arrêt. Le cavalier serra ses rênes. Le tracks pila. Puissanmarto se retrouva par terre en faisant un roulé-boulé. Ce qui déclencha l'hilarité des Izuus présents. Il se releva l'air furieux, la main sur son marteau. Les épées sortirent d'elles-mêmes en même temps que les rires s'arrêtaient.
- Rma... (Ça suffit !)
La voix était suffisamment forte et cassante pour que tous se figent. Les regards se tournèrent vers l'origine de l'ordre. Les Izuus rangèrent leurs épées et s'en retournèrent s'occuper de leurs montures. Puissanmarto regarda s'avancer un Izuus au vêtement chamarré, à peine plus grand que lui. C'était un haut garde. Il ne connaissait rien aux signes distinctifs sur les uniformes. Vu l'obéissance obtenue, il ne douta pas être en présence d'un chef. L'autorité émanait de sa personne. L'Izuus le regarda droit dans les yeux :
- Tse...(Tu es bien forgeron ?)
Puissanmarto acquiesça d'un mouvement de tête.
- Msu...(Alors, suis-moi!)
Se retournant, le haut garde se dirigea vers un groupe en train de monter les tentes. Puissanmarto lui emboîta le pas. Tous les Izuus se figèrent au garde-à-vous en le voyant.
- Rma... (Ça suffit ! Continuez le montage. Où est Masuma?)
On lui indiqua un autre groupe. Toujours suivi de Puissanmarto, il arriva à proximité du deuxième groupe. Il s'approcha d'un homme fourrageant dans un paquetage :
- Tlui...(C'est lui ! Il faut régler le problème!)
Puissanmarto regarda le géant en face de lui. Vêtu d'un simple uniforme sans ornement, ce dernier se tourna vers lui.
- Es-tu forgeron ?
- Oui, je le suis.
Le géant s'approcha de lui :
- Alors, répare ! dit-il en jetant un paquet de ferraille aux pieds de Puissanmarto.
Regardant ce qui venait presque de lui écraser les pieds, Puissanmarto répondit :
- Non. C'est irréparable. Ces épées doivent être reforgées.
- Tu n'as pas compris, forgeron. Il me faut ces armes.
- Il y en a plein les charges des miburs.
Le géant sembla s'énerver :
- Elles sont pour le général Stramts, pas pour Sacha Salcha !
Puissanmarto ne comprenait pas. Devant son air ahuri, le géant reprit :
- A chaque entraînement, elle me casse au moins une épée. Il faut me les réparer !
Il y avait presque du désespoir dans sa voix. Puissanmarto prit en main une des armes. Il reconnut la trace de Salcha la lame noire. Il n'avait pas de solution... à moins...
- J'ai besoin d'un feu, dit-il.
Le géant eut un soupir de soulagement. Se tournant, il donna des ordres. Bientôt des Izuus s'agitèrent pour faire un foyer et lancer le feu. La neige étant devenue pluie n'arrangeait rien. Malgré la boîte à feu qu'ils utilisaient, les branches qu'ils avaient rassemblées, fumaient plus qu'elles ne brûlaient. Puissanmarto les laissa se débrouiller pendant qu'il triait les morceaux de métal en fonction de leur origine. Il finit par avoir une dizaine d'épées brisées devant lui. Il se retourna vers le feu qui peinait toujours à démarrer. Il s'approcha. Comme s'il n'attendait que ça, le feu s'enhardit puis bientôt de grandes et belles flammes surgirent. Il entendit les Izuus se complimenter sur leur réussite. Il ne dit rien mais mit la première lame au feu. Les autres regardèrent la lame de métal se mettre à rougir. Puissanmarto s'occupa d'ajouter des branches et des fruits de lamboy. Ceux-ci brûlaient en faisant des cendres bien rouges, bien chaudes. Quand la  lame fut prête, il la martela redonnant une forme complète à la demi-lame qu'il avait en main. Il la laissa refroidir en la posant sur d'autres morceaux de métal. En arrêtant son martelage, il entendit le bruit métallique du combat. Ce bruit cristallin était pour son oreille, la signature évidente de Salcha au combat. Il entendit sans la voir, la rupture de l'épée de l'adversaire de Salcha. Il entendit la bordée de jurons prononcés par une voix féminine. Sans rien dire, il se rapprocha du lieu du combat. Entre les arbres, il vit Sacha maniant Salcha jurant après celui qui ne tenait plus qu'un moignon d'épée. Il vit le géant apporter une nouvelle arme. Le choc des lames reprit bientôt. Puissanmarto pensa qu'il n'avait pas fini de voir arriver des lames brisées s'il ne pouvait les convaincre de changer les épées d'entraînement. Il martelait sa deuxième lame quand le géant s'approcha :
- Elle en a cassé encore deux !
Le ton était désolé. Le visage du géant transpirait la contrariété.
- Donne cette lame pour l'entraînement. Attention, elle ne peut servir qu'à ça.
Le géant prit la lame, la fit tournoyer.
- Elle est bien équilibrée, pourquoi ne pas l'utiliser au combat ?
- Frappe quelque chose ! répondit Puissanmarto.
Le géant frappa. La lame émit un son mat et plaintif en se tordant.
- Tu pourras les redresser à la main.
Le géant se mit à sourire.
- Fais m'en d'autres !

lundi 19 novembre 2012

L'activité continuait sans faiblir. Puissanmarto de temps en temps prenait le temps de forger, mais faisait ça le soir quand les Izuus étaient partis. Les prismens présents le regardaient faire mais n'en disaient rien. Puissanmarto partait d'un lingot de métal et s'amusait à l'étirer, à le marteler. Il en faisait une pointe de lance ou une épée dont les formes étaient étrangement en courbes. Pour finir, il lui redonnait la rectitude des armes des Izuus et mêlait son œuvre à celles des forgerons. Ce matin là, Frapnal était de mauvaise humeur. Tout le monde avait eu droit à des remontrances voire plus. L'ambiance était lourde, tout le monde se taisait, ou parlait peu. Les blagues habituelles tombaient à plat et ne faisaient rire personne. Le premier atelier, où exerçait Frapnal était encore plus sinistre. Puissanmarto se concentrait sur la conduite de son feu.
C'est alors qu'elle arriva. Tous les regards convergèrent vers elle. Elle devait en avoir l'habitude car elle se comporta comme si ils n'existaient pas. Elle démonta de son track avec aisance et grâce. C'était une bête magnifique, dont le harnachement prouvait la puissance de son propriétaire.
- C'est la fille du gouverneur ! dit Balnou.
- Qu'est-ce qu'elle veut encore ? ajouta un Izuus.
- Frapnal va pas être content, murmura quelqu'un à mi-voix.
Puissanmarto la vit mieux quand elle passa pour aller vers l'atelier de Frapnal. Ses vêtements étaient en cuir souple aux couleurs de la maison du gouverneur. Les gardes qui l'accompagnaient portaient la même livrée, celle de la Haute Garde. Ces guerriers d'élite étaient des légendes à eux seuls. On les disait capables des plus grands exploits. Puissanmarto les sentaient trop confiants. Que valaient-ils dans un vrai combat ? D'après ce qu'il avait entendu, la Haute Garde n'avait pas été engagée dans une vraie bataille depuis l'arrivée des Izuus et la prise de Maskusa. Cela remontait à deux générations. En attendant, ils paradaient dans la cour de la citadelle avec leurs épées en métal noir et leurs armures faites de plaques métalliques cousues.
Bientôt, on entendit des éclats de voix venant de la forge d'à côté :
- STRAT....(Il n'en est pas question!) hurlait Frapnal pour couvrir le martèlement
- VOT...( Telle est ma volonté) répondit la fille du gouverneur.
- RTA...(Je n'ai pas d'homme pour faire cela, votre père exige que les armes soient livrées pour le convoi!).
- FRAG PUISSANMARTO (Demandez à Puissanmarto. On m'a rapporté son savoir-faire).
Puissanmarto dressa l'oreille. Qui avait dit quoi ? Il n'aimait pas du tout ce qu'il entendait. Frapnal voulait savoir, la fille du gouverneur refusait de dévoiler ses sources. Elle savait. Elle termina la discussion par un argument implacable :
- KARYA … (Par le Karya sacré, tu dois obéissance!)
Puissanmarto vit débouler Frapnal près de lui. Il semblait en furie. Juste derrière lui, venait la fille du gouverneur.
- Je ne sais pas ce que tu as fait, mais tu aurais mieux fait de t'abstenir. Maintenant tu vas obéir aux ordres de son altesse. Laisse Balnou surveiller le feu.
Tous les regards s'étaient détournés. Tout le monde semblait complètement absorbé par sa tâche présente. Frapnal quitta la forge à grands pas tout en fulminant.
Un page s'avança :
- Son altesse veut une épée qui ne soit pas comme celles des autres.
- Je ne forge pas, je suis chargé d'entretenir le feu. D'autres prismens martèlent.
- Mral (Ne me fais pas croire que tu ne sais pas. On a vu et on m'a dit!), intervint la fille du gouverneur.
Le page traduisit les paroles de sa maîtresse. Puissanmarto s'inclina en disant :
- Quel est son désir ?
De nouveau, il y eut un conciliabule entre la fille du gouverneur et son page. Celui-ci se tourna enfin vers Puissanmarto et lui dit :
- Son Altesse veut une épée courbe aux formes sinueuses qui inspire la terreur à ses ennemis.
Puissanmarto ne répondit pas tout de suite. La fille du gouverneur se situait dans la lignée des femmes guerrières des Izuus. Il la pensait capable de tenir tête aux gardes qui l'accompagnaient. D'où savait-elle qu'il forgeait ? Qui avait trahi son secret ? Il n'était plus temps de se poser la question.
- Il me faudra du temps pour la faire.
Après un aller-retour de traduction, le page reprit :
- Tu as jusqu'à demain !
- Non, répondit Puissanmarto, une arme en métal noir ne se forge pas en deux jours !
En entendant la réponse, la fille du gouverneur s'était tournée vers lui. Il se douta qu'elle comprenait le prismen.
- Trois jours et pas un de plus, lui dit-elle d'un sourire carnassier. Tsal...(allons nous-en !).
Elle repartit aussi vite qu'elle était venue.
Frapnal arriva peu après.
- Tu te crois malin, Puissanmarto ? Le secret des armes noires est perdu depuis des générations. Ne te crois pas plus grand que tu n'es. Ce n'est pas les jouets que tu as forgés qui vont la satisfaire.
- Maître Frapnal, je ne suis pas un prismen. Mes secrets ne sont pas les vôtres. Je ne ferai pas une arme noire des Izuus. Je ferai l'arme noire qui ira à sa main. J'ai besoin de deux choses.
Frapnal se renfrogna. Il n'avait pas le choix. Il fallait qu'il coopère. Soit l'arme était mauvaise et il aurait sa vengeance car la fille du gouverneur le ferait châtier, soit l'arme serait bonne et il en aurait le secret.
- Parle !
- Je dois aller en forêt chercher ce qui m'est nécessaire pour la première chose et je dois savoir le nom de la fille du gouverneur pour que l'épée soit à sa main.
Frapnal se renfrogna encore plus. Dire le nom de la fille du gouverneur à ce non-Izuus lui arrachait le cœur. Il y avait un pouvoir dans le nom, il le savait et manifestement Puissanmarto aussi.
- Va chercher ce qui t'est nécessaire, pour le nom, je vais demander.
Puissanmarto, muni de son passe-droit, partit au petit trot vers la forêt. Avec le convoi qui était presque prêt les contrôles s'étaient renforcés. Des soldats vérifièrent plusieurs fois son passe-droit. Il lui fallut un bon moment pour atteindre la forêt. Cela lui permit de réfléchir. Il avait accepté de faire cette épée sans savoir ce qu'il disait. La crainte lui serrait le ventre. Il savait qu'il avait besoin de quelque chose qu'on rencontrait en forêt mais ses souvenirs s'arrêtaient là. C'est comme lorsqu'il forgeait. Il aurait été incapable avant de le faire, de décrire ce qu'il devait faire. Les gestes revenaient pour ainsi dire tout seuls. C'est comme s'il y avait une barrière entre ses souvenirs et lui. Il entra toujours trottinant dans la forêt qui s'étendait depuis Maskusa jusqu'aux montagnes. Son instinct lui disait de courir sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il trouve. Il continua tant que ses muscles le portèrent. Il ne s'arrêta qu'à bout de souffle. Assis sur une souche, il respirait à fond quand il vit ce qu'il cherchait. Il était sur le territoire des loups noirs. Leurs poils étaient accrochés à tous les buissons. Il regarda autour de lui mais il n'y avait aucun signe de vie. Il ramassa les poils. Maintenant il était sûr. C'est de cela qu'il avait besoin. Il trouva aussi par terre un os frais mais rongé. Il sourit. Cela aussi lui servirait. Une fois sa moisson de poils faite, il repartit vers la ville. Il s'arrêta une autre fois pour cueillir des baies bien noires. Il en goûta une. Elle était merveilleusement sucrée. C'était juste ce qu'il lui fallait. Il s'en fit une collation et reprit le chemin de la ville. Il arriva à la forge à la nuit tombante. Frapnal était déjà parti. Balnou l'attendait :
- Frapnal est en rage après la fille du gouverneur. Mais comme il ne peut rien contre elle c'est toi qui vas en subir les conséquences. Fallait pas jouer au Izuus. Nous les prismens, on le sait. Cela nous retombe toujours dessus...
- Oui, Balnou, mais je ne suis pas un prismen. Je ne sais pas ce que je suis mais je ne suis pas un serviteur de Izuus. Elle veut une arme noire, elle va l'avoir. Où sont les autres ?
- Il y a une fête pour un mariage à la ville. Comme demain est jour de célébration, ils sont partis participer.
- Bien, va les rejoindre, tu en meurs d'envie. J'ai à faire.
Balnou ne se fit pas prier et partit sans attendre.
Puissanmarto prépara le feu et un curieux mélange qu'il fit macérer dans un des creusets à chaud. Avec la moelle de l'os qu'il avait mise à part, il prépara une pâte en y ajoutant du charbon de bois qu'il avait pulvérisé.
Le feu avait repris de la force. Il alla chercher un petit lingot de métal qu'il commença à travailler. Il le chauffait peu, mais martelait beaucoup, contrairement aux forgerons Izuus. Quand le métal eut atteint la bonne longueur, il en fit presque un tube et y déposa du charbon de bois pulvérulent. Il recommença son martelage. Il fit cette opération plusieurs fois dans la nuit. Au petit matin, il se reposa un peu.
Frapnal arriva avec le soleil. Son visage fermé et son regard de feu en disait plus long que ses paroles. Il dirigea la célébration au dieu du feu avec raideur. Délaissant les convenances qui voulaient qu'il partage le repas avec les participants, Frapnal prit la poudre d'escampette. Les Izuus et les prismens de l'atelier de Puissanmarto, s'entreregardèrent mais personne ne dit rien. Tout le monde avait remarqué les hauts gardes qui traînaient dans la cour de la citadelle. Ils retournèrent au travail en traînant les pieds.
Balnou se retrouva, comme par hasard, près de Puissanmarto :
- J'espère que tu vas réussir, car sinon on est mal parti...
Puissanmarto ne répondit rien mais reprit sa barre. Les Izuus le regardaient à la dérobée. Sa technique semblait différente de la leur. Ils notèrent qu'il martelait à froid. Par gestes, ils s'interrogèrent mais personne ne savait de quoi il s'agissait. De tout temps, les forgerons martelaient à chaud. Un des Izuus fit le geste de la folie. Les autres approuvèrent de la tête.
Puissanmarto ne s'occupait pas d'eux. A la fin de la journée, il avait en main une lame courbe. Quand les Izuus partirent, ils jetèrent des regards de plus étonnés. Le métal brillait. Ils s'éloignèrent en discutant entre eux. Si les hauts gardes avaient changé, ils étaient toujours présents. Ils virent Frapnal s'approcher de Puissanmarto. Ce dernier s'arrêta de travailler. Frapnal lui dit quelque chose à l'oreille. Puissanmarto eut un sourire. Frapnal s'éloigna rapidement.
Dans la nuit tombante, le feu rugit dans l'atelier. Les prismens présents prirent leurs affaires pour rejoindre les écuries. Ils préféraient dormir avec les tracks et leurs parasites que de subir le bruit de Puissanmarto.
Si certains l'observèrent, ils ne comprirent pas ses faits et gestes. Dans la pénombre, ils ne virent pas que le seau qu'il employait pour sa trempe contenait le mélange qu'il avait préparé. La nuit passa ainsi.
Au petit matin quand ils arrivèrent à la forge, les Izuus eurent un choc. Une épée mi-longue, sinueuse comme une liane reposait sur la pierre du foyer. Ils s'approchèrent. Puissanmarto dormait dans un coin. Un des Izuus la prit en main. L'étonnement se lut sur son visage. Il n'avait jamais eu de lame aussi légère en main. Même sans sa garde, il en apprécia l'équilibre. La lame passa de main en main. Quand Frapnal arriva, ils lui montrèrent. Il regarda le métal de près après l'avoir soupesée et maniée. Il vit que l'épée était finement striée sur toute sa surface. Il sursauta quand il entendit Puissanmarto lui demander :
- Puis-je la finir ?
Frapnal ne dit rien mais lui tendit brusquement.
Puissanmarto la prit avec précaution. De son chiffon, il l'essuya.
- Que vaut ton jouet ? demanda le maître de la forge.
Puissanmarto ne répondit pas. Il fit juste un moulinet et abattit l'arme sur des lames d'épées prêtes à être livrées. Il y eut le bruit du choc du métal sur le métal. Si l'arme de Puissanmarto sonnait encore, les autres lames étaient brisées.
- D'autres questions ?
Frapnal tourna les talons et partit sans un mot. La lame à la main, Puissanmarto fit un tour sur lui-même :
- D'autres questions ?
Personne n'osa intervenir. Il repartit vers le foyer et mit la lame à chauffer. Il la retira plusieurs fois tout en l'essuyant avec un tissu qui émit une fumée âcre et piquante en touchant le métal chaud.
Le soleil était au zénith quand arriva la fille du gouverneur. Elle démonta avant l'arrêt complet de sa monture et se précipita dans la forge. Puissanmarto ajustait la garde.
- Tro... (Montre!), dit-elle en tendant la main.
Puissanmarto ne bougea pas. Il continua tranquillement à finir ce qu'il faisait. Le page entra :
- Son Altesse exige que tu lui montres son épée.
- Non, elle attendra que j'aie fini.
Le page devint blanc en entendant la réponse.
- Ses... (Tu oses...) hurla-t-elle.
Puissanmarto assis sur une enclume, ne leva même pas les yeux.
- La colère n'est pas une aide pour le guerrier, mais son ennemie.
La fille du gouverneur, sidérée l'espace d'un instant, se mit à rire.
- Str... (Tu es un être étrange, Puissanmarto, ne connaîtrais-tu pas la peur ?)
Puissanmarto se leva d'un bond faisant un moulinet avec l'épée. La fille du gouverneur fit un bond en arrière. Les hauts gardes tirèrent leurs armes noires du fourreau. Elle fit un geste d'apaisement.
Dans le même mouvement, Puissanmarto fit tourner l'épée pour lui présenter la garde. La fille du gouverneur avança la main. Puissanmarto fit reculer l'arme :
- Attention, votre altesse. C'est une arme noire. Non pas une de ces pâles copies qu'arborent vos gardes. C'est une vraie arme noire au nom puissant capable de déclencher la haine et la violence.
- Quel est son nom ? dit la fille du gouverneur en prismen.
- Salcha (Celle qui tue avant qu'on la voie), répondit Puissanmarto en Izuus.
La fille du gouverneur sursauta. Ce nom était si proche du sien, qu'elle hésita un instant avant de la prendre en main. Elle sentit la garde simple et sans fioriture s'adapter à sa main. Elle la fit tourner sur elle-même, en appréciant l'équilibre et la légèreté. Elle partit d'un grand éclat de rire.
- Gra....( Tu es bien forgeron, Puissanmarto. Je n'ai jamais vu d'arme semblable.)
Les autres spectateurs regardaient les moulinets que décrivait la lame. Ils étaient comme hypnotisés. La fille du gouverneur les regarda, puis se retourna vers Puissanmarto tout en continuant à manipuler son épée.
- Que leur arrive-t-il ?
- La magie de l'arme opère. Salcha doit retourner au fourreau.
Puissanmarto lui tendit le fourreau de l'épée. La fille du gouverneur rangea l'arme. Autour d'eux la vie sembla reprendre.
- Ta magie est forte, Puissanmarto. Peut-être trop !

samedi 17 novembre 2012

Les jours succédaient aux jours. Le temps devenait plus froid. Il pleuvait plus qu'il ne neigeait. Puissanmarto n'aimait pas la pluie. Heureusement la forge avec ses foyers était un monde à part. Le travail était toujours aussi pressant, aussi important. Après quelques jours, tout le monde avait pris l'habitude de le voir conduire le feu à la perfection. Les forgerons alignaient les armes, lances, épées, pointes de flèches qui étaient rassemblées sur la grande place où se préparait la caravane pour l'armée du général Stramts. Tous les dix jours, on faisait une pause pour fêter les dieux. Puissanmarto participait aux célébrations. Tout le monde était tenu d'y participer. Il y avait ceux qui y allaient le matin et ceux qui y allaient l'après-midi. Avec les prismens de son atelier, Puissanmarto se retrouvaient derrière les Izuus forgerons. Seul Frapnal officiait toute la journée.
- On a de la chance, disait un prismen. Le dieu du feu est un dieu qui ne demande pas de longue cérémonie.
- Oui, répondit un autre, avec toutes les prières qu'on lui adresse tout au long de la journée, il n'en a pas besoin. D'ailleurs, toi aussi, tu le pries, Puissanmarto. J'ai entendu tes récitations à mi-voix quand tu t'occupes du feu. Même si la Fahiny t'a lavé la mémoire, elle n'a pas eu de pouvoir sur la foi au dieu du feu.
Puissanmarto ne répondit rien. Heureusement Frapnal venait de faire sonner le gong du début. Il fut ainsi dispensé de se justifier. Puissanmarto ne priait pas le feu, il lui parlait. À moins que ce soit cela prier. Pourtant ce qu'il disait dans sa langue, une langue qui n'était ni le prismen ni le Izuus, était plus ce qu'on disait à un serviteur qu'à un maître. Comme à chaque fois, on fit brûler des herbes dont la fumée lourde dense, donnait des vertiges. Frapnal et les Izuus psalmodièrent des chants que Puissanmarto et les prismens écoutèrent les yeux baissés.
Après la cérémonie, Puissanmarto se retrouva autour d'un pot de bistal dans la taverne en bas de la citadelle. Il était connu pour son silence. Il parlait peu mais écoutait volontiers l'un ou l'autre. Cela passait pour une marque d'intelligence et de réflexion. Quand on lui eut servit sa bistal, il demanda :
- Je ne comprends pas l'ordre des dieux. Le dieu du feu ne devrait-il pas être le plus grand ?
- Si tu dis ça à Frapnal, c'est sûr qui va encore mieux te considérer !
- Ouais, mais ça marche pas comme ça. Le gouverneur adore l'arbre sacré, c'est un Karya. Le seul qui existe ici est dans le jardin du palais. Si tu montes sur les remparts de la citadelle, tu le verras qui dépasse. Son feuillage reste toujours vert que ce soit en été ou en hiver, qu'il y ait beaucoup d'eau ou que ce soit la sécheresse. C'est l'incarnation du grand dieu des Izuus. Ne peuvent l'approcher que ceux de la caste des dominants. Le dieu du feu est assez haut dans la hiérarchie mais il vient après le dieu de la terre et celui de la pluie. Le dieu du feu est un dieu double.
- C'est-à-dire ?
- Il peut être bon, mais il peut être mal. Nous on forge des armes. C'est bien pour se défendre mais parfois on ne fait pas que se défendre...
La conversation dériva sur d'autres sujets. Puissanmarto écouta les uns et les autres. Ils parlèrent des ennuis que suscitait la pluie pour le transport et pour les outils. Ils parlèrent des autres forges de la ville qui travaillaient beaucoup pour refaire ce qui cassait. Puis on parla des troupeaux et des dégâts faits par les loups et surtout par le monstre. Le gouverneur depuis qu'un messager s'était fait assaillir, avait l'idée de mettre en route une expédition pour le détruire. Il faudrait du temps. Le convoi pour le général était prioritaire.
- De toutes les façons, après la fête des greniers, les hauts cols seront fermés et on ne pourra rien faire. Il faudra attendre le printemps.
- Ça nous met aussi à l'abri des autres armées, dit un autre.
- Le général aura peut-être pris le pouvoir !
- Ouais, ben ça c'est c'qui rêve le Frapnal. Moi, j'ai appris par un palefrenier que ça s'passait pas bien pour lui, reprit un troisième. I'srait coincé par l'armée de Saraya.
- Saraya ?
- Ouais, c'est sui qu'était l'plus proche d'Yas sur la fin et c'est sui qu'a la plus grosse armée.
- Je sais, Balnou, reprit le premier, mais faut pas désespérer, les Izuus sont meilleurs soldats que ceux de l'armée de Saraya.

mercredi 14 novembre 2012

Puissanmarto fut heureux de retrouver la forge. C'était un bâtiment bas, appuyé sur le rempart de la citadelle. Il y faisait plutôt sombre. Le chef de forge était un Izuus. Grand, large d'épaules, fort en gueule, il faisait tourner son équipe à coups de bourrades ou de cris. Il vit arriver Puissanmarto accompagné par un soldat. Il le regarda de haut en bas comme pour le jauger. Il eut droit à un coin pour dormir, une case dans le mur pour mettre les affaires qu'il n'avait pas mais qu'il aurait. Il eut droit aussi à tous les regards quand il arriva dans l'atelier. Il arrivait précédé de tous les bruits. Il était le héros qui avait éliminé Fahiny et qui avait rompu la malédiction qui arrachait les enfants à leur famille. Certains l'avait vu au cours de la fête donné en l'honneur de la fin de la « sorcière » comme le disaient les prêtres. Il avait ainsi rencontré pour la première fois le clergé de la ville de Maskusa. Ils l'avaient interrogé sur ses croyances religieuses. Il avait répondu qu'il avait tout oublié. Comme il allait à la forge, le prêtre qui l'avait rencontré, avait conclu que Frapnal serait celui qui lui enseignerait la vraie foi. C'est la première fois que Puissanmarto entendait le nom du maître de la forge.
- Tu vas me montrer ce que tu sais faire. Voici le deuxième feu, tu vas le maintenir à la bonne température. Aujourd'hui, on doit forger des pointes de lances.
Sur ces seules paroles, il s'en alla à l'autre bout de la forge. Puissanmarto regarda les uns, les autres et le foyer. Il ne le sentait pas à la bonne température pour faire rougir le métal correctement. Il vit aussi les sourires goguenards autour de lui. Frapnal avait décidé de le tester et bien, il allait voir. Puissanmarto demanda où était le combustible. On lui montra un tas de charbon de bois. Il le trouva de qualité médiocre. Il faudrait faire avec.        
Il revint avec un chargement et s'installa près du feu. Comme toujours, il se mit à parler au feu à voix basse. Comme toujours ? Il avait l'impression d'avoir fait comme cela d'autres fois. Il ne vit pas les sourires s'effacer sur le visage des autres quand ils virent le feu se mettre à ronfler. Il y avait les Izuus qui forgeaient et les prismens qui devaient s'occuper des feux. Frapnal passa son nez une ou deux fois dans l'après-midi pour surveiller. Il vit les hommes martelant avec entrain. A la fin de la journée. Les Izuus avaient le sourire, avec un tel feu, ils avaient fabriqué beaucoup de pièces. La paye serait bonne. Les prismens regardaient Puissanmarto avec respect et envie. Aucun d'eux n'avait ce savoir-faire. Frapnal arriva. Quand il vit le tas de fers de lances, il fronça les sourcils :
- Dera...(Vous avez fait ça dans la journée?)
- Da, ramt...(non, dans la demi-journée!)
Frapnal siffla entre ses dents pour signifier son admiration. Il alla voir le feu. Puissanmarto le préparait pour la nuit. Il regarda la consommation de charbon de bois. De nouveau, il siffla entre ses dents.
- Bon, Puissanmarto, tu vas rester à ce poste quelque temps. On a beaucoup de travail avec ce qui se passe.
Puis s'adressant à tous, il ajouta
- On reprend demain à l'aube.
Puissanmarto alla vers son coin pour la nuit. Il vit un des prismens revenir avec un grand pot de boisson.
- Tu ne vas pas partir comme ça, Puissanmarto ! Il faut quand même qu'on fête ton arrivée.
L'homme qui lui disait cela, lui fit signe de venir. Dans un coin de l'atelier, les autres dressaient une table.
- Si Fahiny t'as volé la mémoire, elle ne t'a pas volé ton savoir-faire. J'ai jamais vu conduire un feu aussi bien.
- La paye va être bonne, dit un autre qui amenait les timbales.
- La paye va être bonne ? demanda Puissanmarto.
- Oui, plus les Izuus forgent de pièces et plus ils gagnent, mais nous comme on touche sur chaque pièce forgée, on gagne plus aussi.
- Si on maintient le feu comme ça jusqu'à la fête des greniers, ça sera parfait. Non seulement les Izuus seront contents, mais on passera l'hiver sans problème.
- Pourquoi faut-il faire autant d'armes ? demanda Puissanmarto.
- Ah ! C'est vrai que tu ne sais rien. Il y a la guerre.
- La guerre ?
- Oui, le roi est mort. Ses généraux se battent pour sa succession. Maskusa est loin de la grande plaine et de la capitale, mais le gouverneur est un Izuus comme tous les gouvernants d'ici. Il est de la lignée du général Stramts. Malheureusement, le général Stramts et son armée sont assez loin vers la mer. Ils manquent d'armes et de soldats. Le gouverneur a décidé de lui envoyer un convoi avant que la neige ne bloque le grand col. Pour cela, il faut que nous tenions les délais.
Puissanmarto écoutait les explications des uns et des autres. Le roi qui se nommait Yas était en campagne dans la montagne à une quinzaine de jours de marche de Maskusa pour tuer un monstre qui terrorisait la région. Sa mort était certaine mais les circonstances floues. Certains bruits disaient qu'il était mort des fièvres qui viennent dans ces régions quand il y a trop de pluie, d'autres prétendaient qu'il avait rencontré le monstre qu'il recherchait et qu'il n'avait pas survécu à cette rencontre. Certains accusaient ses généraux d'avoir comploté et de l'avoir assassiné. Les plus délirants le déclaraient converti à l'érémitisme par le monstre. Puissanmarto revit la voix aux yeux noirs. Ce monstre devait être comme elle. Ils passèrent la soirée à boire de la bistal. Cette boisson était obtenue en faisant fermenter des salemje dans un jus du fruit de l'arbre à bistal. Un  de ses compagnons qui avait déjà englouti une bonne partie de pot, lui expliqua que la bistal ne se gardait pas. Il fallait la boire vite en un ou deux jours, sinon les coliques vous ravageaient le ventre.
À la fin du pot, tout le monde alla se coucher. On avait donné à Puissanmarto deux couvertures. En regardant faire les autres, il comprit que si l'une d'elle servait pour se couvrir la nuit, l'autre servait de paravent. Avant de dormir, il alla regarder le feu. La forme du foyer ne lui plaisait qu'à moitié. Il se mit à chercher des pierres dans la cour. Il trouva assez facilement ce qu'il souhaitait. Avec son butin, il remodela le feu en écartant les braises. Il alla dormir après en pensant que demain, son foyer chaufferait mieux et plus vite pour moins de combustible.
Il fut réveillé par la sonnerie de la trompe. Il retrouva les autres pour manger un morceau. On lui expliqua qu'on se cotisait et qu'on chargeait un jeune d'aller chercher les provisions. Il y avait toujours quelques traîne-savates prêts à rendre service pour pas cher. Ils se retrouvèrent autour du feu. Pendant qu'il démarrait, ils firent chauffer leur pitance. Le goût était assez quelconque mais cela tenait au ventre. Quand les Izuus forgerons arrivèrent, le feu était prêt.
De nouveau pris par le mouvement et la surveillance du feu, Puissanmarto ne vit pas passer la journée. Quand Frapnal arriva pour contrôler le travail, il tiqua. L'atelier en second avait fait mieux que le sien. Il écouta les forgerons se féliciter de la présence de Puissanmarto. En se forçant un peu, Frapnal félicita tout le monde en faisant la remarque que le travail du lendemain serait plus difficile.
C'est alors qu'une trompe sonna. Puissanmarto vit tout le monde s'agiter.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- C'est la trompe d'alerte. Un danger arrive !
Tout le monde se précipita sur le rempart pour voir. Nulle poussière à l'horizon, pas de mouvement anormal dans le lointain, Puissanmarto chercha le danger.
- Là ! cria un garde en tendant le doigt.
Puissanmarto eut comme un choc à l'estomac. Une silhouette gigantesque volait. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi gros. Des reflets rouges se voyaient dans la lumière déclinante du soleil.
- Le monstre est revenu !
- Le monstre ?
- Oui, il vient chasser dans la plaine. Malheur au paysan qui a laissé ses bêtes dehors, ou au cavalier qui n'est pas à l'abri.
Ils le virent plonger brutalement, puis remonter presque aussi vite une silhouette gigotante entre ses griffes.
- Un track ! On va en entendre parler. J'espère que le cavalier est sauf, dit Frapnal. Le spectacle est fini, on reprend demain.
Sur ces paroles, il reprit l'escalier qui rejoignait la cour. Comme tous les Izuus, Frapnal habitait en dehors de la citadelle avec sa famille. Puissanmarto resta à regarder le vol du monstre. Ce dernier disparut dans la nuit qui tombait. Il se promit de demander des renseignements sur ce monstre. Peut-être était-ce le responsable de la mort du roi ? Il soupira. Tant de connaissances lui manquaient.    

lundi 12 novembre 2012

Têteblanche commença son récit.
- Comme je vous ai dit, Excellence, je n'ai pas de souvenirs d'avant. Je me rappelle de la neige et du froid, il y a deux saisons. Je pense que je suis tombé sous le pouvoir des yeux de Fahiny aux premières neiges. Je l'ai servie pendant cette saison froide, m'occupant de ses feux et de sa nourriture. Il y avait avec moi trois autres personnes. Je les ai vues mourir les unes après les autres. A la première pluie, il n'y avait plus dans la grande demeure que Fahiny et moi. Elle parlait quand même tout le temps. J'ai encore le bruit de son sabir à mon oreille. À part pour les services, je ne la quittais jamais. Il faut dire que tout le temps de l'hiver nous avons vécu dans une seule pièce. Avec la pluie les chemins se sont rouverts. Nous avons vu arriver les cinquante. C'est comme cela qu'elle les a appelés. Je les lui ai amenés un par un et elle les a pris sous son pouvoir.
Puissanmarto regardait et Têteblanche et le gouverneur. De temps en temps, il buvait un peu de ce breuvage qu'on lui avait servi. C'était âpre. Il se méfiait. N'était-ce pas une volonté du gouverneur de lui faire perdre son bon sens. Têteblanche n'avait pas ses réticences. Il avait vidé sa timbale rapidement et un serviteur lui avait rempli à nouveau. Il devenait prolixe, décrivant avec force détails ses souvenirs. Il aimait particulièrement insister sur les tortures de Fahiny. Ce que Puissanmarto retenait était différent. Si Fahiny prenait si facilement le contrôle des groupes cinquante qu'on lui envoyait, c'était parce que « on » envoyait des soldats avec. En écoutant aussi les commentaires du conseiller dit en Izuus pour le gouverneur, il comprit aussi que ces groupes de cinquante venaient de Maskusa. Le gouverneur ne trouvait que des avantages à Fahiny. Elle avait des prédictions pour l'avenir et elle le débarrassait d'un certain nombre d'importuns soit condamnés par la justice soit « tirés au sort » pour compléter les groupes. Tout en écoutant Têteblanche pérorer, le gouverneur, qui ne se départissait jamais de son sourire, envisageait des solutions de remplacement. Il devint plus attentif en entendant le récit de la découverte de Puissanmarto. En fait Têteblanche n'avait rien vu, mais racontait ce que les autres avaient dit depuis la mort de Fahiny. Puissanmarto pensa que les hommes du gouverneur allaient vérifier tout cela. Il ressortait que des hommes venus de la montagne étaient tombés. Beaucoup étaient morts, mais quelques uns étaient vivants. Fahiny en fit ses esclaves au même titre que les autres. Ce qui était sûr, c'était qu'elle avait épargné Puissanmarto. Il devait avoir un destin particulier pour avoir eu droit à cet honneur. Le regard du gouverneur se posa sur Puissanmarto, comme s'il essayait de lire en lui. Pour se donner une contenance, ce dernier mit le nez dans son verre. Comme le récit maintenant décrivait les jours depuis la disparition de Fahiny, le gouverneur avait repris ses apartés en Izuus avec son conseiller.
Puissanmarto l'entendit se poser la question. Fahiny avait annoncé l'arrivée d'un être de grand destin, mais n'en avait pas dit plus. En face de lui, il y avait l'homme aux cheveux blancs qui avait survécu quatre saisons chez Fahiny et l'homme qui l'avait tuée. Lequel des deux était celui dont avait parlé Fahiny ? Puissanmarto comprit aussi, dans les paroles du conseiller, que la situation extérieure à la région était difficile et que se tromper pouvait coûter très cher.
Quand Têteblanche s'arrêta de raconter, un serviteur lui servit encore à boire. Le gouverneur se leva :
- Après avoir entendu le récit de ces héros qui ont survécu aux forces néfastes de Fahiny, Nous gouverneur de Maskusa décidons : L'homme qui se nomme Têteblanche rejoindra les lettrés du palais pour y vivre, quant au vainqueur de Fahiny, son marteau fera merveille dans les forges de la citadelle.
Un héraut s'avança, sonna de la trompe et cria :
- QU'IL EN SOIT AINSI.

vendredi 9 novembre 2012

Tienbien était redevenu Daholo, le fils de la veuve Trisman. La rencontre avec son passé avait réveillé ses souvenirs. Il était devenu le chef naturel du petit groupe. Il était resté au moulin quelques jours accueilli par le meunier qui, bien que cousin éloigné de sa mère, se devait de lui offrir l'hospitalité. Puissanmarto et les autres avaient bivouaqué dans le bois derrière le moulin et rendaient service en aidant à la manutention des sacs. La maison Greison occupa tout le monde pendant plusieurs jours. Puissante maison dont le domaine était vaste, elle avait une bonne récolte de salemjes même si elle était tardive. Le va-et-vient des serviteurs et des bêtes de somme avait fait circuler le bruit de l'arrivée des dix hommes de Fahiny, comme on les appelait. La veuve Trisman était arrivée le troisième jour. Elle avait négocié avec le contremaître de la maison Greison une montée jusqu'au moulin. C'est ainsi que Daholo vit arriver sa mère. Elle était assise bien droit sur un mibur qui ne portait que deux sacs. Puissanmarto vit Daholo rester comme tétanisé. Des larmes perlaient au bord de ses yeux. Leur étreinte dura longtemps. Le meunier cria :   
- Allez ! Tout le monde au boulot !
La ronde des sacs reprit laissant seuls comme deux litmels plantés là, la mère et le fils immobiles au milieu de l'agitation. Puissanmarto fut remué par cette vision. Des bouffées d'émotions lui venaient qu'il cachait comme il pouvait.
Au cinquième jour, on vit arriver des soldats montés sur des tracks. Ils démontèrent sans se presser. Puissanmarto avait des envies de meurtres en les regardant, sans savoir pourquoi. Pourtant, il continua à décharger les sacs tranquillement. Les soldats firent de grandes démonstrations d’amitié au meunier qui se dépêcha de leur faire servir à boire. Puissanmarto se dit qu'ils jouaient bien leur rôle de soldats plus prêts à boire un coup qu'à faire leur devoir. Si les uniformes étaient négligés, il avait remarqué que les armes étaient en parfait état. Il les entendit parler à voix forte de la récolte de la famille Greison, du travail pour le meunier. Ce n'est qu'après deux ou trois verres que le chef aborda l'histoire des dix hommes de Fahiny. Daholo fut appelé avec sa mère. Ils lui posèrent nombre de questions. Puissanmarto passait et repassait pas très loin. Il entendait des bribes de conversations. Il fut étonné d'entendre les soldats parler deux langues différentes. Avec Daholo, ils utilisaient le langage commun, mais entre eux, ils utilisaient un parler autre, plus rugueux, plus sourd. Puissanmarto avait mis un peu de temps à s'en apercevoir. Il comprenait les deux. C'est en voyant Daholo ne pas réagir alors qu'il était mis en cause par un des soldats qu'il prit conscience de cette curiosité. Il demanda au meunier, entre deux sacs :
- Ils parlent quelle langue, les soldats ? On ne comprend pas tout.
- Ah ! C'est vrai que tu as oublié. Il parle le langage des Izuus. Ceux qui nous dirigent sont des Izuus, nous nous sommes des Prismens. 
Puissanmarto n'insista pas. Il reprit un sac de salemje moulue. Il le chargea sur son dos et alla vers les miburs qui attendaient leur chargement. Dans le groupe des dix, il était le seul assez fort pour porter un sac seul. Les autres étaient obligés de se mettre à deux ou trois pour faire la même chose. En passant près de la table des soldats Izuus, il les entendit parler de lui. Des mots comme « différent », « marteau de guerre » lui frappèrent les oreilles. Ces propos étaient échangés tout en souriant et en semblant ne faire attention à rien. En voyant le meunier passer, ils l'appelèrent. Tout en plaisantant, ils orientèrent la discussion sur Puissanmarto et surtout sur le marteau.
- C'est une arme de guerre, son marteau, dit l'un.
- Et il est sacrément costaud, dit l'autre.
- Sans compter qu'il n'a pas la tête d'un prismen, dit un troisième.
Le meunier semblait se balancer d'un pied sur l'autre.
- J'sais bien qu'il ne ressemble pas à un gars de chez nous, mais son marteau, il le manie bien pour travailler et pas pour se battre. Y a deux jours, j'ai un de mes srimls qui s'est tordu. J'vous laisse imaginer l'bazar. D'habitude, on démonte, on descend chez le forgeron et on le récupère quand on peut pour le remonter. Ça bloque tout sur au moins trois jours. Là, l'Puissanmarto, il l'a démonté, chauffé, redressé, remonté comme s'il avait fait ça toute sa vie. C'gars, c'est pas un guerrier, c'est un forgeron. Et quand j'vous dis qu'il l'a chauffé, fallait voir. Il sait faire un feu qui chauffe, c'gars ! Ça, vous pouvez me croire
- Allez, on va re-boire un coup, dit le chef des soldats, tes histoires de feu, ça me donne chaud.
Le soir venu, Daholo vint les voir :
- Les Izuus vont nous accompagner en ville. Le gouverneur veut nous remercier. Il paraît que plein de gens nous attendent pour retrouver un fils, ou un compagnon.
Le lendemain matin, ils prirent le chemin de la ville, avec les soldats. La veuve Trisman avait eu droit à être prise en croupe. Il leur fallut une demi-journée pour arriver en vue de la ville.
Puissanmarto et les autres s'arrêtèrent en découvrant le panorama. Le chef des soldats tira sur ses rênes pour bloquer sa monture. Il se retourna étonné de cet arrêt inhabituel. Il vit les dix hommes de Fahiny comme des statues ouvrant de grands yeux, sidérés par la vision. À leurs pieds et s'étendant loin, il y avait Maskusa la grande. Puissanmarto ne pouvait même pas imaginer qu'il existait une telle concentration de maisons quelque part. On découvrait aussi la plaine, aux couleurs ocres des champs coupés. Ça et là des bois donnaient une tonalité verte. Le chef des soldats dit :
- Allez, on avance ! On va pas rester là toute la journée.
La descente se fit sur un bon chemin, bien empierré. Le soleil était au zénith quand ils approchèrent. On entendit une trompe sonner sur les hauts murs qui entouraient Maskusa. Bientôt, ils virent une foule sortir de la ville et venir vers en eux en criant de joie. Puissanmarto entendit le chef des soldats dire dans sa langue :
- Trasmat comla sigla...( Le gouverneur ne va pas être content. Il voulait une arrivée discrète).
Son second lui répondit :
- Srharmt cluifgra...(Il ne faut pas contrarier la foule. Passons par la voie principale. Le gouverneur décidera après).
En observant les autres, il ne les vit pas réagir. Puissanmarto fit comme s'il n'avait rien compris. Il suivit le mouvement qui amena le groupe à la porte de la ville.
- Vive Puissanmarto ! Vive Puissanmarto !
Les cris qui les accueillirent le laissèrent sans voix.
- Écoute, Puissanmarto, ils sont venus pour toi. Tu as détruit la malédiction de la Fahiny.
- J'ai fait quoi ?
- La Fahiny exigeait au moins cinquante jeunes chaque saison pour son service et aucun ne revenait. Plus jamais, elle ne pourra les réclamer !
Autour d'eux des gens se pressaient demandant des nouvelles d'un fils ou d'un frère. Quelques uns reconnaissaient dans un de leurs compagnons, le membre perdu. C'était alors des cris de joie et des vivats à n'en plus finir. En arrivant au palais du gouverneur, seuls lui et Têteblanche n'avaient pas retrouvé leur famille.
Les soldats ne purent empêcher la foule des familles d'accompagner les leurs jusque dans la cour du palais. Quand le gouverneur apparut au balcon, les cris redoublèrent. Il eut bien du mal à obtenir le silence. Il fit un discours émouvant sur le retour des victimes de la Fahiny. Il accorda des subsides aux familles qui retrouvaient un des leurs pour qu'elles puissent l'accueillir dignement. Puis il déclara haut et fort que sur sa cassette personnelle, il paierait pour accueillir ceux qui étaient restés seuls jusqu'à ce qu'ils trouvent gîte et couvert.

C'est ainsi que Puissanmarto et Têteblanche se retrouvèrent dans le bureau du gouverneur. La pièce était grande, bien chauffée, aux murs recouverts de tapisseries. Le gouverneur avait pris place sur son siège de commandement. Légèrement penché sur le côté, il écoutait le chef des soldats faire son rapport sur sa mission. Comme Têteblanche, Puissanmarto tournait la tête en tout sens. C'est vrai qu'il n'avait jamais vu un tel luxe. Pourtant même s'il contemplait toutes les merveilles de la pièce, il écoutait ce qui se disait. Les deux hommes parlaient Izuus. Le gouverneur demanda des précisions sur le travail que Puissanmarto avait fait pour le meunier. Il posa aussi une question sur le devenir de l'autre patrouille. Puissanmarto comprit alors qu'un autre groupe de soldats était parti jusqu'à la maison de la Voix aux yeux noirs. Quand il eut fini son rapport, le soldat se recula de trois pas, salua bien bas. Il se retourna, fit un signe à ses hommes qui lui emboîtèrent  le pas.
- C'est un honneur pour moi que de recevoir celui qui a mis fin au règne de Fahiny...
Puissanmarto se raidit intérieurement. Les paroles étaient flatteuses mais il ressentait une hostilité de la part du gouverneur. Ce dernier continua sur ce mode pendant un moment. A côté de lui, debout légèrement en retrait, un homme était là. « Un conseiller ! » pensa Puissanmarto.
-...mais racontez-moi ce que vous savez de tout cela.
Têteblanche prit la parole :
- Je suis chez elle depuis plusieurs saisons. J'ai vu mourir les autres de froid, de faim, de maladie, d'accidents, sans qu'elle ne fasse rien. Mes souvenirs d'avant n'existent plus comme tous les autres. La mort de Fahiny nous a rendu notre volonté mais pas nos souvenirs. Nos compagnons ont retrouvé la mémoire en retrouvant les leurs. Mais où sont les miens ? Personne ne nous a reconnus !
- J'entends bien ce que tu dis. Comme tu as entendu et comme je le ferais, tu resteras ici jusqu'à ce que tu retrouves les tiens et si tu ne les retrouves pas, ce qui me semble improbable, je donnerai des ordres pour que tu sois installé sur des terres pour assurer ton avenir. Mais raconte-moi les évènements récents. Tu ne sais pas comment tu es arrivé chez Fahiny mais tu as vu arriver les autres. J'aimerais entendre ton récit.
Le gouverneur fit un geste du bras :
- Qu'on amène des sièges pour les invités et qu'on amène à boire.
Les serviteurs s'agitèrent. Puissanmarto et Têteblanche se retrouvèrent assis sur des tabourets.

mardi 6 novembre 2012

Ils avaient réfléchi au meilleur chemin. Tienbien pensait qu'il y avait un village ou une ville à quelques jours de marche. Des gens venaient pour consulter la voix aux yeux noirs. Ils venaient avec des offrandes. Tienbien ne savait pas ce qu'ils venaient chercher ici, mais il était sûr qu'ils venaient. Il avait vu une fois un groupe passer une petite crête un peu plus loin. Après il ne savait pas le chemin. Puissanmarto ouvrait la marche. Ils trouvèrent le passage décrit par Tienbien. Ils escaladèrent la pente assez raide sans grande difficulté. Arrivés en haut, ils découvrirent une vallée où coulait une petite rivière. Puissanmarto montra une trace assez nette se dirigeant vers le fond de la vallée. Ils s'engagèrent dans la descente. Le chemin serpentait en descendant doucement. Ils marchèrent ainsi toute la journée. Le chemin après avoir rejoint le niveau de l'eau serpentait en suivant le cours du ruisseau qui bondissait de rocher en rocher. Montant et descendant, ils atteignirent sans difficulté un petit plateau surplombant une chute. Le ruisseau changeait de direction et rejoignait par un saut de quelques hauteurs d'homme une rivière plus importante en bas. Le soleil déjà bas, n'éclairait plus le fond de la vallée. Puissanmarto donna le signal du bivouac. Il eut un sentiment de déjà vécu. Il trouvait cette impression désagréable. Savoir qu'on avait déjà vécu des choses semblables et ne pas s'en rappeler le faisait enrager.
Le matin, il retrouva la même impression. Il avait dû bivouaquer dans sa vie d'avant pour savoir si bien s'y prendre. Ils reprirent le chemin. Il faisait un long détour pour arriver en bas de la cascade. La température se maintenait dans l'agréable. S'il avait gardé son marteau à la main au début, Puissanmarto l'avait remis à sa ceinture, estimant qu'il n'y avait pas de danger. La journée se passa tranquillement, sans qu'il rencontre âme qui vive. Puissanmarto restait attentif, pas par crainte mais pour voir s'il n'apercevait pas une grande bête noire avec des yeux rouges. Il savait maintenant qu'il s'agissait d'un loup noir. Le souvenir des mots était revenu. Pourquoi un loup noir l'avait-il aidé ? Il finissait par croire Tienbien qui soutenait qu'il avait un destin particulier. Plus petit et plus râblé que les autres membres du groupe, Puissanmarto se sentait différent. Il devait venir d'une autre région, avoir vécu différemment d'eux. Manquait-il à quelqu'un ? Il pensait à tout cela en ouvrant la marche. C'est comme cela qu'ils perdirent la trace.
- Je ne vois plus rien, dit Tienbien. Tu es sûr que c'est par là ?
- J'ai suivi une trace, mais cela devait être celle d'un animal. Je ne vois plus le chemin, répondit Puissanmarto. Ce n'est pas grave. Nous allons vers l'aval. En descendant la pente, nous allons retrouver le ruisseau.
Têteblanche fit la grimace.
- C'est drôlement pentu par là. Je préférerais faire demi-tour.
Une discussion s'engagea pour savoir ce qu'on devait faire. Finalement ce fut Tienbien qui emporta la décision en déclarant qu'on allait sécuriser la descente avec la corde qu'il portait.
Cela prit du temps de faire descendre tout le monde. Si Puissanmarto se laissa aller dans la pente en se freinant d'arbre en arbre, Têteblanche mit trois fois plus de temps accroché à la corde en descendant à petits pas. En attendant que les autres descendent, Puissanmarto alla explorer les environs. Il fut heureux de retrouver une trace plus nette non loin du ruisseau. Il sourit. C'était un vrai chemin et pas une trace sur une pente. Après avoir jeté un coup d’œil en arrière pour vérifier que Tienbien réussissait à faire descendre tout le monde, il s'avança un peu pour aller explorer la suite du sentier. Il fit une centaine de pas. Le ruisseau s'enfonçait dans une gorge et le chemin partait vers le soleil couchant. Il arriva ainsi au bord d'une nouvelle vallée. Il regarda en bas et sursauta. Il y avait une habitation dans les arbres près du cours d'eau. Dans la lumière du couchant, il remarqua que de la fumée en sortait.
Il jura entre ses dents :
- Knam !
Il fut étonné de la sonorité de ce qu'il disait. Ce mot était un juron. De cela il était sûr mais « knam » n'avait pas de sens pour lui. Il remonta vers les autres. Têteblanche était arrivé.
- J'espère qu'on n'aura pas d'autres passages comme ça ! dit-il, essoufflé.
- Non, je ne pense pas. Je viens de voir une maison plus bas.
La nouvelle les réduisit au silence quelques instants puis tous se mirent à parler en même temps. Puissanmarto les laissa faire un peu et leva les mains pour réclamer la parole.
- Je pense qu'il vaut mieux bivouaquer ici pour la nuit. Si nous descendons maintenant nous ne verrons rien. On ne sait pas comment ils vont nous accueillir.
La discussion reprit de plus belle. À la fin tout le monde se rangea à l'avis de Puissanmarto. Ils s’installèrent pour la nuit. Il remarqua que le vent allait dans le bon sens. Il autorisa l'allumage d'un feu en faisant attention qu'il ne soit pas visible de loin. Il avait envie de faire un tour de garde. Il s'en abstint. Les uns et les autres étaient trop fatigués pour rester éveillés. Il dormit mal, les sens aux aguets.
Le matin arriva. Un petit vent froid s'était levé. Ils ranimèrent le feu. Pendant qu'ils mangeaient, chacun alla voir la maison en bas. Elle était nichée au creux d'un virage de la vallée. Elle avait plusieurs niveaux. La fumée qui s'en échappait prouvait son occupation. Les commentaires allèrent bon train. Ils redoublèrent quand Têteblanche revint en disant avoir aperçu quelqu'un. Tout le monde se précipita vers la falaise. Ils finirent tous à quatre pattes pour regarder en bas. Au loin, on voyait un petit nuage de poussière. Puissanmarto pensa : « Peu d'hommes, et des bêtes ! ». Au détour d'un virage, ils virent deux hommes et une monture chargée de sacs.
- Que viennent-ils faire ?
- Ils viennent pour les salemjes.
- Pour les salemjes ?
- Bien sûr, il faut les moudre. En fait en bas c'est un moulin. C'est pour ça qu'il est sur le cours d'eau.
- Alors on peut descendre sans crainte. Qu'en penses-tu, Puissanmarto ?
- On va y aller mais avec prudence. Ils sont peut-être craintifs.
Ils rassemblèrent leurs affaires et entamèrent la descente. Le sentier passait dans un bois. Ils perdirent de vue les arrivants. Avant que le soleil ne soit haut, ils virent à travers les arbres le toit du moulin. Des gens s'affairaient en bas. Ils s'arrêtèrent sur un signe de Puissanmarto et ils observèrent. Le moulin était une grande bâtisse comme celle de la voix aux yeux noirs. On entendait le bruit de la meule à l'intérieur. Elle ne devait pas tourner tout à fait rond car régulièrement revenait un claquement sonore. Les gens qu'ils avaient aperçus de haut, ou d'autres arrivaient. Ils accompagnaient une bête de somme chargée de quatre sacs. Ils virent sortir un gros homme qui s'essuyait les mains sur ses cuisses.
- Ah ! Bonjour maître Stramje. Quatre sacs ! Voilà un beau chargement. Je peux même vous faire cela aujourd'hui, mais il faudra attendre.
- Non, maître meunier, je reviendrai demain à la première heure. J'ai un autre chargement. Je reprendrai mes sacs et vous donnerai les autres.
- Comme vous voulez, maître Stramje. Mais demain j'attends les sacs de la maison Greison. Et vous savez que cela va m'occuper plusieurs jours.
Pendant que les deux hommes discutaient, d'autres personnes déchargeaient la bête et rentraient les sacs.
Tienbien commentait à mi-voix ce que disaient les hommes en bas. Il semblait connaître les us et coutumes locales.  Bientôt ils virent repartirent maître Stramje avec son serviteur. Ils les laissèrent s'éloigner. Quand le nuage de poussière de leurs pas fut assez loin, ils reprirent leur cheminement. Le bois s'étendait jusqu'à un muret qui marquait la limite du domaine. Il y avait un passage plus bas avec deux petites marches. Le sentier se continuait jusqu'à une cour. Tienbien ouvrait la marche. Quand il pénétra dans la cour une femme cria. Ils s'arrêtèrent tous. Le meunier apparut à la porte.
- Qu'est-ce qui...
Il regarda vers le groupe.
- Qui êtes-vous ?
- Nous venons de là-haut, répondit Tienbien.
- C'est Fahiny qui vous envoie ?
- Qui est Fahiny ?
- Vous venez par le chemin de Fahiny et vous ne... vous ne connaissez pas Fahiny !
- Vous parlez de qui ? demanda Puissanmarto.
- Fahiny est celle qui sait.
- Celle qui sait ?
- Oui, celle qui sait. Depuis des saisons et des saisons, je lui envoie les gens qui veulent savoir.
- Comment est Fahiny ?
- C'est une femme à peine plus grande que vous, dit le meunier à Puissanmarto. Elle a un regard qui vous transperce et personne ne peut lui résister.
- La voix aux yeux noirs !    
- La voix aux yeux noirs ? demanda le meunier.
- Oui, celle qui nous gardait prisonnier là-haut ! dit Tienbien.
Le meunier les regarda l'un après l'autre sans comprendre. Il voyait une dizaine d'hommes envahir sa cour dont l'un au moins avait à la main un marteau fort peu sympathique.
La femme qui avait crié au début dévisageait aussi les arrivants. Quand Tienbien avait parlé, elle avait fixé son regard sur lui et depuis ne l'avait plus quitté des yeux.
- DAHOLO ! Tu es Daholo !

samedi 3 novembre 2012

La malédiction s'était brisée en même temps que la tête de la voix aux yeux noirs. S'il était maître de son destin maintenant, il n'avait pas retrouvé ses souvenirs. Il connaissait le nom des choses, il avait retrouvé le pouvoir de nommer. Cela le satisfaisait. Ses souvenirs oubliés : il verrait cela plus tard. La mort de la voix aux yeux noirs avait surtout tout déstructuré. Les soumis ne l'étaient plus. S'ils ne voulaient plus obéir, ils ne savaient pas décider. Les premiers jours furent chaotiques. Chacun faisait ce qu'il lui plaisait. On pilla les réserves, on but trop, on mangea trop, on fit du feu dans toutes les cheminées de la demeure et surtout on discuta de nom. Quand on lui avait demandé le nom qu'il souhaitait, il n'avait pas su répondre. Il avait bien pensé : « Le mien ! », mais le voile de l'oubli le recouvrait. Il ne savait ni qui il était, ni d'où il venait. Il savait juste qu'il ne voulait pas revivre ce qu'il venait de vivre. Les autres lui en avaient collé un après avoir proposé : le tueur de la voix ou l'exploseur de cervelle, pour n'en citer que deux. Les autres maintenant l'appelaient Puissanmarto. Il avait accepté d'autant plus facilement que le marteau était la seule chose qui lui restait de sa vie d'avant. Parmi les survivants, il y en eut un, qu'on nomma Tienbien, qui lui apprit son histoire récente. Comme les autres Tienbien avait perdu son nom et son histoire. Il était au service de la voix aux yeux noirs depuis longtemps. Elle avait capturé des hommes venus de la montagne avec leurs armes. Il y avait eu un combat avec des morts et des blessés. Elle avait soumis les survivants et ramassé les blessés. Tienbien avait aidé à la manœuvre. C'est en revenant qu'elle avait trouvé Puissanmarto. Il était dans un arbre, posé comme une poupée de chiffon qu'on aurait jeté là. Cela avait étonné la voix aux yeux noirs. Elle l'avait examiné. Tienbien l'avait entendu dire dans son incessant babil : « … celui-ci est différent. Il y a de la puissance. Ramassons-le. Il pourra servir... ». Puissanmarto était resté de longs jours avant de se réveiller. Tienbien avait été étonné que la voix aux yeux noirs continue à s'occuper de lui. Pour les autres qui ne guérissaient pas assez vite, elle avait employé sa technique habituelle et ils avaient cessé de vivre.
Le récit de Tienbien avait conforté les autres dans leur opinion. Puissanmarto avait un destin.
- Si tu ne le trouves pas, il te trouvera, avait proclamé Tienbien comme une sentence.
Après le chaos des premiers jours, un début d'organisation s'était installé. Puissanmarto en était devenu le chef naturel. Le froid devenait plus vif. La neige et ses flocons commençaient à tenir. Le paysage devenait monochrome. Puissanmarto convoqua le groupe pour prendre une décision pour l'avenir. Si le froid s'installait pour longtemps comme il le pressentait, il n'y aurait jamais assez de vivres pour tous, ni assez de bois. La discussion fut houleuse. Pour le chauffage, on pouvait toujours déboiser autour. Restait le problème de la nourriture. Puissanmarto remarqua qu'il y avait ceux qui avaient déjà repris des forces et ceux qui étaient encore très faibles. La voix aux yeux noirs éliminait les soumis quand venait le froid. Elle n'en gardait qu'un minimum pour son service. Ce petit nombre survivait jusqu'à la nouvelle saison chaude. Eux, étaient trop nombreux. Comme il ne se voyait pas attendre le manque de vivres dans cette demeure, Puissanmarto avait proposé de partir. Tienbien avait approuvé tout de suite. Même s'il n'avait pas plus de souvenirs que Puissanmarto sur sa vie d'avant, il disait qu'il existait des endroits plus sûrs pour passer l'hiver qu'on nommait villes. D'autres ne croyaient pas à l'accueil possible dans ces villes. Peut-être qu'en se rationnant un peu, on pourrait passer la saison froide ici. Nakunoeil était le plus virulent défenseur de cette idée. Au bout de deux jours de discussion, un consensus fut trouvé. Puissanmarto et ceux qui le voudraient partiraient tenter leur chance et Nakunoeil resterait avec les autres ici dans la demeure de la voix aux yeux noirs.
Il y eut encore de longs débats pour savoir comment on partagerait les vivre entre ceux qui partaient et ceux qui restaient. Enfin, quand tout fut décidé, Puissanmarto se retrouva à la tête d'un groupe d'une dizaine d'hommes. Ils avaient cinq jours de vivres et de quoi affronter le froid. La chance semblait leur sourire. La neige avait fondu, une relative douceur s'était installée. Quand il donna le signal du départ, il ne restait de la neige que des plaques dans les endroits toujours à l'ombre.