dimanche 11 mars 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 42

   - Je n’ai jamais vu les bayagas aussi énervés.
Celui qui parlait était un petit homme courbé. Koubaye le trouvait très vieux. Il les avait accueillis sans poser de question. Il avait rajouté deux écuelles sur sa table et avait servi la soupe. Koubaye n’avait jamais rien mangé de pareil, Siemp non plus. Il en fit la remarque au vieil homme qui rigola doucement :
   - Ça ne m’étonne pas, mon jeune gars. Dans tes steppes, ça ne pousse pas ces trucs-là. Faut vivre dans ces forêts pour trouver cela.
Pendant qu’il parlait, Koubaye voyait des images de tubercules et de champignons. Il en ressentait même les odeurs.
   - Vous aimez la solitude, reprit Siemp.
   - Pas tant que ça, mon jeune gars, pas tant que ça. Mais y a des fois où vaut mieux rester discret.
Siemp n’osa pas lui poser de questions. Koubaye, en l’entendant parler, entrevit l’ombre des combats.
   - Vous parliez des bayagas, dit-il, vous les avez rencontrés ?
L’homme s’arrêta de manger. Son visage se figea comme s’il revoyait ce qu’il préférait ne pas voir.
   - Tu sais, petit… Il est des choses qu’on préfère pas en parler… et puis arrivent des gens comme toi, des qu’on n’attend pas, des entourés de lumière alors que déjà ça hurle de peur dehors…
Le vieil homme était là, la cuillère suspendue entre le bol et sa bouche, les yeux perdus dans des images terribles.
   - ... Oui, j’ai rencontré les bayagas et j’suis là. Les autres.... y sont morts. Les seigneurs nous avaient pourchassés toute la journée et z’avaient continué avec la nuit. On n’était qu’une poignée, y z’était une escouade. Des fous… c’étaient des fous. Les buveurs de sang qu’on les appelait. C’était l’élite de l’armée des seigneurs, des gars prêts à tout pour éliminer un ennemi, aucune peur, juste des machines à tuer. Ils ont...
Le vieil homme raconta toute la grande révolte. Une génération avant, la famine avait touché le pays. Le seigneur avait pillé les campagnes pour nourrir les leurs. C’est la faim qui avait déclenché la révolte. Des paysans s’étaient levés çà et là. Petit à petit, ils étaient devenus une armée. Ils s’appelaient les rebelles. Ils avaient remporté quelques beaux combats et, dans la région de Rusbag, avaient même réussi à chasser les seigneurs. Et puis étaient arrivés les buveurs de sang. Là, les choses sérieuses avaient vraiment commencé. La première confrontation avait tourné au désastre pour les rebelles. Ceux qui n’étaient pas morts étaient en fuite. Quant à ceux qu’ils avaient pris vivants, ils les avaient saignés comme des cochons et avaient bu leur sang encore chaud. Après, ils avaient massacré tout ce qui vivait dans la région. Bien qu’assiégée par les rebelles, Rusbag avait été épargnée car le seigneur qui y régnait, avait réussi à défendre sa ville. Autour régnaient les serviteurs de la mort.
   - On se prenait pour une armée et on n’était qu’un ramassis de traîne-misère. Les buveurs de sang nous pourchassaient sans relâche. Ça faisait trois jours et trois nuits qu’ils nous pistaient comme du gibier. Notre nombre diminuait à chaque rencontre. Les nuits étaient terribles. La peur des bayagas venait s’ajouter à celle des seigneurs. Pendant trois nuits, on n’a rien vu… Et puis la quatrième, alors qu’on était plus qu’une poignée, on a trouvé refuge dans ces bois. J’ai tout de suite senti que c’était une mauvaise idée, mais y z’étaient sur nos talons. On réussit à se cacher jusqu’à la nuit. Quand les buveurs de sang ont attaqué, les premières lueurs sont apparues. J’ai pris un coup d’épée dans la jambe. Je me suis écroulé par terre. Quand j’ai entendu le hurlement de victoire de mon adversaire, j’ai fermé les yeux.
Son cri est devenu terreur et je l’ai entendu fuir. J’ai ouvert les yeux. Autour de moi volaient les choses les plus horribles que j’ai vues. Je me suis glissé entre les racines d’un grand arbre en priant Thra et je suis resté là à sangloter comme un gamin.
Le vieil homme termina son geste en mettant la cuillère dans sa bouche. Il mangea ainsi quelques cuillerées sans rien dire puis il reprit la parole.
    - Quand je me suis réveillé, il faisait jour. Ma plaie avait cessé de saigner mais j’avais très mal. Je me suis traîné hors de mon refuge. Autour de moi, s’il y avait les cadavres de mes compagnons, y’avait aussi ceux des seigneurs. J’ai rampé jusqu’au ruisseau. L’eau m’a fait du bien. J’ai compris que je ne pouvais pas marcher et que j’allais devoir rester là. J’voulais pas crever, alors j’ai bouffé des glands et aménagé un coin entre les racines de l’arbre et tu vois, petit, j’y suis encore.
En disant cela, il désigna le tronc de l’arbre qui servait de pilier central à sa maison.
Quand arriva le matin, Siemp et Koubaye repartirent en marchant et en portant leurs échasses. Le vieil homme les avait prévenus. Ils ne devaient surtout pas s’arrêter avant la sortie du bois noir, tel était le nom que les habitants donnaient à cet endroit. La légende disait qu’il avait poussé sur les cadavres de la dernière grande bataille entre les troupes fidèles au roi Riou et les seigneurs. Siemp marchait d’un bon pas, regardant où il mettait les pieds. il était derrière Koubaye qui cherchait le chemin. Sorayib lui avait appris à pister. Parfois Koubaye s’arrêtait quelques instants pour se repérer et repartait très vite. Il voyait alors naître des lueurs en périphérie de son champ de vision. Il était persuadé que les bayagas vivaient dans ce sombre bois tout le temps. En milieu de matinée, ils atteignirent la route de Rusbag. Koubaye entendit Siemp soupirer de soulagement. Peu de temps après, à un carrefour, ils découvrirent un arbre aux branches bien étagées. Ils purent rechausser l’un et l’autre. C’est ainsi qu’ils atteignirent Rusbag en marchant comme des Oh’m’ens. La ville grouillait de soldats. Siemp demanda plusieurs fois son chemin en évitant autant que possible les patrouilles. Ils furent contrôlés plusieurs fois. Le chemin, pour atteindre la boutique où Siemp devait livrer, se révéla compliqué. Koubaye, qui regardait toute cette agitation du haut de ses échasses, vit au milieu de la ville, sur une petite colline, le donjon, masse sombre sur le ciel bleu. On leur posa plusieurs fois une question sur ceux qu’ils avaient croisés ce matin. Koubaye sentit leur agacement quand Siemp décrivait les piétons et les chariots qu’ils avaient croisés. Quand ils arrivèrent chez le marchand, il ne leur accorda que peu d’intérêt. Il se préparait pour aller au conseil de la ville. C’est son commis principal qui reçut Siemp et Koubaye. Lui fut plus prolixe. Rusbag était une ville de garnison faite sur le lieu même de la dernière bataille, entre les troupes restées fidèles au roi Riou malgré sa disparition, et l’armée des seigneurs. Elle avait une forte population de seigneurs qui n’étaient pas que des guerriers. Plusieurs familles de marchands avaient ouvert des succursales comme celles où ils se trouvaient. Le commis principal, tout en vérifiant ce que les Oh’m’en lui livraient, leur expliqua que la ville était en effervescence car le seigneur Bureg, baron de Rusbag, n’était pas rentré hier soir. La maison des Oh’m’ens était plus extérieure et ils durent faire demi-tour pour l’atteindre. Ils la trouvèrent adossée aux remparts. Comme toujours l’accueil fut chaleureux. Siemp échangea des nouvelles avec la mère de la maisonnée. C’est pendant le repas qu’ils apprirent qu’on avait retrouvé le cadavre du cheval lardé de coups d’épée. La tension était montée d’un cran et toute la garnison était partie à la chasse aux rebelles. Siemp jeta un coup d’œil vers Koubaye sans rien dire. Après le repas, il exposa à la mère de la maisonnée les raisons de son voyage. Il lui fallait son aide pour accomplir ce qu’il avait promis. Elle n’avait rien pour les villes plus à l’ouest. Elle avait bien des colis pour une ville sur la route de la capitale. Siemp grimaça. Il ne voulait pas s’en approcher. Déjà Rusbag avec sa foule de soldats ne lui plaisait pas.
    - Vous n’allez pas partir ce soir, dit la mère de la maisonnée.
Siemp tiqua. Il aurait préféré ne pas rester. Ils allaient perdre encore une demi-journée. Quand il l’expliqua à son interlocutrice, elle répliqua en lui parlant de la nervosité des soldats.
   - Soit il est mort et vous risquez d’être pris dans les représailles, soit il a rencontré les bayagas et là, je ne sais pas ce qui peut se passer. Les courriers vont partir dans toutes les directions pour prévenir. Bientôt toute la région va être sur le pied de guerre.
Siemp se rangea aux arguments de la mère de la maisonnée. La prudence était préférable. Elle avait à peine fini de parler qu’une patrouille pénétra dans la cour de la maisonnée. Le chef du détachement l’apostropha :
    - Tu as combien de grands-marcheurs disponibles ?
    - Un dizaine, seigneur.
  - Alors je les réquisitionne. Fais les venir immédiatement. Voici les plis. Je viendrai chercher les réponses demain. Ai-je ta parole ?
   - Vous avez ma parole, seigneur.
En disant cela la mère de la maisonnée entraînait tous les Oh’m’en dans la mission. La parole d’un Oh’m’en était sacrée. Les seigneurs le savaient comme tous les autres. Elle fit venir tous les grands-marcheurs présents et leur répartit les plis à porter aux différents villages autour de Rusbag. Elle donna à Siemp un pli pour Edol.
    - C’est vers l’est. Il vous faudra courir un peu, mais vous pourrez y être ce soir.
    - Et pour la réponse ? 
   - Là-bas, il y a Lerbo. Tu lui diras de ramener la réponse et tu continueras pour respecter ta parole. Partez tout de suite. Tiens voici le sauf-conduit.
Siemp mena un train d’enfer. Koubaye eut du mal à suivre. Comme Siemp portait la bannière des courriers seigneuriaux, ils ne furent pas arrêtés. Ils arrivèrent à Edol alors que le soleil se couchait. La mère de la maisonnée fit tout de suite porter le courrier par Lerbo au seigneur local.
Elle s’inquiéta de ne pas le voir revenir alors qu’on servait le repas. Les ragots colportaient le bruit que les seigneurs avaient déjà tué les porteurs de mauvaises nouvelles. Elle fut soulagée de le voir arriver avant le lever de l’étoile de Lex.
   - Mais pourquoi ce retard ?
  - Ils m’ont fait rester, mère, car ils voulaient que la réponse parte au lever du soleil. Je les ai entendus raconter que ce salaud de Bureg avait été retrouvé errant, l’épée à la main, couvert de blessures et divagant complétement.
   - L’oeuvre des bayagas ?
   - C’est ce qu’ils semblent croire. Mais ils ont peur de la révolte.
Tout le monde y alla de son commentaire sur la nouvelle. La joie était générale. Bureg avait mis en danger volontairement des centaines de voyageurs en les retardant. Jusque-là, il était toujours rentré à temps. Son cheval était rapide. Il se délectait le lendemain en voyant les tristes épaves qui sortaient du bois sombre.
Une remarque fit tendre l’oreille à Koubaye :
   - Remarque, disait un Oh’m’en à un autre. S’ils croient que c’est la faute aux bayagas, y’aura pas de représailles…
  - J’espère que tu dis vrai. Rappelle-toi ce que nous avait raconté le vieux Sayane. Ils avaient commencé à massacrer tout un village quand ils ont compris que la mort de leur soldat était accidentelle.
   - Ceux d’ici ne feront rien. Ils doivent envoyer des patrouilles pour éviter toute rébellion.
Koubaye dormit mal. À Tiemcen, il se sentait à l’origine de la catastrophe. Il espérait qu’ici, ses paroles de colère n’auraient pas de mauvaises conséquences.
Ils repartirent le lendemain allant toujours vers l’ouest. Lerbo était reparti vers Rusbag aux premières lueurs du jour. Siemp et Koubaye avaient pris son chargement et continuaient leur route. Ils avançaient dans une région de collines devenant basses. Après ils allaient traverser la grande plaine du centre. Si tout allait bien, ils passeraient au nord de la capitale pour traverser le fleuve. Koubaye avait bien compris que cela dépendait aussi de ce qu’ils pourraient avoir comme chargement. Les Oh’m’en étaient régulièrement surveillés. Siemp préférait aller un peu moins vite et éviter les grandes routes qui partaient vers la capitale. Les chemins qu’ils suivaient étaient moins bons. Il fallait faire plus attention où l’on mettait le bout de ses échasses. Il y avait les ornières et, au fond des vallons, la boue des ruisseaux qui couraient librement sur les chemins. Koubaye était heureux de ne pas avoir de pluie. Il avait failli tomber plusieurs fois en glissant. Il s’était même retrouvé une fois à terre. Heureusement le tapis d’herbes qu’il y avait près du cours d’eau l’avait amorti et il ne s’était pas fait mal. Tout penaud, il avait regardé Siemp. Être à terre voulait dire prendre du retard. Siemp, après s’être assuré qu’il n’était pas blessé, regarda autour de lui et lui dit :
   - Nous avons de la chance. Il y a une table de Oh’m’en !
Il traversa à son tour le ruisseau avec prudence et fit signe à Koubaye de le suivre. Ce dernier s’était relevé. Siemp avait raison. Ils avaient de la chance. Koubaye ne souffrait que dans son orgueil. Les échasses n’avaient rien. Il suivit Siemp qui se dirigeait de ses pas de géants vers l’autre versant. Koubaye trottina en portant ses échasses sur l’épaule. Siem s’était arrêté à côté d'un rocher plat en haut d’un talus. Koubaye comprit tout de suite l'intérêt de cette configuration. Il grimpa sur le talus et, depuis le rocher plat, put rechausser.
   - Tu vois ce signe sur le rocher, dit Siemp en montrant deux barres verticales gravées, colorées en blanc. On les voit de loin et elles signalent une table de Oh’m’en pour pouvoir rechausser quand on glisse...
Les collines s’abaissaient et l’horizon se dégageait. Le soir venu, ils s’arrêtèrent à Mrac, petite ville paysanne. Personne ne fit attention à eux. Les charrettes rentraient des champs et les gardes, assis sur les bornes de la porte de la ville, contrôlaient sans se lever. Siemp marqua un temps d’arrêt mais le soldat lui fit signe d’y aller. La mère de la maisonnée les accueillit avec simplicité. Comme à chaque étape, il y eut un long temps d’échange de nouvelles. Koubaye entendait des noms qu’il ne connaissait pas, mais qui enrichissait sa géographie intérieure. Il avait compris que le pays était vaste et il se le représentait en distance de grand-marcheur. Au nord, le pays des seigneurs et plus loin encore, la mer. Il n’en avait récupéré qu’une représentation floue. C’était grand, c’était liquide mais il n’arrivait pas à en avoir une image nette. Toujours au nord mais de l’autre côté du fleuve, les falaises et le saut de Cannfou fermaient la vallée où était le village et le rocher du roi Riou. Entre eux et la vallée, il y avait les montagnes et le col de Difna. Ils avaient parcouru le pays des collines et la grande  plaine. C’était la région la plus fertile et la plus peuplée du royaume. La capitale était au sud et pas très loin, trois jours de marche de grand-marcheur. Siemp ne voulait pas y aller. Il fallait aller vers l’ouest et traverser le fleuve et encore aller vers l’ouest jusqu’au mont des vents à travers la plaine puis les steppes et les régions arides où vivaient les Oh’m’en. Demain, ils verraient le fleuve et ils seraient à Sursu. Siemp discuta avec la mère de la maisonnée des dangers de la ville. Elle s'excusa de ne pas savoir. Elle était à Mrac depuis longtemps et ne bougeait jamais. Elle ne tenait qu’une toute petite maison car il y avait peu de trafic mais aujourd’hui Grafba était avec eux car on venait de lui remettre un colis pour Sursu. Elle appela dans la pièce commune un dénommé Werth.
   - Il vient de Sursu et va à Rusbag. Son savoir peut être utile.
Koubaye vit arriver une sorte de géant. Il pensa que cet Oh’m’en n’avait quasiment pas besoin d’échasse. Werth resta discuter une bonne partie de la soirée alors que Koubaye partait se coucher.
Alors que Koubaye était curieux et pressé de voir la grande ville, Siemp marchait sans accélérer. Koubaye le pensait fatigué. Il avait veillé tard et beaucoup parlé avec Werth de leurs steppes. Werth était un cousin de Siemp. Ils avaient bu à la nostalgie qu’ils avaient dans le cœur. La journée était belle et la route facile bien que peu fréquentée. Koubaye marchait souvent en tête, pour une fois. En arrivant en haut d’une colline, Siemp le vit s’arrêter. Quand il arriva à sa hauteur, il allait l’interroger quand il vit aussi le paysage. Dans la lumière du soir, devant eux, Sursu s’étalait.
   - Mais, il y a un lac, s’exclama Koubaye.
   - Oui, le plus grand du pays.
   - Tout cela est une seule ville ?
   - Oui.
   - Mais c’est…
 - Gigantesque ? Oui. Sursu est la deuxième ville du pays. La capitale est à trois jours de grand-marcheur en amont. Elle est plus grande, plus belle, mais elle n’a pas le lac qui fait la beauté de Sursu.
Après un moment de contemplation, ils descendirent vers la ville. Siemp apprit à Koubaye qu’une grande ville comme cela comptait plusieurs maisons de Oh’m’en. Plus ils se rapprochaient, plus les routes devenaient chargées. Les gens rentraient vers la protection que représentaient les remparts. Ils y pénétrèrent par la porte de l’est. Koubaye, qui n’avait jamais vu autant de gens en dehors de la grande fête, ouvrait de grands yeux en découvrant les rues, les places, les maisons trop hautes à son goût. L’avantage des échasses était de pouvoir surplomber la foule. Ils croisèrent d’autres grands-marcheurs. Siemp en profita pour demander sa route. Koubaye avait la tête qui tournait. Le bruit, les odeurs et toutes ces nouvelles choses qu’il découvrait lui saturaient l’esprit. Il se sentait envahi. Il s’appuya sur une maison.
   - Il n’a pas l’air bien, ton jeune, dit l’autre grand-marcheur à Siemp
Siemp se retourna et regarda Koubaye, appuyé sur une maison les yeux fermés.
   - Tu devrais t’arrêter à la maison de la mère Razol qui est à deux rues d’ici.
Ayant dit cela, le Oh’m’en partit continuer sa livraison. Sursu était si vaste qu’il était habituel de demander aux Oh’m’en de porter un colis d’un bout à l’autre de la ville. Siemp s’approcha de Koubaye et le prit par le bras pour aller à la maison Oh’m’en la plus proche. Ils y arrivèrent avec difficulté. Alors qu’ils étaient encore au bout de la rue qui menait à la maison, Koubaye s’effondra presque. Des grands-marcheurs arrivèrent en courant pour aider Siemp à porter Koubaye. Quand ils atteignirent la maison, Koubaye était inconscient.

lundi 5 mars 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 41

Riak voyageait comme une mère c’est-à-dire en litière. Le grand rassemblement se terminait avec le départ de la grande prêtresse. Les hommes présents se pressaient pour avoir l’honneur de porter sa litière. Six solides gaillards soulevaient les poutres et le voyage démarrait. Les mères âgées ou de haut rang voyageaient de même. À cause de sa chevelure, Riak se retrouvait dans la même situation. Elle partageait sa litière avec la novice. Loilex et Fannebuis occupaient une autre litière. Les rideaux étaient tirés et personne n’avait le droit de les soulever, surtout pas les porteurs. La longue procession durerait ainsi des jours. La grande prêtresse rentrait à la capitale. Riak savait qu’à un moment choisi, elle quitterait le convoi pour se diriger vers le sanctuaire de Nairav. La novice, qui s’appelait Inali, était tout excitée par le voyage. Elle n’arrêtait pas de chuchoter pour raconter à Riak ce qu’elle connaissait, elle qui avait grandi dans ce pays. Inali avait montré à Riak LE trou dans le rideau qui permettait de voir à l’extérieur. Elles y regardaient chacune leur tour. Riak ne s’y interessait pas plus que cela. Elle était dans la crainte de l’inconnu. Elle fut quand même heureuse de voir sa grande-mère et Pramib faire des grands signes d’au-revoir. Les larmes lui piquèrent les yeux. Elle laissa Inali regarder tout son saoul. Riak préférait qu’elle ne voie pas son émotion. La journée fut longue, monotone et fatigante. Les porteurs se relayaient régulièrement. Riak apprit de sa compagne que le portage durerait jusqu’au saut de la Cann. Après elles seraient en chariot. Cela permettait d’aller plus vite et plus confortablement.
Quand le premier soir arriva, elles campèrent dans les granges du village. Seule la grande prêtresse et ses adjointes dormirent dans la maison du chef du village.
Au milieu de la nuit, Riak, qui était avec les novices, se réveilla. Il lui fallait s’isoler. Prétextant le besoin d’aller se soulager, elle se glissa au fond de la bâtisse. Elle trouva un espace libre. Elle put alors se laisser aller. Toute une journée avec Inali puis avec les novices l’avait épuisée nerveusement. Elle pensa à Koubaye et à leur solitude dans la montagne. En pensées, elle repassa sa journée et ses tensions. Comme toujours quand elle faisait cela, elle sentit la présence de Koubaye. Elle se détendit et le sommeil la prit. Personne ne vit la lueur du médaillon qu’elle portait à son cou, comme personne ne la vit, les yeux fermés, enchaîner les mouvements et les arabesques. On aurait pu prendre cela pour une danse.
Au petit matin, Riak fut étonnée de se réveiller là où elle était. La mémoire lui revint et elle se dépêcha de retourner avec les autres. Personne ne fit de remarque. Seule Koulfa, la gardienne, la suivit des yeux.
Le deuxième jour du voyage ressembla au premier. Riak aurait voulu courir, explorer bois et collines. Au lieu de cela, elle était pliée dans un réduit à écouter les chuchotements de Inali.
Le troisième jour, elle se sentit désespérer. Si cela continuait comme cela, elle allait devenir folle, ou neurasthénique. Au milieu du jour, le convoi croisa le chemin d’un groupe de seigneurs. Ce fut l’émoi dans les litières. Comme lui avait expliqué Inali, le temple était à la fois fort et faible, fort de son soutien populaire mais faible car les seigneurs ne les aimaient pas.
   - C’est à cause des légendes…
Riak lui prêta une oreille attentive.
   - Nous avons nos légendes mais ils ont les leurs. C’est Fannebuis qui un jour nous a enseigné. Tu connais la prophétie qui annonce le retour de la Dame Blanche pour un temps de paix et de prospérité. Chez eux, ils ont aussi une dame blanche, mais elle vient des enfers pour juger et punir. C’est pour cela que toutes celles qui ont les cheveux blancs, pas les vieilles bien sûr, mais toutes celles comme toi et moi sont pourchassées. En fait ils ont peur de nous… Enfin pas vraiment, ils ont peur que l’une de nous soit l’avatar de leur dame blanche des enfers.
Tout en racontant cela, elle regardait régulièrement par le trou dans le rideau. Les seigneurs regardaient passer le convoi. Leurs chevaux piaffaient et leurs mines étaient à faire peur.
   - On raconte, continua Inali, que dans l’est, ils ont ainsi fouillé les chariots d’un de nos convois. Heureusement, il n’y avait que des novices banales, enfin avec des cheveux normaux, enfin tu me comprends. Tu crois qu’ils vont essayer de fouiller les litières.
Riak regarda à son tour par le trou. Elle vit le groupe de seigneurs. Ils étaient solidement armés.
   - Je crois que nous ne risquons rien. Ils ne sont que cinq et nos porteurs sont prêts à en découdre s’ils veulent intervenir.
À ce moment-là commença le chant des hommes. Il était en langue ancienne, heureusement incompréhensible pour les seigneurs. Il parlait de vengeance et de massacres, de haine et de victoire. Inali qui avait repris son observation, s’écria :
   - Ils s’en vont…
Riak se précipita à son tour pour voir. Elle ne vit pas grand-chose mais entendit le galop des chevaux s’éloigner vers l’amont de la vallée. Dans ses veines la colère bouillait. Elle ne savait pas dire si c’était la peur ou sa haine qui lui donnait cette impression. Sans la parole qu’elle avait donnée à la grande prêtresse, elle serait peut-être allée se battre.
Le reste du jour fut aussi monotone que la veille. Pourtant cette banale rencontre alimenta les conversations des novices toute la soirée.
Le quatrième jour fut pour Riak le plus dur. Elle n’avait rien à faire et souffrait de crampes et de courbatures dans cet espace restreint qu’elle partageait avec Inali. Celle-ci ne semblait pas en meilleur forme. Elle la vit se recroqueviller dans un coin et se laisser aller au bercement des porteurs. Riak en fut jalouse. Jamais, elle ne put dormir. Son corps réclamait du mouvement.
Le soir venu, elle faillit pleurer en apprenant qu’il lui restait encore un jour de voyage. Il était trop tard pour faire la descente. Elles dormirent en haut de la cascade. La mère des novices, comme chaque soir, leur donna les consignes pour le lendemain. Descendre le long de la cascade était malaisé pour les piétons. Elle s’approcha d’Inali et de Riak :
   - Il faudra vous couvrir. Je viendrai vérifier que vous ne risquez rien.
Riak faillit répondre vertement. Quand elle vit Inali faire une révérence en remerciant la mère des novices pour sa sollicitude, elle préféra se taire. À voir le regard noir que lui lança la mère des novices, elle comprit que même son silence était interprété comme une insoumission.
Cette nuit-là, Riak dormit mal. L’espace qu’on leur avait donné était trop petit. Elle ne put trouver de coin pour s’isoler.
Quand le jour se leva, elle était de mauvaise humeur. Elle avait les membres raides et les muscles endoloris. C’est alors que la porte de la grange s’ouvrit brutalement. Un groupe de seigneurs entra. À voir leur démarche et leurs propos, ils avaient passé la nuit à boire et, complètement saouls, ils venaient s’occuper des novices comme ils disaient. Des gardiennes bicolores surgirent de partout et s’interposèrent entre eux et les novices. Le plus grand et celui qui tenait le mieux sur ses jambes dégaina son épée avec la ferme intention de se frayer un passage jusqu’aux jeunes filles :
   - DÉGAGEZ, brailla-t-il ou je vous embroche.
Dehors, des hommes commencèrent à se regrouper. Riak sentit la situation devenir explosive, d’autant plus que l’homme et ses compagnons, l’épée dans une main, un flacon dans l’autre, commencèrent à avancer. Les bicolores armées de bâtons se mirent en garde. Riak pensa que si la bataille s’engageait, elle allait avoir de l’exercice. Son pendentif se fit plus lourd.
Le premier homme se rua en avant mais ne fit qu’un pas. Un fouet avait claqué, lui entourant la cheville et le mettant à terre. Tous les regards se tournèrent vers ce nouvel arrivant. À son allure et à sa vêture, on comprit qu’on avait à faire à un chef. D’un deuxième coup de fouet, il fit sauter le flacon de la main de l’homme à terre. Sa voix claqua comme son fouet :
   - Rangez vos armes !
Les hommes, qui étaient prêts à se battre quelques instants plus tôt, prirent des airs de gamins fautifs aidés par les ordres et le fouet de leur chef. Sur ses entrefaites, la grande prêtresse arriva.
   - Qu’est-ce à dire ? demanda-t-elle à l’homme au fouet.
   - Rien de grave, Altesse, répondit l’homme. Quelques ivrognes qui veulent se rendre intéressants.
Il se tourna vers les soldats qui quittaient la grange :
   - Allez au camp et n’en bougez pas !
Il accompagna ses ordres de quelques coups de fouet bien placés qui les firent accélérer. Il se tourna alors vers la grande prêtresse :
   - Baron Kaja Sink, dit-il en saluant. Mes hommes seront punis. Je ne tolère pas ces conduites.
   - Que faites-vous ici, Baron ? Vous êtes loin de vos terres.
   - Vous avez raison, Altesse. J’avais l’ordre de patrouiller dans la région le temps de votre grand rassemblement. Vous savez comme notre roi tient à la paix.
Ayant dit cela, il salua et repartit vers son campement.
Inali glissa à l’oreille de Riak :
   - Je te parie qu’il l’a fait exprès pour humilier la grande prêtresse… Tu as vu comme il l’a traitée…
Riak l’avait trouvé plutôt bienveillant.
   - Et puis, il ne punira jamais ses hommes.
Riak n’écoutait plus Inali qui continuait à babiller dans son coin. Elle avait croisé le regard du baron. Il l’avait vu tête nue et n’avait rien dit.
On les réveilla tôt le matin. La mère des novices arriva et se mit à houspiller tout le monde. Elle se dirigea vers Inali et Riak :
   - Aujourd’hui, vous allez marcher. Seules la grande prêtresse et les mères âgées auront une monture. Je dis cela pour toi, Riak. Inali connaît les règles.
Elle fit signe à une servante qui arriva avec des vêtements.
   - Mettez ça. Vous marcherez en dixième position et vingtième position.
Ayant dit cela, elle les quitta pour aller donner ses ordres à d’autres groupes.
Riak, qui était heureuse de marcher enfin, fit grise mine en voyant le vêtement qu’on leur avait fourni. C’était un grand manteau de toile grossière descendant sous le genou avec une capuche tellement profonde qu’une fois mise sur sa tête, elle n’avait plus qu’une vision réduite du monde. Elle la mit en essayant de se dégager les yeux le plus possible. Quand elle la vit, la mère des novices s’écria :
   - Non ! Non ! Non ! Regarde Inali, elle, elle l’a bien mise !
Elle lui retira sa capuche, râla après ses cheveux blancs qui dépassaient de la coiffe. À l’aide d’épingles, elle empaqueta les cheveux de Riak en un chignon recouvert de tissu. Puis elle lui rabattit la capuche en serrant les cordons ce qui ne lui laissa voir qu’une distance de trois pas devant ses pieds.
   - Et garde la tête baissée quand tu marches.
Puis s’adressant aux autres, elle éleva la voix :
   - Je ne veux pas en voir une relever la tête dans la descente. La discrétion est une des vertus de notre ordre !
Elle-même mit sa capuche et prit la tête de la colonne des novices. Toutes les vingt novices se tenait une gardienne. N’étant pas destinée au culte, elles étaient en tenue habituelle, noire et blanche. Plus grande que les novices, et armée d’un long roseau, elle avait pour mission de surveiller qu’aucune novice ne déroge à la règle. C’est ainsi qu’elles se dirigèrent vers le chemin de Cannfou.
Avant qu’elles n’entament la descente, elles entendirent des bruits de fouet. Malgré les ordres, Riak regarda. Six hommes étaient attachés entre les arbres, torse nu. Ils recevaient des coups de fouet. Non loin, sur sa monture, le baron Kaja Sink regardait. Il ne tourna pas la tête.
Équipée comme elle l’était, la descente ne fut pas une partie de plaisir. À chaque difficulté, des hommes étaient là pour les aider. Plus bas dans la pente, sur le chemin muletier, elle vit les mules qui transportaient celles qui ne pouvaient pas marcher.
Cela prit une bonne partie de la journée et si la grande prêtresse dormit au temple de Cannfou, les novices, les servantes et les gardiennes dormirent dans les granges autour.
Le lendemain matin, des chariots les attendaient. Les servantes se tenaient sur les bancs et les gardiennes sur les marchepieds. On les fit monter par dix dans chaque chariot qui démarrait dès qu’il était chargé. Riak se retrouva avec Inali et avec neuf autres novices. Riak ne se sentait pas à l’aise. Elle était en surnombre. Tous les regards étaient tournés vers elle pendant que le chariot cahotait sur le chemin en direction des gorges de Tianpolang. Ils allaient ainsi suivre le cours du fleuve. Sur le banc de conduite deux servantes, sur le marchepied deux gardiennes. Les boeufs tiraient régulièrement quel que soit le profil du chemin.
   - Je suis Pokina, la chef de dizaine. Tu connais Inali, voici Dipno, Adna, Galbu, Manchu, Goster, Galan, Dalanja, Airague.
Chacune des novices, à l’énoncé de son nom, s’était levée à moitié malgré les cahots, en esquissant une espèce de révérence.
   - Moi, c’est Riak.
   - C’est vrai que tu vas être novice avec nous ? demanda Adna. 
   - La grande prêtresse n’a pas encore décidé, répondit Riak qui voulait rester fidèle à sa promesse de ne rien dire.
Elle avait compris que la grande prêtresse préférait le secret. C’était pour elle un gage de sécurité. Elle l’avait prévenue que son transfert vers le sanctuaire de Nairav se ferait mais ne lui avait dit ni où, ni quand. Elle avait fait courir le bruit que Riak allait peut-être faire son noviciat.
   - Notre mère à tous cultive le secret, sans parler de Keylake. Heureusement qu’elle ne deviendra pas la prochaine grande prêtresse, intervint Galbu
   - C’est Loilex qui a toutes ses chances. Fannebuis est trop limitée, dit Dalanja.
  - Je te trouve injuste avec elle. Elle a la plus belle des voix et si elle est discrète, c’est pour mieux préparer son avenir, dit Dipno.
   - À moins qu’Inali ne les coiffe au poteau, dit une autre dont Riak n’avait pas retenu le nom.
 À partir de là, la discussion devint générale et cacophonique. Chacune y allait de ses supputations. Elles estimaient les chances de l’une ou de l’autre, tout en calculant l’âge de la grande prêtresse pour savoir quand elle passerait le pouvoir.
Riak en apprit beaucoup. Si elles étaient quatre à avoir les cheveux blancs dans ce convoi, il existait d’autres nonnes ayant le même attribut. En tout, il y avait une quinzaine de prétendantes possibles au trône dont Gochan, bien qu’Airague soutînt qu’elle avait des mèches plus grises que blanches.
Le soir venu, elles couchèrent à Clébiande dite la porte de Tianpolang. Les seigneurs avaient considérablement renforcé ses défenses. Sur le promontoire qui bordait le fleuve, il y avait la citadelle. Sur chaque versant, il y avait un fort. Le passage était impossible sans être vu et sans autorisation. Le chariot fut contrôlé avant de passer les remparts. À l’intérieur, toutes les novices avaient mis voile et capuches. Le garde les regarda à peine et laissa passer le chariot. C’était déjà le douzième de la journée.
Le lendemain, le vent soufflait. Les toiles du chariot claquaient comme des voiles, rendant toute discussion impossible. Vers midi, la pluie se mit de la partie. Une pluie fine et pénétrante. Comme dit une des novices :
   - Je préfère être là que sur le banc dehors...
Petit à petit, les gorges s’évasaient et le vent diminuait. La pluie cessa dans l’après-midi laissant un chemin boueux. Elles firent halte dans un village. Elles n’avaient pas réussi à rejoindre la ville de Riega.
Derrière elles, d’autres chariots firent de même. Riak découvrait que les déplacements étaient contraints par la nuit. Il fallait avoir trouvé un abri avant que l’étoile de Lex ne brille. Rares étaient ceux qui osaient braver les bayagas. Il fallait connaître les rites. Des noms s’échangeaient plus ou moins secrètement pour ceux qui ne pouvaient attendre. Ceux qui avaient ce savoir se faisaient payer cher.
Au troisième jour, elles arrivèrent à Riega vers le milieu du jour. À leur arrivée au temple, elles reçurent l’ordre de rester sur place. Les autres chariots après un bref passage repartaient vers la capitale. Sur tout le convoi, cinq chariots s'arrêtèrent à Riega. Si pour certains, on le savait, les nonnes transportées étaient de Riega, pour d’autres, c’était étonnant. Riak apprit la présence de Loilex et de Fannebuis en entendant les servantes se plaindre du caractère d’une des mères arrivées aujourd’hui.
Quand elle se retrouva seule dans une chambre, elle se mit à réfléchir à ce que voulait dire cet arrêt. Peut-être que la route de Nairav partait de Riega. Mais alors pourquoi se retrouvait-elle avec les autres cheveux blancs ?
Elle n'alla pas plus loin dans ses réflexions. Elle vit arriver Mitaou, suivie peu après de Bemba. Leurs chariots avaient subi le même sort que le sien. La mère intendante de Riega leur avait donné l'ordre de rejoindre Riak. Ce fut pour elle un plaisir de prendre un bain et de se reposer.
La convocation tomba après l'office du soir. Riak fut conduite chez la mère supérieure. Elle allait enfin savoir. Elle fut étonnée de trouver dans l'antichambre Fannebuis, Loilex et Inali. À peine Riak fut-elle arrivée qu’on les introduisit.
La mère supérieure était jeune. Elle stoppa toute tentative de révérence. Elle commença immédiatement à parler :
   - Je vous transmets les ordres impératifs de la grande prêtresse. Aucune contestation ni aucun changement n'aura lieu. Ce sont ses propos paroles.
Si Fannebuis fit un sourire en s'inclinant légèrement, Loilex commença une phrase que la mère supérieure coupa immédiatement :
   - Que les justes gestes soient faits !
Loilex prit un air buté mais répondit d’une voix soumise :  
   - Cela sera fait.
   - Mère Fannebuis, vous partez demain matin à la première heure pour Latrys pour y seconder la mère supérieure. Mère Loilex, demain après l’office, vous partez pour Solve pour un temps de retraite et de méditation. Novice Inali vous partez dès le milieu de journée pour le temple de Urku pour y poursuivre votre noviciat. Quant à Riak, elle sera notre hôte pour un temps. Que les justes gestes soient faits.
Alors que les autres commençaient à partir, Riak dit :
   - Oh ! Oh ! Oh ! Ça va pas ça ! Il faut qu’on m’explique !
La mère supérieure eut un sourire las :
   - La grande prêtresse m’avait prévenue que vous réagiriez comme cela ! Sachez que lors de l’intervention des seigneurs dans la grange, ils vous ont vus tête nue. Leur chef va prévenir la capitale. Votre vie est en danger. Maintenant allez !

dimanche 25 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 40

Riak bouillait depuis deux jours. Heureusement, les nuits lui étaient profitables. Le matin, elle se levait sentant son corps souple et détendu comme après une bonne cavalcade. Les tensions venaient petit à petit. Respecter les règles faisait naître la colère en elle. Tous ces gens qui décidaient pour vous… Non vraiment, elle ne le supportait pas. La grande prêtresse avait raison. Dehors elle ne pourrait que vivre cachée. Elle pensait alors à Koubaye. Toutes les nuits, elle rêvait qu’elle lui racontait ce qui lui arrivait. Le plus étonnant était qu’elle avait l’impression d’entendre ses réponses. Elle n’osait pas en parler. Le faune du temple valait celle des bois. Il y avait et des prédateurs et des proies potentielles. Elle préférait se tenir dans le rôle de l’observatrice. La femme de Khanane était repartie. Ses gardes étaient venus la chercher. Riak l’avait vu monter dans une litière portée par quatre solides gaillards. Elle avait failli éclater de rire en les voyant ployer sous la charge. L’autre invitée était encore là. Elle était très discrète passant son temps entre promenade solitaire et méditation. Bemba lui avait raconté une triste histoire. Son époux avait été pris à partie par un seigneur et en était mort. Elle était maintenant à la tête de grandes propriétés qu’elle gérait. La tradition aurait voulu qu’elle se remarie pour laisser la gestion à un homme. Cela lui avait semblé impossible. Elle avait demandé aide et assistance à la grande prêtresse qui lui avait offert de venir faire retraite le temps nécessaire. Tous les matins, des émissaires partaient chargés de ses ordres et tous les soirs elle prenait un temps pour lire ce qu’elle avait reçu et préparer ses missives. Son nom était Séemag. Elle aussi faisait partie d’une des familles royales. Riak sentait sa tristesse mais aussi cette détermination à ne pas laisser les autres décider pour elle et cela lui rendait Séemag sympathique. Parfois, elles se croisaient, échangeaient juste un signe de tête ou un mot de bonjour. Juste une fois, Séemag lui avait donné le conseil d’écouter la grande prêtresse : “ C’est une source de bien fait”, avait-elle ajouté. Riak avait entendu “bienfaits” mais en repensant à cette courte conversation et à la manière dont cela avait été prononcé, elle était maintenant persuadé que Séemag avait dit :” bien fait”.
Mitaou vint la prévenir qu'elle serait reçue en audience l’après-midi. Sa mère adoptive était là. Elle savait que cela allait arriver. Pourtant une émotion intense lui coupa le souffle. Son avenir allait se jouer. Elle se remémora les souvenirs qu’elle avait de Pramib. Les deux sœurs habitaient le même village situé non loin de la route principale de la vallée. Peuplé de petits paysans pauvres, il ne se réveillait qu’à l’époque du grand rassemblement pour servir de lieu d’hébergement à l’aller et au retour. Comme le voulait la coutume, personne ne pouvait fermer sa porte au voyageur quand arrivait l’heure de l’étoile de Lex. La vie y était dure. Riak avait des souvenirs de plus en plus vagues de l’époque où elle vivait avec ses parents. Il lui restait des images parcellaires, un visage, des odeurs, celles des animaux ou celles de la cuisine et puis revenait le jour où l’enfer s’était abattu sur le village. La chaleur avait été forte et les premières pluies avaient exhalé des odeurs puissantes. Riak rentrait avec son seau. Elle ne savait plus ce qu’elle transportait mais elle se revoyait longeant l’enclos des cochons en faisant attention de ne pas marcher dans la boue. Elle avait longtemps cherché ce qui l’avait inquiétée à ce moment-là. Elle avait ressenti de la peur. Elle s’était figée sur place. Autour d‘elle le village semblait vivre normalement mais ses bruits familiers semblaient venir de très loin. Quelque chose venait, chargé de violence et de colère. La peur lui avait alors donné des ailes. Elle allait atteindre la maison quand la terre avait commencé à trembler. Elle s’était glissée sous l’appentis quand les hurlements éclatèrent. Et le chaos arriva. Riak recroquevillée, s’était bouché les oreilles, en fermant très fort les yeux. Cela avait duré une éternité.
Longtemps après que tout ce soit tu, elle avait fui son abri à cause de la chaleur. Le feu dévorait les maisons. Elle erra dans le village : des corps jonchaient le sol dans des positions grotesques. Ils ne bougeaient plus. On aurait dit le cochon que son père avait égorgé à la saison des grandes pluies. Elle entendit des appels, des cris, des pleurs et des gémissements. C’est Tchuba qui l’avait retrouvée. Il lui avait dit des mots qu’elle n’avait pas compris tellement son esprit était plein des hurlements de peurs, de haine et d’agonie malgré la pauvre défense de ses poings serrés sur ses oreilles. Il l’avait conduite à l’écart avec d’autres et était reparti fouiller le village pour sauver ce qui pouvait l’être. Elle n’avait qu’un souvenir flou des jours suivants. L’air était empuanti de fumées et de putréfaction. Ceux qui restaient en vie tentaient tant bien que mal de gérer l’ingérable. Pramib avait récupéré Riak et deux autres enfants. Ce fut une période noire. Les deux autres enfants disparurent de sa vie. Elle avait appris plus tard que leurs familles étaient venues d’autres régions pour les chercher. Riak ne s’était pas entendue avec Pramib. Elle était sûre qu’elle préférait son garçon. D’ailleurs, elle l’avait un jour piquée à la poitrine lors d’une cérémonie dont elle n’avait rien compris et puis, Pramib la cachait dès que quelqu’un approchait du village. Riak avait, par contre, très bien compris que les seigneurs étaient la cause de ses malheurs et elle leur vouait de la haine.
Bemba vint la sortir de ses pensées maussades. De nouveau, elle la prépara pour l’entrevue. Elle lui raconta les potins du temple, lui expliquant que Loilex était sur les nerfs avec l’arrivée des parents de Riak, que l’on commençait à prendre des paris sur ce qui allait se passer. C’est ainsi que Riak, qui n’avait rien demandé, prit conscience qu’elle avait des soutiens, et des ennemis, parmi des gens qu’elle n’avait jamais vus. Cela lui fit peur. Dans quel engrenage était-elle prise ?
Quand elle se retrouva dans l’antichambre de la grande prêtresse, elle eut du mal à respirer. Son destin se jouait là. Elle vit arriver la grand-mère et Pramib. Si dans le regard de la première, elle vit l’étonnement et la fierté de la voir ainsi parée avec les habits du temple, elle ne put lire que de la crainte dans le regard de Pramib. Alors qu’elles se rapprochaient pour se saluer, mère Keylake, d’une voix sèche, leur ordonna d’entrer. Pramib et la grand-mère entrèrent les premières. Elles firent maladroitement une révérence. La mère Keylake les guida jusqu’à la droite de la pièce et les fit asseoir sur des tabourets. RIak entra fit un semblant de salut en s’inclinant assez bas. Elle ne vit pas le demi-sourire qui éclaira le visage de la grande prêtresse. À son tour elle se dirigea vers la droite. La grande prêtresse se leva de sa table de travail, passa devant une bicolore en lui donnant l’ordre d’amener une collation et alla elle aussi s’asseoir. Elle savait les deux femmes plus qu’impressionnées de se trouver là devant elle. Elle leur dit des paroles d’apaisement :
   - Je vous remercie de votre venue. Vous n’êtes pas ici pour être jugées. Riak a une chevelure blanche. C’est un signe que nous fait la Dame Blanche. Les prophéties parlent de ces femmes. L’occupant le sait. Il les cherche et les tue. Notre rôle est de les protéger. Le temple a besoin de votre aide pour savoir si elle est une des servantes privilégiées de la Dame ou si elle est appelée à un autre destin.
Riak, en entendant cela, posa la question :
    - C’est quoi une servante privilégiée ?
La mère Keylake la fusilla du regard et ouvrait la bouche pour lui répondre quand un geste de la grande prêtresse la réduit au silence.
   - Nous avons des temples secrets où vivent les servantes privilégiées dans une vie de prière et de recueillement. La tradition fait de ces mystiques la véritable colonne vertébrale de notre culte. Sans elles, il y a longtemps que notre peuple aurait disparu.
Riak n’osa pas demander ce qu’était l’autre destin. Elle pensa à Loilex qui voulait être grande prêtresse. Aucune de ces hypothèses ne lui réjouit le cœur. Mais pourquoi est-elle née comme cela ?
S’adressant à Pramib, la grande prêtresse lui demanda de raconter ce qu’elle savait de la naissance de Riak.
   - J’avais une sœur, en fait j’ai plusieurs sœurs mais Inavo était l’aînée. On l’a mariée la première comme le veut la tradition avec un homme de cette vallée. Mais ma famille vit après les gorges de Tianpolang. D’autres se sont mariés. Quand vint mon tour, mes parents, qui ont vu la richesse de la famille d’Ivano, m’ont mariée à un cousin à lui. C’est comme cela que je suis devenue la femme de Tchuba et que je suis venue habiter la vallée de la Cann. Mon fils est arrivé dans l’année qui a suivi, mais ma sœur n’avait pas donné d’héritier. La famille de son mari voulait qu’il l’a répudie, mais lui ne le voulait pas. Alors deux ans après que je sois arrivée dans la vallée, ils sont partis pour le sanctuaire de Nairav. Vous le connaissez sans doute...
Si la grande prêtresse resta impassible, la mère Keylake fit une grimace. Le sanctuaire de Nairav était un temple dissident. On y révérait la Dame Blanche mais les rites étaient hérétiques. À la tête de ce sanctuaire, régnait Gochan. Elle avait aussi une chevelure blanche. La mère Keylake, si elle avait été grande prêtresse, aurait fait raser ce temple. Elle jugeait sa supérieure trop indulgente. La chevelure blanche n’excusait pas tout…
   - Je connais ce sanctuaire, dit la grande prêtresse. Continuez. Que savez-vous de son séjour ?
  - Elle n’a rien dit à son retour, mais neuf mois plus tard naissait Riak. C’était un beau bébé à la chevelure pâle mais avec des reflets dorés. Elle ressemblait à ma sœur et je me disais qu’elle allait avoir la même chevelure blonde en grandissant, mais les choses ont été autrement. Quand elle l’a sevrée, ces cheveux ont blanchi. Dans le village, on n’a pas fait attention. Elle avait toujours sa coiffe d’enfant. c’est un cousin de passage dans le village qui a fait la réflexion et il a raconté comment, non loin de Lepsor, les seigneurs avaient massacré tout un village en les accusant de cacher une sorcière aux cheveux blancs. Le conseil du village s’est alors réuni. Il a fait venir Riak et on a examiné ces cheveux. Alors on a compris que le malheur était sur nous. Le conseil a banni Inavo et sa fille. Son mari a plaidé pour elle en disant qu’il l’accompagnerait. Il a demandé quelques semaines pour se préparer. Mais c’était trop tard. Les seigneurs ont attaqué avant.
   - Et votre sœur ne vous a rien dit d’autre sur son séjour au sanctuaire de Nairav ?
  - Si, après le conseil, un soir alors que nous nous dépêchions de rentrer avant le lever de l’étoile de Lex. Comme je lui disais d'accélérer tellement j’avais peur, elle m’a répondu de ne pas avoir peur, qu’à Nairav, elle était restée dehors longtemps dans la nuit à prier comme lui avait dit la prêtresse aux cheveux blancs et que rien ne lui était arrivé...
   - Elle avait prié dans le sanctuaire ou en dehors ? demanda la grande prêtresse.
   - Dans la cour devant la relique...
La relique était le diadème de la princesse. C’est ce que soutenait Gochan. Elle l’avait mystérieusement découvert dans la forêt, alors qu’elle fuyait les seigneurs. Elle avait alors fondé le sanctuaire. La grande prêtresse de l’époque l’avait aidée dans cette tâche. Mais Gochan n’avait pas tenu l’orthodoxie des rites. Elle n’en faisait qu’à sa tête malgré les remontrances de la hiérarchie. Avec une autre qu’elle, les sanctions seraient tombées. Sa chevelure blanche, son épopée pour échapper aux seigneurs et la découverte du diadème la rendaient populaire auprès du peuple. C’était l’analyse que faisait la mère Keylake pour s’expliquer la mansuétude de la grande prêtresse. 
   - Est-elle restée toute la nuit ?
  - Elle ne savait pas si elle avait dormi ou pas. Elle m’a dit qu’elle avait été simplement entourée de lumières dansantes un moment et que si les bayagas, c’était ça, ce n’était pas la peine d’avoir peur.
Mère Keylake ne put retenir un cri. Une telle hérésie méritait des sanctions exemplaires ! Sa colère attira l’attention et masqua le trouble qui avait envahi Riak. Cela lui donna le temps de se reprendre. De nouveau la grande prêtresse leva la main pour imposer le silence à Keylake.
   - Et après le massacre, que s’est-il passé ?
  - J’ai recueilli Riak et j’ai cousu le fil rouge sur son cœur et sur mon cœur comme le veut la tradition et j’ai teint ses cheveux au brou de noix.
La mère Keylake approuva. En voilà une au moins qui faisait son devoir. Elle avait adopté la fille de sa sœur à son décès, elle ne dérogeait pas aux règles. Si tout le monde faisait comme elle, mère Keylake était sûre que le monde tournerait mieux…
   - Les choses se sont bien passées… un temps et puis elle a grandi, continua Pramib.
Riak put sentir la déception dans sa voix.
   - À part ses cheveux blancs, elle ressemblait tant à ma sœur qu’il était difficile pour moi de la regarder. Plus elle grandissait et plus elle devenait incontrôlable. Quand elle est sortie dans le village sans foulard et sans teinture, j’ai compris que nos jours étaient comptés. Avec Tchuba, nous avons décidé de fuir. Il avait une cousine dans une vallée perdue. On s’est dit que nous y serions en sécurité. Mais ce fut encore pire et aujourd’hui nous voilà ici…
La grande prêtresse avait levé la main pour imposer le silence à Riak qui voulait réagir. Elle posa encore quelques questions à Pramib lui faisant préciser quelques détails sur la manière dont elle l’avait confié à la grand-mère. Elle posa aussi des questions sur la personne de Koubaye. La grand-mère resta assez vague, signalant simplement que Riak semblait beaucoup l'apprécier et que grâce à ce lien, elle avait fait beaucoup de choses et surtout, elle avait obéi. Puis la grande prêtresse se tourna vers Riak :
   - Je te sens impatiente de donner ta version… Alors vas-y, nous t’écoutons.
Riak se sentait débordante de choses à dire et incapable de le faire. Elle n’arrivait pas à aligner ses pensées en un discours cohérent. Elle s’aperçut qu’elle était surtout très en colère. Elle avait l’impression que pour Pramib tout était de sa faute, mais elle n’avait rien demandé. Elle s’exprima, elle le sentait, mal et avec trop de précipitation. Pourtant la grande prêtresse n’intervint pas et obligea les autres à garder le silence. À la fin, elle reprit la parole :
   - J’ai surtout l’impression que tu ne supportes pas l’injustice. Ai-je bien compris ?
Riak opina de la tête.
   - Tu as parlé d’un épisode avec Koubaye… tu n’en as dit que quelques mots… J’aimerais en savoir plus.
Riak s’empourpra. La nuit dans la caverne ! Elle l’avait évoqué dans sa véhémence et en avait trop dit. Riak baissa la tête, laissant le silence s’installer. Elle ne savait que faire, que dire. Elle tenta bien de balbutier quelque chose mais elle allait en dire encore plus et elle avait promis le silence. Ce fut la grand-mère qui vint à son secours.
   - Ils ont passé une nuit dans la grotte derrière chez nous. Des cauchemars les ont troublés, mais avec le jour, ils sont revenus sains et saufs…
   - Tu tiens beaucoup à elle, vieille femme mais tu mens mal. Que tous sortent, sauf Riak !
Toutes se levèrent et sortirent de la pièce. Restées seules, Riak et la grande prêtresse se toisèrent du regard.
   - Elle est prête à mentir pour toi… elle sait quelque chose, mais refusera de parler. Tu vas me raconter ou c'est elle que j'interrogerai sans douceur. Je dois savoir. La vie du royaume en dépend peut-être.
   - S'est rien passé, enfin presque rien. On a passé la nuit dans une grotte… c'est tout !
La grande prêtresse se rapprocha de Riak et lui dit :
   - Donne-moi ta main...
   - La dernière fois, je me suis retrouvée nue, dit Riak en mettant ses mains derrière le dos.
Sans cesser de sourire, la grande prêtresse fit un geste de la main. Aussitôt quatre bicolores se précipitèrent sur Riak. Elles n’avaient pas fait la moitié du chemin qui les séparait de leur objectif que la grande prêtresse se retrouvait devant Riak une dague sur la gorge :
   - Vous tenez absolument à leur intervention ? susurra Riak à l’oreille de sa prisonnière.
De nouveau la grande prêtresse fit un signe de la main pour ses gardes qui s’étaient arrêtées à bonne distance.
   - Tu peux me lâcher, lui répondit la grande prêtresse. Tu as répondu à ma question.
Puis s’adressant aux quatre gardes, elle leur dit :
   - Sortez, vous aussi. Je ne risque rien et, silence !
Quand les quatre bicolores furent sorties, elle dit à Riak :
   - Ton arme est chargée de magie. Je la sens tout autour de toi. Je comprends pourquoi personne ne me l’avait signalée. Ils ne la voyaient pas.
Riak lâcha la grande prêtresse qui retourna s’asseoir :
   - Viens et assieds-toi. Je ne te ferai rien. Tu es entourée de la magie de Thra. Le dieu de la terre t’a donné un pouvoir de guerrier pas de prêtresse.
Riak se sentait ridicule l’arme à la main devant cette femme. Elle la rangea dans l’étui qu’elle portait dans son dos sous sa tunique. Son pendentif était lourd et chaud à son cou.
   - Tu m’arrêtes si je me trompe. Tu as trouvé cette arme sous la terre, là où Thra l’a remplie de sa magie. Quant à la grotte, tu as dû rencontrer des esprits, des bayagas peut-être…
Riak sursauta en entendant les déductions de la grande prêtresse.
   - Comment… Comment savez-vous cela ?
La grande prêtresse lui fit un sourire.
   - Je suis vieille et je sais tant de choses que tu ne sais pas. La magie de ton arme a repoussé les bayagas comme la magie d’un vieux diadème protège le sanctuaire de Nairav. C’est là que je vais t’envoyer. C’est là que tu seras protégée.

vendredi 16 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 39

Quand Siemp revint, toute la ville ne parlait que de ce lieutenant qui avait affronté le bayagas et qui était devenu fou. Le malheur avait frappé les seigneurs. Sur la trentaine de soldats survivants à l'effondrement, vingt avaient péri cette nuit-là. Leurs viscères avaient recouvert les chemins, éclaboussant les maisons. De mémoire d’homme jamais les bayagas n’avaient ainsi frappé dans la ville ni aussi fort. On parlait bien d’un téméraire ou deux qui avaient ainsi laissé leur vie en affrontant les bayagas mais on ne savait que dire devant ce carnage. Si les habitants vivaient dans la crainte, les seigneurs vivaient dans la terreur sous les ordres d’un lieutenant fou.
Siemp se hâta vers la maison des Oh’m’en. Ses pensées allaient vers Koubaye. Il se reprocha de l’avoir laisser. Son maître lui ferait des reproches, lui rappelant que sa mission était de le protéger quelles que soient les circonstances. Du haut de ses échasses, il vit la maison de loin. Il y avait encore de la fumée qui montait de la cour. Il se mit à courir. A son arrivée, la première chose qu’il vit fut Koubaye installé comme un roi et qui mangeait. Il déchaussa rapidement et vint aux nouvelles.
    - Que s’est-il passé ?
   - Je ne sais pas, répondit Koubaye. J’étais malade et quand j’ai été mieux, ils m’ont traité comme un roi.
La servante, qui approchait avec des plats chauds qu’elle installa sur la table, parla en langue Oh’m’en sans se douter que Koubaye en comprenait le sens.
   - Grafba a répondu à nos prières et il est celui qui dit quand Grafba agit !
Devant une affirmation aussi péremptoire, Siemp demanda des explications. La mère de la maisonnée lui expliqua comment elle aurait dû mourir et comment les bayagas l’avaient épargnée et même secourue. Elle termina son récit en disant :
   - Les dieux parlent par leurs messagers et Koubaye en est un.
Siemp prit peur :
   - L’as-tu dit à quelqu’un ?
   - Je t’avais donné ma parole. Personne ne sait ce qui s’est passé hormis les Oh’m’en.
   - Alors que cela reste ainsi. Mon maître m’a donné des ordres.
   - Nous ferons ce que tu dis. Mais à ceux qui vont questionner, que vais-je répondre ?
   - Mère de la maisonnée, ne mens pas mais ne parle pas de Koubaye.
   - Les Oh’m’en sauront.
   - Que Grafba est un dieu puissant ? Ils le savent déjà.
   - Vespro, qui s’est occupée de lui, l’a surnommé Grafbigen, celui qui parle au nom de Grafba.
  - Alors que pour les Oh’m’en il soit Grafbigen, le héros des sagas anciennes, revenu pour sauver le peuple. Demain nous repartirons. Quand j’ai quitté Ruinaze, le gouverneur faisait préparer une troupe. Ils seront là dans quatre ou cinq jours. Mais je te laisse te reposer et que Grafba continue à te protéger.
Siemp connaissait son peuple. Dans quelques années, les récits raconteraient comment Grafbigen avait sauvé une ville entière.
Ils repartirent le lendemain. Ils étaient en retard sur ce que Siemp avait prévu. L’important était de repartir. Koubaye avait trop d’importance pour que les seigneurs le découvrent. Du haut de leurs échasses, ils avaient une vue sur la ville. Ils passèrent non loin du pont de fortune fait sur la rivière. De l’autre côté, ils virent les seigneurs derrière leurs remparts de fortune. Ils entendirent les cris incohérents du lieutenant qui hurlait :
   - NON ! PAS ÇA ! ARRRRRRRRHHHHH !
Des silhouettes se précipitèrent vers lui. Même la sentinelle cessa de les surveiller pour regarder ce qu’il se passait.
   - Les grands-marcheurs m’ont dit qu’il n’aurait pas dû…
   - Pas dû quoi, Koubaye ?
   - Qu’il n’aurait pas dû défier Grafba. Grafba, c’est le dieu de ton peuple ?
   - Oui. On le prie avant même le roi des dieux.
   - Ah ! Pourquoi ?
   - Parce que Grafba veille sur les Oh’m’en.
Tout en écoutant Siemp, Koubaye apprenait de ce qu’il disait. Des légendes se racontaient dans sa tête. Il voyait le temps des dieux avec les yeux de Oh’m’en. Grafba était un des dieux cadets, fils du dieu des dieux. Ses frères aînés étaient bien plus grands et bien plus forts. Ils avaient pris ce qu’ils voulaient. Ainsi Thra était devenu de le dieu de la terre, toujours à se chamailler avec Youlba qui, en tant qu’aînée des dieux femmes, voulait la prépondérance et jalousait l’aîné des dieux mâles. Grafba aimait les grands espaces et avait élu domicile dans le pays des Oh’m’en. Le peuple qui vivait là, lui avait rendu hommage, simple mais sincère. Grafba avait répondu à leurs prières. Il leur avait suscité un intercesseur, Grafbigen. Les sagas parlaient de ses pérégrinations et des hauts faits de Grafba.
Leur avancée était facile. Ils suivaient la grande voie vers Ruinaze pendant la matinée puis la quitteraient pour bifurquer à nouveau vers le sud-ouest. Le mont des vents était encore loin. La région était calme. Siemp sentit que Koubaye ne suivait pas le rythme. La moindre côte le ralentissait. Il fit plus de pauses et décida de s’arrêter un peu plus tôt. La petite ville Fasrue avait une maison. Ils y arrivèrent dans l’après-midi.
Koubaye avait les traits tirés de quelqu’un de trop fatigué. Siemp, après avoir déchaussé, avait fait les salutations d’usage auprès de la mère de la maisonnée. Les informations avaient atteint Fasrue et elle lui demanda des nouvelles. Ils étaient les premiers Oh’m’en à arriver de là-bas. Les autres gens qui étaient passés par ici parlaient d’un massacre des seigneurs par les bayagas autour de la maison des Oh’m’en de Teimcen. Siemp lui expliqua qu’il était parti à Ruinaze et qu’il n’avait pas assisté aux événements et que Koubaye, qui était sur place, était pris par les fièvres. Il raconta que Grafbigen avait intercédé car les seigneurs étaient injustes et que les bayagas avaient obéi à Grafba.
   - L’homme a dit que ce n’était pas l’heure de Lex et qu’il était en train de rentrer quand il a entendu les cris. Est-ce vrai que les bayagas ont épargné ceux qui n’étaient pas des seigneurs ?
   - Mieux que cela, ils ont soigné la mère de Tiemcen qui avait reçu un coup d’épée. Quand nous sommes partis, on annonçait la venue d’une armée des seigneurs. Les gens vont fuir et les Oh’m’en vont aller se réfugier ailleurs. S’ils restent, ils vont subir la vengeance. La mère de Tiemcen ne veut pas mettre au défi Grafba de la sauver une deuxième fois.
   - Elle est sage. Grafba est notre dieu, pas notre serviteur, lui déclara la mère de la maison de Fasrue.
Siemp et Koubaye se reposèrent jusqu’au lendemain. Sachant qu’ils passaient près de Salfin, la mère de la maisonnée leur donna ce qu’elle avait pour cette destination. Au petit jour ils reprirent le chemin vers le mont du vent. Koubaye apprécia la baisse de rythme. Ils traversaient les grandes plaines, parsemées de collines arrondies. Les champs s’étendaient de part et d’autre de la route. Ils doublaient régulièrement des chariots. De loin en loin ils apercevaient une patrouille de seigneurs. Siemp prenait alors le temps de marcher doucement pour qu’ils aient changé de place ou simplement bifurcait pour les éviter. Aller à Salfin représentait une étape courte. Et quand malgré toute son attention, ils furent arrêtés par la patrouille, Siemp put justifier de la nécessité de son déplacement pour aller à Salfin. Un grand-marcheur avec un apprenti, chargé de courrier n’éveilla pas la curiosité du chef du détachement. Ils découvrirent Salfin lové autour de son lac. La journée avait été belle et le chemin tranquille. Siemp expliqua à la mère de la maisonnée qu’il lui fallait du courrier ou des colis pour aller plus loin. Maintenant qu’ils rentraient dans les grandes plaines du centre entourant la capitale, cela devenait nécessaire. La présence des seigneurs était beaucoup plus forte que dans les marches extérieures.
Salfin était en dehors des grandes routes. Les gens ne savaient rien de Tiemcen et ce qui s’y était passé. Les nouvelles progressaient à la vitesse des transports. Les Oh’m’en étaient ceux qui les transmettaient le plus vite. On venait chez eux pour faire du transport léger ou pour avoir les nouvelles. À Salfin les gens vivaient tranquillement. Il y avait un fort mais le seigneur local était tombé amoureux d’une locale. Cela donnait une ambiance particulière plus douce que dans le reste du royaume. Ils y restèrent deux jours avant d’avoir quelque chose à emmener à Rubsag.
Rubsag était plus au sud que la route directe mais évitait de passer par la capitale. Siemp craignait qu’après l’histoire de Tiemcen les seigneurs n’y soient trop nerveux. La journée commença sous le soleil. La route de Salfin à Rubsag était longue. Il ne fallait pas traîner. Siemp avait repris un pas plus soutenu. Koubaye qui avait refait ses forces à Salfin suivait sans rechigner. Les champs étaient bien entretenus et ceux qu’ils croisaient les saluaient. Quand le soleil fut au plus haut, ils se posèrent dans un bosquet et mangèrent comme d’habitude sans déchausser. Ils étaient tous les deux chargés de paquets pour un commerçant de Rubsag. Koubaye s’interrogeait sur ce qu’il transportait bien que Siemp lui ait dit que cela ne le regardait pas. La journée touchait à sa fin alors que le soleil commençait à être assez bas et à vouloir passer derrière les collines. Les ombres s’allongeaient. Siemp fut-il trompé par leur évolution ? Koubaye ne le sut jamais. Lui, qui avait soigneusement évité toutes les patrouilles, ne vit pas le cavalier sous les ramures. Ce n’est que lorsqu’il les interpella que Siemp et Koubaye le découvrirent. Il les arrêta. Siemp sut qu’ils ne pourraient pas fuir. Les chevaux étaient plus rapides et plus stables que les échasses. Le cavalier avança vers eux. Il avait l’arme à la main. Dans son dos, il portait un grand arc. Siemp enregistrait tout cela en réfléchissant aux possibilités qui s’offraient pour fuir.
   - Qu’est-ce que vous transporter et où allez-vous ?
   - On a des colis pour un marchand de Rubsag du nom de Mouk le grand.
   - Et lui, c’est qui ?
De son épée, il désigna Koubaye.
   - Un apprenti ! Il fait ses premiers voyages.
   - Il n’a pas l’air d’un Oh’m’en. Comment peux-tu me prouver que ce n’est pas un renégat que tu aides à fuir ?
   - J’ai l’ordre de transport pour nous deux. Il est du clan de ma mère. Son nom est Grafbigen.
   - J’ai bien envie de te croire. Il se fait tard et l’étoile de lex se lève tôt en cette saison...
Koubaye sentit en lui l’espoir que le cavalier ait le désir de rentrer avant l’heure des bayagas. Ils pourraient ainsi rejoindre la maison des Oh’m’en avant la nuit.
Le cavalier avait pris les papiers des mains de Siemp qui le dépassait du haut de ses échasses. Siemp vit qu’il prenait tout son temps pour regarder, trop longtemps à son goût...
   - Tout cela me semble bel et bon… mais si ton apprenti au nom imprononçable est bien un Oh’m’en… alors il sait… mettre pied à terre sans tomber....
   - Mais seigneur, il ne pourra pas rechausser ici et Rubsag est loin quand on est à pied…
Le sourire disparut brusquement de la face du cavalier :
   - Tu contestes ?
Siemp envisagea un instant de se battre mais cela ne dura qu’un instant. Il ne faisait pas le poids devant un chevalier.
   - Non, seigneur.
Il fit signe à Koubaye de descendre de ses échasses :
   - Montre que tu es un Oh’m’en.
Koubaye répondit à Siemp dans sa langue :
   - Il rigolera moins quand il rencontrera le bayagas.
Il se retrouva sur ses deux pieds, sac au dos, tenant ses échasses et son bâton.
Le seigneur gronda :
   - Il a dit “bayaga” ! Qu’est-ce qu’il a dit ?
Siemp répondit :
   - Il a dit qu’il fallait se méfier des bayagas.
Le cavalier partit d’un grand rire…
   - Ça, c’est votre problème…
Il riait encore quand il mit son cheval au galop, alors que le soleil disparaissait derrière les collines.
   - Tu vas courir jusqu’au bosquet là-bas. Je pense qu’il y a des arbres assez bas pour que tu puisses rechausser.
   - Le soir est là, lui répondit Koubaye et les bayagas aussi.
Siemp regarda autour de lui l’ai effrayé :
   - Mais l’étoile de Lex…
   - Rma file le temps comme il l’entend… Je sens les bayagas dans les ombres des bois autour.
Siemp regarda Koubaye l’air encore plus étonné. Au loin, ils entendirent un hennissement de terreur. Koubaye se tourna vers la direction du bruit comme s’il pouvait voir ce qui arrivait.
   - Les bayagas !
Siemp lui aussi regarda par là. Il était complétement déstabilisé.
Dans le bosquet, ils ne trouvèrent pas d’arbre pour que Koubaye puisse rechausser.
   - Là, dit Koubaye en désignant le sol, un chemin ! 
 Siemp du haut de ses échasses ne voyait rien. Il déchaussa aussi. Il valait mieux qu’ils soient deux pour affronter les bayagas. Il regarda les traces que lui montrait Koubaye. Il ne vit rien de particulier. Pour Koubaye, c’était évident. Il reconnaissait les traces cachées d’un chemin. Il évoqua Sorayib. Il en eut les larmes aux yeux. Siemp se méprit sur ce qui se passait et essaya de le réconforter. Koubaye le détrompa et lui expliqua que son grand-père lui avait appris à lire les signes laissés par ceux qui ne voulaient pas être suivis. Ils traversèrent un champ et se retrouvèrent dans un bois plus touffu. Siemp, qui craignait qu’il n’y fasse déjà trop sombre pour s’y repérer, fut étonné de cette luminosité changeante. Il suivait Koubaye qui allait d’un endroit à l’autre faisant des tours et des détours. Ils avaient laissé leurs échasses dans le bosquet près de la route et se déplaçaient rapidement sous les ramures. La nuit était presque tombée quand ils arrivèrent à une clairière. Au centre, ils virent la masure. Siemp fut soulagé. Il n’aimait pas ses lueurs mobiles et changeantes qui occupaient la périphérie de sa vision. Quand il frappa à la porte, elles disparurent et la nuit fut complète.

jeudi 8 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 38

La mère de la maisonnée des Oh’m’en avait pris les larmes de Koubaye pour de la fatigue et de la sensiblerie :
   - Tu es trop fatigué. Va dormir. Demain, ça ira mieux !
Couché dans le noir, Koubaye vit défiler des visages. Il savait que tous ces gens étaient morts. Ils se mélangeaient. Certains étaient des victimes des seigneurs, certains avaient péri dans l'inondation et d'autres dans l'effondrement de la falaise. Pour Koubaye cela ne faisait aucune différence. Il se sentait inondé de leurs peurs, de leurs souffrances. La nuit fut éprouvante. Il dormit peu.
Siemp le secoua comme d’habitude avant l’aube. Koubaye se sentait fatigué et nauséeux. L’idée de marcher toute une journée lui apparut comme un impossible. Pourtant il suivit Siemp dans la salle commune où la mère de la maisonnée avait servi des bols de cette soupe fumante et épaisse que mangeaient les Oh’m’en avant de partir. Elle leur permettait de marcher sans s’arrêter tout le jour. Assis et avalant son déjeuner par petites cuillerées, Koubaye écoutait les autres parler des événements qui avaient eu lieu. Il ne prêtait qu’une oreille distraite tant il se sentait mal. Une sorte de souffle emplissait ses oreilles. Son estomac semblait refuser chaque bouchée. Les nausées s’amplifiaient et il commençait à sentir le monde tourner autour de lui.
Quand Siemp vit vomir Koubaye, il sut qu’il ne pourrait pas repartir le jour même. La mère de la maisonnée prit en charge Koubaye. La fièvre le prit dans la soirée. Elle prépara pour lui des tisanes et des cataplasmes. Elle désigna une femme de la maison pour rester auprès de lui. Pendant plusieurs jours, elle le veilla et prit soin. Pendant ce temps, la ville pansait ses plaies. Les seigneurs se faisaient discrets puisque seuls ceux qui étaient hors de la citadelle avaient survécu. Ils n’avaient plus de maître. Alors que Koubaye délirait, un jeune lieutenant se présenta à la porte des Oh’m’en. Intriguée, la mère de la maisonnée l’accueillit du haut de son balcon :
   - Descends, femme, lui dit-il.
Elle s’exécuta. Même dans les circonstances actuelles, il était préférable de ne pas les contrarier. Elle sentait qu’il ressentait la peur ainsi que son escorte. Elle voyait les soldats regarder nerveusement tout autour d’eux. Quand elle fut arrivée à sa hauteur, elle le salua, omettant de lui donner un titre comme le voulait l’usage. Il tiqua mais ne releva pas.
   - Tu vas mettre un grand-marcheur à ma disposition.
   - Que voulez-vous qu’il fasse ?
   - Qu’il porte cela à Ruinaze, répondit-il en tendant un cylindre scellé aux deux extrémités. Je reviendrai demain soir chercher ce qu’il ramènera.
La mère de la maisonnée blémit. Ruinaze était à une grande journée de marche et on était déjà en milieu de matinée. La tâche était impossible. En mettant les formes, elle lui fit remarquer. Le lieutenant eut un sourire narquois en entendant la mère de la maisonnée se soumettre.
   - Demain soir ! Ou cette maison brûlera !
Ayant dit cela, il tourna les talons et partit. La mère réunit tous les Oh’m’en dans la grande salle et leur dit :
   - Vous avez tous entendu. Doit-on fuir ou tenter l’impossible ?
   - En partant tout de suite, en courant tout le jour et en passant par les collines de Gunmal, un Oh’m’en solide peut le faire, dit un jeune. 
Tous les grands-marcheurs s’entre-regardèrent. Qui avait la force de faire cela ?
Ce fut Siemp qui prit la parole :
   - Il faudra me montrer le chemin à travers les collines. Je ne les connais pas.
Siemp n’aima pas dire cela. Il se sentait pris entre deux fidélités, celle due à son peuple et celle due à son maître. Il allait devoir laisser Koubaye. Même si ce dernier était au plus mal et ne pouvait pas bouger, c’est à lui que Balima l’avait confié. Il espérait pouvoir être de retour au troisième jour, peut-être au quatrième. Tout allait dépendre de l’effort qu’il allait devoir faire aujourd’hui.
La mère de la maisonnée donna les ordres. On lui prépara des provisions rapides à manger et énergétiques. Un des jeunes lui prépara une grande écorce gravée avec tous les détails topographiques. Un autre se prépara pour l’accompagner sur le début du chemin.
Avant de partir, il passa voir Koubaye. Celui-ci était toujours inconscient, couvert de sueurs. Les fièvres, comme disaient les gens de Tiemcen, n’avaient pas cédé.
   - Va, lui dit la mère de la maisonnée. Je le traiterai comme un Oh’m’en
Siemp, accompagné d’un jeune, partit en courant sur les grandes échasses. Son compagnon n’avait que des échasses habituelles et devait faire trois pas quand Siemp n’en faisait que deux. Ces grandes échasses demandaient encore plus de savoir faire que les autres.
La mère de la maisonnée les regarda s’éloigner. Autour d’elle, chacun essayait de se sortir du chaos de l’inondation. En rentrant, elle alla vers l’autel du dieu des Oh’m’en qui ressemblait à un échassier et mit un bâton d’encens. Il allait brûler deux jours.
À l’entresol, on vérifiait et on nettoyait ce qui en avait besoin. La rue bruissait de tous ceux qui faisaient de même. Les uns et les autres colportaient les nouvelles. Le pont était détruit comme le château. Les seigneurs survivants avaient établi leur camp sur la rive opposée à la ville, fouillant les décombres de la falaise à la recherche de ce qui pouvait être récupéré. Il ne leur restait qu’un cheval et une trentaine d’hommes sous les ordres d’un jeune lieutenant manifestement dépassé par les évènements. Des troncs d’arbres avaient été jetés entre les deux berges de l’éboulement pour permettre le passage des piétons. On avait aussi mis en place un bac. La vie reprenait lentement. Beaucoup de familles comptaient leurs morts. Dans toute la ville, on voyait des processions. Ils allaient vers le temple. Les prêtresses de la dame blanche accueillaient les uns et les autres, essayant de trouver une place pour chaque corps. Dehors on amenait du bois pour le bûcher. Comme les seigneurs étaient réfugiés sur l’autre berge, on osait apporter au temple les corps des pendus. En temps normal, cette action était interdite. On avait l’obligation de les laisser pourrir sur place pour l’exemple.
La mère de la maisonnée avait mis des offrandes au dieu Grafba. Perché sur ses hautes pattes, avec un corps d’homme couvert de plumes, il tenait à la main le grand bâton d’équilibre à la tête de héron. Tous les Oh’m’en nommaient ainsi “le héron” les grands bâtons qu’ils utilisaient pour marcher sur les échasses. Elle avait mis des fruits et des graines pour le remercier de la bienveillance qu’il avait eue pour ses enfants en arrêtant l’inondation avant que l’eau n’atteigne l’étage. Elle mit aussi du lait et du sucre pour Koubaye. Elle avait donné sa parole à Siemp. Il était maintenant aussi sacré que Grafba.
Le lendemain la journée fut longue. Chaque fois qu’un grand-marcheur arrivait, tout le monde avait le cœur en émoi. Pour occuper les siens et les mettre à l’abri, la mère de la maisonnée les expédia faire diverses courses avec interdiction de rentrer avant la nuit. En milieu d’après-midi, il ne restait qu’elle, deux grands-marcheurs qui se reposaient avant de repartir le lendemain, la servante et Koubaye. Quand le soir arriva sans nouvelle de Siemp, elle décida de faire transporter Koubaye à l’abri. Elle fit préparer un litière et l’installa dessus. Il était encore dans l’entresol quand les soldats arrivèrent. La mère de la maisonnée sursauta. Elle ne les attendait pas si tôt. Elle se porta à leur rencontre, salua respectueusement le lieutenant en lui faisant remarquer qu’il était un peu tôt pour que le grand-marcheur venu de Ruinaze soit là.
   - Je sais, mais je suis venu l’attendre.
Il avait dit cela avec un sourire sardonique qui donna des frissons dans le dos de la mère de la maisonnée. Elle regarda la dizaine de soldats se déployer autour de la maison. Elle rentra dans la cour suivie du lieutenant. Elle appela la servante qui s’occupait de Koubaye, lui demandant d’amener une table et des sièges. Elle sortit en portant deux tabourets, suivie de deux grands-marcheurs portant l’un une planche et l’autre des tréteaux. Ils dressèrent la table. La servante ramena des boissons et des timbales. Si le lieutenant prit place à la table, ses hommes restèrent en faction. Avec le soir qui venait, montaient de noirs nuages si bien que la lumière baissa rapidement obligeant à allumer les lampes. La tension montait au fur et à mesure que passait le temps. La nuit était presque complète quand le lieutenant se leva et dit :
   - Le courrier n’est pas là !
   - Seigneur, l’heure de Lex est encore loin…
   - Sache, vieille femme, que je n'attendrai pas jusque-là. Je te laisse le temps pour un de mes hommes d’aller jusqu’au camp et de revenir…
Il fit signe à un des soldats d’approcher. Il lui dit quelques mots à l’oreille. Le soldat se mit au garde-à-vous et partit en courant. La mère de la maisonnée se mordit les lèvres. Quand elle avait entendu le lieutenant, elle pensait avoir plus de temps. Ses pensées allèrent vers Koubaye. Siemp lui avait confié et il allait être victime de son manque de prévoyance.
    - Je vais aller implorer Grafba. Il aidera le grand-marcheur...
    - C’est ça, c’est ça ! Il ne te protègera pas de ma colère.
La mère de la maisonnée se glissa entre les deux grandes portes de l’entresol. Koubaye était toujours allongé le front couvert de sueur. Elle interrogea la servante du regard.
   - Il délire toujours. Je ne comprends pas ce qu’il dit mais il n’arrête pas de marmonner.
Les grands-marcheurs, qui étaient restés, hochèrent la tête. Le délire était mauvais signe. Les fièvres malignes emportaient souvent des jeunes dans la force de l’âge.
   - Porte un nouveau pot de boisson au lieutenant. Je vais implorer Grafba.
La mère de la maisonnée alluma trois brins d’encens et, multipliant les courbettes, (elle) supplia le dieu des Oh’m’en. Une fois fini, elle s’approcha de Koubaye et lui toucha le front. Il était brûlant. Siemp ne serait pas content et son maître encore moins. Elle ne savait pas ce qu’il représentait. Elle avait donné sa parole et n’allait pas pouvoir la tenir. Elle se redressa et fit face. Elle ferait tout ce qu’elle allait pouvoir faire et si besoin se sacrifierait pour le protéger. Un hôte était sacré !
Dans la cour, le lieutenant, assis, buvait un verre en jouant avec les traces d’eau sur la table. Son épée était posée à plat dessus. Bientôt on entendit une cavalcade. Les soldats arrivaient au pas de course. La mère de la maisonnée se raidit. Le lieutenant finit son verre, se leva lentement et prit son épée. La mère de la maisonnée était prête. Elle espérait juste que le premier coup serait mortel. Elle avait peur de souffrir. Elle ferma les yeux.
Le bruit des échasses frappant le sol les lui fit rouvrir. Un grand-marcheur entra en courant avant de s’affaler sur la terrasse, hors d’haleine. Il défit son sac à dos et le lança en bas. Le lieutenant l’attrapa au vol et l’ouvrit. Les gardes qu’il avait appelés entrèrent à leur tour dans la cour. Pendant que le grand-marcheur déchaussait, le lieutenant avait sorti le cylindre de bambou. Il l’examina. Le sceau était intact. Il reconnut la marque du gouverneur de Ruinaze. Il coupa le ruban et sortit le parchemin. Il en parcourut le contenu et sourit. Des renforts allaient arriver. Il rangea le parchemin dans le tube et s’apprêta à sortir de la cour :
   - Tuez-les tous et brûlez-moi ce repaire de rebelles !
La mère de la maisonnée n’eut pas le temps de bouger. L’épée d’un soldat la cloua au sol. Les autres se ruèrent sur les portes qui se fermèrent devant eux. Les deux grands-marcheurs à l’intérieur avaient mis la barre de sécurité. Les soldats essayèrent de la forcer sans succès. À l’intérieur, les Oh’m’en savaient qu’ils disposaient d’un peu de temps. La porte était faite de ce bois qui venait du fond des rivières de chez eux. Imprégné d’eau et de limon pendant des années, il était devenu dur et résistant comme l’acier. En haut, le dernier arrivé avait retiré l’échelle qui permettait d’atteindre la terrasse où il avait déchaussé. Il ferma à son tour les portes et les volets en les bloquant avec les barres. Il fallait tenir jusqu’à l’arrivée de l’étoile de Lex. Le temps allait être long. Déjà en bas, les soldats avaient mis le feu à la réserve dans la cour et apportaient du bois pour l’empiler contre la porte.
La servante entendit Koubaye s’agiter. Elle se précipita pour s’occuper de lui. Il faisait des grands gestes désordonnés et hurla : BAR LOKA !
Brutalement le silence se fit dehors. Puis vinrent les premiers cris, les premiers hurlements. À travers les fentes de la grande porte, ils virent de rougeoiements entrecoupés d’éclairs bleutés. Les hurlements des soldats s’éloignaient. Sous la porte, une nappe de lumière dorée s’insinua. Elle s’écoula comme une eau allant vers la litière. Les Oh’m’en s’en écartèrent. Elle enveloppa le corps de Koubaye. Dehors les cris étaient de plus en plus lointains et de moins en moins nombreux. La servante tremblait de tous ses membres en murmurant :
   - Les bayagas ! Les bayagas !
Dehors le silence était complet. Des pulsations bleutées agitèrent la nappe de lumière. Cela dura un moment. Les Oh’m’en osaient à peine respirer. Lentement la nappe de lumière se retira. La salle se retrouva plongée dans le noir. On entendit alors comme un gémissement. Les grands-marcheurs se regardèrent. Cela venait de dehors. Le plus courageux s’approcha de la porte. Il entendit distinctement le bruit qui venait de l’autre côté. Il fit quelque chose de fou qu’il ne put jamais expliquer. Il ouvrit la porte. La servante cria de peur, mais la mère de la maisonnée s’écroula à l’intérieur. Le grand-marcheur repoussa le battant et vint la soutenir.

vendredi 2 février 2018

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 37

Koubaye avait tout de suite aimé cette manière de se déplacer. Il maniait les échasses comme un Oh’m’en de naissance au grand étonnement de ceux qu’ils croisaient. Vivant dans un vaste pays de plaines aux sols pauvres, ils avaient développé ce moyen de déplacement. Ils en avaient fait leur gagne-pain. Comme ils allaient vite, ils faisaient du transport. Ils avaient un réseau de relais dans toutes les villes ou presque. Les gens venaient jusqu’à la maison des “grands-marcheurs” pour y déposer courrier et paquets. Siemp avait été un grand-marcheur avant d’entrer au service de Balima. Siemp ouvrait la route et Koubaye le suivait. Les chemins du pays étaient suffisamment bons pour qu’ils avancent vite. En une journée de grand-marcheur, on parcourait quatre distances de “petit-marcheur”. C’est ainsi que les Oh’m’en désignaient les gens sans échasse. Le voyage aurait été ennuyeux si Koubaye ne découvrait chaque jour de nouvelles choses et de nouveaux paysages. Le soir, ils s’arrêtaient dans une maison d’Oh’m’en. Après un repas rapide, Koubaye partait dormir. Chaque nuit, il se réveillait et ressentait la présence de Riak et ses sentiments.
Après avoir quitté Smé, ils traversèrent une région de collines. Si certaines étaient boisées, la plupart étaient couvertes de terrasses pour permettre la culture. La route n’était pas droite mais sinuait entre les accidents de terrain en longeant les ruisseaux et les rivières. Ils atteignirent Delfa qui était le chef-lieu de la région. Sur la colline la plus proche de la ville, les Seigneurs avaient fait construire une place forte. Sur sa motte le donjon se dressait comme une menace vers le ciel. La maison des Oh’m’en était légèrement en périphérie adossée au poste de garde qui surveillait la route. Comme tous ceux qui entraient et sortaient, ils avaient dû se plier au contrôle. Siemp avait une sacoche de courrier que la mère Oh’m’en de Smé lui avait donnée, et Koubaye était présenté comme un apprenti grand-marcheur. Ils étaient arrivés au bon moment, les gens se dépêchaient de rentrer avant la nuit. Le garde les avait à peine regardés. Le lendemain, munis d’une nouvelle sacoche, ils étaient repartis. Ils suivaient maintenant la rivière.
   - Ce soir nous serons à Tiemcen. La mère de la maisonnée m’a dit, avant le départ, que les seigneurs étaient sur les dents. Il y a eu une révolte dans un village non loin et un des leurs a été tué. Ils dressent des gibets pour un oui ou pour un non.
Koubaye, en entendant Siemp, eut des images qui lui passèrent devant les yeux. Des corps pendaient sans vie, accrochés aux branches des arbres ou aux poutres des maisons. Le château des seigneurs surplombait la rivière, dressant fièrement ses murailles sur la falaise qui bordait l’eau. Koubaye eut la vision des silhouettes jetées du haut des remparts. Elles battaient des bras et des mains comme si elles essayaient de voler. Il cria quand il les vit s’écraser sur les rochers de la rivière. Siemp s'arrêta en l’interrogeant. Koubaye s’était appuyé sur un arbre et reprenait sa respiration. Ses yeux ne voyaient pas Siemp. Il murmura :
   - Cela s’arrêtera quand la falaise s’effondrera…
Siemp ne comprit pas le sens de ces paroles, mais après lui avoir demandé si cela allait bien, ils se remirent en route. Le temps était doux. La marche facile. Ils rencontrèrent un autre grand marcheur. Siemp s’arrêta pour lui parler. Ils utilisèrent la langue des Oh’m’en. C’était une langue aux tonalités sifflantes comme un chant d’oiseau. Koubaye ne comprenait pas ce qui se disait. Il ressentait la peur du grand marcheur, la course qu’il avait dû faire pour échapper à une patrouille de soldats. Siemp en l’entendant s’assombrit. La journée était déjà bien entamée et il n’y avait plus de maison de Oh’m’en entre le lieu où ils étaient et Tiemcen. La rencontre fut malgré tout assez brève. L’autre grand marcheur portait un sac à dos dont le contenu ne pouvait attendre. Ils le virent repartir vers Smé à grandes enjambées. Siemp se tourna vers Koubaye :
   - Il faut qu’on arrive à Tiemcen ce soir mais il faudra qu’on prenne des précautions. Je vais marcher un peu devant toi et tu me suis à distance. S’il y a un danger, je te ferai signe et tu te cacheras.
Koubaye acquiesça et ils se remirent en route. Siemp prit de l’avance. Koubaye le suivait avec plus de difficultés. Marchant seul, il allait plus vite. Koubaye devait presque courir pour ne pas le perdre de vue. La route, et tous ses tournants, ne facilitait pas les choses. L’après-midi se déroula sans encombre. Çà et là, ils virent des silhouettes qui se cachaient. Koubaye ressentit leur peur et conclut qu’ils fuyaient la région. Alors que la lumière commençait à baisser, ils virent leurs premiers pendus. Siemp avait ralenti. Il s’arrêtait parfois pour scruter la route et repartait. Des colonnes de fumée, çà et là, signalaient des fermes et des maisons en feu. Koubaye vit Siemp stopper de nouveau pour regarder la route devant lui. Il scruta aussi les collines environnantes et le ciel. Il fit signe à Koubaye de le rejoindre. Cela faisait un moment qu’ils n’avaient vu personne.
   - On va passer par là. Le chemin conduit en haut de la colline et on devrait pouvoir voir la ville et ses environs.
Sans attendre, il s’engagea dans la forêt. Siemp y marchait rapidement alors que Koubaye devait faire des efforts pour ne pas se taper dans les branches ou ne pas tomber à cause des irrégularités du terrain. Quand il parvint en haut, Siemp était déjà en train de regarder. Ils dépassaient à peine la cime des arbres mais la vue était dégagée. La vision qu’il eut dans le soleil couchant le laissa sans voix. Il n’avait jamais vu de lac. Au pied de la colline, une grande étendue d’eau miroitait dans le soleil couchant. Il trouva cela beau et en même temps, il sentit que c’était terrible. Il demanda à Siemp qui semblait un peu désemparé :
   - C’est Tiemcen ?
   - Oui et non. Je ne comprends pas. Il a dû arriver quelque chose. La rivière semble avoir débordée…
Il resta un moment silencieux et puis ajouta l’air étonné :
   - … et puis je ne vois pas le château en haut de la falaise. Viens !
Ils redescendirent rapidement. Siemp était inquiet. Koubaye le sentait mais ne comprenait pas pourquoi. Siemp avait perdu toute prudence et avançait à grandes enjambées obligeant Koubaye à courir. Après un dernier tournant, ils découvrirent la ville.
Elle était inondée. Siemp regarda quelques instants l’agitation des gens qui allaient et venaient cherchant à sauver ce qui pouvait l’être. Il n’y avait pas l’ombre d’un soldat. Reprenant sa marche, il se mit à marcher dans l’eau. Bientôt, ils ne croisèrent que des bateaux de fortune. Les femmes pleuraient, les hommes avaient le visage fermé. Koubaye eut bientôt de l’eau jusqu’en haut des échasses. Il commençait à craindre de s’enfoncer dans l’eau quand ils atteignirent la maison de Oh’m’en. Le portail était ouvert, et sur le balcon quelqu’un leur fit signe quand il les vit. Ils venaient juste de déchausser quand il y eut un grand bruit. Et brutalement l’eau baissa entraînant tout. Ils virent des embarcations être emportées par le courant avec leur chargement plus ou moins fragile. Siemp se tourna vers celui qui les avait accueillis :
   - Mon nom est Siemp, je suis porteur d’une sacoche. Qu’est-ce qui s’est passé ?
  - Mon nom est Drafte. La mère de la maisonnée t’expliquera. Entrez, je dois rester pour veiller avant le lever de l’étoile de Lex.
Siemp, la sacoche sur l’épaule, passa la porte. La grande salle était encombrée de toutes sortes de choses. Il alla vers la femme qui donnait les ordres et se présenta.
   - Reposez-vous, nous mangerons plus tard et je répondrai à vos questions.
L’agitation dura encore un moment. Koubaye dormait à moitié quand on servit le repas. Siemp en tant que dernier arrivé se retrouva à la droite de la maîtresse de maison. Elle s’adressa à Siemp :
  - Tiemcen connaît malheurs sur malheurs. Il y a d’abord eu, voilà dix jours, la mort du lieutenant. La répression des Seigneurs a été brutale. Nous avons été épargnés parce que nous portons les missives vers la capitale. Cela se calmait un peu quand un garde a été attaqué, ici, en pleine ville, il y a deux jours. Depuis, c’était le carnage. Beaucoup se sont cachés quand ils ont entendu le hurlement du seigneur du haut des remparts du château…
   - Je n’ai pas vu le château, la coupa Siemp…
  - Il s’est effondré, ou plutôt la falaise s’est brutalement effondrée dans la rivière. La terre en a tremblé. Quand on a vu les gardes se précipiter pour aller au secours du seigneur, on a failli crier de joie… Mais l’éboulement a coupé la rivière et l’eau est montée très vite, noyant tout et tous.
Elle se tourna vers sa gauche :
   - Degermane, tu es venu par le sud. Raconte ce que tu as vu.
  - Et bien, je longeais la rivière quand la terre a tremblé. J’ai vu disparaître la falaise et la rivière s'assécher. Quand je suis arrivé au coude, le pont avait disparu, le château avait disparu. La poussière retombait et la rivière était à sec. Un mur de pierre, de terre et de débris se dressait devant moi, barrant le passage. J’ai alors fait le tour par le chemin du moulin qui contourne la colline du sud. L’eau avait déjà envahi tout le bas quartier et j’ai couru devant elle pour arriver ici et prévenir.
   - Heureusement pour nous, nous avons pu ainsi sauver beaucoup de choses. Isach a suivi l’eau qui partait. Il a vu que la rivière s’est frayée un nouveau chemin dans l’éboulis. Mais la ville pleure ses morts. Il y avait les pendus, maintenant il y a aussi les noyés.
Koubaye, qui s’était réveillé, se mordit la lèvre. Il avait dit et la falaise était tombée. Sa haine des seigneurs avait fait des noyés. Des larmes coulèrent sur ses joues...