dimanche 2 avril 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 10


Koubaye se réveilla avant le jour. Il n’avait pas entendu son grand-père venir se coucher. Ils étaient dans une chambre étroite, derrière le mur de la cheminée. Il en avait apprécié la chaleur diffusant à travers le mur. Il avait faim. Cela faisait rire sa grand-mère. Il avait toujours faim. La veille au soir, il avait essayé de rester pour écouter les adultes. La conversation avait été ce qu’il pensait jusqu’à l’arrivée d’un voyageur qui avait annoncé un massacre près de Msevelg. Koubaye ne connaissait pas Msevelg. La ville était à dix jours de marche de chez eux. Le grand-père y allait une fois par an pour la grande foire en automne. On y vendait le bétail et le fromage et on y achetait ce dont on avait besoin. Il avait écouté le récit. Le voyageur n’était pas un témoin direct. Il habitait près de Msevelg et allait à la capitale. Il avait vu les patrouilles renforcées et subit les contrôles tatillons des seigneurs. C’est comme cela qu’il avait lui-même appris ce qu’il s’était passé. Un garde avait été retrouvé tué. C’était un seigneur, pas comme le maître du marché qui était un des leurs travaillant pour les seigneurs. Le seigneur Vrenne, comme toujours n’avait pas cherché qui avait fait cela. Il avait fait massacrer tous les gens du hameau le plus proche du lieu de l’assassinat.
Koubaye avait vu l’inquiétude de son grand-père. Il avait de la famille qui habitait non loin de Msevelg. Le voyageur ignorait le nom de la bourgade. Il ne connaissait que les faits. Après cela, tout le monde y avait été de son indignation et de sa colère. Koubaye n’avait senti que leur impuissance et la fatigue aidant, avait préféré partir.
Mais ce matin, il avait faim. Sans bruit, il se leva, enfila ses vêtements et, poussant le rideau qui fermait leur chambre, alla dans la salle. Il y avait déjà des hommes debout dont le voyageur. Il finissait un bol de soupe fumante tout en discutant avec Gabdam. Koubaye resta un moment debout, ne sachant ni que faire ni où aller. En le voyant ainsi debout, l’air perdu, une servante l’attrapa par le bras et le fit asseoir à une table :
   - Toi, tu as faim ! Les jeunes comme toi, ont toujours faim ! ajouta-t-elle en s’éloignant.
Il la vit revenir peu de temps après avec un plateau chargé d’un bol de soupe et de galettes qu’elle posa devant lui.
   - Allez, mange ! lui dit-elle en lui souriant.
Koubaye ne se le fit pas dire deux fois. Il commença par la soupe chaude et épaisse, tout en regardant tout autour de lui. Gabdam avait l’air de connaître le voyageur. Ils se tenaient proches l’un de l’autre et discutaient tout bas.
Koubaye en était à sa deuxième galette quand s’installa un groupe de marchands. Il les avaient vus hier. Ils parlaient assez bruyamment de leur retour, maintenant que la neige avait cessé de tomber. L’un parlait de ses bêtes qui manquaient de fourrage, l’autre d’un vêlage tardif lui donnant peu d’espoir de sauver le veau. Ils prirent place autour d’une grande table ronde. La servante entra avec des bols de soupe qu’elle déposa rapidement devant eux. Ils la saluèrent avec des remarques salaces auxquelles elle répondit avec un humour féroce qui les fit éclater de rire. Koubaye, tout en continuant à dévorer ses galettes sur lesquelles il répandait du miel, pensa qu’ils allaient réveiller son grand-père.
Une femme plus discrète tirait les rideaux pour que la première lumière du jour pénètre dans la salle. Koubaye découvrit une aube pâle et froide. Il songea au trajet du retour, espérant que le vent n’avait pas trop poussé l’eau sur le chemin de la cascade. La porte s’ouvrait maintenant régulièrement sur des habitants venant se réchauffer d’un verre d’eau de vie avant d’aller affronter le froid. Koubaye ouvrait des yeux étonnés sur tout ce qu’il voyait ainsi pour la première fois. Si certains prenaient un verre ou deux et partaient rapidement, d’autres semblaient s’installer gardant un flacon d’eau de vie près d’eux.
   - Ceux qui boivent trop ne dépassent jamais le premier savoir...
Koubaye tourna la tête brusquement pour découvrir son grand-père qui s’asseyait à côté de lui. Il avait l’air contrarié. Il jeta un coup d’oeil à Gabdam, discutant toujours avec le voyageur. Puis il fit un geste de la main pour attirer l’attention de la servante qui répondit d’un signe de tête.
   - J’espère que tu as bien dormi. La montée sera moins facile que la descente.
La servante posait le bol fumant devant le grand-père avec deux assiettes de galettes quand la porte s’ouvrit dans un grand bruit, laissant passer un homme à l’air affolé.
   - Il est mort… Il est mort...
Il alla au comptoir. Gabdam lui tendit un verre d’eau de vie :
   - Bois et raconte !
   - J’allais voir mes chevaux quand j’ai vu au bord du chemin un tas sanglant. 
L’homme essoufflé but une gorgée, reprit sa respiration et continua son récit.
   - J’étais sur la piste et en me protégeant d’une rafale je l’ai vu en contrebas du talus…
Buvant une nouvelle gorgée, il s’interrompit à nouveau :
   - Je ne sais pas ce qu’il faisait là… mais c’était affreux… mourir comme ça…
De nouveau, il s’arrêta de parler pour boire une nouvelle gorgée d’eau de vie. Les gens présents s’étaient rapprochés du comptoir.
   - Mais de qui parles-tu, demanda Gabdam?
   - Je parle du maître du marché.
Il y eut des cris dans l’assemblée. Le maître du marché mort ! Ce fut d’abord un sentiment de soulagement. Pour beaucoup, il n’était qu’un traître à son peuple.
   - Qu’as-tu vu, questionna le tavernier, l’air inquiet ?
   - Les loups l’ont attaqué et à moitié dévoré…
   - Qu’est-ce qu’il foutait dehors par ce temps, demanda quelqu’un ?
   - J’en sais rien, répondit l’homme qui l’avait découvert.
   - P’t-être qu’il allait rendre visite à quelqu’un… lança un autre.
   - En plein milieu d’une nuit de tempête!...
   - C’est ce que l’gamin avait dit, déclara un marchand, j’l’ai entendu hier !
Tous les regards se tournèrent vers Koubaye. Le grand-père le regarda un instant et dit :
   - Il a dit à ça comme ça…
   - P’t-être, mais c’est arrivé…
   - Tout doux, les gars. Koubaye a dit ça mais ça veut rien dire, se défendit le grand-père…
   - L’a raison, intervint Gabdam, c’est pas parce qu’un gamin sort une idiotie que c’est un devin… Il a tout juste l’âge du premier savoir. Si Virme l’apprend, ça peut faire du vilain
   - T’as raison, Gabdam, répondit un vieux marchand. On a assez d’ennuis comme ça, sans avoir besoin d’un gamin devin.
Tout le monde approuva d’un signe de tête.
   -  Il faut juste raconter que les loups l’ont attaqué alors qu’il sortait précipitamment d’une maison parce que le mari arrivait…
C’est vrai que le maître du marché avait une solide réputation de séducteur. Sa position lui assurait une quasi impunité.
   - Ya des traces d’autre chose que les loups ? demanda le voyageur
   - Non, répondit celui qui l’avait trouvé. Y’avait pas de trace de pas ni de trace de sabots, juste des empreintes de loup...
    - Alors ya rien à raconter, juste à dire que les loups l’ont attaqué, déclara Gabdam. Allez on va boire un coup pour se remettre, ajouta-t-il en faisant signe à la servante.

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