mardi 21 janvier 2014

- La neige revient, mon roi.
- Oui, prince Fays. Elle est notre alliée. 
- Les paysans se sont mis en mouvement. Nous n'avons pas voulu les massacrer selon tes ordres. Ils vont aller se réfugier à Ainval.
- C'est bien. Cela fera plus de monde, plus de pression sur les soldats. Je suis sûr que les pires histoires circulent maintenant.
C'est sous un ciel bas que les phalanges se mirent en route. Ils atteignirent la vallée au milieu de la matinée. Sur le chemin, des paysans se dépêchaient d'atteindre la poterne du pont des soupirants. Lyanne fit un geste-ordre. Avec des branches les guerriers blancs se mirent à frapper sur des troncs en rythme. Le roi-dragon put observer l'effet sur la vallée et sur la ville. Ce fut comme un coup de pied dans une fourmilière. Il fit un signe à Fays qui se rapprocha.
- On garde ce rythme au moins jusqu'à ce soir. Je vais aller faire un tour au-dessus de la ville, histoire d'améliorer leur moral.
Fays eut un sourire carnassier en entendant son roi. Il fit un signe et les messagers s'approchèrent pendant que Lyanne allait vers le haut de la colline. Il décolla à l'abri des regards des gens de Ainval. Il prit de la hauteur dans les nuages. Il s'aligna sur la crête avant de plonger et de remonter la route d'accès en vol en rase-motte.
Il vit les soldats sur le rempart pousser des cris d'alarme. Les servants des grands arcs s'agitèrent pour essayer de charger l'arme. Il ouvrit la gueule et vomit un torrent de flammes au moment où les archers s’apprêtaient à tirer. Le temps qu'ils se mettent à couvert, il était passé. En dessous de lui, il entendit les hurlements de habitants et des soldats. Quelques flèches volèrent mais mal ajustées, elles se perdirent dans le ciel. De quelques vigoureux coups d'ailes, il se hissa à la hauteur du sommet du donjon. Les hommes furent aussi impressionnés par les flammes que ceux du mur. Seule une silhouette ne bougea pas. L'épée tendue, elle hurlait quelque chose qui se perdit dans les cris de peur des soldats.
Lyanne n'avait pas besoin d'entendre pour savoir que c'était un cri de défi. Il fit une brusque volte-face et se mit en vol stationnaire à la hauteur de la plateforme. Sous le souffle du vent, les hommes roulèrent par terre. Seule Sacha resta debout l'épée tendue vers le rouge dragon.
- Regarde-moi, femme. Bientôt je serai là !
- Viens, monstre rouge, viens et tu sauras qui je suis !
Lyanne partit d'un grand éclat de rire. D'un dernier battement d'ailes, il se redressa et se laissa glisser en vol plané vers le fond de la vallée.
Sacha hurlait sa haine en entendant rire le dragon qui s'éloignait. Elle le vit bientôt remonter sans effort en face et disparaître au-dessus de la crête opposée dans le seul rayon de soleil ayant réussi à traverser les nuages.
Elle courut jusqu'à la balustrade. En face apparurent les uns après les autres des guerriers à l'uniforme aussi blanc que la neige qu'ils foulaient. Lentement dans la nuit qui arrivait, rang après rang, une armée blanche prit position sur les bords de la rivière, pendant que résonnait sans s'interrompre le bruit des troncs martelés. 
Le prince Fays faisait faire mouvement à ses troupes sans se presser. Le soir venait et les choses sérieuses ne commenceraient qu'une fois la nuit noire arrivée.
Quand le soir fut là, des feux furent allumés sur les remparts et dans la ville. Habitués aux longues nuits du  Pays Blanc, les guerriers de Lyanne se rangèrent en ligne sur les berges. Ce fut la dernière vision dans la lumière du soir que purent contempler les assiégés. La neige se mit à tomber plus serrée rendant la visibilité nulle. C'est le moment que Lyanne choisit pour lancer ses troupes.
Les crammplacs sortirent de leur cachette dans les bois. Ils s'avancèrent dans l'eau avec prudence. En ce début d'hiver les basses eaux n'offrirent aucune difficulté à leur progression. Ils s'arrêtèrent au milieu du courant les uns à côté des autres. Ce fut bientôt comme un pont. Aussitôt prêt, Lyanne sur ses planches de glisse, ouvrit la route aux phalanges. Il glissa sur le dos des crammplacs poilus comme sur la neige. Son tomcat faisait entendre son petit bruit malgré le tambourinement venu de la forêt. Derrière lui rapidement, phalange après phalanges, ils empruntèrent le passage pour se retrouver sur l'autre rive. Lyanne s'était arrêté laissant un groupe mixte continuer à guider. Il regarda vers le petit fort sur le pont des soupirants. Même si la neige étouffait les bruits, des centaines d'hommes avec des tomcats ne pouvaient passer inaperçus. Il sentit les soldats sur le remparts qui scrutaient la nuit. Bientôt une flèche enflammée partit des remparts pour aller se planter sur le pont. Sa faible lumière éclaira un groupe de guerriers blancs qui progressait. L'alerte fut donnée. Peu après, de la ville haute, partirent des volées de flèches enflammées qui allèrent se planter au bout du pont provoquant une débandade dans les mains de guerriers blancs qui allèrent se réfugier dans le noir hors de portée des arcs. Les autres volées portèrent un peu plus loin, mais guère plus. Dans le cercle de lumière qu'elles délimitaient, on ne voyait que la neige.
Lyanne était content. La diversion marchait. Tant que les yeux scruteraient là où ils n'étaient pas, ils ne couraient aucun risque. La neige s'était accumulée partout transformant le paysage et autorisant des passages improbables. Lyanne scruta la pente. Il estima le temps nécessaire pour que ces hommes arrivent en haut. De nouveau des flèches volèrent du haut des falaises venant rafraîchir le cercle de lumière devant le pont des soupirants. Si les soldats de la poterne avaient regardé derrière eux, ils auraient vu un homme monter malgré la raideur de la pente. Obnubilés par leur peur, ils scrutaient l'autre côté décochant de temps à autre une flèche sur une ombre entr'aperçue.
Lyanne debout dans la pente contemplait de ses yeux d’or les guerriers blancs se ruant sur la rive et remontant les pentes menant à la ville. Ils devaient se séparer en deux groupes et investir la ville en évitant le rempart. La neige leur en donnait l’occasion en leur permettant de se déplacer sur un relief autrement inaccessible. Quand toutes ses troupes auraient traversé, les crammplacs et leurs compagnons feraient de même et à ce moment l’assaut commencerait.
- Bien, se dit-il, il est temps.
Se jetant dans le vide, il déploya ses ailes. La neige lui chatouillait le corps. Le vol n’en était que plus voluptueux. Il se laissa planer profitant de ce moment de calme et de répit avant la confrontation. Il fit le tour de la ville pour se retrouver à l’opposé du pont des soupirants. Son vol se fit plus puissant et il s’éleva dans les airs. La nuit et la neige étaient son meilleur camouflage. Quand il arriva à la hauteur des premières maisons, il vit que personne ne veillait. Il cria l’information sur un mode suraigu inaudible aux hommes mais audible aux crammplacs. Il fit ainsi le tour des différents quartiers. Quand il eut transmis les informations, et les ordres, il commença à s’élever pour atteindre le sommet du donjon en évitant la face qui surplombait le pont des soupirants. Il dépassa la terrasse et scruta ce qui s'y passait. Les hommes étaient accoudés au bord commentant ce qu’ils pensaient voir en bas. Par moment, un d’eux criait un ordre et de plus bas partait une volée de flèches aux pointes enflammées. Dans le plus grand silence, il se posa derrière eux. Reprenant forme humaine, il se dirigea vers l’escalier. Il souhaitait être en bas quand l’alerte surviendrait. Arrivé à l’étage du logement de Sacha et Saraya, il scruta le couloir. Quand il le découvrit vide, il s’avança. Une trappe permettait de descendre à l’étage en dessous. Une échelle dépassait. Il écouta les bruits que faisaient ceux qui discutaient et se préparaient au combat. Les supputations allaient bon train sur leurs adversaires sans qu’aucune hypothèse ne soit en rapport avec lui ou le peuple du Pays Blanc. Il calcula combien il lui faudrait de temps pour retirer l’échelle et isoler l’étage. Au-dessus sur la plateforme, il y avait deux ou trois mains d’hommes, équipés pour le froid, mais ne disposant que d’armes légères. Plus bas, tous les soldats devaient être de rudes combattants. Il attendit près des commodités sans bruit, sans bouger. Puis vint le signal. Un cri de crammplacs, non pas un de ces cris signal que les hommes n’entendaient pas mais un rugissement de combat et de défi. L’attaque de la ville venait de commencer.
Les trompes sonnèrent. Ce fut le branle-bas de combat à l’étage en dessous. La porte s’ouvrit avec fracas non loin de lui, livrant passage à Saraya en armure noire. Il sauta plus qu’il ne descendit l’échelle. Toujours sans bruit, il s’avança dans le couloir. La porte était ouverte. Quelqu’un souffla la lumière dans la pièce mettant tout dans l’obscurité. Lyanne sourit. Il était attendu.
- Qu’est-ce que tu attends ? Mon épée est là. Viens en goûter le tranchant !
Lyanne rit à haute voix et sentit la perplexité de son adversaire. Il se glissa jusqu’à la porte, tous les sens en alerte. Elle était là, prête à bondir et aussi dangereuse qu’une femelle crammplacs défendant ses petits. Il patienta, écoutant la pièce, humant la présence. Des bruits venaient de l’extérieur, cris d’alarme ou ordre hurlé. Les bruits des armes viendraient plus tard. Il avait demandé à ses troupes d’épargner les non-combattants, mais il savait que quand reviendrait la lumière, la neige serait rouge.
Une respiration s’accéléra sur sa droite, il fit un pas de côté. Salcha trancha sans effort le montant contre lequel il était appuyé.
Il était maintenant dans la pièce. Il fit face. Aussi noire que lui était rouge, elle le regardait.
- Serviteur du monstre, tu ne m’intéresses pas ! Va dire à ton maître que c’est lui que j’attends.
- Je n’ai d’autre maître que moi ! répondit-il. Tu devrais le savoir, toi qui vois dans le noir.
Sacha attaqua. Lyanne sans effort esquiva. Elle se fendit puis frappant de taille et d’estoc, tenta d’acculer Lyanne dans un coin. Plus rapide qu’elle, il se déplaçait l’obligeant à multiplier les attaques. Sans qu’elle n’eut l’air de s’en apercevoir, il avait planté son bâton de pouvoir au centre de la pièce. Armé de son marteau de combat qui avait forgé la sinueuse épée qu’elle tenait, il la testa une ou deux fois sans vraiment chercher à la toucher. Il admira son armure. Légère et très bien faite, elle était parfaitement ajustée à ce corps musclé et nerveux qui dansait presque en face de lui. Il remarqua même les points prévus pour accrocher ces voiles noirs qu’elle affectionnait quand elle combattait.
- Ta vie n’est-elle que combat ?
- Que sais-tu de ma vie, toi qui te crois ton maître ?
Il sourit. Elle n’avait toujours pas compris qui il était vraiment. En la voyant se déplacer et porter ses attaques, Lyanne pensa au récit qu’il avait entendu dans cette auberge, sur le combat de Sacha et de Saraya.
- Tu te dis ange de la mort et tu danses comme une fille de joie !
Sous l'insulte, Sacha perdit toute mesure. Elle frappa encore plus vite encore plus fort, détruisant tout ce que la pièce contenait pour essayer de toucher Lyanne qui esquivait à chaque pas. À chaque coup, elle hurlait sa rage et sa colère. Certains gardes venus de la terrasse, vinrent pour l'aider. Ils furent balayés comme des flocons. Quand il sentit qu'elle s'essoufflait, Lyanne cessa de reculer pour se rapprocher du bâton de pouvoir. Il guida son adversaire pour l'amener à un face à face avec le bâton au centre. Sacha haletait. Elle tenait encore l'épée haute, mais n'avait plus de souffle. Son corps lui faisait mal. Elle avait trop couru après cet adversaire insaisissable qui avait semblé se jouer d'elle tout au long de la joute. Intérieurement, et c'était la première fois qu'elle envisageait cela, elle se sentait inférieure à ce combattant au marteau. Elle avait même l'impression que les quelques coups qu'elle n'avait pas pu parer, n'avaient fait que l'effleurer. Elle se sentait jouet entre les mains de plus fort qu'elle. Elle respirait à fond pour se préparer à une nouvel assaut. Depuis qu'elle maîtrisait Salcha, elle avait découvert qu'elle voyait la nuit. Dans cette pièce sans lumière, cela lui servait bien. Elle observa la silhouette en face. Entre eux un bâton qu'elle ne connaissait pas. Des impressions lui revenaient sans pouvoir devenir des souvenirs.
- Alors, reine Sacha,...
Elle sursauta en entendant son nom. Rares étaient ceux qui le connaissaient.
- … Voudrais-tu te reposer ?
La voix ne lui était pas étrangère. L'accent était curieux mais elle l'avait déjà entendu. Il fallait qu'elle le fasse parler.
- Nous étions en paix et tu nous attaques. Que cherches-tu ?
- Je cherche la paix, mais tu es, vous êtes des êtres de guerre. Les combats font rage autour de vous. Tu rêves de victoire à la pointe de ton épée. J'aimerais la tranquillité.
- Tu mens, serviteur du démon ! Ce monstre qui nous a survolés en crachant ses flammes ne peut chercher la paix. Seuls le chaos et la destruction sont ses passe-temps. Toutes les légendes le disent !
- Mes légendes sont différentes. Elles parlent de paix et de tranquillité troublées par les passions humaines.
- Tu mens ! hurla Sacha en se précipitant en avant.
Lyanne ne bougea que le bras pour enlever le capuchon du bâton de pouvoir.
Ce fut un éclair dans la pièce. Salcha en fut immobilisée. Sacha, emportée par son élan, continua son mouvement pour se retrouver brutalement bloquée. Elle eut un regard étonné d'incompréhension. Salcha la noire était gaînée d'une lumière aussi dorée que les yeux de l'homme qu'elle avait en face de lui. Sacha regarda son épée, puis Lyanne, puis de nouveau Salcha en essayant de la forcer à bouger, puis de nouveau Lyanne. Ses yeux s'agrandirent :
- Tu es... Tu es...
- Tu commences à comprendre, reine Sacha. Je suis qui j'ai été appelé à être. 
En entendant cela, elle s'agita encore plus, forçant pour dégager Salcha de sa gangue lumineuse.
- Tu t'épuises en vain. C'est impossible de la faire bouger. J'ai forgé Salcha. Elle m'obéira. Que vaux-tu sans cette arme ?
Sacha hurla sa rage, lâcha son arme et courut sus à Lyanne avec sa dague. Il reconnut une de ces vieilles armes noires forgées il y a des temps immémoriaux. Au moment où elle armait son bras, il devint dragon. Le haut plafond suffisait à peine à le contenir. La dague glissa sur ses écailles pour aller se planter profondément dans le sol. Sacha tira dessus de toutes ses forces. Il l'envoya bouler d'un coup de pattes, déchiquetant de ses  griffes l'armure qu'elle portait. Ses réflexes lui permirent de tomber et de se relever dans le même mouvement.
Dans la lumière du bâton, elle regarda les dégâts faits à son armure. Elle vit le blanc de sa peau ressortir sur le noir du métal. Quelques traces rouges trahissaient la profondeur de la découpe. Elle regarda autour d'elle ce qu'elle pourrait utiliser comme arme contre lui. Elle pensa que vu sa taille, le dragon serait gêné pour bouger. Elle trouva une tige de métal qu'elle agrippa à deux mains. Elle essaya de trouver l'endroit où frapper pour atteindre le monstre.
Lyanne suivait ses pensées. Elle n'avait pas renoncé, pas encore. Elle allait charger avec cette ridicule barre de métal. Il la vit se ramasser. Quand elle bondit, il reprit sa forme humaine et la laissa passer. Emportée par son élan, elle alla se fracasser contre le mur en face. Elle resta allongée par terre sans conscience. Lyanne s'approcha. Il la retourna. Elle s'était assommée sur le morceau de métal qu'elle brandissait quelques instants avant. Il la débarrassa de son armure. Elle était vêtue d'une tunique légère. Elle était déchirée par endroits. Les plaies étaient superficielles. Elle ne risquait rien. Lyanne fit un geste-ordre. La lumière s'éteignit. Salcha tomba au sol. Sur chacun de ses flancs courait une ligne sinueuse et dorée. Il la ramassa, prit son bâton de pouvoir et s'approcha de Sacha. Il la lia et la bâillonna. Les bruits de combat se rapprochaient. Saraya n'allait pas tarder à se réfugier dans son donjon.

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