vendredi 8 juin 2012


Dans la maison Andrysio, l'activité avait retrouvé son niveau d'avant les évènements. Pour le moment, certains disaient : « avant l'arrivée » d'autres, « avant les extérieurs » mais tout le monde ou presque parlait d'avant et de maintenant. Kyll s'était remanifesté par Tasmi. La relation entre Kyll et Natckin s'était améliorée depuis que ce dernier avait compris que, jamais, il n'aurait le don des deux autres. Si Tasmi était une fenêtre ouverte dont on contrôlait mal l'ouverture, Kyll avait montré sa parfaite adéquation avec les esprits tutellaires. Même si tout ne tournait pas sans difficulté, tout le monde y mettait du sien. Leur rôle était de faire survivre la ville dans ce monde difficile. Natckin passait son temps à contempler le bachkam. Avoir devant lui, l'arbre qui avait supporté la première demeure de Hut le fondateur le menait dans des abîmes de réflexion. Tasmi comme toujours à proximité se collait contre le tronc et ne semblait plus bouger.
Pensant à haute voix, Natckin dit :
- Il faudrait recontruire l'espace sacré autour de ce bachkam.
D'une voix absente, Tasmi répondit :
- Hut avait fait l'autel face à la montagne.
Natckin dressa l'oreille en l'entendant. Il s'approcha de Tasmi. Celui-ci avait le dos collé contre le tronc et les bras étalés suivaient la courbure de la surface. Il avait les yeux mi-clos et semblait absent. Natckin le regarda. Il devait être du bon côté du tronc. Tasmi l'étonnait toujours. Entre le bachkam premier et son voyant de disciple, il était béni par les esprits de la ville. Il avait la marche à suivre et quand il doutait, il avait toujours la possibilité de faire un rite de divination avec Tasmi.
Ils avaient sauvé des flammes, des morceaux de bachkam. Ils seraient les bienvenus pour refaire un autel sacrificiel. Ils n'avaient plus d'herbes odorantes mais dans le rouleau, Hut le Fondateur décrivait comment il avait essayé plusieurs plantes avant de trouver la bonne combinaison. Il avait même essayé le spimjac et cela avait fonctionné. Natckin ne doutait pas d'en trouver chez quelqu'un. Au pire, il pourrait toujours demander à la Solvette.
D'avoir un but concret facilitait la vie de Natckin, il se posait moins de questions, il agissait. Il rentra dans la maison et prépara des équipes pour faire l'autel et les limites du lieu sacré. Il avait remarqué qu'on ne voyait pas les racines de l'arbre. Il décida de faire creuser autour. Il retrouverait ainsi la disposition du temple avec une partie basse où auraient lieu les rites et une partie haute pour que le maître officiant et ses disciples puissent se tenir.
Les sorciers de rang inférieur furent bien occupés pendant les jours qui suivirent à creuser. Une relative tranquillité régnait en ville. Quiloma n'était pas mort. Les nouvelles le donnaient en meilleure forme. Bartone semblait lui avoir rendu service. Ce dernier était vivant et traité relativement bien par les extérieurs d'après ce que Sstanch avait pu savoir auprès de Muoucht. Les Machpes donnaient et donnaient bien ce qui semblait éloigner le spectre de la faim. A Chan qui demandait l'avenir à Natckin, celui-ci avait répondu de regarder autour de lui. Les esprits avaient demandé la soumission aux extérieurs malgré ce que cela pouvait représenter pour les uns et les autres. Ils avaient suivi la voie tracée par les esprits, confirmée par le Maître Sorcier. Ils s'en portaient plutôt bien. La récolte confirmait cette impression. Chan aurait voulu savoir où était le Maître Sorcier mais Natckin lui laissa entendre que ce secret ne pouvait pas être divulgué.
Quand les racines du bachkam furent dégagées, Natckin fit arrêter les travaux. La terre avait été évacuée dehors et formait un tas sombre sur le blanc de la neige sur la petite place qui jouxtait la grange. Les extérieurs qui patrouillaient par là discutaient entre eux de cette agitation. Leurs commentaires étaient accompagnés de rires. Ils n'étaient pas intervenus. Certains jeunes sorciers rageaient de ce qu'ils prenaient pour des moqueries. D'autres plus âgés, regardaient cela avec indifférence.
- Maître Natckin, devons-nous construire l'autel?
- Non. Les esprits ne sont pas favorables. Il faudra répandre sur la terre et les racines du bachkam, la première neige qui va tomber. Il nous faut attendre.
L'attente dura jusqu'à ce que la lune soit pleine. A ce moment-là un vent venu de la plaine, se mit à pousser de lourds nuages noirs vers le col de l'homme mort. Les premières chutes arrivèrent le lendemain. Natckin avait donné l'ordre de mettre des couffins sur la terre nue pour recueillir cette neige cérémonielle. En une nuit, les cinq paniers furent pleins d'une neige lourde et collante. Les jeunes sorciers les ramenèrent au petit matin devant le bachkam. Sur les ordres de leur maître, ils répandirent toute cette neige sur les racines pendant que Natckin, Tonlen et quelques autres récitaient les mantras sacrés retrouvés dans le rouleau. Des bouquets de spimjac furent brûlés. L'odeur suave fit tourner bien des têtes. Tasmi en respira. Il tomba comme une masse, les bras en croix. Un disciple du maître officiant eut juste le temps de le rattraper. Il l'allongea par terre. Tasmi eut quelques mouvements convulsifs, bava un peu et s'agita. Quand il parla, le disciple du maître officiant sursauta.
- A vous mes disciples, je dis vous faites bien...
Natckin et Tonlen se retournèrent immédiatement. Ils se mirent autour de Tasmi couché par terre.
- ... La neige va tomber pendant dix jours. Puis viendra le vent de la montagne. Quand il cessera, alors sera venu le moment de la fête des rencontres.
Après un dernier soubresaut, Tasmi s'immobilisa. Quelqu'un le secoua un peu sans entraîner de réaction.
- Est-il mort ?
- Non, dit le maître officiant, il a été possédé par le Maître Sorcier.
- Il nous a donné la marche à suivre, dit Natckin. Allons, le travail nous attend. Dans dix jours je ferai le premier rite sur l'autel, puis nous enchaînerons avec les rites préparatoires de la fête des rencontres. Qu'on prévienne tout le monde. Quand le vent des montagnes tombera, monteront les feux de la fête.

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