mardi 12 mars 2013

La fête fut courte. La guerre avait laissé peu à manger. Le froid revint et avec lui la neige. Les gens de la ville survivaient grâce aux machpes et à la chasse. Les tiburs manquaient de fourrage. Ceux qui mouraient, donnaient peu de viande. L'espoir né de la première pluie et de l'arrivée du roi-dragon s'amenuisait.
- Beaucoup mourront encore, dit la Solvette.
- Les vivres vont manquer, dit Chan.
- Je ne voudrais pas être obligé de réprimer des émeutes, dit Quiloma.
- Les esprits sont perturbés, dit Kyll. Le retour du froid les perturbe. Ils le pensent mauvais.
Le roi-dragon eut un geste interrogatif. Kyll reprit :
- Il est possible que les forces du mal soient à l’œuvre. Cette nouvelle colère de Sioultac étonne les mondes spirituels. L'équilibre semble s'éloigner.
Le roi-dragon sembla se renfrogner. Il soupira :
- Moi qui pensais que mes ennuis seraient terminés...
Le roi-dragon se leva. Les autres l'imitèrent. Sabda lui demanda :
- Que vas-tu faire ?
- Réfléchir..., lui répondit-il.
Sabda l'accompagna jusqu'à la porte de la ville et le regarda s'envoler. Cette transformation était toujours pour elle un émerveillement. Qu'il était beau !
Plus dragon que roi, il retrouvait la paix en se laissant porter par les vents et par ses désirs. Les bourrasques le bousculaient, la neige le fouettait, pourtant il se sentait libre. Que pouvait-il face aux malheurs de tous ? Lui revinrent en mémoire des scènes gravées dans la grotte que le marabout Mandihi lui avait montrées. On y voyait des dragons nourrir les hommes qui les servaient. Glissant sur les vents, il se retrouva dans une zone plus calme. Il fut surpris de constater ce phénomène. Il regarda où il était. En bas si la neige tombait, elle voletait sympathiquement. Il se laissa descendre, trouvant près du sol des courants plus doux. Il arriva au-dessus de Tichcou. Il sentit ce dont il avait besoin. Virant sur l'aile, il se dirigea vers la place située devant le fort. Il vit les gardes donner l'alerte. Il survola la place-forte. La cour ressemblait à une fourmilière. Tout le monde courait avec qui un arc, qui une lance. Il frôla le donjon et d'un coup d'ailes bien placé il se freina pour se poser. Continuant à battre des ailes, il fit s'envoler la neige en un brouillard blanc. Des flèches et des lances se plantèrent un peu partout. Quand le brouillard se dissipa, il y eu un temps d'arrêt chez les soldats. Le dragon avait disparu. Au centre de la place, il y avait juste un homme debout, un bâton à la main se dirigeant vers la porte du fort. Sur les remparts, les hommes se tournèrent vers leurs chefs pour quêter des ordres. Le capitaine fidèle à Altalanos, arriva le premier. Il regarda le marcheur et fit un signe. Obéissant sans délai, les archers tirèrent. Une volée de flèches se dirigea tel un nuage mortel vers l'homme. Ce dernier ne s'arrêta pas, et leva juste la main et le bâton. Les flèches se bloquèrent comme si elles avaient rencontré un mur. Le bruit de leur chute se fit dans un silence quasi général. Les troupes fidèles à Saraya lancèrent leurs lances sur l'homme qui était maintenant tout proche des remparts. Elles subirent le même sort que les flèches. Puis l'homme leva son bâton devant la porte et cria :
- CLINTAMO ! (OUVRE-TOI !).
Il y eut comme un grand bruit et la porte vola en éclats, ébranlant les remparts comme un tremblement de terre. Au milieu de la fumée, avança une silhouette. Les hommes présents dans la cour jurèrent que si on voyait une silhouette d’homme, on devinait aussi celle d'un dragon. Tramto, dit le géant, des troupes de Altalanos, fut le premier à mettre genou à terre en criant :
- Le porteur du feu ultime, c'est le porteur du feu ultime.
Les autres le voyant faire, l'imitèrent. Sur les remparts, tous s'agenouillèrent même le capitaine.
Le commandant des troupes de Saraya qui, contrairement aux mécréants du camp d'Altalanos, ne croyait qu'à l'ange de la mort, s'avança la lance à la main. Les hommes d'Altalanos se mirent en position de combat. L'homme au bâton cria :
- Laissez-le venir !
Le commandant s'approcha :
- Moi, Dramtel, commandant du détachement du général Saraya, adorateur de l'ange de la mort, serviteur des dieux combattants, je te défie !
- Seul ? répondit le roi-dragon.
Pour toute réponse Dramtel attaqua. Il n'avait pas fait trois pas qu'il mordait la poussière, assommé d'un coup de bâton. Ses hommes se précipitèrent pour lui porter secours. Ce fut un spectacle inoubliable, un combat rare entre des soldats aguerris et une silhouette floue bougeant plus vite que le vent et dont chaque coup était incapacitant. Cela dura jusqu'au réveil de Dramtel qui hurla :
- Halte aux combats ! C'est un avatar du Dieu combattant !
Il répéta plusieurs fois son ordre en avançant les mains au-dessus de sa tête, paumes bien ouvertes pour montrer qu'il était sans arme.
Le soleil n'avait pas parcouru la moitié de sa course que Tichcou était devenue un fief du roi-dragon.
Il réunit les officiers dans la grande salle. Son apparition avait fait se concrétiser leurs rêves. Enfin, ils étaient là où il fallait au moment où il fallait. Alors que les deux groupes de soldats en étaient presque venus à se battre pour savoir qui de Altalanos ou de Saraya devait devenir roi, ils se réconcilièrent sous la bannière du roi-dragon. Dramtel se rêvait déjà général. Quant à Tamlaco, sa fidélité à Altalanos avait fondu aussi vite que la neige au soleil d'été. Le roi-dragon comprit que les troupes ici présentes n'étaient qu'un ramassis de laissés pour compte. Il avait l'impression d'entendre Schtenkel. Les deux commandants d'unité avaient décidé d'offrir une fête au roi-dragon. Les ordonnances apportèrent de quoi boire et manger. Des instruments sortirent, le malch noir coula. Le roi-dragon buvait peu et écoutait beaucoup. Il entendit les rêves de ces hommes, rêves de gloire et de richesse, rêves d'être quelqu'un. La fête dura une bonne partie de la soirée et de la nuit mais le roi-dragon était parti.
Ses pas l'avaient dirigé vers le Milmac blanc. Il avait encore la tête pleine de ce qu'il avait entendu. S'il avait impressionné les militaires, avait-il obtenu leur loyauté ? Il en doutait. Il aurait besoin que Quiloma vienne pour mettre de l'ordre dans tout cela. Il en était là de ses pensées quand il découvrit le Milmac blanc illuminé comme un jour de fête. La porte était ouverte. Même s'il ne faisait pas très froid, ce n'était pas l'habitude de laisser ainsi les entrées en plein courant d'air. Il entendit qu'on y parlait fort, il s'approcha.
- ET MOI, JE TE DIS QU'IL VA RRREVENIRRR AVEC LA PRRREUVE DE SSSA VICTOIRRRE...
- BIEN MOI, JE PRRRÉTENDS QU'IL SSS'EST FAIT OCCCCCIRRRE PARRR LE DRRRAGON.
Dans la salle, il y avait deux répliques du prince-roi de Flaminto. Les deux protagonistes se faisaient face. Bien qu'à l'intérieur d'un bâtiment, ils étaient avec leur cotte de maille et leurs épées à la main. Le roi-dragon se glissa dans la grande pièce sans se faire remarquer. Les gens du Milmac blanc semblaient surtout se préoccuper de pousser les tables et les bancs. Les deux hommes la chope d'une main, l'épée de l'autre se mirent à tourner l'un autour de l'autre.
- TU N'ES QU'UN RRRENÉGAT !
- TU CRRROIS QUE T'ES MEILLEURRR !
Le premier assaut fut violent. Le choc des deux armes fit jaillir des étincelles.
- Qu'est-ce qui se passe ? chuchota le roi-dragon à l'oreille de son voisin.
Sans se retourner vers lui, l'autre lui répondit sur le même ton :
- En blanc, ccc'est le prrrinccce Kaltrrrim, il est prrremier dans la sssucccccessssssion et l'autrrre ccc'est Frrralssstak qui aimerrrait bien prrrendrrre sssa placcce. Il est meilleurrr mais il n'est que le cousssin
Le combat continua. Manifestement son voisin était ouvertement pour Fralstak. Il tapait du poing sur la table en criant ses encouragements. Le spectacle était aussi intéressant chez les spectateurs qui manifestaient bruyamment leur préférence.
L'assaut avait été féroce entre deux farouches combattants très bien entraînés. Les deux princes reprenaient leur souffle en sifflant force chopes de malch noir. C'est à ce moment que Michta entra suivie de serviteurs portant des pots de boisson. En voyant le roi-dragon, elle ne put retenir un cri. Certains dirigèrent leurs yeux vers lui. Un des flamintiens se leva d'un bond :
- IL ÉTAIT AVEC LE PRRRINCE-RRROI ! dit-il en tendant un index accusateur.
Ce fut le branle-bas dans l'auberge. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, tout le monde était debout une arme à la main sauf le roi-dragon qui était resté assis.
Kaltrim s'avança suivi de Fralstak. L'expression des visages reflétaient leurs sentiments contradictoires. La nouvelle de la mort du prince-roi était-elle arrivée jusqu'à Tichcou ? Le roi-dragon l'ignorait. Pointant son épée sur lui, Kaltrim lui demanda :
- Où est le prrrinccce-rrroi ?
- Il est mort. Il est mort comme il a vécu, les armes à la main et l'orgueil au front.
- QUI ES-TU POURRR INSSSULTER LE PRRRINCCE-RRROI ? hurla Fralstak.
- Celui qui l'a vaincu.
Ces simples mots firent l'effet d'un coup de tonnerre. Il y eut un mouvement de recul, ample dans la salle, imperceptible chez Kaltrim.
- TRRRAITRRRE ! cria Kaltrim en se fendant. MEURRRS !
Il ne rencontra que le vide. Là où était l'homme, il n'y avait plus rien. Il se retourna pour le chercher. Il le retrouva au milieu de la pièce.
- Regardez-moi, tous ! Tous les présents, regardez-moi !
Sa voix était douce et calme. Le roi-dragon les regardait, belle brochette de soldats prêts à tuer. Il avait pourtant besoin d'eux. Il avait découvert son bâton. Celui-ci irradiait comme une lueur rouge qui fixa tous les regards. Alors il leur fit le récit de la mort du prince-roi. Il termina par ces mots :
- Moi, j'ai vaincu et je sssuis devenu comme le drrragon. Que cccelui qui veut la morrrt me défie, que les autrrres ssse sssoumettent.
L'assemblée reconnut le serment sacré traditionnel de ses rois. Il n'avait plus été prononcé depuis des années, depuis... depuis la disparition du dernier roi de Flaminto lors du massacre des meilleurs au gué du Klabott. Flaminto était alors passé sous la domination de rois étrangers. Les hommes se regardèrent, les princes aussi. L'alternative était simple, jurer fidélité ou se battre à mort. Le récit du roi-dragon sonnait juste. Ses paroles avaient même pris l'accent de Flaminto. Une vieille légende qu'on racontait aux enfants, parlait du retour du roi tel un dragon. Les choses étaient-elles aussi simples que cela ?
Kaltrim s'avança. D'une voix blanche, il dit :
- MOI, je te défie !
Il vit celui qui se prétendait roi-dragon poser son bâton contre le comptoir. Quand il se retourna pour lui faire face, il avait à la main un marteau de combat. Kaltrim fit un geste, un écuyer lui apporta un lourd bouclier. Pendant ce temps le roi-dragon avait rejoint le centre de l'espace dégagé. Kaltrim s'approcha bien protégé par son bouclier. Il dominait l'homme au marteau de plus d'une tête. Il frappa d'estoc pour tester le personnage. L'épée ne rencontra que le vent. Il le chercha des yeux. Il était derrière lui. Il sursauta et reprit sa position défensive derrière son bouclier. Il s'élança de nouveau mêlant des attaques de taille et d'estoc. Il eut un sourire mauvais quand il vit son arme se diriger vers le bras de ce soi-disant roi-dragon. Le bruit qu'elle fit en rebondissant le déstabilisa plus que tout le reste. C'est comme s'il avait frappé de la pierre. Dans le même temps, il vit Fralstak porter la main sur le bâton appuyé contre le comptoir et il sentit un coup de marteau exploser son bouclier. La douleur lui vrilla l'avant-bras. Il serra les dents sans quitter des yeux le roi-dragon qui ne portait même pas une écorchure. Ce fut la dernière chose qu'il vit. Un éclair d'une puissance inouïe lui ôta la vue ainsi qu'à tous les présents. Sa dernière impression avant de perdre conscience fut visuelle. Dans la lumière plus brillante que le soleil, il eut le sentiment d'une silhouette de dragon. Rouge !
Le roi-dragon regardait autour de lui. Il soupira. Ce n'était que plaintes et gémissements. Au sol un tas de cendres achevait de se consumer à travers une cotte de mailles fondue. Mais pourquoi ce Fralstak avait-il touché au bâton de pouvoir ? Seuls les rois-dragon pouvaient les toucher sans danger. Michta approcha de lui en se cachant un œil.
- Je ne vois presque plus rien ! Qu'as-tu fait Névtelen ?
- Névtelen était un nom pour vous. Aujourd'hui je suis le roi-dragon. L'homme que tu appelais Fralstak a fait ce qui est interdit. Il a touché le bâton et libéré ma puissance. Vos yeux ont vu ce qui doit rester caché à la vue. Alors ils ont cessé de voir. Tu as vu la scène d'un œil, alors il a cessé de voir. Vous ignorez trop de choses pour comprendre. Maintenant, il est bon que je remette de l'ordre.
Rangeant son marteau, il prit son bâton :
- Que cessent les plaintes, vous allez revoir, dit-il. QUE CEUX QUI SONT CACHÉS, SORTENT !
Des silhouettes apparurent aux portes, ils avancèrent dans des positions serviles.
- Occupez-vous du prince Kaltrim. Il a besoin de soins. Puis aidez les autres.
- Bien majesté.
- Tout de suite majesté.
- À vos ordres majesté.

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