mardi 11 juillet 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 17

Les jours passaient inexorablement. La grand-mère avait un peu assoupli son contrôle en permettant à Koubaye de rencontrer les voisins. Ils étaient aussi occupés que lui. Burachka n’avait pas encore de maison. Ils campaient toujours dans la grange. Tchuba et  Résiskia avaient calfeutré du mieux qu’ils pouvaient les murs et le toit.
Cela ne suffisait pas à avoir chaud, même quand on était six dans la pièce. Chez Burachka la corvée de bois était vitale… et longue. Chaque jour, il fallait aller de plus en plus loin ramasser le bois mort. Cela occupait les trois hommes presque à temps plein. Chaque tempête les mettait en danger. Leurs réserves de bois étaient toujours trop justes. Quand Koubaye venait, Tchuba donnait aux enfants un temps de récréation. Séas qui se considérait toujours comme le chef de par son âge et son savoir, appréciait de plus en plus ces visites. Burachka leur laissait un coin de la pièce. Ils jouaient aux osselets ou aux jeux de mains. Séas, qui était mauvais perdant, se bagarrait souvent avec Koubaye. Il avait toujours le dessus. À force de manier la hache et la scie, il avait des muscles d’homme alors que Koubaye restait plus frêle. Riak intervenait aussi, essayant de calmer les garçons, ce qu’elle n’arrivait pas à faire. Alors elle rentrait dans la bagarre et faisait preuve d’une vivacité et d’une intelligence dans le pugilat qui mettaient les deux garçons au sol. Souvent Pramib ou Burachka intervenaient pour séparer tout le monde et si cela ne suffisait pas à les calmer, pour distribuer des corvées.
La saison des hautes neiges méritait bien son nom. Le froid restait mordant et les tempêtes redoutables.
Les troupeaux fondaient. Ceux qui étaient dans les parcs mouraient de froid et ceux qui étaient dans les grottes mouraient de faim. Sorayib faisait tout ce qu’il pouvait pour aller dans les grottes le plus souvent possible. Un soir, alors que le vent commençait à hurler, il s’arc-bouta pour fermer la barrière. Sa lutte fut victorieuse. Les branchages prirent leur place. Soulagé, il se retourna alors qu'une bourrasque arrivait. Son manteau, mal fermé, s’enfla, entraînant Sorayib. Il tomba lourdement sur le sol. Une explosion de douleurs lui traversa la cheville. Il hurla de surprise et de souffrance. Le vent le traîna d'autant plus facilement que le sol gelé était en pente. C'est en attrapant un arbuste qu’il arrêta la glissade. Accroché à deux mains au tronc, il reprit sa respiration. Sa cheville lui faisait mal. Il respira profondément plusieurs fois l'air glacial laissant les élancements se calmer. Il savait qu'il ne devait pas traîner trop longtemps dehors. S’aidant de l'arbre, il se remit debout. Avec beaucoup de précautions, il posa le pied par terre. Quand il appuya son poids dessus, il ressentit les pulsations douloureuses. Accroché, il regarda vers la maison. Il estima le temps dont il aurait besoin pour faire la centaine de pas qu'il devait faire. Il grimaça. Avec le vent et la pente, la tâche lui sembla rude. Sans lâcher son arbre, il fit un pas et sentit son pied glisser. Sorayib jura. Il reprit son équilibre grâce à sa prise sur le tronc. Il jura à nouveau. Il n'atteindrait jamais la maison et allait faire comme ses bêtes, mourir de froid. Déjà, malgré toutes les couches de vêtements qu'il avait sur lui, il sentait le froid. Il savait que cela ne durerait qu'un temps puis viendrait l'envie de se laisser aller et viendrait la fin.
Le vent l'empêcha d'entendre la porte de la maison s'ouvrir. Koubaye venait de sortir. Avant de quitter l'abri de l'auvent, il attacha la corde comme lui avait dit la grand-mère. Muni de deux courtes pioches, il commença sa lutte face au vent hurlant. Il avançait en plantant une pioche et en se hissant dessus puis en recommençant. Malgré le froid intense il avait très chaud. La nuit était tombée. Seul le hurlement du vent lui emplissait les oreilles. Sans le fanal que lui avait confié la grand-mère, il aurait été dans le noir.
Avec la neige et le vent, Sorayib ne remarqua la lumière qu'à vingt cinq pas de lui. Il s'était accroupi pour garder sa chaleur. Il s'interrogea. Était-ce Koubaye ou sa femme ? Il connaissait aussi ce qu'il fallait faire. Celui qui venait devait être attaché et ses pioches courtes fixées à ses mains. Il devait attendre. Le temps lui parut ralentir tellement la progression était lente. De son côté, Koubaye s’économisait. Aller jusqu'à l'enclos serait long et déjà il souffrait des bras. Il planta une nouvelle fois sa pioche courte et fut surpris de voir une main se poser sur la sienne. Sorayib hissa Koubaye à sa hauteur. Il le serra dans ses bras. Il tenta de lui hurler les explications sans parvenir à faire passer le message. Les bourrasques incessantes emportaient tout. Ils s’arrimèrent l'un à l'autre. Prenant une des deux pioches courtes, le grand-père et son petit-fils entamèrent la descente.
Le lendemain, Sorayib pouvait à peine poser le pied par terre. La grand-mère vint le soutenir. Ils mangèrent en silence, chacun enfermé dans ses réflexions. Quand la table fut débarrassée des reliefs du repas, Sorayib se tourna vers Koubaye :
   - Tu vas aller voir les moutons. Avec ce que j'ai fait hier, ça devrait aller. Vois si tout va bien et reviens.
   - Oui, grand-père. Et s'il y a des animaux morts… qu'est-ce que je fais ?
   - Si tu as la force, sors-les de l'enclos. Youlba s'est calmée, tu devrais pouvoir.
C'est ainsi que Koubaye se retrouva à s'occuper des bêtes. Si dans l'enclos des moutons dont il s'occupa le matin, il n'eut qu'à dégager la neige, dans l'enclos des longues pattes, il y avait un cheval mort. Koubaye était revenu chercher des instructions. Il dut harnacher une jument pour tirer l'autre bête hors de l'enclos. Quand il rentra, heureux d'avoir fait tout ce qu'on lui avait demandé, il remarqua la gêne entre ses deux grands-parents. La grand-mère avait des gestes vifs et des remarques désagréables. Le grand-père était mutique, le regard perdu dans le vague.
   - Assieds-toi et mange ! On verra le reste après.
Koubaye ne la fit pas répéter comme il pouvait le faire quand il voulait la taquiner.
Quand Sorayib eut fini sa soupe, il poussa son écuelle. Il jeta un coup d'oeil à sa femme. Elle lui répondit par un regard noir.
   - Demain tu iras à la combe Lawoden et à la grotte des moutons. Et tu feras du mieux que tu peux. Puis tu rentres me dire comment ça s'est passé.
  - Oui, Grand-père.
 - Le lendemain, si le temps le permet, on... enfin tu t’occuperas des longues pattes.
  - Mais Grand-père, je pourrais rester sur place… ça serait moins fatigant et j'aurais plus de temps.
La grand-mère ouvrit la bouche comme si elle voulait parler. Le grand-père la coupa en faisant un geste de la main.
   - Suffit ! On ne va pas redire ce qu'on a déjà dit. Koubaye va aller voir les moutons puis il reviendra avant la nuit…
Et se tournant vers son petit-fils, il ajouta d'un ton sans appel :
    - ...et tu seras rentré avant la nuit.

1 commentaire:

  1. Koubaye vit sa vie avec passion et raison ,une vraie philosophie à méditer pour toucher de près le bonheur sans le faire avec l'illusion mais avec le plein de joie du quotidien !

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