lundi 11 avril 2011

Houtka - 1


La soirée s'avançait. Le conteur avait enchanté l'auditoire d'un de ses contes merveilleux sur les exploits du grand TaatBangüelBuorn et de sa fameuse épée. L'enfant habillée de sa grande tenue de fête pour la circonstance, s'était approchée de lui et avec toute l'innocence et la spontanéité de ses jeunes années avait demandé :
- Houtka, c'est l'épée des anges ?
Les adultes s'étaient renfrognés. On ne posait pas de questions à un conteur. Cela ne se faisait pas. La mère était intervenue d'un " Voyons, on ne fait pas ça!" avait pris la main de l'enfant pour la faire reculer et avait enchaîné pour le conteur :
- Excusez-moi, je vais l'envoyer dans sa chambre. Le conteur avait souri et chose inhabituelle avait pris l'enfant par la main. Les spectateurs étonnés avaient laissé faire, la mère libérant son enfant, s'était mise en arrière, un sourire aux lèvres.
-Pour Houtka, je suis désolé, Petite, mais elle n'est pas celle des anges. Pour comprendre HoutKa et sa genèse, il faut accepter de plonger dans le passé, là où le monde est incertain, les dangers multiples et les forces puissantes. Je ne sais si la soirée s’y prête. Il faudrait une longue soirée d’hiver, si possible près d’une cheminée, ou mieux, assis autour d’un antique foyer. Le vent devrait hurler sa symphonie dans les arbres d’alentours, et les lourds nuages s’être amassés dans le ciel. Il est difficile de comprendre son histoire première sans entrer en contact avec les forces primitives. Je n’ai jamais entendu sa légende racontée au grand jour. Il faut la transe ou un état proche pour pouvoir l’entendre. Certaines musiques sauvages et grandioses peuvent un peu traduire l’ambiance du monde à sa naissance. Il faut remonter avant Anguelbhorn qui organisa le royaume, avant les hommes des runes qui créèrent ces royaumes, encore avant, des êtres existaient. Notre esprit ne peut concevoir de telles choses sans les habiller des images rassurantes de ce que nous connaissons. La terre existait, mais ne s’appelait pas ainsi. Elle était elle-même autre que maintenant. Des choses, des êtres en jaillissaient, disparaissaient pour certains, se battaient pour d’autres, ou couraient, grandissaient, rapetissaient, mouraient, renaissaient. Les frontières du possible étaient floues.
Pourtant l’être double était. De lui venait la parole qui agît et que nul n’a créée.
Malheureusement, je ne suis pas médium et mon récit n’aura pas la force de celui qui a v(éc)u. Je me sens bien présomptueux dans la douceur de cette demeure, pour tenter de raconter les temps premiers. Il faut que tu sois prête à m'accompagner car seul je n’ai pas la force de te faire vivre cela. Je ne sais si nous y arriverons. Je ne peux garantir aucun rythme, ni même d’atteindre le but du voyage. Si tu es prête à l’aventure, alors nous allons plonger dans le passé et revisiter ce qui fut.
- Oh oui ! dit l'enfant en battant des mains, raconte, conteur!
- Ne pouvant cantiler correctement le nom de l’être double, telle que le dit sa rune royale, j’utiliserais dans le récit qui suit la forme abrégée : ב, Signe déjà initiatique au fort pouvoir mais acceptable par nos larynx humains, on peut le lire « BETH ». Maintenant, pour toi enfant, car tel est ton désir, entends le récit.

L’eau s’écoulait tumultueuse et l’être qui en sortait aura pour nos yeux un aspect d’homme. Il avait entendu l’appel. Il ne se posa pas de questions sur l’avant. Il était nu et il avait froid. Devant lui, ב était là. De sa parole puissante ב avait dit l’appel. Il n’avait fait que répondre. Son existence commença ainsi. A l’appel de ב, il sortit. Il contempla et le bonheur fut en lui. Les paroles de l’être double se déversèrent en lui. Le savoir lui vint et avec, le parler. Devant lui un chemin s’ouvrait, il sut qu’il devait le prendre. C’est alors que le soleil parut.

L’être de l’eau contempla cette boule jaune de feu à travers la brume omniprésente qui estompait le paysage. La visibilité était faible. L’être de l’eau avançait découvrant au fur et à mesure de ses pas le monde nouveau né. Les lois de la nature n’étaient pas ce qu’elles sont devenues. La réalité pouvait parfois être aléatoire. L’être de l’eau le savait, comme il savait le nom des choses, telle était la puissance de ב. Pour l’être de l’eau, personne ne pouvait être plus puissant que ב. Il suivait le torrent dont il venait. Petit à petit celui-ci devint rivière bondissante. C’est ainsi que l’être de l’eau arriva au bout du monde. Avec fracas l’eau devenait cascade. Il contempla. La brume cachait tout, estompait tout. Il était sur la rive d’un cours d’eau, ne voyant pas l’autre rive, derrière lui le chemin parcouru avait fondu dans le brouillard, de l’autre côté la falaise s’élevait brutalement. Nul chemin devant ses pas, mais le vide dans lequel plongeait l’eau. Il examina les possibles et les impossibles. Son destin était plus loin. Il fit un pas et ce fut la chute.
L’être de l’eau tombait suivant la cascade. Il n’avait pas peur. La vitesse le grisait un peu. Le temps parut s’arrêter. Tombant à la même vitesse que l’eau, noyé dans la brume omniprésente, tout semblait immobile. Seuls ses cheveux parlaient du vent qui les traversait en hurlant. Il écouta ses cheveux et se redressa. Puis il dit la parole malhabile et le hurlement devint murmure. Il écouta encore et apprit. La parole qui sortit de sa bouche fut ajustée et ses cheveux se turent. Il regarda l’eau à côté de lui qui avait repris son mouvement. Il contempla. Il ajusta encore sa parole. Il cantila les runes. Devant lui apparurent les ajoncs et le bord de la vasque de la cascade. Satisfait, il foula le sol, cantilant selon son souhait et ses désirs le monde qui l’entourait. Il bénit ב pour la parole donnée. Émerveillé mais épuisé, l’être de l’eau désira se reposer. La boule de feu du ciel, cachée derrière la brume, prit des teintes pourpres et disparut. Le noir se fit. Il s’allongea sur un tapis de mousse sous un grand arbre. Ses yeux se fermèrent. Le monde disparut.
Nuit-jour.
Il ouvrit les yeux, le monde exista. Il vit que la brume n’était pas revenue sur ses pas, mais restait compacte autour de lui. Il contempla. Derrière cet incertain brumeux, que pouvait-il exister ? L’être de l’eau eut le désir de parcourir plus de ce monde, il se mit debout et marcha. Devant lui la brume reculait, derrière lui, elle ne revenait pas. Il fit beaucoup de pas. Le soleil était au zénith, quand il comprit qu’il lui faudrait trop de pas pour couvrir toute la surface du monde de ses pas. L’être de l’eau s’assit. Des larmes coulèrent de ses yeux car il était seul sur un chemin de brume et dans l’infini du temps. ב apparut.
L’être double dit :
« Être de l’eau, pourquoi pleures-tu ?
- Tu m’as appelé pour accomplir la suite de ton désir, mais la tâche est trop grande et je suis seul.
- Être de l’eau, pourquoi pleures-tu ?
- En moi est la conscience, en moi est la parole, mais nulle oreille ne peut l’entendre.
- Être de l’eau, pourquoi pleures-tu ?
- En moi le désir coule, mais seul, il est inaccompli.
- Être de l’eau, emmène tes pas vers le lieu où se lève le soleil. Là sera la suite de ton chemin. »
Quand l’être de l’eau releva la tête, il était seul. Devant lui, un fruit. Il en laissa couler le jus dans sa gorge et ainsi rasséréné, il reprit sa marche. Il tourna le dos au soleil et avança. Il se mit à courir quand il sentit la couleur de la brume rougeoyer. Il ne s’arrêta qu’à la nuit. Il s’assit, écouta le bruit du vent dans la nuit. Il entendit la parole indicible de la nature. Il la manduca jusqu’à ce qu’elle devienne à lui. Alors il dit la rune entendue. Le vent se joignit à lui, s’enfla et prit puissance. Quand la lumière reviendrait, il verrait.
Nuit-jour

L’être de l’eau s’éveilla. Le monde se révéla. La brume avait reculé sous un fort vent d’est. Il contempla.
« Que le monde est beau ! Loué soit ב qui m’a donné à ce monde ! »
Devant ses yeux s’étendait, une plaine, couverte de forêt, au loin à sa gauche, la falaise et sa cascade, devant lui, le moutonnement des collines semblait infinie. À sa droite, le paysage s’éclaircissait. Il se retourna, pour découvrir d’autres collines.
« Que le monde est vaste ! Loué soit ב qui m’a donné à ce monde ! »
L'être de l'eau se remit en marche. Il s'était arrêté sur une colline dominant les environs. Il avait vu que la forêt s'éclaircissait plus loin. Il alla par là. Il avançait sans hâte maintenant. Il écoutait tout en marchant. Il s’imprégnait de tout ce qu'il rencontrait, les arbres, les fleurs, les herbes. Il s'emplissait des paroles de la vie autour de lui. À chaque pas, un nouveau son, une nouveau mot, une nouvelle rune à cantiler. Il lui fallait le temps d'entendre, d'apprendre.
Il entra en contemplation tout en marchant. D'heure en heure sa tête se remplissait de la musique du monde. Il marchait toujours vers le soleil levant.
La ligne de crête doucement s'abaissait, la forêt faisait place à la steppe. L'être de l'eau marchait encore et encore, ouvert au monde il accepta ses nouveaux sons, cette nouvelle musique. Après avoir appris la musique et les runes de la forêt, il apprit la musique et les runes de la steppe. Son coeur était en joie.
Quand le soleil derrière lui se coucha, l'être de l'eau s'arrêta pour se reposer.
Nuit-jour.

Il accueillit le soleil naissant avec joie, laissant sa chaleur l'envahir. Il écouta le soleil. Encore une musique, encore des runes à entendre. Son esprit s'emplit de la symphonie de toutes ses runes entendues, reconnues, apprises. Il se leva et reprit sa marche. Il cantila des runes, le vent se leva. Il chanta d'autres runes, des arbres poussèrent. Il continua comme cela pendant tout le jour. Le vent courait dans les hautes herbes de la steppe. L'être de l'eau regardait les vagues ainsi formées. Il évoqua l'eau. Il invoqua l'eau. Il dit les runes de l'eau d'où il venait. Il les cantila, les chanta. L'air se chargea d'eau, la brume revint, devint nuage, la pluie tomba.
Il l'accueillit avec joie, étendant les bras sous sa caresse. Il écouta son bruit apprenant d'autres runes, celle des ruisseaux qui se font, des rivières qui s'enflent, des fleuves qui irriguent. Il le désira d'encore plus. Il chanta à nouveau les runes du vent et du soleil. Le temps s'éclaircit. L'horizon se libéra. Il sentit. Là-bas, l'appel venait de là bas, où le soleil se lève. Il se mit à courir, de nouveau impatient d'entendre une autre musique. Le soleil courut dans le ciel, encore une fois, le soir s'annonça. L'être de l'eau, tout à son désir, refusa. Il chanta la rune du soleil et du temps. Le soleil se figea dans le ciel. Il dit d'autres runes et sa course s'accéléra.
Les herbes se couchaient sur son passage. Plus vite que le vent, il allait. Il se trouva encore lent. Il chanta son impatience et sa course accéléra. Il cantila son désir et sa course fut semblable au vol des nuages de tempête. Se laissant aller tout à ce désir, il atteint son but à la vitesse de la pensée.
Alors il vit. Devant lui l'océan, vaste et remuant. Il contempla. Fasciné, il contempla. Son mouvement intérieur c'était cela, son bruit intérieur c'était cela. Il chanta ses runes propres.
Le soleil libéré finit sa course journalière. Dans la nuit, il cantila longtemps.
Nuit-jour
Quand le soleil se leva, l'être de l'eau chanta devant l'océan. Il chantait l'océan. Les heures passèrent, sa cantilation continuait. Le soleil passa au zénith sans qu'il ne s'arrête. Le soir arriva quand son chant prit fin.
Lentement, il avança. Un pas, puis un autre. Encore un, l'eau atteignit ses chevilles. Il souriait en s'enfonçant dans l'eau.
Nuit.


Dans le bruit et la fureur, ils creusaient. Ils ne savaient rien d’autre. Ils creusaient, cherchant les précieux minéraux pour leurs maîtres. Leurs vies étaient faites de pics et de pioches, de tunnels et de goulets. Il y avait le lieu de la taille et le lieu du repos. Toujours changeant en fonction des chantiers. Dans leurs crânes épais, il n’y avait pas de place pour autre chose que le pic et la pioche. C’est ce que se disait Craoutcla, le maître de corvée. Il avait eu un bon groupe de droms pour une fois. Ces quasi animaux creuseurs lui permettraient peut-être d’avoir un repos supplémentaire s’ils tenaient le rythme. Le maître des chantiers lui avait désigné un nouveau secteur. Il fallait trouver les veines et ramener le plus de minerai, surtout du gris-gris. Son groupe creusait bien et ça presque sans fouet. Craoutcla ne frappait que par nécessité. Il lui fallait bien stimuler son troupeau comme il les appelait. Il y avait les creuseurs, puis les évacuateurs qui faisaient la chaîne pour trier et envoyer les déchets vers la caverne de déblai ou vers dehors la nuit. Il fallait aussi une équipe logistique pour le ravitaillement. Eux n’étaient pas des droms, moins gradés que Craoutcla, ils étaient sous ses ordres. Dans ses galeries, il était le maître. Une fois par cycle, il devait faire le voyage vers le Centre avec le gris-gris récolté et les autres minerais s’il y en avait. S’il trouvait du Précieux, alors il devait l’amener tout de suite. C’est au Centre que Craoutcla prenait ses ordres. Là-bas, il était un petit parmi les grands. Maître de corvée est le premier grade des maîtres. Au dessus, il y avait les maîtres de chantiers, puis les maîtres des maîtres et pour finir « Le MAÎTRE ». Ce pouvoir était contrebalancé par un autre aussi nécessaire et intransigeant, le Puissant des Forges dirigeait tout le peuple des forgerons, des chauffeurs et des apprentis. Le MAÎTRE et le Puissant des Forges travaillaient-s’opposaient ensemble. C’est du MAÎTRE que venait le minerai, mais c’était du Puissant des Forges que venaient les outils et les armes. L’un avait le savoir-faire transmis de bouche à oreille de Puissant en Puissant et l’autre avait le savoir du minerai de gris-gris, de gris-noir, de noir-noir, ou de Précieux, savoir lui aussi transmis en secret d’initiation en initiation, de maître à maître.
Craoutcla n’aimait pas ces voyages pour ramener le minerai. Le risque était grand de se faire voler dans le noir des galeries par quelque autre groupe moins chanceux dans son exploitation. Pourtant il n’existait pas d’autre moyen pour avoir droit à un ou deux cycles de repos avec les compagnes. Le dernier cycle avait été bon, très bon même, au point de rendre jaloux les autres maîtres de corvée, sans parler des jalousies des autres maîtres quelque soit leur grade car il tenait son chantier du MAÎTRE lui-même. Il s’en repassait avec complaisance les différentes phases. Il avait été convoqué au Centre du Centre. Il se rappelait sa peur, sa fébrilité à chercher ce qu’il avait raté, ou la faute commise. Quand il avait volé un autre maître, personne ne l’avait su et c’était ancien. C’est en tremblant qu’il était arrivé devant la caverne du MAÎTRE. Il avait attendu longtemps, trop longtemps, c’est plus mort que vif qu’on l’introduisit. Il s’avança à genoux comme le voulait le cérémonial célébrant la gloire du MAÎTRE. Il entendait celui-ci discuter avec les maîtres des maîtres. Recroquevillé au pied de l’estrade, il attendait la sentence, sans savoir pour quelle faute et cela le rendait encore plus inquiet.
« Tu es Craoutcla ?
- Oui, MAÎTRE.
- Les maîtres, tes maîtres m’ont dit du bien de toi. Il semble que tu sois l’homme de la situation. Nous allons manquer de gris-gris et il y a longtemps que nous n’avons pas trouvé de Précieux. Tu as selon la rumeur le « flair ». J’ai décidé de te confier un nouveau territoire. Tu sais que cela fait 5 fois 100 cycles au moins qu’aucun nouveau terrain n’a été exploré…
- Les El Mentu !
- Oui les El Mentu qui ont failli nous exterminer. Mais aujourd’hui nous ne pouvons vivre sur nos mines, elles s’épuisent encore quelques dizaines de cycles et le Puissant des Forges sera sans ouvrage ! »
Des cris se firent entendre parmi les maîtres des maîtres à l’évocation de ce blasphème. Les forges forgeaient depuis le début des cycles et jamais ne s’arrêtaient.
Le MAÎTRE reprit :
« Telle est ta mission, Craoutcla, explorer le territoire d’après le Bout pour ramener du gris-gris et du Précieux. »
Si cela s’était arrêté là, sa réputation aurait été grande mais il avait osé.
« Oh MAÎTRE, laisse-moi plutôt essayer du côté du Fond du Trou. »
Le silence se fit. Craoutcla comprit qu’il avait fait ce qu’il ne fallait pas, contredire le MAÎTRE.
« Serais-tu meilleur que les maîtres de maîtres ?
- Oh NON, MAÎTRE, mais j’ai creusé près du bout et n’ai rien senti, tandis que lorsque j’ai creusé au Fond du Trou, j’ai senti en moi la vibration du gris-gris.
- Soit, Craoutcla, tu creuseras du côté du Fond du Trou, mais si tu te trompes, grand sera ton châtiment ! »
Il rêvait encore à ce bon souvenir quand tomba la première mauvaise nouvelle.


Une de ses équipes de droms était tombée sur de la roche pourrie qui s’était effondrée sur eux. Il voyait déjà le retard pris, faire venir une équipe de renfort demanderait ¼ de cycle, sans compter que son image allait en prendre un coup. Il alla voir les lieux. Dans la faible lueur infrarouge qu’il voyait, il sentit la roche. Celle-ci avait une sale odeur. Comment son sous-maître avait-il pu ne pas sentir cela ? Avait-il été acheté par un maître concurrent ? La colère l’envahit. Le retard serait conséquent. Il décida sur le champ de diminuer les repos. Il chercha le sous-maître pour le punir. Les autres subordonnés présents lui expliquèrent qu’il était sous la roche avec les droms.
Craoutcla se calma. Après tout, ce n’était qu’un mauvais accident comme il pouvait en arriver dans les meilleures équipes. Lentement, il fit le tour du front de taille. Cela sentait la mauvaise roche partout. Il allait repartir quand il vibra intérieurement. Il posa ses membres sur la roche. Le contact avec cette pourriture lui était désagréable mais derrière, n’était-ce pas ? Ce n’était pas possible. Cette vibration n’existait que dans les récits antiques. Si c’était cela, il ne savait que penser. Son sous-maître avait dû la sentir et vouloir creuser sans attendre. C’était à la fois une bonne, très bonne nouvelle pour le MAÎTRE mais une mauvaise pour lui. Jamais on ne le laisserait creuser seul ici. Craoutcla ne savait quoi penser. Sentir ainsi le Précieux-Précieux à quelques pas de lui, l’emplissait de sentiments contradictoires. Cela faisait des centaines et des centaines de cycles qu’ils n’avaient pas trouvé de Précieux-Précieux. Le seul objet connu en cette matière était le lourd pendentif du MAÎTRE. Mais sentir un tel trésor au milieu de toute cette pourriture de roche, lui faisait physiquement mal. Les travaux nécessaires à sa récupération seraient importants car le front de roche pourrie était large. Il n’aurait pas assez de droms pour cela. Craoutcla se sentait coincé. S’il pouvait, mais oui, s’il pouvait en ramener un échantillon alors sa gloire ne serait pas perdue. Il décida de s’occuper de cela. Il convoqua ses sous-maîtres, réaffecta ses équipes. Pour dix qui cherchaient du gris-gris, il en mit trois pour dégager un peu le terrain et récolter des échantillons. Les sous-maîtres trouvèrent cela curieux que le maître de corvée commande lui-même, mais dans un monde isolé à ¼ de cycle du relais le plus proche, perdue dans des galeries lointaines avec trop peu de guerriers, il n’était pas bon de poser trop de question.
Craoutcla commença par faire creuser vers le haut pour dégager le dessus de la roche pourrie. Comme il avait prévu, les repos avaient été diminués pour gagner sur le manque d’équipe. Cela rendait les droms de mauvais poils. Il fallait plus de coup de fouet pour les faire avancer et pour qu’ils creusent avec le même enthousiasme. Craoutcla mit trois temps de travail à trouver le haut de la roche, puis encore trois autres pour trouver un lieu qui lui sembla propice à creuser vers son but : le Précieux-Précieux.
Il délaissait trop les autres équipes et les sous-maîtres ne faisaient pas bien leur travail. Ce fut la mauvaise surprise qu’il eut en venant inspecter le stock de gris-gris. Les quantités attendues n’étaient pas là. Craoutcla rentra dans une violente colère, frappant les uns et les autres de son
fouet, il leur imposa de travailler encore plus avec encore moins de repos. Il leur donna trois temps de travail pour récupérer le retard, et il repartit vers sa propre taille. Il trouva ses droms se reposant. Il s’énerva de plus belle et les remit violemment à l’ouvrage. La pulsation qu’il sentait sous lui, le rendait fou d’impatience. Dans la roche pourrie, l’extraction ne se faisait que lentement. Des fragments se détachaient souvent du puits, obligeant à consolider celui-ci avec des étais de roche dure venue de plus loin. Six temps de travail étaient passés. Craoutcla n’était pas revenu les fouetter car ils n’avaient pas tenu le rythme. Les sous-maîtres s’interrogèrent. Il désignèrent en jetant les dés celui qui irait voir.
Le jeune sous-maître que le sort avait désigné s’avança avec prudence dans la galerie de son maître de corvée. La peur au ventre, il écoutait le silence. Dans ce monde souterrain, un éboulement est comme un coup de tonnerre, et il n’y en avait pas eu. Il n’avait rien entendu d’anormal dans les bruits alentours, que les pics et les raclements de l’exploitation. Il avançait sur la roche pourrie qui offensait ses sens et faillit tomber dans le puits vertical. D’en bas ne venaient que de faibles bruits de respiration. Le jeune sous-maître eut peur de cette tranquillité. Il n’osa pourtant pas repartir en arrière. Doucement, lentement, très lentement, il descendit. Il trouva une première salle où dormait les droms. Il les compta. Il y avait là trois équipes presque au complet, mais pas le maître des corvées. Voyant un autre puits, il reprit sa descente. Une autre salle, petite celle-là, contenait les restes de trois droms, trop fouettés pour continuer. Il y avait aussi le fouet du maître des corvées. Il eut encore plus peur. Seul le silence le rassurait. Ses sens ne captaient que le ressenti de la roche pourrie. Les droms ne bougeaient pas. Il trouva à nouveau un puits de descente et s’y engagea. Il n’alla pas loin. Juste sous lui, il trouva le maître de corvée à moitié écrasé sous des fragments de roche disposés d’une manière dont on ne pouvait dire s’il s’agissait d’un accident.
Devant l’ampleur de sa découverte, il refit en sens inverse le chemin du plus vite qu’il put. Il raconta tout aux autres sous-maîtres. L’expédition qui partit chercher le maître de corvée comportait deux équipes de droms et plusieurs sous-maîtres, ainsi que des guerriers au cas où les droms sur place seraient rebelles. Quand ils arrivèrent dans la première salle, ils trouvèrent des droms de Craoutcla sagement assis en position de repos, attendant de nouveaux ordres. Le jeune sous-maître avec une équipe de droms alla récupérer le corps du maître des corvées. La température de son corps prouvait qu’il était mort il y a plusieurs temps. Il essaya avec les droms de le déplier afin de lui ôter tous ses fragments de roche pourrie qui lui donnait une odeur épouvantable. La raideur du corps empêchait tout. Il décida de le mettre dans un coffre de pierre pour pouvoir le transporter sans être incommodé. Afin de le manoeuvrer facilement certains passages durent être agrandis. Ce n’est que quatre temps de travail après qu’ils furent de retour au campement principal. Les sous-maîtres tinrent conseil avec le chef des guerriers. Ils décidèrent de suivre la loi qui veut qu’on interrompe la campagne dans ces conditions.
C’est ainsi qu’ils partirent vers le Centre, ramenant le gris-gris et les restes nauséabonds de Craoutcla dans son coffre de pierre.

Le MAÎTRE hurla en apprenant la nouvelle. Que des droms aient pu assassiner un maître de corvée, parce que cela ne pouvait être que cela, qu’ils aient pu tuer ainsi et ne pas être châtiés sur le champ dépassait l’entendement. Il exigea de voir le corps.
« Mais MAÎTRE, cela fait presque un demi cycle qu’il est dans son coffre, il sent la pierre pourrie !
- Et alors, je veux voir comment il est mort. Je suis sûr qu’il conserve sur lui la trace de ceux qui l’ont tué. »
Quand le MAÎTRE était en colère, nul ne résistait. Sa sensibilité était légendaire. Nul mieux que lui ne savait sentir les choses et trouver les traces de ce qui avait eu lieu. On amena devant lui le coffre de pierre dans lequel reposait Craoutcla. Pour bien montrer l’exemple, le MAÎTRE mit sa tenue de travail, obligeant les maîtres des maîtres à l’imiter.
Il fit sortir tous les subalternes et c’est seul avec le groupe des maîtres des maîtres qu’il souleva le couvercle du coffre. Intérieurement, il prit note de la qualité de la réalisation du coffre. Celui qui l’avait fait, l’avait particulièrement soigné. Pas d’interstice, pas de défaut dans la réalisation, si bien que le coffre était resté hermétique. Il avait à peine entrebâillé le couvercle que la puanteur se répandit. Celle du corps en décomposition mais aussi celle de la pierre pourrie. Les maîtres des maîtres reculèrent. Resté seul au contact du coffre, le MAÎTRE poussa le couvercle complètement et là, il se figea. Les maîtres des maîtres le regardèrent. Il ne bougeait plus. Ils firent un pas vers lui quand d’un geste impérieux du bras, il les arrêta. Il récupéra vivement un morceau de pierre dans le coffre et faisant le tour, remit le couvercle en place.
« Les El Mentu ! Ce sont les El Mentu ! Ça ne se passera pas comme ça. Mettez le peuple en alerte et préparez les guerriers. »
Le MAÎTRE distribua ses ordres et chacun partit les porter. Un seul resta.
« Que veux-tu, Kranca ?
- Tu sais bien, MAÎTRE ! Je ressens presque aussi bien que toi. Pourquoi as-tu inventé cette fable. Il n’y a pas de trace de El Mentu.
- C’est parce que tu étais trop loin pour le sentir.
- Peut-être, mais il m’a semblé, bien que ce soit ténu que cela sentait autre chose. Comme ce que tu as mis dans ta poche.
- …
- Faut-il que j’aille dire ce que j’ai senti aussi ?
- Tu m’énerves, Kranca ! Mais autant que tu sois au courant, nous ne serons pas trop de deux pour gérer le problème. Ton odorat est toujours aussi fin quand il s’agit de minerai. Oui, il a trouvé duPrécieux-Précieux et du plus pur qui soit. Mais dans ce coffre, ça sentait l’étranger aussi. Crois-moi, je crains que les El Mentu ne connaissent aussi ce lieu.
- Tu es sage MAÎTRE, mais quel intérêt ai-je à me taire ?
- Si tu manœuvres aussi bien qu’aujourd’hui, tu seras le prochain MAÎTRE, en tout cas j’en ferais la suggestion au conseil. Et tu connais le poids de mes suggestions.
- Fort bien, qu’allons-nous faire ? »
Le MAÎTRE et Kranca restèrent un moment à discuter ensemble des détails du projet.


Le voyage avait été long avec toute cette troupe. Non seulement, il y avait le gros des forces guerrières, mais il y avait aussi beaucoup de droms et toute la logistique qui va avec. Le MAÎTRE avant de partir avait longuement rencontré le Puissant des Forges. Le secret de leur échange était complet mais le Puissant des Forges avait délégué quelques uns de ses meilleurs forgerons comme observateurs.
A leur arrivée, l’odeur de mauvaise roche était présente, de plus suintaient ça et là des petits filets d’eau qui ne laissaient rien présager de bon. Le MAÎTRE voulut étayer avant toute chose. Il interdit à tous sous peine de fortes sanctions de s’approcher du puits de Craoutcla. Lui-même faisait pourtant de fréquentes approches. Il ne fallut que quelques temps de travail pour arriver à sécuriser la zone et à guider l’eau vers le fond des puits.
Le MAÎTRE sentait de tout son être le gris-gris, et la roche pourrie, mais plus encore le Précieux-Précieux qui le rendait comme fou. Ne voulant pas perdre de temps, il occupait les équipes de droms libres à extraire du gris-gris. Les autres taillaient des voussoirs et des étais pour la suite de l’exploration.
A la fin d’un temps de repos, le MAÎTRE prit quatre équipes de droms, leurs maîtres de corvées, les sous-maîtres et s’enfonça dans la fouille de Craoutcla. Il retrouva les salles comme lui avait décrit le jeune sous-maître qui avait fait la macabre découverte. Toujours prudent, bien que de plus en plus tiraillé par l’odeur du Précieux-Précieux, le MAÎTRE faisait renforcer les parois des galeries. Ici aussi l’eau s’infiltrait, voire s’écoulait. Plus le MAÎTRE approchait du Précieux-Précieux et plus il avait du mal à ne pas courir. C’est dans la deuxième salle, alors qu’il allait presque sauter dans le dernier puits qu’il sentit tous ses sens en alerte. Cela sentait l’étranger !
Cela ne pouvait être que les El Mentu. A cette profondeur, seuls eux avaient les griffes assez puissantes pour la roche. Surtout ne pas faire de bruit, réfléchir et réfléchir vite. Ce n’est pas avec les quelques guerriers dans la salle au-dessus qu’il pourrait faire face. Le MAÎTRE ne céda pas à la panique qui montait, cela faisait sa force. Sa réflexion allait très vite maintenant comme toujours en situation de crise. Rester calme et savoir prendre la bonne décision avant tous les autres l’avaient amené là où il était. D’abord, il n’y avait qu’une odeur d’étranger mélangée à celle du Précieux-Précieux. Ensuite aucun bruit. Un El Mentu et a fortiori plusieurs auraient fait plus de raclements. Et puis le temps passé depuis la mort de Craoutcla aurait dû changer les choses. Le Précieux-Précieux aussi près lui rendait la réflexion difficile. Peut-être est-ce cela ou son instinct qui lui dictèrent de continuer. Il reprit sa progression mais avec précaution. Il fit stabiliser le puits par les droms. Mais après trois longueurs ils refusèrent d’aller plus bas, malgré les coups de fouets.
Le MAÎTRE n’insista pas. Prenant lui-même un pic, il tapa dans la roche pourrie. Le mélange de la roche pourrie qui l’écoeurait, de l’odeur d’étranger qui le paniquait et celle du Précieux-Précieux qui l’affolait faisait vivre le MAÎTRE dans un brouillard intérieur.
Et son pic frappa… Le Précieux-Précieux jaillit en milliers d’éclats.
Comme fou, le MAÎTRE frappa et frappa encore faisant jaillir le minerai de Précieux-Précieux. Encore un coup et encore un coup. Son pic rebondit soudainement et le monde explosa autour de lui. L’odeur d’étranger devint insoutenable. Horrifié, il entendit remuer tout autour de lui. Au cœur de la poche de Précieux-Précieux, il y avait … mais qu’est-ce que c’était. Qu’avait-il réveillé ? L’être fit une geste et la roche se pulvérisa remontant par le puits et tuant tous ceux qui y étaient. L’être fit un autre geste. Un nouveau geyser de Précieux-Précieux partit vers le haut, heurtant avec violence la paroi supérieure qui s’effondra, libérant l’eau accumulée au-dessus. Le MAÎTRE crut mourir. Il suffoquait, pris entre l’eau qui s’accumulait plus vite qu’elle ne pouvait s’écouler par les fissures et l’être qui dans ses gestes désordonnés pulvérisait maintenant tout le minerai autour de lui.

L’être de la terre dormait depuis des temps et des temps. Il avait trouvé une roche pulvérulente à son goût et s’était allongé dedans pour en faire du pur métal. Il prenait son temps mâchant et remâchant la roche pour lui donner la structure qui allait bien. Et puis ces bruits, ces chocs. Il y avait déjà eu des bruits mais lointains jamais agressifs, ceux de la roche qui bougeait et se plaçait. Mais là il avait senti l’approche des chocs. Cela ne l’avait pas sorti de son sommeil. C’est tout juste s’il avait bougé un petit doigt quand les petits êtres s’étaient approchés trop près. Cela avait suffi à lui rendre la paix. Et voilà que tout recommençait. Les chocs, l’approche d’autres petits êtres mais plus nombreux et ce dernier coup violent qui l’avait touché. La fureur l’avait pris. Une colère violente contre ses petits êtres qui le dérangeaient. L’être de la terre poussa un cri, fit un geste mais il était sur un autre plan que les petits êtres. Eux n’entendaient rien, ne comprenaient rien mais ressentait sa violence. Pour avoir troublé sa paix intérieure, ils méritaient de disparaître.
Il avait fait exploser et disparaître une partie de la roche autour de lui, créant ainsi une cavité où l’eau qui s’était accumulée loin au-dessus de lui pouvait s’épancher. Il rugit de rire, lui l’être de la terre qui aurait pu les écraser de roches, allait les noyer.
C’est alors qu’il entendit ! Les runes. Il reconnut leurs sens bien qu’il ne les ait jamais entendues auparavant. Elles parlaient de terre, de roches, de paix aussi. Il s’ouvrit au son des runes.
« Être de la terre, ? a dit son appel pour toi, et son désir m’a été donné aujourd’hui.
- Qui es-tu, toi que j’entends, moi qui ne savais pas entendre.
- Je suis l’être de l’eau a qui ב a donné le dons des runes et l’appel à les enseigner. Je viens vers toi, car tel est le désir de l’être double : que tu entendes, et entendant que tu adviennes à ton désir qui est sien.
- Que dois-je faire ?
- Ecoute les runes qui sont pour toi et pour ceux à qui tu les donneras. J’ai appris celles de la terre et des roches, celles de la boue et celle du métal, celles de la densité et celles de la dureté. Laisse-moi te les cantiler. Apprends et adviens ! Tel est le désir de ב. »
L’être de l’eau cantila les runes pour l’être de la terre. La paix se fit dans la caverne, le MAÎTRE sentit l’eau refluer. Il voyait les deux grands êtres. Il entendait le chant des runes. Il sentit la colère de l’être de la terre se calmer. Il était dans la crainte face à ce qu’il ne comprenait pas. La puissance occupait la caverne.
Le chant dura des temps et des temps. Le MAÎTRE avait perdu toute notion du temps passé quand le chant s’arrêta.
« Être de l’eau, que ב soit remercié ! J’entends maintenant mon désir qui est son désir. Mes pas iront vers ceux-là pour les enseigner et les faire advenir.
- Être de la terre, maintenant que tu entends, apprends-leur les runes. »
Ayant dit cela, l’être de l’eau reprit son voyage et disparut en suivant l’eau.
Le MAÎTRE s’était recroquevillé. La peur l’habitait devant la puissance de l’être de la terre. Il fut surpris quand il entendit l’être de la terre s’adresser à lui.
« Petit être, ב a appelé. (Le MAÎTRE ne comprit pas le nom de l’être double qui ne peut être entendu que de ceux qui en ont le pouvoir, ou qui ont reçu son appel). Mon désir s’est éveillé. Les temps se sont ouverts devant moi. J’ai vu ton peuple grandir et advenir. Ce sera un grand peuple de tous les mondes et le plus grand des mondes souterrains. Petit être, de vous adviendra le peuple des nains. »
L’être de la terre avança la main. Il attrapa le MAÎTRE et se mit en route. Devant lui la roche s’ouvrait. C’est ainsi qu’apparut le MAÎTRE, à genoux dans la main de l’être de la terre. Tous mirent genou à terre, même les droms se prosternèrent.
Ce fut le premier des jours dans le monde souterrain.

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