lundi 22 mai 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 13

Koubaye n’osa pas parler avec sa grand-mère de cette fille aux cheveux blancs qui l’avait traité de Sachant. Les bruits qu’il avait entendus ça et là lui faisaient peur. Ces gens-là portaient le mauvais oeil. Il observa ses grands-parents qui continuaient à vaquer à leurs occupations sans se soucier de la présence de la sorcière non loin. Depuis qu’elle était là, les tempêtes succédaient aux tempêtes. Le vent soufflait en rafales violentes chassant la neige le long de la vallée. Chaque jour, sortir pour aller soigner les bêtes étaient une épreuve. Souvent, le début d’après-midi était une période favorable. Le grand-père s’absentait parfois jusqu’au lendemain pour aller voir ses troupeaux cachés. La grand-mère ne disait rien, mais Koubaye sentait sa peur.
Ce soir-là, alors que la lumière diminuait, Koubaye vit sa grand-mère s’agiter. Elle parlait trop, rangeait ce qui était déjà à sa place. Koubaye ouvrit la porte. Le vent soufflait. Il retint le vantail pour ne pas qu’il soit arraché. 
   - Ferme ça, Koubaye ! Il ne rentrera pas ce soir.
Koubaye resta un instant avant de se battre pour fermer la porte.
   - Non, il ne rentrera pas. Il est avec les moutons dans la grotte.
La grand-mère regarda Koubaye d’un air interrogateur.
   - Tu le vois ?
   - Non, Grand-mère. Je sens les animaux heureux de sa présence.
La grand-mère sourit à Koubaye et lui ébouriffa les cheveux. Koubaye fut heureux… un instant. Il savait qu’il n’avait rien vu, ni rien sentit. Il pensa à la douleur de sa grand-mère si le grand-père ne rentrait pas. Le deuxième soir, le vent soufflait encore et Koubaye parla encore des moutons. Avec la tempête, le grand-père ne pouvait pas quitter son troupeau. La grand-mère ne dit rien, mais garda le sourire. Le troisième jour alors que le vent était moins violent, elle alla plusieurs fois à la porte scruter dehors.
   - Il aurait dû rentrer. Qu’est-ce qu’il fait ? C’est la première fois qu’il s’absente aussi longtemps dans les collines derrière.
   - Il rentrera demain, lui dit Koubaye. Les juments ont besoin de soins.
   - J’espère que tu vois bien, répondit la grand-mère.
   - Moi aussi, murmura Koubaye pour lui-même.
Le lendemain, Koubaye fut heureux de constater que le vent était enfin tombé. Si le ciel restait bas, il ne neigeait pas. Koubaye scruta le ciel. Les nuages ne filaient plus mais avaient des formes filamenteuses. La neige allait revenir. Il se mit à espérer que son grand-père allait arriver. Quand ce fut l’heure du repas de midi arriva, ils mangèrent en silence. Koubaye savait que sa grand-mère pensait comme lui. Allait-il rentrer ?
Les premiers flocons tombèrent quand la lumière déclina. Koubaye sentit la peur lui nouer le ventre. La nuit tombait quand il ouvrit la porte pour scruter dehors. Il ne vit qu’un rideau noir moucheté du blanc des flocons.
   - Vois-tu quelque chose, lui demanda la grand-mère.
   - Il fait trop noir pour que je voies, répondit-il.
   - Ah !
La voix de la grand-mère recelait toute sa déception. Koubaye aurait tellement aimé la rassurer, lui dire quelque chose. Il se sentait tellement sec intérieurement comme si sa peur avait asséché le courant de ses pensées. Ce fut la grand-mère qui trouva les mots :
   - Loin est l’étoile de Lex, il va arriver. Viens manger.
La soupe mijotait dans la marmite sur le feu. Elle alla la chercher pendant que Koubaye prenait les écuelles sur l’étagère. Il en laissa une. Son coeur se serra. Son grand-père ne serait pas le premier qui disparaîtrait ainsi. La saison des neiges ne faisait pas de cadeau. Hommes et bêtes payaient un lourd tribut. Seuls les seigneurs la traversaient sans s’en soucier, réfugiés qu’ils étaient dans leurs châteaux, pillant les maigres ressources du pays. La colère contre les seigneurs lui fit oublier sa peur le temps du repas.
Celle-ci revint s’installer avec l’arrivée de l’étoile de Lex. Comme tous les soirs, la grand-mère barricada la porte. Elle avait peur des bayagas. Elle se tourna vers Koubaye avec un pâle sourire :
   - Ne t’inquiète pas, il reviendra demain… La neige a dû le retarder. Allons-nous coucher.
Koubaye eut du mal à trouver le sommeil. Il fit le rêve qu’il sortait chercher son grand-père malgré l’étoile de Lex. Les bayagas avaient des faciès épouvantables. Koubaye se réveilla en sursaut. Qu’avait-il vu ? Ou entendu ? Il écouta dans le noir. Il entendit la respiration calme de sa grand-mère de l’autre côté de la pièce. Il resta un moment à guetter il ne savait quoi. Le sommeil le prit.
C’est le bruit de sa grand-mère préparant le petit-déjeuner qui le réveilla. La neige finissait de fondre dans la marmite avec des sifflements de vapeur. Koubaye entendait le bruit régulier du couteau découpant les lamelles de viandes et les carrés de pâte que sa grand-mère allaient jeter dans l’eau dès qu’elle se mettrait à bouillir. Passant sa tête entre les deux rideaux qui fermaient son lit, Koubaye la vit prendre des bouses dans la grande panière pour alimenter le feu. Il pensa qu’elle se penchait beaucoup. Bientôt il serait de corvée pour la remplir. L’air se réchauffait déjà dans la pièce. Koubaye se pelotonna sous ses couvertures. Il ferma les yeux pour un instant, cherchant un sommeil qui s’enfuyait. Il vit l’image de son grand-père. Il sut qu’il devait partir à sa recherche. Il se redressa et sauta du lit pour s’habiller.
Pendant qu’il mangeait, il dit à sa grand-mère :
   - Je vais aller chercher grand-père… Je me suis trompé… C’est à moi de le faire…
La grand-mère mangeait en silence. Koubaye se sentait mal à l’aise face à son mutisme.
   - Je n’aurais pas dû dire…
   - Tu as vu, lui dit la grand-mère.
   - En fait j’ai surtout senti…
   - Ne t’inquiète pas ! Que tu aies vu ou que tu aies senti, c’est pareil pour moi. La neige est là et il faut commencer par s‘occuper des bêtes. Ton grand-père est vivant sinon, je l’aurais ressenti.
Koubaye grimaça. Il aurait préféré partir tout de suite. Malheureusement pour son désir, quand il ouvrit la porte, il découvrit que la neige lui arrivait au-dessus du genou. Il soupira et commença à jouer de la pelle. Il fallait qu’il aille jusqu’à l’enclos et qu’il s’occupe des bêtes. Le vent soufflait encore, inclinant la chute des flocons. La neige était encore légère et il avança vite. Les moutons s’étaient rassemblés sous l’auvent. Koubaye s’activa pour leur mettre du fourrage et nettoyer les parties dégagées. Puis il alla s’occuper du gros bétail. Il revint à la maison en milieu de l’après-midi. La grand-mère l’attendait. Elle lui servit à manger et avait préparé des affaires sèches.
   - Ne va pas trop loin. Il faut que tu sois rentré avant que ne se lève l’étoile de Lex.
   - Je vais me dépêcher…
  - Commence par la grotte de la combe Lawouden. Si la nuit arrive trop vite, tu pourrais t’y réfugier. Et si ton grand-père s’est fait prendre par la nuit, il y est.
Koubaye remercia sa grand-mère. Sous les flocons épars, il remonta le chemin qu’il avait dégagé. Son grand-père avait sûrement fait attention à ses déplacements. Il fallait qu’il fasse de même. Il s’enfonça en forêt derrière l’enclos.
Koubaye pensa qu’ils vivaient un hiver de hautes neiges. Malheur à celui qui n’aurait pas rentré assez de fourrage. Il en avait entendu parler comme chaque année. Les gens supputaient toujours avant l’hiver sur sa rigueur. Les hivers de hautes neiges arrivaient trois à quatre fois par génération. A chaque fois, hommes et bêtes souffraient et mouraient beaucoup.
Sous les grands arbres, le sol aurait dû être presque dégagé. Avec tout ce qui était tombé depuis trois jours, il enfonçait jusqu’au genou comme s’il avait marché en plaine. Difficile de brouiller les pistes dans ces conditions. Il fit, quand même, plusieurs fois des fausses pistes. Il avançait puis reculait dans ses traces jusqu’à une branche basse qu’il avait repérée et en s’accrochant à elle, repartait dans une autre direction. Ça n’était pas parfait. La neige qu’il faisait tomber de la branche, indiquait clairement à des yeux entraînés ce qu’il avait fait. Il ne pouvait pas faire mieux et d’ici demain, plus rien ne se verrait. Les flocons qui tombaient encore auraient tôt fait de dissimuler ces détails. Il progressa ainsi plusieurs heures sans trouver de trace de son grand-père. Il monta ainsi jusqu’à la crête qui séparait leur vallée de la combe Lawouden. Le vent y était plus fort, balayant les rochers. Cela lui rendit la progression plus facile. Il alla ainsi jusqu’au rocher du chien. Il savait que de là, il aurait une vue dégagée sur les alentours. Quand il l’atteignit, il comprit qu’il n’aurait pas le temps de revenir à la maison. De nouveau le ciel se chargeait de ces noirs nuages de bourrasque. Il jura : “Une nouvelle tempête!” L’arrivée de la fille aux cheveux blancs était vraiment de mauvais augure. Avant de descendre vers la grotte que sa grand-mère lui avait indiquée, Il scruta aussi loin qu’il put le paysage. Il s’orienta du mieux possible, cherchant les repères que son grand-père lui avait appris. Il vit le grand sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons. Si le temps le permettait, il irait demain. Il prit le chemin de la descente en espérant que le blizzard les éviterait cette fois.

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